Les répétitions: rendre étrange ce qui va de soi

A propos du travail de préparation du film « Un héritier » de Jean Marie Straub

par Barbara Olszewska

Résumé

Une ambiance hivernale, dans une pièce éclairée faiblement par une lampe, le réalisateur Jean Marie Straub et l’acteur Joseph Rottner se penchent avec attention sur les feuilles étalées devant eux, répétant inlassablement un même fragment de texte. Le réalisateur attire l’attention de l’acteur sur les moments de l’interprétation nécessitant des améliorations, spécifiant particulièrement le défi d’accentuer correctement le terme « patriotes » au sein d’une phrase. 

Au cœur de cette interprétation de l’œuvre « Au service de l’Allemagne » de Maurice Barrès, abordée ici, la lecture revêt un caractère politique. Chaque mot, chaque accent, le rythme et la prosodie sont considérés comme des éléments chargés d’idéologie. C’est à travers la manière de délivrer ces éléments que se dessinent les relations entre la langue, le peuple, la nation et la vision du monde de chacun des protagonistes.

Le film de Jean-Marie Straub « Un héritier » réactualise ces questions à sa manière. Ressusciter le passé de l’identité alsacienne, c’est à la fois réactualiser les enjeux et les ambiguïtés de la question de l’identité nationale et, à travers cet exemple précis, d’en prendre ses distances. 

Le film de recherche que j’ai réalisé sur ce travail constitue la base de l’analyse et des réflexions présentées ici. Les extraits de films analysés, réalisés au plus près de l’activité de répétition par les acteurs, témoignent d’une forte attention portée par le réalisateur au moindre détail pouvant fléchir la signification du texte mis en scène. Rien n’y est laissé au hasard, ou seulement les « beautés du hasard », comme les appelle Straub. Faut-il les garder ? Ou au contraire ne pas se laisser influencer par elles ? C’est à travers des décisions prises, pas à pas, avec les acteurs, en puisant dans leurs habitudes langagières, culturelles, vestimentaires, leurs expressions et attitudes corporelles, que s’élabore la mise en scène filmique, permettant progressivement de rompre avec le naturel ou le familier théâtral de la lecture convenue d’un texte. Le réalisateur, tout au contraire, amène l’acteur à ce qu’il considère être sa juste compréhension, en attirant son attention sur des assemblages linguistiques réalisés par Barrès, permettant de voir le sens d’un énoncé préalablement non remarqué. A travers une amplification et l’accent mis sur certains éléments de la parole, des détails souvent insignifiants pour l’acteur, (les particules de connexion, césures, accents, l’intonation des syllabes…), la lecture génère, petit à petit, un effet de dépaysement, voire de mise à distance au texte, en faisant ressortir le sens des mots et des phrases. 

Le choix des fragments de film d’archives que nous souhaitons d’exposer ici, permet de comprendre quelques astuces techniques mises en œuvre par les participants afin de réaliser leurs activités d’interprétation du texte, de sa mise en forme sonore et visuelle, ainsi que de la nature de l’environnement, physique et moral, qui les médie. Le documentaire témoigne de la pertinence du travail de J.M. Straub dans la compréhension des faits sociopolitiques abordés par l’écrivain, ainsi que de la distance qu’il prend vis-à-vis d’eux. On peut comprendre dès lors sa manière d’enseigner sa conception du jeu de l’acteur, de percevoir et de souligner à l’intention du spectateur des détails textuels, que la prosodie découverte dans le travail avec l’acteur relève, du sens des mots auxquels on ne prête habituellement pas attention ou encore de la place de la nature, le paysage jouant en effet un rôle primordial dans la mise en scène du film. En privilégiant l’enregistrement continu permettant saisir d’infimes détails du travail de J.M Straub, ce documentaire laisse par ailleurs apercevoir des « hors champs » du film en train d’être réalisé et les commentaires amusés sur le jeu qui échappe au cadre du travail.

LES FRAGMENTS DE BEAUTE AVEC JONAS MEKAS

« A certains stades de notre évolution, certains individus font figure de maîtres. De maîtres au vrai sens du terme : ils nous ouvrent les yeux et ceux qui nous élèvent au-dessus de nous-mêmes. Ces derniers ne cherchent pas à nous imposer de nouvelles croyances, mais à nous aider à pénétrer plus profondément la réalité, à progresser, autrement dit, dans la science de la réalité. Ils commencent par niveler toutes les superstructures de la pensée. Puis ils désignent un objet au-delà de la pensée, ils montrent, par exemple, l’océan de l’esprit, où flotte la pensée. Et, pour finir, ils nous forcent à penser tout seuls. », Henry Miller [i]

« Qui se soucie de regarder la fleur de la carotte sauvage au temps des cerisiers ? » Yamaguchi Sodô

L’art de l’intime, le document poétique filmé de la vie telle qu’elle vient, dans le cadre de l’imagination et de la fiction cheminant vers la lumière, la nécessité de montrer, de dire.  Le cinéma la Clef pour la projection des films en hommage à Marcel Mazet, la rencontre avec un nouveau personnage, Pip[ii], le précipité de nombreuses rencontres produites depuis. Le monde des cinéastes différents, les coopératives du cinéma expérimental, à la manière de celles qui se développaient aux Etats Unis. Le cinéma underground, intermédia, d’avant-garde. Le 27 mars 2012. La soirée avec Pip, la rencontre de Jonas, Fox et autres membres du gang qui s’est soldée par une déambulation, de bar en bar, des chants et des cris nocturnes. Ce soir-là, Vénus s’est alignée avec Jupiter et la Lune, un nouvel amour m’attendait là, quelque part entre les bars, la musique de jazz et le pont Neuf. 

       Une rencontre peut-elle accomplir l’impossible ? Susciter un intérêt par l’accomplissement d’une affection ? Pourquoi, son surgissement tel un éclair, a-t-il un tel impact sur moi ? Je ne sais pas. Mais il s’agit indubitablement de quelque chose comme un éveil, un coup de foudre, qui surgit en face de cette personne que j’ai devant moi et je pressens intuitivement que quelque chose d’important va naître. La rencontre d’une intensité qui me déborde. Jonas et moi, nous nous mettons à crier de plus en plus fort, en filmant ce chant, cris rituels jusqu’à l’extinction des voix. Nous a-t-on viré du bar dans lequel nous étions ? Ne me rappelle plus. Il se peut. Mais après ça, quel soulagement. Une musique de jazz dans un bar à deux pas de là, l’atmosphère tamisée des années 50. Je me sens si bien… Poète, activiste, voyageur infatigable, parcourant le monde avec ses films et ceux de ses amis, les projetant dans des salles de cinéma ou des lieux d’art, des « terrains vagues », souvent en marge des institutions artistiques. Le fondateur de la célèbre institution du cinéma expérimental, Anthology Film Archives, en continuant ainsi son combat culturel pour la transformation des formes de production et de diffusion cinématographiques, en promouvant des formes filmiques poétiques, subversives, différentes. Ainsi, inlassablement depuis les années 70. Mais Jonas est avant tout, et c’est ce qui m’a intéressé plus particulièrement, un cinéaste atypique, traçant des voies nouvelles, inventant un genre de cinéma personnel. Le Journal filmé, proche dans le genre d’un journal intime écrit, mais non linéaire et non narratif dans sa composition, un film d’art à la première personne, plus proche dans sa forme du nouveau roman, que d’un film narratif. Ses images, en mouvement, produisent de petites secousses, tel un volcan en voie d’éruption, leur marque reconnaissable. Filmeur et non pas un film-maker, filmer ce qui surgit ; le voir avec la caméra. La caméra est devenue l’extension de son œil, de sa voix, de ses mains. « As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty », une véritable fresque, organisée « by chance » dit-il, mais qui a l’air de se propager en ondes dramatiques d’intensité émotionnelle variable, la beauté des plans de la nature, la douceur du bonheur familial, amical, traversée par des moments sombres. Une dimension poétique, sonore et picturale en ressort. Celle qui se retrouve de manière semblable dans Walden et dans certaines de ses vidéos actuelles, que Jonas poste au fur et à mesure sur son site internet. La poésie d’un rouge-gorge filmé depuis la fenêtre accompagnée des haïkus de Y. Sodo. J’aime. Les films de Jonas commencent par une forme de réaction à un évènement qui arrive, celui qui se donne immédiatement à voir : le moment festif, les détails rapprochés de la nature, caméra frôlant en gros plan les visages, se précipitant sur les pieds de pèlerins lors d’une cérémonie religieuse. Les gouttes de pluie et les averses retombant sur le trottoir, les toits escarpés de Brooklyn sombres dans la nuit orageuse, la rue près de son appartement, la sensualité des fleurs pleines de couleurs : rose, bleu, jaune, blanc… Comme s’il cherchait à en extraire l’essence. Ses films contiennent une quantité d’images de personnalités devenues mythiques, mais saisies sur le vif sans leur donner une importance particulière, aussi furtivement que le sont les images de la nature : on peut apercevoir la famille du Président Kennedy, l’écrivain John Fitzgerald, les artistes, John Lennon et Yoko Ono au lit  d’un amour symbolique, militants pour la paix, Andy Warhol avec des amis à la campagne, le concert du Velvet Underground, le poète Alan Ginsberg, les cinéastes de l’Anthology Stan Brakhage, Sherley Clark, Peter Kubelka, Ken Jacobs, le critique de cinéma Paul Adam Sitney et tant d’autres amis, devenus depuis célèbres. Evidemment, la présence de ces célébrités intimide, l’impression d’être en face d’une sorte de monument, quelque chose de véritable se dégage de son attitude silencieuse. Quelque chose de très discret et juste. Qu’est ce qui a éclos lors de cette rencontre ? Dans quel genre d’univers j’avais mis, sans le vouloir, mes pieds et ma tête ? Un monde « alternatif ». L’art et le cinéma « visionnaire », comme l’a joliment appelé Paul Adams Sitney. Je les voyais tantôt comme plongés dans une sorte de folie collective, tous fous, les uns comme les autres, tantôt tout le contraire, libres, émancipés par des univers créatifs dans lesquels ils se mouvaient. Ils se lançaient dans des entreprises plus qu’utopiques, des galeries d’art-maisons qui débordaient d’idées et de matière pelliculaire, ou tout le contraire, en créant des œuvres au ras du sol de la perception, à partir de pas grand-chose, de la manière la plus minimale qu’il soit. Des projets de livres à n’en plus finir, des films en séries, des portraits des uns et des autres, filmant leurs lieux de passage…. Dans un monde verrouillé, de nouvelles dimensions s’entrouvraient. Ces « vies-films » créatives sont devenues pour moi exemplaires de la manière sincère qu’avaient ces individus insatisfaits, sensibles, souffrants et radieux à la fois de lier les affaires de la vie ordinaire aux différentes formes d’art, ou d’anti-art, pour reprendre les propos de Jonas lui-même.

De Maya Deren à Jonas Mekas, la soirée avec Jonas & son gang continue

Toute cette histoire, c’est bien évidemment encore une histoire d’amour déguisée. Quoi de plus intéressant sinon ? Cette Maya à laquelle je me suis tant identifiée et dont la découverte a été occasionnée par un échange de mails avec X à propos de la décomposition des films en série d’images dans « Balinese Character » de Bateson et Mead. X. suggérait que peut-être cette idée était venue à Bateson de Duchamp et des milieux artistiques de Green Village des années 40. C’est en tapant les deux noms sur internet, que j’ai appris que Duchamp était en effet présent lors d’une des conférences organisées par Bateson sur l’acte créatif (est-ce sous l’influence de Maya ?) et qu’il y avait de nombreuses lettres qu’il a échangées avec Maya Deren au sujet de la manière dont on pouvait au mieux comparer entre elles les différentes cultures (voir les articles parus dans la revue « October »), de là je suis tombée sur le film At land de Maya Deren dans lequel apparaissait Duchamp. Un film ô combien poétique. « So exciting ! ». J’ai découvert Maya Deren ! L’une des cinéastes de plus importantes du XX siècle, peu connue cependant.

J’arrive donc devant Jonas avec les feuilles dispersées, des mails personnels et autres résultats de mes recherches cueillies pendant deux ans auprès de différentes archives. Les archives de Maya Deren à Boston, de Gregory Bateson, auprès de Catherine Bateson, ressorties pour l’occasion. Cette relation, intellectuelle et sexuelle, comme le suggère Alan Sudre dans son étude sur Deren[iii], constituait pour moi la preuve des liens « directs » entre le cinéma américain d’avant-garde et l’anthropologie visuelle à la Mead/Bateson. Mais deux ans après, toute cette histoire était bien finie. Maya Deren. Bateson. Bali. Haïti. Je tends vers Jonas une trentaine de feuilles désordonnées, sorties à peine de l’ordinateur où elles étaient enfouies depuis et je les lui livre telles quelles. Jonas regarde ces feuilles et me les redonne, étonné. Pip s’en saisit à son tour et les regarde, lui aussi tout étonné. La recherche en train de se faire. Avant, maintenant, après. Les affinités électives. Bateson aide Maya à obtenir une bourse de la fondation Guggenheim pour partir en Haïti dans le but de comparer les rites du vaudou aux transes filmées par Bateson et Mead à Bali. Un voyage qui a donné lieu à un ouvrage de deux tomes, Divine Horsemen, et un film de 6 heures que Maya n’a jamais fini. Ce film est aujourd’hui à Anthology dans son état inachevé. Nous ne connaissons que des extraits de ce film réalisé par son dernier ami, le compositeur Teji Ito, et le film de Martina Kudlaczek, qui en montre des bouts. En prenant connaissance de cet ensemble saura-t-on un jour quel était le projet « anthropologique » de Maya? Apprendrons-nous davantage sur sa manière de filmer ? Où sont les rushes de Balinese Character que Gregory Bateson et Margaret Mead ont donnés à Maya ? Jonas ne sait pas où se trouve ce footage. Ils ne l’ont pas à l’Anthology. Je veux tout savoir sur les relations affectives de Maya. Sa relation avec Hamid, sa relation avec Bateson, avec Mekas lui-même. Je veux savoir comment elle était, pourquoi elle et Hamid se sont séparés, si Mekas était amoureux d’elle, comment elle est morte, etc. etc. Tant de questions et à vrai dire, peu m’importait sur le moment, si elles avaient déjà été posées ou pas. 

         Nous changeons de bar. La soirée se transforme petit à petit en une fête entre amis. Les objets de travail et la boisson se mélangent, de nouveaux amis arrivent, j’oublie toutes mes questions, je m’amuse. Jonas prépare le dvd de Lost, lost, lost ; The short films, The bridge ; arrive un autre personnage, Lionel Magal (Fox), et on suit les échanges à propos de la préparation de son livre-film « The Psychedeklik Road Book » portant sur l’histoire de son groupe Crium Delirium qu’il a co-fondé avec son frère, Mat LagamFox nous montre un fragment de son DVD (en cours de réalisation), un journaliste disait dans son film que c’est Jonas Mekas qui a appris à Andy Warhol à filmer. On boit, on chante, on joue de l’harmonica. Jonas sort sa caméra.  On va dans un 4ème bar, un bar de jazz….

Le trouble

Le cri chamanique avec Jonas, voilà l’essentiel pour moi de toute cette soirée ! Enfin presque. Car, je me suis réveillée dans un espace étrange, un désordre inimaginable. La tête dans les choux, j’ouvre les yeux et je vois un énorme gorille au plafond. Me suis-je fait enlever ? Me suis-je fait cogner dans la nuit ? Non, on ne peut pas dire non plus que tout a commencé là. Mais ce qui est certain, c’est que ma vidéo a laissé une trace qui me faisait tantôt rire, tantôt me met mal à l’aise. Tant de tension dans ce cri, le cri – dans son intensité. Mais le cri n’est-il pas la dimension la plus élémentaire et la possibilité, à travers lui, de l’auto-affection ? D’une re-naissance ? N’est-ce pas le symbole même de la « vie » ? Comme l’a écrit le philosophe Derrida, le cri, ce fait d’expérience élémentaire, la capacité d’élever la voix, la puissance du son qui sort du corps et qui l’affecte en même temps par sa propre puissance, il ne sort pas de l’extérieur, mais il définit le pouvoir constitutif de la subjectivité d’un être. Je vois, je ressens, je produis des sons, donc je suis, pourrais-je dire, en pervertissant Descartes. 

« Lost, lost, lost », « Walden », « As I was moving ahead occasionally, I saw brief glimpses of beauty »

La dimension esthétique de la vie ne se trouve plus ou du moins pas exclusivement dans le luxueux, mais se trouve dans le banal, dans le quotidien, la moindre occasion où l’individu se saisit des moments anodins et y trouve une bribe de joie et de bonheur. Comme le dit Jonas Mekas dans son film « As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty  » qui décrit si joliment le flux de la vie mekasienne, « il n’y a rien d’important là-dedans  »  ; ce qui signifie, tout au contraire, que le moindre détail, fragment de vie, peut avoir tout autant d’importance que n’importe quel autre. 

       Le film « As I was moving ahead occasionally, I saw brief glimpses of beauty » se constitue « organiquement » ou « naturellement » avec les matériaux sous la main, déroule le cours de la vie du personnage à la manière proche d’un cinéma-poésie, plutôt qu’en une réaction ou en opposition à quoi que ce soit. Cette « philosophie » de l’ordinaire est encore plus fortement présente dans le film « Walden », qui fait référence au récit « Walden ou la vie dans les bois  » (1854) de Henry David Thoreau, l’ouvrage fondateur du genre littéraire du « nature writing  » (de l’écriture de la nature) qui dévoile également comment, au contact de l’élément naturel, l’individu peut se renouveler et se métamorphoser, prendre conscience de la nécessité de fonder toute action et toute éthique sur le rythme des éléments. Le titre du film fait expressément référence à ce récit. Comme il se plaît à le dire lui-même, il est dans toutes ses images. Le personnage Jonassien s’annonce en général dans une triple forme narrative : à travers sa propre voix, surajoutée la plupart du temps à travers les commentaires sous-titrés à la première personne et bien sûr, pour ceux qui sont capables de le reconnaitre, à travers son image dans le film. Les interludes – cartons, à la manière du cinéma muet, entrecoupent les scènes filmées et nomment les évènements (le mariage de…, l’hiver, l’été à NY,…). Les cadrages, les amis, les fragments poétiques de la nature se rendent visibles et se proposent à la réception d’un public à travers un geste filmique particulier, proche de la peinture. Caméra à la main, Jonas la manie tel un pinceau.

       Un Jonas ordinaire.  Sa voix qui se donne à entendre et révèle le sens profond de ses images, c’est à dire des fragments de vie, comme elles viennent avec les images, les scènes ordinaires de la vie de tous les jours, le plenum qui n’a pas besoin d’être compris ou expliqué, il se donne à voir. En même temps, il n’est pas seulement exhibé, son flux naturel est détourné, retravaillé avec le même matériau qui le compose, mais organisé de telle manière qu’il brouille précisément le format d’une biographie construite par la force des choses et l’imposition de la succession des images, mimesis du temps qui passe en se racontant par la magie de son enregistrement vidéo. L’écoulement de l’existence serait ainsi attesté dans une collection de signes, indéfiniment examinables, qui en facilitent l’appréhension et l’interprétation publiques.

       Dans le film « Lost, lost, lost », un usage particulier est fait de la narration, imbriquant un commentaire au poème, plutôt qu’un discours autobiographique réaliste tel qu’il est habituellement formalisé dans des films documentaires, sous forme d’un récit racontant « son » histoire de vie. Le narrateur s’adresse au personnage mythologique (Ulysse) avec lequel il compare sa destinée.

       « Oh chante Ulysse, chante nos voyages (voix)

       Carton-texte : nous avons emprunté de l’argent et acheté notre première Bolex

       Dis où es-tu allé

       Dis ce que tu as vu (images de deux frères)

       Et raconte l’histoire de l’homme (image de Jonas)

       Qui n’a jamais voulu quitter sa maison

       Qui était heureux / texte : c’était l’année 1949

       Et vivait parmi ceux qu’il connaissait

       Et qui parlait leur langue

       Chante comment il fut alors jeté (rue, main) dehors / texte : Sur Lorimer Street

       A travers le monde (visage d’Adolfo)

       (Images de la pluie sur le sol de la rue, image de Jonas, rue, Jonas, rue, arbre, voiture, visage de Jonas, ciel nuageux)

       Carton-texte : A l’embarcadère de la 23e rue

       Des personnes déplacées arrivent en Amérique (images     des gens attendant, vieux, femmes avec des enfants)

       Texte : nos premières images de NY

       (Image d’un homme/marin avec une poussette énorme

       Image de gratte-ciel

       Noir

       Images des gens sur la patinoire, sorte de musique de        foire)

       Y-avait-il une guerre ?

       (Image enfants à table en train de manger une soupe)

       Voix automatique de Jonas lisant un texte : « La vie continue. Papa travaille à l’usine. Le soir, la famille se rassemble autour de la table. Tout est normal. Tout est très     normal. La seule chose est, c’est que tu ne sais jamais ce   qu’ils pensent (image d’un soldat dans la forêt, armé   s’approchant de la caméra). Tu ne sauras jamais (texte  NEVER) ce que pense une personne déplacée le soir et à NY » (image de soldat)

       Carton rouge, fragment d’un texte tapé à la machine : «  cross-crossing Brooklyn, deep into, to Manhattan, to factory  »

       (Image d’un homme traversant la rue, image d’un autre en train de regarder vers le haut, image de l’usine avec la fumée)

       (Image d’un homme jouant à l’accordéon, enfants, deux hommes)

       Pendant que Brooklyn dormait

       (Image de la rue, maison dans la pénombre)

       A travers les rues de Brooklyn

       (Image hommes avec une pipe, musique chanson lituanienne (?))

       Texte : A travers les rues de Brooklyn

       A travers les rues de Brooklyn j’ai marché

       (Image rue, vielles voitures, chant continu, Jonas rentre dans le champ de dos, marche lentement)

       Carton-Texte : J’ai marché, mon cœur pleurant de solitude

       Carton-Texte : J’essaie de me souvenir…

       (Images des luges sur la neige, le chant continue)

       Carton-Fragment de texte « heavy steel, nightmare, tried   to sleep, exhausted »,

       (Image des luges, rues de NY, sex-shops…)

       La voix de Jonas, sur les images de rues :

       « C’était de longues soirées solitaires, de longues nuits solitaires, morceaux de journal écrit, il y avait beaucoup d’errances (Image : « Amusement ladies invited flea circus ») à travers les nuits de Manhattan, je ne pense pas,  j’ai jamais été

       (Image: « Parisian Dancing  ») aussi seul (chant lituanien, image de New York la nuit)

       Le récit se déroule sous la forme d’une plainte, le voyage forcé, la non possibilité de retour dans le pays natal. Exil. Ce fait existentiel, la guerre, transforme la vie du protagoniste malgré lui. Le narrateur s’adresse à Ulysse pour qu’il raconte l’histoire de ses voyages, il s’identifie à lui pour raconter son destin d’errance de hasard. Le discours à la troisième personne est doublé par les sous-titres, le narrateur s’exprime à la première personne, et qui font explicitement référence à ce que l’on voit à l’image. Lorsque le personnage apparait à l’écran, la narration passe à la première personne. Comment Jonas se présente-t-il dans ses films ?

Walden

Lorsque j’ai vu Walden pour la première fois, j’ai été avant tout saisie par la beauté poétique des images, des visages des jeunes femmes, des plans rapides et rapprochés des fleurs, de l’eau, de la nature. Ces images instanciaient bien une sorte de paradis, une atmosphère paisible marquée par la beauté de la nature, l’invitation au retour à une vie simple, décrite par Thoreau dans l’ouvrage dont le film s’inspire pour l’organisation de sa propre structure. Lorsque l’on voit les films de Jonas pour la première fois, quelque chose de très curieux se manifeste dans sa manière de capter et de présenter les images, tout en mouvement, hachées, tantôt de près, tantôt de loin. Pour celui qui n’est pas habitué aux images en mouvement, cette dimension de tremblement, de changement continuel de focus, doit probablement être pénible. Mais comme l’ensemble du mouvement cinématographique qu’il a contribué à créer, Jonas questionne l’habitude trop bien familière de notre perception et lui en substitue une autre, la sienne propre. C’est de cette déshabituation de la perception qu’il s’agit également.

       Parfois, j’ai pu ressentir une certaine violence, un empressement dans les mouvements rapides, hachés de la caméra, comme si le filmeur avait peur que le phénomène qui se révèle dans sa beauté devant lui, disparaisse. Comme si Jonas voulait agir aussi rapidement qu’un coup d’œil, le dépasser par les capacités de zoom de la caméra, afin de saisir l’événement sur le moment même de son apparition. Jonas filme en accéléré, pour économiser la pellicule disait-il, mais moi j’y voyais une série de petits drames ou des aventures au cœur de la vie quotidienne. Elles sont tellement anodines qu’on ne les remarque pas ou on n’a pas conscience de les avoir vues. Et pourtant. J’ai visionné ensuite quelques films de Stan Brakhage. Parmi eux, « Anticipation of the Night » m’a paru très proche des films de Jonas. La perception filmique de Brakhage animée, poétique, remplie de je ne sais quel mystère. C’est ce qui différenciait ses images mouvementées de celles tournées par d’autres cinéastes plus contemporains, qui essaient de l’imiter. Souvent, dans leurs films, le mouvement semble gratuit. C’est tout le contraire des films-expériences de Brakhage, relatifs à ce qui se présente, à ce qui se passe. 

       La marche, le déplacement en voiture, les observations nocturnes de la lune. On ne sent pas cela dans ces autres films, c’est comme si on maîtrisait la technique (flou/superposition/prise de vue, variation des scènes), mais que l’on manquait quelque chose d’essentiel : l’ancrage dans une expérience personnelle continue… L’expérience personnelle y semble aléatoire, désintéressée. Elle est découpée artificiellement en fragments, hachée (ce qui en soi peut être tout aussi beau), alors que dans les films de Brakhage, cette expérience semble être essentielle, signifiante, chargée d’une activité orientée, en train de se faire. Elle est, en cela, tout autant technique qu’émotionnelle – les différentes séquences thématiques sont marquées par une ambiance (joyeuse, sombre, angoissante, poétique…). C’est sans doute banal, mais je me suis dit ça aussi à propos de l’abstraction que l’on perçoit dans ce film (les effets de superposition, de la lumière, des ombres) – que cela aussi est directement lié à l’expérience particulière de l’environnement que fait le filmeur. L’abstraction n’y est pas recherchée ou construite intentionnellement, elle est le résultat hasardeux d’un contact immédiat avec ce qui l’entoure, de ce que celui-ci provoque sur la caméra en mouvement et le filmeur en déplacement. Elle résulte d’une perception directe d’un filmeur immergé dans un environnement qu’il perçoit en étant en mouvement. 

       En fait, il y a, dans sa manière de percevoir, quelque chose de très naturaliste/réaliste, à l’opposé de l’abstrait. Ce n’est pas tellement d’une connexion physique dont il s’agit, au sens où l’on parle habituellement de la matérialité de la pellicule, mais d’une expérience immédiate de perception-mouvement-état de vie personnelle, qui y est liée directement et se dépose sur la pellicule à travers un geste filmique particulier. En ce sens, c’est quelque chose de plus « significatif », plus émotionnel qu’un lien « physique » (lumière/propriétés chimiques de l’environnement-pellicule) ou « intellectuel », même si la qualité particulière du support – la pellicule – y tient une place essentielle. Mais, dans ce film en particulier, j’avais comme l’impression que Brakhage explorait le lien entre son corps propre, sa perception en mouvement des événements eux-mêmes mouvants (les arbres au vent filmés depuis la voiture, les bouts de nuages qui passent, les ombres produites par des corps, le reflet fugitif de quelque chose sur la surface de la porte qui s’ouvre). Alors, là aussi, ça a dû être dit maintes fois, mais j’aime sa façon d’en rendre compte qui me fait penser à l’idée de flux de la vie décrite par des romanciers et des philosophes proches de la nature et du brouhaha des villes. 

       C’est cette même immédiateté de saisie de l’environnement qui rapproche les films de Brakhage et de Mekas. Mais sans doute le mouvement est davantage créé par l’usage spécifique de la caméra chez Mekas, alors que dans le film de Brakhage, c’est l’environnement qui se meut davantage.

       Le filmeur se met dans des situations d’un environnement en mouvement, en changement. Et il laisse pour ainsi dire venir ce flux de vie dans sa caméra. Evidemment ça dépend des moments, c’est différent d’un film à l’autre, car dans le film de Jonas sur le cirque, c’est tout autant l’environnement qui se meut que la caméra qui le transforme encore plus en spectacle… Mais je pense à une image en particulier qui m’a frappée dans Walden, me semble-t-il. C’est l’image d’une fleur qui a été filmée depuis la terrasse de la maison de Timothy Leary, je crois, et un mouvement brusque est survenu en changeant l’orientation de la caméra d’un seul coup comme si un drame allait ou venait d’arriver. Le drame, c’était de voir cette fleur, de la remarquer dans le champ immense de la nature, de s’en rapprocher au moment où le vent la présentait d’une manière particulière. C’était faire surgir tout un contraste avec un environnement qui était par ailleurs très paisible.

       Le film de Brakhage est assez vertovien. Lorsqu’il filme, Brakhage prend place dans une voiture, il marche, il rôde autour de son habitat et laisse tourner la caméra comme ça vient. La naissance de l’enfant, la mort, le changement des saisons, la nuit/le jour, la terre/le ciel, la lune qui passe. Il cherche à capter les passages, les transformations d’une chose en quelque chose d’autre. Cette recherche me paraît être dans le prolongement des intérêts anthropologiques/cosmiques des films de Maya Deren (comme la saisie des contrastes entre la nature/la culture dans le « Rituals in transfigured time » de 1946   ou « The very eye of night  »…). Cette quête est aussi reprise par Jonas. Mais, à la différence de la manière de filmer de Brakhage, c’est moins l’environnement qui se meut autour de lui, que Jonas, lui-même, qui transforme la vision de cet environnement par son geste filmique particulier. C’est comme s’il le peignait d’après une manière bien à lui. Il le dramatise, le charge émotionnellement par des changements de rythmes (mouvements brusques, changements soudains de perspective, le proche/le lointain). Il crée ainsi de l’événement là où d’habitude rien de particulier ne se donne à voir. Trop vaste est le champ multidimensionnel du cinéma mekassien pour le rapporter ici, je m’en tiendrai à quelques exemples qui m’ont marqués, issus de « As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty ».

A propos des scènes de la vie quotidienne mekasienne

L’intérêt de Jonas Mekas pour le quotidien a été maintes fois souligné et ses références explicites aux philosophes de l’ordinaire, Emerson et Thoreau sont bien connues. Il n’en reste pas moins que l’ordinaire dont il s’agit dans ses films est un ordinaire non pas documenté mais rendu visible à travers sa pratique de filmeur spécifique. Ce n’est pas un ordinaire représenté mais bien plutôt saisi dans les activités et le milieu qui lui donnent consistance. C’est ce dernier point, celui d’un art filmique jonasien, que je voudrais questionner en particulier. Qu’est-ce qui fait qu’il existe ce quelque chose d’ingénieux tant dans la manière de capter ce quotidien que d’en rendre compte par le montage ?

       Le montage au hasard. Le film commence par un sous-titre rouge rédigé à la main et Jonas commence par énoncer un doute sur le contenu personnel (sa vie) qui va suivre. On peut voir ensuite une série d’images qui apparaissent rapidement. Le montage se fait au hasard, nous l’avons compris, mais on ne peut pas s’empêcher de penser que la première image y a été déposée, ou laissée volontairement. On voit quelqu’un dans la pénombre, à qui succède la vue prise à contre-jour d’un couloir, éclairée par la lumière d’une fenêtre que l’on perçoit au fond. Ensuite, la scène d’une fille avec des nattes jouant du violon (issue probablement d’une fête du folklore lituanien), puis un chat jouant avec une souris. On arrive ensuite dans des rues de NY. C’est un commencement bien cohérent, quand on y pense, à la lumière du « non-sens » apparent qui caractérise la vie de l’auteur : la fuite, le camp de travail, l’immigration, le souvenir de l’enfance lituanienne, l’arrivée à NY. Mais Jonas annonce dès le départ qu’il n’y a pas de chronologie là-dedans. 

       Les images sont données « by chance ». C’est bien le traitement détaché, « désintéressé » du parcours biographique, tel que l’aborde Jonas, qui semble résumer l’apport fondamental de son cinéma et livrer le sens de sa méthode. Une fois compris ce geste, livrer le film tel quel, sans aucune chronologie biographique, et dans l’état que l’auteur dit être désordonné, paraît très ingénieux. 

       Il me vient à l’esprit cette fresque de Matisse « Le chemin de Croix » que j’ai vue dans la chapelle à Vence et dont la vue m’a surprise au plus haut point. Ne connaissant rien à Matisse, je découvrais non seulement l’histoire de la chapelle de Vence, mais aussi cette fresque qui me rendait perplexe. Il a osé ! Une composition de chemin de croix non perspectivale, non chronologique, comme si tout était sur le même plan. Pourtant l’ensemble suggère tout au contraire un effet de mouvement très cinématographique. Je détournai le regard, puis je regardai de nouveau ; je m’éloignai, je m’approchai de la fresque pour la voir, tantôt dans son ensemble, tantôt par fragments. Et je n’en revenais pas du caractère manifestement non fini de la fresque. Et pourtant fini. Et il a osé pour ainsi dire la livrer telle quelle, dans son état quasiment de brouillon, d’esquisse, ces figures du Christ placées dans un désordre apparent, superposées, dans une chronologie indiquée par les chiffres, mais dont l’assemblage est fait de manière simultanée. C’est tout le contraire de ce que l’on voit dans n’importe quelle représentation du Chemin de Croix où une suite narrative des scènes est nécessairement respectée et répétée comme telle quelle depuis des siècles. C’est là que le terme « il a osé » convient, surtout lorsque le peintre le réalise non pas à des fins laïques, mais au cœur même d’une chapelle. L’effet de l’esquisse, le sentiment du non fini, est provoqué sans doute par l’ouverture des lignes qui tracent les corps qui frappe par sa modernité, les corps sans visage pour ne laisser la priorité qu’à un seul, celui qui est une empreinte du visage du Christ ressuscité.

       Toutefois non, c’est comme si la résurrection du Christ avait commencé avant la crucifixion, du moins sur le plan visuel, car les figures suivent bel et bien un ordre allant de la gauche vers la droite, puis de la droite vers la gauche, puis à nouveau de la gauche vers la droite. La distance temporelle est suggérée par la taille des figures qui diminuent, comme pour indiquer une chronologie. Mais les scènes donnent l’impression d’être constituées d’un seul trait, toutes en même temps, sur le même plan, comme si la fresque avait été conçue sans un ordre pré-donné, en vrac, pourrait-on dire. Matisse, me suis-je dit, livre, à la place d’une fresque finie, un ensemble de croquis, une étude préliminaire de l’ensemble. Et c’est précisément ça, la fresque qu’il étale sur la céramique de la chapelle. Et c’est ingénieux.

       « We really do need a structure, so we can see we are nowhere » (lit on dans le livre bien structuré pourtant de « Lectures on Nothing » de John Cage)[iv].

Et quelque chose dans le film de Jonas était conçu de la sorte, sans structure, sans chronologie, dans un état d’étude préparatoire pourrait-on dire, non pas « travaillé », fini, mais tel qu’il s’impose de lui-même, comme ces images prises au cours de toute une vie, se dévoilant sur la table de montage sans aucun sens préalable, en le « débordant ». Avec cette terrible contrainte exigée par le cadre de l’exposition du film à venir, le cadre nécessairement plus réduit dans lequel allait s’insérer cet ensemble, en impliquant la sélection et l’arrangement des images. Et Jonas, face à ces images de sa vie, refuse la sélection et laisse le hasard faire cette sélection à sa place, comme solution qu’il trouve pour éviter de donner la priorité à certains fragments d’images, à des fragments de sa vie plutôt qu’à d’autres. Pas de chronologie donc. Le désordre qui permet tout aussi bien d’établir la rupture avec la chronologie datée de sa biographie, le temps qui passe. Refuser l’idée de la vieillesse. Et le processus de cet arrangement improvisé (le montage), lui aussi, à nouveau, comme le moment de la prise de l’image, se constitue en une nouvelle expérience. 

       Le filmeur ne réagit plus à des événements de l’environnement réel qui appellent les différents gestes de les capter en film, mais à des images de sa vie, qu’il voit ainsi se dérouler au fur et à mesure devant lui sur la table de montage. Un mixte d’intentionnalité et de hasard surgit de l’arrangement des images entre elles et crée de nouvelles impulsions, de nouvelles réactions. Des commentaires surgissent de cette expérience de visionnement et se greffent pour ainsi dire sur des fragments d’images qui surviennent. De leur superposition avec la voix qui dit en parallèle quelque chose, s’exprime à nouveau et leur donne une tonalité au temps présent, en fonction de ces réactions et des affects qui surviennent et qui s’imposent pour ainsi dire à lui. Puis, les hasards de cette superposition lui font voir à nouveau des choses. Et il réduit et accélère certaines images, laisse d’autres se dérouler telles quelles.

« Glimpses of beauty » et la peinture 

Je re-regarde les images de « As I Was Moving Ahaed, Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty »[v] et il me vient très spontanément à l’esprit  que la réponse à la question que je me pose peut se faire à partir du rapprochement de ces images filmées avec la peinture impressionniste. Mekas est le filmeur de la couleur. Et les couleurs du film 35 mm sont d’une nature particulière. De plus, il filme « en » accéléré, ce qui produit un flou, en mouvement, la lumière laisse des traînées d’image en image, puis se focalise sur de brefs moments, des instantanés filmiques captés à la volée : des visages, des pétales de fleurs, des arbres, des champs, des scènes qu’elle révèle tels des tableaux impressionnistes.

       Est-ce par le fait de la routine, que les protagonistes des films de Mekas, eux-mêmes très souvent filmeurs, font comme abstraction de la caméra en 16 millimètres, dont le bruit et la présence ne devaient pas passer inaperçus ? C’est en effet fort probable et on a l’impression que tout un environnement est saisi dans toute sa spontanéité naturelle, y compris lorsque les protagonistes filmés regardent la caméra. Quelque chose, comme dans des portraits « bien faits », est révélé de leur nature.

       Il est intéressant de découvrir que Jonas ne se satisfait pas de l’idée empirique du quotidien (« par le simple fait d’avoir été vécu »), mais qu’il a besoin d’un cadre dans lequel ce quotidien est montré de manière à transformer notre regard. 

       Le cadre artistique qui montrerait la vie telle qu’elle est, ses détails singuliers, en exigeant que nous soyons des observateurs « extérieurs » ou du moins détachés par rapport à elle, des spectateurs, tels des voyeurs, pris dans une activité réflexive du voir, distincte donc de l’action, des événements qui se présentent à nous, à voir de manière plus attentive, plus intense, ce qui se trouve dans le cadre, dans lequel la vie est prise comme un moment commun (et non comme un thème ou objet extérieur) particulier de la création. On peut dire qu’en ce sens les films de Jonas atteignent cette double visée : de préservation de l’ordinaire tel qu’il est et de distanciation du regard chez le spectateur, lequel, par le seul fait de regarder le quotidien représenté, s’interroge sur ce qu’il voit, se pose des questions à son sujet, sur la manière dont l’œuvre qui le représente est construite. Ce qui se donne à voir toutefois dans le cas des films de Jonas de manière plus personnelle, qui ne laisse plus de doute sur le caractère authentique de l’expérience et ce qui se présente sous la forme d’une « jolie » composition chez certains artistes, photographes ou peintres qui prennent le quotidien pour thème intentionnellement arrangé.

       Le souci non prévu, non calculé pour ainsi dire, de justesse, se présente également à travers la manière de filmer et d’assembler des fragments filmiques. Le filmeur adopte plusieurs perspectives, l’une à la suite de l’autre. Il est à la fois dans les images (il se filme lui-même), extérieur à elles (il filme son environnement) et à nouveau extérieur (il commente ce qu’il voit à la première personne, depuis l’activité de montage qu’il est en train de réaliser, et là encore il y adopte plusieurs perspectives simultanées : cite le poème d’il y a 30 ans, commente son état de solitude présent, joue et chante. Il y a là des emboîtements de quotidiens temporellement distincts et vus sous des perspectives spatiales différentes (devant/derrière la caméra, depuis le lieu du montage que l’on entend). Le quotidien qui paraît ainsi comme plus réel que le réel vu de manière frontale, en face, d’un seul point de vue, est, du point de vue du film achevé, une construction à plusieurs angles, telle une peinture cubiste à la Picasso, par exemple. 

       Pourtant, quels que soient le niveau ou la perspective adoptés, le quotidien mekassien y reste préservé et évite l’effet d’artificialité dû à l’arrangement planifié de la scène en vue de ressembler à une scène banale ordinaire. L’auteur du film reste continuellement absorbé dans l’activité ordinaire, de filmer tout d’abord, de rendre visible le processus de faire le film ensuite, la transparence qui dissout pour ainsi dire la question de l’intentionnalité en intégrant l’ordinaire filmé dans le film en train de se faire. Les scènes ordinaires filmées depuis la perspective qui est la sienne, celle du filmeur à l’intérieur de la pièce, celle du monteur, celle enfin de ceux qui l’entourent. C’est toujours et partout le même quotidien. Ce qui importe, c’est le regard que le filmeur porte sur lui. Le commentaire seul signifie la distance spatio-temporelle en complexifiant le rapport immersif aux images prises. Et se replace avant tout dans la perspective du monteur en train de visionner les images de sa vie. Il établit ainsi indirectement ce qui semble a priori « difficile », le fait de voir l’ordinaire (et l’intime de l’auteur) tel qu’il est dans un cadre artistique. Son film, à travers ses aspects réflexifs, dissout ainsi le problème de l’observateur et en unit l’ensemble : le spectateur, l’auteur, les scènes naturelles de la vie quotidienne et l’art, comme thème et ressource du film, en un seul et unique cadre, construit dans le film à partir d’un matériau puisé dans la vie ordinaire.

       Qu’est-ce qu’un film poétique ? Dans quelle mesure peut-on dire que le geste filmique se rapproche à certains égards de celui d’un peintre, un peu Monet, un peu Manet, Renoir, … Il peut s’agir de la qualité esthétique qui se dégage d’un plan proche de la composition d’un tableau, de la nature morte, de la vision romantique de la nature, du focus sur un visage souriant, comme si la caméra « brossait » la nature sur la pellicule, tel un pinceau sur la toile.

       Après cette première entrevue, j’ai néanmoins le sentiment qu’il convient de rentrer plus en détails encore dans la matière des films mekasiens pour répondre à la question que je me suis posée au début : qu’est ce qui me fait réagir si intensément, si émotionnellement, dans ces scènes banales de la vie quotidienne d’un autre et dont la vie, pourrais-je dire, ne me regarde pas ? Comment au juste le caractère poétique de ces scènes et des portraits des inconnus me touche et me révèle quelque chose ? Comment dégage-t-il, plus fortement que n’importe quelle rétrospective rationnalisante de soi, un sentiment amoureux, l’amitié et la réminiscence d’une souffrance plus profonde, tout ceci depuis le présent de l’auteur qui commente et contemple les images, face au temps qui passe, en faisant disparaître les gens et les événements associés ? Il ne reste qu’elles, les traces d’un passé, les souvenirs. De quelle manière ces images sont-elles assemblées et quelle est au juste la façon que Jonas trouve d’y apposer sa voix ? Quelle est donc la philosophie de la vie heureuse qui leur est sous-jacente ?

       Il en ressort une matière visuelle créant des effets de sens non prévus à l’avance. Que vois-je donc là-dedans de si terriblement beau et nostalgique à la fois ? Comment le film de Jonas, tel un chat plongé dans l’obscurité de l’appartement, joue avec moi comme avec cette souris, me fait tantôt rire, tantôt pleurer ? Me sens proche. C’est aussi que se déroule ma vie, je suis comme cette souris, la vie s’amuse avec moi et je n’y comprends rien, moi non plus ! Puis ces images en couleur de la rue à New York, une enseigne avec un chien regardant par la vitre et un garçon posté dans la rue, regardant le ciel. Anodin et beau. Si tout n’est pas d’égale beauté, comme le dit Jonas lui-même, quelles sont ces images-peintures immédiatement touchantes, du moins celles qui m’enivrent ? Il y en a tellement. En voici encore quelques-unes. Je ne me lasse pas de les regarder, moi. 

La scène des fraises des bois et de la balade en bateau 

La scène se divise en deux chapitres, comme pour lui donner de l’importance. C’est à ce moment-là que Jonas se dit submergé par la beauté de l’instant. On l’entend siffler, on voit Hollis dans une barque avec la petite Oona devant elle, en train de ramer et de se frayer un chemin à travers les branches feuillues des arbres. Jonas filme la rivière, l’eau sous la barque, la chemise aux motifs de violettes d’Hollis devant lui. La couleur de l’eau en mouvement est d’un bleu sombre, on aperçoit le paysage du lac.

       « Un lac est le trait le plus beau et expressif du paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles voisins de la rive sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, le sourcil qui le surplombe. »[vi]

       « Encore cet étang est-il assez remarquable par sa profondeur et sa pureté pour mériter une description particulière. »[vii]

On voit ensuite Hollis et Oona dans la forêt. Un plan cadré sur les arbres, les pins. La surexposition de l’image suivante. Oona avec une couche-culotte, torse nu, Hollis prenant des photos d’elle. Un découpage rapide du plan qui s’arrête sur cette scène.

Le chemin dans la forêt

Le plan change et on voit Hollis et Oona sur un chemin dans la forêt, une autre « marque» mekassienne (le chemin dans la forêt), puis la petite Oona face aux plantes, chaussures rouges, pantalon redressé, pull, cheveux blonds au vent en s’avançant ainsi prudemment vers elles. Le plan change et on voit Hollis au milieu de ces mêmes plantes au vent au bord d’un lac la prendre en photo. On voit à nouveau Oona face aux tiges de plantes, puis elle se tourne et on la voit en plan rapproché, les cheveux en désordre, les lèvres serrées, courir devant elle. A nouveau image à l’envers d’Hollis assise, vue depuis sa jambe, l’œil collé à l’appareil photo, en train de prendre une image. Nouvelle scène d’elle, un chapeau sur la tête, en train de boire du vin à la bouteille. Plan rapproché de son visage, la bouche encore pleine de liquide, en train de tendre la bouteille à Jonas. Couleurs pastel, vert, bleu, jaune pâle, surexposées, floues.

Les images du paradis

Il s’ensuit un très beau plan de superposition du visage de Hollis sur celui de Jonas. Puis celui de Hollis sur elle-même et suivi de l’image de Oona en train elle aussi de boire un liquide dans une bouteille. Son visage apparaît après les portraits de ses parents, comme une sorte de résultante des deux. On voit Hollis souriante à l’arrière-plan. C’est sur l’image d’Oona qu’arrive un nouveau commentaire de Jonas : « Sans le savoir, inconsciemment ». On voit Oona de côté, une autre image superposée, puis celle de Jonas avec Oona montant sur ses épaules. Le rouge de son pantalon fait écho au rouge de son pull à lui se détachant sur le vert de la végétation à l’arrière-plan. Le commentaire continue alors que Oona finit de s’installer sur ses épaules, et le plan passe sur son pied « nous portons, chacun de nous ». On les voit à nouveau tous les deux, Oona pendue à son cou, « nous portons, chacun de nous, nous portons en nous, avec nous ». Le plan change et on voit Oona sur un lit, torse nu en train de lire un livre « dans un endroit profond, des images du paradis » dit lentement Jonas, alors que Oona se cache le visage derrière le livre. La voix : «  peut-être pas des images, mais une vague impression/feeling» (le tableau d’une plante sous l’eau qui coule sur elle), Hollis avec son père et Oona en train de marcher sur le chemin de la forêt «  que nous étions dans un endroit, (plus fort) des endroits rares, (moins fort) des endroits rares (le plan change, Hollis avance vers la caméra, son père derrière elle avec Oona) dans lesquels on se retrouve dans sa vie… / dans lesquels on se retrouve soi-même (plan / tableau sur une plante avec des fleurs, un arrière-plan avec son ombre, de couleur bleu foncé/ plan très rapide d’une main qui se pose sur l’herbe, puis se retire, et la voix de Jonas annonce  : « j’ai été dans des endroits » (on voit à nouveau Hollis, son père et Oona, au bord d’un lac, plan large très rapide du lac, puis rapproché des plantes dans l’herbe, in such places (dit sur l’image pittoresque de deux mûres, l’une bleu foncé, l’autre encore rouge) «  où je me suis dit ok ahaha (image d’Oona, puis d’un tronc d’arbre coupé, puis des pieds de Oona, puis d’Oona face à un tronc d’arbre en train de prendre une photo) ce doit être le paradis, c’est le paradis  ». 

       Le changement de chapitre : « En visite chez John McGettrick ». La voix continue à lire : « c’est comme ça qu’était le paradis » (on est face d’une tente dans la forêt) et Jonas dit : «  un petit fragment de paradis  » (on voit John en train de jouer avec un chien) «  pas seulement les lieux, j’y étais avec les amis, nous y avons été ensemble ». Le plan change, on est en ville, on voit des lumières de la rue dans la nuit, la voix lit : « ces brefs moments, de ces soirées et il y a eu nombre de ces soirées, mes amis ». La scène suivante commence par un plan du plat noir avec les fruits rouges, la grenade coupée en deux, Oona picore les grains de ce fruit. La soirée avec Paul Sharits, le commentaire porte sur la joie du moment présent, oubli d’éternité, « enjoy », dit Jonas. Interlude comique en rupture avec la portée nostalgique et philosophique des images du paradis.

La vie « comique » du couple, le retour en arrière

Une autre scène domestique, celle qui m’a tant rendue triste, malgré son caractère éminemment joyeux. Dans une chambre remplie de lumière, Hollis fait le lit, le chat est posé tranquillement sur le lit et elle ne sait pas bien quoi en faire, puis elle le couvre de la couette en l’aplatissant comme pour un lit bien fait, avec le chat sous la couette. La musique, proche de celle que l’on entend dans des films de Tati ou de Chaplin, accompagne ces images que l’on voit ensuite en accéléré, comme dans des films comiques.

Le chapitre suivant annonce « Dans la 17ème rue »

La même musique de swing continue. Jonas est à table en train de manger du chocolat et boire du thé. Un plan rapide sur des fleurs jaunes. Son visage d’un côté, puis d’un autre, de profil. Plan sur une vache rouge, les pattes blanches suspendues au plafond. Plan sur le visage de Jonas en train de faire les cornes en imitant la vache. Un chat se levant près d’une chaise, Jonas se balançant dans un hamac, un chat qui guette un insecte, Jonas qui attrape le livre de Gertrude Stein (The autobiography of Alice B-Tokals)[viii], les pieds de Hollis, la caméra remonte le long de sa tunique, on voit Hollis tenir le chat roux sur ces genoux.

Le chapitre : la vie continue

Scène des amis dans la rue, couples avec des enfants, l’ami de Jonas, architecte barbu, la même musique. Hollis dans le parc en train de faire tomber des feuilles sur sa tête. La musique s’arrête et on entend des voix, une discussion, on voit un écureuil qui court, puis une patinoire dans le parc. « Je pense que Nietzsche a été la transition (plan de la rue de la ville de NY la nuit, couleurs). Je crois que c’était le plus grand philosophe de la culture occidentale (la musique se superpose sur cette discussion ; défilent des images d’un concert de piano, puis de la danse), le plus précis de tous  ».

Le chapitre « Sebastian est occupé »

Un beau portrait de Sebastian occupé avec le sac de pommes, la discussion sur Nietzsche continue sur l’image de son visage très concentré sur ce sac. Une belle mise en abyme de la discussion philosophique sérieuse par cet événement banal sur lequel se centre l’attention du filmeur au même moment. La scène montre les différentes « orientations » des participants, la relativité des choses auxquelles on donne de l’importance dans une situation ordinaire. L’image de Sebastian concentré produit une distance légèrement ironique par rapport aux discours des adultes.

Le chapitre « Raimond et Ken discutent de Nietzsche, 26 mai 79 »

La scène de l’appartement. Jonas dit  : «  il a changé ma vie en 1960 (on entend le rire de Oona), en 1959 j’ai lu sa Dramaturgie et j’ai lu l’introduction de la deuxième édition dans laquelle il disait des années plus tard  : ‘si je l’avais dit en tant que poète au lieu d’essayer de le dire en tant que philosophe’  … (image de la table du repas, de la couleur rose du chemisier, des changements de plans rapides) c’est mon favori, alors je me suis dit «  ça suffit il faut que je fasse mes films maintenant et c’est ainsi que j’ai quitté mon travail à Graphic studio et j’ai fait «  Guns of the Trees  ». Quelqu’un a dit « ha, I see ».

La même scène continue. Oona danse devant les gens assis à table « Il avait sa pensée, et il luttait, », Kuchar (un autre cinéaste proche du genre filmique de Jonas, le journal filmé) danse avec Oona. Image floue, enivrante, musique de type d’une parade autrichienne, s’arrête et commence une musique de jazz. Oona danse avec Kuchar, avec un masque, on aperçoit le visage de Jonas, Oona et une femme dansent, la caméra danse avec elles.

Film painting

Qu’est-ce au juste que ces images désordonnées et en mouvement, livrées sous une certaine attitude, cristallisent au sujet de ce qui constitue le « coup » de la caméra proprement mekassienne, qui viennent se déposer sur la toile, c’est-à-dire s’« imprimer » sur la pellicule et se réfléchir sur un écran ? Comme si ce geste cinématographique particulier contenait des « marques » qui lui sont propres, qui sont caractéristiques de son style et qui se déploient ainsi, de fragment en fragment, à travers les images « flottantes », superposées parfois, hachées ou arrêtées brusquement, entre les trainées de lumière, sans qu’elles se ressemblent forcément l’une l’autre, mais possèdent néanmoins des caractéristiques communes. 

 « Pluie et tonnerre 17 août 1974 »

Le nouveau titre du chapitre « Pluie et tonnerre 17 août 1974 ». Voici un « tableau-peinture » qui commence par le bruit de tonnerre avant même que l’image de la pluie dans la rue n’apparaisse. Et on voit un premier fragment de ce qu’annonçait le titre : le fragment d’un trottoir inondé par l’eau. La caméra se déplace tout de suite vers le haut des immeubles. On remarque les toits des maisons et on comprend, avant de passer au plan rapproché de la pluie battante sur la paroi de la fenêtre, que la vue a été prise depuis l’appartement. Un long plan rapproché de cette pluie s’écrasant contre la paroi de la fenêtre en faisant d’elle un tableau bleu pointilliste à la Seurat. A nouveau, la vue des toits des maisons derrière le rideau de pluie, qui font une fois de plus penser à la perception de la couleur qui dégage des points composites à la Monet, à la Seurat, que l’on pense à la cathédrale de Paris, aux études du bassin. Mais elle pourrait renvoyer tout aussi bien aux photographies du début du XX° siècle, lesquelles, par leurs effets de flou et surexposition, ressemblent davantage à des peintures qu’à des photographies aux contours nets proches du rendu des photographies modernes. On regarde ainsi la pluie tomber sous ses différentes perspectives, là encore, comme dans le tableau de la vie domestique avec le chat décrit plus loin. Et la musique du piano arrive à nouveau sur un de ces fragments de peintures abstraites de la pluie, nous fait voir un changement rapide de plan qui se calque à son rythme et qui annonce un drame pour l’arrêter en suspens et passer au chapitre suivant.

« Hollis, Oona bébé et le chat  »

Un autre fragment du film. Une pièce d’appartement, une femme assise à table avec un bébé sur ses genoux, occupés d’eux-mêmes, ne prêtant pas attention à la caméra. La catégorie de la scène est annoncée par un panneau avec le sous-titre « Scènes de la vie domestique. » La voix de Jonas annonce avec un court éclat de rire le fait qu’il n’y comprend toujours rien à cette vie qu’il a devant lui. La scène est très ordinaire pourtant. Un tableau. Les couleurs sont atténuées, les protagonistes plongés dans l’ombre de la pièce éclairée légèrement par une lampe. Le bébé habillé en jaune, Hollis en vert, faisant écho à la couleur verte des fleurs et de la bouteille sur la table, et à la lumière jaunâtre de la lampe. La caméra cadre la pièce en longueur dont on aperçoit la profondeur grâce aux meubles disposés tout au long, au fond une ouverture de la fenêtre qui donne sur l’extérieur, comme l’indique la présence des arbres derrière elle. Le bébé assis sur les genoux d’Hollis regarde en direction de la caméra, puis s’oriente vers le chat roux assis sur la table devant lui. La perspective change. Le cadrage de la caméra se resserre sur les trois protagonistes. Hollis caresse le chat puis regarde le bébé. La position de la caméra change. Jonas se met derrière l’enfant qu’Hollis rapproche du chat. Le cadre change et la caméra les montre de nouveau de côté, la mère et l’enfant observent le chat avec attention. La mère maintient par le poignet le bébé afin de rééquilibrer sa posture encore trop instable. Sur l’image de la main du bébé qui serre le doigt de sa mère, Jonas continue le commentaire : « et je n’ai pas vraiment envie de les comprendre ». On voit le visage du bébé qui regarde la caméra. Il se retourne brusquement vers le chat et se prépare à le toucher. On voit la tête du chat allongé sur le journal lequel, à son tour, regarde vers la caméra. Le plan change et on voit le bébé très concentré en train de toucher prudemment la patte du chat maintenue par la mère. Il retire son doigt rapidement, après avoir effleuré la patte. Une musique douce du piano commence sur cette image. La caméra donne à voir quelques secondes cette scène de la rencontre entre le bébé et le chat. Le bébé maintenu par la mère touche à nouveau la patte du chat du doigt, et se retire, puis la retouche de nouveau. On voit son corps se balancer en arrière, puis se pencher au-dessus du chat allongé paisiblement sur la table. La caméra montre un plan d’ensemble et on voit le visage satisfait du bébé regardant la caméra. La scène s’achève sur cette image furtive.

       On pourrait écrire un traité entier sur cette scène de la découverte de l’aspect de la patte du chat par le contact direct et cette manière coopérative des parents de lui apprendre à le faire. On peut, sans même entendre ce qui est dit à ce moment-là, en comprendre la structure, y déceler la finesse interactionnelle de l’ajustement qui se fait ainsi entre les différents protagonistes humains et y voir même un certain « consentement » du chat à se laisser toucher par le bébé. On comprend dès lors ce que veut dire ironiquement Jonas plus tard dans le film lorsqu’il dit qu’il sait parler aux animaux, mais pas aux hommes. Et on ne peut s’empêcher de penser qu’il sait très bien parler aux deux espèces.

       Si on a bel et bien affaire ici au quotidien, dans l’acception la plus banale du terme, il y a néanmoins quelque chose de bien particulier dans la façon de filmer la scène, approchée par les différents plans du cadrage et les mouvements rapides du passage entre un plan et un autre, une procédure qui me fait penser tantôt à la peinture postimpressioniste ou bien cubiste. Comme si le filmeur voulait par ce changement rapide de focus, d’angles et de perspectives, nous en rapprocher au mieux et nous aider à percevoir l’accomplissement méthodique de cette scène et le merveilleux phénomène du toucher de la patte du chat par le bébé que le changement rapide des plans laisse voir dans ses multiples dimensions. Alors qu’il ne s’agit ici que d’un ordinaire banal vécu par l’auteur même du film, du fait de sa présence non seulement en tant qu’observateur de la scène, mais également en qualité de membre de la situation (le père de l’enfant, l’habitant de l’appartement). Bien que cette manière de poser son regard sur la scène implique une relation d’intimité, rien ne nous empêche de penser que la scène pourrait tout aussi bien être filmée par un observateur extérieur ou bien même entièrement mise en scène.

       Or, il est étonnant de constater à quel point nos sens ne nous trompent pas et que l’on distingue sans aucune difficulté le quotidien « documenté » à la Mekas, cela, par la manière même dont le filmeur attire notre attention sur ces détails émergents et arrive ainsi par cette posture « impliquée » à montrer, sous son aspect anodin, l’extraordinaire phénomène qui tient à la beauté des objets triviaux montrés dans leur état naturel. C’est cette apparition progressive, sous nos yeux, qui lui attribue une qualité et une esthétique si particulières. Certes, en l’absence du film on pourrait très bien percevoir ce phénomène, mais sans lui prêter attention. Celle-ci se trouve sollicitée par la caméra qui nous retient ainsi un instant pour le contempler sous des angles différents, en s’y arrêtant furtivement, sans nous imposer pour autant lourdement la scène qui est à voir. Le mouvement de la caméra de Mekas, rend cette vision délicate, sa caméra effleure les phénomènes plutôt qu’elle ne les montre.

       Voilà l’un de ces fragments, parmi d’autres, « de la beauté» quotidienne que le film de Mekas nous apprend à voir et dont il dit ne rien comprendre en les voyant si bien. Mais regarder n’est pas comprendre. Et on le comprend en le disant. Car tout est là, dans ces images que le cinéaste a découpées si bien pour nous, sans le vouloir.

       Pour illustrer l’importance de ce phénomène précoce de la communication humaine, la pensée sauvage de l’enfance, le philosophe Merleau-Ponty nous le rappelle également :

       « La communication fait de nous les témoins d’un seul monde,  comme la synergie de nos yeux les suspend à une chose unique. Mais dans un cas comme dans l’autre, la certitude, tout irrésistible qu’elle soit, reste absolument obscure ; nous pouvons la vivre nous ne pouvons ni la penser, ni la formuler, ni l’ériger en thèse. Tout essai   d’élucidation nous ramène aux dilemmes. Or, cette   certitude injustifiable d’un monde sensible qui nous soit commun, elle est en nous l’assise de la vérité. Qu’un enfant perçoive avant de penser, qu’il commence par mettre ses rêves dans les choses et ses pensées dans les       autres, formant avec eux comme un bloc de vie commune où les perspectives de chacun ne se       distinguent pas encore, ces faits de genèse ne peuvent être simplement ignorés par la philosophie au nom des exigences de l’analyse intrinsèque. A moins de s’installer en deçà de toute notre expérience, dans un ordre pré-empirique où elle ne mériterait plus son nom, la pensée ne peut ignorer   son histoire apparente, il faut qu’elle se pose le problème de la genèse de son propre sens. »[ix]

       « Certes, c’est très précocement que des motifs, des   catégories très abstraites, fonctionnent dans cette pensée sauvage, comme le montrent assez les anticipations extraordinaires de la vie adulte dans l’enfance ; et l’on peut dire que tout homme est déjà-là. L’enfant comprend bien au-delà de ce qu’il sait dire, répond bien au-delà de ce qu’il saurait définir, et il n’en va d’ailleurs pas autrement de l’adulte. »[x]

Le retour à l’enfance, comme un retour à la sérénité, à la perception première, directe, encore en deçà des mots – une autre marque du quotidien mekasien, la source de son naturalisme, de sa rétrospection et de ses réflexions sur le temps, les étapes de la vie, qu’il brave par son montage « désordonné ». Le retour à la vision de l’enfant permet aussi d’échapper au caractère immuable et linéaire du passage du temps, des étapes naturelles de la vie, allant de l’enfance à la vieillesse. On peut penser par ailleurs que tel est, entre autres, l’avantage « psychologique » de cette déstructuration temporelle des images, livrées par hasard. Les philosophes épicuriens ne nous ont-ils pas appris que :

       « La qualité du moment présent est indifférente à l’âge biologique, parce qu’elle n’est pas polluée par la crainte de la mort et le vain désir de l’éternité. On mettra donc la même application, le même    soin, à vivre et à faire face à la mort  ? »[xi]

Certaines douleurs nous peinent à vide, sans fondement, telle la pensée de la mort ou de notre immortalité. Or, rappelle Epicure, la mort est le manque de sensation, nous ne serons pas là quand elle arrivera, il est inutile de la craindre à vide. Le sage devra ainsi cultiver la vie agréable avec soin. L’amitié, les souvenirs de l’amitié et du bonheur lui permettant de mettre son âme en dehors des troubles. Retrouver la vision de l’enfance, retrouver le mode premier de sensation. Le contact, le toucher, le cri inarticulé, le monde des sensations dans lequel il vit. La perception animale, la communication entre le chat et le bébé. L’origine du langage et de la perception. Nos critères de beauté, rappelle Jonas, sont pour ainsi dire pré-linguistiques, nous lient à la nature, à notre enfance, à notre perception naïve du premier contact avec les surfaces du monde, animé comme inanimé. L’ouverture progressive des yeux, la perception des couleurs dans les objets les plus proches, la lumière. Revoir cette perception première du monde avant sa compréhension, pour, qui sait, mieux y revenir un jour.

       On ne peut s’empêcher d’y penser car l’enfant, le résultat d’un accouplement, une semence, n’arrive pas de nulle part, mais bel et bien d’un univers plus large que celui qui régit les lois de la vie sur terre, de l’univers et avec lui, la fin de nos souffrances, sous quelque forme que ce soit. Si la naissance est souffrance, la vie n’est qu’une alternance de douleurs et de plaisirs. Parmi eux, ceux qui sont nécessaires à la survie, naturels, et d’autres qui ne sont qu’illusion, une construction imaginaire. En naissant, l’enfant se souvient-il encore d’où il vient ? Retrouver le lien cosmique, la loi de la nature, qui précède la naissance. Comme cette autre scène où l’on voit Hollis accoucher, et où l’on entend Jonas dire en s’exclamant qu’elle est partie dans les cieux, qu’elle est ailleurs, là où il ne pourra jamais se rendre.

Le regard ethnologique : les cérémonies, les pieds, les visages

Le film de Jonas nous fait voir de petits drames du quotidien : la fleur qui tremble, les visages en plan rapproché, des enfants pris dans des poses incongrues, les corps montrés rapidement dans des postures inattendues, parfois en fragment, les activités de la vie domestique, les pommes et les poires sur la table, les raisins, les chats, tous sont comme des tableaux mouvants, tout y est vu sous un angle particulier. Ces scènes de la vie quotidienne nous font ainsi littéralement voir ce que nous regardons, certes, mais sans le voir, ce sur quoi notre œil passe sans s’y arrêter, et que l’acte de filmer permet ainsi d’examiner à notre place.

Je regarde au hasard une autre scène, celle du baptême d’Una Abraham qui esquisse furtivement les portraits des amis proches, celui de la fille d’Abraham, de sa femme ? et de lui-même. La caméra s’arrête à plusieurs reprises sur cette fille. On voit furtivement un plan rapproché de son visage, puis un autre plus fragmenté, comme si Jonas cherchait à la cerner dans son ensemble : la caméra va de ses mains qui serrent une cocarde, montre ses chaussures noires appropriées à la cérémonie, puis glisse de la robe vers le visage, et s’arrête quelques secondes sur le visage du père. Le visage d’un homme souriant, barbu. Les couleurs pastel bleu-vert, les contours adoucis. C’est un regard d’ethnologue « étranger à sa culture » qui s’est posé ainsi sur cette scène et sur les gens pris dans ce moment cérémoniel. On ne montre que très rapidement le baptême lui-même. La vue de la fille avec une bougie dans le noir, le plan sur les vitraux de l’église. 

On ressort. C’est comme s’il ne s’agissait pas tellement de cette cérémonie religieuse que de cette autre, plus ordinaire, le rassemblement des amis à cette occasion, le soin qu’ils ont mis dans sa préparation, leurs habits, le repas qui s’ensuit. Le plan sur la cocarde, le bouquet de roses et les chaussures de la fille, son attitude « naïve », fière d’être au centre de l’attention, les costumes « endimanchés » des gens, posant pour la photo, les visages souriants. Les portraits semblent être peints au pastel, les visages aux contours atténués, doux, faits de lumière. Dans cette même tonalité de la couleur verdâtre pastel, la scène du repas. La bûche du pain campagnard au premier plan, des raisins, des récipients, les visages des gens, les activités sans signification particulière, comme ce verre que le garçon se met bizarrement dans la bouche. Le plan change et on a un cadrage d’un autre style, bien que toujours dans la même tonalité, un autre ami avec un garçon que l’on imagine être son fils et que l’on voit derrière une porte verte qu’il referme. Voilà ce qui semble intéresser Jonas dans cette cérémonie, le bonheur simple des activités de la vie quotidienne, l’amitié.

       « Voici ce visage bien connu, ce sourire, ces modulations

       de la voix dont le style m’est aussi familier que moi-même.

       Peut-être dans beaucoup de moments de ma vie, autrui se

       réduit-il pour moi à ce spectacle qui peut-être un charme. »[xii]

Une autre cérémonie. « Le jour de la Saint-François, rue Mulberry, été 74 » 

Une autre cérémonie de la vie courante. La musique s’arrête, on voit quelques personnes défiler en portant sur les épaules la statue de Saint François. C’est précisément à ce moment-là que la musique du piano s’arrête et l’on observe ce défilé en silence, on le voit dans son ensemble tout d’abord, la caméra arrivant en début de cortège, puis elle reste immobile sur le côté et laisse passer le cortège devant elle. Elle le filme ensuite derrière et s’oriente vers le sol. On peut suivre ainsi pendant quelques secondes le prêtre les pieds nus dans ses sandales, en contraste avec les chaussures à talon des femmes qui défilent. Comme dans la scène du baptême lorsque Jonas filme les chaussures endimanchées de la fille, ici aussi la caméra s’arrête comme étonnée en filmant un moment les pieds du prêtre et redonne à l’événement son caractère quelque peu comique. Que fait-il, en effet, ce plan centré sur les pieds dans cette scène religieuse sérieuse ? Faut-il croire que les pieds nus du prêtre attirent l’attention du filmeur davantage que la statuette de Saint François ? C’est celle-là qu’il faudrait remarquer avant tout d’un point de vue de caméraman « professionnel », celui qui s’efforcerait de rendre compte de ce qui est important du point de vue de l’événement officiel. Mais non, Jonas prête attention à un détail à première vue incongru. C’est une autre marque mekassienne, de s’attarder ainsi sur ces détails non aperçus autrement. Quel sens ont ces images de pieds chaussés ? Là encore, comme dans la cérémonie du baptême lorsque Jonas filme cette cérémonie religieuse, il la filme en ethnologue étranger à sa propre culture. Il la regarde avec étonnement, comme s’il la découvrait pour la première fois et se demandait par quel biais la prendre. Il filme pour ainsi dire ce que, dans ce genre de circonstances, pour tout autre membre de la culture en question, il ne serait probablement pas tellement pertinent de filmer – les pieds des participants à la cérémonie. Ce regard « décalé » fait ainsi voir tous les à-côtés, les détails des choses que l’on ne montre pas habituellement, mais qui cependant sont des éléments visibles de la situation. 

       Comme par exemple les normes vestimentaires bourgeoises et religieuses qui se côtoient un temps dans une cérémonie à la réalisation de laquelle ces deux univers sociaux coopèrent, avant de reprendre le cours de leurs activités respectives. Ce que peut vouloir souligner la différence marquée de style des chaussures portées par les uns et les autres à cette occasion. Ce faisant, ce même regard rend étrange ce qui semble aller de soi dans la cérémonie et dans un film documentaire de cérémonies de ce genre. En s’attardant sur ces détails apparemment sans importance, il crée de la distance, de l’étonnement, voire de l’ironie (car on se doute que Jonas a maintes fois vu des processions religieuses) à travers ce nouvel assemblement de détails et de vues furtives prises par le filmeur en passant.

Les scènes de New York

Que ce soit dans « Walden » ou dans « As I was Moving Ahead I saw Brief Glimpses of Beauty », New York y est omniprésent : les rues de New York, les étés à Central Park, les appartements, les bâtiments, les gens, les arbres, la nature. New York dépeint dans toutes ses couleurs, en toutes saisons : le printemps, l’été, l’hiver, l’automne. Les pommiers en fleurs, les rues et le parc sous la neige, le pont de Brooklyn, les quartiers de Manhattan. Comme dans toutes les autres scènes, il ne s’agit pas tellement d’un film documentant la ville que des impressions, là encore, des scènes peintes. Et Jonas le dit lui-même, à plusieurs reprises, ce New York là est le sien, il est transformé par sa mémoire, il est « naturalisé », comme le lui font remarquer ses amis new-yorkais qui ne voient pas la ville de cette manière onirique. Et Jonas étonné, pensant qu’il avait juste filmé ce qu’il y a, regarde ses propres images et dit oui, c’est mon New York à moi.

       « I thought I was shooting New York as it is, but when I looked at the film I realized that my New York was a fantasy – that it does not really have so much snow. I was shooting my memories.        Winter memories are very special to me. At home, everybody worked outside in the summer, but in the winter we all sat together in rooms, and so the memories of my childhood are very much of the winters. In my Diaries, this city of steel and concrete becomes like a Walden, with trees and birds, the seasons     very noticeable. What my Diaries contain is maybe what I would like New York to be. » [xiii] 

Ou encore :

       « Basically, I am against imagination, against creativity, ‘art’. I’d just like to get that snow falling down, just things as they are… We know that it’s more complicated than that, you know. I think that ‘reality as it is’ doesn’t exist, as far as the cinema goes. You exist. Things exist. You know, both exist. But that’s…. I don’t want any creativity… I just want to film the snow fall.

       Question: The whole thing about trying to capture reality. It seems like, that you don’t, that you’re only sort of   jumping around with these, liken quick shots, with single framing and that… that sort of misses it. 

       If you wanted to capture snow, it seems to me that you just sort of, you  set the camera there and you record snow slowly falling, you know, slowly falling down, you know, rather than… these are too fast, you know….

       Jonas: You see, that may be your snow. We come here to different personalities, different worlds, different memories. (…) When I am thinking not only about snow but about many other things at the same time,  there… connected again with my experiences, memories  and   my present state. And all this introduces a different rhythm into it all. It’s a different temperament, it’s a different content behind it all. It’s not just that nature thing – it’s also all things I feel that moment.  »[xiv]

Ce que dit Jonas semble introduire l’idée que « simplement filmer la neige qui tombe », comme il commence à le dire, n’est pas « simplement filmer ce qui arrive ». C’est qu’interviennent également pour lui les considérations, préoccupations du moment, attachés à l’état dans lequel il se trouve, de ce qu’il voit, au phénomène naturel et à une vision particulière de celui-ci. 

A propos du film “Wavelength” de Michel Snow: « Ha, sometimes, I think that life is really Art; it’s art that is really Life. »[xv]

Pas autant de neige à NY ?! Il aurait fallu voir l’hiver dernier (2014) pour se convaincre du contraire et évidemment, Jonas a encore posté les vidéos avec NY sous la neige ! Jonas offre plusieurs pistes intéressantes pour décrire sa manière de filmer et tout aussi bien la clef pour comprendre qu’il ne peut pas y avoir de réponse unilatérale pour savoir comment filmer ce qui se déploie devant nous. Ce n’est pas d’une notion abstraite dont il s’agit ici, mais de la neige, de Hollis, d’Oona, de Kubelka, de, de, de… Des gens et des choses concrètes. Et, comme il le dit bien, il n’y a pas de réponse « objective » à la question de savoir comment filmer la neige. Comme il n’y en a pas non plus s’agissant de savoir comment filmer une cérémonie de baptême, une procession, un mariage. Celle que l’on croit « juste » ou « adéquate » ne relève que des conventions sociales. Or, le commencement de l’aventure mekassienne, comme chez Thoreau, repose sur la méfiance quant à ces dernières. Donc, non seulement le film de l’environnement mekassien est le sien, à la première personne, ce qui veut dire que quelque chose de son expérience s’y dépose forcément dans la manière de l’appréhender. Et ce quelque chose ne relève pas uniquement de ce qu’on appelle habituellement « technique » ou « méthode », mais de son expérience particulière. On l’aura compris, Jonas n’est pas un empiriste, au sens behavioriste de ce terme. Sa pratique filmique, dit-il, repose bel et bien sur de toutes autres expériences qui ont chacune une épaisseur, une symbolique, une histoire. C’est en même temps une expérience telle qu’elle se déroule au présent, ici et maintenant. De plus, Jonas renverse le processus que l’on qualifie habituellement de subjectif. Dans son expérience, pleinement subjective, ce n’est pas tellement de lui que vient l’impulsion de filmer, mais de l’environnement, de quelques détails « qui le choisissent » et auquel il réagit : 

       « I didn’t seek the out, they chose me, and I reacted to them, for very personal reason. They all mean something to me, even if I don’t understand why. My film is a reality that is sorted out through me by way of this very complex   process, and, of course, to one who can «  read  » it, this footage tells a lot about me – actually, more about me than about the city in which I film this footage  : you don’t see the city, you see only these singled-out details. »[xvi]

Jonas dit qu’il se passe quelque chose dans la situation dans laquelle il se trouve, ce quelque chose l’interpelle et il y réagit. Il y a une interaction immédiate entre l’environnement et lui-même qui n’est pas purement physique, mais « réactive » ou « révélatrice » des caractéristiques propres tant à l’environnement qu’à lui-même (sa manière de sentir, de voir, de dire…). Il n’y a de l’émergence de quelque chose de nouveau que lorsque cet environnement a sur lui une emprise, « le choisit » et lorsque ce quelque chose en lui y réagit. De plus, ce même procédé se répète à nouveau dans le cadre de la réception d’un film ; il faut bien que quelque chose en lui « choisisse » le spectateur, pour que celui-ci y réagisse avec ses propres expériences et images.

       New York depuis la fenêtre. Il y a d’abord toutes ces vues les plus proches, prises depuis sa fenêtre. Et on retrouve alors les couchers de soleil, la pluie, les orages qui montrent cet environnement immédiat. Les couleurs sont dans la nature, oui, le ciel orangé provoqué par la réfraction de la lumière dans l’air, se déposant sur les gouttes d’eau des nuages. Ce ciel orangé est là. En fait, on ne voit jamais les couleurs seules, détachées de leurs objets/environnements, c’est presque dire que les couleurs n’existent pas « en soi », il n’y a que des tonalités de lumière qui s’imprègnent de teintes plus ou moins colorées.

Une autre scène : Winter in Central Park

Lorsque la lumière du soleil se mélange à la neige, le blanc s’y reflète et donne lieu à de fortes surexpositions. On obtient des images comme délavées. Lorsque de plus la neige continue à tomber et qu’elle est filmée derrière une vitre, une peinture à la Pissaro et à la Picasso se voient assemblées en un seul tableau mouvant. On passe d’une image à l’autre, on arrive au chapitre « Winter in Central Park » et la chanson de la radio annonce « children, children,…  I love you la la la..» tandis que des enfants sont en train de glisser et tomber sur la glace. On se retrouve ensuite projeté dans l’appartement de Jonas qui filme la rue enneigée en la superposant avec les images prises dans un passage. Puis le tableau devient gris bleuâtre à cause de cette neige qui envahit l’air et on aperçoit l’ombre enneigée d’un homme qui écarte vigoureusement la neige avec une pelle dans la quasi obscurité du jour voilé par une tempête de neige.

       Et je m’arrête sur cette vue-tableau prise depuis le pont de Brooklyn qui pourrait se substituer aux perspectives dignes d’un tableau de Leonardo da Vinci, puis encore sur ce portrait du chat roux filmé dans toute sa majesté sur le fond de la musique du ballet « Le lac des cygnes », puis encore sur ce portrait rosâtre d’Oona, à la Degas, qu’Hollis coiffe et qui tord sa bouche vers la caméra. C’est un environnement qui pourrait tout aussi bien se trouver ailleurs. Les seuls objets reconnaissables sont des constructions de l’esprit.

Les douleurs intimes de Jonas Mekas et les miennes

Mais si « Walden » ressemble à une fresque gigantesque de la vie et des saisons qui passent et se rapproche parfois d’« Anticipation of the Night » de Brakhage, «As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty» frappe par son intimité. Intimité, intimité, intimité me disais-je, alors que j’étais en train de regarder ce film, les souvenirs de ma vie amoureuse, rangés quelque part sur une étagère sous forme de cassettes dv, affluaient sans cesse dans ma tête et me mettaient dans un état de tristesse indéfinissable. Le film de Jonas me faisait littéralement pleurer. Puis, ce matin, je repris le film, j’ai fait dérouler les images de Jonas au hasard, en essayant de m’y prendre avec un regard plus analytique, mais non, à nouveau des larmes m’embuaient les yeux. Et je me suis demandée, ok, il y a là-dedans quelque chose qui me fait pleurer : « Une réaction en apparence excessive pour des images en apparence banales »[xvii]

       Je dois prendre au sérieux cet état de mélancolie soudaine et comprendre ce qui exactement me faisait ainsi pleurer là-dedans ? L’image d’un gros plan sur une boucle d’oreille de Hollis, elle et Jonas heureux dans une chambre, à moitié nus, la fenêtre entr’ouverte, le rideau battant au vent, la pièce ensoleillée, simple, les images du chat roux sur le lit que Hollis recouvre avec la couette, les visages souriants, heureuse d’elle et de Jonas, du bébé Oona, leur fille. Oui, tout ça. Ce bonheur pour ainsi dire me saute aux yeux et me rappelle mon propre bonheur passé. Et je me suis dit, non, je n’ai pas envie de voir ces images, elles sont à présent comme des aiguilles qui rentrent dans mon cœur et me blessent. Puis, je me disais : c’est idiot, ces images sont comme des tableaux, elles sont remplies de lumière, de couleurs. Je ne peux pas, sous prétexte de je ne sais quel sentimentalisme, les condamner ainsi à l’oubli, même si, probablement ce qui me menace en elles, ce n’est pas ce que je vois, mais ce à quoi elles me font penser, ce bonheur amoureux perdu.

       Le poème de Jonas. Oui, changer, changer, changer quelque chose. Mais comment quand on porte cette douleur terrible en soi ? Je me suis enfin décidée à regarder les détails du film. Je vois ces images qui me font tant pleurer et je pense aux miennes propres, celles de mon propre paradis perdu que j’ai tenté d’analyser, de rejeter, de me convaincre raisonnablement de la nécessité de l’oublier. Je re-regardais les images de Jonas et, me disais-je, il en a fait un film sur le bonheur, certes douloureux, mais si poétique.

Je me reprends, Proust est là heureusement, pour me sauver. Et Proust dit quelque chose que j’aurais pu me dire tout aussi bien :

       « Chaque personne qui nous fait souffrir peut-être rattachée par nous à une divinité dont elle n’est qu’un reflet fragmentaire et le dernier degré, divinité (Idée) dont la contemplation nous donne aussitôt de la joie au lieu de la peine que nous avions. Tout l’art de vivre c’est de nous servir des personnes qui nous font souffrir que d’un degré permettant d’accéder à leur forme divine et de peupler ainsi joyeusement notre vie de divinités. Alors, moins éclatante sans doute que celle qui m’avait fait   apercevoir que l’œuvre d’art était le seul moyen de retrouver le Temps perdu, une nouvelle lumière se fit en moi. Et j’ai compris que tous ces matériaux de l’œuvre littéraire, c’était ma vie passée ; je compris qu’ils étaient venus à moi, dans les plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse, dans la douleur, emmagasinés par moi sans que je devinasse plus leur destination, leur survivance même, que la graine mettant en réserve tous les aliments qui nourriront la plante. »[xviii]

       J’aime le visage de cette femme, de ces enfants, des amis certains que j’ai pu rencontrer, j’aime cette voix jonasienne, avec sa dramaturgie tragico-heureuse, ces moments de drôlerie. Le poème lu d’une voix métallique, qui me touche et qui vient en décalage temporel avec les images et les colore d’une tonalité métaphysique. Les différentes scènes, suivant l’atmosphère qu’elles dégagent, sont ponctuées par les silences, par la musique du piano, du jazz, de l’accordéon. Une épopée. Une saga mekassienne dans le désordre. Cinq heures. Et les images, comme la vie, continuent. Et leur assemblage qui est dit être le résultat d’un pur hasard, parait comme évident, naturel. Jonas raconte une histoire poétique de sa vie. Il est tantôt pris par des affaires techniques, revoir le matériel accumulé, tantôt dépassé par les images qui lui parlent, le remettent dans des états émotionnels, lui rappellent les différents moments de sa vie passée, en contraste, avec là où il se trouve à présent. Et je vois ce film se structurant comme un triptyque, le paradis, puis l’enfer, puis le retour au paradis, comme bravant le temps.

       Alors la première partie est une sorte d’hymne à la vie et à la joie de la vie dont Jonas dit tout d’abord ne rien comprendre, mais dont il dit, juste après, qu’il n’a pas besoin de comprendre, et on le comprend ! La seconde partie raconte la souffrance, elle vient juste après la scène du mariage, mais se déploie véritablement lorsque le panneau annonce le séjour dans le New Hampshire. La voix a changé, mais les mêmes images de la vie continuent. Le mariage et d’autres scènes quotidiennes qui bravent le temps et la chronologie des étapes naturelles de la vie (naître, grandir, vieillir, mourir). Pas de cette chronologie-là dans le film de Jonas, pas de mort non plus, puisqu’elle a eu lieu à 40 ans, si ce n’est pas à 20. Et l’une des dernières images du film est un toast à la vie, contre la mort, à travers l’image du couple plus récente où Jonas porte un toast devant la caméra et Hollis l’embrasse affectueusement sur la joue. Peu importe l’ordre et ce qui arrive, on va tous par le même chemin. On vient de quelque part et on retourne là d’où l’on vient. Alors « enjoy » dit Jonas. Sois content de cette vie qui s’offre à toi, remarque ce que tu ne vois pas.

       Cavell a raison sans doute de dire à propos d’une scène clef du film de Max Ophüls d’après Stefan Zweig, « Lettre d’une inconnue », que découvre le protagoniste principal du film : « les images qui le menacent ne sont pas celles qu’il a vues mais celles qu’il n’a pas vues, qu’il a refusé de voir, nous pouvons considérer que ses mains cherchent à chasser un type d’horreur particulier.  »[xix] Et peu importe que Cavell parle de « Lettre d’une inconnue » et moi du film de Mekas, le sentiment douloureux me revient d’autant plus que ces images du paradis perdu et les fragments de beauté donnent lieu, au milieu du film, à un apparent retournement des événements : « Il y a une chambre dans laquelle il y a une femme qui ne cesse de pleurer. » Le commentaire qui arrive sur les images du voyage, après la cérémonie du mariage de Jonas. De quelle femme qui pleure s’agit-il ? On ne le saura pas.

       « Continuer à chercher des choses dans des endroits où il n’y a rien. Le rêve. La chambre pleurante. La chambre pleurante. Le champ pleurant. Il y a une chambre… Il y a une chambre dont on ne voit jamais l’intérieur… it’s (sous- titre : Avec Friedl sur le chemin de l’Italie) insideIl y a une chambre dans laquelle il y a une femme qui ne cesse de pleurer. Nous l’entendons pleurer, mais nous ne la voyons jamais (image de Hollis avec une autre femme brune). Le champ pleurant…Il y a une chambre…(image d’un   coucher de soleil). Nous ne connaissons à priori (sous-titre  : Beauté d’être en Provence et amoureux) (il lit en allemand), des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes. (image des orchidées violettes et des fleurs blanches, puis des fleurs violettes, bleues, jaunes posées sur la voiture en train de rouler  ; on aperçoit une route vide dans un environnement boisé, pendant que la voix continue à lire en allemand) Emmanuel Kant. (Son des cloches sur l’image de la route qui continue à se dérouler devant la caméra. Puis l’image du visage d’Hollis de profil). (Chap. Son : « les cloches de l’église de Venasque ».) On aperçoit ces cloches, puis l’église. Puis quelqu’un travaillant dans ses vignes. La caméra embrasse le paysage d’un seul trait. Une fontaine d’eau, l’eau qui coule d’un masque-visage, le mouvement de la caméra suit l’écoulement du filet d’eau dans la fontaine entre deux     petites rampes en pierre. On voit à nouveau l’image de l’église, au niveau de la porte cette fois-ci.

Après une série d’images du bonheur domestique, Hollis et Oona dans le parc, Oona parcourant l’appartement déjà sur ses pieds sur un fond de musique du Velvet Underground que la voix de Jonas découpe sur une image d’Oona euphorique, en train de courir, et demande : « Mais que se passe-t-il pendant les silences ? ». La musique du Velvet Underground reprend, puis on entend une sorte de musique de cornes celtiques. Puis à nouveau celle du Velvet.

       Un panneau rouge, on continue à voir Oona dans l’appartement jouant avec sa voiture-chien sur une musique classique. Puis on entraperçoit un récipient avec des myrtilles, puis l’image de Hollis éclairée par la lumière du soleil changeant la couche d’Oona posée sur le ventre sur le lit, le visage quelque peu crispé. Puis, on voit Kubelka avec elle dans les bras (bien coiffé, content, cheveux en arrière avec quelques boucles qui rappellent un peu la chevelure légèrement bouclée d’Oona. Kubelka regarde la caméra, pendant que Oona regarde droit devant, puis il regarde Oona, pendant qu’elle se tourne toute fière, regardant la caméra d’un air boudeur. Puis elle regarde Kubelka qui la regarde en souriant).

       Sur le même fond de musique on aperçoit Jonas avec une grappe de raisin, chemise bleue, visage plongé dans l’ombre. Il boit à la bouteille. On voit sa bague de mariage au doigt, le vin blanc…Des images de feuilles vertes au soleil, puis une femme blonde, foulard sur la tête, en tee-shirt, boit à la bouteille également. La même musique continue, Hollis avec l’enfant sur un chemin vert (eh oui, encore, le chemin couvert de feuilles d’arbres, comme on en voit en Lituanie l’été, ce vert-là. Le pique-nique encore et une image de la statue de la liberté s’y superpose, une sorte d’hymne à l’Amérique, le pays d’accueil et de la liberté adopté ?

Les réminiscences de l’enfer 

Le film continue. L’image de Jonas en chapeau de paille, le panneau gris avec le sous-titre : « In New Hampshire. » La voix métallique lit comme une machine à écrire ou un homme anesthésié, à intervalle égal, comme si l’émotion en était extraite, réprimée. Il n’y a probablement que par cette voix monotone, non expressive, quasi automatique, d’où l’émotion a été enlevée, que l’on peut dire les choses les plus chargées d’émotion. La voix lit, se superposant aux images : 

       « La douleur est plus forte que jamais. J’ai vu des bouts de paradis perdus et je sais que je vais vainement essayer d’y retourner, même si ça fait mal. Plus je bascule dans les régions profondes du néant, plus je suis renvoyé loin en moi-même, chaque fois dans des profondeurs de plus en plus effrayantes jusqu’à ce que mon être devienne vertigineux. (bruit d’une machine à écrire qui va à la   ligne, l’image de Hollis en gros plan, puis de Jonas avec une casquette assis dans une voiture. Il sourit, pas sûr de lui.  L’image couleur verdâtre/bleu, claire, comme surexposée, mais sans le soleil) Il y a de brèves éclaircies comme tombant du ciel (l’image de la route encore vue à contrejour depuis l’intérieur de la voiture, entourée d’arbres), et j’ai donc une vague idée d’où je vais, mais il y a encore trop de clarté et d’ordre strict dans les choses, et je tombe toujours sur le même chiffre. Alors je vomis des     morceaux brisés de mots et de syntaxe, de pays où je suis passé, de membres brisés, de maisons abattues, de géographies. 

       Mon cœur est empoisonné, mon cerveau abandonné, dans des lambeaux d’horreur et de tristesse. Je ne t’ai jamais laissé tomber,monde, mais tu m’as fait des choses infectes. Cette sensation de n’aller nulle part, d’être   coincé, de la première strophe de Dante, comme effrayé de la prochaine étape, du prochain pas. Tant que je ne me résume pas, que je reste à la surface, je n’ai pas à avancer plus loin, à prendre de terribles et douloureuses décisions, de choix, où aller et comment, parce que plus        profondément il y a de terribles décisions à prendre, de terribles pas à faire. C’est à 40 ans qu’on meurt, quand on n’est pas mort à 20 ans. C’est à 40 ans que l’on se trahit, notre corps, notre âme, soit en restant à la surface soit en allant plus loin, mais à travers les décisions les plus faciles, retardant, rejetant nos âmes par des centaines d’incarnations (Oona court dans la rue dans un sens puis         dans l’autre, image accélérée, effet comique, bruit de la machine à écrire, à la ligne) Mais je suis proche de la fin maintenant, la question est : « vais-je le faire ou non ? Ma vie est devenue trop pénible et je continue à me demander ce que je fais pour sortir d’où je suis, ce que je fais de ma vie.   (L’image d’Oona derrière une vitre, puis de Hollis)    (silence/pause). Il m’a fallu du temps pour comprendre        que c’est l’amour qui distingue les hommes des pierres (l’image de Jonas avec Oona), des arbres, de la pluie, et que l’amour croît à travers l’amour, (Jonas dans la cuisine en   train de préparer un plat), oui, j’étais si perdu, véritablement perdu. Il y a eu des fois où j’ai voulu changer le monde, me frayer un chemin dans la civilisation occidentale à coup de révolver. Maintenant je veux laisser les autres seuls, ils ont leur propre et terrible destin à  suivre. Maintenant, je veux me frayer un chemin en moi-       même, dans l’épaisse nuit de moi-même. Ainsi je change mon cours, vers l’intérieur, (retour à la ligne, bruit de la machine à écrire) ainsi je plonge dans ma propre obscurité (Oona avec un parapluie dans la rue, l’ensemble de ce texte est sur les images de la vie domestique heureusecomme en décalage – le texte de douleur sur des images de bonheur). Il doit y avoir très bientôt quelque chose, je le sens, ça devait    me donner un signe pour aller dans une direction ou dans l’autre. (les images de New York) Je dois être très ouvert et observateur maintenant, (les images de fleurs, bleu, gris complètement ouvert. Je sais que ça vient. Je marche tel un somnambule qui attend un signal secret, prêt à aller dans        une direction ou une autre, (l’image de fleur rouge et des    feuilles      devant la fenêtre) guettant dans l’immense silence blanc le moindre signe ou appel. (le gros plan sur la fleur   rouge, l’image d’Oona souriante en train de descendre de    la chaise) Et je suis ici seul et loin de toi, (les images des        fleurs) et c’est la nuit, et je réfléchis à tout ce qui est autour de moi, (les images des fleurs rouges        passant de l’ombre   vers la lumière – très beau) et c’est la nuit, et je réfléchis à   tout ce qui est autour de moi, et je pense à toi. (l’image de Oona en train de dormir sur une couverture, bleue, la caméra va ensuite des pieds vers la tête pour voir la position de son corps, se rapproche du visage de la        dormeuse, puis va vers le rideau, puis revient vers le bébé qui bouge) Je l’ai vu dans tes yeux, dans ton amour, tu    plonges dans les profondeurs de ton être (le bébé, les fleurs rouges vues de l’autre côté de l’appartement) en des cercles de plus en plus larges. (les pommes, les poires rouges, vertes, dans      un plat vert, le visage de quelqu’un, la pluie, l’image de la rue vue d’en haut). J’ai vu le bonheur et la douleur dans tes yeux et des reflets de paradis perdus      et retrouvés et perdus à nouveau, cette terrible joie et solitude. Oui, et je réfléchis à cela, et je pense à vous, tels deux pilotes dans l’espace froid, (sur l’image noire), tandis que je suis assis là, seul en cette nuit tardive et je pense à tout ceci »… (coupé, silence sur l’image noire).

Par quelle espèce d’horreur Jonas est-il passé ? De quelles décisions à prendre parle-t-il ? Le spectateur ne le saura pas. Mais a-t-il besoin d’en connaître tous les détails ? Non, il entend quelqu’un qui raconte un moment terrifiant, où il frôle de manière vertigineuse la folie ou la mort, une crise profonde en tout cas au moment crucial de sa vie et adresse ce récit à quelqu’un, à Hollis ? On ne le saura pas non plus. Se sauver seul ou avec quelques autres. Plus loin dans le film, le texte apparaît à nouveau sur l’image du drapeau d’Anthology Film Archives et il suffit de jeter un coup d’œil sur la biographie officielle de Jonas pour rapprocher ce moment de choix du moment de la création d’Anthology, l’institution devenue depuis légendaire. Revoir sa propre vie se dérouler ainsi en un seul trait, cette nuit-là et dire ce qu’elle a été se constituent réflexivement avec le film. L’un et l’autre s’accomplissent en même temps : la « thérapie créative » de l’auteur et la réalisation du film ; laquelle, au début du montage, compte tenu de la masse des images accumulées, paraissait une tâche impossible à effectuer. Dire cette impossibilité de faire le film, que ce soit à cause de ces images qui ressemblent à un paradis perdu et qui lui font tant de mal ou à cause de la masse des images accumulées, s’est avéré être LA solution.

       « C’est l’art, nous dit-on, qui nous permet d’étendre notre compréhension particulière en adoptant la perspective, en rentrant dans le monde d’un autre être humain concret ;   cette sorte d’attention et de réaction concrète procure, d’après le narrateur, l’unique route possible pour sortir de nous-même que nous n’aurions pas pu acquérir autrement. Nous commençons à comprendre pourquoi    une autre forme de représentation serait artificielle et fausse : le style et ses prétentions sont intimement liés à une conception de ce que sont les vérités psychologiques et de la manière dont on peut les atteindre. »[xx]

Ce n’est pas uniquement par la beauté des images, mais aussi par cette performativité que le film est un chef d’œuvre : il se montre en se réalisant depuis le présent, le temps et le lieu où se trouve l’auteur, avec toute l’épaisseur affective, relative aux images qu’il montre. Il y a quelque chose de la manière d’écrire d’Henri Miller à propos de ses livres (cf. l’ouvrage « La vie de mes livres »)[xxi] et du journal intime d’Anaïs Nin là-dedans, du moins dans la façon de s’en sortir… Un film-poème, le nouveau roman ou un livre à la Kerouac, un poème ginsbergien avec, tout au long, des tableaux impressionnistes, pointillistes, des natures mortes, des scènes de la vie domestique et de la ville … Un film poème-sonore, un peu à la John Giorno ou à la Bernard Heidsieck, je pense, entre autres, à l’une de ces œuvres en particulier, L’Affiche 28[xxii] que le graphiste Didier Vergnaud devait réaliser et qu’il n’arrivait pas à faire. Et il a eu un échange avec lui à ce propos. Du coup, l’affiche raconte cet échange sur l’obligation de faire et l’incapacité de le faire, à travers un dialogue écrit… Et c’est précisément ça, l’affiche. Mais, pour aller plus loin, dit Nussbaum, dans cette analyse de l’état d’âme, il faut aussi comprendre ses éléments constitutifs : la vérité sur l’amour à travers la souffrance.

       « La souffrance constitue le contenu de cette histoire qui   veut nous apprendre une vérité humaine : une souffrance   violente, qui « déchire » le cœur humain. Le récit montre que cette vérité        psychologique fondamentale n’est pas comprise par une réflexion calme, mais à travers la souffrance elle-même (…) Ce qui est dans notre imagination et dans notre cœur n’est pas une connaissance, mais le visage et le corps d’une personne particulière que nous évoquons dans notre for intérieur.   Et nous ressentons de nouveau des émotions profondes à son sujet. Et il ne serait pas étonnant que ce surgissement d’émotion provoqué par cette procédure soit si puissant   qu’il interrompe momentanément la lecture elle-même.»[xxiii]

Voici deux autres tableaux qui ponctuent les images du bonheur de visions sombres et dans lesquels il ne s’agit que de Jonas face à lui-même. Sur un fond jaune : « A propos d’un homme dont la lèvre tremble toujours de douleur et de chagrin éprouvés dans un passé connu de lui seul ». L’image du sol mouillé de la rue dans la nuit, quelques lumières de phares de voitures sous la pluie. Jonas commence à chanter en jouant de l’accordéon « oh oh ho », l’image de la ville sombre, par temps orageux, quelques lumières. La ville éclairée de temps en temps par un éclair, retombe à nouveau dans le noir. L’image noire de l’eau qui coule.

Un autre fragment relate le voyage de Jonas à Avignon. Le texte défile sur la musique de l’accordéon, le texte écrit et non plus lu, écrit à la machine : un journal ? : 

       « Je me souviens du matin où j’ai passé Avignon. L’express de Nice traversait la France à toute vitesse. Je me suis réveillé, j’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu le matin, c’était le matin le plus pastoral, le plus paisible que j’eusse vu depuis mon enfance. Oh, sérénité perdue, ai-je pensé, puis je me suis rendormi, sombrant dans un sommeil tourmenté et douloureux. »

Un nouveau tableau très beau sur la musique de l’accordéon continue, l’image du ciel rose, orangé, du soleil levant se frayant à travers le gris des nuages, et les paysages vus depuis le train. Les effets d’abstraction, proche du film « Anticipation » de Brakhage. Le cadre de la fenêtre ressemblant à l’image (photogramme) de la pellicule. On peut y voir à nouveau une forme de réflexivité de l’activité de montage. La scène se termine avec Jonas arrivé sur la terrasse d’un café à Avignon. Tables blanches, café, croissans. Jonas en train de manger des croissants, accompagné d’un chat qui vient se nourrir à côté de lui (très drôle, cette scène avec les chats). La musique de l’accordéon s’arrête. L’image de Jonas buvant son café continue en silence.

30/06/2014 à 16 :59 Jonas Mekas a écrit :

« Barbara, thanks for the manuscript 

I read most of it on the plane and I think what you wrote is very beautiful and personal… thank you!  — jonas »

30/06/2014 à 17 : 22 Jonas Mekas a écrit :

« I forgot from what animal is that tooth you gave me???? »

30/06/2014 à 17 :50 Barbara a écrit :

« dear Jonas,  The tooth is from the Yak: very resistant animal!. I found it in Himalaya, Kibber village, at 4270 !  Thank you so much for your appreciation of my personal study of your films : it is the most important message that I received from so long time and help me right now finish my book ! The beauty of your films has so great impact on me, I’m happy that you like it. Hope be able see you again soon,  With love, Barbara [photo de Barbara avec le Yak envoyée à Jonas] »

L’urgence

La chambre à coucher chez Jonas, la chambre à archives : Fox qui y dort en ce moment vient de m’envoyer une photo des dossiers jonasiens rangés, stockés et, à côté des autres travaux sur Jonas figure le dossier jaune avec mon nom. Le jaune, pourquoi mon texte se trouve-t-il dans un dossier jaune, alors que les autres sont blancs ? Cette photo, je ne sais pas bien pourquoi, me conduit à me consacrer à la relecture de mon chapitre sur lui et au remontage de mes propres vidéos. Alors je relis. Je revois les films de Jonas. Les miens. Les siens. Novembre 2018. Je recommence. Il en ressort un film un peu dada, un peu fluxus, un peu fou, un peu drôle, Jonas continue à occuper mes pensées et je guette impatiemment nos nouvelles rencontres.


[i] Henry Miller, La vie de mes livres, Imaginaire Gallimard, 1957, p.239

[ii] https://barbara2olszewska.wordpress.com ; https://photos.app.goo.gl/1tvbc8EvJHGt6KdX8 ;

[iii] Alan-Alcide Sudre, Dialogues théoriques avec Maya Deren, L’Harmattan, Paris, 1996, p.237.

[iv]John Cage, Lectures on Nothing, Incontri Musicali, 1959 https://seansturm.files.wordpress.com/2012/09/john-cage-lecture on-nothing.pdf

[v] https://www.youtube.com/watch?v=XhmZ7C-oXDY

[vi] Henri David Thoreau, Walden, Imaginaire Gallimard, Paris, 2003, p.215

[vii] Henri David Thoreau, Walden, Imaginaire Gallimar, Paris, 2003, p.204

[viii] Gertrude Stein, The autobiography of Alice B-Tokals, Harcourt, Brace and Company, 1933

[ix] Merleau Ponty, Le visible et l’invisible, éd. Claude Lefort, Gallimard,1964, Paris p.27-p.28

[x] Merleau Ponty, Le visible et l’invisible, éd. Claude Lefort, Gallimard,1964, Paris p.27-p.28, p.29

[xi] Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Gallimard, Paris, 2004,

[xii] Merleau Ponty, Le visible et l’invisible, éd. Claude Lefort, Gallimard,1964, Paris p.27-p.28

[xiii] Jonas Mekas, Diaries, Notes & Sketches also known as Walden, Editions Paris Experimental, Re:Voir Video, 2003.

[xiv] Jonas Mekas, Diaries, Notes & Sketches also known as Walden, Editions Paris Experimental, Re: Voir Video, 2003.p.125 

[xv] Jonas Mekas, Diaries, Notes & Sketches also known as Walden, Editions Paris Experimental, Re: Voir Video, 2003.p. 128 

[xvi] Jonas Mekas, Diaries, Notes & Sketches also known as Walden, Editions Paris Experimental, Re:Voir Video, 2003.p.116

[xvii] Stanley Cavell, La protestation des larmes. Le mélodrame de la femme inconnueÉditions Capricci, coll. « Cinéma », 2012, p.124. 

[xviii] Marcel Proust, Le temps retrouvé, Gallimard, 1989, p.206

[xix] Stanley Cavell, La protestation des larmes. Le mélodrame de la femme inconnueÉditions Capricci, coll. « Cinéma », 2012, p.124. 

[xx] Martha Nussbaum, La connaissance d’amour, Cerf, Paris, 2010, p.376

[xxi] Henri Miller, La vie de mes livres, Imaginaire, Gallimard, Paris,1957.

[xxii] http://www.lebleuducieleditions.fr/produit/laffiche-28

[xxiii] Martha Nussbaum, La connaissance d’amour, Cerf, Paris, 2010, p.377.

LA POESIE DU QUOTIDIEN DANS LE CINEMA DE JAAP PIETERS

Une pétition à signer, un autre mail de Jaap, contre l’annexion des Serres d’Auteuil par Roland Garros. Serres d’Auteuil ? Où c’est ? Je n’y suis jamais allée. Intriguée par mon livre, Jaap de passage à Paris me contacte. Rendez-vous dans le jardin des Serres. 

Skype to Pip :

« 9h en compagnie de Jaap. Dans un très beau jardin exotique, puis dans le métro, puis au café, puis au restaurant, de belles discussions touchantes, belle personne ce Jaap, il voit bien… je crois j’ai de très belles images : Jaap entièrement green, avec les fleurs bizarres. La lecture de son journal, son opéra à lui : à propos de Beckett, Cage, à propos de l’opéra Neither sur un livret de Samuel Beckett de Morton Feldman que Jaap aime bien, à propos des peintures et de la vie de Francis Bacon. Puis, une discussion au café, very profound cette fois-ci, sur la vie de Jaap, ses amours, ses amitiés, les gens autour de lui, l’année 88 : l’année du sida et des suicides. Je dis à Jaap qu’il est attiré par les border-line persons, des outsiders, qu’il prend en photo également. Je me demande pourquoi il est attiré par moi. Il me filme. Il entrevoit en moi cette sorte de folie proche de celle des marginaux qu’il a côtoyés. C’est très facile oui, je tente de me défendre, de devenir fou, il suffit de tomber amoureux et on ne sait plus très bien où on en est. So what ? Dommage qu’on ne voit pas plus ses films. »[i]

Soirée suivante. Jaap programme une tournée italienne de ses films avec Karianne et son ami Jean-Marc. Rendez-vous devant Beaubourg. On va manger des falafels. Jaap parle politique, musique, corps, Amsterdam et relate dans son journal : «… too tired & gotta send Christophe, Larry, Karianne from Bologna who’s here now & the polish barbara who writes a book she filmed & interviewed me for recently again last week tuesday for 8 1/2 not fellini hours starting in the botanic garden’s hilary did send me a petition for that i spreaded & Barbara picked up on it, living here for years but not knowing the gardens & proposing to film & talk in the green…. our talk ended in a subway train ratteling loud with all the windows open & me holding a long monologue till our ways or tracks did split…. that was eleven…. that was last week…. too tired, though having fun ». Et je réponds: « merci cher Jaap, I’ve read your journal-letter and like your description of our garden encounter much better than mine. Our fellini-esque film in the parisian garden (but maybe it was an illusion, there is no garden in Paris !) so with you, 100% green, and in the metro, then your story of Heideggerian et Merleau-Pontian love from december… 1994 »

But it’s all ABSURD and FUNNY ! Jaap in Paris …. what a beautiful collection of exotic plants! and I wake up just right now and my french wittgensteinian philosopher would I come to her house and film her, so I wake up, listen your beautiful link to Tim Buckley, have a coffee, listen to his voice, read your description and have big smile on my face. Have a nice day and still a lot of absurd and funny encounters! »

Au sujet de Jaap

L’annonce de la projection d’un film à l’Entrepôt: « Dans le cinéma expérimental à Beyrouth Avec Jaap Pieters au Liban » de Michel Amarger et Frédérique Devaux, documentaire, 2 mars 2014. Jaap parti avec des amis cinéastes à la recherche d’un ami décédé, les amis cinéastes voulant faire un film sur l’état du cinéma expérimental libanais. Je ne suis apparemment pas la seule à entraîner Jaap dans des expériences, mais c’est peut-être aussi Jaap qui entraîne les autres. Le résultat est en tout cas intéressant. On se promène dans la ville en tension, on entend les cinéastes libanais raconter leurs expériences de filmeurs pendant la guerre. Filmer malgré tout, dans n’importe quelle condition. Ce n’est pas la visée première du film, mais la situation conflictuelle ressort de tous les pores de la pellicule. Il est impossible d’aller par exemple au cimetière où est enterré l’ami de Jaap, c’est trop près de la frontière israélienne, une cinéaste glane des événements ensanglantés de la guerre montrés à la télévision et elle les intègre sous forme de collages dans ses propres films, le passé revient comme un fantôme dans des films détachés, se concentre sur une époque révolue, le film d’un autre cinéaste montre depuis la voiture les rues de Beyrouth, un autre l’appartement d’un filmeur, un autre un cinéma indépendant rare… et ainsi de suite. Le film comme prétexte, pour montrer, pour faire voir.

Nature, abstraction and sound

Juin 2018. Nouvelle venue de Jaap à Paris, une projection commentée au cinéma Mélies. L’entraperçu de Jaap lors du repas en compagnie de ses amis filmmakeurs de Light Cône et Re: Voir. Jaap ressemblant à un personnage d’un film de Méliès, le magicien du Voyage dans la lune. Béni dans la lumière du soleil couchant, irradiant je ne sais quelle béatitude, amoureuse sans doute, pensai-je, en le voyant regarder la fille au visage de Flora Mayo, sculptée par Giacometti, qui l’accompagnait. Une atmosphère joyeuse, paisible, les gens tout autour aussi. Une sortie enfin qui en valait la peine. Je ne sais pas ce que j’ai eu. J’étais bêtement contente. Peut-être bien parce que j’ai pu filmer quelque chose qui avait du sens. Connaissant la faiblesse de ma mémoire, j’ai encore voulu tout enregistrer, non seulement le commentaire que Jaap faisait de ses films, mais aussi quelques images des films. Et j’ai bien fait, car Jaap a montré des films que je n’avais jamais vus. D’un coup une nouvelle dimension, que je n’ai peut-être pas vue précédemment, celle de la nature et de l’abstraction, m’est apparue clairement – une vision holiste et vibratoire des êtres et des objets filmés par Jaap. Les flux d’attractions, de mouvements, des interactions causales. C’est mon expérience de méditation vipassana qui m’a fait comprendre soudainement ce fait. La nature, ce n’est bien sûr pas uniquement la nature extérieure, les paysages, les arbres, les plantes, les animaux, les insectes, les pierres et les montagnes. La nature, c’est le corps humain tout entier, il fait partie de la matière et de ses lois transcendantes. C’est le flux incessant de l’énergie qui me traverse, le souffle qui me fait sentir mes organes, et qui traverse toute autre chose, matière non animée et animée. 

         Les phénomènes enregistrés dans les films de Jaap semblaient se produire comme attirés par sa présence. Quelque chose d’étrange, d’absurde, surgissait au moment de filmer, une forme de coïncidence, permettait l’inscription du hasard sur la pellicule de sa caméra Super 8 contrainte par sa brièveté et les conditions de visibilité qu’une telle prise rapide implique. Le flux énergétique qui unit tous les êtres, les hommes, les insectes, les objets inanimés, la relation qui se crée entre eux, l’énergie qui traverse tous ces moments en lien avec Jaap et sa caméra, qui se manifeste devant elle. Comme dans le film de la libellule qui semble poser devant la caméra en se frottant les ailes. Est-ce elle ou la présence de Jaap qui l’a fait venir ? C’est encore lors de la méditation que j’ai appris que lorsque l’on développe en soi une attitude, une sorte de sympathie envers les choses et les êtres, ils semblent être attirés par nous, et se mouvoir en réponse avec sympathie. J’ai pour la première fois fait ce genre d’expérience à Corfou. Les guêpes qui sont venues manger les restes de mon plat, sont gentiment venues se frotter sur les doigts de ma main en la chatouillant, aspirant l’odeur de la nourriture sur mes doigts. J’ai été émerveillée par cet événement, je les regardais, sans crainte aucune des piqures qu’elles pourraient m’infliger. C’est peut-être ça ce « méta » amour ou sympathie dont parlent les bouddhistes. Je me suis souvenue des remarques semblables d’Alexandra David-Néel à propos des serpents et des araignées. De quoi cette sympathie dépend-elle alors ? Comment la cultiver davantage ? Sont-ce nos projections qui nous font trouver la pièce manquante à nos sentiments et affects ? Et lorsque nous sommes dans une attitude naturellement bienveillante toute chose et être arrive. Est-ce parce que notre attitude était inconsciemment intéressée ? Nocive ? Négative ? Qu’avons-nous fait pour provoquer l’événement contraire à nos désirs ? En bref, comment cela se fait-il que certaines choses non souhaitables nous arrivent sans cesse et d’autres désirables tardent à arriver, nous fuyant entre les mains de manière répétée ? Si nous ne pouvons pas consciemment stopper la roue des événements négatifs emmagasinés dans la mémoire de notre corps, pouvons-nous au moins l’inverser ?

         En tout cas, c’est la beauté de l’image de cette libellule posée là tranquillement à la bonne distance de la caméra, posant presque pour elle, se frottant les ailes, se tournant d’un côté puis de l’autre, qui était cette sorte de moment magique, d’heureux hasard, survenu une fois de plus à Jaap. Comme celui des tasses de café accumulées sur la machine à laver qui se sont mises à trembler lors de l’essorage et à produire des sons orchestraux par les vibrations des unes en sympathie avec les autres, et dont la beauté n’a pas échappé au magicien.


[i] https://www.youtube.com/watch?v=vwgU4qouRjE)

VERS TEMENOS : LES SERIES DIVINES DE GREGORY MARKOPOULOS

(Chapitre accompagné d’images)

« La traversée du centre du Péloponnèse en bus. Un événement cinématographique m’attend ici, rare comme les Jeux olympiques, ayant lieu tous les quatre ans : la projection des films de Gregory Markopoulos à Lyssarea en Arcadie.

J’arrive dans un village « perdu au milieu de nulle part » à quelques kilomètres du site sacré où a lieu l’événement. D’autres personnes sont là. Des cinéastes, écrivains, critiques d’art, musiciens, architectes et tant d’autres venus du monde entier pour voir ces films. Nous attendons attablés au café jusqu’à minuit, la chaleur indescriptible se dépose sur nos visages. Il doit faire bien plus de 35 degrés. Plus ?

Je voyage en Grèce depuis 2009. La Grèce, comme l’Inde, me soigne, me sauve, me chérit. A chaque problème, elle me trouve un remède. Dès que je pose le pied sur son sol, mon cœur se réchauffe, comme ici par ce soleil qui surgit de la brume du lac sacré de Pushkar au Rajasthan. Le lac sacré, les montagnes sacrées, les lieux sacrés, les rites sacrés.

C’est certainement en songeant aux sites de l’ancienne Grèce, sites votifs, oraculeux, curatifs, mystérieux, amoureux, tel que Delphes, Epidaure, Kos, Pergame, Mycènes, Hydra et tant d’autres, que Gregory Markopoulos avait envisagé son film ? Le film en communion avec l’esprit du lieu, la nature, l’univers même ? Les prescriptions lumineuses apparaissent dans ce site naturel apaisant où je viens d’arriver par curiosité. Quel genre d’expérience ce sera ? Que va-t-il arriver ?

Le film.

Je suis animée par les faisceaux de lumière blanche venant rompre mon silence méditatif d’ensommeillement. Les projections de lumière et les images fragmentées, sélectionnées, arrangées d’après les chiffres correspondant aux mots. Un grand poème, une fresque infinie et un concerto pour une prescription conçue par un étrange médecin, médecin des sens par l’image. De quelle nature est-il ? Hypnotique, rhétorique, musical ? Malgré son sens clairement défini par le filmmaker, c’est à moi, le spectateur-participant, d’en trouver la formule. De ressentir la matière filmique et de la transformer en remède.

Cette transportation par des pulsations lumineuses, je l’ai depuis vécue ailleurs, au Sri Lanka, en méditant avec Saggatharansi, un moine bouddhiste, au bord d’une magnifique chute d’eau, venant se jeter en contrebas d’une grotte. Mes yeux se sont soudainement mis à clignoter et tout mon corps s’est trouvé comme poussé par des vibrations provenant de la grotte, ou plutôt, véritablement d’ailleurs. Je prenais conscience de la force terrible qui m’englobait, cherchant soit à me réduire en poussière, soit à me transporter sur une autre planète. De peur d’être broyée, j’ai ouvert les yeux. Saggatharansi n’était plus là. Onn, le maître assistant de la session de méditation vipassana à laquelle je venais de prendre part, méditait tel un Little Bouddha, de l’autre côté de la rivière. Un flot de sympathie et de soulagement m’a traversé en le voyant. Mon esprit me disait que je devais prendre soin de lui. Il sera un jour mon salut. Mais, qu’ai-je appris de lui ? Et moi, que lui ai-je appris ? Onn, bien que très jeune, avait d’ores et déjà quelque chose d’un grand sage. J’aurais pu être plus heureuse, plus gentille avec lui, mais sa présence m’était petit à petit devenue insupportable. Elle me renvoyait vers une sorte de vide causé par la forme de la relation que je désirais. Un vide, que Onn ne pouvait pas remplir.

Ce vide qui m’empêche de vivre littéralement et qui m’accompagne où que j’aille. Et je suis en train de m’effondrer émotionnellement en le disant, je me jette alors sur le livre « From Darkness to Light » qui se déploie devant moi et le livre, ouvert au hasard, me réponds :

« Keep observing your breathing. You will feel your breathing becoming shorter or longer, observe it. You will observe your inhale shorter and exhale longer. Keep   observing it. If it is difficult to continue, take a deep breath and start again. Then you can refresh your meditation. Do not try to concentrate the mind on your breathing. Keep on observing breathing in and breathing out. Then your mind will become steady. »[i]

Une descente d’une trentaine de minutes dans une vallée vierge d’habitations humaines, la route de gravier au bout de laquelle se trouvent un écran et un projecteur 16mm. Cette expérience inouïe me réoriente vers un champ de construction cinématographique toute légère, en plein air. Une construction réfléchie dans les moindres détails, mais dont le constructeur a retiré les échafaudages. Je le découvre lui, Robert Beavers, l’héritier du bagage markopoulosien, le magicien discret du lieu. Il est là, comme effacé. Presque absent. Bien loin d’un organisateur omniprésent. Il est quelque part là, sans être là. Pourtant là. Avec un chapeau sur la tête qui le protège du soleil. Dans cet espace dont il a dû enlever quelques herbes afin d’y poser plus d’une centaine de coussins roses mous, sur lesquels il nous était possible de nous avachir confortablement et suivre les quelque quatre, cinq heures de séries de films. Les séances ne commençaient donc pas avant neuf, dix heures du soir. Il fallait attendre que s’installe le noir profond d’une nuit sans lune. Même ça, Robert a dû le calculer ! Et sans doute une conjoncture propice à toute une configuration d’étoiles.

Sur le principe des films flickers, la lumière vibrante, aux rythmes et durées variables, blanche et noire, se déversait sur l’écran. On pouvait quelquefois identifier une forme, un fragment de corps, d’une statue ancienne, les ornements d’un temple, des oliviers ; images en couleur, de fragments de fresques préservées de-ci de-là dans des musées et sites archéologiques, venant témoigner de la Grèce antique et de ses fastes, comme ces palais minoens jadis florissants, rappelant d’autres formes de vie, mais qui ne se donnaient désormais à voir qu’à travers cette manière fragmentaire. Des plans des cités, des amas de pierres et des objets déterrés, des inscriptions dont la signification échappe souvent aux historiens.

Les films lumineux, tantôt copulants et extatiques, tantôt graves et contemplatifs, comme le suggéraient ces traces de vies passées sous l’apparence de micros fragments d’images en couleur, incrustés, telles des pierres précieuses dans une parure de laine blanche, brodée à la main par une paysanne, et que l’œil du regardeur tentait de saisir à travers les rythmiques contrapunctiques, blanches et noires. Il cherchait à en deviner la règle. A quel moment l’image colorée allait-elle faire son apparition ? Que pourrions-nous apercevoir à travers elle ?

Les journées commençaient sur la place du petit village où il n’y avait rien d’autre à faire que de s’installer, bavarder, faire connaissance, boire et manger ou bien s’isoler et faire une sieste. Comme ce fut jadis l’usage à Épidaure, les « malades » échangeaient entre eux leurs « cartes de visite ». D’où viens-tu ? Que fais-tu ? Que sais-tu de ce qui va se passer ?

Des conditions adéquates à la bonne réception du film ont été créées. Un visiteur agité, en contact direct avec le monde extérieur, serait sans doute inapte à vivre ce genre d’expérience.

Il fallait ainsi passer par des phases préparatoires : l’épuration de soi, l’oubli du monde extérieur civilisé, chacun délaissant ainsi pour ces trois jours et nuits ses préoccupations et soucis personnels.

Sur le lit, le programme de projection en grec et en anglais intitulé « Temenos 2016 » avec le dessin d’un grillon en couverture, l’insecte symbolique du lieu. Le programme composé de deux énormes pages d’un papier épais, replié en quatre. Le sous-titre « Silent thoughts cast in the air » et « Recognition. How does one recognize one filmmaker from another filmmaker »[ii] Le titre indiquant que la série allait traiter de ces deux questions majeures.

Dans la préface, Beavers rappelait que l’autre filmmaker était, pour Gregory, représenté par des figures mythiques diverses : Éros, Orphée et Eurydice, des soldats mycéniens, Héraclès… mais que le cinéaste ne donnait pas de réponse définitive sur la manière de rencontrer cet autre. Et de son expérience de vie auprès de Markopoulos, il constatait qu’un faiseur de films ne peut jamais comprendre ce qu’un autre est en train de faire en filmant, en montant…

Les parties 9-11 d’Eniaios (Les séries divines) à laquelle nous allions assister était un life-long dialogue avec la Grèce qui allait se rendre visible à travers des portraits choisis (Lilika Nakou, Yannis Tsarouchis, Pandelis Prevalajis, Nina Kandinsky, Catherine Gide…), juxtaposés avec les images des sites archéologiques : d’Epidaure, Mycènes et Delphes, d’extraits de films : The Illiac PassionHimself as Herself. Le découpage formant un langage bien spécifique à Markopoulos : les fragments ont été rassemblés d’après les chiffres d’un calendrier, « Les jours d’Héraclès », inventé par le cinéaste. Le cryptogramme qui se base sur l’alphabet grec arrivait sur l’écran tel un code Morse, les pulsations transmettant des mots et des chiffres cachés. La raison de cette configuration silencieuse consistait, au-delà du message, à donner de l’importance à l’émotion. Et non pas, comme ce fut par exemple le cas chez Duchamp, à l’épurer. L’émotion libérée des « caprices des mots » pouvait-on lire dans le Film as film[iii].

Le film était composé de courtes phrasesressemblant à des prescriptions énigmatiques. Le film « Pyra Heracles », qui devait initialement être dédié au dieu grec, s’est transformé ensuite en l’ensemble de séries uniques, intitulées Eniaiois, Les séries divines. Dans le programme introductif à Temenos 2016, Robert Beavers avait repris les notes de Markopoulos sur Héraclès :

« Here Heracles returns from Olympia and bestows the

healing in space

Here, Heracles, returns from Olympia and bestows the first olive tree Here, Heracles, returns from Olympia and bestows the            healing in space what is there

what is not there that is there

to heal the void of abode

to dismiss thought

to heal the void from

thought dismissed to thinking

Here, Heracles, himself, offers love, lover, and Beloved in/with certainty Futu w w a, in a world of sovereign visual space Feyyos

Let the eye fix the star

Feyyos

Let the ear find the unheard interval

Let the eye find the unseen interval

Feyyos

There is no need for the world state

There is no need for world citizen

Fils de Zeus et d’Alcmène, Héraclès est repris à sa mère par Hermès qui le place auprès de Héra, la femme légitime de Zeus. C’est ainsi d’après une prophétie à sa gloire qu’il est né, Zeus décide d’avoir un fils capable de venir en aide tant aux dieux qu’aux hommes. Afin de devenir dieu il doit néanmoins boire le lait du sein de la déesse et non du sein d’une femme mortelle. Mais Héra, en colère contre l’infidélité de son mari, n’aime pas cet enfant. La légende dit qu’elle lui retire son sein en déversant les trainées de lait dans le ciel, La voie lactée est ainsi créée. Et avec elle, naît le destin agité d’Héraclès. Héra n’arrêtera pas de chercher à lui nuire tout au long de sa vie et le mettra au panthéon des dieux seulement après sa mort.

Héraclès accomplit de nombreux combats, voyages et aventures qui font de lui le dieu à la force indestructible, brute. Un jour frappé par Lyssa (la Folie), il jette ses enfants au feu. Pour se purifier de son acte, Héraclès tente de se suicider, mais sauvé par Thésée, il va consulter l’oracle de Delphes, qui lui indique qu’il doit se mettre au service d’Eurysthée, son ennemi, selon les souhaits d’Héra.

C’est Eurysthée qui lui ordonne ses douze travaux ! L’accomplissement desquels n’arrête tout de même pas l’impétueux personnage de continuer ses voyages guerriers.

Héraclès serait l’instanciation du bien et du mal dans son état brut. Il semblerait pourtant qu’il soit à plusieurs moments de sa vie épris de sentiments. On lui attribue des amours tant envers les hommes, qu’envers les femmes. Iolos, le conducteur de son char est l’un de ses amants le plus dévoué. Il voyage à la recherche de son amant disparu Abdère, le fils d’Hermès, il tombe amoureux d’Admète… bref, il est bien bisexuel. Il est devenu d’ailleurs le symbole de la bisexualité et de manière plus générale des LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres).

Héraclès descendant d’Olympia. Il crée, au terme de ses aventures, les Jeux olympiques. La période de paix consacrée aux jeux sportifs et aux joutes littéraires et surtout au rétablissement des hommes fatigués par les guerres.

Nous visitons le site archéologique d’Olympia, tout près de Temenos, consacré à Zeus. Est-ce le site même créé par Héraclès ?

Héraclès, toute une allégorie céleste. Quelques-uns des douze travaux d’Hercule/Héraclès correspondent à des signes du zodiaque, à l’émergence des configurations de planètes et des étoiles. La constellation du lion, la constellation du cancer, du sagittaire…

Je suis assise sur la plage de Matala en Crète, l’ancien port de Phaistos, avec ses grottes dorées et sa plage jadis hippisée, le site où Zeus transformé en taureau blanc avait séduit Europe, mais le site est sans aucun doute dédié aussi à Héra, car j’ai une véritable vision. Je comprends. La Voie lactée est en ce mois de novembre si visible, si près de la terre. C’est peut-être la configuration de l’île qui permet de la voir comme une route poussiéreuse blanchâtre tombant véritablement dans la mer. C’est la première fois que je la vois à la verticale. Quel éblouissement !

Le poème de Markopoulos indique l’importance des intervalles, de ce qui se trouve entre les images, de leur durée, des sons qui surgissent dans le noir. Ces propriétés rythmiques universelles n’ayant besoin ni d’états, ni de citoyens ; les qualités perceptives sont communes à tous. Le silence et la paix. Nous assistons donc bel et bien à une guérison dont le lieu revêt un caractère primordial.

Guérir la forme vide

Guérir emptiness

La composition des chapitres 9-11 serait donc d’après Beavers guidée par la force d’Héraclès et la légèreté lumineuse de la sauterelle. Beavers n’a-t-il pas, lui-même, une allure

« sauterellesque » ?

Quelques mois, un, deux ans après, j’ai eu l’occasion de revoir ce cinéaste à Paris et de découvrir son film, « From the notebook of… »[iv]. Quel film magnifique. Si jamais on peut filmer le travail intellectuel de conception d’une idée filmique et de sa réalisation, c’est bel et bien le cas ici. Le film de Beavers montre le film sur le film. Et il le fait de manière poétique, légère, sans « caprices de mots » pour reprendre la formule de Markopoulos. Son caractère astucieux, plein de surprises visuelles et sonores, donne envie de regarder ce film encore et encore. Les surprises dans les prises de vues, tantôt capturant l’environnement, tantôt illustrant des réflexions à propos de l’essence du film, du travail de sa conception, les images montrant le cinéaste pris dedans, les images de la prise de notes et leur affichage permettant de les regarder un peu comme on lit un livre en tournant les pages ; Les ouvertures et les fermetures des volets de fenêtre, les filtres colorés abstractisant le réel et marquant les transitions. Les moments de pause ou de distraction provoqués par le beloved et l’invitation à l’activité érotique derrière la porte. La vie des pigeons sur les toits et la vie des gens dans la rue. Le travail de cadrage. Les notes sur la perspective comme illustrées par les plans. Bref, toute une réflexivité finement accomplie, dont les effets sonores participent au plaisir du voir et du revoir, donnant l’illusion d’y être.

Une chambre sous les toits de Florence. Les pigeons se posant sur le parapet, le bruit des ailes de pigeon amplifié, épuré. Un homme assis à son bureau calligraphie un cahier, on ne voit que ses mains et ce cahier, les filtres découpent les scènes au fur et à mesure que les pages du livre se tournent.

Le cinéaste à la table de montage. Même procédé de filtres, bruissement d’ailes de pigeons.

Le titre se réfère à l’Introduction à la méthode de Leonard de Vinci de Paul Valéry[v]. A qui cet hommage est-il adressé ? A l’approche géométrique de Leonardo da Vinci ou aux digressions littéraires de Paul Valéry ?

Le cadrage des scènes, l’image du corps masculin nu de profil, les remarques sur la vision, les ombres et la couleur, renvoient aux études à la Leonardo da Vinci. Comme celle des mains de cinéaste au travail. Mais c’est peut-être dans l’aspect imparfait dont il capte la perspective des rues, des toits filmés depuis la fenêtre et l’architecture des maisons qu’il se rapproche le plus de Leonard. Un homme saisi dans son travail intellectuel créatif : l’écriture d’un livre et le montage d’un film. Gros plan sur les pages tournées d’un livre. On peut lire des fragments de notes. Des remarques sur le film, sa matière, sur la couleur, sur le son.

« How was the strength found to gather the images?

From within a solitude of being, enduring/accepting the moment when a single color is the only sign of feeling in an environment of which all else is opposition. »[vi]

L’image de la rue. Cadrages presque mécaniques d’une caméra sur pied qui tente de « cartographier » l’architecture des maisons, des scènes de rue tout au contraire filmées dans un mouvement chaotique.

Pushkar 2019 où je me suis décidée de clore la série cinématographique de ce livre. Le jeune brahmane Sandy, le propriétaire d’un restaurant lonely planetisé où, d’après lui, on peut tout trouver et où tout est possible, devait méditer ce matin pour moi. Il est lui aussi adepte de vipassana sessions et lorsque je suis rentrée dans son café, il fut, me disait-il, attiré par mon aura de bonnes énergies. Pour lui aussi, comme pour le masseur d’Ayurveda d’hier, mon chakra de cœur n’était pas bien synchronisé avec mes pensées.

En Inde tout est fluctuant. Jouer au « make believe » sans se laisser déborder. Sandy disait que pour accomplir mon projet, il me fallait une énergie bien spéciale. Il allait demander à Shiva ce que je devais faire. Le temps est brumeux aujourd’hui. Je suis allée voir le temple de Brahma, le seul et unique temple de Brahma au monde d’ailleurs. Tout cela à cause d’une femme jalouse ! En effet, sa femme Savitri n’est pas venue à temps pour la cérémonie du feu auprès de Brahma…. Il a donc épousé une autre femme, Gayatri, pour le faire….

Et donc ? Quel était le résultat de cette méditation ? Sandy a posé la fleur de lotus sur la tête de Shiva et lui a raconté mon projet. Il a demandé si Shiva a bien entendu sa requête et…

comme en réponse, la fleur de lotus est tombée. Pour Sandy, il n’y a pas de doute, Shiva a bel et bien tout entendu. Il allait guider la fin de mon livre. Et puis, entrant dans le café Enigma à la recherche d’une bière, je tombe sur le livre « The tantra experience. Talks of the royal song of Saraha d’Osho ». Ouvert au hasard, le livre me dévoileune bribe de réponse à la question de Markopoulos/Beavers : Comment reconnaît-on un autre filmmaker ? Je lis :

« On Shiva’s path you no longer love the form, you no longer love the person; you start loving the whole existence. The whole existence becomes your Thou, you are addressed to the whole existence. (…) You also disappear, but you disappear not like two zeros; you disappear as the beloved disappears into the lover and the lover disappears into the beloved.

Up to this point they are different, but that too is a formal difference. Beyond this, what does it matter whether you disappear like a lover and a beloved, or you disappear like two zeros? The basic point, the fundamental point is that you disappear, that nothing is left.

That disappearance is enlightenment. »[vii]

Peu importe à vrai dire que l’on soit du côté du lover ou du beloved, de celui qui filme ou de celui qui regarde le film. Puisque tout n’est que disparition progressive. Si tant est que ce ne soit pas, tout simplement, dès le départ, une illusion. Maya.

La nuit où l’esprit est plongé dans le néant d’un flottement nuageux, se manifeste cette pulsation énergétique de la poussière dorée venant transporter les présents sur un flot de lumière alternée vers un ailleurs qu’ils ne voient pas. Ou du moins pas encore.

Et cette pulsation m’attire vers une autre somma esthétique, dont la composition cristalline frôle la perfection et dont l’effet ressenti serait plutôt celui de l’ultime étape de la méditation, l’état de l’illumination. C’est en tout cas pour moi la seule véritable expérience filmique, pouvant s’approcher d’ « Enlightenment », tel du moins que je me l’imagine. « Arnulf Rainer » de Peter Kubelka[viii].

Un très grand étonnement après l’avoir vu projeté dans l’endroit le moins approprié au monde, une salle de cours de la Sorbonne. Cristallin, un diamond, oui, comme l’a bien décrit Jonas Mekas après l’avoir vu à Knokke-le-Zoute, lieu du premier festival de films expérimentaux, surpris, comme je le suis maintenant moi-même, par la beauté de cette expérience filmique. Toute la lumière de la Grèce est contenue dans ce film ! s’exclamait Jonas :

« When I saw Peter Kubelka’s film “Arnulf Rainer” for the first time, had such an experience. It was at the Third International Experimental Film Exposition in Knokke-le-Zoute, in December 1963. The screen suddenly lit up with energy; everything came to life, and I was elated. It was an incredible celebration of cinema; a hymn to light. Helios. The Greek civilization that produced us hed its         culmination in “Arnul Rainer”, in light . »[ix]

Oui, toute la lumière de la Grèce y est contenue, pensai-je. La lumière pure projetée à l’écran. Alternance entre le blanc et son absence, entre le son et le silence. D’après un calcul métrique parfaitement maîtrisé. Je n’aurais jamais pensé qu’un film abstrait pourrait susciter autant d’émotion. Et c’est encore de la lumière et de ces pulsations dont il s’agit. Mais peut-être bien projetée selon l’ordre de la musique universelle, comme l’appelait Pitagoras de Samos.

Que faire après avoir créé Ça ?

J’ai rencontré brièvement Peter Kubelka lors de la rétrospective de ses films trop rarement projetés, à Beaubourg en 2017 à l’occasion d’une conférence sur l’art abstrait ; conférence débutant et se terminant devant la Fontaine de Duchamp[x]. Un hommage à l’artiste, à la radicalité du geste créatif, libérant l’art du XXème siècle de son carcan pictural ? Une provocation ? Pas d’émotion, des objets tout faits et des mots. L’art est une construction, il débute non pas par l’art figuratif, mais par l’abstraction. Le détachement du réel. Sa simplification. L’art est une construction intentionnelle de longue date et Peter le montre en s’appuyant sur l’art des pierres taillées par les hommes préhistoriques, vieilles de centaines de milliers d’années. On examine ensuite des peintures, des sculptures et des films abstraits de la collection du musée, en suivant Peter Kubelka, trainant avec lui un caddie rempli des ustensiles indispensables à son exposé.

La tarte Tatin que la cuisinière avait préparée avec tant de soin marque la fin de la conférence. Nous retournons à la Fontaine de Duchamp. Comme pour se rappeler tout de même que tout se rapporte au corps. A ses entrées et à ses sorties. A ce qui le nourrit, le soigne, lui permet de survire aux intempéries. La pensée même naît des sensations. N’est-il pas dit que juste

avant de mourir, Bouddha aurait mangé et bu des choses interdites et s’en serait réjoui ?

Ce que je découvre cette nuit-là, dans ces conditions particulières, dépasse néanmoins de loin toute expérience filmique que je connaisse. Temenos est le lieu de cette fusion avec la nature, sa nuit, ses étoiles, ses bruits d’insectes et une communauté bien particulière de spectateurs qui me permettent de vivre cet événement cinématographique unique. Car il ne s’agissait pas d’une projection de films, au sens habituel du terme, mais bel et bien d’un rituel, d’un hommage et d’une découverte collective d’un projet filmique de toute une vie se déroulant dans un lieu secret, non encore importuné par la civilisation envahissante de toutes parts. N’était-ce pas le désir même de Markopoulos de vouloir garder ce lieu confidentiel ? Je découvre ainsi une pratique filmique entièrement dédiée à une forme d’esthétique de vie s’accomplissant en filmant. A la recherche d’une perception juste, aidée par l’activité filmique, d’une vision du monde en intégrant cette dimension esthétique en son cœur et une réflexion, quelquefois intuitive, sur les ingrédients quasi-alchimiques de sa composition. Comment le film transforme-t-il cette matière vivante en art ?

Gregory Markopoulos n’est plus là. Son corps fait désormais partie de ces amas poussiéreux d’étoiles ou peut-être bien s’est-il déjà réincarné en un être vivant, une sauterelle ou un olivier. En héritage, entre 70 ou 100 heures de films non développés, de nombreuses images simples, silencieuses, sur une pellicule de 16 millimètres. Plus des ¾ de cette somme totale ont déjà été diffusés dans des projections ayant lieu tous les quatre ans à Temenos. La dernière projection aura donc probablement lieu en 2020. Juillet 2016 : y sont projetées trois séries découpées en six fragments de films de Gregory Markopoulos. Nous les découvrons. Personne n’a encore vu ces films, car il avait fallu quatre années pour les restaurer.[xi]

Des portraits d’amis artistes, de nombreuses femmes, des écrits en série, des poèmes et autres créations qui ont influencé la forme filmique D’Eianios, formes brèves, beat poésie visuelle à la légèreté de « La Sérénade » d’un Mozart, les références aux peintures dont le thème central est la beauté du corps masculin. De brèves séquences filmiques, des photogrammes s’apparentant à des unités musicales, organisés en quelques scènes continues, découpées en petites unités projetées de manière répétée ; les partitions indiquant que le mouvement des photogrammes black-white-black qui entrecoupait les images devait rester long. La beauté des corps nus, les prises photographiques des visages et des vestiges archéologiques, se présentant comme une évocation onirique, une invitation à appréhender la vie en toute sérénité.

Il s’ensuit une grande fresque, le symbole de toute une vie et un projet qui a atteint l’immortalité sans être vu par son créateur. Il est impossible d’en saisir le tout. Le film va au-delà d’une simple session de projection. Il invite à vivre une expérience. Initié par Markopoulos, il se propage aux autres faiseurs de films, spectateurs, scripteurs, musiciens, poètes, architectes… Il ne s’agit donc pas uniquement de voir une série de films, mais plutôt d’abord de vivre à travers eux la présence dans ce site-là, en ce moment précis, dans cet univers réel, de quelque chose de très spécial. Le temps présent s’étend à un collectif de regardeurs venus du monde entier pour partager cette forme étrange de retraite.

Le Péloponnèse, un site à part du monde civilisationnel qui sépare l’homme de l’homme, qui éloigne l’homme de la nature, mais dont les statues broyées des athlètes et des dieux, les châteaux forts en ruine, et les vestiges de grandes civilisations réduites en miettes, témoignent de la cruauté des guerres et des catastrophes naturelles qui ont pu s’y dérouler. Que fais-je ici ? Comment me suis-je retrouvée là ?

Tout a commencé avec le projet de Sophie Calle, puis les films de Jean-Marie Straub. Puis avec la rencontre de Oleg, puis de Pip et de Jonas m’incitant à voyager et à rencontrer ces quelques cinéastes, musiciens, artistes, faiseurs du feu vital de la création. Mon séjour new-yorkais et la rencontre de toute une faune de filmeurs et d’artistes hybrides. C’est à New York donc que j’ai pu rencontrer pour la première fois Robert Beavers lors de la projection du film-portraits « Galaxie » de Markopoulos au Moma. Les portraits qui saisissaient quelque chose de « l’âme » de la personne, de ses gestes et expressions, le corps comme mis en situation dans des décors proches de ceux des peintures flamandes. Quelquefois des portraits dignes d’un Raphaël. Paul Adams Sitney assis à côté de moi émettait de petites exclamations en voyant ces portraits « oh un tel, oh un autre »… Des personnalités artistiques ayant acquis une certaine notoriété. Mais pour moi, l’histoire ne faisait que commencer. Je ne reconnaissais personne.

Gregory Markopoulos, me dis-je alors, a cette idée bien classique du film, c’est un « faiseur de films » et pas du tout un filmeur. La réalité l’intéresse en tant qu’abstraction arrangée. Le film est une mise en scène du regard, une rencontre entre ce qui est à voir et la caméra. Et tout est méticuleusement observé, pensé, avant d’être capturé. Et quelquefois le hasard survient, et il est pris comme un signe. Filmer consiste en une fine observation de ce qu’il y a et la recherche de l’effet que l’image produira sur le spectateur, les conditions esthétiques étant réunies en un lieu dont il s’agissait de découvrir et de capturer les composantes. L’autre, le regardeur, étant inclus pour ainsi dire dans cette manière de concevoir le cadre d’un portait, chaque scène constituant une incitation à voir. A voir ce que voit le cinéaste, pour le voir tel quel. Et Markopoulos décrit bien précisément sa démarche quasi ethnographique lorsqu’il s’apprête à filmer une fresque byzantine à l’église de St. John the Baptist sur l’île d’Hydra, par exemple. Il prête attention au moindre détail filmé : rien de ce qui est à voir dans ce lieu ne lui échappe. Ni sa couleur, ni sa structure, ni le jeu de lumière changeant dans la journée ni les ombres qu’elle dépose sur les objets et espaces présents. Par son souci de filmer « ça », il en est rendu sensiblement conscient. Il photographie successivement plan par plan, comparant sa démarche à celle d’un sculpteur. Le plan large de la fresque, une vieille femme rentrant dans l’église passant devant la fresque et donc devant la caméra, une lumière sur le sol, une araignée ayant tant émerveillé le filmmaker. On peut lire dans le chapitre « Adventures with Bliss in Roma» :

« I had heard of the church during my prolonged visit on the island, but it was not until the end of July or thereabouts that I actually visited the small church. Immediately I was taken by the sumptuous color of the frescos, Byzantine in nature, which far surpassed what was visible in the area of Sparta; that is Mistra » (…) From the very inception of idea to photograph the frescos I had decided to limit myself to only two rolls of film. The first day I set myself the limit of one roll of film or one hundred feet. I began my work by deciding what          the first composition should be; and I decided upon a           wide-angle composition taken with a 10mm wide angle lens of the side entrance of the church as seen from inside. The door was slightly ajar, and the sole light was, of course, the sun itself. It should be realized that the whole series of superimpositions which followed were based on this first composition: the door ajar, the room itself, and only the door itself, and the lock. How many layers there were on this first roll of film I cannot recall, though, perhaps, anywhere from one to ten.

The first composition was begun with the full force of the idea of a beginning, just as if a writer was preparing the first paragraph of a short novel. The second composition which followed upon the first became a bit more complex. By the third composition, it may have been the shot of the hanging lock, the film-image layer became more agitated in effect. From thereon in I worked feverishly and without pause photographing the various successive layers. It was as if I were working          with a chisel on marble, cutting away, cutting away            (filming layer on layer) until I knew I must stop.     Whether it was from sheer exhaustion or from an innate     knowledge that the roll was completed, I dare not   know. Perhaps, exhaustion for the filmmaker equates to       an uncanny sense of when to stop.

As I worked one symbol struck me concerning the whole of the church and that was the disrepair of its interior. This was followed by the discovery of a spider in a small window area. I photographed the unmoving creature; I thought of Greek priest, of the Greek Orthodox Church in which I had been raised; of the good and the evil. In a sense I was in anger when I photographed the spider, and I suppose that if there is any meaning in images used symbolically, the moment was then. The filmmaker’s anger charged toward a particular image and hopefully producing the results of an art and contributing to the very whole and form of the film work at hand. A subsequent challenge was a single vertical           source of light between two shutters. »[xii]

L’exhaustion (épuisement). Un mot juste pour désigner ce que veut dire arrêter de filmer pour un tel cinéaste. C’est peut-être bel et bien le cas. Lorsqu’il n’en peut plus, lorsqu’il a épuisé tous les angles possiblement filmables, la décision de s’arrêter survient. D’elle-même. Une belle description du flux de la pensée filmique en train de se faire et des éléments émergeant du contexte qui attirent l’attention de celui qui essaie de le comprendre. Les qualités esthétiques du lieu, de la situation et des autres présents : insectes, objets, personnes, lesquels arrivent vers le cinéaste en lui « parlant » de son passé, comme cette araignée qu’il associe à l’expression de sa colère ; sans savoir pourquoi cette colère a surgi ni pourquoi elle s’est concentrée sur cette petite bête.

Mais voici que le cinéaste décide de rendre tout ce travail documentaire abstrait. D’accomplir le geste de la transformation créative où cet ensemble de « réels » recueillis devait se fondre dans un ordre tout autre. N’est-ce pas un geste d’ultime détachement et de dissolution de l’ego ? Ou encore une manière de mettre fin à ses souffrances par un acte sacrificiel, à la manière de celui d’Héraclès qui prépare son propre bûcher ?

Une première perception donc, un souvenir imprécis, poétisé, exagéré. Deux ans après une première fouille au fin fond de ma mémoire dont le résultat s’est soldé tout d’abord par un :

je ne me souviens de rien, m’étais-je fait hypnotiser ? ». Puis, si, je me souviens de ça, de cette projection rythmée là et de ce ciel étoilé et de François assis à côté de moi, en me sortant de temps en temps de ma torpeur afin tout de même de ne pas rater les scènes les plus importantes du film. Me souviens encore des coussins rouges sur lesquels le corps pouvait s’avachir, de l’odeur de l’herbe dans la nuit, des chants de cigales, du vin âpre, et de tous ces autres gens tout autour qui rendaient l’expérience intime impossible, mais néanmoins si intense.

Le chemin lent du retour, animé par les discussions. Le bus pour nous ramener au village. Et cette abeille qui a piqué le chauffeur, parti aux urgences. Un incident dans le bus. N’est-ce pas un signe nous renvoyant encore aux mésaventures que Markopoulos et Beavers ont rencontrées sur le site ?[xiii]

La chaleur, la nuit blanche à cause du ronflement de la fille grecque. Elle ou moi, je ne sais plus, quelqu’un en tout cas a changé de chambre. Je m’en rends de plus en plus compte. Je suis profondément sauvage, les groupes ne me conviennent pas. Pourtant quelques amitiés se sont nouées. Nous avons examiné nos perceptions, dit nos sensations.

De quoi ai-je rêvé ce premier jour ? Et le jour suivant ? Je ne trouve plus mes notes issues de cette expérience. Que s’est-il passé ? Je me vois écrire pourtant…Pourquoi mes disques durs restent-ils muets ? Mon vécu de spectatrice à Temenos me fait désormais penser à mon expérience méditative srilankaise. Elle s’y incorpore grâce à toutes sortes d’ingrédients. Dix jours de silence et d’observation des sensations de mon corps. Respiration par le nez, les fourmillements dans le corps. Les flottements de plaisir, les inquiétudes qui traversent le corps laissé pour compte, s’exposant à son propre intérieur de peines, à ses négativités émotives et mentales, à ses attentes impatientes, à ses crises de nerfs silencieuses allant jusqu’à secouer les jambes croisées dans la position du lotus trop longtemps conservée. Et le vide qui prend forme en s’observant, sans tout à fait vouloir comprendre ce que veut dire réellement observer le bout de son nez et être présent, ce que veut dire l’impermanence et l’inutilité de la souffrance.

Et je somnole à nouveau en détachant le regard de l’écran clignotant, j’inspecte celui du firmament, au-dessus de ma tête, la Voie lactée, la petite et la Grande Ourse, l’amas de poussières et quelques planètes brillantes dont je ne connais pas les noms. J’entends les cyk cyk collectifs des grillons logés dans la nature, leurs sons rivalisent avec les pulsations de lumière, rythmés d’après un ordre secret, avec la précision d’un laser s’incrustant quelquefois avec violence dans la toile de l’écran. Le noir. Puis, un visage, un sexe, un fragment de statue, de décors d’une fresque, des hommes sous un olivier. Puis à nouveau le noir. Et de nouveau les pulsations de blanc.

Gregory Markopoulos dit avoir mesuré tout cela très précisément. Les chiffres correspondent aux lettres. À des notes de musique ? Il a une volonté de soigner. Se prend pour un médecin, à la manière d’un Apollon et Asclépios, il est le messager des dieux grecs, cherchant à transformer l’état du spectateur malade en Amor[xiv] et lui propose de se retrouver dans un lieu unique, lui permettant d’entendre l’instruction qu’il devra suivre et dont l’accomplissement l’amènera vers la guérison.

L’écran est le centre de ce phrasé caché, délivré par la voie des sensations visuelles, les images apparaissant à la manière d’un rêve, quelquefois nettement, d’autres fois tout au contraire de manière floue.

On vient donc à Temenos pour se ressourcer, pour se renforcer, se régénérer, nouer des amitiés avec ses semblables, tous différents. Pour retrouver la nature. Car les séries divines de Markopoulos, plus qu’aucune autre, font l’éloge du cinéma de la nature ; le film constituant un lien entre la terre, les humains et l’univers et offrant à travers une partition musicale de la projection lumineuse un concert de sauterelles et autres phénomènes sonores, il offrait une expérience à la John Cage, dans un espace arrangé où la technique, les hommes et la nature pouvaient coexister en harmonie. Trois nuits de projections, trois nuits entre soi, sur le lieu familial que Gregory Markopoulos avait choisi pour construire son Epidaurum cinématographique, y mener sa cure et enseigner ses procédés guérisseurs aux autres. Mais aussi un lieu de sacrifice, le témoignage d’une vie entièrement consacrée au film. Les travaux de Markopoulos. La vie comme film. Le film comme vie. Car le cinéaste se prend bel et bien pour un médecin ; il délivre ses prescriptions sous la forme d’images. Les images suggestives issues de sa propre vie, transformées en abstraction rythmique. Il dit vouloir transporter le spectateur créatif touché par ses images vers une existence plus élevée, au-delà de la banalité du monde visible. Il envoie, tel Apollon Maléatas, ses vibrations murmurantes vers le spectateur créatif, lesquelles, de film en film, se rassemblent et révèlent l’être même de ce spectateur. Elles rendent visibles ses tendances, ses structures… De portrait en portrait, de conception abstraite en conception abstraite, les vibrations d’images deviennent comme des graines de vie merveilleuses, graines qui fusionnent avec l’héritage de vies précédentes, par un bombardement d’images lumineuses et de sensations. Le spectateur est comme frappé par la poudre des fresques et des fragments des objets des sociétés archaïques, arrachés par les images aux cieux, transformés en reliques sacrées[xv].

Le spectateur doit être créatif, il doit donc accomplir ce voyage au cours de l’expérience filmique avec la même détermination que celle du filmmaker qui a réalisé le film. Dans le chaos apparent des images abstraites, il doit relier, rassembler en une totalité, donner un sens à la communion avec une essence divine. Peu importe que ce rassemblement lui arrive sous la forme d’un flash, à travers une perception immédiate ou via un empoudrement progressif. Les images répétitives de motifs visuels, forment à travers les contrastes entre les couleurs et les mouvements noirs et blancs une unité évidente, une architecture, parsemée des symboles discrets que le cinéaste a découverts en cours de tournage, différenciés grâce à son mode de montage alternant entre les portraits, les fragments d’anciens films et les paysages des sites.

Les vibrations créées devaient se rapprocher de l’effet de sensation du toucher produit par le film. Comme si les faisceaux de lumière devaient pénétrer le spectateur par les yeux, l’érotiser à distance par un jet lumineux. Sur un mode subliminal, entouré de bruits et d’odeurs : le film devient à la fois une maladie et sa propre thérapie, décoction et contre-poison qui fournit un éveil sensoriel tant au cinéaste qu’au spectateur qui y participe, par sa présence physique et par son ressenti intérieur. C’est par l’éveil de toute cette géographie subliminale mouvementée que le film devient le locus solus de la régénération à la vie plutôt qu’une simple purification des images négatives ou des maladies physiques que les visiteurs portent en eux. L’ordonnance, comme dans les anciens temples, visant à prendre soin de leur corps et de leur esprit, passait pour certains par la lecture, pour d’autres par l’activité filmique, l’écriture, le bain dans la rivière, la visite d’un site archéologique, un échange fructueux, l’amour ou la nourriture, faisant intégralement partie de ces rituels. Le filmmaker soucieux tant par sa composition que par l’emplacement de son cinéma dans la nature, dans ce lieu « saint »-ci visant à influer sur le bien-être du spectateur.

L’expérience cinématographique s’offrait ainsi généreusement à ceux qui savaient s’y rendre présents : savaient regarder et écouter, échanger, boire et manger, nager dans la rivière tels les anciens pèlerins d’Épidaure.

On comprend alors parfaitement pourquoi le cinéaste clame la nécessité de spaciousness pour ses séries de films et que le premier titre proposé du film a été « EternityThe Celestial Eye ». En effet, il est impossible d’enfermer ce genre d’images dans une salle de cinéma. Le film ne peut toucher le spectateur que dans ces conditions uniques, un lieu adéquatement aménagé pour sa réception. Pour entendre le message divin, il faut s’y préparer d’une certaine manière. Celui qui a pu fréquenter les sanctuaires dédiés à la prière et à la méditation comprend aisément cette idée, aujourd’hui disparue des pratiques médicales occidentales[xvi].

La cure de la Grèce antique était une cure à la fois du corps et de l’esprit, holiste. Elle se faisait en rupture avec les activités de la vie quotidienne. Et cette rupture ne pouvait pas se réaliser sans l’aide des organisateurs ou associés discrets « initiés ». Ceux qui faisaient le service et ceux qui assistaient les visiteurs en leur permettant de vivre l’expérience méditative sans être perturbés. L’amitié, que Platon plaçait à un rang plus élevé que l’amour dans son dialogue Lysis, jouait ici également un rôle important. « Les prescriptions » reçues par tout un chacun étaient commentées, décrites, imagées. « Le malade » racontait ce qui lui arrivait à son voisin, puis au voisin suivant. Ceux-ci l’aidant ainsi à interpréter le message, l’encourageant à accomplir la prescription pouvant paraître impossible à réaliser.

Assise là une troisième nuit, je m’aperçois que les films produisent en moi des réactions inattendues. Quelquefois la lenteur me paraissait insupportable, me laissant avec moi-même dans le creux du silence de la nature, exposée à mon impatience. La forme minimaliste, répétitive, mais néanmoins non régulière de la composition créait les conditions pour une attention accrue, l’œil rentrant dans un jeu de chasse à l’image colorée, fragment d’une scène, visage, paysage reconnaissable. Cette figure reconnaissable disparaissait et on guettait, frustré, de nouveau, son apparition.

Étrangement, à travers ces projections de lumière clignotantes et silencieuses, un sens sonore et une chorégraphie s’en dégageaient. Des pulsations silencieuses de lumière sont-elles véritablement silencieuses ? Le silence n’est-il pas, comme l’a bien suggéré le compositeur John Cage, une pure abstraction ? Et, admettons que nous soyons dans une pièce totalement isolée, nos pensées ne sont-elles pas en effet, quelquefois omniprésentes, pire, criardes ? Quand est-ce que le calme que nous apparentons au silence surgit en nous ? Dans quelles conditions ? Quels sont ces rares moments véritablement propices au détachement ? A la détente ? A un laisser-aller du corps libéré des tensions ? N’est-ce pas cet état que nous appelons le silence ?

Et si, en poursuivant cette idée plausiblement vraie, mais qui va à l’encontre de notre conception occidentale, « rationalisant » cet esprit et ces sensations, que nous avons catégorisées, dualisées, séparées, et si c’était ce tout énergétique flottant et continu, apparaissant et disparaissant, qui faisait exister « les entités closes », nommées par le langage, découpées dans le flux continu de la vie, et non pas notre culture scientifique, de plus en plus étroite, réduite au service de la guerre, c’est-à-dire érigée par des idées de plus en plus coupées du reste de notre existence, de notre condition humaine ?

Un cinéma médical et radical préparé, si ce n’est mijoté, par le couple Markopoulos/Beavers pendant des années et délivré dans ce site familial là. Là où est né le père de Markopoulos, là où Markopoulos est venu réaliser son œuvre finale et mourir. Temenos. Comme tout site sacré, il est consacré aux rites, aux sacrifices, à la communion avec les dieux, aux offrandes, et aux trois jours de cure par des phrases de lumière dont on ne doit pas chercher à saisir le sens dans une démarche rationnelle, car c’est aux sens que le film s’adresse.

A Pushkar en ce moment, le temps est plutôt clément, la vie paraît indéfiniment plus tranquille qu’en France, plongée dans un climat de violence difficilement évitable, dont je me suis, une fois de plus, enfuie. Ce froid permanent et cette fermeture aux possibles frôlent l’étouffement. Rien de comparable, ici, avec cette ambiance sordide. Je me sens apaisée. Ni les toilettes à l’extérieur, ni la fraîcheur de la nuit, ni même les difficultés de la route, ne m’empêchent d’être heureuse. Comment est-ce possible ? J’ai pris la route des temples. J’écris en changeant de perspective. Comme ici, au Bharatpur palace, depuis la chambre numéro 1, dont les quatre portes s’ouvrent sur le lac, une chambre qui semble s’y verser littéralement et m’offre une vue splendide sur les pèlerins en train de prendre leur bain rituel purificateur. La vie tout entière semble être là. Les pigeons sur les toits métalliques, les bandes de singes sautant comme des antilopes de branche d’arbre en toit de maison et les oiseaux qui viennent sans crainte aucune le soir au bord du lac. Des aigrettes, des paons, des oiseaux blancs et gris dont les noms m’échappent, et les chiens qui se donnent rendez-vous sur les ghâts la nuit. L’Inde et ses couleurs. Le Rajasthan, ses temples jains, ses mosquées dentelées en marbre, ses châteaux et ses palais. Pushkar et son lac sacré, ses dieux hindous du bien et du mal et mon lit au milieu de tout ça. Et j’aimerais que ça reste ainsi pour toujours. Que la brutalité de l’Occident matérialiste à outrance s’en éloigne.

Vers quoi renvoient les chiffres de la composition 9-11 d’Eniaios ? Quel message-poème lui correspond-il ? Je fais un nouveau voyage dans le temps. Dans les sites de guérison de la Grèce antique les prescriptions délivrées par les dieux-médecins étaient individualisées. A Épidaure un tel qui manquait de souffle devait a contrario s’efforcer de déclamer des poèmes en public, de composer des chants et des discours, tel autre devait se soigner par les feuilles d’une herbe médicinale poisoneuse, un autre prendre des bains froids, jeûner. Dans le genre de rassemblements modernes, comme ce fut dans le lieu unique à Temenos, cette individualité ne dépendait que de la façon particulière qu’avait chaque visiteur de recevoir la matière filmique et de profiter du site ; chaque regardeur, pour reprendre le terme de Duchamp, étant libre pour ainsi dire d’en prendre ce qu’il voulait, ce qui lui correspondait le mieux, ce qui lui permettait de faire face aux inconvénients (d’être en groupe, d’être exposé à la chaleur, de devoir attendre,…). Le caractère abstrait des images laissant les interprétations et les réactions ouvertes.

En traversant le Péloponnèse vers le sud, la vue des tombeaux mycéniens, de l’art byzantin de la Grèce orthodoxe et de l’histoire d’amour à Hydra.

Heureuse, belle vue depuis le fort, assise à la taverna de Mnemovasia, je lis le livre « Cinema as poetry » de Paul Adams Sitney, le chapitre sur Temenos.

Éclairant. Sitney décrit les trois sessions précédentes[xvii]. C’était donc sa quatrième. Il décrit ce qu’il a pu voir, ce qu’il a appris du projet, ce qu’il savait. Pourtant, si la qualité de la réception de l’œuvre filmique de Markopoulos échappe à son créateur, en revanche, de ses secrets de fabrication, en est-il le seul maître ? En lisant le livre sous un olivier, se fraye entre les branches, en se projetant de manière insistante, un faisceau de lumière sur les mots du livre :

« Unique, Temenos, éditer maintenant, Anthology Film Archive »[xviii]

N’est-ce pas le signe que Markopoulos voulait bien m’adresser ? Mais que veut-il bien me dire à travers ce message ?

Le Péloponnèse encore. Je regarde ces sculptures d’hommes nus dans le musée archéologique d’Olympia. Une série de jeunes hommes nus avec les fesses bandantes et homosexuels ou pas, je comprends moi aussi pourquoi il faut se réjouir et filmer ça. Je filme ces corps masculins finement sculptés, beaux. La beauté du corps de jeunes hommes grecs. Ils sont comme ceux représentés dans des livres de la mythologie grecque. Les corps sveltes, bien proportionnés. Le sexe au repos, les fessiers ronds et fermes, le visage doux. Je tourne ainsi comme une toupie autour de l’une de ces sculptures et je l’admire. Oui, je suis éprise. Ce n’est qu’une sculpture bien sûr, mais quel érotisme. Le groupe des temenosiens cinéastes se balade ici par-ci par-là. J’arrête. Mon emprise devient trop visible. Et d’ailleurs n’est-ce pas d’un érotisme homosexuel dont il est question avant tout ?

Et là encore le film “From the notes of…” de Robert Beavers[xix] me revient à l’esprit.

Vue sur chambre. Un homme nu, comme une statue grecque

Légèreté poétique d’un film sur le travail intellectuel de composition. Illustration de la pensée créative écrite en acte, non pas illustration, mais exhibition, on la voit en train de se faire

Le texte annonce l’image, la scène, sorte de plan scénario

Filtre comme des feuilles en plastique, on a quelquefois l’impression de visionner des diapos

Les prises de vue sur la ville : ingénieux arrêts sur images

Buildings

Mouvements chaotiques, un nouvel arrêt sur images

Mélange de mise en scène et d’imprévu

Retour sur des scènes de pigeons en cage

A nouveau des fragments du livre

Collages, insertion d’images successives

Film de photogrammes dans les mains

Alternance de visage de profil, col blanc, pigeon de profil,

col blanc poilu

Filtre : l’un poussant l’autre

Ville

Fermeture des volets d’une fenêtre

Même fermeture ouverture des pages de notes

Film et livre se renvoyant l’un vers l’autre

Le filmmaker au travail de montage et d’écriture

Autoréflexivité

L’exhibition du travail intellectuel et de son rapport à la matière filmique et à l’espace

La géographie du lieu

L’érotisme poétiquement maîtrisé !

TEMENOS 2016

https://photos.app.goo.gl/h4baNXcdNx7tVbG66

TEMENOS 2022

https://photos.app.goo.gl/7qCP3aAv9S4Bxe99A


[1] Ce projet a bénéficié d’un appui du CNRS entre 2013 et 2016, accueil au laboratoire CEMS, merci à Sandra Laugier, Michel Barthélémy, Anthology Film Archives, la société Re :Voir et tous les artistes filmées. Grand merci à Barbara Hammer (https://barbarahammer.com) qui a bien voulu héberger et diffuser ce projet sur son site, cf. https://barbarahammer.com/wp-content/uploads/2019/11/Projet-CNRS-OLSZEWSKA-2013.pdf


[i] From Darkness to Light by Lanka Nanda Thero Sri Lanka, 2018, p. 30

[ii] Robert Beavers, Préface au Temenos 2016 ; Gregory Markopoulos, Film as film, The visible Press, ed. Mark London, Webber, 2014 

[iii]Gregory Markopoulos, Film as film, The visible Press, ed. Mark Webber, London, 2014 ; https://library.harvard.edu/film/films/2014sepoct/markopoulos.html

[iv] “From the Notebook Of” (Robert Beavers, 1971/1998) : https://www.youtube.com/watch?v=IClK-TkriPI ; https://robertbeavers.com/films/from-the-notebook-of/

Robert Beavers edited by Rebekah Rutkoff ; P. Adams Sitney, Eyes Upsaid Down, Oxford University Press, 2008, « Beavers’s Third Cycle: The Theater of Gesture » chap.16, p.349

[v] Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, édition de La nouvelle revue française, Paris, 1919 ; https://archive.org/details/introductionla00valuoft/page/6

[vi] http://www.mfj-online.org/journalPages/MFJ32%2C33/beavers.html

[vii] Osho, The Tantra experience. Talks on the royal song of Saraha, Diamon books, 1977, p.24

[viii] Christian Lebras, Peter Kubelka, Paris Expérimental Editions, 1990 ;

https://en.wikipedia.org/wiki/Arnulf_Rainer_(film).

[ix] Jonas Mekas, A dance with Fred Astaire, Anthology Editions, New York, 217, p. 179

[x] vidéo B.O. : https://www.youtube.com/watch?v=7-qXCYDZC7o

[xi]http://www.elumiere.net/exclusivo_web/entrevistabeavers/entrevistabeavers_02_en.php ;

[xii] Gregory Markopoulos, Film as film, The visible Press, ed. Mark Webber, 2014, p.256

[xiii] cf. le chapitre sur Robert Beavers de Paul Adams Sitney qui relate l’accident de bus vécu par Beavers et Markopoulos, P. Adams Sitney, Eyes Upsaid Down, Oxford University Press, 2008, « Beavers’s Third Cycle: The Theater of Gesture » chap.16, p.349

[xiv] idem, p. 459

[xv] Cf. lectures et commentaires de Mark Webber, traduites par Helga Fanderl, du livre Film as film à Au: Revoir, vidéo de B.O.

[xvi] Antoine Pietrobelli, « Galen’s Religious Itineraries » Mohr Siebeck, 2017 ; Georgia Petridou, Contesting medical and religious expertise in the Hieroi Logoi: Aristides as therapeutēs and the therapeutai of Asclepius at Pergamum, Erfurt, 14th-16th of January 2015 ; Georgia Petridou, « Poésie pour l’esprit, rhétorique pour le corps : remèdes littéraires et cautions épistolaires dans les hieroi logoi d’Aelius Aristide »

[xvii] Paul Adams Sitney, Cinema as poetry, “Markopoulos and Temenos”, Oxford University Press, 2008, chap.9, p.215.

[xviii] Quelques images issues de cette « cure » : https://photos.app.goo.gl/h4baNXcdNx7tVbG66

[xix] Conférence après la projection du film : https://photos.app.goo.gl/nv5ji3YPZGntbTrJA

CV_BARBARA OLSZEWSKA

MAITRE DE CONFERENCE, Sociologue/Anthropologue de la Communication, Université de Technologie de Compiègne, Laboratoire Costech (depuis 2004)

POST-DOCTORAT 2001-2004 Laboratoire de l’ergonomie (Centre de Recherche de France Telecom)

DOCTORAT EN SCIENCES DE L’INFORMATION & DE LA COMMUNICATION (2001)

« Habitudes et résolution de problèmes en situation d’apprentissage », Université de Montpellier 3

Jury composé de :

L. Quéré (directeur de recherche au CNRS, laboratoire CEMS)

B. Conein (sociologue, professeur en Sciences de l’Information et de la Communication, Lille III)

D. Rivaud-Danset (professeur d’économie, Reims)

A.Mucchielli (directeur de thèse, professeur en Sciences de l’Information et de la Communication, Montpellier III).

MONITEUR 1998-2001 Université de Lettres, Montpellier 3

Domaine de recherche

Philosophie pragmatiste, sociologie de l’interaction, esthétique/art & écologie

Thèmes de recherche

L’expérience esthétique et interaction sociale, l’art et la nature (écologie/ environnement), recherches sonores, cinéma/art expérimental/avant-gardes

La place de la vidéo et d’auto-fiction en sciences sociales

Archivage et partage des productions artistiques (vidéos/textes/photos)

ACTIVITES DE RECHERCHE 2023 (Résumé)

2023 : mission de recherche auprès de la Fondation Cesar Manrique, Lanzarote

2007-2023

Enquêtes filmées et réflexions sur l’art, la nature et l’expérience esthétique:

DISSÉMINATION DE LA RECHERCHE : partage de connaissances avec le grand public, médiation scientifique, interface sciences et société.
Animation d’un blog https://barbara2olszewska.com/
Conception et animation du site issu du projet : «  Apprentissage et Sens commun » : http://projetasc.free.fr
Mission de recherche, le concept d’Art-Nature de Cesare Manrique, la Fondation Cesare Manrique, Lanzarote/Gran Canaria, avril 2023
Accueil en délégation au CEMS-IMM/EHESS-CNRS
Projet  : «  L’ordinaire et sa transformation esthétique. Approche filmique des pratiques artistiques ‘alternatives’ ».
https://barbarahammer.com/wp-content/uploads/2019/11/Projet-CNRS-OLSZEWSKA-2013.pdf
– Rencontres/animation d’un réseau artistes/chercheurs :
– séjours à « Temenos 16/22 », projection de films de G. Markopoulos, Lyssaraia, Grèce, juin 2022 ;
– séjours sur l’île de Rhodes, film d’artistes, Auberge de France, 2021 
– film à La Fondation du doute, dans le cadre de l’exposition « Fluxus Eptastelaire » curetée par Caterina Gualco, 16 mars 2019 ; 
– film dans le cadre de l’exposition de Ben Vautier, « La vie est un film », La Station, Nice, Septembre 2019, 
– film du festival Extra !, Centre Pompidou, 18 septembre 2022
– film du concert de Lionel Magal (Foxx) Michel Giroud (Coyote)_Joachim Montessouis (Léopard de neiges) Gwânael Chastagner Angei_(Bottistawa)_ Baba Jo_(Mantra)_Phillipe Duroc_(Sorcier)_Laurant Courau (Sorcier), Musée Gasandi_Digne les Bains,_Fondation Alexandra David Neel_Erratum., septembre 2018.
– film de Boris Lehman lors de l’Exposition « Couple, regards, positions », galerie Re: Voir, Paris mars 2022
– film dans le cadre de l’Exposition « Charles Duits a-t-il dit peint », Galerie Loeve&Co St-Germain, 16 novembre 2023
Valorisation, transfert, innovation.
– Enquêtes filmées/Voyages d’études et essais :
« Sur les traces de Gérard Toffin», (Nepal, 2010);
« Sur la route de Lionel Magal (Fox)», (Himalaya, 2013);
« Le tourisme expérimental » (avec l’artiste Rafael Gray, Kerala 2016)
« Sur les traces d’Alexandra David Neel » (Chine, Tibet, été 2019) ;
« Sur les traces de Mead/Bateson, village Bayunggede », Bali, avril 2019 ;
« Save Soil », Isha Fondation, Inde, février 2020,
« L’architecture trouvée » de Cesar Manrique, Lanzarote, avril 2023, 
« L’art du paysage : Les îles » (2011-2023)
– Ecriture des articles de voyage pour l’ouvrage « Art & nature » et leur édition sur le blog barbara2olszewska.com (depuis 2016)
– Montage des vidéos et des photos des artistes et des voyages
– Demande d’aide à l’écriture du scénario de documentaire auprès de CNC sur le cinéaste Jean-Marie Straub au travail (déposée)

Présentation:

Appréhendées dans une perspective personnelle et documentées sur un blog (« Art et nature : Film comme expérience »), mes recherches actuelles portent sur l’étude des circonstances favorables à l’émergence de l’expérience esthétique (dans le prolongement du projet « L’ordinaire et sa transformation esthétique. Approche filmique des pratiques artistiques ‘alternatives’ », accueil au CNRS 2013-2016). Elles explorent la complexité de liens entre l’art, l’interaction sociale et l’environnement, illustrées par une écriture entremêlant la description philosophique, la vidéo et l’auto-fiction. Ces investigations à la croisée de l’art et de la recherche questionnent les conditions d’émergence d’une expérience esthétique et le rôle constitutif des dispositifs techniques d’enregistrement des moments esthétiques au sein de l’ordinaire, formes de leur description et de leur archivage dans le cadre des recherches en SHS.

Mes réflexions se fondent principalement sur des interactions filmées avec des artistes, mais aussi sur toute rencontre ou événement propice à une transformation esthétique, cf. la série d’articles accompagnée de vidéos : série 1 : « Les portraits d’artistes », série 2 : « Cinémas différents. Du film au texte », série 3 : « Le journal des voyages », (en cours).

Dans le cadre de la rédaction de ce dernier ouvrage, je me focalise particulièrement sur des liens entre l’art et la nature (cf. le projet sur les voyages d’études), menant une enquête sur les formes d’art écologique, le tourisme, les paysages, les vestiges culturels, les architectures et les différentes formes de vie (artistiques, spirituelles), observées et expérimentées dans divers lieux culturels à travers le monde.
(Voir mission de recherche menée auprès de la Fondation Cesar Manrique à Lanzarote et Gran Canaria (2022/23) sur l’architecture et écologie de César Manrique ; le projet consacré à l’art du paysage sur l’île de Rhodes en collaboration avec l’Agence Consulaire de France, l’expérience de projection des films de Gregory Markopoulos (Temenos 2016/2022, Lyssaraia, Grèce) impliquant le concept original du cinéma dans la nature ; la participation aux « Mahashivaratri », expériences de méditation et de projets de « l’ingénierie intérieure », « Save Soil » initiés par le yogi indien Sadhguru à Isha Fondation (Coimbatore, Inde, 2020).

PROJETS DE RECHERCHE/CONTRATS/RESPONSABILITES ADMINISTRATIVES

Résumé :
Depuis la fin de ma thèse en 2001, (intitulée « Habitudes et résolution de problèmes en situation d’apprentissage »), j’ai participé au développement de nombreux projets de recherche en collaboration avec les chercheurs du Costech, mais également des chercheurs issus d’autres laboratoires : Centre d’Etude des Mouvements Sociaux (Institut Marcel Mauss), Université d’Amiens (Curapp), Université de Manchester (département de sociologie), RGGU de Moscou. J’ai exposé à plusieurs reprises mes études dans le cadre du séminaire intitulé « De l’ethnographie aux ethnométhodes. L’ethnométhodologie et l’analyse de l’ordre social situé » que j’ai coordonné avec Michel Barthélémy, Baudouin Dupret et Julia Velkovska à l’Ecole des Hautes Etudes, au CEMS/IMM, Paris, http://cems.ehess.fr/) ou dans le cadre du séminaire initié par les philosophes Christiane Chauviré et Sandra Laugier « Mental et social » à la Sorbonne. J’ai été également responsable du projet de recherche « Apprentissage et Sens Commun » (http://projetasc.free.fr), en collaboration avec S. Laugier, projet commun entre les membres de deux laboratoires, Costech de l’Université de Technologie et Curapp de l’Université de Picardie Jules Verne (2006-2009).
Dans le cadre de ce projet nous avons organisé de nombreuses conférences, journées d’étude, cf. notamment la journée « La perception des valeurs » (avec Paola Marrati, Daniel Cefaïl, François Sebbah, Sylvie Allouche, Sandra Laugier), « Le féminisme et les technologies (sur Judith Buttler, Donna Haraway), colloque international « Law in action » (avec les sociologues Michael Lynch, Ken Libermann, Baudouin Dupret…) à l’ENS Cachan, le colloque international sur les données, un regard croisé des sociologues et des philosophes (Wes Sharrock, Lena Jayussi, Michel de Fornel, Albert Ogien, Christiane Chauviré, Sandra Laugier, Guillaume Garreta…) se concrétisant par la publication d’un ouvrage collectif « Les données de l’enquête », paru en 2010, que j’ai coordonné avec Michel Barthélémy et Sandra Laugier. J’ai participé également au projet régional « Technologies et Traces de l’Homme   : des greffes de visage aux traces humaines numériques » (2012-2013, resp. F. Sebbah). Cela m’a permis de prolonger le travail sur la notion des données filmées et la visibilité des émotions en interaction, la réflexion entamée lors d’un CRTC de six mois sur le projet « Jugements moraux, émotions et données filmées ») à RGGU de Moscou (département d’anthropologie), consistant en particulier à interroger les théories du montage et les émotions dans le cinéma soviétique des années 20/30, (Eisenstein et Poudovkine) et d’évaluer leur impact sur la théorie de l’expérience en sociologie, à travers notamment ses reprises par E. Goffman).
Les réflexions sur les différents moments de l’enquête scientifique (observation, enregistrement des données, résolution de problèmes et ses manifestations émotionnelles et esthétiques) me permettent d’interroger en même temps la question de l’interdisciplinarité et des différentes méthodologies développées au sein de chaque discipline. J’ai coordonné avec J. Valluy pendant deux ans le séminaire de recherche pluriannuel au sein du laboratoire Costech intitulé : « Méthodologies et réflexivité » visant à confronter les différentes approches de recueil et d’analyse de données soulignant les difficultés d’un dialogue lorsqu’il se veut transdisciplinaire. L’organisation pluridisciplinaire des travaux de recherche au sein du laboratoire Costech se prête en effet particulièrement bien à ce genre de réflexion. 

PUBLICATIONS/ VALORISATION DE LA RECHERCHE / 20072023

• 2016-2024 animatrice d’un Blog d’art et de recherche « Art & Nature. Film comme expérience »: barbara2olszewska.com, présentant chapitres d’ouvrages accompagnés de vidéos de rencontres avec les artistes et les voyages d’étude. Projets de films documentaires.

Projets d’ouvrages et de films (en cours)

• Olszewska B., « Art, Interaction sociale et Nature. L’enquête sur les expérience esthétiques» 

A propos d’ouvrage /Introduction:

L’ouvrage est composé de trois parties :

  • « Rencontres d’artistes » (série « artistes d’avant-garde »)
  • « Cinéma différents. Du film au texte » (série « cinéastes expérimentaux »):
  • « Nature, Art et Spiritualité (série « voyages », en cours):

Voir certains chapitres disponibles sur le blog  : barbara2olszewska.com

L’ouvrage en série accompagné des vidéos disponibles sur YouTube, en réalisation continue depuis 2007, textes relus et complétés par les artistes. Les films en cours de montage.

• Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi. A propos du travail de préparation des acteurs et mon expérience filmique pour les films « Un héritier » et « Inconsolable » par Jean-Marie Straub », 2010-2017, (texte et vidéos disponibles sur le blog « Je-vidéo » : barbara2olszewska.com et youtube/ albums photos sur picassa de gmail

Valorisation de la recherche : publications et conférences grand public

• Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi » (accompagné d’un extrait du livre et d’un entretien filmé par Alain Wagner), la revue TK21, 2024.

• Projet de film documentaire avec le cinéaste Alain Wagner, préparation du dossier au CNC pour le documentaire à propos de l’expérience filmique du travail de cinéaste Jean-Marie Straub:

ENQUETES FILMEES ET ECRITURES

Blog « Art et Nature : Film comme expérience : https://barbara2olszewska.com

2007-2023: INVENTAIRE NUMERIQUE

Vidéos et films en édition continue (cf. Tableau numérique/Inventaire)

2012-2024

2022/2023/2024 : mission de recherche auprès de la Fondation Cesar Manrique, Lanzarote

2023 : film de la conférence sur land art et avant-gardes organisé par Frank Ancel, Quincave/librairie A Balzac et A Rodin, Paris

2021/2022 : film des artistes à la résidence d’art à l’Auberge de France, l’île de Rhodes

2016/2022 : séjours à Lyssaraia (expérience de projection de films de Gregory Markopoulos (« Temenos », organisé par R. Beavers)

2020 : « Save Soil » et programme d’ingénierie intérieure à Isha Foundation, yoga (Coimbatore, Inde)

2019 : film de défilé de mode de Ben Vautier, dans le cadre de l’exposition « La vie est un film », invitée par Eva Vautier, Nice

2019 : film de l’exposition Fluxus curaté par Caterina Gualco, La Fondation de doute, Blois

2019 : voyage sur les traces d’Alexandra David-Nèel Chine/Tibet

2019: rencontre filmée avec Rita Gombrowicz, librairie Petite Lumière

2019: sur les traces de Gregory Bateson et Margaret Mead à Bali

2018: film de l’exposition de Rafael Gray à la Galerie du Jour, Agnès b.

2018: méditation vipassana (Sri Lanka)

2014/23: voyage sur les traces de Lawrence Durrell et Henry Miller (Grèce, films des artistes, paysages des îles grecques et de Penopolèse)

2018: rencontres des artistes cambodgiens (galerie de Mok Rhota à Batanbang, visite de sites du tournage du film), film des prisonniers, survivants de SC21 à Phnom Penh)

2017: Film de l’artiste Pierre Cordier et de cinéaste Boris Lehmann (Bruxelles)

2017: paysages de Chili/Argentine (Patagonie, Ushuaia, Atacama, L’île de Pacques, maisons de Garcia Lorca…)

2016 : Voyage en Corée, film des artistes américains et coréens (invitée par Pip Chodorov)

2016 : Villages d’Atlas (Maroc) avec Vincent Henry, le fondateur de « Boîte à Bulles », film des musiciens à Oasis Fint

2015 : Biennale de Venise (film de Jonas Mekas, de Boris Lehman et de Giuseppe Zevola, …)

2015 : musiciens et sites du Maroc, séjours à Rabat (invité au laboratoire SHS, dir Baudoin Dupret)

2016 : Kerala (l’Inde) avec street artiste et photographe Rafael Gray (film & performances)

2014 : L’Inde ( temples, artiste Pedro Chorao à Goa, musiciens : Baba Jo le Corbeau, Michel et Rossi Besset, Daniel Anaconda à Gokarna )

2014 : rencontres filmées avec des sociologues et des artistes japonais (Ossaka, Kyoto, Tokyo, invitée par la sociologue Anne Gognon)

2014 : séjours à Pont Avent (film de l’artiste della Pinta Carmelo)

2014 : résidence à Naples (association d’art « Locus Solus », film de Nathalie Heidsieck de Saint Phalle, Giuseppe Zevola, artistes de l’association et historiens d’art )

2013 : sur les traces de musicien Lionel Magal dans Himalaya (Inde, Nagar, vallée Spiti…) guidée par Foxx

2013 : rencontres filmées des artistes new-yorkais (vite et film des cinéastes à Anthology Film Archive)

2012 : Voyage au Japon (film de cinéaste Takahito Limura, peintres Noguci, …)

2012 : Vence, film du sculpteur Jim Ritchie (invitée par l’artiste)

2010 : sur les traces de l’anthropologue Gerard Toffin au Népal (temples, Annapurna, guidée par Gérard Toffin)

2009 : voyage à bord de Transsibérien (de Moscou à Vladivostok) : film des habitants en lutte et des historiens

2009/2010 : Moscou (film des historiens et des artistes, Biennale de Moscou avec Pierre Salgas, Blanche, conférence de Benjamin Stora, rencontres avec : Claude Lanzmann, Emanuel Carrère, Natacha Smolianska, Guillaume Garreta)

2008 : film de philosophe Richard Schusterman et de la chorégraphe Myriam Gourfink (Abbaye de Royaumont)

2008: film de la préparation et de la performance de la pièce « Contraindre » par la chorégraphe et danseuse Myriam Gourfink ( musique et performance Kasper Toeplitz), Paris/Nantes

2007: visite filmée chez Sophie Calle, lors de la préparation du projet « Prenez soin de vous »

2007-2023 « Paris mon Paris à moi« 

Rencontres filmées : expositions/galeries/rencontres avec des chercheurs et artistes au sujet de l’expérience esthétique

Les expositions/projections de films à la galerie Au: Revoir, promenades et discussions filmées avec le cinéaste Pip Chodorov; promenades filmés avec le cinéaste Boris Lehman; rencontre avec Barbara Hammer (Paris/New York); promenades dans Paris avec le cinéaste Jaap Pieters; avec la cinéaste Gabrielle Reiner au Collectif du Jeune Cinéma Différent; concerts et rencontres festives des critiques d’art, musiciens et compositeurs à l’occasion de la venue du compositeur et cinéaste expérimental Phill Niblock ( Centre Pompidou, loft à NEw York), l’exposition « Beat generation » et promenades avec Christian Xatrec; la performance sur le tapis volant de Richard Piegza à Gennevilliers ; la Fiac avec Kevin Clark; promenades dans Paris et la performance de Mosner Ricardo à la Maison d’Argentine; restitution de l’eau de mer à Einzo Sakata, les discussions avec Sandra Laugier et Christiane Chauviré à propos d’esthétique, de philosophie et d’écriture, les repas-discussions sociologiques avec Michel Barthélémy (correction des chapitres des livres), repas discussions avec la sociologue Anne Gognon, repas discussion sur Y. Goffman avec Y. Winkin, film d’expositions des artistes (Miller, Ben, Charles Dreyfus Pechkoff, ) à la galerie Lara Vinci, film de l’exposition d’Arnaud Label-Rojoux et J.J Lebel à la galerie Loevenbruck, reportage chez Nathalie Serroussi (exposition « La Femme invisible » : avec Esther Ferrer et Nathalie Heidsieck, Martial Raysse,…), rencontres des éditeurs, Gérard Berreby (édition « Allia », film de conférence sur l’ouvrage « Entretiens avec Kurt Vanegheim », préparation de son exposition sur la peinture); « Doc(k)s » et artistes sonores (Joël Hubaut, Julien Blaine, Jacques Demarcq, Patrice Cazalles, …) chez « Poesie is not Dead », poétes et éditeurs au « Marché de la poésie » à Saint Sulpice; discussions, promenades et conférences de l’historien d’art Gérard Georges Lemaire (conférence sur Kafka, exposition au Chat Noir, conférence sur B. Gysin, conférence au Café de Flore à propos de son livre « Les Cafés Littéraires »); exposition de Jean Dupuy à la galerie Loevenbruck, voyage à Ivry (Art & Technologies) pour voir sa pièce « Le coeur bat la poussière »; discussion avec Gill Nadeau / Laure de Lestrange, Daniel Mallerin, Nicole Dagnino, Annie Le Brun, à propos du surréalisme, peintures de Charles Duits, littérature et le payotl; promenades psychadéclicks avec Lionel Magal & co.; discussion sur la photographie ancienne et le voyage avec le photographe Pierre Amboise Pierson au musé Albert Khan (exposition sur le Japon), repas avec Pierre Enragé, Coco le surréaliste (visite de son atelier) et Gérard Berréby à propos de son exposition, livres, conférences et poésies; regards croisés-vidéographié d’Esther Ferrer dans festival Extra ! à Beaubourg et la visite de Christo-Tour Eiffel avec Nathalie Heidsieck de Saint Phalle et le repas avec des artistes et collectionneurs Fluxus; reportage filmé de l’anniversaire de la revue « Inter » à la librairie « A Balzac et A Rodin »; films des performances chez Gabriella Silva Béju, performances de Michel Giroud, Charles Dreyfuss Pechkoff et de Lionel Magal (exposition Impressionnistes, cafés, restaurant tibétain); film des musiciens à Radio France (avec Lionel Magal, Constantin Leu, …); film au « Cirque Electric » (avec Tap Man, Lionel Magal, Lyonel Kouro,…); film et performance, dans un garage, installation de Frederick Acquaviva et de Laure Lixemberg, l’entretien filmé de Damien Dion sur le Lettrisme, discussion avec François Poyet, Frédéric Acquaviva, Damien Dion et le gendre de Maurice Lemaître lors de l’exposition sur Maurice Lemaitre; le repas Fluxus avec Orlan, Ben, Giraud, Charles et Antigone Dreyfus; film de l’exposition et de concert de Charlemagne Palestine au Mahj; reportage photographique de l’exposition « A toi de faire, ma mignonne » de Sophie Calle (Musée Picasso), … (cf. Tableau-inventaire des films)

PUBLICATIONS 1998-2016

Ouvrages et direction d’ouvrages

• Olszewska B., Barthélémy M. & S. Laugier (eds.), Les données de l’enquête, Paris, PUF,

2010.

Contributions à des ouvrages collectifs

• Olszewska, B., « Les adolescents meurent à 18 ans : Buffy et rite de passage à l’âge adulte», Allouche S., Laugier S. (eds.), Philoséries :   Buffy, tueuse de Vampires, Bragelone, 2014, p.81-p.117.

• Olszewska B., «   La sociologie cinématographiée d’Erving Goffman   », D. Cefaï & L.Perreau (eds.), Erving Goffman et l’ordre de l’interaction, Amiens-Paris, CURAPP-CEMS, 2012, p.299-322.

• Olszewska B., Barthélémy M. & M. Dupont, « La production interactionnelle de l’espace chorégraphique : le corps comme donnée et outil », in B. Olszewska, M. Barthélémy & M. Dupont (eds), Les données de l’enquête, Paris, PUF, 2010.

• Olszewska B. & L.  Quéré, «   Erreurs pratiques, fautes et incongruités   », in Ch. Chauviré, A.Ogien & L. Quéré (dir.), Dynamiques de l’erreur, Paris, Editions de l’EHESS («   Raisons Pratiques   », 19), 2009, pp.167-205.

• Olszewska B, « Réfléchir avec les yeux et avec les mains. Les routines et la résolution de problème », Ch. Chauviré & A. Ogien (dir.), La régularité. Habitude, disposition et savoir-faire dans l’explication de l’action, Paris, Editions de l’EHESS (« Raisons Pratiques », 13), 2002, p.   235-265.

https://books.openedition.org/editionsehess/11017?lang=fr

Articles

• Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi », (accompagné d’entretien filmé), à paraître en 2024, la revue TK-21 .

• Olszewska B., « L’esprit dans la danse. Technique du corps et chorégraphie mentale », Lieux de l’esprit, Garreta G., Guillot P. (eds.), Intellectica, 2012/1, n°57-1, pp.219-259.

• Olszewska B., « D’une rupture sentimentale vers une rupture technologique ? », In Sophie Calle (ed.), Prenez soin de vous, Actes Sud, 2007.

• Olszewska B., « Les systèmes d’aide. Entre l’expertise et sens commun», Intellectica, 2006/2, 44, p.159-196.

https://www.persee.fr/doc/intel_0769-4113_2006_num_44_2_1296

• Olszewska B, « Sincronizzazione delle attività e produzione di un collettivo   », in Discipline Filosofiche, XV, I : La svolta pratica in filosofia Vol.2 Dalla filosofia pratica alla pratica filosofica, 2005, p. 275-306.

• Olszewska B & M. Relieu, « La matérialisation d’Internet dans l’espace domestique : une approche située de la vie domestique », Réseaux, 2004, p. 119-148.

• Olszewska B, « Se faire aider mais comment ? L’émergence des cadres co-opératifs en classe », Communication et Langages, 2004, p. 83-96.

• Olszewska B, « Vers l’usage des approches intégratives », Recherches Qualitatives, 1999, vol. 20, p.73-85.

• Olszewska B, « Pour une définition des dispositifs multimédia, à l’aide du paradigme situationnaliste », publié dans les Actes du Congrès du 11ème Congrès National des Sciences de l’Information et de la Communication, Médiations Sociales, Systèmes d’Information et Réseaux de communication, 3-4-5 décembre, Université de Metz.

COMMUNICATIONS/ WORKING PAPERS/ CONFERENCES INVITEES DANS DES COLLOQUES NATIONAUX/INTERNATIONAUX

• Olszewska B., « Film editing as experience: video art and its tricky montage », conference invitée dans le cadre du Workshop International, « Ways of seeing  : montages: film, video art, and critical aesthetics, historical and philosophical approaches », Istituto Svizzero di Roma, Rome, 16-17 juin 2016.

• Olszewska B., « L’ordinaire en images, du donné à l’expérience », conférence dans le cadre du colloque « L’ordinaire comme concept », organisé par le Centre de Philosophie Contemporaine de la Sorbonne (ISJPS, Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Centre Sorbonne, 4 juin 2016.

• Olszewska B., « Film comme expérience », matinée d’études, « Le pouvoir des images sur l’ordinaire », Institut Marcel Mauss/CEMS avec le soutien du Programme ANR « Pouvoir des Arts », 6 décembre 2013.

Olszewska B., « L’approche cinématographique des “realms of being”, de Poudovkine à Goffman», journée d’étude Goffman et l’ordre d’interaction. Organisation   : D. Cefaïl, S. Laugier, L.Perreau, Curapp, Amiens, 28-30 janvier 2009.

• Olszewska B., (2009), « Les adolescents meurent à 18 ans : Buffy et le rite de passage à l’âge adulte », journée d’étude Buffy: tueuse de vampires, organisée par Marc Cerisuelo, Barbara Olszewska, Sandra Laugier, dans le cadre du séminaire « Perception des Valeurs », programme régional ASC à l’IMI-Paris, Curapp-Costech, 26 juin.

• Olszewska B., Barthélémy M., (2008),   « Négociations autour de l’usage du vernis à ongles : école, famille et normes », Journée d’étude « La perception des valeurs » organisée par B. Olszewska et F. Sebbah, Université de Technologie de Compiègne, Paris, 27 juin. (Working paper déposé sur le site du CEMS en août 2015)

• Olszewska B., (2007) « D’une rupture sentimentale vers une rupture technologique ? », texte publié dans Sophie Calle, Prenez soin de vous, Actes Sud (ed.), catalogue de l’exposition de la Biennale de Venise.

• Olszewska B., Barthélémy M., Dupont M., (2007), « La production interactionnelle de l’espace chorégraphique: le corps comme donnée et outil », colloque international Les données de l’enquête, Compiègne, UTC, 21-23 novembre.

• Olszewska B., Garreta G., (2008), « Sémiotique et pratique de la danse : la production située du sens chorégraphique », XVIIIème congrès AISLF, Istanbul, 7-11 juillet.

• Olszewska B., (2008), « Les pouvoirs des mots chez Bourdieu et Wittgenstein. Une approche ethnométhodologique. » Colloque   : Théories de la pratique. Bourdieu et l’idée de sociologie critique, UPJV, Curapp, Amiens, 6-7 février.

• Olszewska B., (2009), « L’esprit dans la danse. Technique du corps et chorégraphie mentale   », Colloque : Les lieux de l’esprit, 4-6 juin 2009, Collège International de Philosophie (CIPh), Organisation : Guillaume Garreta, Pascale Gillot, Pascal Séverac.

• Olszewska B., (2007), « An inquiry into motivated action » 5th Interdisciplinary Conference on Communication, Medicine & Ethics (COMET), Université de Lugano (Suisse), 28-30 Juin.

• Olszewska B., (2011), « La théorie de la valuation de J. Dewey. A partir d’analyse des échanges sur un site de rencontres ». Journée d’étude internationale : John Dewey: Approches pragmatiques de la normativité, l’Université Paris I Sorbonne, Organisation   : S. Laugier, M. Girel, R. Frega, 13 et 14 mai.

• Olszewska B., (2009), « La logique de l’enquête de John Dewey : quelques implications pour les recherches en sciences sociales », dans le cadre du séminaire Enquête, UPJV, Curapp, Amiens, 9 janvier.

• Olszewska B., (2007),   « Vouloir dire et montrer ce que l’on veut. Les mythes de l’intériorité au quotidien », Journée d’étude Geste, motif, action, Université Paris 1 Sorbonne, Execo,
 Organisation   : Ch. Chauviré, S. Laugier, 28 avril.

• Olszewska B., (2004), « Confiance et méfiance dans les échanges de résolution de problèmes. Le cas des appels d’usagers d’Internet à une hotline », séminaire sur l’action située dir. par Louis Quéré et M. de Fornel, Ecole des Hautes Etudes, CEMS.

• Olszewska B., (2003), (avec M. Relieu, FTR&D, DIH/UCE), « Doing it again » : The temporal embededness of instructional sequences in HCI, communication » à International Institute for Ethnomethodology and Conversation Analysis: Producing Local Order, Manchester, U.K., 2-4 Juillet.

• Olszewska B., (2003), « L’individualisation sociale des artefacts. La perception comme fonction dans l’activité », colloque interdisciplinaire sur la cognition Espace d’action, espace de perception, UTC, 21-29 janvier, dans le cadre du programme Erasmus PHITECO (Philosophie, Technologie, Cognition), Compiègne.

• Olszewska B., (2002), « L’analyse ethnométhodologique des difficultés du guidage téléphonique de l’interaction homme-machine », communication (avec M. Relieu, FTR&D, DIH/UCE) au colloque Devenir ergonomique de la relation d’aide, 12-13 décembre, ESPCI, Paris.

• Olszewska B., (2002), « Les multi-supports en action », communication au séminaire du réseau Systèmes d’Aide Opératoire, 26 septembre ESPCI, Paris.

Présentation Power Point : http://www.utc.fr/reseau-aide

• Olszewska B., (2001), « L’émergence des routines pour la résolution coopérative du problème » communication au séminaire sur les dispositions et l’action située, animé par L. Quéré et A. Ogien, 26 février, CEMS, Paris.

• Olszewska B., (2000), « Fractionner une ligne : une coordination pratique des ressources environnementales » communication au séminaire du CERIC, Montpellier.

• Olszewska B., (1999), « Difficulté d’usage des méthodes qualitatives dans un environnement quantitatif », communication au Colloque organisé par l’Association pour la recherche qualitative – Sherbrooke, octobre 1999.

• Olszewska B., (1998), « Pour une définition des dispositifs multimédia, à l’aide du paradigme situationnaliste », communication au 11ème Congrès Inforcom – Université de Metz décembre 1998.

ENSEIGNEMENTS 1998-2023 (Résumé)

2016-2024

UV AR 03 Art et société (cours annuel, 1hC/2hTD, mardi 09h00-12h15, tous les niveaux)

2012-2024

UV SC23  : Interaction sociale et usages du numérique (cours annuel, 1hC/2hTD, mardi 13h15-16h15, tous les niveaux)

2001-2012

UV SC22   : Sociologie cognitive, lien social et techniques (cours annuel, 1hC/2hTD, jeudi, 13h15-16h15 tous les niveaux)

UX02   : Design et analyse des situations (cours de master, 8hC/16hTD, vendredi 13h15-16h15)

2004-2012

UV SC23   : Analyse des usages des NTIC (tous les niveaux, cours annuel, 1hC/2hTD)

2006 -2008

RT 14 Analyse de l’activité (formation continue, cours à distance : master DICIT, cours semestriel, 1hC/2hTD)

2004-2005

SI 27 Technologies de la communication et société. Approches du travail comme activité, (cours annuel, 1hC/2hTD)

SH23/ SC 23 Méthodes d’observation et d’analyse des activités et des pratiques (cours à distance, Master DICIT/ETC)
SH 01 Co-responsable de l’Atelier collectif : Master « Ergonomie des Technologies Cognitives   ».

1998-2001

Introduction aux théories de la communication (Monitorat, Université Paul Valéry, Montpellier III)

PROJETS DE RECHERCHE

2013-2016 : Accueil en délégation au CEMS-IMM/EHESS-CNRS

Projet  : «  L’ordinaire et sa transformation esthétique. Approche filmique des pratiques artistiques ‘alternatives’ »

2012-2014   : Participation aux projets:

 • projet régional « Technologies et Traces de l’Homme » (UTC)

 • projet ANR « Les pouvoirs des arts »   : http://www.pouvoir-des-arts.fr/

2006-2009   : Gestion de projet   :

• projet régional (Costech/Curapp), Apprentissage et Sens Commun, responsable Olszewska (UTC-Costech), Laugier (UPJV-Curapp), http://www.utc.fr/asc/

• encadrement dans le cadre de ce projet d’un post-doctorant et de 3 stagiaires, un ingénieur de l’ENST, deux étudiants en master)

2004-2010   : Responsabilités administratives :

Membre de la Commission de Spécialistes (sections 5, 7, 71, 72,…), Université de Compiègne, Costech.

RAPPORTS DE RECHERCHE

• Rapport du projet régional « Apprentissage et Sens Commun », 2007-2010.

• Rapport à l’issue du congés de recherche (CRTC) de six mois à Moscou, le projet : « Jugements moraux, émotions et données filmées. Les aspects sociologiques du montage et la théorie des émotions dans le cinéma russe des années 20/30 (Eisenstein, Poudovkine, Dovjenko, Vertov…) et leurs reprises par la théorie sociologique (« Cadres de l’expérience », E. Goffman), 2010.

• « L’apprentissage du multimédia et le recours à différentes formes d’assistance », FTR&D, DIH/UCE, 2005.

ORGANISATION DES SEMINAIRES (choix)

2012-2014

«  De l’ethnographie aux ethnométhodes. L’ethnométhodologie et l’analyse de l’ordre social situé   » (EHESS, CEMS/IMM, Paris) : http://cems.ehess.fr/document.php?id=2317

2010-2013

Séminaire annuel « Méthodologies et réflexivité  » (COSTECH, UTC).

2012-2013

Ethnométhodologie : descriptibilité et ordre social (EHESS, CEMS-IMM, Paris)

ORGANISATION DE COLLOQUES INTERNATIONAUX / JOURNEES D’ETUDE

• « Le pouvoir des images sur l’ordinaire  », matinée d’étude, Organisation B. Olszewska, en délégation à Institut Marcel Mauss/CEMS, journée organisée avec le soutien du Programme ANR « Pouvoir des Arts   », 6 décembre 2013. Intervenants : Sandra Laugier (philosophe, professeure à l’université Paris 1), Sylvie Allouche (Attachée Temporaire d’Enseignement et de Recherche à l’Université de Technologie de Troyes (CREIDD), Anne Gognon (sociologue chercheuse à l’Université de Doshisha à Kyoto).

http://cems.ehess.fr/index.php?3070

• « Law in action », Colloque international sur l’étude praxéologique du droit. Organisation scientifique: B. Dupret (CNRS/ISP), B. Olszewska (UTC-Costech), ENS-CACHAN, 1-3 juillet 2009.

• « Les données de l’enquête », Colloque international, Organisation scientifique : B. Olszewska, (UTC-Costech), M. Barthélémy (CNRS-IMM), S. Laugier (UPJV-CURAPP), Université de Technologie de Compiègne, 21-23 novembre 2007.

• « La perception des valeurs », Journées d’études, Organisation   : B. Olszewska, F. Sebbah et S. Laugier, dans le cadre du projet régional ASC, Apprentissage et Sens Commun, à l’IMI-Paris, mai 2009.

• « Observer et décrire le réel. Pratiques et catégorisations », Séminaire annuel, Organisation B. Olszewska, M. Dupont, l’UTC, Compiègne, 2007.

• « Buffy tueuse de vampires », Journées d’études, Organisation S. Laugier, B. Olszewska, M. Cerisuelo, Cité Universitaire, Paris, 26 juin 2009.

« Technologies et féminisme », Journée d’étude, Organisation   : B. Olszewska, F. Sebbah, UTC-Paris, 12 juin 2009.

• « THE WIRE » Journée d’étude   : Enjeux esthétiques, moraux, politiques d’une série américaine, 22 mai 2009, UTC-Paris (avec Sandra Laugier, professeur à  Paris 1 Sorbonne, Paula Marrati, professeur à John Hopkins University).

ACTIVITES PROFESSIONNELLES/STAGES

2001-2003      CDD Attachée de Recherche à la Maison des Sciences

                        de l’Homme/laboratoire DIH/UCE de France Telecom

1998                CDD dans l’entreprise C Puissance 3 Informatique (1 an)

Conception, réalisation et évaluation de CD-ROM éducatifs

1997                stage au Laboratoire Projets Industriels à l’EERIE

(Ecole d’ingénieurs à Nîmes), (6 mois)

1992 -1996     Stagiaire à Radio France Hérault et à radio Clapas (Montpellier),

                        CDD serveuse à mi-temps au bar des Halles (Montpellier)

1991 : vendanges, la Montagne Noire, Saint-Pons Maxence

1995 : actrice au théâtre « Drewniana Kurtyna » (Zary, Pologne)

DE LA MAGIE A NAPLES : VISITE DE L’ATELIER DE GIUSEPPE ZEVOLA

***SKYPE***

29/08/12 15:33:27] Pip :

Quindi l’ali sicure all’aria porgo

né temo intoppo di cristallo o vetro:

ma fendo i cieli, e a l’infinito m’ergo.

E mentre dal mio globo a l’altri sorgo,

e per l’etereo campo oltre penétro

quel ch’altri lungi vede, lascio a tergo

[29/08/12 15:35:26] Barbara: De infinito, universo e mondi

[29/08/12 15:36:39] Barbara: La mia vita

si costella

di misteri a metà,

di cui

la luce d’amore        

rischiarerà

la parte in ombra.

***

Je reviens de Vence, je repars. Pip me conseille d’aller à Naples rencontrer son ami Giuseppe. Je me dis, Naples ou ailleurs, pourquoi pas ? J’ai un très beau souvenir de Naples, mais qui date de ? Peut-être bien d’il y a dix ans, l’un de ces beaux voyages que nous avons jadis fait avec G. Mais c’était si court, seulement quatre jours. Que peut-on voir en quatre jours ? Le centre de Naples, Pompéi… Je suis triste, cette relation est finie. Prendre une décision, me débarrasser de ce sentiment de dépendance. Quelle souffrance en effet d’être si attachée à un souvenir. C’est vraiment de ne pas pouvoir vivre entièrement. Une amie m’a parlé d’un thérapeute qui s’est trouvé avoir des dons de magnétiseur. Je prends rendez-vous. Après tout, voyons voir ce que ça veut dire un magnétiseur. Une nouvelle expérience. La veille de mon départ, je vais donc le voir. Et il se passe quelque chose d’étrange. Comment ne pas y croire lorsque les sensations se mettent en mouvement ? J’ai en face de moi quelqu’un que je prends pour un thérapeute et qui, dès mon arrivée, me met dans un état de quasi-hypnose. Il me demande quel genre de problème j’ai. Je n’ai pas vraiment de problème. Je n’arrive pas à finir mon livre. Il me demande de penser très fortement à une situation douloureuse. Je pense à la mort de ma mère. Je vois la scène de l’appartement de mes parents. Je n’ai pas vu ma mère depuis la mort de mon père. Trois ans. Je savais qu’elle était en dépression. Qu’elle était malade. Elle avait un cancer des poumons. Je rentre dans l’appartement. La découverte du désordre, sur la petite table des médicaments, ma carte avec le Sacré Cœur, envoyée avec les meilleurs vœux pour la fête des mères. Tout était resté dans l’état où il était à sa mort. Dans l’attente de l’autopsie, on ne pouvait pas toucher aux choses pendant plusieurs jours. Puis on apprend qu’elle est morte subitement. L’aorte bouchée. Une crise cardiaque.

         Je me décide d’aller nettoyer l’appartement. Cette scène que je visualise provoque en moi je ne sais plus quelle douleur atroce. Le drame visible à travers tous ces objets disposés là. Puis cette petite chaise devant la porte. Incompréhensible. Sur la table des médicaments, tant de médicaments. Oui, cette image douloureuse là, je voudrais m’en débarrasser. J’y pense fortement. Il me regarde. Je ressens les douleurs dans le ventre, dans le dos. Je ressens l’énergie circuler dans ces organes précis, une énergie localisée. Je suis à demi consciente. J’ai les yeux fermés. Puis je sens la douleur se dissiper et tout dans la situation douloureuse me paraît absurde. Cette chaise ? Qu’est-ce qu’elle faisait là ? La pauvre mère. Elle est mieux maintenant là où elle est. Je me vois en sa compagnie à Naples, au soleil, sur la terrasse d’un café de la piazza Bellini. Il fait beau. Les palmiers bordent la petite place. J’attends Giuseppe. Je parle de là à ma mère. J’ouvre les yeux. L’horrible de la scène de la mort a été remplacée par une scène de plaisir, un voyage. M’étant débarrassée de cette douleur là, j’ai pensé à une autre scène. Puis à une autre… Je veux me débarrasser de toutes les scènes désagréables de ma vie. Tant qu’à faire, profitons-en ! D’un coup, je me retrouve pliée, semblable à un coq hypnotisé que j’ai vu une fois dans le film d’un ami. J’ai l’impression que mon thérapeute est en train de me tordre le cou. Je me penche devant lui, je suis presque en train de tomber de ma chaise. Je suis comme paralysée. J’ai peur. Je ne connais pas la personne que j’ai en face. Qui est-il ? Que me veut-il ? D’où lui vient autant de force ? Mon thérapeute me remet dans mon état normal. J’ai fait un voyage dans le temps, m’explique-t-il. J’ai revécu mon propre accouchement. C’est réglé pour toujours me dit-il. J’avais peur de l’accouchement. Oui ? Je vais donc pouvoir finir mon livre sans douleur ? Si seulement ça pouvait exister. Je me promets de lui envoyer un exemplaire. Dès que. Je repars toute tordue pour Naples. En arrivant j’appelle Giuseppe. Qui est Giuseppe ? Un alchimiste ? Un actionniste viennois napolitanisé ? Un cinéaste ? Un voyageur ? Bref, un artiste. Je me demande quel genre de rencontre ce sera.

De la magie

Le rôle de la magie dans la vie n’est pas de l’ordre de la vérité, mais de l’ordre de la croyance, écrivait Giordano Bruno dans De la magie. Oui. Dans de nombreux cas, il ne sert à rien de tenter d’expliquer scientifiquement un phénomène divin ou un miracle, l’explication scientifique non seulement n’ajoute rien au phénomène miraculeux, mais de plus peut détruire son effet. La découverte de « la technologie » soutenant le dispositif miraculeux dissous pour ainsi dire ma croyance dans le miracle.

         Giuseppe s’inspire de Giordano Bruno et d’autres écrivains : hérmétisants, zenisants, alchemisants, mediumisants. Du Moyen Age jusqu’à la Beat Generation et l’Actionnisme viennois, en passant par la psychanalyse et le surréalisme, il explore à travers sa vie artistique et personnelle, et les deux vont ensemble, les côtés inexplorés de la connaissance. Celle qui ne se voit pas immédiatement, qui ne s’analyse pas, celle dont les opposés s’entrechoquent. Une connaissance de poète qui se comprend émotionnellement avant tout. Le corps expressif, et non plus la pensée rationnelle, capte quelque chose de l’expérience vécue et change soudainement sa manière de fonctionner. Giuseppe crée des énigmes, pourrait-on dire en langage plus contemporain. En historien d’art et artiste il interroge tous les « en dessous » du savoir rationnel : le spiritisme, la magie, l’ésotérisme, les croyances populaires, la place du désordre et du chaos, tout ce qui « ne s’explique pas » pour citer les dernières pages « De la certitude » de Wittgenstein[i], le pouvoir performatif de la croyance religieuse. Bien avant le philosophe, Giordano Bruno écrivait dans De la magie :

« The magic can do more by means of their faith than the physicians by way of their truth; and in the most grave maladies the infirm come to benefit more from believing what the former are saying than by understanding what the latter are doing. »

         Celui qui cherche la guérison ou qui attend un miracle, n’a rien à faire de la vérité scientifique. Elle ne lui sert pour ainsi dire à rien dans la poursuite du but qu’il désire atteindre. Ce n’est pas que le miracle aurait pour rôle d’ébranler nos certitudes et nos savoirs les plus solidement assis, y compris ceux de la science (Je sais que c’est un arbre, je suis ici, je ne suis pas encore allée en Chine, la terre est ronde, l’est-t-elle ?…), mais il accomplit un acte d’un autre ordre, celui qui agit autrement de l’acte contrôlé rationnellement, par la pensée et donc ses conditionnements sociaux. N’est-ce pas, pour le dire plus banalement, le cas de nos différents savoirs-pratiques – corporels, langagiers, affectifs – articulant nos différentes modalités d’existence, y compris celles paraissant incompatibles entre elles ou incompréhensibles ? Les savoirs qui ne peuvent pas être compris en termes de la logique dualiste, exclusive : si a alors b, b ne pouvant pas exister si… etc. Les orientations vitales qui se fondent dans une action présente, sur laquelle se fonde la réalité première de l’existence, et qui est le socle de toutes les formulations verbales et émotionnelles ultérieures, en les tirant de leur statut d’expériences fragiles et transitoires vers le domaine des savoirs. Ces formulations transforment ou réduisent les expériences vécues en objets intellectuels, des émotions ressenties en récits de vies articulés. La question est ainsi de savoir si on peut, doit s’en passer, se passer de la logique et du raisonnement pour pouvoir s’aventurer dans un au-delà qu’elle nous empêche de percevoir. La magie était l’une des formes d’expérience visant justement à court-circuiter la logique ordinaire.

         On peut comprendre ainsi le terme de magie sous plusieurs perspectives. Le plus habituellement, comme dans les fables pour enfants, est magique ce qui va à l’encontre, ce qui contredit souvent l’expérience quotidienne des adultes, ce qui arrive rend possible ce dont on sait d’expérience qu’il ne se produit pas d’après notre bon vouloir. Alors un magicien arrive et l’impossible est devenu possible. C’est tellement incroyable, qu’on a du mal à y croire. Même si je voyais un lion en train de pousser de mon bras (pour reprendre le célèbre exemple wittgensteinien), je ne le croirais pas. Je vais me mettre à douter de ma vision, de ma santé mentale, de la vérité de l’image qui se présente. Je raconte ma vision aux autres, on me prendra pour un fou, ma santé mentale sera mise en doute. Et cette vision, que j’ai pourtant eue, aucune enquête ne pourra l’élucider. Car un miracle n’est pas de l’ordre de l’explication rationnelle, scientifique, il est surtout de l’ordre de la croyance. L’affaire se complique encore lorsque de nombreuses personnes se mettent à voir ou à expérimenter ce genre de visions improbables. Le démenti scientifique sur l’existence des dieux, par exemple, n’empêche pas un grand nombre de personnes sur la planète de faire comme si elles avaient vu ou senti l’esprit divin en question, de pratiquer les rituels de purification et de vénération, d’aller à la messe par exemple et de continuer à y croire. Croire aux miracles professés par les dieux ou leurs médiateurs.

         Le miracle, c’est sa capacité de réaliser l’impossible là où la science (la médecine, la réalité économique et sociale) n’y peut rien ou du moins ne fonctionne pas de cette manière immédiate pour l’obtention des buts, accomplir des désirs, des souhaits. On dit par exemple de quelqu’un atteint d’une maladie incurable qu’il est miraculé lorsque, à l’encontre de toutes les attentes et déjouant tous les diagnostics et pronostics médicaux, un malade recouvre la santé d’une manière spontanée. On parlera de miracle lorsqu’une chose que nous avons désirée se réalise soudainement. En ce sens, le miracle a quelque chose à voir avec l’économie d’efforts et de temps pour réaliser un souhait. Il suffit de vouloir quelque chose fortement pour que cela s’accomplisse. Pour qu’un vœu soit exaucé. Devenir riche, guérir d’une maladie incurable, faire revenir l’être aimé. Comme gagner au loto ou transformer le métal en or. En somme tout ce qui, hélas, n’arrive tout simplement pas aux êtres ordinaires que nous sommes, et encore moins à ceux qui plongent dans la pauvreté.

         Dans la version moderne, c’est le monde du spectacle, du cinéma (Cannes, Hollywood, Bollywood), celui de la mode, de la publicité ou de la voyance qui prolonge cette pensée miraculeuse du monde et en fait son « beurre » pour appeler ainsi les recettes économiques qui sont générées à partir de lui. Le gain d’argent est bien sûr au centre de ces croyances et à la base de toutes sortes d’arnaques. Car, on accepte pour ainsi dire de perdre un peu en ayant le sentiment de gagner par ce biais beaucoup plus. C’est la règle énoncée par les vendeurs, voyants, chercheurs spirituels de tous genre. On a beau dénoncer cette « escroquerie » généralisée liée à la société de consommation et du désir de plaire, de réussir, rien n’y fait. Aucune prise de conscience n’a encore supprimé les kiosques à loto, jeux de hasard, les désirs de starisation ni les sites de voyance. Il est vrai le loto n’est pas miraculeux. Il obéit au calcul des probabilités, mais la croyance de gain et les espoirs de devenir riche soudainement s’y apparentent. Je sais bien c’est idiot, ça vise à me faire perdre de l’argent, mais je joue quand même.  Je prends le risque. C’est reposant, une compensation psychologique s’en suit (sauf à finir ruiné), comme tirer un jeu de cartes de tarots qui me donne l’impression de me donner des solutions aux questions que je me pose. L’être aimé va-t-il arriver ? X ou Y tombera-t-il enfin amoureux de moi ? Serais-je augmentée ? Non, l’achat des pierres miraculeuses et protectrices n’y fait rien. C’est tout le contraire de l’effort intellectuel que je suis en train de faire, en essayant de me concentrer dans ce brouhaha des cafés qui me servent souvent de bureau pour écrire et me sortent de la grisaille parisienne hivernale dans laquelle je me retrouve. C’est plus fort que moi. J’ai envie de me vautrer en face de la télévision avec mon sac de popcorns et de m’oublier en regardant la vie des autres, plutôt que de m’apitoyer sur la mienne, ma série-télévisée préférée. (Non, pas moi, je n’ai pas de télé, je n’aime pas les séries, c’est juste ma façon de médire). On oppose ainsi habituellement la froideur de la science aux croyances, miracles et rêveries populaires. Même de plus versés dans la science, acceptent de temps en temps une petite escroquerie, si cela permet de calmer leur esprit inquiet. Et à y regarder de plus près, tout près des pratiques scientifiques, avec les technologies d’obsolescence programmée, les désastres écologiques, les guerres à distance « grâce » à l’« intelligence » artificielle, avec tout de même des vrais soldats appuyant sur la manette, rasant des pays entiers et arrivant ensuite en héros pour les reconstruire à l’aide des sociétés immobilières en vogue. La science et la recherche lorsqu’elles se marient sans façons avec le commerce, le commerce des armes, des monopoles en tout genre, en n’est-elle pas au fond l’une des plus grandes escroqueries que l’homme a pu s’inventer au cours des dernières années et, l’une des plus grandes armes d’auto-destruction ? Allant jusqu’à la reproduction des virus disparus dans des laboratoires.

         Plus d’histoire commune, plus d’acquis sociaux, plus une seule parcelle de terre à épargner des constructions bétonneuses. L’homme est un loup pour l’homme, le destructeur de la terre sur laquelle il vit… A quand le déclic véritable ? L’action consciente, réfléchie de chacune de prises de décision, de chacun de nos gestes ? Mots, paroles à contrario des actes…

         En finir. Finir même avec cette vision pessimiste. A la recherche d’un éditeur qui ose, je broie du noir au lieu de croire aux miracles. « You are a dreamer and you are not the only one » –  la chanson me trotte dans la tête. Et on continue à brûler les bouteilles en plastique à côté du jardin paradisiaque dans lequel je me trouve, en m’empêchant véritablement de respirer. Sud du Maroc, fin 2019, le tourisme de masse et le romantisme du désert, et, c’est magnifique ! J’avais, bel et bien ramené avec moi, non seulement des groupes de touristes « de passage » en quatre-quatre, mais aussi les déchets les plus nocifs, dont le plastique. Et, pour véritablement en jouir, André Gide, Les nourritures terrestres. De jardin en jardin, dans le désert, sur le dos d’un dromadaire, je ressens une jouissance dont je n’avais que peu conscience auparavant. Une jouissance du désert, des couchers du soleil sur la dune de Chigaga, dans le sable de la mer dorée, avec en cadeau la roquette sauvage et le miel qui vient de ses fleurs.

         Croire individuellement aux miracles est-il d’un autre ordre que le fait d’y croire collectivement ? Les croyances collectives nécessitent la mise en place des rites collectifs que l’ensemble des individus acceptent de pratiquer. Ces rites ont un rôle structurant, renforcent et stabilisent des liens sociaux, comme le rappelle l’anthropologue Gérard Toffin (dans son article « Spirit of the gift »)[ii] . Dans la société népalaise, les divinités et l’esprit du don, qui échappe souvent à la forme dualiste de la rationalité économique occidentale, se manifestent dans des « dons » collectifs[iii]. Laissons de côté pour le moment la fonction sociale de la magie, celle économique, des croyances collectives, et penchons-nous sur leur fonction créative. Celle donc qui permettrait, sous la forme d’une pratique artistique particulière, d’enrichir ou de transformer positivement l’expérience d’un individu trouvant sa place au cœur de la société à laquelle il appartient. La société qu’il contribuerait à modifier à son tour.

         Une idée utopique ? Conçue au moment où les cendres de plastique en train de brûler se déversent dans mes poumons, assise dans un jardin ô combien fleuri et bucolique autrement, et je deviens véritablement mystique. Je me confonds dans un état méditatif.

         Le mysticisme. De quelle manière donc le recours aux concepts mystiques (extase, illumination, la réalisation de ce que certains appellent « les pouvoirs de l’esprit ») fonctionne-t-il et transforme quelque chose dans la vie d’un individu ? Prenons par exemple les pouvoirs énergétiques qui se dégagent à travers les pratiques particulières de la méditation, le yoga. La mise en circulation de ces énergies, des vibrations que les hindous appellent mantras, des sons « purs », que l’on sent agir sur les différentes parties du corps (ventre, tête, cœur, foie, tête), ayant le pouvoir de débloquer les parties par trop stagnantes, « endormies », voire endommagées. De l’extension des vibrations de ses énergies que l’on peut ressentir tout « autour » ou « au-delà » du corps, on peut ainsi, d’après hindous, accéder par la méditation, à des états de subconscient permettant la dissolution de corps. J’avoue qu’après le 9ème jour de la méditation vipassana, j’ai pu en effet me retrouver quelque fois dans cette sorte d’état, me donnant comme l’impression que l’air passait à travers mon corps, je ne le sentais plus, après la dissolution d’une sorte d’enveloppe, couverture, électrique que je ressentais au départ, j’avais petit à petit l’impression de m’évaporer.

A la différence d’un mysticisme religieux où le mystique attribue ces états aux auras, et à l’action de dieu, le yoga nous ramène au sol raboteux du travail du corps, celui qui arrive ainsi à se connecter à l’énergie créative cosmique et à y disparaître.

         On évoque les différents types d’attractions, d’élévations ou de répulsions énergétiques. Ceux qui sont parvenus à maîtriser ces énergies seraient appelés gourous, sorciers, magiciens, charlatans, guérisseurs selon les qualités, bonnes ou mauvaises, attribuées aux « effets » de leur usage. On distinguerait donc la magie noire de la magie blanche, par exemple. Je suis attirée par toutes ces histoires et pratiques mystico-énergétique-ésotériques. J’ai pu après une longue pratique de méditation, sentir quelques fourmillements dans le corps ou même avoir l’impression de sa dissolution ou d’élévation.  Et, je dois bien admettre, qu’au-delà de l’ésotérisme, tant bien que mal compris par les pays occidentaux, il y a quelque chose de « scientifique » dans la manière sérieuse dont certains yogis appréhendent les pouvoirs énergétiques et les techniques du corps. En tout cas un ensemble de pratiques mal ou peu explorées. Une douleur ancrée pendant des années disparaît d’un coup sous l’effet d’une longue méditation, une pratique quotidienne du yoga, ou un traitement physique du corps, et avec elles, les souffrances émotionnelles, psychologiques, dont ce corps a été chargé. Les pratiques spirituelles permettent de comprendre davantage, ou autrement, les logiques de fonctionnement de nos pensées et émotions, en lien avec les différentes parties du corps. Que nous advient-il en faisant quoi ?

         La notion de magie, peut paraître donc proche en terme d’effet de soulagement produit, pourrait être défini comme la production d’un phénomène ou d’une action dont le résultat court-circuite une certaine forme de logique ordinaire, notre fameux « sens commun » dont les fondements s’avèrent illogiques voire erronées. « Je sais bien mais quand même », une formule bien identifiée par les thérapeutes indique par ailleurs la difficulté qu’ont les personnes souffrantes de délaisser les pratiques lesquelles, pourtant, elles le savent très bien, empoisonnent leurs corps et leurs vies. Des raisonnements constitués en forteresses du mal être, nous érigeons ainsi nos châteaux pour mieux maintenir nos « vices », nos mauvaises habitudes. Nos pratiques en révèlent ces dimensions symboliques tout aussi bien que matérielles.

         L’Inde. Quelle différence y a-t-il entre cette conception figée de l’existence et une conception éphémère dont témoigne l’emplacement de certains temples hindous[iv] ? Construits au bord de mers, accessibles seulement une partie de l’année, balayés par l’eau le reste du temps, dont les sculptures et matériaux sont exposés à l’effacement progressif. C’est ainsi que d’après les hindous la vie est et doit être appréhendée, comme « éphémère ».

         On peut ainsi expliquer l’engouement que portent la plupart des femmes à la lecture des horoscopes. C’est là d’ailleurs qu’un horoscope story teller m’a prédit le mien. En Inde, chaque village en possède un.

         Les femmes et les hommes. Le prolongement des distinctions socialisantes entre les genres, la domination de la rationalité masculine, le rejet de l’émotivité féminine qui ne sont pas innées, mais s’acquièrent dès l’enfance, comme le remarquait Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe. J’observe mes usages du tarot et la conclusion est simple. A chaque fois que mon « esprit » est dans une forme d’incertitude vitale, voire dans un attachement émotionnel exagéré, lorsque par exemple je désire fortement quelque chose, je cherche tant bien que mal à réaliser mon désir et je suis prête à toute forme de pratique magique pour y arriver. Et, quelquefois, le souhait se réalise : l’homme désiré apparaît, je trouve l’éditeur pour mes livres, mon salaire augmente. Voyons… Et bien, non, c’est plutôt de pire en pire… La magie repose pour ainsi dire sur toutes sortes de « focus pocus » et pratiques imaginatives. Et il existe des moments dans lesquels oui, on peut dire ça, dans la vie d’un homme, le choix, l’accomplissement d’un souhait, la solution, étaient dus au pur hasard. A contrario d’action consciente, on pourrait tout aussi bien jeter un dé. Mais, comme le dit le poète « un coup de dés jamais n’abolira le hasard », alors le hasard (et pourquoi pas ?) suggéré par un tirage tarot, s’il aide à faire un choix. Le film d’Alexandro Jodorowski, La Psychomagie, en dévoile des biens faits thérapeutiques. Le cinéaste s’étant véritablement transformé en une sorte de guérisseur et aide les individus « bloqués » dans des aspects décisifs de leurs vies, à prendre distance des événements traumatisants, à se libérer des attitudes défensives devenues obsolètes. La libération des émotions prend la forme d’un acte rituel. Se mettre en colère contre sa famille et casser une citrouille dans un lieu public et envoyer les morceaux à la famille, arroser tous les jours à la même heure l’arbre le plus vieux dans un parc, se faire enterrer, sauter en parachute. Ainsi de suite. Chacun de ces rituels étant adapté au problème qui bloque la progression dans des sphères vitales d’un individu.

         Croire sans y croire. C’est probablement ainsi que l’on peut appeler les attitudes que la plupart des gens ont envers les pratiques ésotériques. Prier, voir une voyante, se faire tirer les cartes, rencontrer un magnétiseur, s’inscrire à un cours de yoga, faire « la puja », se purifier dans l’eau de la rivière… Toutes ces pratiques symboliques sont des moyens d’élévation d’énergies. Quelque chose est fait, plutôt que rien dans la situation énergétiquement basse pour le dire vite. Des hommes de plus rationnels n’échappent pas à ces situations pourrait-on dire absurdes du point de vue de ce que tout un chacun sait (non, les miracles n’existent pas, les souhaits ne se réalisent pas d’un claquement de doigts – heureusement !), lorsqu’ils ont recours aux pratiques des plus imaginatives.

         L’alchimie, la magie, les rites au cœur des arts expérimentaux. S’inspirant du courant surréaliste, Maya Deren, Harry Smith, Jean Rouch ; les cinéastes et artistes visionnaires, nombre d’entre eux ont cherché à explorer en quoi consiste la magie, une transe, l’hypnose, la voyance et la restitution de sa force par l’art, le film, la poésie… La ciné transe. L’art transe. La beat poésie.

Visite de l’atelier

Via Attri, rues étroites et sombres du centre de Naples. On se croirait au Moyen Age. Dès qu’on met les pieds au cœur de la ville, le dépaysement est d’ores et déjà là. Les portes d’entrée des palazzos sont démesurément grandes comme si leur fonction première, faire entrer un carrosse, avait été perdue et qu’il ne restait que ces portes collées aux étroites rues de la ville.

         J’arrive chez Giuseppe Zevola. Un monsieur imposant, me paraissant sorti tout droit de la Renaissance, cheveux noirs, barbe, pantalon blanc, chemise noire entrouverte, un détail que j’interprète comme étant le signe d’un tempérament de séducteur italien, m’ouvre la porte. Il me fait rentrer dans sa cuisine, me propose un café. Je suis tout animée encore, joyeuse, heureuse d’avoir enfin pu poser mes pieds dans cette ville remplie de soleil comme j’ai pu m’en apercevoir depuis la fenêtre d’un bus qui m’a amenée au centre. Je sors mon appareil photo et lui explique que je filme notre rencontre.

         Giuseppe me propose d’aller visiter sa galerie-appartement. J’avais vu déjà une partie de cette galerie en photos sur internet. Il me dit d’ouvrir la porte et je me mets à « angoisser », comme si un squelette allait me tomber sur la tête après l’ouverture. En effet, au-dessus de celle-ci, une affiche faisait référence au roman de Jules Verne « Voyage au centre de la Terre ». J’ai découvert plus tard, en analysant plus attentivement mes vidéos, qu’il s’agissait de l’affiche d’un film sorti en 1959, Journey to the Center of the Earth, réalisé par Henry Levin, le film adapté du roman du même nom. Voilà, cette affiche m’annonce où je vais me rendre, dans quel genre de voyage. Ni plus ni moins qu’au centre de la terre ! Comme s’il ressentait ma crainte, Giuseppe m’invite à ouvrir la porte par moi-même. D’accomplir donc de moi-même le choix de réaliser ce voyage. J’ouvre la porte et je regarde ce qui se présente à moi. L’étrange. Je ne me sens pas tout à fait dans le monde fabuleux à la Jules Verne, un monde pour mi-adolescents, mi-adultes, mais bel et bien dans un univers hermétique, dantesque. L’ouvrage Il Bosco Sacro, avec la tête d’un ogre, la bouche grande ouverte et les yeux énormes, est posé sur la commode à l’entrée. J’apprends par mon enquête plus tardive que cet ogre sur lequel figure l’inscription « Toute pensée s’envole » (Ogni pensiero vola) est appelé la Porte des enfers (faisant référence à l’Enfer de la Divine Comédie de Dante). Une œuvre d’art en polonais, un portrait surréaliste de la tête d’un homme avec une plume dans la bouche, forme et couleurs d’une abeille.

         La porte entrouverte donne sur un salon, la pièce principale. Des images de Copernic, découpées dans un carton, grandeur nature, se balancent accrochées au plafond. Des gants au couleur jaune, ressemblant à ceux d’un réparateur de toits, ont été suspendus sur des miroirs anciens, dorés, comme s’ils venaient d’un château, en tout cas trop grands pour la pièce où ils se trouvent. Les deux miroirs se faisant face et dont les pieds ne touchent pas le sol. Un autre miroir accroché à l’envers au plafond, en face d’un divan, posé au milieu de la pièce, me faisant irrésistiblement penser à un divan freudien. Regarde-toi toi-même, pourrait-on résumer cette installation. Car que fait-il celui qui se pose là sur le divan ? Il se voit dans le miroir. Des œuvres d’art surréalistes présentes dans la pièce, que je vois moi comme accrochés sous un œil étonné de Dali. Tout ceci est en train de tourner autour de soi-même, dans un mouvement silencieux, comme si ce silence et ce mouvement ralenti annonçaient quelque explosion violente. Je suis à l’évidence moins dans un monde enchanté d’une Alice aux Pays des Merveilles, comme voudrait bien le faire croire la présence de cet ouvrage sur l’étagère, que dans un monde ésotérique, surréel. Je me balade là avec mon appareil, je fouille, je cherche, je regarde les détails. Je ne vois pas bien sûr dans un premier temps que les miroirs sont suspendus. Je ne vois rien à vrai dire. Je suis trop intimidée.

         J’ouvre au hasard la page de l’ouvrage posé sur l’étagère et je tombe sur l’image d’Alice prête à tomber dans le trou. C’est le chapitre « Down the rabbit hole » (Descente dans le terrier du lapin). On pouvait lire quelque chose sur le bocal de la marmelade d’oranges qu’Alice avait ramassé en tombant, hélas vide. La voilà embêtée, car elle ne sait pas à présent quoi en faire, ne voulant pas le faire tomber de peur qu’il tombe sur la tête de quelqu’un. Elle le repose ainsi sur une étagère en tombant.  J’ai tourné la page sur laquelle on pouvait voir Alice soulevant le rideau d’une petite porte donnant sur un beau jardin. L’inscription sur la page de gauche annonçait :  « Alice knelt down and looked along the passage into the loveliest garden you ever see. ». Cette coïncidence m’a fait rire, tout en me prévenant du piège éventuel et augmentant encore ma prudence afin de ne pas tomber dans le terrier du lapin ! Alice se disait, je tombe, comme cela va être merveilleux quand je vais rentrer chez moi et lorsque je vais tomber des escaliers, je deviendrai désormais très courageuse. Drôle de consolation quand on y pense. Partir à l’inconnu, mais dans le cadre fabulé de la fiction. Alice n’a pas peur, car elle sait que quoi qu’il puisse lui arriver, ce ne sera que le produit de son imagination. Elle se fait peur à elle-même, se raconte des histoires pour pallier l’ennui de sa situation. Elle préfère encore sa propre fabulation, où les événements et les personnages improbables arrivent un à un dans sa vie, que le monde des poupées pour les petites filles. C’est beaucoup plus intéressant. Alice devient exploratrice d’un monde imaginaire, duquel il est toujours possible de revenir. Elle part à l’inconnu sans savoir ce qui lui arrive, mais elle est maîtresse de ses aventures. Enfin, aidée par Lewis Carroll.

         A côté d’Alice aux pays des merveilles, un cœur en bronze ancré dans un récipient en pierre, ressemblant à un petit baptistère à eau bénite que l’on retrouve à l’entrée des églises. En dessous un bocal en verre rempli d’une poudre blanche me fait penser tantôt à de la drogue, tantôt à de la poudre d’os. Mais c’était peut-être juste de la farine ! Ou toute autre poudre, symbole de la magie blanche. Une rose séchée couronnait l’ensemble des objets posés sur l’étagère. Entre le cœur et le livre d’Alice un très beau dessin figuratif d’une femme ? à la Matisse, ou à la Picasso, l’ensemble suggérant quelque chose comme un attrape-cœur. Je relus ensuite le passage d’Alice qui tombe dans le terrier d’un lapin. Celui-ci m’a fait penser à un autre aspect de l’art de Giuseppe. Alice, dans un univers dantesque dans lequel elle rencontrerait un paradis perdu, à la rencontre d’un diable. Une autre version du serpent et de la tentation au péché ? On peut lire par exemple dans le chapitre quelque peu psychédélique d’« Alice sous terre » :

« Alice, une minute durant, resta à regarder le champignon, puis elle le cueillit et soigneusement le brisa en deux, prenant d’une main la queue et, de l’autre, le chapeau. « Quel est donc l’effet produit par la queue », se demanda-t-elle en grignotant un petit morceau ; à l’instant suivant, elle ressentait, sous le menton, un choc violent : il venait de heurter son pied ! Elle fut passablement effrayée par ce changement soudain, mais comme elle ne continuait pas de grignoter et n’avait pas laissé le chapeau du champignon, elle ne perdit pas espoir. Son menton était si étroitement pressé contre son pied qu’elle n’avait guère de place pour ouvrir la bouche ; mais elle finit par y réussir et parvint à avaler un fragment du chapeau du champignon. « Allons ! Ma tête est enfin dégagée ! dit Alice en montrant tous les signes extérieurs d’une joie qui se changea en effroi, l’instant d’après, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle ne trouvait nulle part ses épaules : tout ce qu’elle pouvait voir, en abaissant son regard en direction du sol, c’était un cou d’une longueur démesurée, qui comme un pédoncule géant, semblait sortir d’un océan de verts feuillages qui s’étendaient bien loin au-dessous d’elle. Toute cette verdure, qu’est-ce que cela peut bien être ? se demanda Alice (…) Puis elle essaya d’abaisser sa tête jusqu’à ses mains, et elle fut ravie de constater que son cou pouvait aisément se tordre dans n’importe quel sens, tel un serpent. »

Je passe la rencontre d’Alice avec le pigeon qui s’est fait ainsi prendre au piège du visage de la petite fille qu’il prenait pour le serpent et qui le faisait souffrir. Le paradis perdu ou le Kama sutra version anglaise de la fin de siècle ? Un rapport quelque peu pervers entre un écrivain et une petite fille, mais plus si petite que ça : « JE… je suis une petite fille » répondit sans grande conviction Alice, se rappelant toutes les métamorphoses qu’elle avait, ce jour-là, subies »[v]

         Tel un alchimiste d’anciens temps, Giuseppe adoptait la voie occulte, ésotérique, illusionniste pour mettre en scène de manière suggestive, allusive, le sens poétique de son art de la transformation (de l’être ? de l’âme ?) où les techniques de la séduction mélangeaient l’effroi à l’émerveillement. C’est ainsi du moins que le je ressentais au moment de cette première rencontre.

« La magie » de la poésie (et de l’expérience, quand elle est riche, possède une qualité poétique) est précisément un sens qui se révèle dans l’ancien du fait qu’il est présenté à travers le nouveau ».[vi]

         Mais, qu’y avait-il donc de si angoissant dans cet espace-exposition et qui m’empêchait d’en rire ? Giuseppe m’a invité à poursuivre la visite. Nous sommes entrés dans la pièce suivante. Lumière sombre. Des livres, des planches en aluminium, des peintures florales sur le plafond et des objets exposés dans des sortes d’alcôves faiblement éclairées augmentèrent ma première sensation. Les bougies, les crucifixions, des reliquaires, l’ecce homo et une version moderne quasi folklorique de la danse macabre. Un requin en bois, la référence au Moby Dick, au monstre du Sacre Bosco. La référence en tout cas au voyage, au monde marin. Dans cette pièce-là résidait un vidéoprojecteur et Giuseppe m’a montré deux de ses films. Il a projeté le premier sur les planches d’aluminium gravées accrochées sur le mur de l’appartement, des planches couleur bleu-gris avec des figures géométriques, symbolisant les cinq commandements. Le film montrait une séance de spiritisme réalisée à l’aide de l’image d’une poupée entourée d’animaux exotiques : un singe, un panda, des perroquets. Une sorte de tour de magie de voyage, façon surréaliste. Des flacons sur lesquels on plaçait une main en bois, étaient successivement posés, retirés et reposés sur l’image de la poupée, les mains imitant des mouvements d’un prestidigitateur. La poupée portant un chapeau avec une inscription « TV » n’était-elle pas cette poupée du monde du spectacle sur laquelle Giuseppe cherchait à réaliser LA transformation magique ? Par la projection sur ses « Cinq Commandements » ne cherchait-il pas à la faire passer d’un monde (de la consommation) à un monde autre ? En me montrant ce film-là, m’identifiait-il à cette poupée, une parmi tant d’autres, à transformer ? Me prenant pour la médiatrice surréaliste, façon Dali, il ne me restait qu’à découvrir ce que l’œuvre des commandements proposait. Quels étaient précisément les Cinq Commandements qui allaient accomplir cette transformation. Mais lors de cette première rencontre, je n’ai eu le droit qu’à la découverte seulement du premier commandement : vai per dove non vai. Ce que j’ai bien aimé, puisque à l’évidence c’était ce que j’étais en train de faire.

         Le deuxième film représentait une sorte de lune, soleil, planète que j’ai filmée projetée sur une table de travail sur laquelle s’étalait une autre planche d’aluminium, repliée de manière à constituer un écran. Guiseppe faisait projeter sur elle un dessin que j’ai pris tout d’abord pour un décor de théâtre ancien, baroque ? mais qui représentait probablement le décor d’un château. Devant cette image se trouvait une bougie allumée. Je filmais la scène à travers une loupe que Giuseppe avait disposée devant moi. Cette bougie allumée tournant sur elle-même. Elle s’est éteinte brusquement et j’ai vu apparaître sur le socle la tête d’un personnage angélique. La métaphore de la mort, de la transformation. Le passage d’un état à l’autre. Le passage de la vie (le feu) vers la mort (la fumée). Le théâtre de transformation continuait. Je ne comprenais que très intuitivement la gravité de l’enseignement auquel j’étais en train d’assister. Le rappel là encore très chrétien que la richesse, qu’elle soit celle d’une châtelaine ou de quelqu’un d’autre, n’échappe pas au passage du temps, n’échappe pas à la mort ? Comme si la performance de la transformation poursuivait cette même idée de la continuité entre la vie et la mort[vii].

Giordano Bruno, De la magie

Ce coup de bougie qui vient de s’éteindre, accompagnée d’un souffle que venait ponctuer la musique sortant de la vidéo qui se déroulait à l’ordinateur. La mort n’est rien d’autre qu’une dissolution, écrivait Giordano Bruno dans De la magie, un penseur dont Giuseppe se sentait proche. La transformation d’une chose en une autre, il n’y a pas de raison d’en avoir peur, me rassurais-je encore et encore. Giordano Bruno croyait en l’unité spirituelle du monde, dans lequel rien ne se perd :

« Certains esprits habitent des corps humains, d’autres le corps d’autres êtres vivants, plantes, pierres, minéraux ; en somme il n’est rien qui soit privé d’esprit, d’intelligence – et nulle part l’esprit ne s’est réservé un séjour éternel qui lui serait dévolu ; la matière flotte de l’un à l’autre esprit, de l’une à l’autre nature ou composition, et l’esprit flotte d’une matière à l’autre ; il y a altération, mutation, passion et enfin corruption, c’est-à-dire séparation de certaines parties et composition avec d’autres. La mort n’est rien d’autre que dissolution ; Aussi aucun esprit, aucun corps ne disparaît-il : ce n’est qu’une mutation continue des combinaisons. Selon les diverses actualisations qui émanent de la diversité des combinaisons, il existe diverses amitiés, sympathies, et haines. Qu’il faut comprendre comme des réactions exercées par le corps. On l’a dit, toutes choses désirent persévérer dans leur être présent, cependant que, d’un autre état, qui serait nouveau, elles ne savent rien ni ne peuvent rien décider ; c’est pourquoi il existe réciproquement un lien général d’amour de l’âme envers son propre corps et, à sa manière, de ce corps envers son âme. De là vient, née, de la diversité des liens qui enchaînent les esprits comme les corps : c’est ce dont il faudra traiter après avoir donné des précisions sur l’analogie qui existe entre les esprits et les composés » [viii]

         Après cette seconde performance, Giuseppe me demande si je vais bien et me demande d’arrêter de filmer un moment. Pourquoi me demande-t-il ça ? Qu’est-il est censé m’arriver ? Ma pensée spontanée à la vue de cette bougie qui s’éteint sur un décor de château-théâtre est que cette installation m’enchante plutôt qu’elle ne m’effraye. Un souffle sur une bougie, et me voilà devenue quelqu’un d’autre ?. Je pense princesse, fable, et non pas mort.

         Nous poursuivons la visite de la maison. La chambre d’amis me fait penser à une cellule de moine du genre de celles que l’on retrouve au Couvent Saint Marc à Florence par exemple. Celle de Giordano Bruno donc… Brûlé vif sans avoir renié ses idées. Je n’ai appris que plus tard que Giuseppe était un fin connaisseur de ses œuvres. L’alchimiste, le savant, le réformateur. Nous sommes revenus vers la pièce principale. Giuseppe s’est assis face au mur, il me regardait explorer la pièce, puis m’a demandé de m’asseoir. Je me suis assise en face de lui. Je cherchais à comprendre la signification de tout ça, de tout ce « désordre ». J’avais en effet l’impression de n’avoir rien compris à ce que je voyais. Ni à ce que Giuseppe faisait, ni à ce qu’il voulait me montrer. Je regardais tout autour de moi et aucun signe particulier ne venait à mon secours. Tout était de l’ordre des symboles. J’étais bel et bien en train de faire une expérience ésotérique, m’a-t-il semblé.

         Comme s’il avait senti ma perplexité, Giuseppe s’est saisi de ma caméra, l’a tournée vers moi et m’a demandé comment je me sentais dans cette pièce. Je le regardais en souriant, je regardais le fauteuil vert au milieu de la pièce, puis le plafond, en me demandant si je pourrais dormir là, puis j’ai regardé la barre à roue d’un bateau accrochée au plafond et je me disais, non je vais avoir une crise d’angoisse si je reste là la nuit. Cette roue, va savoir pourquoi, me faisait penser à un instrument de torture. « Si quelqu’un dort là et elle se détache »… « Détacher signifie tomber ? », me demandait Giuseppe, « c’est peu probable », a-t-il dit. Je regardais le crochet sur lequel était fixée la roue et j’ai dit « oui, en effet, mais c’est possible, s’il y a un tremblement de terre ». J’envisageais le pire.

G : Et vous êtes à l’aise dans cette chambre ?

B : Tss, (je regardais à nouveau cette roue et cet espace), je suis, (j’hésitais), je suis curieuse, je suis hee, j’ai pensé avoir eu plus peur que je que je l’ai, mais bon, (je le regardais en souriant).

G : Je n’ai pas compris, pouvez-vous répéter.

B : (J’ai haussé le ton de ma voix, j’ai crié presque) Au départ je me suis dit que oui, y a des objets qui pourraient m’angoisser, mais je ne comprends pas (je le regarde), y a des choses, je ne comprends pas, c’est suffisamment incompréhensible pour que je n’ai pas peur

G : Ahh, dégoissée qu’est ce que cela signifie (je le regarde en affichant mon incompréhension)

B : Dégoissée ? (demandais-je )

G : (je ne comprends toujours pas) Vous avez dit

B : Angoissée ?

G : Angoissée qu’est-ce que cela signifie ?

B : Angoissé ? ehh qu’on a pa-, qu’on a peur comme des enfants oui (je souris et le regarde)

Comme aurait pu avoir (je tourne mes mains, je le regarde avec un regard de petite fille)

G : Alors c’est-à-dire que vous avez peur quand vous connaissez les choses ?

B : Probablement oui (je confirme par un mouvement de tête) il faut qu’il y ait une habitude de pensée pour avoir peur

G : Mhm mhm 

B : Oui (je le regarde) alors le désordre finalement on est trop inconscient

G : Oui oui

B : Puisqu’on connaît pas

G : Hum

B : Donc du coup c’est …

G : Merci de votre information

B : (je ris)

J’ai conclu cette visite-performance par un apprentissage. Le désordre, la perte de repères, sont des traits de l’immersion, de l’aventure que seule l’expérience permet d’appréhender. Les vertus de l’ignorance. Parfois, souvent, il vaut mieux ne pas savoir. Le monde de l’horreur. L’enfer de Dante. En quelques heures, j’ai accompli un réel voyage dans le temps et dans l’espace, un voyage cosmique, tout en restant au cœur de Naples. J’ai donc découvert que la peur vient de la connaissance des choses. Si je ne sais pas, je n’ai pas peur. Quelque chose de bien paradoxal était déployée tout autour dans cette galerie-appartement, dans chacune de ces œuvres hermétiques, indécidables, qui ne se laissait pas catégoriser. La vertu de l’ignorance. J’ai pensé : il vaut mieux ne pas savoir, sinon on ne s’engagerait pas à l’avance dans l’action et la découverte n’aurait pas pu y avoir lieu, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Gagarine ne partiraient pas à l’aventure ou encore « il vaut mieux de s’arrêter de chercher à temps » car sinon le savoir pourrait devenir dangereux, insupportable, pour soi, pour les autres. Le cas de la bombe atomique. Outre son lien avec l’ignorance, le désordre possèderait une valeur immersive. Un voyageur pris dans la masse des formes, des sons et des couleurs inconnus, des gens venant de toutes parts, délaisse probablement plus facilement son comportement habituel en se laissant emporter par le flux d’événements qui l’entourent. L’action devient plus instinctive, plus sentie que réfléchie, le corps s’ouvre pour ainsi dire à de nouvelles rencontres, de nouvelles possibilités d’action. La transformation des formes convenues, l’inventivité du langage, plus proche, en un sens, du nouveau roman que d’un récit linéaire. Le désordre. Une sensation proche de celle que j’ai eue tout récemment à la lecture d’Ulysse de James Joyce. J’ouvrais le livre au hasard et je tentais d’en saisir le style à travers quelques fragments, mais leur signification s’échappait aussitôt, de sorte que je ne pouvais me rappeler rien de précis, la lecture me mettant dans un état d’amnésie. J’avais l’impression de lire quelque chose, et de l’oublier aussitôt.

         L’appartement de Giuseppe me faisant davantage penser à un théâtre qu’à une galerie d’art ou à un appartement que l’on habitait. Il était un peu tout ça en même temps. Les décors se transformaient en lien avec les visiteurs. Giuseppe veillait à sa mise en scène adéquate, à chaque fois différente. Quelque chose dans mon attitude l’a angoissé à son tour. En tout cas, il a dit qu’il avait déjà un visiteur, je ne pouvais pas dormir chez lui. Le diable lui-même aurait-il peur de cette âme, trop bonne ou trop mauvaise, qui s’est sentie angoissée dans cet espace ? On ne le saura pas. Giuseppe m’a aidé à trouver un hôtel situé pas loin de chez lui, un hôtel qui se nommait, (ah quand j’y pense, les connexions et les esprits des lieux!), Diamora dei Giganti. Un signe du destin ?

La visite de Naples

Le monde souterrain de Naples. Il existait vraiment. Je découvrais Naples, un gruyère avec les catacombes, les souterrains, les ruines gréco-romaines et bien d’autres choses mystérieuses… J’ai suivi un groupe de touristes et je suis rentrée, sans payer, dans Napolitana Souterena. Des couloirs creusés dans la terre, des lacs souterrains. Sortant de là, un autre monde : la visite du musée de la chapelle San Severo, un prince de la famille Sangro, Raimondo di Sangro, militaire, inventeur, anatomiste, écrivain, ayant ajouté à la chapelle des éléments maçonniques, ayant vécu là, et expérimentant en secret, au XVIIIe. Occultiste versé dans l’alchimie et la franc maçonnerie. La chapelle possède des œuvres étonnantes, dont l’une des plus admirées, la sculpture de Christ voilé de Giuseppe Sanmartino dont on dirait un corps d’homme véritable couvert d’un voile en marbre. Une autre, la sculpture d’Antonio Corradini de 1752, La Pudeur, placée sur un piédestal, avec, il faut dire les choses comme elles sont, des seins bandants couverts de drapés voilés du marbre, comme la sculpture du Christ, d’une incroyable finesse, faisant penser à la fixation d’un corps vivant. Les seins dont les bouts pointaient, tels des pics du Mont Everest, vers le regard intimidé d’un spectateur étonnait d’autant d’érotisme dans une chapelle, face à l’extase manifeste sur le visage de la Pudeur, à peine voilé. De plus, étant contraint de les contempler d’en bas, le visiteur tombe ainsi nez à nez avec les bouts de seins exposés. Toutefois, s’il s’agit d’un état extatique, il serait plutôt d’ordre spirituel, c’est un moment convulsif dirait des historiens d’art religieux. Quel titre cette Prudence néanmoins !

         Une autre curiosité. Au sous-sol de la chapelle, un mystère : deux corps du XVIIIe, des machines anatomiques humaines, avec des vaisseaux sanguins très bien conservés sur des squelettes, d’un homme et d’une femme enceinte, comme les rondeurs sanguines l’indiquaient, sans que l’on sache (scientifiquement parlant) comment ce phénomène de conservation a été rendu possible. Le cyanure, paraît-il, peut figer les vaisseaux sanguins dans cet état. Brr. Toutefois, les analyses plus récentes ont montré le caractère artificiel des vaisseaux[ix]. L’employé de l’hôtel où je me trouvais me disait qu’il dormait dans cette chapelle. Comment pouvait-il ? Toute demeure du centre de Naples dégage, paraît-il, une ambiance particulière. Des esprits différents les habitent. Les habitants sont très attentifs à des sensations qu’un visiteur peut en avoir, il ne faut pas rester dans une maison dans laquelle on ne se sent pas bien sous peine de perturber son écosystème. J’étais dans une chambre avec un quart de fenêtre dans laquelle j’avais peur d’étouffer. J’ouvrais la porte la nuit, mais à nouveau, j’avais peur que quelqu’un entre dans ma chambre… Je n’arrivais pas à y dormir. En comprenant mes craintes, le propriétaire de l’hôtel m’a mis heureusement dans une chambre royale pour la dernière nuit, avec une grande fenêtre. Faut-il en déduire que seulement les rois avaient-ils le droit à des grandes fenêtres ?

         Naples des antiquaires, des châteaux, des cafés, des glaces et des pizzas délicieuses, de la piazza Bellini avec le rassemblement de jeunes zonant là à longueur de soirée et des cafés au milieu des orangers. Ma place préférée. Naples des gamins en mobylettes. Naples tagué, politisé parmi les saintes Maries et les Jésus à chaque coin de rue. Naples des mariages, des anniversaires, des fanfares et des fêtes religieuses. D’église en église, les images du Christ crucifié, ensanglanté, des archétypes de la souffrance : la religion chrétienne rappelant à tout instant les tortures infligées par des hommes à un autre homme, Jésus-Christ, figure exemplaire de l’horreur humaine. L’église baroque… puis l’église baroque… San Domenico Maggiore, La flagellation du Christ de Caravaggio puis musée de Capodimonte avec (eh oui encore) des crucifixions, San Sebastien de Maria Pretti, enchaîné, troué des flèches …

         Les séquelles des guerres. La cruauté des hommes se répétant, Hermann Nitsch museum[x] couronnait ma visite par des images pleines de sang desséché, post-orgiastiques, comme en contraste avec tout ce déballage de l’horreur que l’on appelle l’art religieux sacrificiel. J’ai appris que Giuseppe était l’assistant de Nitsch. Je me demandais quelle était sa fonction … Je crois que je préfère encore les annonciations et les transfigurations dans tout ça. La vue rendue aux aveugles, l’eau transformée en vin, l’évaporation post mortuaire du corps …

         Je me suis arrêtée là, épuisée, sur la terrasse de l’ancienne maison de Giuseppe transformée en musée de Nitsch. En face, le Vésuve, une vue splendide et moi en pleurs, ne sachant pas vraiment pourquoi. La nausée me venait à la vue des images des boyaux et des corps ensanglantés, du sang liturgique séché, des seringues exposées sous des rangements en verre, et aseptisées et celles, sales et usagées, que j’ai vues dans les rues à côté. Deux grandes armoires contenant des flacons avec des poudres colorées me faisaient penser à une pharmacie du XIXe siècle. Je regardais la beauté de la baie devant moi sur la terrasse du musée, envahie par la tristesse. Le théâtre de Nitsch : un exorcisme ? Comme dans le théâtre de la cruauté d’Artaud dont le théâtre orgiastique de H. Nitsch tirait en partie sa source. En effaçant la distance due à la disposition scénique du théâtre classique, on chercherait à « fournir au spectateur des précipités véridiques de rêves, où son goût du crime, ses obsessions érotiques, sa sauvagerie, ses chimères, son sens utopique de la vie et des choses, son cannibalisme même… » [xi]

         Je suis partie de là à Herculanum où une autre forme d’horreur se faisait « sentir » : les corps humains cristallisés dans la lave du Vésuve. Encore. Je suis repartie à Ischia, quel contraste ! J’ai pu prendre un bain de soleil aux sources d’eaux guérisseuses dont les tuyaux à jets d’eau étaient laissés à disposition des visiteurs. J’ai vite compris ce que voulaient dire les sourires des personnes âgées vissés littéralement aux tuyaux. Le massage qui m’a conduit droit dans un restaurant à vue splendide, manger des sardines crues que le cuisinier offrait aux mouettes. Les mouettes venant vers lui comme dressées à une heure précise. Me prends-il pour une mouette ? Une ambiance sexuée, solaire. Je me sentais transportée en Grèce dont Ischia gardait de belles traces.

         Retour à Naples, la deuxième rencontre avec Giuseppe : si différente de la première. Il était cette fois-ci habillé en blanc, l’air non plus diablesque, il s’est transformait en gentilhomme. Nous devions aller écouter de la musique chez quelqu’un, mais le concert n’a finalement pas eu lieu, alors nous sommes allés au café, sur la piazza Dante. Giuseppe a commenté ma manière de filmer, qu’il jugeait un peu trop intrusive. Il a dit, quelque chose du genre « je vous ai laissé filmer, c’est parce que c’est moi, mais. » Il me parlait de ses parents. De son père banquier et de sa mère paysanne, devenue artiste, à qui son père avait trouvé un travail à la banque, alors qu’elle ne savait même pas lire. Son père savait cacher ça devant les autres employés. Evidemment la mère de Giuseppe était très belle et son père en était amoureux. Giuseppe se rappelait des soirées de repas familiaux et des détails, tel celui d’une cuillère en argent que son père aimait avoir près de lui à tous les repas. La vie familiale, n’est ce pas de ce genre de détails insignifiant que nous nous souvenons de plus après la perte de nos proches ? Lorsqu’il me raconta cela, il a été saisi de frayeur. Nous nous sommes assis sur un banc en observant les enfants en train de jouer. C’est, disait-il, grâce au côté artistique de sa mère qu’il a pu devenir artiste-voyageur. Il a vendu la maison héritée de son père et est parti en voyage sur un vieux voilier en bois à trois mâts, Halloween. Trois ans sur son bateau. Il a voulu faire le tour du monde. Il plaisantait : « j’ai voulu faire le tour du monde et j’ai fait le tour de moi-même ».

         Le père banquier, la mère artiste. C’est ainsi que je m’expliquais la source de son travail dans les archives de la banque de Naples, puis l’art de la performance, l’actionnisme viennois, auprès de H. Nitsch, et l’art de plus en plus personnel, inspiré de l’hermétisme. C’est comme si Giuseppe avait besoin non pas de rejeter la tradition et la culture napolitaines, mais de se les réapproprier sous une nouvelle forme, bien que tout aussi expressive. Il m’a montré son recueil de poésies dont une moitié était consacrée à sa mère et l’autre à son père. Sa mère lui disait « vai » et son père « réfléchis avant ». Une belle contradiction !

L’exotisme napolitain

Quelques mois ont passé. J’ai entraperçu Giuseppe à Paris, lors de la projection du film Free Radicals de Pip Chodorov, puis à Beaubourg lors de la rétrospective des films de Jonas Mekas. Ensuite, plus longuement, lors de mon second séjour à Naples, lorsque Nathalie Heidsieck de Saint Phalle m’a proposé de venir chez elle, travailler sur le toit ovale de son appartement mes livres-films. Un couple, une modèle/artiste et un photographe/écrivain, spécialiste de la danse et directeur du magasin Prussian Bleu, logeaient dans l’appartement de l’association, le Purgatoire. Ils étaient amoureux et sympathiques, je leur ai donc proposé de venir avec moi visiter l’appartement de Giuseppe qui revenait de Lituanie. Quel changement dans ce même espace ! Les planches-gravures avant bleu-gris métallique sont devenues exotiques : le vert criard, le rose, le jaune, des couleurs lumineuses et un bouddha est apparu sur une étagère en remplacement d’Alice. D’autres œuvres, toujours dans le style surréaliste, étaient disposées sur le mur, un petit bureau et une table à manger sont apparus dans la pièce. Tout était ensoleillé, différent. Et Giuseppe avait l’air très différent lui aussi. Épanoui. Il travaillait. Les planches gravures faisaient référence au plancton et au bateau « Tara » sur lequel il a pu se rendre[xii]. Lal et sa femme, un couple sri-lankais, était accueilli par Giuseppe, qui leur offrait le logement, en échange de leurs services. Lal habillé en serviteur, une blouse blanche venait m’apporter un verre de vin sur un plateau. Demina et Guillaume découvraient l’appartement de Giuseppe. Demina, pensais-je, pourrait sans problème jouer le rôle d’Alice aux Pays des Merveilles. Quelque chose d’enfantin ressortait de son visage.

         Un vrai coup de théâtre : Giuseppe avait mis une sorte de longue toge dont on ne savait pas si elle lui servait à la réalisation des exercices alchimiques, de la magie ou de chemise de nuit. Avec des lumières chaudes, la pièce brillait du fait des reflets renvoyés par les gravures en aluminium bondé, aux couleurs vives, presque criardes, renvoyant vers l’exotisme indonésien éclairant d’une nouvelle façon les symboles de l’hermétisme de la Renaissance Italienne. A la fenêtre, un rideau avec le dessin d’une grande échelle rentrant dans les nuages. Giuseppe voulait-il gravir cette échelle afin d’accéder à la sagesse divine ? On reconnaissait dans les gravures, les symboles géométriques de la connaissance symbolique hermétique entremêlés dans une végétation luxuriante, des animaux sauvages, les références au voyage (bateau, univers marin).

         Giuseppe est allé chercher son ouvrage « Piaceri di Noia. Quatro secoli di scarabocchi nel Archivio Storico del Banco di Napoli » portant sur son travail dans les archives historiques de la Banque de Naples, l’une parmi de plus anciennes banques d’Europe. Il a étudié les dessins produits en marge des chèques par les employés de la banque nommés « journalistes ». En s’ennuyant, les journalistes dessinaient, annotaient et gribouillaient en marge des chèques. Ce que s’attachait à relever l’ouvrage de Giuseppe, préfacé par l’éminent historien d’art et iconographe Ernst Gombrich, venant lui-même effectuer là ses recherches sur des portraits de Dürer. Dans sa préface, l’historien admire la calligraphie soigneuse des gribouilleurs qui s’entrainaient ainsi avant la rédaction du commentaire officiel, ainsi que des caractéristiques humoristiques de certains portraits, visages.

Quelques années après à mon retour à Naples, je découvre que je loge en face des Archives de la banque de Naples là où précisément Giuseppe a passé des nuits entières pour faire ses recherches. Une exposition sonore et vidéo a lieu là en ce moment en mettant en valeur certains dessins, notes, calligraphies que les journalistes laissaient sur la première page de volumes, constituant des gribouillis (gli scarabocchi), essais d’écriture calligraphiée, tests d’encre, de plume…

A ma surprise le chargé des archives connait bien Giuseppe, et il se propose de me faire une visite guidée des lieux. Je découvre ainsi d’énormes manuscrits du XVI-XVII s contenant des près, des comptes avec les descriptions des cas, des procès, des descriptions des situations d’achat, les comptes rendus des peines, des emprisonnements et les mises en liberté, mais également de magnifiques dessins et poèmes, des caricatures, portraits et personnages… On y retrouve de notes sur les prêts pour la peinture par Caravage, ceux de Prince San Severo, … C’est donc à la fois l’histoire des banques, du clergé, de l’art et des situations sociales à travers toutes ces descriptions que l’on apprend. Le musée a mis surtout en valeur des comptes napolitains et italiens. Mais il y en a tant d’autres… Mon guide me propose de découvrir les dessins et calligraphies sur lesquels précisément travaillait Giuseppe.

Outre le travail de découverte de ces annotations et dessins dans des XXX volumes de manuscrits déposés dans les Archives, Giuseppe a eu une idée d’en faire un ouvrage d’art en découpant certains d’entre eux et les accompagnant de poèmes-fragments de journal du travail de recherche réalisé pendant plusieurs années, en les plaçant dans des peintures de paysages oniriques, photographiés, en réalisant des collages de type surréaliste.

         Giuseppe nous racontait sa passion pour la tradition hermétique, son inspiration de l’une de ses œuvres par les images de la Rose Croix figurant dans un ouvrage trouvé dans la Rittman Library à Amsterdam. Il a repris cette image et il a remplacé des symboles rosicruciens par d’autres images placées en miroir. On pouvait y voir Jésus faisant face à Toto « Le comique napolitain » dont il était apparenté par sa mère, ou Freud faisant face au Christ couronné, cloué sur la croix, référence au Caravage. Giuseppe expliquait qu’il souhaitait montrer les interdépendances entre la scénographie psychanalytique et l’art chrétien, constitué comme un espace de dialogue.

         Nous continuions la visite de l’appartement. Giuseppe faisait référence à l’ouvrage de Falconelli Le Mystère des Cathédrales et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du Grand-Œuvre » et à « Les Demeures Philosophales et le Symbolisme hermétique dans ses rapports avec l’art sacré et l’ésotérisme du Grand- Œuvre » dont la pensée a, dit-il, inspiré la symbolique de ses gravures.

L’œuvre des Cinq Commandements

Nous voilà de retour vers son œuvre les « Cinq Commandements » et face à une toute autre performance : L’exposition des planches gravées-œuvres par sri-lanké Lal. D’après je ne sais pas bien quelle règle, Giuseppe avait décidé de séparer les planches exposées par Lal en deux tas. Il était cette fois-ci habillé en son costume diurne : une veste noire en velours, une jaquette bleue…

         Lal soulevait une à une ces planches gravées et les exposait devant nous. Giuseppe lui indiquait ensuite de les reposer à droite, à gauche ou bien de les remettre sur le tas original. Je me suis mise à commenter à voix haute ce que certaines d’entre elles m’inspiraient. Je cherchais à les nommer : dieu, la musique, le pont, l’alchimiste… je ne sais pas bien si cette désignation avait une quelconque influence sur la décision de classement que prenait Giuseppe. Mais certaines planches lui paraissaient immédiatement évidentes à classer, d’autres moins. J’aimais bien la planche découpée sous forme d’armure que Giuseppe a fait essayer à Demina devenue for a while un beau cavalier. Une autre référence à Alice aux Pays des Merveilles.

         Puis, d’un coup, comme s’il en avait assez, il a abandonné Lal avec les planches et s’est mis à nous raconter la construction de son recueil de poèmes en japonais. Divisé en deux parties : mère/père. Comme pour les autres œuvres, là aussi pour le comprendre, il fallait connaître la règle de lecture, car le texte ne correspondait pas à l’image qui se trouvait à côté de lui, mais à celle de la partie opposée du livre.

         A travers cette technique de remplacement ou du jeu avec des concepts ou des symboles issus du champ religieux, ésotérique, se manifeste l’une des manières dont l’art contemporain de Giuseppe s’universalise : en renouant malicieusement avec l’histoire des arts tout en se mettant à distance. Les objets des périodes différentes s’entrecroisaient, s’entrechoquaient, se faisant face ou se prolongeaient. Dans cet espace où tout probablement était intentionnellement disposé, j’avais à nouveau l’impression de trouver un ensemble sans queue ni tête. Je n’arrivais pas en tout cas à en dégager un sens quelconque. On pourrait passer des années d’apprentissage à essayer de comprendre plus en profondeur les références à l’art, la littérature médiévale, contemporaine, qui sont faites à travers les objets s’y trouvant. J’avais l’impression de ne pas avoir de clefs, je devais probablement passer par l’histoire de l’art et de la littérature du Moyen Age, jusqu’à l’art contemporain. Tout s’y mélangeait.

         J’avais de nouveau le sentiment que l’on ne pouvait pas accéder à l’œuvre de Giuseppe par un regard analytique, mais par un travail personnel de réappropriation. C’est bel et bien une idée d’initiation à la sagesse à la Giordano Bruno, laquelle, contrairement à la magie, amène l’apprenti vers la connaissance supérieure par un long cheminement personnel. C’est à lui, pour ainsi dire de trouver son chemin. Ce que précisément tout le pouvoir magique contrecarre. L’apprenti est initié, il acquiert des pouvoirs sur les autres de manière immédiate et sans effort. Par un coup de baguette magique. La transformation du plomb en or peut ainsi se faire en une nuit, certes, il a fallu de longues recherches, but ! Cendrillon devient princesse en mettant sa chaussure de vair, l’homme devient invisible en mettant une cape qui possède cette propriété. Ou bien elle cesse de l’être. Le charme s’interrompt à minuit ! Peu importe, il suffit de connaître la formule magique appropriée ou d’être aidé par le bon sort.

J’ai eu aussi une petite apperception personnelle de tout cet ésotérisme qui se présentait à travers les œuvres, je cherchais à la comprendre et en même temps à conserver mes distances, à la positionner pour ainsi dire dans mon univers à moi. Comme s’il fallait que je me le rappelle à moi-même, tellement le spiritisme napolitain était omniprésent, pour ne pas dire écrasant.

         Naples où l’esprit se promène de maison en maison, où le burlesque et le tragique se croisent, où la pauvreté et la richesse se côtoient, où la modernité et la tradition marchent par les mêmes chemins. Oui, d’accord, entendu, la place de la magie, du miracle, mais aussi le miracle comme performance. Toto, Jésus, Freud, Le Caravage… Il fallait prendre tout cela au second degré, en retrouver la légèreté et l’humour. Petit à petit, en cernant un peu mieux le personnage, les éléments incongrus se détachaient davantage.

         Vai per dove no vai, Va par là où tu n’as pas l’habitude d’aller. Ce commandement ne s’inspirait-il pas d’un aphorisme de San Giovanni de la Croce. Je découvrais la cantique : « il antico spirituale e la Notte oscura dell’anima » : se voiecere quelque no sei, deviandare per dove non vai …

San Giovanni de la Croce écrivait par exemple :

« Portez-vous toujours de toutes vos forces à faire les choses, non pas les plus faciles, mais les plus difficiles ; non pas les plus douces, mais les plus amères ; non pas les plus élevées ni les plus précieuses, mais les plus basses et les plus méprisables ; non pas à désirer quelque chose, mais à ne rien vouloir du tout. »

J’aime quant à moi le poème de T.S. Eliot qui s’en inspire et qui fait référence à cette même idée :

« In order to arrive there, to arrive where you are, to get from where you are not, you must go by a way wherein there is no ecstasy. In order to arrive at what you do not know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of dispossession. In order to arrive at what you are not you must go through the way in which you are not. And what you do not know is the only thing you know and what you own is what you do not own and where you are is where you are not. »  

Il y a dans ce poème quelque chose de la sagesse, quelque chose qui porte sur le flux permanent des choses dans le monde, sur la transition inévitable entre les états de vie et de mort, de l’avoir et du manque, de la présence et de l’absence… Du mouvement permanent des choses dans le monde auquel j’ai pensé lors de la première visite chez Giuseppe – la bougie qui s’éteint. Pourquoi en effet s’inquiéter lorsque l’on sait que tout est impermanent. La danse macabre ou la roue de la fortune sont là pour nous le rappeler.

         Mais ces idées pleines de sagesse me paraissaient quelque peu impossibles à envisager. Comment en effet pratiquer ce qui invite à la renonciation, nous rappelant que plus on s’accroche aux choses, plus on les perd. Dans mon sens matériel des choses, ces mots, vraiment je ne savais pas quoi en faire. Ça veut dire quoi ne pas désirer, renoncer, s’abandonner ? Il doit bel et bien y avoir une réponse, puisqu’autant de personnes en parlent et les pratiquent. Je comprenais ces idées sans les comprendre, je n’arrivais pas, malgré tout mon bon vouloir à me mettre dans un état de non-désir, de non-vouloir…). N’est-ce pas paradoxal de vouloir ne point vouloir ? Le vouloir n’est-il pas, au contraire, vie ? Je me sentais frustrée. Non seulement ce que je désirais m’échappait, mais de plus, je n’arrivais pas à m’en dépêtrer, à arrêter de le vouloir. L’amour, l’amour, l’amour… J’avais comme un pressentiment que quelque chose est erronée dans ma manière d’envisager tous ces mots. Mais quoi ?

Je réfléchis à ces beaux aphorismes formulés par un moine du fin fond de sa cellule. Ils me paraissent tristes, je sais que la noble attitude à laquelle ils invitent est hors de ma portée. Et, me dis-je, avec un grand regret : Ce ne sont que des métaphores. On ne peut pas s’arrêter de désirer, de vouloir, d’espérer. Atteindre l’état de non-vouloir, c’est atteindre la mort. Je me révoltais. Pourquoi l’avoir écrit ? Ce n’est pas comme ça que les hommes fonctionnent. Ils fonctionnent à l’envers. A l’envers. A l’envers ? Ce serait quoi à l’envers, comment non pas chercher à se perdre, comme le préconise la pensée chrétienne, mais se retrouver pleinement dans le présent. Je reprends le poème d’Eliot et je cherche à en inverser les mots :

« In order to arrive here, to arrive where you are not, to get from where you are, you must go by a way wherein there is ecstasy. In order to arrive at what you know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of possession. In order to arrive at what you are you must go through the way in which you are. And what you know is the only thing you don’t know and what you do not own is what you own and where you are not is where you are. » (moi, Eliot à l’envers, hahaha).

Si au moins ça me faisait inventer des choses. C’est encore ça qui est bien : « The miracle is, in a sense, interior. It is the doer who is changed by the ritual, and for him, therefore the world changes accordingly. It is this subjective function of ritual which is perhaps even more important than its objective functions (…) » – écrivait dans Miracle & performance, Maya Deren [xiii].

Je retiens quant à moi celui-ci « Qui ne sait se perdre aux sens, aux créatures et à soi-même, ne se trouve jamais »[xiv]. Se perdre dans l’amour, se perdre dans les bras de quelqu’un, se perdre devant un paysage, oui, ça je le comprenais.


[i] Wittgenstein, De l’incertitude, (note),

[ii] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »

[iii] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »

[iv] A Mahabalipuram des temples au bord des plages ressemblent à des simples rochers, or, comme le montre joliment Praveen Moham dans ses vidéos, ils ont été taillés, sinon apportés ici de manière intentionnelle. Des versions provisoires, « miniatures », sculptés des temples principaux,  (Lion, …) placés un peu plus dans des terres. C’est à croire aux pratiques de championnat de sculptures, dont la région continue à garder ses traces.

[v] Lewis Caroll, Alice aux pays des merveilles, (p.).

[vi] John Dewey, p.327

[vii] DAILY ACTIONS  (AZIONI QUOTIDIANE)  de Giuseppe Zevola. vidéo numérique. ITALIE 2008. 25 min. Short videos shot in Naples in my home studio with Lucio lo Gatto who composed the music. Recurring iconographic sources consist of: objects taken around the house, instruments of measurement and lighting, elements such as tap water, fire in the kitchen stove, air blowers, the unexpected visit of a friend, the occasion of a lunar eclipse, and often a small incident wihch, like a « deus ex machina, » reverses the situation. To sum up the series as a whole, maybe: Imaginative Fantasy and Prepared Chaos. Azione 000 durata 1’22 »

/Azione 002 durata 1’50 » /Azione 003 durata 3’19 » /Azione 004 durata 3’12 » /Azione 007 durata 2’45 » /Azione 009 durata 2’39 » / Azione 011 durata 5’33 » /Azione 012 durata 2’01 » / Azione 013 durata 0’51 » / Azione 014

durata 2’32 »

[viii] Giordano Bruno, [2000], p.54

[ix] Lucia Dacome and Renata Peters, FABRICATING THE BODY: THE ANATOMICAL MACHINES OF THE PRINCE OF

SANSEVERO, http://resources.culturalheritage.org/wp-content/uploads/sites/8/2015/02/osg014-10.pdf

[x] http://www.museonitsch.org

[xi] Antonin Artaud, p.141

[xii] Tara bateau scientifique destiné à la recherche et à la défense de l’environnement : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tara_(go%C3%A9lette) ; https://oceans.taraexpeditions.org/taraparis/

[xiii] Maya Deren, Divine Horsmen, Documentexte, McPherson et Compagny, 1983, p.189 (à ver)

[xiv] Cant. d’amour, couplet 99