Mes remerciements chaleureux à toutes les personnes ayant contribué à la réalisation de ce livre-film : les artistes qui m’ont accueillie chez eux et qui se sont laissé filmer, ceux qui ont contribué à co-créer des situations racontées, ceux qui ont participé par des échanges sur internet en temps réel à garder la trace des événements et à faire naître les données de cette collection de récits fondés sur les échanges, conversations, ainsi que les vidéos et les images qui ont été réalisées dans ces occasions singulières. Merci à tous ceux qui ont relu maintes fois les différentes versions de ce livre (Michel Barthélémy, Anna Rebière, Sandra Laugier) ou certains chapitres (Paul Adams Sittney, Christian Xatrec, Lionel Magal, Boris Lehman, Johnas Mekas, Gabrielle Reiner …). Merci aux amis et aux inconnus qui ont facilité ma route, mes voyages et égayé mes journées par leur présence bienveillante, leurs invitations, accompagnements, offrandes, aides, repas, boissons, spectacles de musique et de poésie, expositions et discussions et sans lesquels rien n’aurait été possible… Merci à Caterina Gualco pour cette magnifique photo prise lors de l’exposition « Fluxus Eptastellare » à Blois, son soutien épistolaire. Merci !
Introduction
IL Y A DES RENCONTRES marquantes, comme il y en a que l’on aurait préféré éviter, des rencontres éphémères et celles qui durent. Celles qui nous laissent amers et celles qui nous énergétisent. Il peut y avoir bien sûr la rencontre avec une œuvre, un livre, celle avec un paysage, une divinité, un animal, une plante, mais seules les rencontres avec d’autres hommes ont une véritable portée pour celui qui se sent égaré et cherche à se sentir vivant. En regardant ce paysage j’ai encore en moi ce sentiment amoureux qui s’est attaché à mon corps et qui me poursuit où que j’aille. Je vois ce paysage d’une manière rêveuse, j’apprécie sa beauté, je le contemple alors que mes pensées vaquent, des souvenirs affluent et leur image se mêle à celle de la vallée que je suis en train de regarder. Quelle beauté, quel véritable sens de la vie d’avoir osé parcourir tout ce chemin, d’être assis au milieu de cette resplendissante chaine de montagnes, sur un rocher sur lequel, depuis des siècles, les moines viennent méditer.
La réalité est là, loin des propos bruyants des gens des villes, silencieuse. Elle se découvre dans ses multiples dimensions : tout aussi bien géographique, chimique qu’esthétique. Car je ne pense pas à cette montagne comme à une image statique, à la manière d’une carte postale. Je l’ai saisie, bien plutôt, comme une belle forme à contempler, forme pleine de couleurs, forme dans la forme, englobant d’autres formes dans laquelle il me sera possible bientôt de me faufiler, pour en apprécier tous les détails. La nature terrestre, tantôt de loin, tantôt de près. Une question de perspective. Car je suis plantée en hauteur, j’ai la chaine montagneuse devant moi, se détachant sur un horizon de ciel bleu intense. Quelle luminosité ! Quel contraste.
Puis, je me décide de me lever, je rentre dans le petit temple sur la route, un ancien monastère désaffecté. Des artefacts humains : des manuscrits coincés dans un petit grenier en train de s’abimer, des taganka sur les murs, des masques,… Les bougies signalent la fraiche présence des humains. Quelle idée de s’implanter à une telle altitude, dans cette zone de haute montagne dans laquelle les températures sont très basses en hiver et les routes peu accessibles ?
Aujourd’hui, comme jadis, les moines bouddhistes s’établissent souvent dans des endroits reculés, comme pour mieux se rapprocher du ciel.
Les Portraits
UNE VISITE au Louvre, le jour de mon anniversaire, à l’occasion de l’exposition de Raphaël : la découverte des portraits des nobles, ô combien photographiques ! Les regards des yeux globuleux, les détails des tissus, les couleurs. On ne peut pas dire que les visages des hommes dépeints soient beaux. Rien à voir avec la douceur des visages pastoraux d’un Il Correggio. On peut dire néanmoins que Raphaël avait un souci de vérité. Une sorte de justesse s’y exprime ; lorsque l’on regarde le tableau, on a l’impression d’apprendre quelque chose sur le caractère du personnage, ses vertus et ses vices. Ce sont ces derniers qui frappent souvent le regard, comme si le peintre refusait de se soumettre à l’embellissement de son commanditaire. Alors les portraits prennent la forme d’allégories.
Je consulte l’un des plus grands maîtres du portrait, celui dont les peintures m’inspirent. J’aime les contempler pour la complexité de ce quelque chose d’indéfinissable qui en émane. Quelque chose qui m’échappe. Qui me rend confuse. Est-ce une pure technique de superposition ? Une manière peu habituelle de représenter les traits d’un visage, comme si certains d’entre eux entraient en contradiction avec d’autres ? En quoi est-ce différent de tant d’autres portraits des peintres de la Renaissance ? Des peintres et dessinateurs d’aujourd’hui ? En quoi ? Bonne question. Je ne sais pas. Une forme de naturalisme transformé. Transcendé. Une expérience s’en dégage.
Je lis dans le chapitre des Carnets de Léonard de Vinci, « Pourquoi doit être évitée la représentation des groupes de figures superposées » : « Avant de peindre, l’adolescent devra apprendre d’abord la perspective et les proportions de toutes choses, ensuite il travaillera sous l’égide d’un bon maître pour s’habituer à bien faire les membres ; puis d’après la nature, pour avoir confirmation des raisons de ce qu’il a appris ; enfin pendant un temps, il étudiera les œuvres de divers maîtres, pour s’accoutumer à la pratique et à l’exercice de son art ».
Léonard conseille d’éviter qu’un grand nombre de personnages encombrent et rendent confuse la nature.[i] Il accuse la vision par superposition adoptée sur les murs des chapelles par les peintres des siècles précédents d’être une « pure folie » et leur oppose cette vision autre où le point de vue se trouve devant l’œil du spectateur. Il énumère les avantages de l’ordonnancement que la perspective apporte au regard, permettant d’éviter cette impression de trop-plein. Il faut, d’après lui, tout au contraire, arriver à la décomposition du point de vue, apprendre la proportion des choses, en observant les lois de la nature : Le jeu des ombres et de la lumière, la diminution de la taille des personnages en proportion de leur éloignement dans l’espace de la toile,… L’application des méthodes géométriques implique indirectement la question de l’importance, de la priorité des choses et des figures dans l’espace.
Je découvre avec étonnement que cette approche scientifique des proportions vaut également pour les attitudes psychologiques. Léonard met ainsi sur le même plan ces lois dites naturelles et ce qu’il perçoit des attitudes humaines. L’apprenti peintre devra donc « peindre les femmes figurées dans des attitudes modestes, les vieilles femmes avec des mouvements violents et emportés, les vieillards comme nonchalants et au mouvement lent » !
Que l’on s’éloigne d’une conception mimétique du paysage ou que l’on critique la notion de cohérence sous-jacente, on doit bien avouer que le monde représenté par les peintres de la Renaissance acquérait enfin une profondeur spatiale et psychologique. Bien qu’elle ne date pas de la Renaissance, (on retrouve l’illusion de la profondeur dans la peinture chinoise par exemple ou dans l’antiquité gréco-romaine dont témoignent les fresques de Pompéi)[i], il est étonnant de constater de quelle manière Léonard en dégage des réflexions sur la modification de la perception chez le spectateur. De là se dégage la capacité de discriminer, de suivre l’ordonnancement de figures dans l’espace de la toile. Et, il va de soi, une certaine complexité des corps, certes toujours immobiles, mais comme cristallisant une grande quantité de mouvements. Je m’adonnais à la suite de cette citation surprenante à quelques observations sur le mystère de ces peintures qui s’étend bien au-delà de ce que peut en faire apparaître une analyse purement géométrique. Plus loin, plus près, on attribue à tel ou tel objet ou personnage, à tel ou tel de ses traits devant être vu en premier, une importance particulière. Et, me disais-je : Léonard avait une capacité rare d’injecter dans ses portraits géométrisés le sublime poétique. Quand bien même on pourrait les fixer et les analyser, quelque chose s’y déroberait constamment à l’attention ou se présenterait plus tard, sans être là au premier coup d’œil. C’est bien sûr souvent vrai des visages et des corps en mouvement que nous observons d’ordinaire. Mais que le secret de cette mutation permanente puisse être capturé sur une toile, voilà un mystère non résolu pour moi. Et le spectateur ne se trompe pas, puisque, peu importe ses connaissances et sa culture, quelque chose de troublant ou de surprenant s’impose à sa vue. Mona Lisa. Sainte Anne. La vierge aux rochers. Le vieil homme… La complexité des « choses à voir » dans ces tableaux, la perplexité du regard face à cette multiplicité de traits et de couleurs estompés, aux contours à peine visibles. La technique du sfumato permettant de créer des contours imprécis et atténués. Et grâce au glacis, un liant à base d’huile, auquel Léonard ajoutait très peu de pigments, il jouait sur les ombres et les lumières en introduisant, telles les peintures chinoises des paysages, une dimension non seulement géométrique, mais également symbolique, aux figures disposées dans l’espace. Et comme a pu le révéler tout récemment le système d’imagerie électronique de la caméra à multiples filtres (multispectrale) mise au point par Pascal Cotte[ii] permettant de « scanner » les profondeurs des peintures de Léonard, ce travail était réalisé par couches successives. Léonard apposait la peinture légèrement teintée sur des croquis assombrissant les contours et les surfaces de manière progressive (et non par ajout du noir).
Je me suis mise à enquêter, à parcourir l’espace du tableau, à m’arrêter sur tel ou tel détail qui invitait à la contemplation. Et une idée incongrue m’est venue de nouveau à l’esprit : les portraits de Léonard sont en un sens de pures fictions. Tout un travail de superposition et d’agencement d’éléments, de modifications progressives, de mises en scène, réalisées et complexifiées au fil des années. Et on le sait ne serait-ce que d’après l’étude sur la réalisation de la peinture « Sainte Anne »[iii]. Mais également à travers d’autres peintures, où chaque petite esquisse de personnages ou d’animaux ne servait que d’étude provisoire, perfectionnée à travers de nombreux essais, des personnages devant se fondre dans le paysage d’une peinture plus grande, telle « L’adoration des mages », dont on peut contempler de nombreuses études préalables de personnages et d’éléments décoratifs. Un cavalier sur le fond du tableau semble non achevé, ce qui remplit la toile d’une beauté bien mystérieuse. La réflectographie infrarouge de ce tableau[iv] permet d’apprécier plus encore les modifications effectuées et de mesurer la distance temporelle entre elles. Des esquisses et études préparatoires révèlent le travail en train de se faire, de sorte qu’un visage acquiert peu à peu une dimension atemporelle, lissée, ornée, située dans un lieu tout aussi atemporel, un paysage pittoresque. Quelquefois, on a comme l’impression, en le regardant, que le visage et le corps ont été apposés sur le paysage qui était là avant lui. Mona Lisa pose accoudée devant un tableau d’une autre époque, est-ce le tableau d’un autre peintre dont nous n’avons plus de traces, mais qui plaît aux habitants du palais devant lequel se met à poser Mona Lisa ? Ou bien est-ce le paysage élaboré par Léonard lui-même, mais bien avant la posture humaine qui vient ainsi l’habiter ? … Le cadrage du tableau laisse cette hypothèse ouverte, bien que l’on pourrait tout aussi bien penser que Mona Lisa pose devant le paysage réel, se trouvant derrière la balustrade, le flou permettant d’apprécier la distance qui le sépare du palais.
Faute d’avoir un appareil photo, Mona Lisa réalise ainsi son selfie par l’entremise du peintre, devant un bien joli paysage-tableau. Et bien sûr, pas n’importe quel peintre, le peintre de la cour princière. Car Léonard était en ce temps-là embauché à Milan par Ludovico Il Moro, un neveu du roi Sforza. Ce que l’on a déjà écrit maintes fois et ce qui, une fois dit, est devenu visible à tous ses spectateurs successifs : le regard de Mona Lisa, comme son sourire, laissent en eux quelque chose d’étrange. Est-ce un sourire de conquête que Mona Lisa adresse au peintre ? On pourrait croire à tout un tas de choses. Est-elle enceinte, comme quelques spécialistes de l’art l’avancent ? Léonard est-il pour quelque chose dans cette affaire ? Pourquoi gardait-il ce portrait près de lui depuis si longtemps ? Jusqu’à même l’emmener avec lui en France à la cour du roi, François 1er ? Toutefois, c’est tout autre chose qui m’intriguait dans le portrait du même genre, pourrait-on dire, et d’une même époque, le Portrait de Pietro Bembo de Raphaël. Le portait qui ressemblait d’ailleurs aux portraits de Léonard, tant par la disposition du corps du modèle, que par l’orientation de ses yeux, le regard plein de fierté et là aussi, on retrouve comme chez Mona Lisa, cette sorte de sourire défiant le spectateur. L’élève de Léonard à Florence, Raphaël, s’est probablement inspiré de la technique et du style des portraits de ce dernier. Le portrait deBembo date de 1506, soit la même période, à peu près, que les premières versions de Mona Lisa qui sont de 1503 et que Raphaël a dû voir, comme en témoigne le dessin de 1504, « Young Woman on a Balcony ». Je regarde le dessin de Raphaël et je me dis qu’il n’arrive cependant pas à reproduire le mystère du sourire de la Joconde et encore moins la finesse de ses mains, pire : il les a totalement ratées !
Les explications récentes de Daniel Arras et son analyse du tableau apportent quelques informations supplémentaires permettant de fonder l’interprétation sur des faits historiques. Premièrement, la Joconde est le portrait de la femme de Francesco Giocondo[1], un riche mécène de Florence. Le tableau est une commande faite par un mari à qui elle aurait, à cette époque, pu offrir un héritage de deux garçons et pour lequel le mari lui offre ce portrait par le grand peintre de la cour. Deuxièmement, afin d’expliquer l’étrangeté d’arrière-plan rocheux derrière la Joconde, s’expliquerait par le fait qu’à la même période Leonardo travaillerait sur les cartes géologiques de la Toscane. Arras y voit un assemblage poétique d’activités de Leonard, voire à travers l’asymétrie du sourie de la Joconde un lien entre le temps géologique de la terre et l’éphémère de la beauté humaine, le pont laissé dans le paysage symboliserait le temps qui passe, la préoccupation continue de Leonard, par laquelle il finit son journal à propos de l’inachèvement ou la non réalisation des plans esquissés de ses oeuvres : « le temps m’a manqué… ». Ceci est fort plausible, mais n’explique pas à mon sens le défit lancé au spectateur par le regard de la Joconde donnant au sourire ce caractère légèrement ironique voire défiant. Est-ce la même femme que la vierge-enfant à l’enfant peinte quelques années avant devenue désormais épouse et mère, ou peu importe son substitue, n’est ce pas une sorte de défit lancé à l’ingénieur de la nature, incapable ou refusant d’engendrer la vie, sur le thème même de la création ? La femme Joconde est désormais mère, n’est-ce par d’un phénomène naturel « ultime » de la création ? L’engendrement de la vie que la femme célèbre et dont témoigne le regard défiant qu’elle adresse au peintre et à travers lui, à tout un chacun qui regardera le tableau. Un regard et un sourire énigmatique, mais néanmoins victorieux, qu’elle lui adresse. Le paysage n’est-il pas dans ce cas, le symbole de la terre, de ses rochers et ses rivières, le contraste entre un chemin rouge menant vers un horizon bleuté, peut être bien représentation de ce chemin aride qu’est la maternité, si on pense aux fresques d’annonciation où la vie est un miracle (on ne voit pas la bonheur ni la douleur de la mère qui accouche, si ce n’est que devant la mort de son fils crucifié. Etant lui-même probablement homosexuel, on peut néanmoins supposer que le thème de la maternité n’a pas échappé à interroger celui qui a tant exploré les secrets du corps humain. Mona Lisa, n’est ce pas alors ce tableau de « secret de la vie » que Leonardo avait emporté avec lui, parmi les deux autres (« La vierge aux rochers » et « le saint Baptiste », l’androgyne) en France ? Les trois figures des formes possibles de la conception, de l’existence même ? … Pas étonnant qu’elle aurait pu tant « énerver » d’autres créateurs du « trouble du genre », dont Marcel Duchamp qui n’a pas pu s’empêcher à lui recoller une moustache et dégrader son sourire victorieux de la mère, on le qualifiant de purement sexuel : L.H.O.O.Q !
Je me suis arrêtée, sans savoir pourquoi, sur la représentation de Mona Lisa, au détriment des autres portraits de Léonard, pourtant plus « attirants ». Peut-être bien à cause de ce sourire défiant, ou peut-être bien à cause de ce paysage rocheux escarpé. Pourtant le visage de la vierge aux rochers m’inspire tout autant et le paysage de la grotte encore plus. En sortant d’une exposition au Louvre consacrée aux portraits réalisés par un autre grand peintre du portrait de la Renaissance, Raphael, je me suis demandée ce qui constituait la différence entre les deux. Malgré le manque évident de technicité que l’on pouvait remarquer dans les portraits de ce dernier, en comparaison avec les peintures de Leonard, les portraits de Raphaël transmettent toutefois quelque chose dont Léonard avait l’air de se désintéresser : le caractère brut, net, du trait de pinceau sur une toile et une « simple » « vérité » au sujet d’une personne. Raphaël était en tout cas capable de rendre compte en un coup d’œil (j’exagère) de ce quelque chose de son identité présumée, manifeste, laquelle, chez Léonard, est noyée sous une couche de corrections, d’ajustements, de modifications invisibles à l’œil nu. C’est en cela sans doute que les portraits de Raphaël ont une qualité de reproduction de l’identité du modèle quasi photographique. Ceux de Léonard sont bien trop sophistiqués pour que l’on croit à une quelconque imitation de la nature (malgré ses instructions « naturalistes », délivrées à ses apprentis). Pourtant, lorsque je regarde le portrait de Mona Lisa, je me dis qu’elle a également la qualité esthétique d’un portrait réaliste bien fait (Mona Lisa ressemble bien à une femme et le paysage autour d’elle ressemble bien à des paysages vallonnés que j’ai pu visiter autour de Florence), mais qu’elle est en même temps transformée ; une sorte d’impressionnisme cinématographique inventif surgit de la superposition de différentes couches de traits de crayons, pinceaux, va savoir quoi d’autre… Toute une archéologie. Les trajectoires entre les ombres et la lumière, l’avant et l’arrière-fond du tableau, rappellent les trainées de lumière que laisse la caméra sur une pellicule lorsqu’elle se déplace en essayant de capter l’image d’un sujet en mouvement.
Des portraits aux rencontres filmées
Que peut-on dire, à partir de ce cadre « portraitiste » à la Raphaël et Léonard dont la forme continue à s’imposer, certes avec quelques variations, mais elle perdure à travers les différentes versions, de siècle en siècle, d’un portrait à un autre, au sujet des artistes photographiés, vidéographiés que je me suis décidée à exposer ici ?
Exposer, n’est ce pas interroger à nouveaux frais la raison du portrait, de son rapport à la réalité, et, ici, à l’artiste, de la personne qui s’apprête ainsi à le réaliser ? Enquêter après coup, non seulement sur les différentes techniques de création de ce lien, mais également, à travers elles, sur la relation esthétique établie par le photographe, le filmeur, avec son « modèle ». Quelque chose de cette relation, sa qualité psychologique, esthétique, transparaît dans la représentation retenue par l’image ou le document visuel qui en est fait. Il va de soi que la réalisation d’un portrait passe nécessairement par une certaine forme de relation avec le modèle, l’atmosphère de la situation dans laquelle les deux protagonistes se trouvent, le lien direct entre créait par la co-présence. Et, plus cette relation est « inspirante », « plaisante », quelques fois « troublante », plus le portrait est réussi. Pourtant, ce quelque chose, cette qualité diffuse comme l’appelle Dewey[v], ne peut pas être perçu en détail au moment de la réalisation du portrait. La conscience que le peintre, le photographe ou le filmeur peuvent avoir de leur acte de représentation est relative à la situation constitutive, tant de la relation que de l’image, dans laquelle l’artiste et son modèle sont pris et à la manière particulière, « subjective » de l’artiste d’user de la technique du medium sur lequel il laisse la trace. On peut penser qu’une peinture, grâce au caractère direct, entre le geste de peindre et la peinture permet d’établir cette connexion de manière plus personnelle. Lorsque l’on filme, l’attention se partage entre la situation de rencontre et l’activité plutôt complexe d’usage de la caméra, nécessitant des compétences particulières de l’appareil. Bien qu’une prise en charge automatisée de ce dernier permette de faciliter et/ou se dispenser du contrôle de l’appareil, il n’en reste que son usage induit des contraintes à la représentation de la scène. Il produit ainsi l’implication simultanée dans deux activités différentes, du film et de la relation, rendant difficile, l’engagement spontané dans cette dernière et bien que l’on puisse le rendre de plus en plus routinier, tel l’usage d’une canne par un aveugle, aide et partie intégrante de l’activité de la marche dans laquelle il se trouve et sans laquelle se déplacer ne lui serait pas possible. Quoi qu’il en soit, représenter l’acte de filmer autant que l’acte de peindre, nécessite une certaine distance intellectuelle, la mise en abyme de la relation qui a été le plus souvent représentée par les artistes eux-mêmes, représentant un mélange de situations enchâssées l’une dans l’autre, comme par exemple dans « Les Ménines » de Velasquez, dont la composition crée une relation incertaine entre les personnages observés, le peintre et le spectateur. La relation complexe qui se dissout dans différentes formes d’abstraction, lesquelles libèrent la représentation de la ressemblance avec son « modèle », ie. l’imitation de la nature, que l’on pense notamment aux portraits des artistes d’avant-gardes, d’un Picasso, de Chirico, Duchamp, Magritte ou Dali dont chaque portrait questionne la réflexivité et la connexion avec le modèle de manière particulière (en créant le trouble, en démultipliant la forme dans l’espace, en superposant les objets de manière incongrue, …) ou les représentations plus symboliques des arts primitifs (les masques incarnant les divinités et leur traits de caractère),…
Malgré l’intérêt qu’ont pu lui porter les théories esthétiques, le moment constitutif de la relation particulière entre le peintre et son modèle, reste pour ces différentes raisons, un point aveugle ou « perdu ». L’historien ne peut que tenter de la restituer à travers l’analyse des signes et des traces, l’entrée en matière étant un détail singulier ou troublant, une anecdote romancée, mise en intrigue après coup par l’historien d’art (Aby Warburg, Daniel Arrasse, …). Ce dernier se concentre le plus souvent sur l’analyse de l’œuvre, la peinture achevée, le contexte (social, économique) de sa production ou encore sur son appréhension par le spectateur.
La visibilité de ce processus a été rendue possible en partie grâce aux techniques du film, lequel, contrairement à une prise de vue photographique (cliché instantané), permet de relever les détails de l’ordonnancement progressif de la rencontre (ce que font et disent les protagonistes) qu’il rend observable en se réalisant. Considéré souvent comme un moment ponctuel décisif, isolé ou culminant de sa transformation ou transcendance (« le concentré créatif » surgissant sous forme d’un flash : l’illumination soudaine des mystiques, l’« eurêka » d’Archimède, le « aha » des théories cognitivistes…), l’acte de créer est ici considéré comme un processus émergeant, réalisé à travers un accomplissement progressif, rythmé, d’une configuration qualitative d’événements hétérogènes lesquels, du point de vue de l’organisme/ l’individu en action, se déploient dans l’espace circonscrits et à travers des variations produites dans le temps.
On peut identifier ainsi de nombreuses tentatives de « capturer » grâce à la caméra l’acte créatif d’un artiste, les films montrant l’artiste au travail (films ethnographiques, les documentaires) ; les films d’art (que l’on pense à « Anna Magdalena Bach » de Daniel Huillet et Jean Marie Straub), le film d’auteur révélant l’interchangeabilité des rôles entre l’artiste et le filmeur, comme l’exemple du film de Boris Lehman « Peintre dans l’atelier », les films sur le travail artistique, les « Portraits » de Pip Chodorov (sur Patrick Bokanowski) ou encore le portrait du peintre Sam Francis réalisé pendant plusieurs années par le cinéaste Jeffrey Perkins. Plus rares sont cependant ceux qui exhibent librement le rôle et les actions du filmeur tout autant que ceux de l’artiste. Or, il ressort de ce changement de perspective, comme une forme de conversation filmée, plutôt qu’un film « sur ». A vrai dire l’idée même de l’existence d’une technique créative et/ ou d’une identité est quelque chose de problématique. Comme s’il s’agissait d’épingler l’insecte en mouvement sur une planche de botaniste afin d’un répertoire des espèces. D’une certaine manière tous les efforts de catégorisation sont un leurre.
Il en va ainsi d’une approche « non interventionniste » qui est promue en anthropologie et/ou dans les films d’entretiens, et dont la démarche de Jean Rouch a bousculé les normes. La relation du filmeur au modèle est ainsi « interrogée » visuellement par le caméraman, voire mise en scène. Le cinéaste ayant volontairement sorti l’anthropologue de la relation asymétrique qui définissait conventionnellement sa relation avec les personnes filmées. En l’occurrence, si l’on prend pour exemple le film :
« Cocorico Monsieur Poulet », dans lequel un chamane noir est filmé en train de se mettre en transe. On peut s’interroger alors sur ce que vaudrait l’acte filmique de Rouch s’il n’avait pas pris part à l’expérience qu’il observait ? Si d’autres auteurs, Georges Bataille, Michel Leiris, ont délaissé pour un moment leur rôle d’anthropologue pour vivre véritablement une expérience de transe, Jean Rouch avait l’idée de munir les personnes filmées elles-mêmes d’une caméra, voulant briser ainsi par ce geste, croyait-il peut-être un peu naïvement, l’autorité qu’exerçait sur eux le preneur d’images. L’acte filmique, dans le geste même de la prise d’images montrant l’acte de peindre, de créer, d’entrer en relation, en transe…, dévoile l’activité de création de cette manière personnelle, en cherchant ainsi à briser la frontière « technique » établie par le médium entre le participant et le filmeur. Une tâche impossible, sauf à oublier l’existence de la caméra, ce qui repousse toujours plus loin le corridor de l’observateur de la scène. De l’objet de recherche, il ne reste pour ainsi dire que ce qu’il y a : le film, les agissements du preneur d’images, à la fois témoin d’une rencontre et co-créateur de la situation. Un document visuel (texte, images) tâchant de rendre « vrai » le geste créatif du peintre (comme dit Emmanuel Carrère : « le genre de littérature que je pratique : c’est le lieu où on ne ment pas »)[vi] et montrant dans un même mouvement la créativité du filmeur qui l’appréhende. Que montre-t-il et de quelle manière ? De quelle manière la relation entre la personne photographiée, filmée et le filmeur est rendue visible, est justement l’objet de ce livre tenant ensemble la source/l’origine de l’acte créatif immersif et son référent (l’œuvre de l’artiste, la relation du filmeur à son modèle dans la situation de la rencontre filmée).
Du film au texte
A partir de l’expérience filmique, témoin fragmentaire de la rencontre avec un artiste, d’un entretien, d’une promenade, de l’exploration d’un atelier, d’un appartement, je me suis livrée à une série de réflexions, d’essais sur l’art. En interrogeant à ma manière l’étanchéité présumée entre l’art et la vie, l’art et la recherche. L’emploi de la première personne vise à prendre sur soi la responsabilité de l’acte de voir, de montrer et de décrire la relation d’un point de vue personnel. Raconter ce moment particulier de la rencontre tel que je le vois, raconter ce qu’il me fait, m’inspire, comment je vois celui qui se tient devant moi, qui m’accueille. Aller de la personne à l’œuvre, de l’œuvre à la personne, à son regard particulier sur l’art, à son travail, l’accès à l’un se faisant par l’entremise de l’autre, éprouvé en situation par le fait de ma présence. L’acte d’écrire s’expérimente ici dans des formes langagières diverses, donnant lieu à une série de chapitres-essais, selon la relation qu’en tant qu’autrice, filmeuse, photographe je maintiens à mon modèle et à ses œuvres, en me « dénudant » en même temps. C’est de cette façon, à double face, que chaque chapitre restitue quelques-unes de mes relations avec les artistes filmés, capte ou fige quelques moments, ou traits constitutifs d’un portait en évolution.
Qu’en est-il de la relation entre l’artiste filmé et l’enquêtrice-observatrice dont j’ai endossé le rôle ? Du cadre de vie de la personne que je suis venue filmer ? De l’attitude du « modèle » et de l’interchangeabilité labile des rôles entre nous ? De la qualité de la relation qui s’est créée, du lieu de la rencontre, de son atmosphère ? Des activités et œuvres des artistes filmés ? Et à quoi ressemblera la fresque sociologico-fantastique à laquelle je suis en train de travailler ? Que peut-on dire du placement des différents personnages dans le livre ? Les portraits sont-ils réalistes ou impressionnistes ? Et que dira-t-on du mien ? Dépeinte, filmée et entendue par toutes ces personnage, saurai-je me découvrir davantage ?
Création d’une relation esthétique « outillée »
Une technique particulière appliquée par le peintre à la composition de la scène constitue l’essence du portrait. Le cadrage, « la prise de vue », le choix et l’usage des couleurs, le jeu des ombres et des lumières et à travers elles, ce qui lui est propre, ce qui révèle son talent, son style, son savoir-faire. Et de tout cela une certaine autonomie du modèle, de son identité, de son caractère surgit parfois. C’est en cela qu’un dessin de Raphaël peut bel et bien ressembler à celui de Léonard. Mais, ce n’est ni cette ressemblance, ni cette « injection » particulière de style qui m’importe, mais plutôt la création d’une relation esthétique qui surgit à travers ce dessin (l’œuvre à faire) entre le peintre et son modèle, tout d’abord, le tableau et le spectateur (l’œuvre à apprécier), par la suite. Le sens d’un regard, d’une pose, de la perspective depuis laquelle le peintre nous fait accéder à un visage, à une figure, un paysage, et qui le lie à l’observateur d’une manière particulière, et qui l’interpelle d’un certain point de vue, ce sens est produit dans l’acte même de la peinture. C’est à travers ces moments uniques d’interaction entre des objets, identités, êtres et personnes « disjointes » par leurs enveloppes corporelles, mais néanmoins réunies à travers cet acte unique de voir et de sentir, de se parler et de se comporter, à des fins particulières d’une représentation picturale, que se crée un lien, à la description duquel je me suis attachée. C’est ainsi que la réalisation d’un portrait permet l’émergence d’une relation. Bien qu’elle lui soit propre, la technique employée est accomplie par le peintre dans l’acte même de la peinture.
Compte tenu du caractère unique de la rencontre, son caractère rare, imprévu, voire improbable, il serait vain de vouloir différencier les éléments pris dans cette « alchimie » d’ensemble, l’ensemble qui crée l’influence mutuelle entre le peintre et son modèle, que l’on soit attiré par un regard, une partie du corps ou un lieu particulier. Le paysage qui en fait partie est tout aussi toucher, son, vent, chaud, froid, lumière et tout autre élément aux propriétés actives. La nature, si elle n’emploie pas de langage humain, se manifeste néanmoins de diverses manières. Les bruissements des feuilles d’un arbre, les apparitions et bruits des insectes, des animaux, les chants des oiseaux, les arbres accueillant la vie, les aspects sans cesse changeants des vagues de la mer, de l’air, de sa qualité, de sa lumière, de ses couleurs.
Les bruits des machines, des voitures, des usines. Les odeurs des villes, les formes et les lumières d’ateliers, d’appartements. L’ameublement. Les objets. Le peintre se saisit de ces détails à sa manière. Il voit des couleurs, des lumières, des formes, s’exerce à comprendre leur coexistence. En un sens, le paysage et le portrait contribuent par leur manière d’être à créer le sentiment d’une qualité atmosphérique, une situation que le spectateur peut sous certaines conditions faire sienne.
Tant de choses à voir dans un visage, dans un regard, dans un corps, dans toute une vie déployée en filigrane devant le spectateur hébété. Non seulement je fabrique en filmant cette fixation de la personne en mouvement, mais j’y contribue par ma présence, mes commentaires sont bien audibles. Je l’incite à continuer sur tel ou tel thème, je l’interromps, je lui expose mes réflexions. Il me demande d’où je viens, d’où viennent mes parents, quelle est la signification de mon nom, pourquoi je suis là, qu’est-ce que je cherche. Caméra à la main, je filme dès les tous premiers instants de la rencontre. Une posture plus proche de l’intrusion dans l’espace intime d’un inconnu que d’une visite courtoise, comme si par cette présence filmique je souhaitais lui arracher son âme. Comme si la caméra que je tiens négligemment à la main en le filmant, avait le pouvoir de se saisir de quelque chose de plus que ce que l’on peut voir à travers ses images apprêtées. J’aime ce moment de début de capture et j’appréhende la réaction de celui que je filme, la réaction qui témoigne souvent de la nature de la relation qui va s’en suivre. Cette entrée en situation inhabituelle permet par ailleurs de susciter une attention, dans une situation qui, autrement, ne ferait de la rencontre peut-être qu’une rencontre habituelle ? C’est en cela que « la méthode » que je me suis mise, plus ou moins consciemment à employer, m’aidait à affronter cet inconnu, réputé dans le champ de l’art, mais que je ne connaissais pas personnellement et qui permettait de le voir sous un nouvel aspect. La caméra permet-elle quelques fois de me faire remarquer et de me faire prendre au sérieux, dans une situation où je passerais autrement inaperçue ? Certes, ce n’est pas toujours très adroit, mais n’apprend-on pas en filmant, comme le suggérait l’inventeur du Journal filmé, Jonas Mekas ?
Les personnes sont captées dans leurs contextes de vie, moments ordinaires, expressions publiques, moments festifs, euphoriques, petites et grandes aventures de tous les jours. Les résidences d’artistes, les visites des ateliers, des studios-appartements, les rendez-vous dans des cafés, dans des librairies, des conférences avant et après les films. Les expérimentations sonores. Les agissements festifs. Les expositions mondaines des écritures-tableaux, des poèmes-objets. Voici donc les fragments d’une grande fresque d’un monde culturel contemporain décrit selon mes inspirations littéraires : des échanges à la Henry Miller et Anaïs Nin, des monologues à la Marguerite Duras, des portraits d’une Gertrude Stein surtout pour l’audace qu’elle a eue à les dépeindre à sa façon. Mes journaux filmés à la Jonas Mekas, mes autofictions à la Sophie Calle, mes dévoilements à la Boris Lehman ? Pas tout à fait. Et bien sûr ces portraits vidéos ne ressemblent pas aux portraits soigneusement travaillés d’un Léonard, ni aux portraits de ces écrivains, cinéastes-là. Ils ne se fondent pas non plus dans une perspective permettant de les hiérarchiser, de donner aux uns plus d’importance qu’aux autres.
Les rencontres se succèdent sans ordre, disposant les sujets sur le même plan. Une esquisse où l’existence de tous est équivalente, pourvu que la rencontre puisse offrir une découverte, un apprentissage, un moment d’égayement, inciter au voyage, initier ou réorienter quelque chose dans ma vie, comme la rencontre de ce dessinateur inconnu d’origine laotienne arrivé dans le fin fond d’un bar tabac local du sud de la France. Son, apparu là pour me parler de son appartement qu’il cherchait à louer. N’est pas ce que je recherche ? Son, un peu restaurateur, un peu dessinateur, un peu tout, m’a préparé des sashimis en me racontant des fragments de sa vie de réfugié politique et sa confucéenne-sagesse de se saisir des opportunités qui se présentent. Il se vantait d’avoir beaucoup de chance et les mains en or : ses dix doigts avaient en effet d’étranges empreintes-terminaisons, s’achevant par des fleurs d’or.
Les rencontres vidéographiées
A première vue, les situations, ce que font et disent les personnages, sont prosaïques. Les conversations se rapprochent des bavardages entre amis, lesquels ne sont pas tellement destinés à être partagés avec un spectateur étranger à la scène. De plus, il faut avoir la patience, l’œil et l’oreille attentifs, pour pouvoir les entendre et en saisir le sens. La caméra s’agitant dans un mouvement incessant où l’intrusion des bruits ambiants et des voix signale au spectateur sa présence. C’est comme si la camérawoman refusait de laisser croire que le film se fait tout seul. Oui, je refuse ma disparition derrière un œil électronique, silencieux et immobile. Dans la situation vécue qui prime, l’image même perd de son importance. Je découvre l’autre en le filmant, je souhaite vivre ce quelque chose qui se produit, éprouver le sentiment d’être au cœur de l’événement en train de se former. Cette praxéologie de la situation permet à la caméra de saisir l’autre et de se saisir soi-même dans un même mouvement, dans une relation vidéographiée dont on ne sait pas à priori ce qu’elle deviendra.
Les études documentaires. Les essais filmiques. Le jeu. La prose libre. Que reste-t-il d’un portait de Raphaël ou de celui de Léonard, si ce n’est l’attention accrue, noyée dans le bruit de la parole gazouillante, d’une image en mouvement capturée par la caméra, se frayant impudiquement un chemin vers l’intimité créative d’un inconnu, ses oeuvres, son corps, sa manière d’être à cet instant imprévu, mais si heureusement complice ? L’autre s’agitant, paradant, s’interrogeant, essayant de m’impressionner. Devant moi ou devant la caméra ? Moi sans la caméra aurais-je un intérêt pour lui ?
Mais tout art implique un détachement, aussi intime soit-il. Bien qu’il provoque quelquefois un trouble, il implique une mise en forme, le trouble permettant non seulement de conserver le phénomène à travers une expression authentique, mais également de le conserver sous une expression nouvelle qui le rend précisément, par son étrangeté, banalité ou beauté, visible. Devant l’œil d’un lecteur curieux, je déploie ma vie en filigrane. Je la transforme en une histoire imagée. L’art et l’écriture, comme la prise d’image, doivent être improvisées, imparfaites, impressionnistes, créer des analogies, servir de pretexte et créer des liens. Elles doivent être performatives.
Les cinéastes, musiciens, écrivains, toute sortes d’artistes, se prenant pour, l’étant, mais ne se définissant pas comme, des poètes à la recherche de la reconnaissance, des hommes joueurs, des hommes séducteurs. De véritables créateurs et des créateurs peu intéressants. Mais qui suis-je pour en juger ? Ils arrivent. Je me cache derrière ma caméra. Je me cache de l’art ? Ne suis-je pas, tout au contraire, en train de me montrer ?
Le monde de l’art, ses mondanités, ses personnalités gonflées, ses plugs dégonflés, ses expositions est ce qui m’intéresse le moins au monde. Les Biennales, les foires, les festivals…Je me suis fait prendre bêtement là-dedans, prendre jusqu’au cou ! Tous ces déballages, gadgets en plastique, objets polluants. Les musées en sont remplis. Des gadgets technologiques, des gadgets numériques, plastiques, en béton, en verre coloré, des portraits robots, des espaces claustrophobes, des verres réfléchissants, des boîtes à musique, des animaux en plâtre, des papiers peints récupérés, créés, déchirés… C’est comme si l’état désastreux du monde causé par la consommation exagérée de ses ressources, de plus en plus rares, ne suffisait pas et qu’il fallait l’enlaidir encore plus. Je suis asphyxiée par toutes ces images et objets. Mais que puis-je faire, au-delà de cette réaction négative-ci, à part me recentrer. Me concentrer sur ces fragments de pratiques qui valent la peine d’être décrits. D’après l’idée que je m’en fais, du moins. De ce qui me semble important d’être sauvegardé. Pour leçon, pour mémoire, pour la beauté, pour la subversion, pour l’humour avant tout. Raconter, montrer là où elles se présentent, ces rares traces de vies artistiques en train de se faire où l’humain, pris comme par surprise dans l’image, se manifeste dans sa complexité. Là où il tente, tant bien que mal, de résister. Découvrir, décrire ce qui vaut encore la peine d’être vécu, ce qui crée du sens, ne serait-ce que par le non-sens apparent. A quoi bon créer sinon?
Des rencontres. Ponctuelles, de hasard, recherchées, conseillées. Des invitations à voir quelque chose, à entendre, à se réunir… Des artistes très connus, des artistes inconnus, des gens ordinaires créatifs, des collectionneurs inventifs, des galeristes à l’esprit provocant, des farceurs, des… J’en ai aimé quelques-uns. Ceux qui semblaient avoir ce « loca », une petite folie, comme l’appellent les chamans mexicains. Ceux, en tout cas, qui ont eu en eux ce quelque chose d’indéfini ou de difficilement cernable, aidant un peu à transformer les noirceurs grises de ma vision du monde de l’art. Car, il est désormais certain que même dans un monde ensoleillé, on peut broyer du noir.
L’inventaire…
Les arts-actions où la vie et l’art, la fiction et la mort, se mélangent sans cesse, formule commune à toutes les avant-gardes, des plus classiques à nos jours. J’y étais enrôlée de diverses manières. La rencontre avec Sophie Calle par laquelle débute ce livre m’a mise sur la piste bien personnelle qu’avait pris ce projet d’écriture et mon intérêt pour l’art contemporain, l’art d’une certaine sorte d’art cependant.
A Jim Richie, une parenthèse sculpturale, je dois un étrange portrait, la maquette en cire d’abeilles de ma sculpture sur un mode cubiste ! Je lui dois également le rappel du romancier Witold Gombrowicz, son ami et voisin, dont les livres manient à la perfection l’art de l’absurde et me sortent réellement des moments down par le rire. Plusieurs années plus tard, c’est à Rita Gombrowicz que je dois ce rappel.
Pip Chodorov, X et Jeff Perkins m’ont mis en contact avec les filmeurs et les artistes Fluxus, et avec leur propres flux-projets d’art et de films. Pip m’attirant tantôt dans sa galerie d’art microscopique à au Re: Voir, puis à Séoul, et puis encore à Syrospour des événements festivals filmiques et concerts « différents ».
A Naples, Giuseppe Zevola m’a fait visiter son atelier où l’art du voyage côtoyait la magie ésotérico-alchimique, un fil qui m’a conduit dans le sous-sol des archives de la banque napolitaine et à ses manuscrits annotés, gribouillés par, quelquefois, des peintres tels que Dürer, Il Caravaggio… A deux rues près, sur le toit circulaire du palazzo napolitain du XVIIIe s., habité par Nathalie Heidsieck de Saint Phalle et l’association d’artistes Locus Solus,j’ai pu découvrir l’art sonore et expérimenter par moi-même, en bien joyeuse compagnie, l’art de la performance teintée des traces d’œuvres d’art contemporain, des portraits des poètes de la Beat Generation, des photocopies de livres accrochées au mur, des livres et tout un tas d’œuvres d’art contemporain et d’objets curieux dont un cercueil. Je suis dans une galerie, je vends des œuvres, me rappelle-t-elle. Mais elle écrit et vend des tapis tout aussi bien.
De Jeffrey Perkins, vers Christian Xatrec, de Xatrec vers quelques « échantillons » de poètes français fluxus ou associés, dont Jean Dupuy, dont la brève rencontre a pu néanmoins me rapprocher de l’œuvre sculpturale et anagrammatique de cet artiste, puis de celle des mots-performances de Charles Dreyfus, puis vers Ben Vautier et, à travers Caterina Gualco, vers la Fondation du doute à Blois, puis de l’art en action chez Lara Vinci, à Nice, le temps de son exposition « La vie est un film », ponctuée par un défilé de mode bien à la… Ben !
Retour à New York, puis à Paris. Musique. Sons. Lary 7 m’a présenté ses machines tiraillantes, stridentes sur le toit de la Clock Tower avec une vue resplendissante sur New York. Une nouvelle forme de bruitisme, à la Russelo ou presque.
Mon corps a tremblé sous les bruits continus produits par le musicien Phill Niblock, puis est rentré dans une forme d’hypnose d’émerveillement devant la beauté des images de la nature et des corps rythmés par le mouvement des hommes au travail, quelques réactions aux films-concerts de Phill.
Des effets sonores se prolongeant à travers les concerts-rituels chamaniques de Charlemagne Palestine en compagnie de ses peluches, des guérisseurs des plaies en tout genre trainaient leur valise errante d’un lieu à l’autre, comme ces tourmentes juives dont témoignait l’exposition brillante et colorée au Mahj. Son concert au piano/verre/chant sous la pyramide du Louvre, qui accompagnait le mouvement aléatoire en cercles relatifs de la danseuse Simone Forti, était l’un des plus bouleversants.
Mon voyage à New York. Lofts, musées, espaces et galeries d’art. Les audio-meubles et les rangements dans le studio d’Alan Berliner témoignaient d’une étrange manière de classer les événements, les faits médiatiques mélangeant étroitement l’intimité de sa vie et de sa famille à ses films. Les archives visuelles et sonores, la mémoire…
La re-rencontre avec l’art contemporain subversif et les films musicaux, œuvres politiques de Robert Attanasio, qui m’introduisit dans les méandres des expositions dans des musées et galeries et à sa propre art-perspective, un peu dada, street-art engagé, un peu pop art, kitch.
Et comme pour souligner le caractère bien aventureux de toutes ces rencontres, la re-rencontre avec Lionel Magal (Foxx) et ses psychédéclics subversions, musiques et films, Fox m’envoyant sans pitié sur la route, ô combien rude, de l’Himalaya. Quelques années après me voilà à Digne-les-Bains en compagnie de musiciens dont un drôle de poète-trompettiste agité, Koyot, un Baba Jo et un autre Jo Erratum ad infinitum éditeur de disques, tout cela pour fêter les cent ans de l’exploratrice himalayenne Alexandra David Néel ! Ainsi de suite, les connexions spirituelles, chamanico-bouddhisto-zen-yogiko-artistiques. Un an après je me retrouve au Tibet. Je continue mon voyage spirituel sur l’art et la nature, sur la route escarpée des monastères perchés au sommet des montagnes himalayennes. Mais tout ça, c’est dans le livre suivant…
L’art comme forme de vie esthétique
Ce livre. Diverses rencontres et événements y sont décrits comme des petites solutions vitales. Des sorties, promenades et discussions intellectuelles, l’art exposé, l’analyse de quelques « œuvres », performances, concerts, films. Il s’en suit une série de portraits-expériences. De quel genre d’art s’agit-il ? Qui est l’artiste dont la trajectoire s’est par le hasard des rencontres incrustée dans la mienne ? Où vit-il ? Que fait-il ? Pourquoi m’amène-t-il à telle ou telle exposition ? Tout m’intéressait… Les paysages, les gens, les maisons, les cafés. Toucher les arbres. Sentir les plantes et les fleurs. Caresser un hérisson. L’art « différent » donc (j’ai horreur des espaces clos des musées, me sens enfermée dans les salles de cinéma, et le gigantisme des événements artistiques me fait habituellement fuir), cet art de la rencontre filmée se diffusait petit à petit dans ma vie. Esquisser de nouvelles voies. Créer autrement. Ecrire autrement. Vivre autrement. Ma vie se brouillait avec l’art, mes essais avec les « œuvres » et, quelques fois avec la vie des artistes rencontrés. Je m’en moque un peu, je me moque de moi-même tellement cette approche se transforme parfois en une pièce de théâtre comique. L’art : entre le drame et la farce ? La réalité tangible m’approchât de plus en plus, les images se réalisaient. Car, de quelle manière la réalité attrape-t-elle un livre si ce n’est par cette sorte de promenades joyeuses, petites et grandes découvertes du monde, mises-en-intrigue, petites fuites ou grandes plaintes ? Mais la vie, sans plainte et sans désir,aurait-elle encore un sens ? N’est-ce pas du reste le nom de Désirade que l’explorateur Christophe Colomb a donné à la première île rencontrée d’Amérique du Sud ? Bon, il croyait arriver en Inde, ce n’était pas le cas, mais c’était déjà bien qu’il soit arrivé quelque part et qu’il y trouve ce qu’il n’avait pas cherché … N’est-ce pas de vivre ce genre d’aventures dont il s’agit avant tout dans l’art ?
Ce n’est pas uniquement d’une introduction aux pratiques artistiques atypiques dont il s’agit donc à travers cette série de portraits et d’événements rapportés, mais d’un véritable changement de point de vue, de transformation d’un jugement esthétique sur l’art, sur la vie, d’une forme d’apprentissage et quelques fois d’une véritable rencontre. N’est-ce pas ainsi que l’on peut le mieux apprendre quelque chose dans le champ de l’art, se faire une idée de la diversité des formes créatives qui l’animent, de l’approcher, et d’en tirer quelques enseignements ? C’est du moins la démarche que j’ai entreprise en urgence.
Car, je dois bel et bien m’avouer que je commençais à ressentir, comme la plupart des artistes autour de moi, un profond sentiment de découragement, sinon d’étouffement quant aux possibilités qu’aurait un individu, femme en plus, d’améliorer quelque chose dans le monde. Comme si toute action, décision prise se détournait sans cesse de l’objectif visé. En chavirant ainsi entre les souvenirs du passé et les excès de l’imagination créative, cette pratique de l’écriture s’est imposée pour ainsi dire de soi-même, sur le fond de l’actualité, dans un monde de plus en plus violent et autoritaire. « Surveiller et punir ». N’est-ce pas le monde des institutions décrit par Michel Foucault, dans lequel nous nous trouvons de plus en plus engouffré ? Toutefois, si l’actualité sociale et politique ressort quelque part de ce livre, c’est comme malgré moi. A travers les « œuvres » des artistes visant, aussi minimalement soit-il, à prendre position, à dénoncer certains faits. Mais le livre, tout au contraire, ne s’oppose à rien de précis, il ne fait que résister. Résister à la récupération de mon être, à la crainte intentionnellement créée par des annonces médiatiques, à la soumission et aux injonctions de vies standardisées, établies à l’avance.
Que peut faire un être privé de la liberté de créer, de choisir aussi minimalement que possible la vie qui lui convient, non pas celle qui le prive de joie. Comment retrouver l’harmonie et le chemin de l’authenticité dans un monde d’épidémies, de chaos sociaux, moraux ? En quoi l’art compris comme une esthétique de vie peut-il aider à retrouver la sérénité ? A vivifier l’être. L’art de composer, l’art de lire, d’écrire, de filmer, d’être pleinement, peu importe la forme que cet être va prendre, puisqu’il s’agit de vivre cette esthétique de maturation de soi à travers l’art, au jour le jour. L’art n’est, bien sûr, pas l’unique mode de cette réappropriation de la liberté d’action, d’autres trouvent leur épanouissement ailleurs (action humanitaire, militante, spirituelle,…).
S’approprier l’art comme un medium, comme un perfectionnement de soi, comme un art de vivre. L’art ne doit-il pas avant tout venir de cette recherche d’apaisement d’être, viser sa connexion plus étroite avec l’existence ? La nature, qui ne réduit pas à l’environnement, à l’extérieur du corps, mais qui est aussi celle qui vit en nous, qui nous constitue. Parmi les addictions florissantes dont certains arts sont les principales causes, l’art peut apparaître comme une forme d’ascèse de vie ou d’expérimentation et de maîtrise de soi, comme le suggèrent certains artistes « anti-art ». Ascèse ne signifiant pas le « don de soi » ou « l’amour de l’autre », version religieuse ou sacrificielle, mais bel et bien un travail sur soi, l’auto-observation, la présence « entière » à la vie, afin de ne pas mourir bouche bée, en regrettant, surpris, comme nous le rappellent quelques gourous ou sages, que le film est déjà fini…
Je pensais bel et bien, dans ces temps agités, à une forme d’éducation intime : voyager, voir le monde, ses différentes cultures et manières de créer, manières de vivre. Converser au café, s’arrêter devant les œuvres des artistes qui les créent, méditer, apprécier le bleu du ciel la journée et la lune à la nuit tombée, lire, écrire, marcher dans la forêt, boire et manger, plonger dans l’eau. Plouf. Les ressources naturelles et les paysages qui ont sauvé tant d’autres s’épuisent…Que puis-je y faire ? La population augmente, les bords de mer s’enlaidissent de béton, les voitures circulent et polluent. Malgré les paroles agitées et des convictions de transformation affichées, concrètement, peu ou rien, n’a été fait. Gaspillages. Plastiques. On se compare aux autres, on dénonce, mais on ne se voit pas. On ne tente pas de changer nos habitudes, des supermarchés qui poussent à la consommation de l’eau en bouteilles en plastique, nourriture, boisson, drogues… des géants du numérique qui développent de plus en plus de batteries, de téléphones, d’ordinateurs, d’images… Bref diminuer ce qui est en trop, ce qui nous rend dépendant. Difficile. Nos routines de vie sont notre seul port d’attache. La plupart des humains ne cultivent pas des habitudes réfléchies, mais des addictions, des désirs hérités, cultivés patiemment, à travers de longs conditionnements. C’est lorsque cette harmonie entre le soi et le monde est rendue précaire, voire impossible que tout devient violence, sacrifice, lutte et conflit. Et c’est à ce moment-là que l’art s’écarte de la société, s’hermétise, devient silence, se transforme en petite ou grande révolte que l’on garde provisoirement en soi. Alors, la raison dit au corps : résiste dans la joie, à travers des éclats de rire, résiste dans des fragments de beauté, décelés dans ces rencontres providentielles, dont tu dessines le « plan » sur une nappe de table en papier. Des écritures perçues à travers des levers et des couchers de soleil au bord d’une mer turquoise, peu importe que tu sois dans un environnement touristique ou sauvage, crée les « coïncidences de beauté », réjouis-toi de tes repas, de la chance que tu as de découvrir des arts et des vestiges anciens, des villes, des arts vivants, explore d’autres modes de penser, de vivre en parcourant le monde. Change de perspective, change your mind.
[1] Deux fois veuf, Francesco del Giocondo épousa en 1495 une jeune femme prénommée Lisa. C’est cette histoire qui donna le nom par lequel ce petit tableau d’une dimension de 77×53 cm. Pourtant une autre théorie veut que la jeune femme représentée ne soit autre qu’une favorite de Julien de Médicis, dirigeant de la République florentine. À ce jour, le mystère n’a toujours pas été résolu.
[i] Ernst Gombrich, Representation of space in western art :
[iii] Léonard de Vinci, Exposition « Sainte Anne, Leonardo da Vinci’s ultimate masterpiece », March 29, 2012 to June 25, 2012, Louvre.
[iv] Léonard de Vinci, Exposition au Louvre, October 24, 2019–February 24, 2020
[v] John Dewey définit une situation de manière holiste, qui possède une qualité d’ensemble émergeante et ne se réduit pas au nombre d’éléments qui la composent. Dewey souligne que la forme la plus élémentaire de l’expérience esthétique – l’unité immédiatement saisie qui relie les uns aux autres les éléments d’une expérience – est une condition nécessaire qui seule permet de faire d’une situation ou d’un état de choses une expérience cohérente et identifiable, cf. Richard Schusterman, introduction à l’ « Art comme expérience » (John Dewey, éd. Folio Essais, trad. Jean Pierre Cometti et alii, 2010pp.18-19. Pour la définition de la situation voir également « Logique. Théorie de l’enquête », PUF, 1967.
Je me suis engagée dans une enquête exploratoire mêlant recherche, création filmique et rédaction d’un ouvrage traitant de l’art, des dynamiques sociales et de la nature. Ce projet s’appuie sur des enquêtes empiriques et s’articule autour de deux axes fondamentaux. Le premier aborde les enjeux de l’expérience esthétique et de son émergence au sein des interactions sociales, mettant particulièrement l’accent sur les activités artistiques. Le second axe accorde une importance capitale à la nature et à l’environnement que j’appréhende à travers mes expériences de voyage et enquêtes sur des projets d’art écologique. Ce deuxième axe permet de questionner la notion d’identité et de territoire, d’explorer la diversité des formes culturelles, tout en remettant en question le cours déterministe de leur histoire et observant leurs modes d’évolution actuels. Le projet repose sur une étude d’un éventail représentatif de lieux, englobant les espaces naturels préservés ainsi que les patrimoines culturels. Ces investigations questionnent le rôle constitutif des dispositifs techniques d’enregistrement des moments et des expériences esthétiques, des formes de leur description, diffusion et de leur archivage.
Si ces réflexions prennent principalement racine dans les interactions filmées des artistes, les arts étant, de par leur nature même, aptes à créer des formes d’expériences esthétiques, je m’intéresse en réalité à toute rencontre ou événement propice à l’émergence d’une expérience esthétique. Cela englobe les échanges humains, les environnements naturels et les lieux insolites, les pratiques et les expériences captivantes, surgissant dans divers contextes de la vie quotidienne, comme en témoigne la série d’articles accompagnés de vidéos, regroupés par thèmes : « Les portraits d’artistes », série 2 : « Les cinémas différents », série 3 : « Voyages d’étude ».
Cette dernière série d’articles se focalise particulièrement sur des liens entre l’art et la nature. La nature y est appréhendée dans son sens environnemental comme existentiel, en tant que « matière » première de toute création. Je questionne en particulier le pouvoir transformateur de certaines situations, des rencontres et découvertes réalisées lors des voyages. A travers l’éloignement des aspects culturels et familiers, le voyage offre en effet la possibilité du dépaysement, ainsi que la découverte des modes de vie artistiques, culturelles, spirituelles, alternatives, visant la re-connexion plus harmonieuse avec l’environnement naturel. Les enquêtes empiriques sont restituées à travers une description personnelle accompagnée de vidéos, photos et des journaux de voyage relatant ces rencontres et apprentissages.
Le projet inclue des recherches menées sur le concept d’art-nature de Cesare Manrique à la Fondation Cesare Manrique à Lanzarote et à Grande Canarie (2022/23) ; les paysages des îles grecques ; les expériences à « Temenos » (2018, 2022, Lyssarea, Grèce), intégrant le cinéma dans la nature ; « la nature méditée » (méditation vipassana, yoga lors des «Mahashivaratri »), le projet « Save Soil » d’Isha Foundation (Coimbatore, Inde, 2020), la découverte de vestiges et des paysages au Nepal (2012), Chine (2019), Inde (2015, 2016, 2017, 2020, 2023), Tibet (2019), Cambodge (2017), Chilli (2018), l’enquête à bord du Transsibérien, les Moaï de l’île de Pacques…
Visées de Recherche :
– Examiner l’évolution de la notion d’expérience esthétique, de son déplacement du rapport exclusif aux beaux-arts vers un contexte social plus large, son lien avec l’environnement naturel et interactions sociales
– Analyser la distinction entre deux modes d’immersion distincts : l’immersion ciblée qui caractérise le terme d’une enquête qui qualifie l’expérience d’esthétique et l’absorption plus diffuse, comme par exemple celle vécue lors de la contemplation d’un paysage
– Explorer certaines pratiques de travail et/ou formes de vies artistiques conçues de manière à fournir la matière à « une œuvre d’art », celles qui abordent l’art et la vie dans un même élan d’expérience esthétique et éthique
– Questionner les rapports entre l’art contemporain, la science et l’environnement naturel
Problématique
1° L’esthétique comme « une valeur ajoutée » et la transformation de l’ordinaire[1]
Le sujet de l’expérience esthétique que je m’apprête à aborder ici, dépasse celui devenu, depuis Hegel, un objet de réflexion philosophique sur l’art, l’art lequel à l’époque de Hegel était principalement considéré à travers les beaux-arts tels que la peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie et la musique. Hegel tentait d’établir leurs caractéristiques et les différences concernant les formes de médiation entre le monde sensible et le monde de l’esprit permettant aux individus de comprendre et de ressentir des « vérités » universelles. L’art constituait donc le moyen privilégié de relier la sensibilité humaine à la nature. En mettant l’accent sur l’interaction sociale, la philosophie le pragmatisme, de Mead et de Dewey notamment, a permis de déplacer l’objet d’étude de l’esthétique comme une discipline visant à analyser le fonctionnement des concepts inhérents aux développement des arts vers des phénomènes plus généraux se produisant au sein de la vie sociale. Dewey s’intéressait notamment aux formes d’expression esthétique dans la vie quotidienne, au-delà des activités artistiques à proprement dites. Dans ce cadre, la notion d’expérience esthétique, n’est plus rattachée exclusivement aux notions traditionnelles de « beau » ou de « sublime ». Elle se détache également des interprétations courantes associées au terme « esthétique » que l’on relie à des éléments tels qu’une personne séduisante, un paysage pittoresque, ou encore un objet attrayant, voire à des particularités stylistiques d’un édifice, ou à des lieux qui rehaussent notre perception, souvent considérés comme nobles ou valorisants. En effet, la diversité considérable de nos expériences esthétiques dépasse ces classifications restrictives. Une expérience esthétique implique par exemple exploration de nouvelles idées, suscite des émotions et des états qui transcendent le simple attrait visuel ou sensoriel. Elle peut inclure des éléments conceptuels qui suscitent des réflexions approfondies, provoquent des remises en question, ou génèrent des émotions complexes voire contradictoires.
L’expérience esthétique est ainsi étroitement liée aux normes érigées par une culture ou une société, pour catégoriser et différencier les divers actes, comportements, expressions ou formes d’événements. Kant, dans sa « Critique de la faculté de juger », a introduit l’idée d’un jugement esthétique « désintéressé », soulignant que l’expérience esthétique ne se limite pas à une simple préférence individuelle, mais repose également sur des notions de plaisir désintéressé et de jugement partagé. D’autre part, elle est associée au désir, à la souffrance et à la « volonté » propre au déroulement de la vie, si l’on se réfère à Schopenhauer. La volonté, notion centrale dans sa philosophie, associe l’esthétique à des désirs, des souffrances et à une force motrice fondamentale inhérente à la vie organique comme à la matière inerte. Schopenhauer considérait que l’art offrait une évasion temporaire de la souffrance inhérente à la volonté, offrant ainsi une contemplation esthétique qui transcendait les préoccupations quotidiennes. Comme Maurice Merleau-Ponty l’a illustré également dans la « Phénoménologie de la perception », l’esthétique est étroitement liée à la perception et à la corporéité. : « Le corps comme puissance motrice et projet du monde donne sens à son entourage, fait du monde un domaine familier, dessine et déploie son Umwelt, il est « puissance d’un certain monde ».
Expérience de l’art et éducation
John Dewey interroge la nature de l’expérience esthétique dans le champs artistique, le résultat qu’il délivre dans son ouvrage « L’art comme expérience » (1934). Celui ci a inspiré de nombreux artistes et collectionneurs d’art, dont Albert C. Barnes avec lequel Dewey partageait ses réflexions. Ce dernier a appliqué les principes exposés par Dewey dans sa manière de collectionner et d’exposer l’art. Plutôt que de simplement afficher des œuvres d’art dans un cadre traditionnel de musée, Barnes a créé une disposition performative pour sa collection. Sa Fondation proposait une présentation unique d’œuvres, organisées selon les principes éducatifs et esthétiques de Dewey. Contrairement aux pratiques muséales traditionnelles, Barnes a organisé sa collection en « ensembles muraux » : des groupements d’œuvres de différentes époques, styles et cultures, juxtaposant peintures, sculptures, objets africains, mobilier ancien et fer forgé. Cette approche visait à encourager une perception comparative et contextuelle de l’art, favorisant une expérience immersive et réflexive .Barnes Foundation
Cette disposition a été influencée par les idées de John Dewey, philosophe pragmatiste et éducateur, avec qui Barnes entretenait une relation intellectuelle étroite. Dewey a été conseiller de la Fondation en 1925 et a contribué à façonner sa vision pédagogique. Il considérait l’art comme un moyen d’éducation esthétique, capable de transformer l’expérience quotidienne et de stimuler la pensée critiqueDes ensembles visuels complexes où des peintures, des sculptures et des objets étaient juxtaposés encourageant les visiteurs à établir des connexions entre les différentes œuvres, favorisant ainsi une expérience d’apprentissage et d’appréciation esthétique dynamique.
Cette collaboration permet d’illustrer concrètement le lien entre l’idée de l’expérience esthétique que se faisait Dewey et sa conception de la pédagogie, active et expérimentale, proche en cela des expériences menées dans des écoles en ce temps en Russie soviétique post-révolutionnaire que Dewey a pu visiter. C’est en lien avec de nouvelles idées de pédagogie expérimentale que Dewey insiste sur le fait qu’afin de mieux comprendre la spécificité des productions artistiques, il est nécessaire de s’en éloigner dans un premier temps et de reconsidérer ce qui dans l’expérience ordinaire suscite le sentiment de beauté, d’horreur, de laideur, d’enchantement… ce qui attire l’attention et ce qui permet à un individu d’enrichir son expérience par un « jugement » d’ordre « réfléchissant » plutôt que par un raisonnement, pour reprendre la distinction kantienne. Dewey cherchait ainsi à décloisonner les catégories réifiées de l’existence, permettant ainsi à l’esthétique de s’émanciper du champ purement artistique où elle a été reléguée. Elle a suscitait par ailleurs au sein des arts, de nouvelles attitudes visant à une reconsidération des liens entre l’art et la vie, en déplaçant l’objet même de l’art et la place de public dans son appréhension (cf. Avant-gardes artistiques). Pour Dewey, la philosophie se doit questionner les usages, les « jeux de langage » (pour reprendre également le concept de L. Wittgenstein), et les conditions pragmatiques concrètes dans lesquelles les qualificatifs du beau, de la création, de sublime et d’autres termes réservées à ce que nous considérons comme expérience esthétique, sont exprimés. Il souligne par ailleurs que l’observation d’une œuvre d’art ne conduit pas nécessairement à une expérience esthétique profonde, car la relation que nous entretenons avec l’objet peut demeurer superficielle et rudimentaire. À l’inverse, une expérience ordinaire peut revêtir une dimension esthétique [2]. L’étude de phénomènes esthétiques s’intéresse donc à la manière dont ils se manifestent dans des conditions et des contextes spécifiques, appréhendée au cœur des situations, ce qui représente le paradigme même de l’étude de l’expérience esthétique, car elle seule permet de prendre conscience des transformations résultant des interactions entre l’individu et l’environnement naturel et social dans lequel tant l’émergence que l’appréciation esthétique d’un événement a lieu. Ainsi, pour Dewey, le qualificatif « esthétique » découle davantage d’une expérience, d’un processus, que d’un environnement ou un objet « tout fait », comme l’est, par exemple, un beau tableau ou un paysage. L’expérience esthétique, remarque Dewey, « marque chaque expérience satisfaisante et transformatrice de son empreinte, en ce sens elle renvoie à une valeur ». [1] Elle joue le rôle essentiel dans d’autres formes d’expérience (scientifique, politique), comme dans l’émergence des formes de vies nouvelles ou de la prise de conscience de leur qualité. En ce sens, elle transcende les frontières disciplinaires et s’étends à différentes facettes de l’existence. Sa manifestation sensible est le moyen par lequel nous pouvons accéder à une appréciation plus profonde de la qualité de la vie, au-delà des créations matérielles des objets d’art. L’esthétique telle qu’elle est appréhendée chez Dewey est intrinsèquement liée à notre interaction directe avec le monde naturel ou social. Le succès dans la culture de plantes, une conversation, l’immersion dans un paysage naturel ou la création d’une œuvre d’art peuvent donc constituer autant d’occasions d’un épanouissement et appréciation de la vie, devant tout à la fois esthétique comme éthique.
2° Le sentiment esthétique dans l’enquête
« Il n’y a pas de solution, parce qu’il n’y a pas de problème » (Marcel Duchamp)
Voilà une citation à l’encontre de la théorie de l’enquête de John Dewey qui décrit en effet l’expression de divers sentiments de satisfaction que procure une enquête menée à son terme et attire notre attention sur des conditions dans lesquelles émergent nos jugements du beau et nos sentiments esthétiques. Comme lors d’une découverte scientifique, lorsque, arrivée à son terme l’enquête se clôture par l’expression de la qualité esthétique la plus fortement éprouvée. Suite à la résolution d’un problème, l’individu prend conscience du problème, la solution trouvée requalifie la situation problématique d’une nouvelle manière. C’est le fameux « eureka » (j’ai trouvé !) d’Archimède, l’expression de la joie, le sentiment de justesse et d’apaisement qui s’en suive. La solution trouvée permet de comprendre la situation problématique, lui confère une forme, lui attribue un sentiment de totalité qualitative unie : « L’enquête est la transformation contrôlée ou dirigée d’une situation indéterminée en une situation qui est si déterminée en ses distinctions et relations constitutives qu’elle convertit les éléments de la situation originelle en un tout unifié » (Dewey, p.169). Inhérente à la résolution de problème, le sentiment esthétique concerne en fait toute sorte de situations d’enquête. Dewey cherche à montrer que les enquêtes scientifiques comme celles de sens commun suivent en réalité un schème semblable. Il attire notre attention sur les différentes étapes de constitution de l’expérience d’un individu pris dans une situation problématique. Allant de la perception, plutôt sentie, que réfléchie de la situation problématique, jusqu’à la découverte de ce qui causait la perturbation. Cette dernière constitue le focus de sa réflexion sur l’enquête, mais également dans des situations de découverte de la solution, l’apprentissage, la transformation logique du raisonnement quant aux étapes et les erreurs commis, l’analyse et le réarrangement des relations cognitives entre les données, etc. C’est seulement au terme de l’enquête, d’après Dewey, que l’on peut définir une expérience authentique, le fait « d’avoir eu une expérience ». Car, si d’une certaine manière toute activité implique un changement, seulement dans ce cas précis nous vivons émotionnellement et intellectuellement une véritable requalification de choses ou d’états de faits et acquérons à leur sujet une perception nouvelle, vivons la dispersion de la tension accumulée. Parvenue au terme de l’enquête, l’individu vit alors une véritable transformation émotionnelle et psychologique dans laquelle l’expérience vécue acquiert un nouveau sens. D’incertaine et chaotique, la situation devient clairement définie. Le sentiment d’apaisement qui surgit au moment de la découverte de la solution s’étale sur la situation vécue comme problématique dans le passé immédiat, permet à l’individu de comprendre les différentes étapes de la recherche, ses erreurs, ses errances et ses impasses. Il la requalifie, comme en témoignent souvent les différentes formes langagières ponctuant voire constituant les différentes étapes de l’enquête, pour ainsi dire d’une nouvelle manière. De l’expérience anesthétique, vécue dans un état de tension et de « négativité », l’activité retrouve le sens de l’équilibre, l’individu perçoit et exprime des relations justes entre les données et les informations qu’il reçoit et auxquels il réagit à présent de manière harmonieuse. La transformation de la situation qui s’ensuit, bien que vécue individuellement, n’est pas pour autant subjective ou arbitraire, ni purement cognitive. Elle est fondée organiquement et socialement, se fonde sur des faits, des significations et des symboles, des conventions sociales historiquement établies, devenus « faits sociaux », elle implique des personnes et des objets matériels perçus en rapport avec l’enquête. Le sentiment désagréable, comme par exemple « avoir sur le bout de la langue le terme recherché », la tension, le déséquilibre, se transforme en sentiment de satisfaction, la « trouvaille » coïncide avec ce qui a été recherché, la situation change d’aspect.
Dewey considérait que l’expérience esthétique implique un engagement, en particulier lorsque un individu s’implique dans une situation de création (musique, poésie, œuvre d’art ou tout autre objet constitutif de « forme de vie » différentes). L’expérience esthétique ne se limite donc pas à une contemplation passive de l’objet ou de « spectacle » sensoriel, mais implique une interaction dynamique entre le sujet (sa conception sociale/morale de vie), l’environnement et la situation vécue. L’individu explore pour ainsi dire les évènements qui surgissent, inspecte les objets qui se présentent, observe, contemple ou interagit avec eux, se pose des questions, exprime des émotions, et finalement développe une compréhension plus approfondie et une appréciation enrichie de l’expérience. Dans ce processus, autant symbolique que physique, spatial que temporel, intuitif comme intentionnel, le jugement esthétique émerge comme une conséquence naturelle. Il n’est pas fondé sur des normes rigides ou des critères prédéfinis, mais constitue l’expérience même de l’individu qui le vit, implique le hasard et l’intuition, la logique et l’imagination, et souvent le sentiment d’apaisement à l’issue d’une situation problématique. Il en est de même de la perception de qualités esthétiques dans un environnement naturel, lors de la conception d’un objet ou une situation d’interaction, qui n’est pas moins active et exploratoire afin de permettre l’appréciation esthétique. Rappelons toutefois, que la notion de la satisfaction due au terme d’une enquête ne se confonds pas chez Dewey à la réalisation achevée d’une œuvre/chose matérielle. Le sentiment de satisfaction a plutôt lien avec la qualité et à la forme (belle, harmonieuse, créative…) que prennent des situations dès lors qu’elles ne sont plus troublées. Ce sont des états et des situations problématiques, inachevées, perpétués de manière « avortée », qui sont pour ainsi dire anesthétiques (car elles manifestent la persistance du problème, la répétition des logiques erronées et de ce fait l’insatisfaction continuelle de l’individu qui les vit et dont l’état « raisonne » dans la vie sociale qu’il mène…). Ce sont donc ces situations troublées qui doivent se clore et non pas des « créations » (objets, œuvres d’art) que ces situations impliquent. En un sens plus profond, toute réification de nos « pulsions », réactions, créations en des « objets » délimités n’est que provisoire. Elle n’a pas de réalité définie une fois pour toutes, mais l’incarne à l’issu des processus complexes d’interactions autant matérielles que symboliques, de ce que nous comprenons des lois de la nature et de leur logique. Car, comme nous rappelant les philosophies orientales, il n’y a pas dans le monde naturel de formes d’évènements déterminées une fois pour toutes, la nature nous mène de la naissance vers la mort, ainsi, dans le monde social, il existe seulement des formes qui évoluent, se perfectionnent, au sein de différentes cultures et sociétés et d’après des logiques qui leur sont propres, et que ses membres transmettent, telles des pierres immuables, de génération en génération. Ces « formes logiques/raisonnements/principes ou idéaux » s’expriment à travers des interactions sociales et jeux de langage, à travers usages et production d’objets, qui varient selon des lieux ou des techniques. Ces dernières ayant pour but de « figer » ou de « contraindre » certaines pratiques, raisonnements, d’en constituer d’autres. Pourtant, ce n’est que d’un point de vue limité de jugement et de la perception qui sont les nôtres à un moment donné, relatif aux contextes d’interaction et de vie particuliers, que ces objets, telles les œuvres d’art ou les projets que l’on cultive patiemment au jour le jour, acquièrent une force de réalité. A son état de plus primaire, la vie n’est qu’un flux continu d’énergies, un amas de forces se cristallisant à un moment dans une forme provisoire dont la finalité nous échappe.
3° Film et l’écriture comme lien social et matière artistique : « JE-vidéo »
« l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » ! (Robert Filliou)
Aussi instructifs soient-ils, ces concepts et idées philosophiques ne nous permettent cependant pas de comprendre pleinement la diversité des manifestations et des expériences vécues de manière esthétique par des personnes dans divers contextes, ni de saisir le statut et l’évolution de nos conceptions contemporaines de l’esthétique.
S’appuyant sur l’idée deweyenne soulignant que l’art est avant tout une expérience, je me suis munie d’une caméra/appareil photo et je souhaitais, à ma manière, de capter ces situations et moments permettant de rendre visible la nature de l’expérience esthétique dans différents contextes de la vie : la mienne pour commencer en tant qu’apprentissage, création et appréciation artistique, à travers les rencontres et les expériences de voyage, en essayant de saisir l’art de la nature, les fragments de beauté dans des situations ordinaires…
En me référant tout d’abord aux moments d’échanges et interactions filmées auprès des artistes et milieux d’art contemporain, cette enquête m’a permis d’identifier rétrospectivement ces quelques moments au sein de situations où se produit l’émergence d’une qualité esthétique partagée, transformant le cours ordinaire de la situation. Sur la base des vidéos et des récits réalisés de ces moments et cela malgré le caractère unique des situations dans lesquelles ils se produisent, j’ai tenté esquisser quelques traits génériques et des conditions de leur émergence qui les caractérisant.
Il s’agissait en particulier de questionner les configurations entre l’interaction sociale médiée par la caméra, objets d’art et/ou environnement naturel transformant la perception du réel, faisant émerger des idées, de nouveaux objets de connaissance, émotions. De manière plus générale, il s’agissait de poser à nouveaux frais la question dans quelle mesure est-il possible d’affirmer que l’art a le pouvoir/la capacité de transformer les situations sociales particulières, d’ouvrir au questionnement les états de choses les plus solidement conçus comme « allant de soi », et de reconsidérer les normes et les valeurs qui leur sont communément associés ? Ce constat apparemment banal, selon lequel « l’art transforme le réel », ouvre en réalité une piste d’enquête au plus près, non pas des courants artistiques et de leur histoire, mais de la production et reconnaissance « ordinaires » du phénomène esthétique qui sont observables et descriptibles dans les pratiques mêmes de la création (ici la création de situations filmées) et qui lui donnent une forme reconnaissable. Si cet énoncé est pourvu de sens, la question qui se pose est dès lors de retrouver la réalité phénoménale que la formule évoque en mettant l’accent sur quelque chose qui est fondamentalement de l’ordre de l’expérience communicable, à la manière du jugement réfléchissant [2], et non de l’expérience privée réputée incommunicable, bien que toute expérience esthétique implique les sentiments intimes, les sensations et les émotions personnelles que la personne vit pour ainsi dire « de l’intérieur ». L’adoption de cette posture phénoménologique et praxéologique autorise d’examiner les deux volets de ladite proposition de manière solidaire : le premier se traduit par un programme d’investigation empirique de situations au sein desquelles une activité créatrice se déroule qui, pour le champ artistique qui nous intéresse, joue sur un mode contrastif, émotionnel, ironique ou métaphorique avec les situations, les codes sociaux, les pratiques artistiques professionnelles, l’environnement physique et matériel, employés comme autant de ressources pour mettre en question le rapport conventionnel à l’art, à sa place dans la société et à sa rupture supposée avec le monde de la vie ordinaire. Le second volet, contigu au premier, est celui de la reconnaissance de la survenue de cette transformation esthétique d’une situation de la vie courante, dégagée par cette grammaire en acte, qui s’appuie sur l’expérience que l’observateur-participant en fait in situ et sur l’image que le film en capte, témoin impliqué de et dans ses conditions uniques d’occurrence .
Un des enjeux majeurs de cette recherche résidait dans l’examen des procédés et processus créatifs, conçus comme des activités socialement organisées et descriptibles en tant que telles. Il s’agissait de comprendre comment, dans le cadre des interactions sociales, la production et la réception de chaque acte (qu’il s’agisse d’un geste, d’une parole ou d’une autre forme d’expression), intrinsèquement liées et complémentaires, contribuent de manière réflexive à l’émergence d’un objet esthétique partagé, qualifié d’« intersubjectif ». Cet objet n’est pas simplement une construction ou sentiment individuel, mais le fruit d’une co-création où la singularité de chacun de participant entre en dialogue avec celle des autres, façonnant ainsi une réalité esthétique collective. L’activité filmique, à la fois prétexte, enquête et expérience, constitue ainsi un point de départ et une ressource de ce projet. Elle occupe cette place en observant, provoquant et filmant les moments des rencontres avec des personnes particuliers, dans lesquelles une activité créatrice est déployée. Dans ces circonstances en effet, l’observateur-participant peut saisir ce travail créatif en acte, par lequel quelque chose qui se produit se transforme en quelque chose d’autre (en tant qu’émergence de la « nouveauté » dans la situation actuelle, ou d’une situation apparaissant comme nouvelle, car appréhendable d’une manière autre que précédemment, l’acquisition d’une connaissance, la transformation d’une catégorie en une autre…), sur le moment même de sa réalisation, une métamorphose qui peut être reconnue comme telle par les protagonistes et observateurs des situations examinées. La caméra peut être vue comme un témoin voire un élément faisant partie intégrante du dispositif scénique dans lequel des pratiques créatives se déroulent de manière occasionnée. Le film acquiert ainsi un caractère hybride, en ce qu’il montre et donne accès à une « performance », une réalisation artistique ou une expérience esthétique située. Il permet ainsi de découvrir les méthodes employées par les membres pour façonner les situations et les actions pratiques mises en œuvre localement afin de réaliser une activité donnée, dans son environnement spécifique. Ces méthodes sont perceptibles comme des manières d’agir appropriées à la situation considérée. J’ai examiné en particulier la manière dont le film en train de se faire, in vivo et in situ, participe à l’activité de rendre visible l’impondérable de la situation, le basculement de l’ordinaire vers le registre esthétique. Le projet consistait ainsi à étudier la façon dont cette transformation s’opère matériellement, à la regarder en situation, à travers son déploiement sous forme de réalisations concrètes, lesquelles font surgir de l’intérieur des situations d’occurrence naturelles qui en sont le foyer les éléments non encore explorés ou non perçus par leurs membres et les transforment en objet d’art ou matière à création. L’enquête consistait en la constitution et l’analyse d’un corpus de films se focalisant sur des moments particuliers dans lesquels émerge une « nouveauté », objet de l’enquête (Dewey, 1938). Une partie de ce matériel constitue le support premier des réflexions qui seront prolongées lors de cette étude, notamment à travers la réflexion portant sur le montage de vidéos, rapport entre les textes, commentaires, descriptions et images.
ll s’agit d’examiner la manière dont l’activité filmique, en incluant la présence de l’observateur que la réalisation de cette activité indexe à la situation vécue, a pu suivre la technique d’étrangeté mise en œuvre dans un travail cinématographique J.M. Straub: http://fr.wikipedia.org/wiki/JeanMarie_Straub_et_Danièle_Huillet ), a suscité l’émergence d’une sculpture (Jim Ritchies : http://www.jim-ritchie.com/), a compris le rôle du désordre et de l’intelligible dans la magie de l’art (lors de la visite de l’appartement-musée de G.Zevolla : http://fr.wikipedia.org/wiki/Giuseppe_Zevola) ou a pu établir pratiquement (en filmant l’activité de se rendre sur place et de découvrir l’agencement de ce lieu) la connexion endogène entre l’aménagement de l’habitat et la pratique artistique visant la publicisation de l’intime (chez Nathalie Saint Phalle :http://paris-ontheothersideofintimacy.blogspot.fr/2009/06/albergo-del-purgatorio-lieudexposition.html), a contribué à la mise en situation filmique concernant un projet d’art (dans le cadre du projet « Prenez soin de vous » de Sophie Calle : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sophie_Calle), a été impliquée de manière festive à la manière de susciter les situations et de filmer qui est caractéristique de la manière du cinéaste Jonas Mekas : http://jonasmekasfilms.com/diary/, de la manière dont la vie et le film s’imbriquent chez le réalisateur Boris Lehman, Alan Berliner, Ken Jacobs, Robert Attanasio, etc.)…
Le matériel mobilisé a permis d’interroger les processus de transformation créatifs accomplis lors de ces rencontres et situations filmées afin de souligner plus concrètement les liens que la perception esthétique entretient avec ses médiations : le film en tant qu’il est susceptible de rendre publique la situation enregistrée, les objets et les personnes présentes (observateurs, public), l’environnement immédiat (habitat, rue, café, environnement naturel…), mais également de leur transformation esthétique. En s’appuyant sur les travaux de l’ethnométhodologie sur les activités de travail (Ethnomethodological Studies of Work) et également sur la philosophie pragmatiste de « l’art comme expérience » (J. Dewey) ou les « jeux de langage » (L. Wittgenstein), ce projet a permis d’esquisser les caractéristiques plus générales de cette esthétique située dans le « monde de l’art », de sa « grammaire », ses objets, ses procédés, ses artistes et à s’interroger sur sa place dans la vie sociale en général, en étendant la réflexion menée sur cette question en relation aux milieux de l’art vers d’autres milieux et situations d’activités de la vie ordinaire, (voyage, apprentissage, découverte scientifique, résolution d’un problème) …
Ainsi, si le sens commun et de nombreuses théories de l’esthétique attribuent la perception et le jugement esthétique à un individu, à ses caractéristiques émotionnelles, psychologiques, voire mystiques, l’artiste comme un créateur-génie y est souvent considéré comme un médium des apparitions soudaines, d’une forme, d’une idée ou d’un esprit qui viendraient soudainement l’habiter ; de son côté, l’approche pragmatiste le place au contraire au cœur de la rationalité, des formes objectives de la représentation artistique et de la « grammaire » du champ culturel dans lequel elles opèrent. La conception que l’on peut nommer romantique ou mystique sépare, souligne Dewey, le moment d’émergence de la nouveauté des opérations de l’enquête qui lui a donné naissance et contribue, ce faisant, à rendre le processus créatif opaque, inaccessible à l’analyse. La notion d’enquête permet ainsi de situer le moment de transformation créative dans un processus d’expérience plus large et montre comment on arrive progressivement au changement qualitatif de la situation et à sa qualification esthétique nouvelle. Ainsi, si on devait dégager un schème commun au surgissement d’une nouveauté, au sens de réorientation ou d’appréciation différente de ce qui précède, qui se traduit en particulier par le fait que l’on est désormais à même d’en rendre compte d’une manière explicitement fondée, on pourrait dire qu’elle se produit tout d’abord au cours des différents moments de l’enquête (comme une ressource permettant d’apprécier correctement ses différentes étapes) et qu’elle a une fonction décisive dans sa clôture, en tant qu’elle est liée au jugement esthétique qui la réalise, via la reconnaissance d’un résultat satisfaisant (la résolution d’un problème), et requalifie l’ensemble des phases de l’enquête sous une catégorie nouvelle et, semble-t-il, plus appropriée. Ainsi, si la créativité a quelque chose à voir avec une rupture, une mise en tension ou un départ délibéré des modes habituels de voir ou de faire de l’art, comme de se rapporter au monde de la vie dans l’attitude naturelle de la pensée courante, il serait toutefois erroné de ne l’appréhender qu’à la lumière d’un changement qualitatif simplement ponctuel et soudain.
4° L’environnement de la perception esthétique
Ainsi, à la manière de Dewey, nous avons porté l’attention sur la nature de l’expérience esthétique dans différents contextes de la vie et à travers l’expérience des moments dit « esthétiques », c’est-à-dire ceux où quelque chose d’un apprentissage, d’une découverte, d’une nouveauté surgit que ce soit au sein même de la création et appréciation artistique, expérience de voyage, contact avec les éléments naturels d’un paysage, conversations et activités ordinaires « inspirantes »…
Les voyages constituent en cela la source d’inspiration d’innombrables expériences artistiques que ce soit à travers les paysages découverts, le contact avec la nature, les découvertes, rencontres et apprentissages. Le voyage impliquent la mobilité, la traversée des frontières, l’immersion, l’accueil de « l’étrangeté » culturelle ou paysagère. Il est ancrée dans des contextes précis, relative aux situations particulières vécues par des voyageurs, à l’état émotionnel de personnes, aux moyens et aux « techniques » à leur portée. Si, dans certains cas, comme lors de migration volontaire ou forcée, le déplacement engendre l’angoisse lié à la survie et la volonté de préserver son intégrité, voire sa vie, dans d’autres circonstances, il est la source d’émerveillement, de découverte des environnements culturels, géographiques et paysages jusque-là inconnus, créant le sentiment de bien-être dans l’atmosphère insouciante des lieux, il évoque la légèreté de l’existence. Quelles que soient les circonstances et les raisons du départ, qu’elles soient avantageuses ou désastreuses, le voyage peut non seulement servir de catalyseur à des expériences esthétiques enrichissantes, mais offre également des conditions propices à la transformation de cadre de vie, à la « métamorphose du soi», voire, dans certains cas, à la formation d’un individu éthique ou spirituel.
Ce second volet du projet propose d’explorer la notion d’expérience esthétique en puisant son essence dans les méandres des situations vécues, là où se dessine l’art subtil de la perception d’innombrables manifestations de l’esthétique en acte. Je me suis particulièrement attachée à élucider les circonstances dans lesquelles, au cours de ces voyages, certaines situations tendent à revêtir une dimension vitale intensifiée. Qu’il s’agisse du dépaysement ressenti par les voyageurs lors de la découverte de lieux insolites, des rencontres fortuites et culturelles, de l’état d’esprit des individus confrontés à des contraintes et des dangers, ou encore de la sensation de libération d’un fardeau qu’ils laissent derrière eux, les traces des expériences de voyage constituent un terreau propice non seulement à la compréhension de l’expérience esthétique vécue, mais également à son émergence sous des formes littéraires et filmiques.
Ces dernières permettent d’interroger les qualités de l’environnement de l’expérience esthétique, ainsi que la manière dont celui-ci façonne, en retour, le sentiment et le jugement esthétique d’un individu. Il influe sur sa manière d’être et de ressentir, sur la conception qu’il a de lui-même, voire sur la transformation de son identité. Je souhaitais élargir cette réflexion en questionnant la formes des descriptions de ces interactions (journaux intimes, carnets de voyage) et de leurs traces visuelles. Ces documents offrent la possibilité de questionner le rapport de l’art à la nature, à la technologie et à l’art, et de reconsidérer, à l’ère de l’Anthropocène, notre relation au paysage, à ses usages touristiques et à ses exploitations industrielles, tout en renouvelant la réflexion sur la relation entre esthétique et écologie.
Sous quelle forme les récits portent-ils les traces de l’authenticité des expériences vécues ? Comment le film devient-il un journal de voyage ? Un « journal filmé » ? Comment concevoir l’archivage de traces visuelles et écrites sans pour autant perdre leur caractère dynamique, lié à la biographie des protagonistes ? Comment préserver leur intimité, voire, dans certains cas, leur anonymat ?
Les observations, découvertes « ethnographiques » ainsi que les expériences autobiographiques vécues et « mises en scène » visuelle et sonore sont répertoriées dans un tableau numérique, qui classe les événements par années et par mois. Les titres des événements fournissent des liens vers divers chapitres accompagnés des traces visuelles que le lecteur-spectateur pourra explorer au gré de sa curiosité. Une série de parcours possibles lui sera néanmoins suggérée.
RESUME DE CONTENUS :
Le projet d’ouvrage fondées sur les traces de ces expériences se décline en trois parties :
Le premier chapitre explore la notion d’expérience esthétique à partir des concepts philosophiques à l’appui des exemples de pratiques artistiques permettant de les illustrer. J’ai voulu, à ma manière, commenter quelques idées de philosophes tels que Hegel, Schopenhauer, Dewey et Wittgenstein pour évoquer quelques idées sur la façon dont ces philosophes ont abordé l’art comme expérience. Je me focalise ici en particulier sur la constitution d’expérience esthétique à travers l’interaction sociale (milieux d’art) et à travers l’interaction médiatisée de la nature. La démarche d’auto-fiction de Boris Lehman, d’Alan Berliner ou les projets d’art de Sophie Calle questionnent quant à eux la nature sociale, la manière dont l’expérience humaine (la sienne en l’occurrence) offre la matière première de la création, allant jusqu’à transformer les événements de sa propre vie en « une œuvre d’art ». Les artistes réactualisent en cela l’esprit des avant-gardes et leurs démarches de transformation esthétique de l’ordinaire : dada, surréalisme, expressionisme abstrait, lettrisme, situationnistes, beat generation, fluxus,…On examinera quelque-unes de ces rencontres.
Bien que l’environnement naturel soit considéré ici sous sa forme « autonome », comme intégrant les éléments sensoriels et esthétiques, ouvrant la voie à une expérience vitale, laquelle, au-delà de l’intellect, transcende toute forme de production et de représentation, (la nature s’appréhende sentie plutôt que purement « vue » ou réfléchie), l’expérience esthétique qui en émerge est elle également « médiatisée ». Cette idée est développée dans le chapitre suivant qui questionne la distinction entre la notion d’esthétique en tant que résultat final d’une enquête, prenant la forme d’une immersion ciblée, et celle plus diffuse ou « désintéressée », telle qu’on peut la vivre lors de l’expérience vécue d’un paysage, discutée par différents écrivains et philosophes (Hadot, Rancière, Bégout). Cette discussion se concentre sur la façon dont le paysage vécu offre une expérience immersive directe, engageant les sens et les émotions de l’individu de manière très différente de celle qui naît de l’interaction avec une personne ou une œuvre d’art.
Cette s’appuie sur plusieurs exemples de pratiques des artistes me permettant d’illustrer comment l’art et la nature coexistent dans un même élan. L’environnement naturel étant « célébré » de diverses manières. L’architecture « trouvée » de Cesare Manrique, le cinéma artisanal de Jean Marie Straub, le Journal filmée de Jonas Mekas, le cinéma expérimental de Peter Kubelka, Jaap Pieters, les films-concerts et expériences psychédéliques de Lionel Magal, le projet « Temenos » de cinéma de G. Markopoulos/ R. Beavers, les concerts-films de Phill Niblock, sont en ce sens exemplaires.
La dernière partie prolonge ces mêmes réflexions à travers un journal de voyage, rapportant les fragments d’expérience esthétique et anesthétique saisit au sein de la vie quotidienne, impulsion et matière à « l’œuvre d’art », construite à l’aide des expériences de rencontres, voyages, de prise d’images et d’écriture à travers le monde et partagés avec mes lecteurs sous forme de confidences, d’observations, de méditations et de découvertes, réunis dans différents chapitres consacrés aux « voyages d’étude ». Les deux derniers chapitres esquissent les difficultés auxquelles se heurte la description scientifique de l’expérience esthétique face à celle promue par des artistes qui privilégient des formes d’expression personnelle.
Présentation de l’auteur
Barbara Olszewska, Anthropologue/Sociologue, Maître de conférences en Sciences de la Communication à l’Université de Technologie de Compiègne, depuis 2004 au laboratoire Costech (Connaissance, Organisations et Systèmes Techniques), responsable des enseignements « Art et société », « Interaction sociale et numérique ». Auteure de nombreux articles, communications et films de recherche sur le « travail » artistique et les concepts mis en oeuvre: « Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi. A propos du travail de préparation des acteurs et mon expérience filmique sur le tournage des films « Un héritier » et « Inconsolable » par Jean-Marie Straub », 2010-2017, (texte et vidéos disponibles sur le blog « Je-vidéo » : barbara2 olszewska.com et youtube/ ; • Olszewska B., Barthélémy M. & M. Dupont, « La production interactionnelle de l’espace chorégraphique : le corps comme donnée et outil », in B. Olszewska, M. Barthélémy & M. Dupont (eds), Les données de l’enquête, Paris, PUF, 2010 ; Olszewska B., (2007) « D’une rupture sentimentale vers une rupture technologique ? », texte publié dans Sophie Calle, Prenez soin de vous, Actes Sud (ed.), catalogue de l’exposition de la Biennale de Venise ; Olszewska B., Barthélémy M., Dupont M., (2007), «La production interactionnelle de l’espace chorégraphique: le corps comme donnée et outil », colloque international Les données de l’enquête, Compiègne, UTC, 21-23 novembre; Olszewska B., Garreta G., (2008), « Sémiotique et pratique de la danse : la production située du sens chorégraphique », XVIIIème congrès AISLF, Istanbul, 7-11 juillet; Olszewska B., (2009), « L’esprit dans la danse. Technique du corps et chorégraphie mentale », Colloque : Les lieux de l’esprit, 4-6 juin 2009, Collège International de Philosophie (CIPh), Organisation : Guillaume Garreta, Pascale Gillot, Pascal Séverac, … ↩︎
Que veut dire faire une expérience esthétique ? Quelles sont les expériences qui ne sont pas esthétiques ? Dans quelles conditions le sentiment esthétique/anesthétique survient-il ? De quelle manière l’ordinaire devient-il véritablement extraordinaire ? Faire une expérience de l’art plutôt que de l’observer ou l’analyser, tel est le véritable propos de cet ouvrage, à l’appui de ces quelques voyages d’étude sur les traces des arts, cultures et civilisations anciens dont la contemporanéité s’y incruste et s’y mélange.
Vivre au temps présent sans oublier ce qui c’est passé, interroger la manière dont le monde fonctionne actuellement avec les yeux d’une ethnographe, filmeuse, écrivaine. Celle qui transforme toutes ces découvertes en une aventure continue. Que font les gens dans tous ces différents pays ? Quelles activités mènent-ils ? De quelle manière ? Qu’est ce qui les préoccupe ? Quelles logiques, activités, les animent ? Tous ces différents pays, dont les géographies, cultures et histoires sont si différents de la mienne. Et pourtant… De quelle manière les arts du passé, leurs vestiges, rites, subsistent-ils ? Comment sont-ils intégrés aux formes de vies actuelles ?
Dans son ouvrage « L’art comme expérience » John Dewey interroge la nature de l’expérience esthétique au-delà de la création artistique proprement dite :
« Le décloisonnement qu’il (Dewey) opère entre les catégories de l’existence permet en effet à l’esthétique de s’émanciper du champ purement artistique. Non seulement observer une œuvre d’art n’aboutit pas nécessairement à une expérience esthétique – la relation que nous avons avec l’objet peut rester superficielle et rudimentaire – mais une expérience ordinaire peut à l’inverse se parer d’une dimension esthétique 2 »
« L’évaluation d’une expérience ne s’effectue donc pas selon des critères internes mais au regard de la qualité relationnelle, c’est-à-dire de l’engagement de l’individu dans une activité donnée. L’expérience esthétique est, par conséquent, le paradigme de l’expérience pour Dewey puisqu’elle permet la prise de conscience des transformations opérées par les interactions entre l’individu et l’environnement. De fait, le qualificatif d’esthétique n’est pas tant ce qui dicte la contemplation que le résultat d’une activité : il vient marquer de son sceau chaque expérience satisfaisante et transformatrice. Il renvoie à une valeur »[1]
Les réflexions que nous livre Dewey portent sur le rôle essentiel que joue l’expérience esthétique dans d’autres formes d’expérience (scientifique, politique,…) et dans la création des formes de vie, de la prise de conscience de leur qualité. Que l’on parvienne à faire pousser des légumes, des arbres, ou à achever une œuvre d’art de manière qui nous satisfait, nous procurant un sentiment de bien-être ou d’harmonie, ces sentiments d’expérience relèvent tous une forme esthétique.
Dewey décrit le sentiment de satisfaction que procure souvent l’activité menée à son terme. Que vaut alors une œuvre inachevée ? Serait-elle pour autant inesthétique ? Pas forcement, répondrait-il probablement, car ce qui importe n’est pas tant le résultat mais le plaisir d’être entièrement engagé dans l’activité créative, celle que l’on cultive patiemment, au jour le jour, tel un jardin secret, à l’abri des regards curieux. L’activité même procure la satisfaction, le plaisir même, la joie qui affecte notre manière de vivre plus entièrement, plus consciemment, n’est ce pas le but de toute expérience véritable ? En ce sens n’importe quelle petite étape accomplie, telle des pages d’un ouvrage qui se constituent au jour le jour, peut, en ce sens, procurer la satisfaction. Le philosophe interroge en particulier les conditions suscitant la dimension esthétique de l’expérience, ses contextes d’émergence, d’accomplissement.
Si on suit son idée qui consiste à dire que l’art, comme tout autre activité, est une activité située, on peut ainsi tenter de l’appliquer à l’approche de l’histoire de l’art, en se référant aux ouvrages du passé exposés, en les «phénoménologisant». L’histoire de l’art n’est pas dissociée de la manière de l’approcher concrètement, du parcours que l’on effectue à la recherche de ses traces, de la forme de vie de ceux qui la découvre et qui mènent à son sujet une enquête. L’enquête laquelle arrive, après plusieurs années d’expériences, vers une terminaison provisoire, ayant enfin pu trouver son port d’attache, je tourne la page et je regarde dans une nouvelle direction. La recherche, comme la vie et la création, continuent.
Découvrir le monde. Cette enquête s’appuie non seulement sur l’analyse de certaines données culturelles archivées, accumulées (œuvres, notes, peintures, romans, récits, mythes, photographies, films,…), elle se constitue également à travers les données de première mains : situations, rencontres, expériences et apprentissages divers, lesquelles forment ces voyages. En délivrant quelques instructions (signes, actions, astuces), à prendre pour soi, à essayer d’appliquer, cherchant par là à améliorer l’état de la vie, susciter l’imagination. Routes, paysages, rencontres, l’expérience de voyage permets à faire émerger de nouvelles formes de vie. Pas à pas, nous nous transformons en des « esthètes prosaïques » de notre existence. Celle qui nous incombe à former par nous-mêmes, à unifier de manière harmonieuse ses différentes composantes.
Le point de départ de cette trajectoire artistique et intellectuelle s’enracine dans une expérience fondatrice : le départ de Pologne, terre natale marquée par une histoire tourmentée, des tensions politiques persistantes et un héritage culturel stratifié. Ce départ ne se limite pas à un déplacement géographique, il s’apparente à une fracture existentielle qui ouvre un espace de remise en question radicale des certitudes identitaires et des structures familiers.
L’exil, volontaire ou contraint, devient dès lors une condition essentielle d’une subjectivité en devenir, placée dans un entre-deux permanent, oscillant entre le refuge dans un passé vécu et l’incertitude d’un avenir à réinventer. Cette situation liminaire, pure déchirure, devient progressivement une source de renouvellement créatif et réflexif. Le déplacement d’une terre à une autre provoque une suspension des habitudes perceptives, une « mise en défaut » des systèmes de sens acquis. Il impose une réévaluation constante des relations au monde et aux autres.
La confrontation progressive à la différence culturelle, linguistique, contribue à l’élaboration d’une esthétique de la situation. Celle-ci se caractérise par un refus d’une vérité univoque ou d’un centre de référence stable, au profit d’une exploration des marges, des zones interstitielles et des dynamiques de passage. Le travail d’écriture se déploie dès lors dans la pluralité des expériences vécues, à travers une attention soutenue aux modalités selon lesquelles lieux et rencontres reconfigurent les conditions mêmes de la perception et de l’expression.
Ce processus de déplacement s’accompagne d’une posture réflexive et critique face aux phénomènes globaux contemporains : l’homogénéisation imposée par le capitalisme culturel, la standardisation touristique, la technologisation croissante des modes de vie. Dans ce contexte, l’art situé se présente comme un contrepoint, un appel à la réappropriation sensible et politique des territoires, au-delà des discours familiers. Le départ de Pologne, en ce sens, n’est pas une simple étape biographique mais une expérience structurante : celle d’un sujet en quête de décentrement et de recomposition, capable de résister aux forces d’uniformisation et d’aliénation par l’acte même de création située.
Ainsi, ce premier moment ouvre la voie à une recherche où l’art d’écrire et de filmer n’est plus seulement un objet ou une production, mais une nécessité, vivante, toujours en devenir, qui mêle les langues, témoigne d’histoire individuelle et collective, intime et politique, locale et globale. Ce mouvement initial trace les contours d’un voyage — littéraire, cinématographique, existentiel — où le déplacement est constitutif du sujet, de ses manières de vivre, comme de ses formes artistiques.
Lien vers le chapitre : Pologne
Lien vers les images :
Traverser la Russie – A bord du Transsibérien
Ce chapitre constitue une autre étape cruciale du parcours existentiel entrepris depuis le départ de Pologne. Le voyage en Russie, et plus spécifiquement la traversée du territoire à bord du Transsibérien, fonctionne comme un condensé expérientiel des tensions constitutives du projet : entre ancrage et errance, entre héritage soviétique et transformations post-industrielles, entre altérité radicale et formes de reconnaissance sensible.
L’expérience du Transsibérien, dans sa durée étirée et son dispositif spatial singulier, crée les conditions d’une écoute et d’une observation prolongée, favorisant une forme d’attention flottante, hypnotique. Le train devient ici un laboratoire mobile de la perception, une chambre d’écho du monde traversé, mais aussi des souvenirs qui s’y inscrivent.
Ce chapitre met ainsi en œuvre une méthode de l’art situé qui conjugue déplacement physique, implication sensible du sujet et attention ethnographique. L’immensité de La Russie n’est pas abordée comme une abstraction géographique, mais comme un tissu d’histoires de vie, de visages, de paysages derrière la vitre. Les gares, les compartiments, les paysages industriels ou sibériens deviennent autant de scènes de rencontre, d’écriture et de remaniement perceptif.
L’approche convoque ici une sensibilité documentaire et performative à la fois, où filmer, écrire, parler, cohabiter avec les passagers devient un mode de connaissance non objectivante. Ce que le voyage produit, ce n’est pas tant un récit linéaire que des fragments d’expériences sensibles, des notations discontinues, des micro-récits en dialogue avec les grands récits (soviétiques, historiques, esthétiques). Cette traversée de la Russie de 9 jours devient dès lors exemplaire d’une poétique du mouvement, de l’inachèvement, et de la relation située — au cœur de l’art comme manière de vivre. Le voyage en train devient une expérience en soi, un théâtre mobile où se rejouent l’ennui, l’observation, les micro-rencontres. Le Transsibérien est ici analysé comme un dispositif spatio-temporel : un « chronotope » au sens de Bakhtine et une hétérotropie au sens faulcautldien, un cadre générateur d’expérience, de narration, de rapport au monde non familier. Ce n’est pas un récit héroïque ou exotique d’un aventurier, mais une reconfiguration de la destinée, une méditation sur les temporalités étirées, les échanges fugaces, les conversations et gestes quotidiens qui composent une poétique du voyage lent. On s’attarde sur les paysages traversés, les stations-fantômes, les vendeuses sur les quais, les conversations fragmentaires avec d’autres passagers russes, ukrainiens, chinois, ou présences simplement silencieuses. La dernière partie s’ouvre à une réflexion sur la rencontre dans un tel contexte : que veut dire « rencontrer » dans le cadre d’une traversée collective, silencieuse, rythmée par le roulis du train ? Il s’agit d’une ethnographie mineure des regards croisés, des mots échangés, des malentendus aussi, où l’écriture devient parfois l’unique médiateur possible entre soi et soi, soi et l’autre. Une attention est portée aux détails matériels (bois, métal, sons, nourritures), mais aussi aux tensions post-soviétiques perceptibles dans les corps et les conversations.
Lien vers le chapitre Russie:
Lien vers les films : Historienne de la Russie, spécialiste de Transsiberien, journaliste/avocat de Vladivostok, images prises depuis le Transsibérien, le sphinx dans mon lit, les églises, les femmes courageuses, la ville de Vladivostok et sa région…
Voyage au Maroc : une esthétique orientale
Le séjour au Maroc s’est imposé comme une expérience transformatrice, à la croisée du journal de terrain, de la recherche ethnographique et d’une écriture existentielle située. Exotisme certes, mais loin d’un regard surplombant ou rêveur. Ce voyage s’est construit dans une désorientation progressive, une mise à nu sensorielle et symbolique, à travers l’épreuve de la langue, des gestes inconnus, du temps acceleré de la traversée du pays et des rituels (extra)ordinaires. Dès l’arrivée à Marrakech une tension s’installe entre la beauté lumineuse des médinas et la dureté de certaines relations : négocier un trajet, refuser l’insistance d’un guide improvisé, apprendre à dire non avec tact. Le voyage se poursuit vers Chefchaouen, puis Fès, où les ruelles labyrinthiques deviennent un dispositif d’égarement volontaire, une école du regard. Un hammam partagé avec des inconnues, une discussion spontanée dans un café ou un moment de silence sur une terrasse au coucher du soleil forment les micro-événements d’un apprentissage de l’altérité, non spectaculaire mais marquante. Rencontre – avec un étudiant curieux, une femme âgée racontant ses douleurs, un vendeur qui récite des vers soufis, un mur de prière – engage une co-présence fragile et éphémère. L’usage de la caméra ou du carnet peu intrusif, il s’essaie comme moyen d’écoute et d’attention. L’enregistrement d’une prière collective depuis une ruelle ou la captation du bruit d’un marché au matin revêtent une saisie fragmentaire qui lui donne une forme poétique, plus que documentaire. Le Maroc tout entier devient ainsi un dispositif relationnel : l’espace n’est pas pré-donné, il se fabrique dans les interstices de déplacement, les rencontres et visites. La fatigue du déplacement, les malentendus linguistiques, la chaleur écrasante, les odeurs entêtantes (de menthe, de cuir, de poussière) dessinent une matière sensible, une archéologie affective du voyage.
Lien vers le films : fusions différents voyages marocains
Un voyage d’étude au Népal : entre lecture, observation, marche et expérience filmique
Mon projet de départ au Népal est né d’un désir de rupture : rupture avec un quotidien saturé, mais aussi avec une posture analytique d’une chercheuse devenue, pour moi, trop désincarnée. Après un bref séjour au Maroc, j’ai commencé à rêver d’un autre voyage, plus lointain, mais surtout plus impliqué — un voyage où le regard ethnographique se mêlerait à une recherche sensible renforcée par l’image. Ce déplacement géographique s’est doublé d’un déplacement épistémologique : il ne s’agissait plus uniquement de « comprendre » une culture, mais d’entrer en relation avec elle à travers le geste filmique.
C’est dans ce contexte que j’ai découvert l’ouvrage de Gérard Toffin, Les tambours de Katmandou. La lecture de ce texte, à la fois rigoureux dans sa description des structures sociales et cérémonielles de la société newar, et attentif aux dimensions sensibles des rituels, a fait écho à mes préoccupations. Le livre de Gérard offre une première cartographie du Népal : celle des cultes urbains et des pratiques vernaculaires, des fêtes masquées et des trajectoires post-monarchiques, de la Kumari — cette figure complexe de l’enfant-déesse — jusqu’aux mutations contemporaines de la ville de Katmandou.
La manière dont Toffin articulait distance analytique et sensibilité située m’a donné le sentiment qu’une autre forme de connaissance était possible : une connaissance traversée par le corps, les affects, la co-présence. Son évocation du film Living Goddess, et des controverses qu’il a suscitées, m’a interrogée sur la manière dont l’image — et en particulier l’image filmique — pouvait rendre compte de telles figures ambivalentes, à la croisée du politique, du sacré et de l’enfance.
Progressivement, un projet s’est dessiné : filmer au Népal non pas pour documenter au sens strict, mais pour explorer — par l’image — ce que signifie « être affectée » par un monde autre. J’ai commencé à esquisser des séquences de film : les ruelles de Katmandou, les temples de Panauti, les gestes ordinaires des habitants, les variations de lumière, les espaces de silence himalayens. Mon intention n’était pas de produire un discours sur la culture népalaise, mais d’entrer dans un rapport perceptif, attentif, incarné. Une ethnographie filmée certes mineure, mais traversée par la marche, une forme de ouverture.
La rencontre avec Gérard Toffin, à Paris, a consolidé cette orientation. Nos échanges, sa disponibilité bienveillante m’ont encouragée à assumer un positionnement liminaire : celui d’une chercheuse en mouvement, acceptant de ne pas tout maîtriser, mais prête au lancement, aux rencontres d’un autre monde. Cette étape a aussi marqué une césure dans mon parcours professionnel : après des années consacrées à l’analyse discursive, je ressentais le besoin de renouer avec une approche plus située, incarnée, où l’écriture puisse à nouveau dialoguer avec l’expérience vécue.
C’est dans ce contexte qu’une image enfouie dans un carton ramené de Pologne a refait surface : celle de la Kumari, aperçue des années plus tôt sur la couverture d’un magazine de géographie polonais collecté dans mon adolescence. Ce souvenir, à la fois banal et énigmatique, m’a soudain semblé constitutif d’un imaginaire plus ancien que je n’avais pas su nommer. Mon intérêt pour le Népal, pour ses formes rituelles et ses figures de médiation, ne procédait pas uniquement d’un choix rationnel, mais s’inscrivait dans une mémoire affective plus profonde — à la croisée de la filiation, de l’image et du désir.
Ce voyage a ainsi représenté bien plus qu’un simple terrain d’étude. Il a été le lieu d’un basculement méthodologique : d’une recherche sur l’autre vers une recherche grâce à l’autre, intégré au sein d’un dispositif de co-présence filmique. Il a aussi constitué, à un niveau plus existentiel, une forme de réappropriation de l’orientation de ma vie : s’immerger, affirmer ses choix, regarder autrement, en fusionant les rythmes, les temporalités, les incertitudes de la rencontre.
Ce déplacement, je l’ai donc conçu comme une expérience d’enquête au sens large : un moment de décentrement où, pour reprendre la formulation de Trinh T. Minh-ha (1991), il ne s’agissait plus de « parler sur » mais de « parler près de ». Autrement dit, d’ouvrir un espace relationnel, fragile et mouvant, à travers le médium filmique. En ce sens, ma démarche s’inscrit dans une tradition d’anthropologie visuelle qui, de Jean Rouch (2000) à David MacDougall (2006), considère la caméra comme un partenaire de la relation — un « tiers agissant », pour reprendre les termes de Jean-Paul Colleyn (2005).
Lien vers essai
Lien vers les images de Gerard, du Nepal :
Les soleils bleu de la Grèce
Au fil de mes séjours successifs en Grèce, notamment sur les îles, Ioniennes, Égéennes et du Dodécanèse, j’ai entrepris une exploration sensible et existentielle que je conçois comme une quête d’un « esprit des îles », entre isolement et ouverture. Ces voyages se sont révélés être des expériences transformatrices où se mêlent les confidences d’inconnus, la mémoire de ma propre histoire et une forme d’insouciance retrouvée. Le déplacement ne précède pas seulement la narration, il la fonde : il faut d’abord vivre intensément ces instants pour pouvoir ensuite les écrire et m’y confronter.
À travers Corfou, Milos, Ikaria, Rhodes, ou Karpathos, …(voir le tableau avec la liste des îles sur lesquels j’ai séjourné) j’ai ressenti la Grèce comme un dispositif poétique et sensoriel, une sorte d’odyssée contemporaine. Ce pays, chargé de mythes et d’histoires littéraires – marquées notamment par les écrits d’Henry Miller et de Lawrence Durrell – s’est offert comme un miroir de ma subjectivité, un lieu d’affects et de résonances intimes. J’y ai vécu des moments de contemplation, entre balcons sur la mer, éclipses lunaires et lectures au soleil, tout en percevant les transformations sociales liées au tourisme et à la pandémie. Par contraste, j’ai été sensible à l’attention méticuleuse que les habitants portent à préserver une image authentique et esthétique de la Grèce.
Mon écriture du voyage mêle ainsi journal intime et observation ethnographique, témoignant d’une pratique où le déplacement géographique est indissociable d’une redéfinition sensible du monde et d’un apaisement personnel. La Grèce, dans cette expérience, est devenue pour moi un interstice spatio-temporel où je pouvais renouer avec une enfance perdue, incarner un exil volontaire et retrouver une légèreté intérieure, portée par le soleil et la mer.
Mais aussi villes/lieux de Péloponnèse (Sparte, Mnémovasia,…), de la Grèce d’est (Lysseria, les Monastères suspendus, Delphes, Epidaure …) et ouest… (presqu’ile autour de Volos) et bien évidemment à chaque aller-retour en Grèce : Athènes, une fois seulement en visite à Thessalonique.
Les vestiges et l’héritage de la Grèce antique
L’expérience grecque ne saurait, bien entendu, se réduire à la découverte de paysages magnifiques, de rencontres insouciantes ou d’écritures méditatives au bord de mers turquoise. Au fil des années, en parcourant différentes régions de la Grèce, je découvre peu à peu ses multiples particularités locales, ainsi que la complexité de son histoire sociale, politique et religieuse, ancienne comme contemporaine.
Ce qui m’étonne toujours, c’est la présence tangible de vestiges archéologiques — parfois presque anonymes, souvent dispersés — qui jalonnent le territoire et donnent consistance à une mémoire que l’on aurait tort de considérer comme purement mythique. Sans eux, l’esprit de la Grèce antique pourrait sembler relever d’une fiction intellectuelle, déconnectée de tout ancrage matériel.
Les musées d’Athènes, de Thessalonique, de Samos, de Crète, de Rhodes ou de Kos, les sites sacrés comme l’oracle de Delphes ou l’île de Délos, les théâtres antiques tels qu’Épidaure, composent une géographie culturelle, propice à l’émerveillement comme à la réflexion. À travers cette traversée, l’expérience grecque est pour moi une source inépuisable de questionnements, d’apprentissages philosophiques, historiques, sonores et d’un enchantement renouvelé, à la fois sensible et intellectuel.
Egypte : sur les traces de pharaons
Le voyage en Égypte s’ouvre comme le point inaugural d’une aventure, où se nouent l’intime et l’universel, l’histoire personnelle et les vastes récits collectifs. Ce déplacement s’inscrit dans un temps suspendu, une période charnière marquée par une fracture intime du cours tranquille de ma vie, à la fois symbolique et existentielle. Bien plus qu’un lieu géographique, l’Égypte se déploie alors comme un espace vivant, mémoire incarnée du temps, théâtre où s’entrelacent les mythes des pharaons et la trajectoire singulière de celle qui chemine.
Au fil des explorations, notamment autour de la pyramide de Snéfrou, surgissent des valeurs fondamentales — vérité, justice — qui, héritées de la civilisation égyptienne, résonnent comme des échos profonds du questionnement intérieur. Cette immersion ouvre une voie vers une réflexion sur la condition humaine, sur la quête de liberté, et sur ces mouvements incessants de séparation et de recomposition qui façonnent l’existence.
Au-delà du but touristique, ce voyage se révèle être une initiation sensible et esthétique, une rencontre entre l’expérience subjective et les grandes trames de l’histoire collective. Il invite à une confrontation intime avec les notions de destin, de mémoire et de sens, offrant ainsi un cadre propice à la réinvention de soi et à l’élargissement d’une conscience biographique vivante.
Naples
Découvert avec G., le retour à Naples s’annonçait d’abord comme une souffrance. Puis, peu à peu, il s’est transformé en une nouvelle aventure, un enchantement, en libération, en soin apporté par les êtres de plus improbables : Giuseppe Zevola et Nathalie Heidsieck de Saint Phalle. Toute la ville — les îles alentour, la côte amalfitaine, et pire encore, l’Italie tout entière — s’est mise à m’offrir des tours de magie. À Naples, les gens sont particulièrement romantiquement dada.
Japon
Le voyage au Japon s’est déroulé sous une forme guidée, accompagnée, portée par un réseau d’amitiés et d’affinités : des cinéastes, des artistes, des sociologues m’ont soutenue, mise en contact, permis de rencontrer telle ou telle personne, de penser l’impensable — la catastrophe de Fukushima, alors toute récente —, de visiter les vestiges de temples bouddhistes, de m’immerger dans la modernité saisissante des architectures hors normes, ou encore de goûter à l’extraordinaire diversité culinaire des régions japonaises.
Ce furent quinze jours de rencontres intenses, de découvertes, de rencontres sensibles et intellectuelles. Un matériau à déplier, à revisiter, à regarder à nouveau — avec distance, attention et mémoire.
Personnes et artistes rencontrés : Anne Gonon, Takahiko Iimura, Ross, Yu Kaneko, Taguchi (Bar Nadja), etc. Livres et films associés : Roland Barthes (L’Empire des signes), Claude Lévi-Strauss (Tristes Tropiques), les archives visuelles d’Albert Kahn, les films de Chris Marker (Sans Soleil), Agnès Varda (Ulysse, Les plages d’Agnès), parmi d’autres.
New York :
Une immersion dans la ville à travers des découvertes artistiques, des rencontres, des expositions, des projections de films, des lieux nocturnes, des performances sonores… Une exploration sensible et fragmentée d’un écosystème culturel en perpétuelle effervescence.
Dans la maison penchée de Jed R., le lit est tordu, la fenêtre cassée. Artistes d’Anthologie Film Archives. Pacco, un Mexicain récemment sorti de prison, musicien expérimental. Le lavabo à la Maya Deren. Les chats et les cactus.
J’aime cette atmosphère, digne d’un film found footage. J’aime Jed, qui s’identifie à Jonas Mekas.
Lieux visités, artistes rencontrés :
Corée du Sud:
Un moment fragile, où la découverte d’un pays s’est doublée d’une expérience intime, marquée par une blessure dramatique. J’ai traversé le vécu poignant de ce que j’ai perçu comme une trahison planifiée — une rupture intérieure blessante. Ce vécu s’est transformé peu à peu, s’est déplacé, sous l’effet de l’itinéraire que j’ai emprunté : un parcours à la fois spirituel et enchanteur, depuis Séoul jusqu’à l’île de Jeju, puis l’île de Marado, et enfin la route des temples bouddhistes, de Gwangju, jusqu’à Busan.
Avec le recul, je me félicite d’avoir su dépasser ces émotions, de les avoir laissées se métamorphoser à travers la marche, l’expérience du voyage, la contemplation des étoiles au bord d’une rivière murmurante, la rencontre avec d’autres temporalités, et l’ouverture à une autre forme de présence au monde, cosmique ?
Lieux visités, artistes, personnes rencontrés :
Kalpa : La perception esthétique du paysage himalayen
Je me rappelle ce moment intense où, entourée par les majestueuses chaînes de montagnes de l’Himalaya, mon corps tout entier se met en mouvement, oscillant sans cesse dans une quête désespérée de saisir cette grandeur insaisissable. Kalpa. C’est là, dans cette immensité mouvante, que j’ai vécu une expérience esthétique profonde, semblable à ce que Hadot décrit comme une communion entre l’être humain et la forme du monde.
Je reste immobile sur la terrasse, figée dans une contemplation presque sacrée. Le mont Kinner Kailash se dresse devant moi comme un dieu silencieux. Je cherche à capter chaque détail, chaque forme ondulatoire, chaque jeu de lumière sur la neige éclatante, chaque sommet aux lignes à la fois pointues et douces, comme sculptés par une main invisible. Mais le paysage se dérobe toujours à ma saisie. Il est vivant, toujours changeant, et impossible à figer totalement.
J’essaie de dessiner, de tracer sur le papier ce que mes yeux perçoivent à peine. Mon regard va de gauche à droite, s’attarde sur un sommet, puis sur un autre, s’imprègne des ombres mouvantes, des nuances de couleur. La montagne n’est pas une masse statique : elle respire, elle parle, elle m’enveloppe. Je ressens, au creux de mon corps, cette union étrange entre moi et ce monde vaste et ancien. Comme l’a dit Merleau-Ponty à propos de la peinture, c’est un écho intérieur qui résonne, une qualité de lumière et de forme qui s’inscrit en moi et que je tente de rendre visible.
Je marche ensuite dans les jardins fleuris de pommiers, les fleurs roses éclatantes contrastant avec la rudesse des pics enneigés. Chaque pas offre une nouvelle perspective sur la montagne. Rien ne reste fixe : la montagne change selon la lumière, le vent, l’heure du jour. Parfois, une émotion si forte me serre la gorge que les larmes coulent. Je ressens l’immense humilité de ma propre petitesse face à cette nature. La montagne ne dépend pas de moi, elle m’ignore et pourtant elle m’attire. Elle est la vie, le mystère, la force qui précède tout.
Je comprends alors ce que signifie vraiment contempler. Ce n’est pas regarder un objet extérieur, c’est une expérience incarnée : mon corps, mon regard, mon esprit se mêlent au paysage. Je ne suis plus uniquement celle qui observe, je deviens partie intégrante de ce lieu. Pourtant, paradoxalement, je reste consciente de ma séparation, de mon individualité extérieure à ce qui se déploie devant moi. Ce double mouvement — union et distance — est ce qui fait la richesse de la perception esthétique.
Et je me surprends à penser, comme le disait Cézanne, que dans ce torrent du monde, ce mouvement créateur de formes, il n’y a pas de frontière entre moi et la montagne. C’est une danse silencieuse, où le regard et le paysage s’entrelacent, se construisent mutuellement. Ce n’est pas une appropriation, mais une co-constitution.
Au fil des heures, la chaîne himalayenne se transforme, les couleurs se modifient, les ombres glissent. Chaque instant est unique. Je reviens à la terrasse, toujours fascinée, refusant de perdre quoi que ce soit de cette vue qui m’habite désormais.
Au fond, le Tao lui-même semble s’incarner ici : la voie sans but, pleine de fleurs, qui devient de plus en plus belle à mesure que ma conscience s’élève. Plus besoin de fuir, plus besoin de courir. Ce lieu est chez moi, ici et maintenant. C’est la fin de la quête, la fin du voyage. Que fais-je là ? Comment suis-je arrivée ici, suspendue entre le monde et moi ?
L’Inde du sud
2015, une opportunité rare, le temps libre de cours, j’ai eu l’occasion d’entreprendre un voyage initiatique en Inde du Sud, marqué par une quête d’écriture dans un contexte inspirant, loin de l’Europe hivernale. Installée d’abord à Goa, je me suis retrouvée dans une atmosphère où le temps ralentit, entre plages chaudes et paysages psychédéliques naturels, mais mon corps aspirait a davantage de mobilité. Je me suis fendue à Gokarna, dans le bus j’ai rencontré Renata, une retraitée italienne, ancienne guide touristique, ayant choisi de s’installer en Inde durant les six mois, lieu de refuge et de renaissance à travers la médecine ayurvédique et le yoga. À travers son récit, j’ai entrevu une nouvelle possibilité, une vie libérée de contraintes, faite de détoxication, physique et spirituelle, en résonance avec un environnement naturel luxuriant.
Gokarna. Décidément plus indienne que Goa (ancienne colonie portugaise) où j’ai perçu la permanence d’une connexion cosmique souvent absente des sociétés occidentales modernes, déshumanisées par la technologie et la rationalisation économique. Le traitement ayurvédique Panchakarma, a entrouvert une autre voie, une purification de quinze jours, révélant des émotions enfouies, soignant une fragilité corporelle, mais aussi une transformation esthétique et énergétique. Ensuite, c’est la présence de Rafael Gray, « street » artiste et photographe, qui a ponctué ce voyage d’images oh combien précieuses, témoignant de la rencontre entre l’art, le corps, et l’altérité. Une cohabitation difficile certes, mais enrichie de rencontres avec les guides, les artistes de Kerela, les passants …
Rafael nettoyait les murs et accolait ses papiers peints bleu, rouge, aux motifs floraux. Après une quinzaine de jours de voyage partagé, le départ de R. a marqué le retour à une errance enfin solitaire, nécessaire pour poursuivre cette aventure, inscrite dans la lenteur, le silence et l’attention aux paysages, aux rencontres, une présence à soi. Goa, Gokarna, Kerala, Bout du Monde avec le photographe cinéaste coréen (엄태민 : Eom Tae-min peut ainsi se traduire de façon symbolique par quelque chose comme « Eom, celui qui incarne une grande clarté/paix/intelligence ».), Tamil Nadu en compagnie de Raju, le guide trouvé grâce au Routard, tard la nuit en sortant du train. En route avec lui pour la rencontre d’un chaman ayant prédire l’avenir de mon livre, dans une allée des sculptures improbables de chevaux sacrés) ; la rencontre avec le pêcheur me vendant les perles et les pierres précieuses sur un rocher, Tamil Nadu, oui, les temples hindous de Chidambaram, Thanjavur, Auroville, Pondicherri, rencontre avec X (l’un parmi proches de la mère, l’un des fondateurs d’Aurauville), la rencontre, grâce à lui d’un jeune indien et invention de Kartika edition pour mon livre fleuve…, la mère et les poèmes mantra de Sri Aurobindo, Mahabalipuram, Pascale Magoui, une peintre et architecte inspirée… autant de lieux et de personnes qui ont co-créé la magie et la spiritualité de cette aventure.
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De Ladakh à Bodgaya, 2017
Dans le train pour Vârânasî. Tout se passe parfaitement bien pour l’instant : il y a même une prise électrique à bord pour recharger l’ordinateur. Quel changement depuis deux ans ! Internet a transformé ce pays en un temps si court. Malgré l’absence de chauffage et une électricité intermittente, tout le monde est désormais équipé. C’est incroyable. On peut désormais envisager de travailler ici à distance. Je suis la route de la vie et de la mort, de Ladakh jusqu’au Bodhgaya, comme je l’ai promis au sorcier finlandais rencontré dans un café au vieux New Delhi, et surtout comme je me l’étais promis à moi-même.
Les Indiens, font preuve d’une grande intelligence, sans doute plus vive que celle de nombreux Européens peu instruits feraient à leur place. Mais, bien sûr, chaque jour reste une aventure imprévisible. Quant à la saleté, elle demeure omniprésente, rien à changé depuis deux ans : papiers jonchent les rues, les voies ferrées. Pourtant, les messages éducatifs à la télévision ne manquent pas, incitant les citoyens à jeter leurs ordures dans les poubelles. Le problème, c’est qu’elles sont rares. La terre domine encore les chemins.
Les rivières restent polluées, ce qui est bien dommage. Dans le train, on distribue de l’eau et du jus de citron. So good. Pas dans nos wagons, hélas. Me voilà donc transporté d’une extrémité du pays à l’autre, entre un ciel d’un bleu éclatant et un ciel voilé, blanc d’humidité et de pollution tout aussi voilé.
C’est mon quatrième séjour en Inde. Je m’y sens bien. Qu’y a-t-il ici ? Je l’ignore, mais tout est suffisamment différent pour que l’ennui n’ait aucune prise. On a presque le sentiment que l’on pourrait voyager ainsi indéfiniment, d’un lieu à l’autre. Certes, un peu d’argent est nécessaire, sans quoi le voyage deviendrait vite pénible. Ici, mieux que dans un avion : le train est rapide, on est nourri — incroyable, moi qui ai tant mangé, quelle surprise agréable !
Nous traversons les banlieues de Delhi : maisons délabrées, béton mal vieilli, comme d’habitude. Peintes, elles ont au moins un certain charme. Oh, comme je déteste ces formes cubiques, elles me repoussent. Pourtant, c’est une si belle région, où les arbres poussent avec force ! J’ai déjà beaucoup écrit sur Leh, ses monastères et la vallée de la Numbra, un séjour magnifique malgré le mal des montagnes qui m’ont plié l’estomac et les yeux. La leçon : Il faut avancer doucement, plutôt que de se précipiter vers le sommet d’une gompa.
Ce matin, retour en avion avec des Népalais, qui regagnaient leur pays. On les croisait surtout au bord des routes de montagne, effectuant le travail que même les Ladakhis refusent. Les Gorkhas, habitués de l’Himalaya, capables de tout. Je me demande quel salaire ils touchent pour entretenir les routes himalayennes. En lisant un livre du Dalaï Lama sur l’éthique de vie, j’ai soudain eu envie de pleurer lorsqu’il évoquait que tant de malades viennent à lui, espérant un pouvoir de guérison, alors qu’il n’est qu’un simple homme. Sa seule arme : leur apprendre à partager leur souffrance.
Le grand luxe dans le train continue : on a droit à une bouilloire d’eau chaude et du thé. Les boissons ne sont pas servies avec les repas, mais avant ou après.
J’ai voulu échanger mon billet ; le guichetier, qui m’avait vendu le ticket alors que ce n’était pas son rôle (c’était un guichet d’échange), a fini par me crier dessus. C’est une grande ville, il y a beaucoup de voitures la nuit… We will see. Mais elle est seulement à seize kilomètres de Vârânasî, donc oui, sans doute trouverai-je quelque chose.
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10 novembre 2017, Bodhgaya
C’est peut-être ici, en attendant le train de Bodhgaya pour Delhi, dans le restaurant Maya Roof Top, que doit commencer un nouveau chapitre de mon livre infini. Un livre des merveilles, digne d’un Marco Polo ou des journaux de voyageurs chinois tels que Fa Hien, Fu Xian ou Xuanzang. Car j’explore temples et cultures, je rencontre quelques personnes qui m’ouvrent parfois un fragment d’histoire cachée, un nom oublié.
Je me suis habituée à cette liberté relative, à cette lenteur, à cet esprit tantôt actif, tantôt flottant dans l’inactivité, puis s’auto-disciplinant, invitant plus ou moins vigoureusement à se mouvoir. À reprendre quelques activités délaissées ces dernières semaines, à revenir à l’écriture et à ce que m’impose la vie occidentale qui est la mienne.
Mais peu importe : cette envie d’écrire, lorsqu’elle surgit, est un flot de mots, une joie d’ écrire une nouvelle histoire, ordinaire certes, mais de quelle banalité parler, alors que l’on est en Inde ? Tout — du trafic des rickshaws à la bizarrerie de la flore et des insectes, sans parler des gens et de leurs rituels et festivals — invite à penser que l’on est vraiment ailleurs.
Le merveilleux s’applique bien à Bodhgaya, par son caractère multiculturel. J’entends à cet instant la voix d’une mosquée, le gazouillis des oiseaux, les klaxons des motos, voitures et rickshaws résonnant devant les statues dorées des bouddhas qui parsèment la ville. Comme si, malgré la civilisation, chacun avait le droit d’exister pleinement, d’affirmer sa présence.
L’Inde m’a toujours paru ce pays où l’on tolère tout, où rien ne surprend. Sauf peut-être à l’entrée des temples, où divers règlements et interdictions sont souvent appliqués.
Les temples. On n’en voit généralement que l’extérieur, celui pour lequel ils sont faits, rarement leur fonction intime. Pour cela, il faut être présent lors des festivals. Ces derniers régissent le calendrier, qui a d’ailleurs tendance à changer d’année en année, suivant souvent les pleines et nouvelles lunes, les levers ou couchers du soleil, et maints autres calculs obscurs, propres à chaque région et à leurs micro-spécificités.
Le panthéon hindou est immense : Shiva, Ganesh, Vishnou — la triade — puis tant d’autres. L’hindouisme soutient bien les castes : brahmanes, intouchables, et autres. Les dieux bouddhistes fonctionnent plutôt par formes ou images, permettant aux fidèles de visualiser. Ils sont liés à différentes incarnations. Il n’y a pas un seul bouddhisme, mais plusieurs. Les noms des Bouddhas varient d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre. Impossible de retenir tous ces noms compliqués qui suggèrent les niveaux d’avancement spirituel, mais on perçoit, à travers les musées où les sculptures et les représentations sont exhibés, un fil conducteur commun, enfin, selon quelques principes tantôt similaire, tantôt divergents.
J’aime l’approche simple — ou faussement simple — de l’écriture du Dalaï Lama. Il a su rapprocher ces principes à nous, Occidentaux ignorants, et nous montrer les différences choquantes qu’un bouddhiste peut percevoir face à la vie occidentale. Je pense, lorsque’ils nous voient pour la première fois, ils doivent être véritablement choqué de tant de nourriture, viande, alcool, consommé plus ou moins consciemment. De tant de « richesses » (tissus, objets,…) disponibles, alors qu’eux, dans la montagne ont tant à peine de s’en procurer ne serait ce que les objets vitaux. En même temps, une telle indifférence face à toutes ces possessions matérielles, dont les bouddhiste ne voient que peu, ou d’aucune valeur.
Le soin et le soutien spirituel apportés aux souffrants, aux mourants ; la non-violence, la compassion, le non-attachement ; les techniques de respiration et de visualisation permettant de noter les pensées négatives, celles qui nous heurtent en premier, et troublent notre tranquillité. C’est l’enseignement qui compte.
J’aime le sourire sincère des Indiens d’ici, leur curiosité pour les autres — bien que cette curiosité puisse aussi mettre à l’épreuve mes limites de patience.
Il est temps de quitter le Maya Restaurant et de regagner ma guest house. Surtout, il faut trouver un tuk-tuk avant la nuit.
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l’Inde de nord/est : Rajastan 2019-2020
L’Inde d’année en année, cette fois-ci dans les temples jaïns du Rajasthan, lieux de beauté et de mystère où semble s’énoncer le secret de l’univers, bien que peu soient capables de le déchiffrer. Entre soins ayurvédiques, massages et rituels de purification du corps et de l’esprit, ce pays, si différent de l’Europe, restaure mes enveloppes karmiques physiques, mentales, émotionnelles et énergétiques. J’écris, je mange du poisson, je m’installe dans des cafés face aux océans Indien et Pacifique, à Goa, Gokarna, Mahabalipuram. J’observe les bateaux dans la jungle du Kerala et découvre la beauté des arts traditionnels : danse, musique, arts martiaux. 2019. New Delhi. On me met au courant du décès de Jonas Mekas. Ma chambre jonche le cimetière, je m’effondre une journée entière; Je pleure comme si j’avais perdue mon père une deuxième fois.
Je repars à Goa, puis juste avant mon départ en France et le confinement général, je vais à Coimbatore, danser la nuit blanche, Mahashivaratri 2020, marquée par une initiation au yoga et la rencontre avec Sadhguru. J’ai tant fait et appris, pourtant je ressens encore une instabilité, une absence, une tristesse en ce lieu privé de celle qui a contribué à le construire. La femme de Sadhguru. Son absence-présence flotte dans toute parcelle d’Isha. Mal au point avec tout ça. Qu’est-ce que je fuis ? N’est-ce pas une histoire d’un amour sacrifié, exclusive, sans fin, vers celle de toute autre dimension ?
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l’Inde du centre: Maharashtra, Inde — Entre Histoire, Contrastes Sociaux et Spiritualité (2024)
Le Maharashtra, état le plus peuplé et économiquement puissant de l’Inde, se situe au cœur de la région agricole entre New Delhi et Mumbai, cette dernière étant sa capitale dynamique et portuaire. Composé de 6 divisions et 36 districts aux cultures, dialectes et traditions distinctes, cet état porte une histoire sociale et politique complexe marquée par la coexistence des héritages des Maharajas, des paysans, des élites financières de Mumbai, et des influences coloniales successives.
Bien que largement reconnu comme un moteur économique majeur, avec 32 % des exportations indiennes et le principal récepteur d’investissements étrangers, la réalité quotidienne contraste fortement : une grande partie de la population vit dans la misère, notamment dans les petites villes comme Lonar où le tourisme reste marginal et les infrastructures fragiles. Ce paradoxe révèle une distribution inégale des richesses et une classe moyenne en tension face à une croissance économique spéculative qui profite surtout aux plus riches.
Le Maharashtra est aussi le berceau d’un nationalisme hindouiste militant, notamment incarné par le mouvement Shivaji, avec une forte hostilité envers les minorités musulmanes et chrétiennes, héritage des siècles de domination moghole et coloniale. Cette tension identitaire traverse les paysages urbains et ruraux, où les pratiques religieuses anciennes cohabitent avec des revendications contemporaines parfois conflictuelles.
Parmi les sites culturels majeurs, les grottes et temples d’Ellora, Ajanta et Elephanta illustrent la richesse spirituelle et artistique du Maharashtra, mêlant traditions bouddhistes, jaïns et hindoues. La figure emblématique de Shiva à cinq têtes, Mahesamurti, symbolise une forme de transcendance détachée, reflet d’une quête intérieure au cœur des contradictions sociales. Et le récit de ma vie, suscité par un jeune cinéaste australien, Tristan Heiner venu exprès pour capturer mon récit de vie. Ellora, la grotte choisi un peu au hasard, pour ses capacités sonores, son éloignement des passants, s’est avérée perte la grotte de Shiva à trois têtes ou bien de Brahma, va savoir, c’est là où a eu lieu la captation de mon image par Tristan Heiner. Quelle aventure filmique incroyable. Je croise les doigts pour mon ami qui est reparti pour une plus grande aventure encore, filmer le festival se reproduisant tous les 100 ans à .… Pour que son film puisse prendre le jour un jour…. Pas comme le mien, se lovant dans l’obscurité.
La foule, le déplacement. Non, je ne suis finalement pas allée là. Le retour à Mumbai, la nouvelle rencontre avec Bilu, un pianiste aveugle vivant entre Mumbai, Londre et… incarnant la complexité humaine, faite de fragilité, de créativité, et de luttes quotidiennes dans des environnements hostiles. Notre interaction improvisée révèle les dynamiques d’entraide, de défiance et de quête d’équilibre émotionnel au sein d’un environnement d’hypermobilité.
Mumbai elle-même se déploie comme une mégapole contrastée : un mélange de bidonvilles étendus, d’immeubles modernes, et de vestiges coloniaux délabrés, où le bruit incessant du trafic et de la foule forge une atmosphère unique, exigeant vigilance et adaptation permanente. Le mouvement, le chaos et la diversité culturelle semblent être les forces vitales qui maintiennent la ville en constante transformation.
Enfin, le Maharashtra illustre les défis d’une Inde moderne partagée entre traditions, modernité, disparités sociales, et aspirations économiques mondialisées. Le capitalisme y côtoie la spiritualité ancestrale, tandis que les populations locales cherchent à trouver leur place au sein d’un changement rapide et souvent inégalitaire, dans une région où « tout change, sans que rien ne change vraiment ».
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Cambodge
Plusieurs années après et c’est un chapitre de voyage que je n’arrive pas à débuter. Peut-être à cause de cette indéfinissable tristesse qui le ponctuait. De Bangkok à Battambang en train. Le passage de frontière, attente de visa pour se retrouver dans cette ville nord-ouest de Cambodge, mi moderne mi traditionnelle. Une ville provinciale, plutôt agréable au bord de la rivière Sangker, d’où j’aurais dû partir directement à Phnom Peng. Mais la visite d’une exposition sur les paysages de la rivière Sangker m’a détourné de mon projet. Les rencontres avec les artistes khmer, français et américains dans la « Sangker Art Space and galery » dirigé par Mok Rhota. Des photographies, des peintures, des installations sonores issus du voyage sur la rivière étaient exposés dans la galerie. De très belle photographie noir et blanc, avec des effets voilés de la prise depuis le bateau des paysages au bord de la rivière de Kim Hak, « Daydream », peintures de Tim Lean Chays dont « The raven ». Un oiseau à peine visible se fondant dans le décor noir-marron, tout comme lui. En bas des peintures abstraites de Pen Robbit. Pen m’a amené en moto découvrir son atelier. On est rentrée dans une maison en bois, sur les portes les traces de peinture rouge à l’intérieur d’une grande pièce remplie des pinceaux de toutes taille et des boîtes de peintures. Sur les murs plusieurs peintures en voie de réalisation. Traînées vertes, rouges, bleu. C’est la série 2014. Avant Pen faisait des portraits, abstraits, rouges. Des visages entourés des fouloirs aux motifs khmer. Des tissus. J’ai proposé que Pen fasse un portrait de moi. Une minute après un visage aux yeux tristes m’a été offert. La famille de Pen habitait juste derrière l’atelier, les enfants, le décor de voisinage. Le retour à la galerie où une sculpture en bois d’homme avec des clous dans la langue, dans la tête et dans les oreilles était placée au centre. Les yeux rouges, noirs. Expression de souffrance. J’y voyais une sorte de masque de dieux africains. Ensuite, la rencontre d’un autre artiste me montrant ses peintures des hommes en état de méditation accompagnés d’accessoires : des haltères, échelle, ballon.. Et comme sans transition, je me suis retrouvée devant les ruines d’un temple, devant un immense bouddha méditant.
Les fêtes de Nouvel An. Mok a proposé que l’on aille les passer dans sa maison au nord de Cambodge où il avait des plantations de caoutchouc. Parmi ses nombreuses occupations, il était également acteur et coproducteur. Mok voulait nous montrer le temple où était tourné le film « Le Temps des aveux » réalisé par Régis Wargnier, portant sur l’anthropologue français François Bizot dans lequel Mok jouait le rôle d’un soldat (??). Bizot accusé d’être un espion est prisonnier de Douch, le directeur de la funeste prison et centre de torture S-21 où plus de 20 000 Cambodgiens ont été mis à mort. Le caractère spirituel et romantique des ruines dont de nombreuses sculptures et détails décoratifs proches des temples hindous et de déités méditant étaient magnifiquement conservés, a changé d’aspect, après que nous ayons découvert l’histoire des évènements mortifères qui se sont déroulés dans ce temple.
Un jeune photographe suisse nous y a accompagné. Il est venu sur les traces de son grand père ayant fuit Cambodge lors de la guerre civile, il n’y est jamais retourné. X venait pour la première fois découvrir Cambogne, rencontrer la famille. Il était photographe, il se limitait à une photo par jour. Dix ans après, je me demande qu’est devenue sa collection de photos issues de ce voyage.
Sur notre route, d’autre temples hindous étonnants….
Arrivée dans la grande maison en bois de Mok. Nous nous sommes arrêtés devant ses plantations caoutchouc. Mok nous a fait un cours sur la manière de faire saigner les arbres, ramasser le caoutchouc, le faire travailler, ils nous a montré les habitations de ses ouvriers, expliqué la vie et les conditions de leur travail. Je ne savais pas quoi exactement en penser, car les plantations de caoutchouc remplacent les forêts biodiverses empêchant une grande partie de tribus de subsister dans des forêts et terrains qui leur appartenaient. Cependant Mok nous a dit qu’il a racheté le terrain de caoutchouc déjà existant. Entre Amazonie et Asie…le caoutchouc, une précieuse matière sert à fabriquer les pneus, les préservatifs, les gants, les chaussures… bref. Je réalisais la complicité qui était engagée dans toute cette histoire d’expropriation.
Mékong : Cette grande rive qui traverse le Cambodge « Mère de tous les eaux ». Longue de 4900 mètres, elle prend source en Himalaya, dans la province de Quinghai, le Mékong irrigue successivement la Chine (dans la province du Yunnan), borde le Laos à la frontière de la Birmanie puis de la Thaïlande avant de couler au Laos et de revenir à sa frontière, puis traverse le Cambodge où se forment les premiers bras de son delta, qui se prolonge dans le sud du Viêt Nam où il est appelé traditionnellement le « fleuve des neuf dragons » (en vietnamien : Sông Cửu Long). Environ 70 millions d’habitants vivent directement dans son bassin versant. Je me suis rendue sur une toute petite ville en face de …
Le temps comme suspendu, pas un seul café, les gens vivant là comme il y a x années comme… toujours ?
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Chili – L’art vient de la nature
Ce chapitre retrace une odyssée sud-américaine à travers le Chili, premier contact avec un continent longtemps fantasmé. Du désert d’Atacama aux glaciers de la Patagonie, de la ferveur politique à Santiago vers la magie silencieuse de l’île de Pâques, l’auteure déroule un itinéraire où la nature devient matrice de l’art, source d’abstraction et d’inspiration. Chaque paysage – cratères lunaires, lacs cristallins, chaînes volcaniques – compose un tableau brut, sculpté par le vent et le temps. L’expérience du voyage, marquée par l’imprévu et les dérives, oscille entre émerveillement esthétique et épreuves concrètes, notamment lors d’un long blocage de la carte visa à Puerto Natales, transformant l’errance touristique en leçon d’humilité et d’endurance.
L’île de Pâques, point culminant de cette traversée, devient une énigme vivante, où les Moaïs veillent sur l’île dans un silence ancestral. Mais c’est aussi à Santiago, à travers les musées de la mémoire et les maisons de Pablo Neruda, ou encore dans la vallée d’Elqui auprès de l’ombre poétique de Gabriela Mistral, que se tisse un lien profond entre création, résistance et transmission. Les mots de Mistral, ses images telluriques et mystiques, résonnent avec l’expérience vécue : l’art, comme la vie, s’enracine dans le paysage, dans les pierres, les livres, les êtres, et dans les gestes de celles et ceux qui cherchent à comprendre « ici » comme « là-bas ».
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Sri Lanka 2018
Temples et monastères bouddhistes
Je suis venue ici sur les conseils d’un moine sri-lankais rencontré à Bodhgaya. Il m’avait raconté qu’une souche de l’arbre originel, celui sous lequel Bouddha atteignit l’illumination, avait été transplantée à Anuradhapura, au Sri Lanka, il y a plus de deux millénaires. Cet arbre, le Sri Maha Bodhi, est encore vivant aujourd’hui malgré son âge avancé, et vénéré comme l’un des plus anciens arbres historiquement documentés au monde.
En 2018, alors que je cherchais une destination pour les vacances de Pâques, ce souvenir est remonté à la surface : pourquoi ne pas aller voir l’arbre de Bouddha ? Et, en chemin, m’offrir une retraite, un temps de silence pour fixer un peu mes idées. La méditation vipassana, dont j’avais entendu parler à Katmandou mais que je n’avais jamais osé entreprendre, a soudain pris tout son sens. Avant et après la retraite, je me suis fixé quelques objectifs plus « touristiques » : découvrir les sites archéologiques du Sri Lanka — principalement composés de stoupas et de grottes bouddhistes — puis explorer les forêts, les plantations de thé, les montagnes.
Compte tenu de la saison, j’ai choisi de traverser l’île par le centre et le nord, suivant les itinéraires dessinés par le guide Lonely Planet, sur les traces des vestiges sacrés. Étonnement profond : les temples bouddhistes ne ressemblaient en rien à ce que je connaissais. De vastes dômes de briques coiffés d’une hampe rituelle, des grottes entièrement peintes, habitées par des statues monumentales du Bouddha. Ici, le bouddhisme n’est pas seulement une religion : il fut le socle d’un immense projet politique et spirituel, adopté et consolidé par des rois convertis. Ashoka, les batailles, la réorganisation des structures sociales — toute une histoire où le religieux et le politique s’entrelacent.
Cette dynamique me rappelait d’autres régions d’Asie : en Chine, par exemple, où l’on trouve aussi d’immenses grottes bouddhiques, bien plus gigantesques encore, mais sans ces dômes caractéristiques. Dans l’Antiquité, dès le Ve siècle avant notre ère, le bouddhisme s’est imposé comme une pensée religieuse et politique dominante dans une grande partie de l’Asie. Il n’est pas surprenant que certains en viennent à comparer Bouddha à Jésus : deux figures fondatrices, spirituelles et historiques, inscrites dans des contextes très différents mais toutes deux devenues universelles. Il serait passionnant de revenir sur la géographie et la cartographie de ces diffusions.
Et puis, il y eut l’expérience méditative elle-même — sans doute l’une des plus marquantes de ma vie. Dix jours de silence. Dix heures par jour assise à méditer. Des repas frugaux mais ajustés. Des bénévoles discrets, une organisation précise, et chaque soir un enseignement à écouter. Une plongée radicale dans le silence intérieur, où chaque sensation devient une matière à observer.
Après ces dix jours de silence, le monde m’est apparu à la fois plus vaste et plus simple. Marcher dans les jardins d’Anuradhapura, sous l’ombre du vieil arbre de Bodhi, c’était comme effleurer un fil ténu reliant le présent au temps des origines. Les fidèles s’y pressaient, apportant des offrandes de fleurs, de l’encens, tout en séréntité. Ce qui m’avait frappée, ce n’était pas tant la monumentalité des stoupas ou la rigueur des règles monastiques, mais cette manière qu’avaient les gens d’inscrire la spiritualité dans le quotidien : une vieille femme assise en tailleur au pied d’un mur de briques, un enfant jouant entre les jambes des pèlerins, un moine ajustant sa robe safran à l’écart en lisant un livre.
De site en site, à Polonnaruwa comme à Dambulla, se dessinait une continuité : le bouddhisme ici n’est pas seulement une croyance, il est une architecture, une politique, une mémoire et même une écologie. Les grottes peintes sont comme des ventres de pierre qui protègent des siècles d’images et de couleurs ; les stoupas, eux, jaillissent du sol rouge tels des collines façonnées par la main humaine. Tout autour, la jungle reprend ses droits, les singes escaladent les statues, les racines s’infiltrent dans les fissures : un dialogue permanent entre la nature et la trace des hommes.
À Sigiriya, ce rapport entre pierre et végétation prenait une forme encore plus amplifiée. Gravir le rocher du Lion, massif de pierre dressé au milieu de la plaine, c’était comme escalader un rêve ancestral où l’histoire et la légende se superposent. J’ai pu prendre en photo les fresques des « Demoiselles de Sigiriya », peintes à flanc de falaise, elles semblaient comme suspendues entre ciel et terre, comme des visions fragiles arrachées au temps. Au sommet un site archéologique. Une cité ? Un lieu sacré ?, la vue s’ouvrait sur une mer de forêts, de lacs et de collines : un paysage d’une intensité presque cosmique, qui donnait à ressentir physiquement les énergies puissantes de cette île.
Je réalisais alors que ce voyage n’était pas une simple parenthèse spirituelle : il redessinait ma géographie intérieure, éveillant le poids des traditions et révélant comment une pratique méditative — née il y a plus de vingt-cinq siècles — peut encore aujourd’hui transformer un regard, réorganiser un corps, réinventer une manière d’habiter le monde.
Puis vint ce voyage dans le sud, accompagné de Kiannon Yiong, un jeune yogi qui nous avait « encadrés » lors de la vipassana, déjà bien expérimenté dans les techniques de méditation bouddhiste transmises par Goenka. Nous sommes arrivé dans un monastère dissimulé au cœur de la forêt, où ce moine en robe rouge nous avait accueillis avec une bienveillance. Il nous guida dans cette méditation étrange que je nommerais volontiers de « transportation », tant elle créait une sensation d’être emporté au-delà des limites ordinaires de la conscience : une traversée vertigineuse de l’espace, comparable à une machine à voyager dans le temps, où les frontières du soi s’effaçaient. Je me souviens qu’effrayé à l’idée de ne pas pouvoir revenir, j’ai interrompu le voyage. Mais peut-être était-ce le moine lui-même qui en avait provoqué la rupture ? À mon éveil, il n’était plus en face de moi. Kiannon, quant à lui, méditait tranquillement de l’autre côté du ruisseau.
Vipassana à Sri Lanka
Tableau blanc sur blanc : en voie de réalisation…
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Bali
Sur les traces de Margaret Mead et Gregory Bateson, sur les traces d’Yves Winkin en fait. Cet article de son séjour à Bali que j’ai tant aimé et qui a déclenché une véritable « crise existentielle » ou un véritable « retour aux sources ». Cette relation douloureuse débutée par une rencontre lors d’un colloque, puis un échange épistolaire, puis par une relation intime désaxée. Un retour vers cette année 2010, des années de séparation. L’image-souvenir décomposée non plus à la manière d’une planche représentant l’évolution d’une plante, mais une plante véritablement disloquée. Et, bien moi aussi, j’ai eu là-bas une histoire défragmentée. Quelle île magique. Quelle humidité. Le logement en face d’un champ de riz. Maison traditionnelle en bois, en plein de la ville d’Ubud. Le matin les fleurs et les encens parcourant grâce aux soins discrets de ma logeuse, les différents coins de la maison. C’est la presque fin de la mousson, végétation luxuriante, l’air humide, cuisine succulente, soin, thérapie sonore, incinération spectaculaire d’un proche de la famille royale. Le village mystérieux où se sont établies Mead et Bateson. Rencontres, rituels de sorcière… le feu.
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Tibet 2019 : Expérience du bouddhisme tibétain entre dévotion, transmission et opacité
Chuang Tzu disait que la clé, c’est d’être naturel et ordinaire, comme les oiseaux ou les arbres. En étant ainsi, on peut s’épanouir pleinement, ouvrir nos ailes dans le vaste ciel.
Je me retrouve au Tibet devant un petit temple caché, isolé, presque invisible depuis la route. Il n’y a personne à l’intérieur, mais je me suis laissée entrer, m’y sens bien. Assise sur un petit sofa devant un autel, je ferme les yeux, et dans un état entre veille et sommeil, j’entends une voix me dire : « Je n’ai pas fini de lire ce manuscrit. Il contient le secret des origines de la vie. Il porte le numéro 7. Trouve-le. » Ce message étrange m’a marquée.
Mon voyage au Tibet n’a duré que dix jours, mais il existe désormais un lien qui me traverse avec ce pays: avant, pendant et après. J’y suis allée juste après avoir visité l’exposition « Montagnes sacrées » consacrée à Alexandra David-Néel, exploratrice himalayenne et chercheuse spirituelle. J’ai eu la chance de voir sa maison devenue musée, de plonger dans ses écrits, et de retrouver Fox, un artiste et voyageur qui m’avait autrefois envoyé sur « sa » route en Himalaya. Le départ vers le Tibet. Après avoir attendu un visa et emprunté des chemins compliqués, je suis arrivée à Chengdu, porte d’entrée vers Lhassa.
Ce chapitre propose une traversée du bouddhisme tibétain, l’expérience de terrain prend la forme d’une immersion dans des espaces à la fois historiques, cultuels et touristiques, notamment le monastère du Jokhang, le palais du Potala, et les complexes monastiques de Drepung et Sera. Ces lieux emblématiques, marqués par une stratification historique et théologique complexe, suscitent une confrontation directe à l’altérité des formes rituelles, à l’opacité des cosmologies religieuses et à l’ambiguïté de la médiation contemporaine (guides, infrastructures, flux touristiques). Le monastère du Jokhang, au centre de Lhassa, condense à lui seul plusieurs dimensions constitutives de la tradition tibétaine : syncrétisme des influences chinoises et népalaises, rivalité symbolique des statues fondatrices, hiérarchisation des divinités, et centralité du culte rendu à Jowo Shakyamuni, statue apportée selon la tradition par la princesse chinoise Wencheng. L’observation participante des pratiques dévotionnelles quotidiennes (prosternations, offrandes, circumambulations) révèle une articulation singulière entre intériorité rituelle et visibilité publique, dans un espace saturé à la fois de sacralité, de surveillance, et de présence touristique.
La poursuite du parcours à Drepung et Sera permet d’approfondir la compréhension de l’école Gelugpa et de ses institutions de transmission : bibliothèques, espaces de débat philosophique, imprimeries de textes canoniques. C’est dans ce contexte qu’apparaît la figure de Gendün Tenpa Dargye, lama du XVIe siècle dont un manuscrit (le « n° 7 ») suscite une attention particulière. Ce document, acquis in situ, devient le point de départ d’une enquête spéculative sur le rôle de la parole et de l’écriture dans les processus de transmission spirituelle. Il convoque indirectement la figure tutélaire d’Alexandra David-Néel, mais dans une posture contemporaine, décentrée, plus attentive à l’écart qu’à l’exotisation, et ouverte aux modes de connaissance non doctrinaux.
Ainsi, ce chapitre interroge les conditions d’accès et de non-accès au sens dans un contexte de forte densité symbolique, où les dispositifs de médiation — tradition orale, écriture canonique, dispositifs muséographiques et touristiques — coexistent sans toujours se répondre. L’expérience de Lhassa devient dès lors le lieu d’un questionnement épistémologique sur les seuils du visible et de l’intelligible, sur l’herméneutique du sacré dans une langue étrangère, et sur le statut de l’enquêteur pris entre fascination, méconnaissance et désir de comprendre.
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L’arrivée en Chine
Avant de quitter la chambre, j’avais tiré un hexagramme dans le Yi Jing. C’était le 25 : 無妄 (Wú Wàng) – « L’Inattendu », « L’Innocence ». Je m’étais contentée de cette réponse laconique : « Il est avantageux de persévérer dans ce qui est juste. » Sans interprétation poussée, je l’avais prise comme un encouragement à ne pas sur-préméditer, à me laisser guider, à suivre les signes sans forcer. Mais ce que je n’avais pas saisi sur le moment, c’est que cet hexagramme parlait aussi d’une épreuve : celle de rester en accord avec soi-même au sein d’un monde où les repères se brouillent, où les signes ne répondent plus aux attentes, et où l’innocence — ou la justesse — devient une forme de résistance.
L’errance qui a suivi a pris alors une forme étrange : j’étais à la recherche d’un lieu qui n’existait plus — un café tibétain, une agence de voyage, une promesse lue dans un vieux guide ou sur un forum oublié. Tout se dissolvait dans la moiteur de la ville de Chengdu où je venais d’arriver. Je cherchais cette agence dans un quartier indéfini, sous la pluie, jusqu’à ce que je trouve refuge dans un vaste café, sorte de dortoir humide, anonyme, où des corps endormis gisaient dans le silence. Là, mon corps s’est arrêté vidé. Je suis restée figée des heures, entre hypnose et torpeur. Il n’y avait plus de direction, plus d’élan, juste ce ralentissement extrême qui, parfois, précède un basculement. Et ce basculement eut lieu. Par une sorte de dérive oblique, je me suis retrouvée au monastère Wenshu, qui m’avait été indiqué le premier jour mais que j’avais mis de côté. Là, quelque chose a repris. Un espace de rituel, de recueillement, de la persistance. J’ai assisté à une cérémonie bouddhiste : chants, gestes, encens, feu. Une rythmique lente, souterraine. Ce n’était pas une performance pour touristes. Des vieillards priaient, des enfants couraient, une femme m’a souri sans dire un mot. Dans le silence du repas végétarien pris au temple — servi dans des bols en métal, sous un auvent ruisselant —, j’ai perçu cette coïncidence rare. le Yi Jing, relu après coup, devenait clair : l’inattendu n’est pas ce que l’on cherche, mais ce qui nous advient quand on cesse de vouloir nommer trop vite. La suite, pourtant, est venue brouiller à nouveau ce fragile alignement.
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Canaria Islands l’hiver 2021
Canarian Islands se présente comme un journal de voyage fragmenté mêlant introspection, réflexions spirituelles, et récit autofictionnel d’errance amoureuse. Écrite à la première personne, cette prose hybride fait alterner les langues, traversée par les tensions entre liberté et solitude, lucidité et désir, mélange de spiritualité orientale et d’hédonisme occidental. Lanzarote, île volcanique des Canaries, devient le théâtre d’une retraite temporaire lors de la pandémie covidale, mais aussi d’un enchaînement d’événements ambivalents où le corps, le destin et la mémoire affective s’entrelacent. Entre méditation et les réflexions sur l’impermanence et incidents grotesques – vol d’ordinateur, amour éphémère avec un « prince banquier », passage à la police – l’autrice construit une narration dissonante où le tragique côtoie le burlesque. La perte matérielle d’un travail intellectuel (le « livre straubien ») se double d’un trouble plus profond : celui d’un déséquilibre affectif chronique, d’une répétition de relations désaxées, souvent vécues comme autant d’échos d’un amour central et fuyant, JF.
Ici l’écriture diaristique s’inscrit dans une esthétique de l’exposition de soi sans fard, à la fois critique et sensuelle, où la narration assume sa discontinuité, son désordre émotionnel, son oralité vivante. Les amants défilent comme des fragments d’un roman éclaté du désir, ponctué de moments de joie, de lucidité ironique, mais aussi de désenchantement profond. Le récit mêle également les strates géographiques (Canaries, Grèce, Sicile, Paris), affectives (manque, fantasme, tendresse, rejet), et philosophiques et critiques (références au dharma, à Sadhguru, aux « guerres fabriquées »). Mais aussi découverte de l’oeuvre-île Lanzarote et de l’artiste César Manrique. Entre hédonisme, l’architecture, l’art-nature et l’engagement écologique, quelle joie de pouvoir se plonger dans ses créations grandeur-nature. L’île entière ne saurait être vu autrement qu’instruite par le regard particulier de cet artiste.
Ainsi, Canarian Islands peut être lu comme une tentative d’écriture existentielle au présent, où le paysage volcanique devient métaphore du bouleversement intérieur. Il s’agit d’un parcours d’instabilité assumée, où les irruptions, ruptures, les joies quintessences, pertes et dérives constituent autant de matériaux d’une subjectivité qui se cherche, s’expose, et s’affirme dans l’épreuve du monde, de voyageuse confinée dans une caravane.
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Sicile : Carnet d’une terre traversée par le feu
Je suis partie en Sicile comme on se jette dans un gouffre incandescent, poussée par une impulsion à la fois déraisonnable et inévitable. C’est un voyage insensé d’un point de vue financier, mais il me fallait traverser l’île, à mon rythme, en m’arrêtant, en respirant, en sentant sous mes pas cette terre brûlée, sculptée par les forces élémentaires. L’Etna s’est imposé comme le cœur de ce voyage – une masse vivante, une montagne en feu qui pulse, créatrice et destructrice. Là-haut, en compagnie d’un guide-sherpa ayant tutoyé l’Himalaya, j’ai gravi les crêtes volcaniques jusqu’à 3000 mètres, croisant des glaciers noirs de cendre, des pierres encore fumantes, les traces récentes de coulées qui datent de quelques mois ou de quelques siècles. La puissance de cette lave, son absurdité majestueuse : à quoi bon cette énergie ? Pourquoi cette chaleur, ce feu, cette poussée qui donne naissance à la vie, puis la réduit en poussière ? Une sorte de vertige et questions : cette lave en fusion, ce noyau de feu emprisonné au cœur de la Terre, comment peut-il produire de la chlorophylle ? des mousses ? des arbustes ? Nous sommes faits de cette absurdité-là. Le message de Sadhguru, reçu ce jour-là pour Diwali, faisait écho à ce désarroi cosmique : « May there be light in your life, both within and without. » est venu à mon secours.
À Taormina, j’ai trouvé refuge dans une petite chambre de Villa Mabel, avec son plafond peint et sa terrasse qui donne sur la mer et le clocher de la Madonna. J’y ai dormi d’un sommeil profond, réveillée au matin par la lumière qui inonde les ruelles pavées. J’ai visité encore l’église, son Christ flagellé en bois, les sculptures de crânes, me cognant contre la porte vitrée comme pour me rappeler que chaque beauté contient un avertissement. Goethe, Maupassant, Wilde y ont vu un paradis — et je comprends pourquoi.
Mais la mer n’est pas que contemplation. Elle est aussi onde de choc après les rencontres avortées. À Letojani, j’ai fui un homme qui, sans violence mais sans finesse, croyait pouvoir posséder ce qui s’offrait à lui — comme tant d’autres le font ici, entre deux services ou deux tours de bateau. J’ai refusé cette précipitation, cette planification de la magie. J’ai ri intérieurement quand venu avec les gâteaux, l’hôtelière l’a chassé. Et pourtant, j’aurais aimé parler avec lui, simplement. Il a gâché ce moment.
Je suis revenue à Taormina, une troisième fois. Je monte à Castelmola, contemple l’Etna, découvre des priapes en fer forgé dans un bar perché au sommet, bois un verre seule sur une terrasse suspendue. Le ciel se couvre, la pluie finit par tomber après trois semaines d’Hélios. La lumière, enfin, se déchire. Tout semble se mettre à nu.
Je lis sur Pythagore, Thalès, la géométrie sacrée, les proportions de la pyramide, l’ombre qui révèle la hauteur. La Grande Grèce dont Sicile a fait partie. Les sages grecs, ces voyageurs vers l’Égypte, ne cherchaient pas seulement à comprendre, mais à mesurer. Et cette idée me revient de mon séjours à Lindos, où séjournais l’un des 7 sages, Clevoulos: la sagesse est dans la mesure. Peut-être ce n’est pas une métaphore.
Comment filmer un arbre ? Le souvenir de la rencontre avec Jean-Marie Straub qui m’a tant bouleversée. Me voilà sur ces traces, mais en fait à la recherche de sapin des Madonies (Abies nebrodensis), une espèce d’arbre strictement endémiques, avec seulement une trentaine d’individus connus à l’état sauvage. Je m’établie dans l’auberge Templari Polizzi. Dominico, un jeune propriétaire du restaurant m’accompagne sur le chemin du parc. Une beauté.
Une façon romantique d’habiter le monde. J’écris. Je voyage. Je vis entre les secousses d’un volcan et les effleurements d’une mer qui me parle. N’est-ce pas une aventure digne d’être vécue de la sorte ?
Arrivée à l’aéroport, un ami m’annonce le décès de Jean-Marie Straub. La copie papier du chapitre straubien s’est dispersée par terre… Je venais découvrir la maison d’Elio Vittorini à Syracuse. Les gens se sont mis à ramasser, une par une, mes feuilles. Oh, Sicilia !
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San Domingo
Barahona, 8 février 2018
Un dernier jour dans le sud de la République dominicaine, entre isolement, paysages difficiles d’accès, et frontière oppressante. Une excursion en voiture louée avec chauffeur révèle la dureté de la zone frontalière haïtienne : porte fermée, injustice criante, douleur de l’exclusion. Le rejet viscéral des frontières résonne avec un désir de retour à un monde d’avant la colonisation — en harmonie avec la nature. Dans une salle d’hôtel au charme ancien, bois et ventilateurs, un moment de réconfort naît avec Billy, noire de chez noirs, offrande d’humanité dans un monde de fractures. Pourtant, le sentiment de fermeture intérieure persiste, nourri par l’absence de désir pour Diego, jeune ingénieur mécanique trop rationnel, trop ancré dans un monde capitaliste qu’il comprend trop bien. La narratrice reste en attente : de rencontre, de résonance, d’ouverture.
San Domingo, 10 février 2018 Retour dans la capitale, dans la vieille ville à l’élégance européenne. La terrasse d’un hôtel devient poste d’observation du monde : prostituées anonymes, vieux touristes, oiseaux et fleurs. Le vin californien coule à flot, les pensées vagabondent. Une rencontre prometteuse avec Luisa, entrepreneuse dominicaine dynamique, laisse entrevoir une soirée mondaine — mais l’idée même d’un événement organisé rebute la narratrice, éprise d’improvisation et de liberté. Entre admiration et réticence, elle oscille, comme toujours, entre attirance pour l’altérité et besoin viscéral d’indépendance. Assise sur un toit, elle contemple la ville, un arbre immense en fleurs, le passé colonial comme un fantôme persistant. L’instant se suspend, irradié de lumière, entre béton et nature, mémoire et avenir incertain. L’appel du présent l’emporte : ne rien cueillir, ne rien prévoir, juste ressentir.
18 janvier 2018 – Rêve de voler, Las Galeras, chez Yolanda
Me suis réveillée vers 10h avec un grand sourire sur le visage. J’étais encore dans l’étonnement et la surprise de ma nouvellement acquise capacité de voler. Je me mettais en position de qu gong, cul en l’air un peu courbé, tête et bras bien en avant, et je descendais et montais les pentes des escaliers, j’ai survolé les rues des villes. Les gens étaient assis aux cafés, marchés, et moi j’étais en l’air juste au-dessus d’eux, je me déplaçais en surfant dans l’air. Lorsque j’ai réussi ce mouvement grâce à quelqu’un — un homme, sans doute un mélange de Peter et du capitaine dominicain du petit bateau pour voir les baleines — j’étais si fière de moi. Inoubliable aventure, inoubliables sensations.
Surfer sur les vagues, c’était peut-être cette sensation-là, un peu, ou celle du mouvement énergétique que m’a montré Peter, là-haut, sur la colline surplombant la baie de la Playita. Mais dans mon rêve, j’étais en ville, et le rêve de voler revenait toute la nuit. D’abord dans l’appartement de quelqu’un. Il devait y avoir eu une fête : bouteilles, restes de nourriture. Ensuite je descendais une colline. C’est là que la première tentative de voler m’est venue. En voyant les autres le faire. Se jeter dans le courant d’air. Après quelques pénibles tentatives, ça a marché. J’étais si fière. Puis ça continuait en ville, puis à volonté. Dès que je le souhaitais, je prenais la position du cul en l’air, et je décollais. Ahahaha. Si plaisant rêve. Acquisition d’une nouvelle capacité.
En me réveillant, je me suis précipitée devant la maisonnette et j’ai refait, à ma manière, l’exercice énergétique de Feng Shui : les deux mains l’une en face de l’autre, comme collées par un chewing-gum, mais à distance. Corps debout, cul en retrait, inspirer la lumière, la faire monter jusqu’à la tête, puis la verser sur tout le corps, sentir jusque dans les pieds, recommencer. J’ai ajouté un sourire au moment de l’arrivée de la lumière, puis un léger balancement de hanches pour bien redistribuer cette lumière en moi. Je suis agréablement surprise qu’après toutes ces discussions et aventures en compagnie de Peter, mon corps n’ait retenu que le plaisir de voler.
18 = 9 01 = 1 2018 = 11 Total = 21 → 2 + 1 = 3. 3 : le jour de l’union, n’est-ce pas ?
San Domingo, 10 février 2018 Retour à la capitale. Residencia del Fonte. Quel nom. La vieille ville de nuit a des airs d’Europe. Deux femmes sortent de la chambre voisine, sans doute des prostituées — pas jolies, pas chères. Un vieux chauve, Italien ou Espagnol ? Peu importe. Tout se paie ici. Même Diego avec sa masseuse de Punta Cana — non, pas une prostituée, elle a un appartement, un travail. Mais tôt ou tard, il faudra bien qu’il la paye.
Je suis sur la terrasse, entre pluie et lumière, entre béton brut et luxuriance tropicale. Les arbres en fleurs, les oiseaux. Un vent humide et doux. J’y bois un vin californien, Dark Horses, bon. Je rencontre Luisa, manageuse du collectif Gourmet Dominica, femme vive, indépendante, pleine de projets. Elle organise ce soir une soirée à l’hôtel Sheraton — peut-être y passerai-je. Peut-être pas. Elle a photographié l’index de mon guide de voyage, pense créer quelque chose en espagnol. Idée intéressante — ou pas. Je n’aime pas planifier. J’aime que rien ne soit prévu. Cette esthétique du luxe à l’américaine, ce mauvais goût affiché… je pressens déjà l’ambiance. Mais peut-être me trompé-je. Donnons sa chance à l’imprévu. Luisa, elle, a su s’y ouvrir. Elle a compris que je ne suis pas prévisible. Free as a bird. Moi-même, je ne sais jamais où je serai dans une seconde. Je ne suis pas la seule femme assise ici. En face, une autre, sur le toit d’en face, médite devant sa lessive. La chambre 305, la mienne, donne sur un manguier. Celle du voisin aux prostituées est tout aussi bien située. Il fait chaud. Tout brille. Je pense à Colomb arrivé ici depuis l’Europe, à une époque où tout était vert, bleu, fleuri. Quelle merveille cela a dû être. Et même aujourd’hui, au milieu du béton, les fleurs flamboyantes s’imposent. L’arbre en face, rouge et orange, est en pleine expansion. On voudrait cueillir, collectionner, ramener avec soi — mais c’est une erreur. Il faut laisser ces choses-là à leur sommet, en paix. Laisser la nature splendide là où elle respire.
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San Martin
Petite quinzaine passée sur cette île franco-hollandaise. Fêtes de Noël, carnaval, rencontre avec Franc Juminer, repas chez sa grand-mère. Souvenirs de mon séjour en Guadeloupe. Découverte des plages à la manière de Maya Deren : beauté, insouciance. Une sorte de fête retardée ; je me suis offert un cadeau pour mes quarante ans.
La Graciosa, ou le retour de la lumière
29 décembre 2022. Retrouvailles en fin d’année avec la petite île de La Graciosa, en face de Lanzarote. Terre de beauté sauvage, familière et fidèle, accueillante malgré la foule festive. L’hôtel Girasol, encore là, face au port — ancrage précieux. Le soleil revient, le poisson du Marocain toujours aussi délicieux, les visages d’autrefois toujours présents. Et puis Ingo, les bars, la chaleur partagée. Le bonheur des retrouvailles ordinaires.
30 décembre. Longue marche solitaire dans les paysages minéraux de l’île — de 10h à 17h, une traversée intérieure. Et puis ce rêve surgit : Yoko Ono, filmée au milieu d’une cérémonie spirituelle, escortée par des moines tibétains en procession. Un rêve doux, onirique, plein de couleurs et de gestes tendres : une moine, amusée, la nourrit comme une enfant — scène de don, d’attention, de transmission silencieuse.
31 décembre – 1er janvier. Puis le retour à Paris, ses bistrots, sa grisaille, ses excès. Une autre lumière, celle des livres : La force de l’âge de Simone de Beauvoir, Le Colosse de Maroussi d’Henry Miller. Paris comme écho à Anaïs Nin — qui a initié quoi ? Et malgré la pluie, le quotidien se remet en place : visa indien demandé, contacts repris. Un mail envoyé à Yoko, glissé d’un lapsus de correcteur : année devient amnésie. Tout est dit. L’année recommence, pleine d’ombres, de lumière, et de mémoire trouée.
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Train retour de Saint Jean du Gard à Paris (11 mars 2024)
Ces paysages pelés encore bien hivernaux de la France endormie
Tronc d’arbres sans feuilles pâturages
Nostalgie flaques d’eau constructions électriques
Le sud de la France n’est plus du tout celle de mon adolescence
Si longtemps je n’ai pas voyagé en France qu’elle me paraît tristement grisâtre
Chez Anna et Sebastian dans le Gard
Forêts oui, mais toujours de beaux arbres
Jolie Maison oui, jardin surtout
Mais froide peu chauffée
On y vit habillé jours et nuit
Après le retour de Goa déshabillé quel sentiment désagréable
Petit à petit avec le soleil
Beaux paysages
Appréciation guidée des paysages
Vestiges préhistoriques
Eglises romanes
Traces de dinosaures
Chemins de Stevenson
Caractère obstiné têtu et critique des gens du coin
Locaux et les autres
Territoire
Amour de la terre
Une très vielles terre de schiste et cette lumière nuageuse
La réalité la mienne qui n’est pourtant très peu celle que j’habite
Tout au long de la route
Le même paysage hivernal ou comme si
La pluie avec les vents forts
La chatte qui s’est fait mordre le cul
La chouchuotte miaou miaou
Enfant adopté de ma sœur
Soirée devant la télé
Un seul touriste de passage
Soleil puis la pluie de nouveau
La marche dans la forêt
La vue de la neige
De belles panoramas
Et ce retour à Paris tout aussi gris, plus ?
Et déjà envie de repartir
Quel contraste avec le chaud exotique sable doré
Bateaux colorés visages bronzés décontractés des indiens et des touristes heureux
Le vert de la mer et l’orange soleil coco et palmiers
Temples d’Ajanta Ellora
Oh Shiva Shiva maîtres jaïn et bouddhas
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Photos:
Paris mon Paris à moi
Paris a été — et demeure — lié au rêve parisien, à l’amour, l’une des périodes les plus heureuses de ma vie : ma rencontre avec G. Puis, à l’un des moments les plus douloureux : la vie sans lui, dans une ville qui m’est alors apparue comme une ville fantôme.
Peupler Paris, c’était multiplier les rencontres amoureuses, les amants, intensifier la consommation d’art, de culture, et s’accorder la distance nécessaire que chaque départ permettait — une distance vitale pour raviver mon être.
Tant de films, d’apprentissages, d’expositions, d’artistes, de voyages… autant de fragments à partir desquels a pu émerger cette archive-livre. C’est aussi l’histoire de trois appartements dans lesquels j’ai vécu.
En voici quelques portraits filmés supplémentaires, grande fresque culturelle d’une époque parisienne dévolue :
Vidéos/photos Journal Parisien accélérée, à la Mekas :
Parmi ceux et celles du monde académique qui y ont contribué, se sont laissés approcher avec la caméra : Michel Barthelemy, Richard Shustermann, Sandra Laugier, Anne Gonon, Christiane Chauviré, Didi-Huberman, Albert Ogien, Gérard Toffin, Yves Winkin, Gérard Bérreby, Gérard-Georges Lemaire…
Lors des événements, expositions, projections filmées, marché de la poésie: Frédérique Acquaviva, Rafael Gray, Fox & Laurent Courreau, Phill Niblock, Esthere Ferrer, Joachim Montessouis, Eva Vautier, Orlan, Frank Ansel, Ricardo Mosner, Jacques Demarques, Adeena May, Frank Leibovici, Gérard Bérreby, Joël Hubaut, musiciens au radio Fip, Agnès b., festival himalayen ….Poètes sonores & marché de la poésie……Et tant d’autres…
À avoir su franchir les frontières du genre, tant littéraire que cinématographique, le journal filmé trouve en Jonas Mekas l’une de ses figures fondatrices. Poète, écrivain et cinéaste d’origine lituanienne, exilé aux États-Unis à la suite de la Seconde Guerre mondiale, Mekas s’inscrit dans le sillage du cinéma expérimental américain et du mouvement underground new-yorkais, dont il fut l’un des acteurs majeurs. Cofondateur de l’Anthology Film Archives— institution emblématique dédiée à la préservation et à la diffusion du cinéma d’avant-garde —, il a développé tout au long de sa vie une forme singulière de film autobiographique : le journal filmé. La pratique de Mekas repose sur un geste profondément personnel, quasi diaristique, où la caméra devient le prolongement de la mémoire et du regard. Dès les années 1940, il commence à enregistrer ses expériences avec sa Bolex 16 mm : instants fugaces, paysages, rencontres, fragments d’existence. Ce cinéma de l’instant, composé de plans courts et souvent « tremblés », propose une esthétique du fragment, du discontinu et de la sensation, loin des canons narratifs traditionnels. Œuvres majeures telles que Walden (1969), Lost Lost Lost (1976) ou As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty (2000) incarnent cette poétique du quotidien où l’émotion affleure à même le grain de l’image. Le journal filmé est une forme d’auto-expression poétique qui ne se réduit par à l’autobiographie : il s’agit d’un travail de mémoire, mais aussi d’un acte d’émancipation, à la fois politique et artistique. Marqué par l’exil, l’artiste filme pour ne pas oublier, pour reconstruire un lien symbolique avec la Lituanie perdue et les souvenirs enfouis. Exilé à New York après la guerre, ses films s’ouvrent à une constellation d’individus et de pratiques – de Warhol à Ginsberg, de Lennon à la scène artistique new-yorkaise – qu’il capte dans leur quotidien le plus ordinaire. Cette captation devient une manière de rendre visibles des formes artistiques alternatives, des manières de créer et de vivre hors des circuits dominants. La création de coopératives cinématographiques alternatives — fondées sur des principes d’autogestion, de mutualisation des ressources et de soutien aux voix marginalisées — constitue autant de brèches dans les logiques dominantes de l’absurde, du gaspillage et de la violence systémique perpétuée par certaines structures humaines à l’encontre d’autrui. Ces collectifs, souvent engagés dans des démarches critiques, expérimentales ou militantes, permettent non seulement de faire émerger des messages de résistance, mais aussi d’ouvrir des espaces d’expression sensible, émotionnelle et parfois thérapeutique. Jonas Mekas fut l’un des acteurs majeurs de ce mouvement, en tant que cofondateur de la Filmmakers’ Cooperative (1962) à New York et de l’Anthology Film Archives. Jusqu’à la fin de sa vie, il demeura un passeur infatigable, un découvreur de « nouveaux talents » issus des marges artistiques, et l’un des plus fervents défenseurs des formes cinématographiques non conventionnelles.
Avec l’essor du numérique, Mekas adapte sa pratique aux nouveaux supports : son site (jonasmekas.com) devient un espace-archive et un prolongement de son œuvre, rendant son journal accessible à une communauté élargie. Le journal filmé devient alors une œuvre-vie en perpétuelle évolution, à la croisée de l’art, de l’intime et d’événements sociaux.
Film de recherche ?
Revenir sur ma toute première rencontre avec Jonas Mekas, c’est également ouvrir une réflexion sur ce qui distingue fondamentalement sa pratique du journal filmé de celle que je développe dans le cadre d’une recherche de vidéographie située. Si j’ai recours à la caméra depuis plus de deux décennies, ce n’est ni dans une visée strictement esthétique, ni dans une perspective autobiographique au sens classique. Mon usage du médium s’inscrit dans une démarche d’observation partagée, où la caméra devient une présence sensible : elle recueille la vibration des gestes, la fugacité des regards, l’éclat des paroles. Elle capte ainsi les fils ténus du tissu relationnel, les trames discrètes de l’interaction sociale dans leur émergence située. Dans cette perspective, la caméra ne saurait être pensée comme un outil d’enregistrement, ni comme un médium expressif au service d’un sujet individuel. Elle s’apparente plutôt à une technologie réflexive, au sens où elle engage une posture d’attention à la coprésence et à la co-construction du monde social. Cette approche rejoint certaines propositions développées en sociologie visuelle ou en ethnométhodologie filmique (cf. Relieu 2005 ; Lomax & Casey 1998), où l’image mouvante est mobilisée non comme illustration, mais comme lieu d’émergence de significations intersubjectives, prises dans la dynamique de la situation. Par ailleurs, le film relationnel, tel qu’il a été expérimenté dans le cadre de cette enquête, excède ainsi les catégories esthétiques traditionnelles ou les genres cinématographiques établis. Il ne relève ni du documentaire classique, ni du journal intime au sens mekassien du terme – où l’expression poétique d’une subjectivité mélancolique et la remémoration du « temps passé » tiennent une place centrale. Il se conçoit plutôt comme un mode de présence-en-recherche, une manière d’habiter le monde en interaction, de s’adresser à l’autre par l’intermédiaire du dispositif filmique, entendu comme vecteur de co-appartenance à une situation. En ce sens, la caméra devient un opérateur d’intersubjectivité située, une forme de médiation éthique et perceptive qui permet d’accueillir l’émergence d’un commun à partir de l’expérience et la voix singulière. Qu’il adopte la forme d’un journal filmé dans la tradition de Jonas Mekas, d’une autofiction réflexive à la manière de Boris Lehman, ou d’une enquête sensible et scénarisée dans l’esprit des œuvres de Sophie Calle, ce qui en constitue le trait distinctif tient moins à la forme finale qu’à la configuration interactionnelle qu’il met en jeu. Le film relationnel en organise les conditions d’apparition, en instituant un dispositif au sein duquel les corps, les regards, les récits et les silences s’engagent dans une coprésence partagée, à la fois réelle et médiée. Ce dispositif ne se contente pas de représenter le monde, il le recompose à partir d’une énonciation située, où le sujet ne précède pas la relation mais s’y construit, dans le fil des interactions. En ce sens, il constitue aussi un outil méthodologique pour saisir les formes sensibles et langagières de l’émergence de « soi » et de la rencontre – ces micro-événements, souvent imperceptibles, où se joue la possibilité même d’un « nous » émergent. En effet, c’est dans l’instantanéité de sa durée intime que le journal filmé explore, tisse le quotidien et s’ouvre à des surgissements de l’autre, par l’improvisation des rencontres, les échanges fragmentaires, les discours croisées dans la texture filmique du temps long. L’autofiction, quant à elle, travaille la porosité entre le réel et sa réinvention narrative : elle rejoue la subjectivité en tension avec le cadre, en interrogeant la part de mise en scène inhérente à toute expression de soi. Enfin, les projets à la Sophie Calle — faits d’enquêtes, de mises en jeu de la parole d’autrui, d’appropriations et de détours — déploient une logique d’adresse plus oblique, où le sujet se constitue dans et par la trace de l’autre « différent ». Dans chacun de ces cas, le dispositif de visibilité mobilisé constitue un vecteur de relation, un catalyseur d’interactions sensibles, une manière de convoquer le monde en y risquant sa propre subjectivité. Ainsi, le film engage une dynamique d’ajustement à l’autre, dans le regard, la parole et l’écoute, relevant d’une forme de tact, tant bien que mal géré, qui n’entrave pas la spontanéité de l’engagement des participants. Il prend souvent l’allure de conversations banales, sans but prédéfini, ce qui justement en préserve la naturalité. Il révèle que la création peut surgir de l’ordinaire, dans l’épaisseur discrète de l’expérience partagée. Il fait advenir un moment de co-présence, un espace où quelque chose se joue — fût-ce d’inqualifiable, voire d’inframince. Le film devient alors le lieu de l’événement, une matrice d’intersubjectivité en acte. Il donne à voir ce qui a été co-éprouvé : ce qui s’est vécu à deux ou à plusieurs, dans les interstices mêmes du réel. Ce que les sociologues Harold Garfinkel ou Charles Goodwin ont formulé en termes d’ethno-méthodes – ces méthodes que les membres d’une société utilisent pour rendre leurs actions compréhensibles – engage une caméra qui suit les événements dans leur déroulement réel, en temps continu, dans une forme de co-présence technique avec les personnes filmées. Il ne s’agit pas de « représenter » des pratiques, mais de rendre manifeste leur accomplissement ordinaire, par l’attention portée aux moindres détails de leur accomplissement situé : déplacements, regards, hésitations, enchaînements verbaux ou corporels. Dans cette perspective, la caméra est méthodologiquement contrainte par la durée des situations, elle s’inscrit dans une temporalité indexicale, qui tente d’éviter les coupes esthétiques et les effets dramatiques. La conversation, en particulier, occupe une place centrale dans cette approche. Elle est à la fois l’objet d’analyse (en tant que forme langagière organisée : langage verbal, non verbal, idiome corporel), et la source première de compréhension mutuelle, le lieu où se co-construisent en situation les significations partagées. Le film vise donc à rendre lisible la manière dont cette réalité est produite, en acte. Chez Mekas tout aussi bien, la caméra constitue telle une canne d’aveugle, sort de prolongement du corps et de la mémoire, une sorte de stylo-caméra animé par la subjectivité mouvante de celui qui filme. Toutefois, ses images, souvent tremblées, inachevées, fragmentaires, ne cherchent pas à restituer la totalité d’une situation ni à produire une analyse objectivable. Elles procèdent par touches, ellipses, éclats sensibles. Le montage est discontinu, libre, dicté par l’émotion, par la réminiscence, par une forme de souvenir au présent. Là où je m’attache à capter l’interaction dans son intelligibilité collective, Mekas se laisse porter par la résonance affective d’un instant, par ce que Merleau-Ponty aurait appelé le sentir du monde, cette dimension incarnée et pré-conceptuelle de notre rapport au réel.
« I do not document, I make home movies – I make personal cinema. » — Jonas Mekas
Cette phrase emblématique ne traduit pas un désintérêt pour le réel, mais un déplacement du rapport de vérité : il ne s’agit pas de dire « ce qui s’est passé » (au sens historique ou sociologique), mais ce que cela a fait à celui qui le vit. L’acte de filmer devient alors un geste existentiel, presque thérapeutique, un effort pour résister à la disparition, pour sauvegarder la beauté de ce qui est toujours déjà en train de fuir.
Là où Wittgenstein affirmait dans les Recherches philosophiques que « le sens d’un mot, c’est son usage dans le langage », on pourrait dire que le sens d’une image chez Mekas, c’est son usage dans la mémoire : non pas représentation stable, mais événement de souvenir.
De mon côté, je pense, le film cherche pas tant à se souvenir qu’à comprendre, à rendre visibles les pratiques, les strates de la vie et de l’interaction sociale dans leur grain le plus fin.
Enfin, c’est sans doute Tim Ingold qui permettrait de penser un terrain commun entre ces deux approches. Dans Being Alive ou Lines, il conçoit l’artiste comme celui qui habite le monde à travers des gestes d’attention, et l’anthropologue comme celui qui suit les lignes de vie des autres tout en y incrustant la sienne. Dans cette optique, ces pratiques filmiques, bien que différentes, participent d’un même engagement attentionnel : filmer pour apprendre à marcher avec les autres, fut-ce un temps bref, que ce soit dans une perspective descriptive, analytique, ou mémorielle. Il m’apparaît cependant de plus en plus clair que si mes films naissent d’un projet de compréhension située du social, ils se sont enrichis, au contact de figures comme Mekas, d’une dimension plus existentielle. La caméra devient moins une interface de saisie qu’une médium d’observation plus distante – non pas au sens strictement interactionnel, mais comme co-présence incarnée à un moment de vie. C’est ce dont témoigne la troisième partie de ce journal à travers les films et les images de voyage. C’est peut-être là, dans cet espace d’hybridation entre film de recherche et journal filmé, entre observation et résonance, que se situe le cœur de ma démarche actuelle. Car, une zone de recouvrement existe : dans les deux cas, la caméra sert à tisser du lien – non pas avec un public anonyme, mais avec des personnes concrètes, croisées, aimées, évoquées. La dimension relationnelle n’est pas absente chez Mekas ; elle est simplement réinscrite dans une trame de souvenirs, d’émotions, de fragments de vie. Là où l’ethnométhodologie cherche à expliciter les règles implicites du social, Mekas en restitue les vibrations, les beautés fugaces, les intensités minuscules. La caméra permet le prolongement d’un regard ému sur la vie quotidienne, l’exil, la communauté artistique, la beauté fragile des instants partagés. Sa pratique du journal filmé ne vise pas la clarté analytique, mais plutôt l’émergence d’un récit sensible, éclaté, fait de flashes, de sensations, de souvenirs. Le montage, souvent elliptique, impressionniste, rend compte d’un monde vécu depuis le dedans, sans distance réflexive explicite. Mekas filme pour se maintenir dans un lien existentiel avec le monde, avec ceux qu’il aime, avec le temps qui passe, les événements qui surgissent. Sa caméra est un acte de mémoire, de survie, de poésie. Il ne filme pas « l’interaction », il filme le souvenir d’un geste, la résonance d’un instant, parfois même l’ombre d’un événement qui ne s’est pas encore produit, ou qui est déjà perdu.
Comme il l’écrivait dans Walden (1969) :
« I am filming myself to find myself. I am filming friends to remember them. I film the world to survive it. » — Jonas Mekas
L’objectivation documentaire cède peu à peu la place à une restitution sensible des situations vécues — à travers le regard que je porte, les relations tissées, et les effets que ces rencontres opèrent en moi. Un exemple de cette hybridation peut se lire dans les extraits de vidéos du film « Art Intersubjectivity »: (lien : ) La caméra devient présence, co-présence, témoin et médium d’un lien en train de se former. Là où Mekas laisse libre cours à la subjectivité poétique comme ligne directrice, je cherche à maintenir, entre l’art et la recherche, une tension : entre implication et explicitation, entre immersion et restitution critique.
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Références bibliographiques:
En voici le lien vers un essai, un aperçu de cette rencontre :
Et quelques-uns des fragments de son portrait filmé :
2° « Take inside outside in » : Sophie Calle
Artiste reconnue dans le champ de l’art contemporain, Sophie Calle développe depuis les années 1980 une œuvre à la croisée de la performance, de l’enquête sociologique et de l’autofiction. Elle explore les frontières entre vie privée et espace public, entre documentation et invention, entre mémoire personnelle et récit collectif. On pourrait suggérer que son travail s’inscrit dans une lignée héritière du Bureau de recherches surréalistes, au sein duquel les artistes posaient des questions radicales – « Qu’est-ce que l’amour ? », « Qu’est-ce que le suicide ? » – en interrogeant les fondements mêmes de l’existence humaine. Dans une démarche comparable, Sophie Calle reformule ces interrogations à partir de son expérience propre, qu’elle expose au regard des autres pour mieux en révéler les résonances partagées.
Ses œuvres majeures illustrent cette stratégie artistique d’implication personnelle. Dans Suite vénitienne (1980), elle suit un inconnu à Venise et consigne cette traque comme un journal intime inversé. Dans Les Dormeurs (1979), elle invite des inconnus à dormir dans son lit, capturant par la photographie et l’écriture les traces éphémères de leur passage. Avec Prenez soin de vous (2007), elle transforme une lettre de rupture en matériau d’analyse collective, en demandant à 107 femmes d’en proposer une lecture professionnelle – juridique, artistique, linguistique – faisant de sa douleur un catalyseur esthétique et social.
Enfin, dans Rachel, Monique (2012), elle rend hommage à sa mère défunte à travers une installation qui mêle photographies, vidéos, textes et objets. L’intime devient ici matière d’exposition, mais aussi espace de deuil partagé et de mémoire incarnée.
La pratique artistique de Sophie Calle engage une forme d’ »action instruite », au sens ethnométhodologique du terme : elle repose sur des savoirs implicites, techniques (écriture, photographie, exposition), sur des normes sociales activés et réinterprétés dans des contextes spécifiques. L’artiste agit comme médiatrice d’une expérience vécue, la sienne, celle des autres, révélant la complexité des relations intersubjectives par des dispositifs performatifs, enquêtes, expositions (textes/photos), publications (livres).
Sophie Calle ne se contente pas de raconter : elle prescrit, elle ritualise, elle scénographie les affects. En cela, elle prolonge l’héritage duchampien d’un art qui s’élabore dans le décalage, dans le déplacement ironique de la vie vers l’œuvre. Comme Duchamp érigeait un urinoir en « Fontaine », elle érige une lettre de rupture en œuvre d’art – non pour la sacraliser, mais pour en redistribuer la charge affective dans un espace de réception partagé. Cette posture distanciée, presque clinique, mais néanmoins profondément incarnée, offre un modèle de « survie » esthétique.
C’est dans cette filiation – Duchamp, Calle, et au fond, tous ceux qui ont su détourner le tragique en geste – qu’est né le titre de ce nouvel essai : Instructions pour gérer des états émotionnels difficiles. Ce titre s’est imposé comme un point de bascule : de l’analyse sociologique à la narration sensible, du regard objectivant à l’expérience vécue. Il marquait le début d’un long voyage immersif dans des mondes artistiques multiples, hétérogènes, souvent dissonants, mais tous traversés par une même tension : comment dire la souffrance sans céder au pathos, comment faire œuvre là où il y a blessure ?
C’est dans cette perspective que s’est opérée ma propre entrée dans le champ artistique, non comme artiste au sens traditionnel d’art-métier, mais comme participante à une communauté affective et expérimentale, un collectif d’entraide où l’on partage moins des œuvres finies que des fragments d’existence. L’art, ici, devient un espace d’accueil pour les malaises contemporains, une chambre d’échos pour les solitudes, une tentative toujours inachevée de soin par la forme.
J’ai ainsi été accueillie non pas comme observatrice extérieure, mais comme co-affectée – parmi d’autres – par les travers de la vie. Dans ce « grand hôpital du mal-être », selon l’expression que j’emprunterais volontiers à une anthropologie poétique du soin, l’artiste apparaît comme un médium à la fois accablé et traversé, vecteur d’une hypersensibilité au réel, capable de capter, de transformer, et parfois de libérer les charges émotionnelles que d’autres n’ont pas su exprimer. C’est dans cette zone trouble – entre art et thérapie, entre esthétique et éthique – que s’inscrit, me semble-t-il, tout art-action, comme le geste filmique réflexif.
Et vers quelques images de issues de cette rencontre :
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3° L’auto-fiction de Boris Lehman
Le concept d’autofiction, tel que proposé par Serge Doubrovsky, désigne une forme hybride où l’auteur se met en scène à travers un récit mêlant réalité et fiction. Ce genre, initialement littéraire, trouve dans le cinéma de Boris Lehman une déclinaison singulière. Cinéaste belge inclassable, Lehman se définit lui-même comme un « personnage de ses propres films », brouillant constamment les frontières entre documentaire, fiction, performance et art conceptuel.
Le cinéma de Lehman est profondément lié à une entreprise d’auto-archivage : il filme sa vie, non pour la documenter objectivement, mais pour la construire. Cette construction passe par la mise en scène de soi, mais aussi des autres – amis, voisins, passants, artistes ou figures historiques – qui deviennent autant d’acteurs d’un théâtre existentiel et social. Par des dispositifs souvent modestes, artisanaux, Lehman transforme le quotidien en expérience esthétique, dans une veine proche de celle des avant-gardes dadaïstes et surréalistes.
Les films comme Babel, Mes entretiens, ou encore L’Histoire de mes cheveux relèvent d’une entreprise de « vie-film », où chaque geste, chaque parole devient matière à réflexion, à humour, à introspection. Cette démultiplication de l’identité filmique s’accompagne d’un questionnement du médium lui-même : que signifie filmer ? À quelles conditions peut-on dire « je » au cinéma ? Quels savoirs tacites l’artiste mobilise-t-il dans ses interactions filmées ?
La pratique de Lehman illustre une forme d’intelligence sociale située, où le cinéaste compose avec les dispositifs techniques, les situations, les interlocuteurs. Il rejoue sa propre vie, met en crise la notion même de représentation. Ce faisant, il fait advenir du sens dans l’ordinaire par le biais d’une fiction de soi, performée et partagée.
La mise en scène de soi : premiers pas vers une technique – les promenades avec Boris Lehman
C’est à Boris Lehman que revient le rôle d’avoir prolongé – et en un sens déplacé – « ma formation » à ce que l’on pourrait appeler une esthétique de l’art-vie. Car une fois engagée sur ce chemin, une question s’imposait avec acuité : par quoi commencer ? Comment font-ils, concrètement, ceux qui vivent leur art et transforment leur vie en matière filmique ? Boris, avec sa générosité singulière, a proposé une réponse paradoxale : commencer par se perdre.
Ainsi ont débuté de longues promenades filmées, dans les rues de Paris ou de Bruxelles, où Boris déployait tout un art du détour pour m’éloigner de mon but immédiat – achever mon « livre-film » – et m’initier à un rapport plus diffus, plus organique au geste de création. Car la leçon qu’il incarnait n’était pas celle de l’efficacité, mais celle d’un apprentissage par imprégnation. Il ne s’agissait pas tant de faire un film que de vivre dans un monde où filmer devient aussi naturel que respirer, où chaque geste, chaque rencontre, chaque anecdote, chaque déambulation devient une strate possible du récit.
La technique, ici, ne se séparait jamais de la vie. Boris m’emmenait voir des expositions – le surréalisme belge, Marcel Duchamp, Jean-Jacques Lebel –, m’invitait à des projections de ses films, partageait avec moi des repas, du vin, des glaces, et surtout, une certaine manière de faire corps avec le temps. Flâner, parler, digresser, voilà autant de manières d’apprendre sans en avoir l’air. Je ne voyais pas le temps passer ; il me faisait vivre une temporalité autre, une temporalité étirée, non téléologique, où la création ne cesse jamais, parce qu’elle est intégralement incorporée à la vie qui s’écoule.
Dans cette pratique du cinéma permanent, selon l’expression même de Boris Lehman, il n’y a pas de frontière nette entre ce qui relève de l’œuvre et ce qui relève de l’existence. Tout est potentiellement filmique, tout peut être intégré dans le flux continu de ce qu’il nomme parfois sa « vie-film ». La radicalité de cette posture réside précisément dans le fait que la technique – ici, celle de filmer, de raconter, de monter – est si intimement liée à la vie qu’elle finit par s’y dissoudre. Il n’y a plus d’extérieur à l’œuvre.
Mais une autre question surgissait inévitablement : comment Boris parvenait-il, malgré cette logique du flux, à finaliser ses films ? À détacher des fragments montrables de ce continuum biographique ? À trouver les moyens – économiques, institutionnels, logistiques – de les faire exister publiquement, dans des festivals, sur des supports édités ? Le projet gigantesque de Babel, qui condense plus de quarante ans de captations de sa vie quotidienne, a quelque chose de vertigineux. À bien des égards, il semble poser les mêmes dilemmes que ceux auxquels je me confronte : comment articuler la vie comme archive continue avec les exigences formelles d’une œuvre partageable ?
Mes propres « livres-films », pour l’heure restés sans financement ni diffusion formelle, témoignent d’un processus d’apprentissage encore en cours. La technique, ici, ne renvoie pas à une simple maîtrise d’outils, mais à une manière de se laisser transformer par la durée, l’immersion, la contingence. Il faut, sans doute, davantage d’astuces, de ressources, d’endurance – ou peut-être un déplacement encore plus radical du regard sur ce qui fait œuvre. La matière accumulée est-elle en avance sur son temps ? Ou bien en retard sur les formes d’attention disponibles ? Est-elle simplement en quête d’un espace de monstration qui lui soit adéquat ?
Parfois, je me surprends à me demander si un projet d’art plus « classique », avec ses protocoles, ses cadres, ses clôtures, ne serait pas une réponse plus simple, plus lisible. Mais il semble que j’aie pris, une fois de plus, la « technique de l’inachèvement » trop au sérieux. Me voilà donc entourée d’une bibliothèque d’images, d’archives affectives, après la disparition progressive de certains protagonistes, amis, compagnons d’errance. J’observe ce matériau, à la fois fragment de mémoire et matière informe, et je m’interroge sur ma position : suis-je encore en train de faire œuvre, ou bien ai-je glissé, insensiblement, vers une forme de survivance ?
Mon corps, désormais accroché à l’ordinateur, tapant sur un clavier, parmi tant d’autres formes de vie, d’agencements collectifs, de familles artistiques ou affectives, semble parfois s’éloigner de l’intention première : celle de faire de l’art un lien, un engagement, une manière d’habiter le monde avec et parmi les autres. Et si, au lieu d’aller vers cette intention, je n’étais en train de m’en éloigner davantage ?
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Références bibliographiques:
Lien chapitre de Boris :
Liens vers les films-promenades :
4° Jim Ritchie : une approche sculpturale du cubisme
Jim Ritchie (1929–2017), sculpteur et dessinateur d’origine canadienne, est né à Montréal. Il est principalement connu pour ses sculptures en bronze et ses dessins au pastel, à travers lesquels il a développé une esthétique marquée par le cubisme, le modernisme et la figuration abstraite. La figure humaine constitue le cœur de son œuvre, abordée à la fois comme motif formel et comme vecteur d’expression.
Après plusieurs expositions à Montréal, Ritchie s’installe dans le sud de la France, à Vence, en Provence, où il vivra et travaillera pendant plus de cinquante ans. Cette immersion dans un environnement méditerranéen, à la fois retiré et propice à la création, joue un rôle essentiel dans la maturation de son langage sculptural. Il s’y consacre à un travail patient et artisanal, privilégiant des matériaux nobles comme le marbre de Carrare ou la cire d’abeille, utilisée pour le modelage de maquettes à la main. Cette pratique directe, fondée sur l’observation du corps en mouvement, inscrit sa sculpture dans une tradition qui allie attention au réel et stylisation formelle. Bien qu’il préfère la ville de Vence, des sculpteurs de pierres et les fonderies l’ont amené dans la région de Pietrasanta, à seulement 350 kilomètres, et considérée comme une région idéale pour créer ses pièces. C’est l’endroit où il produit ses sculptures de bronze et de marbre.
Pendant trente ans, il a vécu et travaillé dans la Villa Alexandrine (la villa habitait également par l’écrivain polonais Witold Gombrowicz), son atelier installé dans une tour et la pierre se taillait dans le jardin derrière le bâtiment.
Son travail est soutenu à partir de 1980 par les Adelson Galleries à New York, où il tient deux expositions personnelles. Sous l’impulsion de Warren Adelson, son œuvre est par la suite exposée à Boston, Los Angeles et lors de foires d’art internationales aux États-Unis. Sa carrière s’étend sur plus de soixante ans, témoignant d’une continuité remarquable dans l’exploration de la forme humaine et des volumes.
Aujourd’hui, son œuvre est représentée par son fils, Paul Leander-Engström, ainsi que par les Adelson Galleries, qui poursuivent la diffusion d’un corpus marqué par la rigueur formelle, la clarté volumétrique et une approche sensible de la figure.
La rencontre d’un sculpteur et quel sculpteur ! Un véritable sculpteur, à l’ancienne. Des formes féminines cubistes. Picasso. Marbre de Carrara et des maquettes en cire d’abeilles formées par les doigts patients de Jim essayant de saisir la modèle en mouvement. Lui donner un verre de verre et elle ne bougera pas de table, pensait-il. C’est ainsi que la maquette de sculpture relationnelle avec Jim est née. De bavardages arrosés au café vers l’histoire de l’art dans une maison provinciale à vue paradisiaque sur la baie de Nice.
Références bibliographiques:
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5° Giuseppe Zevola : art comme rituel de la transformation
La rencontre avec Giuseppe Zevola fut rendue possible par l’intermédiaire de Pip Chodorov, dont la suggestion, bien que motivée par des raisons personnelles ambiguës, s’avéra déterminante. Une certaine appréhension précédait cette entrevue, nourrie par la lecture de la biographie de Zevola et par son association étroite avec Hermann Nitsch, figure centrale de l’actionnisme viennois. Zevola fut en effet l’un des plus proches collaborateurs de Nitsch en Italie, et c’est dans sa propre maison, au cœur de Naples, qu’il a fondé en 2008 le Museo Archivio Laboratorio per le Arti Contemporanee Hermann Nitsch, situé dans l’historique Palazzo dello Spagnolo du quartier Sanità. Le lieu, à la fois espace d’exposition, d’archives et de performances, surplombe le Vésuve et expose certaines des œuvres les plus radicales de Nitsch — toiles imprégnées de vin, de sang et de terre, vestiges liturgiques d’une esthétique du sacrifice.
Toutefois, Giuseppe Zevola ne saurait être réduit à son rôle d’intercesseur ou de gardien de la mémoire nitschienne. Son propre travail artistique, développé depuis les années 1980, se déploie dans une tension entre art, philosophie et mystique. Formé à la fois aux beaux-arts et à la pensée philosophique, l’artiste revendique une approche transdisciplinaire de la création, ancrée dans une vision alchimique et baroque du monde. Son œuvre mêle film expérimental, poésie visuelle, objets-livres, installations, et méditations philosophiques sur le corps, le sacré et le langage.
A travers ses oeuvres, l’artiste engage une réflexion sur la continuité souterraine des traditions ésotériques dans la pensée occidentale, en convoquant aussi bien les mystiques chrétiens que les philosophies orientales. À travers ce travail, il cherche à déstabiliser la séparation moderne entre savoirs rationnels et formes symboliques, en revalorisant les régimes de connaissance intuitifs, rituels, et performatifs. Dans son travail Zevola incarne une posture d’artiste-philosophe, où chaque œuvre est conçue comme un espace de transformation intérieure et de mise en forme méticuleuse.
Zevola mena, pendant près d’une décennie, une exploration patiente au sein des Archives historiques de l’Institut de la Fondation Banco di Napoli, l’un des plus vastes ensembles archivistiques bancaires au monde. Cet immense corpus documentaire, conservé dans près de 330 salles au Palazzo Ricca et au Palazzo Cuomo — bâtiments historiques situés dans le centre ancien de Naples — couvre près de cinq siècles d’histoire sociale, économique et culturelle du Mezzogiorno depuis le XVIᵉ siècle jusqu’à aujourd’hui.
Au cœur de cette archive colossale se trouvent des volumes de fedi di credito, de polizze di pagamento, de registres de clients et de copies des ordres de paiement, dans lesquels se mêlent, à côté des écritures comptables officielles, des signes informels, des notes marginales, des griffonnages, des jeux de plis et des traces manuscrites de vies anonymes — une « écriture du dehors » susceptible de révéler des gestes de subjectivation enfouis dans la bureaucratie écrite.
De ce travail spring un livre majeur, The Pleasures of Boredom: Four Centuries of Doodles in the Historical Archives of the Bank of Naples, préfacé par Ernst H. Gombrich, dans lequel Zevola met en lumière ces scarabocchi, ces multiples esquisses, entrelacs et poèmes marginaux, non comme simples curiosités, mais comme traces révélatrices de la vie écrite elle-même, de l’irruption du singulier dans l’ordre disciplinaire de l’archive.
Le matériau sur lequel Zevola travailla est hétérogène : des motivations détaillées pour des paiements, des transactions commerciales, des témoignages indirects de commandes d’œuvres (au sens large de pratiques culturelles et sociales), et parfois des mentions de personnalités ou de commandes artistiques historiques — comme celles liées à Caravaggio ou à des figures notables de Naples que reconstitue aujourd’hui le musée ilCartastorie à partir des mêmes documents. Dans ce musée, créé à partir de l’archive, on peut par exemple observer des motifs relatifs aux travaux de Caravaggio à Naples, notamment des contrats de paiement du XVIᵉ siècle, ce qui montre combien ces archives — loin d’être de simples écritures financières — sont un véritable palimpseste de l’histoire culturelle locale.
Zevola est tout aussi bien l’aventurier atypique. En 1998, l’ancien yacht Halloween devint pour Zevola à la fois lieu de vie, laboratoire expérimental et oratoire intime. Cette expérience nomade et ascétique inspira le poème Prisoner of Freedom, ultérieurement traduit en japonais par Moto Hashiramoto. Présenté en 2005 lors du XIIᵉ Congrès de la Society for the Philosophy of Language (Piano di Sorrento), l’ouvrage fut salué comme le premier « livre symétrique » dans la tradition du poème illustré (lien entre sa mère et son père), proposant une articulation inédite entre texte, image et spatialité de la lecture.En 2003, Zevola réalisa une installation pérenne à la Certosa di Padula, intitulée The Rule and the Exception: The All Too Human Cry of Giordano Bruno Responds to the Contemplative Silence of San Bruno. Cette œuvre met en tension la clameur spéculative et hérétique de Giordano Bruno avec le silence contemplatif de saint Bruno, inscrivant la réflexion philosophique dans une dramaturgie spatiale où se confrontent règle et exception, parole et retrait, excès de pensée et ascèse monastique.
Enfin, en 2004, Zevola fonda la maison d’édition Position Plotting Book, conçue comme un dispositif éditorial expérimental : les ouvrages y sont publiés en tirages limités de 500 exemplaires, sans copyright, et rassemblent des auteurs internationaux traduits en de nombreuses langues. Ce projet prolonge son engagement en faveur d’une circulation non propriétaire du savoir, où le livre devient à la fois objet rituel, espace de transmission et geste politique discret.
Par son enracinement à Naples — ville multiple, instable, mythologique —, Zevola explore une subjectivité artistique située, en prise avec les couches géologiques, spirituelles et sociales de son territoire. La ville devient chez lui un véritable opérateur poétique et gnoséologique, un lieu où l’art se fait rite, seuil et résonance. Comme il le formule lui-même : « L’art n’est pas un langage mais une alchimie : une expérience qui nous change. »
Références bibliographiques:
Lien vers l’essai:
Lien vers vidéos:
6° Art together:Jeff Perkins, Fluxus et les politiques de l’expérience
Jeffrey Perkins, artistes et réalisateur américain, entretient des liens étroits avec la scène française à travers des collaborations ponctuelles et une communauté élargie d’expérimentateurs (via Anthology Film Archives, Re:Voir, etc.). Son film The Painter Sam Francis (2008), tout comme Movies for the Blind (1971), relève d’une vision inclusive et non normative de la perception et de la mémoire, où filmer devient un acte politique d’attention au réel dans ses plis les plus ténus — une manière de résister à la surcodification des images dominantes.
De la conférence sur Fluxus et la projection d’une toute première version de son film « Georges » au Louvre (Portrait étendue de la communauté Fluxus autour de l’oeuvre de Georges Maciunas, le « rassembleur » de Fluxus), c’est à NY que j’ai pu finalement approfondir de manière plus intime notre rencontre.
Le récit que m’a livré Jeff Perkins au restaurant constitue une précieuse ouverture à une réflexion sur les enjeux sociopolitiques portés par Fluxus, en particulier en ce qui concerne les politiques de l’exposition, les mécanismes de classification et de catégorisation de ce qui est montré, dit ou mis en scène, ainsi que sur la manière même dont ces opérations sont accomplies – autant de processus que le médium filmique ou les dispositifs dits « alternatifs » rendent perceptibles, parfois de façon critique.
Dans ses propos, Jeff Perkins mobilise des références explicites aux fondements philosophiques et politiques qui ont irrigué l’imaginaire fluxusien. Il évoque notamment les influences marxistes et anarchistes que George Maciunas partageait avec plusieurs de ses contemporains, notamment à travers les lectures de Charles Fourier – dont l’ouvrage Utopie résonne dans l’organisation collective et égalitaire de certaines expériences Fluxus. Il mentionne également la proximité intellectuelle avec Henry Flynt, figure clef du mouvement, penseur radical à la croisée de la musique expérimentale, de la critique institutionnelle et de la philosophie politique. C’est dans cette constellation que s’élabore une forme de critique des catégories artistiques traditionnelles et des systèmes de reconnaissance et de légitimation qui leur sont associés.
Au cœur de cette critique se trouve une idée cardinale : l’art et la vie ne sauraient être dissociés. Toute situation peut potentiellement devenir événement artistique, pour peu que l’on y prête attention – une posture qui rejoint les expérimentations de John Cage, les bruitistes, le zen, ou encore les prémices de l’Eat Art. La performance sonore et culinaire que nous avons partagée avec Jeff en constitue une incarnation directe : les gestes banals de la préparation d’un repas (presser un citron, verser de l’eau, activer un mixeur) deviennent, par le cadre vidéo, matière à composition, chorégraphie discrète mais signifiante.
La vidéo enregistre non seulement une action, mais aussi une forme de questionnement ironique sur les normes de l’évaluation : que signifie « être satisfait » ? Peut-on en donner une mesure ? Comment la statistique s’articule-t-elle à l’expérience vécue ? Ces interrogations traversent implicitement notre échange et se matérialisent dans la banalité réévaluée des gestes filmés.
Dans un monde dominé par la consommation rapide, l’uniformisation des goûts et l’automatisation des gestes, les performances Fluxus proposent une critique discrète mais incisive. Elles célèbrent la lenteur, le détail, la sensualité de l’expérience immédiate. Faire la cuisine devient ici métaphore du geste artistique : préparation, soin, partage. L’environnement visuel de la vidéo – un studio simple, propice à l’improvisation – contraste avec les codes de la production cinématographique standardisée. Aucun effet, aucune mise en scène ostentatoire : seule l’action compte. Le cadrage rapproché capte la gestuelle de Perkins, la rendant visible comme événement esthétique en soi. Ce choix s’inscrit pleinement dans l’éthique fluxusienne, qui valorise le réel ordinaire comme potentiel poétique.
Cette esthétique du quotidien invite à une revalorisation de l’expérience ordinaire, où l’interaction humaine – ici, un repas partagé – devient une scène artistique à part entière. Elle permet d’interroger les frontières mêmes de l’art, tout en replaçant au cœur de la création la dimension relationnelle, contextuelle, et politique de l’expérience. Loin de tout artifice spectaculaire, la simplicité devient ici une stratégie critique : un retour au geste, à la présence, à la temporalité partagée. Ce travail de déplacement – du spectaculaire vers le banal, de l’œuvre vers le processus, de l’objet vers la relation – constitue ainsi un des héritages les plus profonds de Fluxus, que la performance de Jeff Perkins permet de réactiver dans le contexte contemporain. Elle nous invite à prendre au sérieux cette idée que, comme le formulait Cage, « tout est musique », pour peu que l’on apprenne à écouter.
Jeffrey Perkins : performance sonore culinaire (poème par gpt chat)
La « musique » naît des bruits banals, De la vie qui pulse, de l’instant vital. Le bruit du jus, sans intention claire, Ne cherche pas à être une œuvre à faire.
Mais dans l’enregistrement, l’écoute, Un écho de Cage, un souffle, une route. Dans chaque son, aussi discret, Se cache une note, un secret.
Chez Fluxus, où tout bruit devient art, Chaque murmure trouve sa part. Même l’insignifiant, dans sa simple forme, Prend la scène, et dans l’air, se transforme.
Dans la préparation du jus, des sons naturels s’échappent, Le citron pressé, l’eau versée, le mixeur qui vibre et tape. Ces bruits, sans amplification ni manipulation, Deviendront musique, pure vibration.
Comme les expérimentations de Cage, en silence, Chaque geste, chaque action, une danse. Pas de scène, pas de haut-parleur, Mais une symphonie dans chaque saveur.
Références bibliographiques:
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7° Christian Xatrec : art, engagement et continuité de l’avant-garde
Installé à New York depuis 1976, Christian Xatrec est une figure discrète mais essentielle de la scène artistique expérimentale contemporaine. Depuis 2004, il assure la direction du programme artistique de l’Emily Harvey Foundation (New York – Venise), institution indépendante dédiée à la promotion de pratiques collectives et transdisciplinaires, en marge des circuits institutionnels et marchands traditionnels. À la manière des figures historiques de l’avant-garde, Xatrec conçoit la programmation artistique comme un espace d’expérimentation, de circulation des idées et de reconfiguration des modes de production et de réception de l’art.
Son engagement curatorial se manifeste notamment par le co-commissariat de deux expositions majeures : la première, avec Julia Robinson l’exposition ±1961 – Founding the Expanded Arts au Museo Reina Sofía de Madrid en 2013, qui revient sur les origines de l’art intermedia et des pratiques associées au mouvement Fluxus ; la seconde Something Else Press/Intermedia en 2022, au même musé, consacrée aux formes éditoriales expérimentales développées dans les années 1960 et 1970. Ces initiatives curatoriales s’inscrivent dans une volonté de réactiver l’héritage des avant-gardes conceptuelles et performatives, en insistant sur la porosité entre les médiums, les communautés artistiques et les sphères de la vie ordinaire. es catalogues de ces deux expositions sont devenus des ouvrages de références dans leur sujet respectif. Les catalogues de ces deux expositions sont devenus des ouvrages de références dans leur sujet respectif.
Également actif sur le plan éditorial, Xatrec a publié deux ouvrages déterminants: Three Essays on Spirituality and Art (2020) et Ruinous Spirituality (2021), deux recueils de textes du philosophe et artiste Henry Flynt, poursuivant ainsi une réflexion soutenue sur les rapports entre art, transcendance et critique sociale.
Sa pensée et sa pratique valorisent les formes collectives de création, les structures non hiérarchiques, les processus de co-élaboration et les esthétiques minoritaires. Il prend part à diverses initiatives collaboratives, à l’image de Speaking and Listening (2019), ouvrage collectif réunissant artistes et penseurs autour de la question du récit et de l’écoute, auquel il contribue par un texte personnel. Loin d’une vision désincarnée de l’art, Xatrec défend un modèle d’expérimentation sensible et dialogique, où la spiritualité et l’émancipation sont pensées comme des dimensions constitutives de l’acte artistique.
À travers une posture critique et une attention constante aux modalités collectives de création, Xatrec défend un art qui déborde des frontières esthétiques établies, redéfinit les conditions de visibilité et de partage, et qui investit l’espace social comme lieu d’expérimentation éthique et politique.
Cette approche intellectuelle, rigoureuse mais jamais distante, se double d’une présence humaine enthousiaste. Ma rencontre avec Christian Xatrec, un soir dans un bar du quartier de Soho, laissait transparaître cette combinaison singulière de douceur et de vivacité. Autour d’une table aux nappes à carreaux, dans une ambiance de taverne à la française, un homme à la fois discret et pénétrant, se livrait avec simplicité. Incité par Jeffrey Perkins, il évoquait, dans le brouhaha du restaurant, avec une tranquille intensité, « l’histoire de son œuvre-vie », comme si penser, parler, créer et vivre, relevaient pour lui d’un même mouvement.
Références bibliographiques:
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8° Poésie-Anagrammatique et oeuvres participatives de Jean Dupuy
Jean Dupuy, artiste peintre, poète, sculpteur… proche du mouvement Fluxus, il développe dès les années 1970 des performances collectives et participatives, souvent humoristiques, où le jeu et la dérision deviennent des armes critiques contre les institutions de l’art. Son loft new-yorkais racheté à Georges Maciunas fut un lieu de performance autant qu’un espace d’hospitalité, modèle d’auto-organisation artistique. Ses œuvres engagent une esthétique de l’improvisation, du quotidien et du faire avec, opposée aux logiques de production artistique normée. Ses inspirations, à la croisé de Duchamp et de l’art « évènement » de Fluxus. Jusqu’à la fin de sa vie, Jean Dupuy fut un artiste de lien et d’ouverture à l’inconnu. J’ai découvert furtivement son travail lors de sa conférence à deux voix, en compagnie de Christian Xatrec. La 90 passée, Jean Dupuy était en pleine vivacité et continuait la transmission de son art-attitude tout autour de lui. D’exposition en exposition, entouré de jeunes artistes et d’amis fidèles, à se mouvoir de part et d’autre de la France. Transmission de valeurs de la poésie anagrammatique érotique et désobéissante, la sagesse dans sa déclinaison la plus minimale qu’elle soit, incarnée dans le moindre acte, parole, geste.
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9° Ben Vautier : écrire sa vie, performer l’histoire
Ben Vautier est sans doute l’un des artistes européens les plus singuliers à avoir radicalement brouillé les frontières entre art et vie, œuvre et quotidien, métier d’artiste, ego et dispositif créatif. Héritier direct de Dada, de Duchamp, mais aussi de Fluxus (auquel il est officiellement affilié à partir des années 1960), il a fait de sa propre personne, de son entourage, de ses lieux de vie — notamment sa maison à Nice — le support ininterrompu d’un art en acte, perpétuellement ironique, critique et autoréflexif.
Au cœur de sa pratique se trouve l’usage de l’écriture comme geste artistique, politique et autocritique. Ses célèbres pancartes textuelles, griffonnées en lettres blanches sur fond noir, interrogent les conventions de l’art, la place de l’artiste, le statut de l’œuvre et les logiques de reconnaissance. Dans des énoncés souvent tautologiques ou provocateurs — « l’art est inutile », « je signe tout », « tout est art », ou encore « je doute » — Ben expose les contradictions internes de la création contemporaine, en y mêlant un humour corrosif et une forme d’honnêteté brute. L’artiste y est à la fois sujet et objet de sa critique, dans un exercice constant d’auto-dénonciation.
Son œuvre fonctionne ainsi comme une scène permanente de contre-culture, nourrie de défiance à l’égard des institutions, de la marchandisation de l’art, mais aussi de l’ego artistique comme posture. Ce qui est en jeu n’est pas l’effacement du soi, mais son exposition radicale dans un cadre quotidien : la famille, la maison, les journaux personnels deviennent autant de matériaux d’une performance de longue durée, qui s’étale sur des décennies. L’autobiographie chez Ben n’est jamais une confession intime : c’est un théâtre du langage, un jeu de miroirs entre le moi, l’histoire de l’art, et le spectateur.
On pourrait dire, à cet égard, que l’œuvre de Ben constitue une forme d’« archéologie vivante » des avant-gardes. En réactivant les gestes dadaïstes, en se réappropriant les provocations situationnistes, en dialoguant avec Fluxus ou l’art conceptuel, il compose un palimpseste de toutes les utopies artistiques du XXe siècle, tout en les minant de l’intérieur. Son ancrage niçois n’est pas anecdotique : le local devient le lieu d’un cosmopolitisme paradoxal, où le quartier, les proches, les passants, deviennent les acteurs d’un happening permanent.
Je garde le souvenir marquant de mon séjour à Nice à l’occasion de l’exposition La vie est un film, où Ben présentait un défilé de mode performatif, mêlant dérision, bricolage visuel et réflexivité sociale. Cette manifestation, à la fois dérisoire et jubilatoire, donnait à voir l’art comme forme de vie paradoxale, fragile et joyeuse, loin de tout académisme, mais riche d’une densité éthique et poétique singulière.
Références bibliographiques:
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10° Charles Dreyfus Pechkoff : poétique de l’instabilité et mémoire vive de Fluxus
Charles Dreyfus Pechkoff (né en 1947 à Suresnes) est une figure singulière de l’art contemporain, dont le parcours traverse plusieurs disciplines : performeur, poète, plasticien, historien du mouvement Fluxus et critique d’art, il incarne une posture engagée où la création se conjugue à la transmission. Diplômé en Histoire de l’art (licence et maîtrise), il entame dès 1973 une recherche doctorale pionnière sur Fluxus — soutenue près de quarante ans plus tard, en 2012 — donnant lieu à une publication majeure : Fluxus, une avant-garde en mouvement (Presses du réel). Ce long travail témoigne d’une fidélité méthodique à un mouvement qu’il ne cesse d’interroger, d’archiver et d’interpréter.
Installé brièvement à New York dans les années 1970, Dreyfus réalise en 1974 la première interview filmée de George Maciunas, figure fondatrice de Fluxus. Cette même année, il organise avec Ben Vautier un concert Fluxus au musée Galliera, dans le cadre du Festival d’Automne. Loin de se cantonner à une posture de commentateur, il développe une pratique artistique profondément liée à l’expérimentation langagière et performative. Son recueil Métaphonie : itinéraire dialogique (2016) prolonge cette veine, en explorant les potentialités ludiques et instables du langage. L’écriture y devient voix, souffle et rythme : une pensée incarnée, à la croisée de la poésie sonore et de la philosophie implicite du geste.
Poète de l’instabilité, Dreyfus articule ses recherches à une pratique performative active dans plus de vingt pays. Il collabore notamment avec la dramaturge Antigone Mouchtouris dans des performances et concerts Fluxus qui convoquent autant la mémoire de l’avant-garde que sa réactivation critique. Parallèlement à ses créations, il mène une activité de critique depuis 1971 (notamment dans Opus International), co-dirige Kanal Magazine aux côtés de Michel Giroud, et contribue régulièrement à la revue québécoise Inter Art Actuel. Il a également dirigé le journal Omnibus, à la frontière entre création et diffusion.
À cette stature intellectuelle s’ajoute une présence humaine saisissante, faite d’excès, de générosité et d’intransigeance. Durant plusieurs semaines, Charles Dreyfus a accepté de se livrer devant ma caméra, entre confidences, analyses, digressions et éclats de rire.
Références bibliographiques:
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11° Alan Berliner : la mémoire comme montage, l’intime comme matière filmique
Artiste et film-maker du cinéma expérimental américain contemporain, Alan Berliner (né en 1956 à Brooklyn, New York) s’est imposé par une œuvre singulière qui explore les frontières du film personnel, du documentaire, de l’installation visuelle et de l’essai poétique. Il développe dès les années 1980 une pratique fondée sur la manipulation des archives visuelles, sonores et textuelles, à la croisée du film de famille, de la psychanalyse domestique et de l’anthropologie du quotidien. Il enseigne notamment à la New School for Social Research, où il propose un cours intitulé Experiments in Time, Light and Motion, résumant à lui seul l’axe central de sa démarche : le travail plastique et réflexif sur le temps et la mémoire.
Berliner conçoit le cinéma comme un art du montage de soi : non pas une mise en scène de soi, mais en tant qu’un collage affectif, cognitif et sensoriel du vécu, à travers lequel le spectateur est invité à réfléchir à sa propre histoire. Son premier film reconnu, The Family Album (1986), rassemble des séquences anonymes de films Super 8 pour recomposer un récit collectif et fictionnalisé de la cellule familiale américaine, brouillant les frontières entre intimité individuelle et mémoire culturelle. Il y affirme une méthode de ré-emploi visuel et sonore qui caractérisera l’ensemble de son œuvre.
Cette logique du « moi comme archive » prend une intensité particulière dans les films qui composent une sorte de trilogie généalogique : Intimate Stranger (1991), Nobody’s Business (1996) et The Sweetest Sound (2001). Chacun de ces films travaille la question du nom, de la filiation et de l’héritage, à travers une introspection documentée sur les figures paternelles ou familiales, mais aussi sur les mécanismes symboliques par lesquels l’individu s’inscrit dans une lignée, une langue, une communauté. Berliner s’y montre monteur de la parole autant que des images, interrogeant les silences, les résistances, les souvenirs partiels et les failles de la mémoire comme autant de matériaux filmiques à part entière. Nobody’s Business, portrait à la fois affectueux et conflictuel de son père, a notamment été primé d’un Emmy Award et salué pour sa subtilité émotionnelle et formelle.
Dans Wide Awake (2006), le cinéaste tourne la caméra vers lui-même pour documenter son rapport à l’insomnie. Loin d’un simple journal intime filmé, le film devient une méditation sur le rythme, l’épuisement, la créativité nocturne, révélant une conception du cinéma comme expérience incarnée, traversée par les temporalités physiologiques du corps et les flux désordonnés de la pensée. De même, First Cousin Once Removed (2013), consacré à son cousin le poète Edwin Honig, atteint une rare profondeur en abordant frontalement la maladie d’Alzheimer. Le film déploie une esthétique fragmentaire où l’effacement progressif du langage devient une matière cinématographique : les trous, les bégaiements, les oublis ne sont pas masqués mais accueillis comme une vérité de l’être — une déconstruction poétique du sujet.
Parallèlement à ses films, Berliner réalise depuis les années 1970 un vaste corpus d’installations visuelles et sonores, souvent exposées dans des institutions telles que le MoMA, le Whitney Museum ou le Jewish Museum. Ces œuvres — Audiofile (1993), The Red Thread (1996), Open to Interpretation (2009), ou encore sa série Think Like a Filmmaker — prolongent son interrogation sur les supports de la mémoire (photographies, bandes magnétiques, objets techniques obsolètes) et proposent une esthétique du vestige, de la réminiscence et du désordre organisé. Il s’agit, pour Berliner, de penser le montage non seulement comme une technique filmique, mais comme une structure existentielle, où le sens émerge de la confrontation des traces.
Ce cinéma du « moi en fragments » ne se résume toutefois pas à une autobiographie filmée : il touche, par la singularité de sa forme, à une portée universelle. Alan Berliner ne filme pas pour se raconter, mais pour interroger ce que « raconter » veut dire lorsqu’il s’agit de soi, de ses proches, de son nom ou de son passé. À travers lui, l’essai cinématographique devient le lieu d’un travail de la mémoire, au sens fort : un effort pour faire tenir ensemble ce qui se défait, pour articuler ce qui résiste au langage, pour donner à voir, dans les plis du quotidien, les failles de l’humanité.
Références bibliographiques:
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11° Alan Berliner: Memory as Editing, the Intimate as Cinematic Material
Artist and filmmaker of contemporary American experimental cinema, Alan Berliner (born 1956 in Brooklyn, New York) has established himself through a singular body of work that explores the boundaries of personal film, documentary, visual installation, and poetic essay. Since the 1980s, he has developed a practice based on the manipulation of visual, sound, and textual archives, at the intersection of home movies, domestic psychoanalysis, and the anthropology of everyday life. He teaches notably at the New School for Social Research, where he offers a course entitled Experiments in Time, Light and Motion, summarizing in itself the central axis of his approach: a plastic and reflective work on time and memory.
Berliner conceives cinema as an art of self-editing: not a staging of the self, but as an affective, cognitive, and sensory collage of lived experience, through which the viewer is invited to reflect on their own history. His first recognized film, The Family Album (1986), gathers anonymous Super 8 film sequences to reconstruct a collective and fictionalized narrative of the American family unit, blurring the boundaries between individual intimacy and cultural memory. In it, he asserts a method of visual and sound reuse that will characterize his entire oeuvre.
This logic of the « self as archive » takes particular intensity in the films that compose a sort of genealogical trilogy: Intimate Stranger (1991), Nobody’s Business (1996), and The Sweetest Sound (2001). Each of these films explores the question of name, filiation, and heritage, through a documented introspection on paternal or familial figures, but also on the symbolic mechanisms through which the individual inscribes themselves into a lineage, a language, a community. Berliner presents himself as an editor of speech as much as of images, interrogating silences, resistances, partial memories, and gaps in memory as fully-fledged cinematic materials. Nobody’s Business, an affectionate yet conflicted portrait of his father, notably received an Emmy Award and was praised for its emotional and formal subtlety.
In Wide Awake (2006), the filmmaker turns the camera towards himself to document his relationship with insomnia. Far from a simple filmed personal diary, the film becomes a meditation on rhythm, exhaustion, and nocturnal creativity, revealing a conception of cinema as an embodied experience, traversed by the physiological temporalities of the body and the disorderly flows of thought. Similarly, First Cousin Once Removed (2013), devoted to his cousin the poet Edwin Honig, reaches a rare depth in addressing Alzheimer’s disease directly. The film unfolds a fragmentary aesthetic in which the progressive erasure of language becomes cinematic material: gaps, stammers, and forgetfulness are not hidden but welcomed as a truth of being—a poetic deconstruction of the subject.
Alongside his films, Berliner has produced since the 1970s a vast corpus of visual and sound installations, often exhibited in institutions such as MoMA, the Whitney Museum, or the Jewish Museum. These works—Audiofile (1993), The Red Thread (1996), Open to Interpretation (2009), and his series Think Like a Filmmaker—extend his investigation of memory media (photographs, magnetic tapes, obsolete technical objects) and propose an aesthetic of relics, reminiscence, and organized disorder. For Berliner, editing is not only a filmic technique but an existential structure, where meaning emerges from the confrontation of traces.
This cinema of the « self in fragments » is, however, not reducible to filmed autobiography: it reaches, through the singularity of its form, a universal significance. Alan Berliner does not film to tell his own story, but to interrogate what « telling » means when it concerns oneself, one’s loved ones, one’s name, or one’s past. Through him, the cinematic essay becomes the site of a profound work on memory: an effort to hold together what is falling apart, to articulate what resists language, and to reveal, in the folds of everyday life, the fissures of humanity.
Bibliographic References:
Link to essay:
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12° Cinéma comme « event » : Jaap Pieters
12° Cinema as “event”: Jaap Pieters
The cinematographic work of Jaap Pieters is part of an aesthetic of reduction and attentive perception, extending certain intuitions from Jonas Mekas’s filmed diary, but according to a radically minimalist mode. Whereas Mekas unfolds a teeming lyricism, celebrating the ephemeral and the profusion of days, Pieters opts for a tightened formal rigor, based on the material and temporal constraints of Super 8: a single shot, often filmed from the window of his apartment in Amsterdam, with no editing or post-production, and with a duration imposed by the film reel itself — about three minutes and twenty-two seconds.
This formal asceticism gives his films a quality of discreet epiphany, where reality, in its apparent insignificance, becomes the site of attention. The notion of “happening” must here be taken in its literal sense: as something that appears according to laws of nature that escape us. In this sense, he inspires my own approach. What a source of astonishment life is, when you think about it — the beings we encounter, the singular situations that arise, the places in which we find ourselves… Of course, one can sometimes attempt to outline their contours, but never their essence. Letting things happen — perhaps that is the key, found in the way Jaap Pieters films and photographs.
Whether in his politically engaged films (homages to filmmakers, cf. the series The Old Men), or in 2007: when Frédérique Devaux and Michel Amarger filmed Cinémas de Traverse, including a conversation with Jaap (trailer): https://vimeo.com/130545598 (2’00). This encounter led them, in 2008, to travel to Beirut in search of the grave of Hussein Ali Chaaban, a friend of Jaap’s, for whom he had first gone to Beirut in 1979… Produced in 2008/2014: Frédérique Tabet, Frédérique Devaux, and Michel Amarger made Voyage dans le cinéma expérimental à Beyrouth – Avec Jaap Pieters au Liban, French DV version (428), both works published by Re:Voir Video.
Films such as The Tincanman, De Kopjesdans (The Dance of the Cups) – 2 min 20, 18 fps, with sound, Super 8 color → also blown up to 35 mm in 2006, Jimmy’s Ballet, Vleesvervoer (Meat Transport), The Furious with Bottle and Can, Swissrooftop Cleansing, the dragonfly film (, the portraits of old men, the photographs of objects and places… all testify to a will to capture the emergence of the event in its raw state: a flicker of light, a trivial gesture, a passing silhouette or a reflection on a window.
The fixed frame, the imposed brevity and the absence of editing contribute to a dispositif of image de-dramatization, where the filmmaker’s gaze becomes pure reception, suspended to what happens. By intensifying the presence of the “banal” event, through a strategy of waiting and perceptual availability, the filmmaker manages to render it visible.
Within this deliberate economy of means, Pieters’s cinema performs a de-hierarchization of the visible: what, in other contexts, would be considered accidental or negligible becomes here the very heart of the film. Chance is not an anecdotal event, but a mode of appearance — according to a logic close to that of aleatoric form in certain avant-garde traditions. Through this approach, the filmmaker proposes an ecology of the gaze, where the surrounding world is not a backdrop but a relational texture, revealed in its ontological density by the very act of filming.
This practice can also be understood as a form of ethics of perception, in which the Super 8 camera becomes an instrument of contemplation — a situated experience, attentive to the way in which time, frame, light and chance compose a singular phenomenality. In this sense, to film is a gesture of resistance to the accelerated regime of the visible, a way of suspending the saturated flow of images to allow for the emergence of a sober, restrained gaze, hospitable to the unforeseen that detaches itself and arises into attention.
This pared-down relationship to reality, grounded in a constraining practice and a deliberately effaced subjectivity, places Jaap Pieters’s work within a sensitive genealogy of experimental cinema, where the image is no longer a bearer of narrative, but a medium for an encounter between gaze, world and duration. Through this perceptual economy, a poetics of attention is instituted — a way of filming that gives form to passage, to interval, to the infra-ordinary.
This is something I have experimented with and diverted for my cinéma fleuve parlant, during our exchanges and encounters. Letting things happen, yes — but over a long duration. One realizes, then, that our selective perception has neither the time nor the limits other than the vast river of life itself.
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Références bibliographiques: Link to the account of the encounter: Link to the portrait of Jaap:
Le travail cinématographique de Jaap Pieters s’inscrit dans une esthétique de la réduction et de la perception attentive, prolongeant certaines intuitions du journal filmé de Jonas Mekas, mais selon une modalité radicalement minimaliste. Là où Mekas déploie un lyrisme foisonnant, célébrant l’éphémère et la profusion des jours, Pieters opte pour une rigueur formelle resserrée, fondée sur les contraintes matérielles et temporelles du super 8 : un seul plan, de nombreux prises de vues filmés la fenêtre de son appartement à Amsterdam, sans montage ni intervention ultérieure, dans une durée imposée par la pellicule elle-même — environ trois minutes vingt deux. Cette ascèse formelle confère à ses films une qualité d’épiphanie discrète, où le réel, dans son apparente insignifiance, devient le lieu d’une attention. La notion de « happening » doit être ici prise en son sens littéral : comme ce qui apparaît en suivant des lois de la nature qui nous échappe. C’est ainsi qu’il inspire ma démarche. Quel étonnement la vie, si on y pense, des êtres que nous croisons, situations singulières qui se produisent, des lieux dans lequel nous nous trouvons… Certes, on peut quelquefois tenter d’en planifier le contour, mais jamais l’essence. Laisser advenir, c’est peut être la clef qui se trouve dans la manière de filmer et de photographier de Jaap Pieters. Que ce soit dans ses films engagés (hommage rendu aux cinéastes, cf. la série « The old men », comme en 2007 : Frédérique Devaux et Michel Amarger tournent leur film Cinémas de Traverse, comprenant notamment une conversation avec Jaap (bande-annonce) : https://vimeo.com/130545598 (2’00). Cette rencontre les conduit, en 2008, à entreprendre un voyage à Beyrouth à la recherche de la tombe de Hussein Ali Chaaban, ami de Jaap, pour lequel ce dernier s’était rendu à Beyrouth une première fois en 1979… produit en 2008/2014 : Frédérique Tabet, Frédérique Devaux et Michel Amarger réalisent Voyage dans le cinéma expérimental à Beyrouth – Avec Jaap Pieters au Liban, version DV française (428), tous deux publiés par Re:VoirVidéo.
Des films tels que « The Tincanman » (L’homme aux canettes), « de kopjesdans » (la danse des tasses) 2 min 20, 18 i/s, avec son, super 8 couleur→ Également gonflé en 35 mm en 2006, « jimmy’s ballet » (le ballet de Jimmy), « Vleesvervoer » (transport de viande) « The Furious with bottel and can », « Swissroftop cleansing », le film de libellule, les portraits de vieux hommes, les photographies des objets, lieux…. témoignent d’une volonté de capter le surgissement de l’événement dans son état brut : un frémissement de lumière, un geste anodin, une silhouette passante ou un reflet sur une vitre. Le cadre fixe, la brièveté imposée et l’absence de montage participent d’un dispositif de dédramatisation de l’image, où le regard du cinéaste se fait pure réception, suspendu à ce qui advient. En intensifiant la présence du « banal », par une stratégie d’attente, de disponibilité perceptive, le cinéaste arrive à le rendre visible.
Dans cette économie volontaire de moyens, le cinéma de Pieters opère une déhiérarchisation du visible : ce qui, dans d’autres contextes, serait considéré comme accidentel ou négligeable devient ici le cœur du film. Le hasard n’est pas événement anecdotique, mais modalité d’apparition — selon une logique proche de celle de l’aléa comme forme dans certaines traditions avant-gardistes. Par cette démarche, le cinéaste propose une écologie du regard, où le monde environnant n’est pas un décor mais une texture relationnelle, révélée dans sa densité ontologique par l’acte même de filmer.
On peut également inscrire cette pratique dans une forme d’éthique de la perception, où la caméra super 8 devient instrument de contemplation, une expérience située, attentive à la manière dont le temps, le cadre, la lumière et le hasard composent une phénoménalité singulière. En ce sens, filmer constitue un geste de résistance au régime accéléré du visible, une manière de suspendre le flux saturé des images pour faire advenir un regard sobre, retenu, hospitalier à l’imprévisible qui s’en détache et qui surgit à l’attention.
Ce rapport épuré à la réalité, fondé sur une pratique contraignante et une subjectivité volontairement effacée, situe l’œuvre de Jaap Pieters dans une généalogie sensible du cinéma expérimental, où l’image n’est plus porteuse de récit, mais support d’une rencontre entre regard, monde et durée. À travers cette économie perceptive, c’est une poétique de l’attention qui s’institue — une manière de filmer qui donne forme au passage, à l’intervalle, à l’infra-ordinaire.
Ce que j’ai pu expérimenter et détourner pour mon cinéma fleuve parlant, lors de nos échanges et rencontres. Laisser advenir certes, mais dans une durée longue. On s’aperçoit ainsi que notre perception sélective, n’a ni le temps, ni les bornes autres que l’énorme fleuve de la vie même.
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Références bibliographiques:
Lien vers le récit de la rencontre :
Lien vers le portrait de Jaap :
13°La voix, MA : rencontre avec l’esprit du cinéma de Takahiko Iimura
Ma découverte du cinéma de Takahiko Iimura s’inscrit dans un processus d’apprentissage où la forme cinématographique devient, en elle-même, objet de pensée et d’expérimentation sensorielle. Faire déplacer l’image dans l’espace, faire expérimenter la voix ou méditer le vide, en voici quelques instructions. Cinéaste reconnu de l’avant-garde japonaise des années 1960, Iimura a construit une œuvre singulièrement hybride, à la croisée du cinéma structurel, de la vidéo expérimentale et de la performance-installation, en dialogue constant avec les milieux artistiques new-yorkais, notamment Fluxus, Jonas Mekas ou Yoko Ono. Installé à New York à partir de 1966, il tisse un lien fécond entre les avant-gardes occidentales et japonaises, déplaçant les cadres esthétiques du cinéma expérimental tout en y inscrivant des motifs propres à la culture japonaise, tels que le vide, l’intervalle ou le silence.
C’est à travers MA: A Japanese Concept (1978) que j’avais l’impression de rencontrer l’esprit de son œuvre. « A compilation of 4 short films and videos on the Japanese theme of MA, which roughly translates to « negative space », but evokes a deeper sense as a concept of space/time as one, or the interconnectiveness of space and time » peut on lire le résumé de la présentation des quatre courts films. Ces films, fondés sur le concept japonais de ma – terme difficile à traduire désignant l’espace-temps latent entre les choses, les sons, les gestes – invite à percevoir le temps et la relation image/son dans le cinéma de manière toute différente. Composé de séquences épurées, alternant plans fixes, silences et gestes ténus, Ma ne se regardent pas : il se contemplent. L’image et le son s’y répondent parfois dans leur absence même, creusant un espace de résonance perceptive où l’attention du spectateur devient le véritable lieu de l’œuvre. Plus qu’un film, Ma m’est ainsi apparu comme une expérience de présence, de dépouillement, d’ouverture à l’indéterminé. Il m’a permis de reconsidérer la matérialité du médium cinématographique — non plus comme un simple vecteur narratif, mais comme un dispositif éthique et temporel, structurant un rapport au monde attentif et situé.
Ce premier contact fut prolongé par une invitation de Julian Ross, critique du cinéma expérimental japonais, à une rétrospective consacrée à Iimura, dont il a également signé un article dans The Film Comment Letter (8 septembre 2022), à l’occasion de la disparition du cinéaste. Il y rappelle que Yoko Ono, complice de longue date d’Iimura, avait tendu un micro par la fenêtre pour capter les bruits de rue destinés à son film Ai (Love) (1962) , dans lequel deux corps enlacés sont filmés en si gros plan qu’ils deviennent abstraction pure. « On Eye Rape » (1962) avec Natsuyuki Nakanishi, contemple le vivant sous microscope, suit l’émergence d’un animal depuis sa conception et développement dans l’oeuf, là encore de manière non narrative, mais via une image sureexposée, laissant entrevoir les phénomènes discernables, bruyant leur visibilité. Comme si le seul fait de regarder l’émergence de la vie avait quelque chose d’un viol. Cette anecdote résume parfaitement la tension productive qui traverse l’œuvre d’Iimura : entre le réel et son a-bstraction volontaire, entre son et silence, le corps et sa dématérialisation.
Ce dont je me souviens de cette rétrospective, le souvenir élargie par le visionnement de ses films, lectures de textes à leur propos qu’il m’a envoyé ou que j’ai trouvé — et que je tente de relater dans l’essai qui accompagne cette présentation. Une constellation d’œuvres marquées par une approche du « film-événement » très différente de celle des expérimentateurs new-yorkais, bien qu’Iimura fût proche de l’Anthology Film Archives. Il y avait dans ses films, une sensibilité plus philosophique, plus conceptuelle, irriguée peut-être par la philosophie orientale zen et la « french theory » : Derrida, notamment, dont le nom fut évoqué par T. au détour d’une conversation unique que j’ai pu avoir après la projection de ses films, à l’Up-link 23 avril 2013, mon premier séjour au Japon, dans le quartier Shibuya à Tokyo, où avait eu lieu une performance de Takahiko Iimura et une projection de ses films. Accompagné de critiques de cinéma et documentariste, lui même réalisateur, traducteur et spécialiste de cinéma étendu au Japon, Yu Kaneko. Le questionnement sur la voix, le regard, le fait de dire, le fait de voir, l’écosystème, la nature, le vide — autant d’axes qui structurent aussi bien MA que ses performances vidéographiques ultérieures, où le cinéma se déploie au-delà de l’écran, dans un champ élargi, « étendu », entre dispositif et rituel.
Mais il y avait aussi dans cette œuvre une veine critique, moins immédiatement perceptible mais néanmoins très présente : la guerre, la contamination nucléaire, la maladie, l’absurde de la condition humaine apparaissent en filigrane dans des films comme Kai, où l’humour noir et le dérèglement des formes traduisent une inquiétude sourde face au monde. Ainsi, Ai, Kai et Ma dessinent ensemble une sorte de triptyque existentiel — érotisme, absurdité, vide — où le corps, le souffle, la disparition, l’émergence de la vie et la perception constituent les véritables matières de ses films.
Références bibliographiques:
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14. Peter Kubelka : gestes filmiques, rythme et culture sensible
L’œuvre de Peter Kubelka a été présentée dans le cadre d’une rétrospective au Centre Pompidou, où furent projetés plusieurs de ses films, dont Arnulf Rainer. Ce film, réalisé en 1960, est composé uniquement d’alternances de lumière blanche et d’écran noir. Il mobilise les éléments fondamentaux du médium cinématographique dans leur forme la plus directe, sans image figurative ni narration. Le montage suit une structure rythmique précise, fondée sur la durée, la fréquence et l’intermittence. L’effet produit engage l’ensemble de la perception du spectateur, soumis à une série de pulsations visuelles et sonores. Cette recherche sur les composantes élémentaires du cinéma s’inscrit dans un travail plus vaste de Kubelka sur la forme, le rythme et les gestes techniques. Le cinéaste conçoit le montage comme une opération fondée sur la découpe, la juxtaposition et la transformation, en continuité avec des pratiques issues d’autres domaines, comme la cuisine, la musique ou les rituels. Dans ses conférences, il revient fréquemment sur cette analogie entre le cinéma et la préparation culinaire. Lors de la conférence, il rend hommage à la tarte Tatin, « la meilleure sculpture du monde », qu’il place sur le même plan que la Fontaine de Duchamp, non pour leur valeur esthétique, mais en tant que gestes porteurs de concept d’art. Dans les deux cas, il s’agit en effet d’un déplacement de forme, d’une opération matérielle qui génère une nouvelle configuration sensible.
Cette attention aux gestes s’exprime également dans l’ouvrage Was ist Film, coécrit avec Christian Lebras, qui rassemble réflexions, recettes et analyses sur le lien entre cinéma et cuisine. Kubelka y développe l’idée que la création filmique repose sur des opérations élémentaires de sélection, de coupe, d’agencement — gestes qui relèvent d’une culture du rythme, de la préparation, de la transmission. Le montage n’est pas conçu comme une abstraction, mais comme une pratique située, matérielle, impliquant une relation directe avec les textures, les durées, les articulations.
Son approche du cinéma accorde une importance particulière aux conditions de projection. Chaque film est conçu en relation avec un format précis, une vitesse de défilement, un espace de diffusion. La projection devient une composante essentielle de l’œuvre, pensée comme un dispositif sensoriel et temporel. Kubelka a d’ailleurs participé à la fondation de l’Austrian Film Museum, où il a défendu une conception du cinéma comme forme culturelle à part entière, nécessitant des conditions précises de conservation, de présentation et de réception.
Références bibliographiques:
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15° Nathalie Heidsieck de Saint Phalle : Kaplan projets et art tapisserie
L’appartement-galerie située au coeur de Naples, constitue un exemple concret de lieu d’expérimentation d’avant-garde, engagé, poétique et féministe, où se rencontrent art-action, poésie sonore, poètes de la Beat generation, écriture performée regroupé sous les noms de projets successifs de « Kaplan projets » (Purgatorio I; II, III). La galerie devient un espace-temps alternatif, laboratoire de formes hybrides, de filiations transgénérationnelles, et de micro-gestes politiques — loin des logiques muséales classiques.
Nathalie Heidsieck de Saint Phalle est journaliste, écrivaine et collectionneuse d’art. Fille du poète et artiste Bernard Heidsieck et de l’artiste Françoise Janicot, elle grandit dans un environnement marqué par la poésie sonore et le féminisme performatif. Mariée très jeune à Philippe de Saint Phalle, neveu de l’artiste Niki de Saint Phalle, elle poursuit des études en archéologie égyptienne, qu’elle interrompt six mois avant de rendre sa thèse. Son parcours la conduit à voyager au Yémen et en Iran, expériences qui nourrissent son engagement journalistique. Elle rejoint la rédaction du magazine Actuel, où elle se distingue par son journalisme d’investigation. C’est lors d’un reportage sur la guerre en ex-Yougoslavie qu’elle s’installe à Naples en 1994, où elle réside dans le Palazzo Spinelli, face à l’église del Purgatorio. Elle y fonde un espace artistique et littéraire, connu sous le nom de Le Purgatoire, qui devient un lieu de rencontre pour artistes et écrivains. À Naples, elle vit entourée de milliers de livres et de tableaux collectés au fil des ans, créant un environnement où l’art et la littérature se côtoient au quotidien. Cet espace devient un lieu d’accueil pour des artistes en résidence, tels que le poète et plasticien américain John Giorno, et un lieu d’exposition pour des œuvres d’artistes contemporains.
Nathalie Heidsieck de Saint Phalle incarne une démarche artistique et littéraire où l’intime et le collectif se rejoignent, où l’art se vit au quotidien et se partage dans un esprit de communauté. Sa propre démarche d’écrivaine et de collectionneuse se déploie dans une forme de poésie-action où le texte n’existe jamais séparément de son dire, de sa présence dans l’espace, de la performativité de l’instant. À travers des recueils comme Hôtels littéraires : Voyage autour de la Terre (Denoël), elle compose une cartographie intime et littéraire des lieux habités par les écrivains, dans lesquels mémoire et fiction se nouent, dans un style qui mêle récit de voyage, rêverie et archéologie poétique.
Le lieu qu’elle anime devient ainsi le prolongement direct de cette écriture : il incarne une pratique artistique relationnelle, faite de lectures à voix haute, de partitions poétiques transgénérationnelles, de mises en espace sonores ou textuelles dont j’ai pu faire expérience lors de mon séjour hivernal à Naples. Si la galerie a été dissoute, il reste toujours l’appartement de Nathalie, ce n’est pas un musée, ni même un atelier au sens traditionnel : c’est une archive, un microcosme, une forme de scène domestique et collective, où chaque objet, chaque livre, chaque voix prend part à une dramaturgie de la mémoire, du langage et de l’hospitalité artistique. La dimension créative du lieu se joue précisément là : dans l’invention de modalités alternatives de vivre et de créer ensemble, à partir de filiations élargies et de gestes de soin. L’appartement-galerie devient ainsi un espace de résistance aux normes de l’art marchandisé ou muséifié, en proposant un art du quotidien, relationnel, sensible, où les frontières entre vie et création s’effacent. C’est un art de la situation, de la parole donnée, de la présence au monde — qui prolonge les utopies de la poésie concrète et sonore, tout en les actualisant dans une perspective située, incarnée, critique. En cela, l’histoire de l’association, collectif d’artistes, Locus Solus initié et hébergé initialement dans la galerie-palais à Naples, débordant même dans l’appartement, s’inscrit dans la constellation d’artistes ayant fait du lieu de vie un espace d’exposition et de pensée : à l’image de Ben Vautier à Nice, de Sophie Calle dans ses mises en scène autobiographiques, ou de Jean Dupuy et de son loft new-yorkais repris à Maciunas, développant une mise en scène artistique informelle. Mais elle y ajoute une dimension rare : celle de la transmission, non comme reproduction, mais comme relance vivante de gestes poétiques partagés, dans une constellation intergénérationnelle, affective et politique. Ces pratiques prolongent, sous des formes contemporaines, les gestes et les intentions portés par des actions collectives comme celles des artistes, issus de Nouveau Realisme, poètes de la Beat generation, des actions des « In Situ » ou des événements en flux continu, rappelant certaines démarches initiées par Isidore Isou, William Burroughs, Guy Debord ou Georges Maciunas. On peut toutefois observer une démarche propre à la sensibilité singulière de Nathalie, qui, ayant suivi un double cursus en archéologie et en beaux-arts, voyage pour voir de ses propres yeux ces vestiges qu’elle collecte, comme en témoigne sa collection de tapis persans et d’autres objets. Ces pièces ne sont pas de simples artefacts décoratifs, mais constituent des motifs inscrits dans une tapisserie plus vaste — métaphore que Wittgenstein utilise pour penser la vie comme un tissu composé d’éléments interdépendants : notre langage, nos pratiques et notre vie sociale. Selon lui, pour comprendre la tapisserie dans son ensemble, il ne suffit pas d’isoler un motif particulier ; il faut voir comment les motifs s’entrelacent, comment chaque détail fait partie d’un réseau cohérent qui donne sens à l’ensemble. Cette idée souligne que le sens n’est pas une entité isolée, mais résulte d’un contexte, d’une forme de vie, d’un enchevêtrement d’usages. Chaque motif a sa place dans la trame, et ce sont leurs relations qui façonnent la tapisserie entière. Cette métaphore invite ainsi à penser la vie, le langage, les expériences humaines comme un tissu vivant, où les éléments se renforcent mutuellement, et où la compréhension exige une appréhension globale, non fragmentaire. Chaque tapis s’inscrit alors comme un fragment d’un tout plus large, une pièce porteuse à la fois d’une mémoire collective et d’une histoire intime. Ainsi, Nathalie articule archéologie, esthétique et sensibilité dans une relation dynamique entre passé et présent, individuel et collectif, où la mémoire et l’identité s’entrelacent. Cette attention portée aux fragments, et à leur mise en réseau, traduit une forme d’engagement discret où l’acte artistique devient un tissage vivant où s’entrelacent les dimensions politiques, existentielles et sociales, prolongeant les modalités de l’art relationnel à travers une inscription concrète dans des situations sensibles.
On peut reprendre cette image de tapis pour penser la continuité et l’interdépendance des gestes, des émotions et des expériences dans les pratiques artistiques distribuées, soulignant combien l’art peut être envisagé comme un tissage dynamique où chaque « motif » participe à la richesse et à la cohérence du tout.
L’exemple de Robert Attanasio commentant une photographie anodine — des enfants jouant avec des ballons dans un intérieur, commentant une échelle pointée dans le mur et menant nul part ou un trou dans le mur de bâtiment du musé d’art moderne PS1, la lumière des glaçons dans un verre outre ces actions plus politiques, comme message écrit sur des post-it et collés — illustre ce déplacement de registre, où l’attention aux gestes et aux attitudes révèle un potentiel narratif et formel insoupçonné.
Ce geste de requalification se situe dans le prolongement de l’esprit Fluxus, tel que l’a formulé George Maciunas : un art-jeu minimal, dé-hiérarchisé, attentif aux micro-événements, refusant la virtuosité et la valeur marchande. Par la porosité entre art et vie, par la réhabilitation de l’insignifiant, Fluxus a établi un paradigme où l’expérience sensible et la situation concrète priment sur l’objet fini, ouvrant la voie à des pratiques artistiques qui déplacent l’enjeu esthétique du produit vers l’événement.
J’ai rencontré Robert Attanasio à Paris, lors de la projection de ses films musicaux à l’église Saint Merry. Accompagnée de Boris Lehman, Pop Chodorov, des jeunes chercheurs, critiques d’art en cinéma expérimental, …encore une de ces soirée que j’aime tant. Après concert, Robert distribué ses postâtes en nous demandant quel message on voudrait qu’il nous écrive. Quelque chose sur « amour » proposais-je timidement. Love ? M’a regardait-il surpris ? Il en ressort « Love hurt but it is worthed »…suivi d’une danse dans cette église reformée en lieu d’art, oh combien froide…
Références bibliographiques:
Lien vers essais:
Lien vers vidéos:
Phill Niblock:
Expérience !
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Lary 7 : Clock Tower images, sounds and voices
Les interventions sonores de Lary 7 illustrent avec acuité ce que Jankélévitch désigne comme ce « je-ne-sais-quoi » irréductible à toute médiation, et que seule la présence in situ peut actualiser. Dans ces conditions, la performance opère comme un espace de perception élargie, capable de requalifier des matériaux techniques rudimentaires ou des situations banales en événements esthétiques. Cette capacité rejoint la notion de « transfiguration du banal » formulée par Arthur Danto : un fragment ordinaire du réel, détaché de son contexte utilitaire et investi d’une intention artistique, se voit reconfiguré en objet de perception critique.
17°Charlemagne Palestine :
Experience !
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18° Ken Jacobs : plasticien du regard et architecte de l’illusion cinématographique
Né en 1933 à Brooklyn, Ken Jacobs est l’une des figures majeures du cinéma expérimental américain, l’un des fondateurs de l’Anthologie Film Archives. Son œuvre, foisonnante et protéiforme, traverse plus de six décennies d’explorations visuelles, sonores et perceptives, où le cinéma devient à la fois une machine à déconstruire le réel et un instrument critique des formes dominantes de vision. Héritier des avant-gardes plastiques et cinématographiques new-yorkaises, Jacobs déplace le geste artistique vers une expérience cognitive de la durée, du cadre, et de la matérialité même du médium.
Formé à la peinture dans l’atelier de Hans Hofmann, il transpose dans le champ cinématographique les principes de profondeur, de contraste et de déconstruction formelle issus de l’abstraction expressionniste. Dès ses premiers films à la fin des années 1950, notamment Orchard Street (1955) ou Little Stabs at Happiness (1959–63), il capte l’énergie urbaine et les instabilités du monde sensible à travers des gestes proches du home movie, mais déjà portés par une volonté de rupture perceptive et de recomposition sensorielle.
L’année 1969 marque un tournant avec Tom, Tom, the Piper’s Son, film-essai de plus de deux heures élaboré à partir d’un court métrage muet de 1905. Par un travail de ralentissement extrême, de recadrages, de figements, de zooms, Jacobs transforme le film-source en une véritable anatomie du visible. Il fait du cinéma non pas un langage de narration, mais un laboratoire pour interroger les conditions mêmes de la perception et de la remémoration. Le spectateur est alors convié à une expérience temporelle radicale, où chaque détail du cadre devient une énigme, un fragment à explorer, à rejouer — dans un dispositif qui relève autant de l’archéologie que de l’exercice spirituel. Ce film emblématique s’inscrit dans le courant dit « structurel », mais s’en démarque par la sensualité de sa fragmentation et l’engagement affectif dans l’image.
Jacobs approfondit ces expérimentations dans les années 1980 avec la mise au point du « Nervous System », dispositif de projection à double projecteur qu’il manipule en temps réel pour créer des effets de va-et-vient optiques, de déphasages, de clignotements lumineux et de profondeur illusoire. Il s’agit non seulement de faire « voir autrement », mais d’engager le corps du spectateur dans une vibration perceptive qui rappelle certains états de conscience modifiée. Le « Nervous Magic Lantern », déclinaison plus récente de ces explorations, repose sur un dispositif analogique proche de la lanterne magique, qui projette des formes abstraites animées par le seul mouvement de la lumière, sans pellicule ni fichier numérique — abolissant ainsi l’image-film pour la recomposer dans l’espace même de la projection.
Son œuvre récente s’inscrit dans une continuité expérimentale, tout en intégrant les technologies numériques. Des vidéos comme Capitalism: Child Labor (2006), The Guests (2013), ou encore The Sky Socialist Stratified (2021) revisitent des archives visuelles pour en révéler les strates idéologiques, les angles morts, ou les puissances affectives oubliées. Jacobs qualifie certaines de ces œuvres de « eternalisms » : des séquences mouvantes figées dans une boucle microscopique, où le mouvement est réduit à une tension imperceptible entre immobilité et flux, ouvrant un champ inexploré à la « pensée visuelle ».
Me voilà transporté à New York, dans le quartier Tribeca en compagnie de Ken qui m’explique au milieu de la rue/sorte de l’autoroute et des bruits des travaux omniprésents, sa façon de regarder, de voir la profondeur. En l’attendant, j’ai passé au magasin oriental au coin de sa rue. Acheté un parfum : opium, comme pour, le hasard est bien fait, d’établir le lien avec …Little stars, … dont Ken était proche. J’ai toujours pensé que j’avais quelque intuition d’un médium, car impossible de m’expliquer autrement ces actions/événements improbables qui m’arrivent parfois. Non je ne connaissais pas le film de … je ne savais pas à quel point les destin de … et de Ken étaient liés. Me voilà, une fois de plus au milieu des énergies cosmiques.
Références bibliographiques:
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Artistes, films associés :
19° Jean-Marie Straub (1933–2022)
Jean-Marie Straub est un cinéaste franco-suisse du cinéma d’avant-garde européen, souvent associé à sa compagne et collaboratrice Danièle Huillet (1936–2006). Le couple forme un tandem artistique indissociable, travaillant ensemble pendant plus de quarante ans à une œuvre radicale, exigeante et profondément politique.
Leur cinéma se caractérise par une esthétique de l’épurement, une rigueur formelle extrême, et une démarche éthique fondée sur le respect des textes, attention aux techniques langagières, aux lieux et aux attitudes et expressions corporelles. Leur travail repose fréquemment sur l’adaptation d’œuvres littéraires, musicales ou philosophiques (notamment de Hölderlin, Kafka, Pavese, Brecht ou Schönberg), et sur une relation rigoureuse à la parole, à la diction, et au cadre.
Influencés par le marxisme, la résistance antifasciste et une profonde conscience historique, Straub et Huillet conçoivent leurs films comme des formes de lutte, où le langage, le paysage et la mémoire deviennent des terrains de confrontation. Leur style anti-narratif, leur usage du plan fixe, du montage brut, et leur refus des conventions du cinéma commercial en font des figures centrales du cinéma politique et formellement radical.
Parmi leurs œuvres marquantes, on peut citer Chronique d’Anna Magdalena Bach (1967), Othon (1970), Moses und Aron (1975), Dalla nube alla resistenza (1979), ou encore Une visite au Louvre (2004). Après la mort de Danièle Huillet, Jean-Marie Straub a poursuivi son travail en son nom, dans la continuité de leur esthétique.
Leur cinéma a influencé de nombreux cinéastes contemporains, critiques et penseurs de l’image, notamment dans les milieux de l’essai cinématographique, du cinéma expérimental, et du cinéma militant.
En 2010, j’ai pu enregistrer plus de 80 heures du travail de Jean-Marie Straub avec les acteurs, les opérateurs son et image, ainsi que ses collaborateurs, lors de la préparation de deux films : Un héritier, d’après Au service de l’Allemagne de Maurice Barrès, et Inconsolable, une relecture du mythe d’Orphée inspirée des Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese.
Rendre publique cette archive, ainsi que faire reconnaître le travail méticuleux sur les films qu’il a réalisé, me tient tout particulièrement à cœur.
À travers ces figures d’artistes et de collectifs d’artistes, se déploie un même souci : celui de ne pas céder sur le lien, de maintenir vivant ce qui, autrement, risquerait de se dissoudre dans le silence des archives, dans le mutisme des corps ou la violence de la disparition. L’art, ici, ne sauve pas — mais il relie. Il relance, dans l’inachèvement même, la possibilité d’un lien en devenir.
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20 ° Lionel Magal, alias Fox : une subjectivité nomade, entre psychédélisme, transmission orale et contre-culture
Le nomadisme contemporain – qu’il soit volontaire ou contraint – met en tension l’aspiration à l’ancrage et la réalité des mobilités planétaires. Fonder un foyer tout en étant mobile implique un arbitrage constant entre ancrage affectif et adaptation géographique, entre enracinement et déracinement. Il ne s’agit pas toujours d’un choix pleinement conscient ou maîtrisé, mais souvent d’une orientation progressive, induite par des contextes économiques, politiques ou affectifs. Les tentatives, depuis les années 1960 et 1970, de réinventer des formes alternatives d’habitat communautaire ou d’expérimenter des collectifs hors des cadres familiaux traditionnels permettent de questionner les unités sociales de solidarité, d’engagement écologique, d’apprentissage et de réinvention symbolique des formes de vie.
Exemple singulier de l’underground français, Lionel Magal — également connu sous le pseudonyme de Fox — incarne une posture d’artiste indiscipliné et inclassable, à la croisée du psychédélisme musical, de la performance expérimentale, de la création radiophonique et du cinéma de bricolage. Héritier de la scène alternative des années 1970, son parcours est inséparable d’un ethos de vie engagé, qui fait du geste artistique un prolongement de l’existence, du territoire habité et des formes d’expression collectives, minorées, déviantes.
Co-fondateur du groupe Crium Delirium avec son frère Thierry Magal à la fin des années 1960, il participe activement à l’émergence d’une scène psychédélique française hors-circuit. Le groupe, mêlant improvisation sonore, distorsions, rituels scéniques et expérimentations techniques, ne visait pas la production d’albums, mais l’intensification de la situation sonore comme événement total. Leurs performances étaient pensées comme des expériences sensorielles collectives, souvent improvisées, marquées par une saturation du son et une ouverture à l’imprévu, dans une filiation avec la scène free rock et les happenings de l’époque. Cette trajectoire se cristallise dans l’ouvrage de Lionel Magal, Crium Delirium – The Psykedeklik Road Book, publié en 2012 : un carnet de voyage visuel et sonore, mêlant textes, collages, archives et bande-son, qui retrace la généalogie affective et esthétique du groupe comme une odyssée psychédélique et utopique. Il y documente non seulement une aventure musicale, mais un mode de vie : celui d’un art mobile, collectif, fondé sur la circulation, l’improvisation et le refus de l’institutionnalisation.
Il participe aux débuts du magazine Actuel, puis à la fondation de Radio Nova dans les années 1980, affirmant son engagement dans des formes de diffusion expérimentales, orales, radiophoniques — toutes pensées comme des moyens de transmission de savoirs situés et non académiques. Il y explore une voix contre-hégémonique, faite de paroles dissidentes, de sons inouïs et d’improvisations critiques. Sa démarche s’ancre ainsi dans une esthétique du nomadisme, au sens où Deleuze et Guattari l’entendent : une esthétique du déplacement, du refus des strates figées, de l’organisation sédentaire des formes et des identités. Loin d’un artiste figé dans un médium ou une discipline, Lionel Magal développe un art de la connexion, du flux, du fragment — où chaque performance, chaque collage, chaque intervention radiophonique participe d’une cartographie affective et politique de la marge. Il est de ceux qui choisissent la friction plutôt que l’intégration, la bifurcation plutôt que la carrière, les routes secondaires plutôt que les voies institutionnelles. À ce titre, Magal incarne un type de subjectivité expérimentale, faite d’errance, de récits partagés, de transmissions, de art-action qui ruse avec les codes, les détourne, les contamine. Sa trajectoire constitue un exemple paradigmatique de ce que peut être une pratique artistique hors-marché, indocile, mais profondément attentive aux formes de vie. En cela, elle résonne avec les logiques de l’art relationnel étendu : non pas une esthétique de l’interaction planifiée, mais une poétique de la situation vécue, du lien improvisé, du geste minoritaire comme force de transformation.
Son œuvre s’inscrit dans un collectif étendu à la croisée des expérimentations psychédéliques, Beat Generation, Woodstock, quête existentielle filmée, à la frontière entre ethnographie subjective, cinéma élargi et journal extatique, en dialogue implicite avec la tradition du cinéma expérimental et des spiritualités orientales. Sa démarche s’apparente à une forme d’art de la transformation des états de conscience par la drogue, la rencontre, à la croisée du voyage, de la contemplation et de la création collective.
Ma rencontre avec Lionel Magal (au sein de Crium Delirium) se distingue par une forme de road movie psychédélique tourné en Himalaya, mêlant expérience spirituelle, esthétique visionnaire et immersion documentaire. C’est à l’occasion d’un entretien avec Jonas Mekas que j’étais convié à documenter un double projet éditorial — d’un côté, la relecture formelle et critique de la maquette du film Lost, Lost, Lost de Mekas ; de l’autre, la conception d’un objet hybride, psychédélique et inclassable : Psychadéklik Crium Delirium, livre-film porté par Fox, pensé comme une entité d’art élargie, à la fois archive affective, projet collectif et tentative d’inscription d’un vécu dans la matière filmique.
C’est pourtant dans un lieu bien plus intime — un bar parisien tamisé de rouge, baigné de jazz classique — que notre dialogue a véritablement pris forme. Là, à la faveur d’un échange plus personnel, mon récit de voyage au Népal, à Katmandou, a réveillé chez Fox le souvenir de sa propre route himalayenne. Le lien s’est tissé alors dans la reconnaissance mutuelle d’un certain type de quête : quête de sens, de décentrement, de dissolution du moi dans l’immensité d’un monde perçu comme à la fois sacré et hostile.
Cette figure du voyageur halluciné, du pèlerin de l’extrême, m’était familière. J’avais lu The Dharma Bums de Jack Kerouac sur la terrasse du Beat Café de Katmandou, saisi par la tension permanente entre idéalisation bouddhiste et impasses hédonistes. Il est frappant de constater combien la recherche de sagesse dans ces trajectoires se heurte à la dérive : ce que l’on espère atteindre par l’ascèse ou la contemplation glisse aisément dans l’excès, l’intoxication, voire l’autodestruction. Fox incarne cette ambivalence. Tout comme certains de ses pairs — artistes errants, héritiers de la Beat Generation.
Dans ce contexte, Crium Delirium apparaît comme une œuvre-témoin de la tension entre l’utopie communautaire du “Peace and Love” et les contradictions politiques de son époque, portée notamment par les figures-clés de la Révolution de 1968, en lien avec l’expérience collective de la Hog Farm. Le projet, porté par Fox et son frère Mat Lagam, excède de loin le cadre traditionnel d’une production artistique : il s’agit d’un assemblage mouvant de souvenirs, de fragments audiovisuels, d’expériences collectives et de textes poétiques, qui dessinent les contours d’un art relationnel profondément vulnérable, marqué par la fragilité des corps, la porosité des identités et l’impossibilité d’une clôture.
De quel déclic s’agit-il au fond ?
Comment rendre compte d’un état de conscience altéré sans sombrer dans le cliché ? Et surtout, comment inscrire une subjectivité blessée dans un dispositif artistique qui ne soit pas seulement cathartique, mais transmissible, partageable ?
Dans ce portrait, et notre dernière rencontre au Festival tibétain à Paris (juin 2025) me l’a confirmé, j’ai appris que l’art ne sauve pas toujours — mais qu’il peut, parfois, contenir. Il peut abriter une mémoire, donner forme à des affects épars, et tracer une ligne de fuite hors de la pathologie. À condition, bien sûr, de reconnaître la part de danger qui lui est inhérente. C’est cette ambivalence que je tente désormais d’assumer pleinement dans ma propre pratique : ni romantisme béat, ni cynisme désabusé, mais un engagement lucide avec la matière instable de la vie.
Mais ce qui compte avant tout, pour revenir au début de ce récit, c’est le sentiment de hasard et de liberté que chaque aventure de déplacement dans un pays étranger m’offre. Appelons-le tourisme, exotisme, aventure, que sais-je. Le voyage m’est devenu consubstantiel. La formidable route de l’Himalaya, l’incroyable étendue de ces montagnes, les monastères bouddhistes, les vallées à perte de vue… et ce mysticisme omniprésent.
Me voilà, en Inde, sur la route de Fox, chargé d’une mission : remettre le livre désormais édité à l’un de ses amis s’étant établi dans l’Himalaya.
Références bibliographiques :
Lien vers essai :
Lien vers vidéos :
Artistes et personnalité visibles dans les vidéos et/ou associés :
20° Lionel Magal, aka Fox: A Nomadic Subjectivity Between Psychedelia, Oral Transmission, and Counterculture
Contemporary nomadism—whether voluntary or forced—creates a tension between the desire for rootedness and the reality of global mobility. Building a home while remaining mobile involves a constant negotiation between emotional anchoring and geographic adaptation, between rootedness and uprooting. It is not always a fully conscious or deliberate choice, but often a gradual orientation shaped by economic, political, or emotional contexts. Since the 1960s and 1970s, attempts to reinvent alternative forms of communal living or to experiment with collectives outside traditional family structures have challenged the conventional social units of solidarity, ecological commitment, learning, and symbolic reinvention of ways of life.
A unique figure in the French underground, Lionel Magal—also known by the pseudonym Fox—embodies the stance of an unruly, unclassifiable artist, at the crossroads of musical psychedelia, experimental performance, radio creation, and DIY cinema. A heir to the alternative scene of the 1970s, his path is inseparable from a life ethos where artistic gesture is a continuation of existence, of inhabited territory, and of collective, marginalized, and deviant forms of expression.
Co-founder of the group Crium Delirium with his brother Thierry Magal in the late 1960s, he actively contributed to the rise of an off-circuit French psychedelic scene. The group, blending sound improvisation, distortions, ritualistic performances, and technical experimentation, was not focused on producing albums, but on intensifying the sonic situation as a total event. Their performances were conceived as collective sensory experiences, often improvised, marked by sound saturation and openness to unpredictability, in line with the free rock scene and the happenings of the era. This trajectory crystallized in Lionel Magal’s 2012 book, Crium Delirium – The Psykedeklik Road Book: a visual and sonic travel diary, mixing texts, collages, archives, and soundtracks, tracing the affective and aesthetic genealogy of the group as a psychedelic and utopian odyssey. He documents not only a musical adventure but a way of life: that of a mobile, collective art based on circulation, improvisation, and the refusal of institutionalization.
He contributed to the early days of the magazine Actuel, then to the founding of Radio Nova in the 1980s, affirming his commitment to experimental, oral, and radio-based forms of dissemination—all considered means of transmitting situated, non-academic knowledge. He explores a counter-hegemonic voice, made up of dissident speech, unheard sounds, and critical improvisations. His approach is thus rooted in an aesthetic of nomadism, as understood by Deleuze and Guattari: an aesthetic of displacement, rejection of fixed strata, and sedentary organization of forms and identities. Far from being an artist confined to a single medium or discipline, Lionel Magal develops an art of connection, of flow, of fragment—where each performance, collage, or radio intervention contributes to an affective and political mapping of the margins. He is one of those who choose friction over integration, bifurcation over career, side roads over institutional paths.
In this sense, Magal represents a form of experimental subjectivity, marked by wandering, shared narratives, transmissions, and art-action that outwits, diverts, and contaminates codes. His journey is a paradigmatic example of what off-market, unruly artistic practice can be—deeply attentive to ways of life. In this, it resonates with the logic of extended relational art: not an aesthetic of planned interaction, but a poetics of lived situation, of improvised connection, of the minor gesture as a force of transformation.
His work lies within an extended collective at the crossroads of psychedelic experimentation, the Beat Generation, Woodstock, filmed existential quest—at the border between subjective ethnography, expanded cinema, and ecstatic journal, in implicit dialogue with experimental film traditions and Eastern spiritualities. His practice resembles a form of art that transforms states of consciousness through drugs, encounters, at the intersection of travel, contemplation, and collective creation.
My encounter with Lionel Magal (within Crium Delirium) stood out as a kind of psychedelic road movie shot in the Himalayas, blending spiritual experience, visionary aesthetics, and documentary immersion. It was during an interview with Jonas Mekas that I was invited to document a dual editorial project—on one hand, a formal and critical re-reading of the Lost, Lost, Lost film layout by Mekas; on the other, the design of a hybrid, psychedelic, and unclassifiable object: Psychadéklik Crium Delirium, a book-film led by Fox, conceived as an expanded art entity—at once affective archive, collective project, and an attempt to inscribe lived experience into filmic matter.
Yet it was in a much more intimate setting—a red-dimmed Parisian bar, bathed in classic jazz—that our dialogue truly took shape. There, in a more personal exchange, my account of traveling to Nepal, to Kathmandu, awakened in Fox the memory of his own Himalayan road. A connection formed through mutual recognition of a certain kind of quest: a search for meaning, for decentering, for dissolving the self in the immensity of a world perceived as both sacred and hostile.
That figure of the hallucinated traveler, the extreme pilgrim, was familiar to me. I had read Jack Kerouac’s The Dharma Bums on the terrace of the Beat Café in Kathmandu, struck by the constant tension between Buddhist idealization and hedonistic dead ends. It is striking how often the pursuit of wisdom in these journeys collides with drifting: what one hopes to attain through asceticism or contemplation easily slips into excess, intoxication, even self-destruction. Fox embodies this ambivalence—like some of his peers, wandering artists, heirs of the Beat Generation.
In this context, Crium Delirium appears as a witness-work of the tension between the utopian community ideal of Peace and Love and the political contradictions of its time, carried in part by key figures of the 1968 Revolution, linked to the collective experience of Hog Farm. The project, led by Fox and his brother Mat Lagam, far exceeds the traditional framework of artistic production: it is a moving assemblage of memories, audiovisual fragments, collective experiences, and poetic texts, outlining the contours of a deeply vulnerable relational art, marked by bodily fragility, porous identities, and the impossibility of closure.
But what kind of trigger are we really talking about?
How can one portray an altered state of consciousness without falling into cliché? And above all, how can one inscribe a wounded subjectivity into an artistic device that is not merely cathartic, but transmissible, shareable?
In this portrait—and our most recent meeting at the Tibetan Festival in Paris confirmed it (juin 2025) —I learned that art does not always save, but it can sometimes contain. It can shelter a memory, give shape to scattered affects, and trace an escape route out of pathology. Provided, of course, that one acknowledges the inherent danger within. This is the ambivalence I now attempt to fully embrace in my own practice: neither naïve romanticism nor jaded cynicism, but a lucid engagement with the unstable matter of life.
But above all, to return to the beginning of this narrative, what matters most is the feeling of chance and freedom that every journey to a foreign country offers me. Call it tourism, exoticism, adventure—whatever you like. Travel has become consubstantial to me. The formidable Himalayan road, the incredible expanse of those mountains, the Buddhist monasteries, the endless valleys… and that ever-present mysticism.
Here I am, in India, on Fox’s path, entrusted with a mission: to deliver the now-published book to one of his friends who has settled in the Himalayas.
Bibliographical references:
Link to essay:
Link to videos:
Artists and personalities visible in the videos and/or associated:
21° Barbara Hammer : la singularité poétique et érotique du cinema expérimental lesbien
Dans le prolongement des libertés de mœurs conquises grâce aux mouvements des années 1970, et face aux bouleversements climatiques ainsi qu’aux mutations sociotechniques de l’Anthropocène, de nombreux artistes s’attachent à reconfigurer le sensible, qui est aussi politique, à partir de formes de vie minoritaires et situées, en marge des récits dominants de la modernité. Dans ce contexte, les artistes issues des communautés LGBTQIA+, les pratiques écoféministes et les expérimentations post-identitaires déploient des modes d’énonciation singuliers, à la croisée de la création esthétique, de la résistance politique et de la réinvention des rapports à la nature, aux corps, aux affects et au territoire.
Loin de se limiter à une critique abstraite des systèmes de domination (hétéronormativité, capitalisme, patriarcat, extractivisme), ces pratiques opèrent depuis l’intérieur même des existences blessées, des écologies intimes, des relations inter-espèces ou intersubjectives. Elles refusent de séparer la transformation du monde de la transformation de soi – un principe que l’on retrouve aussi bien dans les performances relationnelles et films de Barbara Hammer, que dans les travaux immersifs et situés de Pauline Julier, Otobong Nkanga, Shu Lea Cheang ou Eva Doumbia.
L’art devient ainsi un espace d’expérimentation existentielle et de reterritorialisation subjective, dans lequel la création n’est plus uniquement production d’objets, mais mise en relation, attention, soin, tissage de récits et de gestes non pas quelconque, mais les gestes d’amour et de désir qu’une femme adresse à une autre. De quelle nature sont-ils ? Je viens d’arriver sur l’île de Lesbos. L’ile de la poétesse lesbienne Sapho. Mystère. Pas une seule trace de monstration de cette poétesse, des poétesses présentes, en comparaison du moins, à celle, homosexuelle, que l’on retrouve à Mykonos.
Pas étonnant que ces pratiques remettent au centre la vulnérabilité, la dépendance, l’entrelacement des vies – humaines, non humaines.
Cinéaste pionnière du cinéma féministe lesbien, Barbara Hammer (1939–2019) a construit une œuvre expérimentale, articulant une esthétique sensorielle radicale à une politique du corps, du désir et de l’autohistoriographie lesbienne. Ses premiers films comme Dyketactics (1974), Menses (1974) ou Superdyke (1975) inventent un langage visuel alternatif, à rebours de la logique scopique masculine : elle y propose un lesbian gaze où les corps féminins, loin d’être objectivés, deviennent les vecteurs d’une expérience sensuelle, festive ou introspective, portée par le jeu, le plaisir, et l’ancrage situé. À travers l’usage du super-8, des surimpressions, des textures vibrantes, elle construit une poétique de l’intime où le corps filmant et le corps filmé se confondent dans des flux de désir et de mémoire. Plus tard, avec Nitrate Kisses (1992), Tender Fictions (1995), History Lessons (2000) ou Lover Other: The Story of Claude Cahun and Marcel Moore (2006), elle interroge l’effacement historique des subjectivités lesbiennes, et réinvente une forme d’autohistoriographie queer : en reconstruisant des récits à partir des silences, des lacunes et des omissions de l’histoire dominante, elle transforme le cinéma en outil de contre-histoire, en archive sensible du dissensus amoureux. Dans ses dernières œuvres, comme A Horse Is Not a Metaphor (2008) ou Maya Deren’s Sink (2011), elle explore le corps souffrant, la maladie, la finitude – non comme fatalité, mais comme appel au soin, à la continuité du geste créatif, à la transmission incarnée. Dans ce dernier film, hommage aussi radical que poétique à Maya Deren, Hammer filme le lavabo de l’artiste – trônant comme une Fontaine duchampienne féminisée à l’Anthology Film Archives – et y dépose des traces, des souvenirs, une mémoire habitée. C’est justement à l’occasion d’une projection consacrée à Gregory Markopoulos, invitée par Paul Adams Sittney, que je rencontrai Barbara Hammer pour la première fois. Assises côte à côte, elle me montra ses cheveux courts repoussant après une chimiothérapie, et de ce visage solaire, malgré la maladie, émana une proximité immédiate. Après la projection de portraits de Markopoulos, nous sommes allées ensemble rendre hommage à Maya Deren devant son lavabo-fétiche sur lequel Barbara a fait un film. J’y versait quelques gouttes de vin, tandis que je portraiturais Barbara dans ce moment sacrificiel suspendu. Une seconde rencontre eut lieu au Musée des Images en Mouvement, lors d’une conférence qu’elle y donnait sur les expérimentation numériques des années 70. J’ai trouvé sa présentation de plus interessantes, c’est en terme d’adoption, pour reprendre encore Bernard Stigler, que Barbara a usé de cette « nouvelle » technique pour faire transmettre, là encore, un message politique plein d’érotisme, un dialogue robotisé qu’elle envoyait à une femme. Ça change tout, pensais-je alors et je le pense encore, de notre rapport aux usages que nous faisons, pouvons faire de ces technologie conversationnelles de nouveau genre. Une troisième rencontre a eu lieu à Paris, où Barbara est venue présenter son film Cecília (2005), consacré à la poétesse brésilienne Cecília Meireles (1901–1964). Ce court-métrage de vingt minutes, loin de tout didactisme, compose un poème filmique où les fragments visuels – pages d’un carnet ancien, souffle des draps, lumière diffuse – installent un espace intermédiaire entre mémoire et présence. Hammer y cherche non la biographie de Meireles, mais son souffle poétique, sa voix, son rythme ; sa lecture intime de ses poèmes – sans surinterprétation – en fait résonner la musicalité propre de la langue portugaise, tandis que le montage laisse s’installer le silence, la lenteur, la respiration. Les lieux filmés – chambre, bureau, jardin en friche – incarnent une mémoire affective, un rituel de réactivation sensible. En filmant cette figure non canonique de la littérature lusophone moderne, Hammer engage un geste de solidarité transnationale et féministe, reliant les voix minorées à travers les langues et les continents. Cette rencontre m’a fait prendre conscience qu’il ne va pas de soi d’être femme cinéaste dans un milieu dominé par les regards masculins. En venant enquêter à l’Anthology Film Archives sur Maya Deren, en rendant hommage à ses objets, ses lieux, ses persistances, j’ai moi aussi prolongé, à ma manière, la lutte cinématographique de Barbara Hammer et de tant d’autres femmes, artistes, intellectuelles queer, appartenant à une communauté vulnérable, souvent privée de parole. C’est par son geste inclusif, son regard transmis, que j’ai compris l’urgence de poursuivre à mon tour cette mémoire vivante, de réduire la rupture épistémique, de porter l’altérité concrète de celles et ceux qui l’incarnent.
Lien vers les portraits filmés de Barbara Hammer et sa queer communauté :
22° Robert Beavers et Gregory Markopoulos : Temenos, cinéma rituel dans la nature
L’occasion allait se présenter aussitôt. Tels les Jeux Olympiques, tous les quatre ans. Et cela tombait bien : c’était en juin 2016 que devait se dérouler la prochaine édition du festival consacré à la nouvelle série de films de Gregory Markopoulos, sur le site grec, à proximité du village natal du cinéaste. J’avais découvert l’existence de ce dernier à la petite galerie de cinéma expérimental Re:Voir, lors d’une lecture autour de son ouvrage Film as Film, fragments choisis de ses écrits — à la fois théoriques, poétiques et comme l’appelle le critique de cinéma d’avant-garde, Paul Adams Sittney : visionnaires.
Le festival Temenos : Entre 1980 et 1986, Robert Beavers et Gregory Markopoulos organisèrent chaque année une série de projections en plein air au cœur de la Grèce, près de Lyssarea dans l’Arcadie. Le nom Temenos, issu du grec ancien, désigne un « lieu sacré ». Le festival émerge d’un choix radical : interrompre la circulation traditionnelle des films, pour créer un espace cinématographique isolé, libéré des contraintes commerciales, institutionnelles ou technologiques – un sanctuaire où le médium peut se déployer selon ses propres lois . Les projections, tenues dans un espace naturel à l’écart, créent une expérience immersive, favorisaient la rencontre entre spectateur, film et paysage nocturne. Des témoins racontent des scènes poétiques : des spectateurs sur des bancs ou assis dans la nuit, observant des œuvres de plusieurs heures au cœur du Peloponnèse. Les films diffusés incluaient des œuvres anciennes et nouvelles des deux cinéastes : des expérimentations en super-8 ou 16 mm, des montages contemplatifs, ainsi que le protospectacle ambitieux de Markopoulos, Eniaios – un cycle monumental de près de 80 heures conçu pour ce lieu même ecinemaacademy.wordpress.com+4movingimagesource.us+4the-berliner.com+4. Temenos incarne une forme de cinéma comme rituel, de ciné-pèlerinage, où chaque projection devient une expérience, tant collective qu’intime. Le festival ne se limitait pas aux projections ; il générait une communauté de cinéphiles, poètes, intellectuels, artisans et artistes, partageant nourriture, hébergement sommaire, débats et gestes de soin autour du film comme forme de vie .
Après la mort de Markopoulos en 1992, Beavers poursuivit la sauvegarde du projet : il fonda Temenos Inc., installa l’archive en Suisse, restaura et réédita nombre de films, tout en recommençant à organiser les projections tous les quatre ans à partir de 2004. Ce retour périodique a rassemblé des centaines de spectateurs, maintenant vivace le geste radical d’un cinéma ritualisé, en résonance avec la nature et les temps longs du (infra)perceptible thevisiblepress.com+11robertbeavers.com+11thetemenos.org+11.
L’œuvre de Robert Beavers illustre parfaitement le concept d’archive vivante, où le film dépasse la simple fonction de document pour devenir un lieu actif de mémoire, de perception et de pensée. Son cycle monumental My Hand Outstretched to the Winged Distance and Sightless Measure engage le 16 mm comme matière sensible, recomposant sans cesse les images, les lieux et les gestes pour créer des traces vivantes du temps et de l’espace.
From the Notebook of… occupe une place centrale dans l’œuvre de Robert Beavers et constitue un moment décisif dans sa démarche de cinéma comme archive vivante. Tourné à Florence en 1971 et réédité par Beavers en 1998, ce film de 48 minutes marque une étape clé de son cycle My Hand Outstretched to the Winged Distance and Sightless Measure, tant sur le plan formel que conceptuel.
Ce film peut être lu comme un autoportrait méditatif de l’artiste en train de penser et de faire, où la caméra devient à la fois instrument de perception et trace réflexive de l’acte créatif. Sa structure elle‑même évoque la cinématographie comme archive active : les gestes, les notes, les paysages et les mouvements de caméra constituent des signes d’une pensée en acte, un espace où l’expérience vécue et l’expérience filmique coïncident. Le point de départ du film est intellectuel autant que perceptif : Beavers s’inspire des notebooks de Léonard de Vinci et des essais de Paul Valéry sur la méthode créative, ce qui l’amène à établir une analogie entre le traitement de l’espace dans l’art de la Renaissance et celui de l’image en mouvement. Dans une série de séquences construites avec des mouvements de caméra (pans, inclinaisons), le film met l’accent sur la relation entre le regard du cinéaste, la ville et les moyens techniques de captation. Beavers y intègre parfois des aperçus de son propre visage ou de ses notes écrites, soulignant ainsi sa présence et son geste dans le processus de construction du film — un geste qui n’est pas simplement descriptif mais réflexif. Formellement, From the Notebook of… explore des relations entre écriture, image et son : l’agencement des mattes, filtres et couleurs instaure un jeu visuel qui rappelle le feuilletage d’un carnet, et les choix de montage et d’espace sonore introduisent une tension entre silence et bruit, révélation et dissimulation.
Références bibliographiques:
Lien vers le récit de mes rencontres avec l’oeuvre de Gregory Markopoulos et celle de Robert Beavers :
Lien vers les images du lieu et de la communauté Temenosienne :
23° Christian Lebrat : cinéaste, éditeur et théoricien de l’avant‑garde
Christian Lebrat est une figure centrale du cinéma expérimental français depuis les années 1970. Artiste, cinéaste et photographe, il a réalisé une vingtaine de films, performances et installations, et son travail a été intégré dans des collections institutionnelles comme celles du Centre Pompidou et du Fonds national d’art contemporain (FNAC).
Au‑delà de sa pratique filmique propre, Lebrat est surtout reconnu pour son engagement éditorial et théorique : il est l’auteur de Cinéma radical (2008, édition anglaise 2021), un ouvrage de référence qui cherche à penser les formes les plus audacieuses et les plus sensibles du cinéma expérimental. Il est aussi l’un des fondateurs et président des Éditions Paris Expérimental (créées en 1983), une maison d’édition et un collectif qui ont produit des publications, des catalogues, des rétrospectives et des coffrets vidéo consacrés aux cinéastes pionniers de l’avant‑garde (notamment Jonas Mekas, Peter Kubelka, Robert Breer, etc.). Paris Expérimental a joué un rôle décisif dans la documentation, la diffusion et la théorisation de la cinématographie expérimentale en France et en Europe, faisant dialoguer textes, films, histoire et critique dans un même ensemble éditorial.
En tant que cinéaste, ses films — souvent courts et muets, comme Réseaux (1978) — explorent la perception optique, le mouvement et la présence de la ville ou du paysage filmé à travers des traitements sensibles de la pellicule. Lebras exploite la chromatique de manière subtile et expérimentale, jouant sur les variations tonales, les saturations et les contrastes pour révéler la texture des surfaces et la dynamique des espaces filmés. Dans des œuvres comme Réseaux(1978), les couleurs ne sont pas simplement « présentes » : elles deviennent des indices du mouvement, du rythme et de la lumière de la ville ou du paysage, participant à la construction d’une atmosphère singulière.
Dans le contexte de l’archive vivante, Lebrat incarne une figure qui ne sépare jamais la pratique du film de sa réflexion critique et de sa mise en relation historique, contribuant à élaborer des formes où la mémoire du cinéma d’avant‑garde elle‑même devient matériau pour de nouvelles écritures.
Lien vers les images :
24° Pip Chodorov : cinéaste, passeur et historien du cinéma expérimental
Né à New York en 1965, Pip Chodorov est une figure particulièrement dynamique du cinéma expérimental contemporain en Europe. Cinéaste, compositeur, éditeur, il a étudié la science cognitive aux États‑Unis puis la sémiologie du cinéma à l’Université de Paris III, ce qui a structuré sa démarche entre pratique filmique, réflexion conceptuelle et engagement collectif.
Chodorov est surtout connu pour avoir fondé en 1994 la société d’édition Re:Voir Vidéo à Paris, dédiée à la production et à la diffusion de films expérimentaux historiques et contemporains, comblant un vide éditorial important dans le monde francophone et international. Il a aussi cofondé L’Abominable, un laboratoire cinématographique coopératif « faites‑le‑vous‑même » qui permet aux artistes de développer et traiter leur pellicule de manière autonome, en résistance aux circuits industriels.
Sa pratique filmique personnelle est plurielle : des films en super‑8 ou 16 mm comme US Rushes (1997) — un portrait de voyages et de villes par montage de rushes accompagnés de musiques populaires — ou Imaginary Friend (1998), petits films d’humeur, de mémoire et d’images quotidiennes caractérisés par une joie de vivre et une conscience sensible de soi dans le monde.
Cependant, l’œuvre la plus significative de Chodorov à l’échelle internationale reste Free Radicals: A History of Experimental Film (2010), un essai filmique et documentaire qui retrace l’histoire du cinéma expérimental du XXe siècle à travers interviews, archives, extraits de films et réflexions personnelles. Présenté comme une hommage vibrant aux « free radicals » du cinéma d’avant‑garde, ce film fait dialoguer figures mythiques (Richter, Brakhage, Mekas, Breer, Lye, etc.) et la propre expérience de Chodorov, liant histoire, subjectivité et matérialité du médium dans une même narration audiovisuelle.
Le travail de Chodorov dépasse donc la simple création filmique : il est aussi passeur, archiviste et militant, tissant des réseaux de diffusion, de restauration, d’édition et de transmission qui soutiennent la vitalité d’un cinéma expérimental qui autrement resterait invisible au‑delà des cercles spécialisés.
C’est à Pip que je dois mon initiation au cinéma expérimental et nombreuses rencontres avec des artistes qui en suivies.
Lien essai:
Lien Images :
Expositions, projection autour de la galerieRe:Voir :
25° Adolfo Arietta
J’ai rencontré Adolfo Arrietta une seule fois, lors de la projection de son film Les Intrigues de Sylvia Couski (1974) à l’église Saint‑Merry 15 octobre 2014 — une expérience autant sensorielle que mémorielle, tant son cinéma incarne une forme de cinéma vivant, organique et poétique. Arrietta, né à Madrid en 1942, est un réalisateur et scénariste espagnol qui s’est affirmé dès les années 1960 comme pionnier du cinéma indépendant et underground, d’abord en Espagne, puis surtout à Paris à partir de 1967, où il a cultivé une œuvre caractérisée par une liberté de langage, une esthétique et une sensibilité explicitement poétique.
Figure singulière du cinéma expérimental et marginal, Arrietta développe une filmographie qui oscille entre l’improvisation, la fantaisie onirique et une liberté narrative radicale, se situant à mi‑chemin entre le cinéma de Jean Cocteau et les avant‑gardes américaines de l’époque, tout en cultivant une indépendance farouche vis‑à‑vis des conventions classiques. Son travail des années 1970, notamment Les Intrigues de Sylvia Couski (1974) et Tam‑tam (1976), révèle une esthétique de la mise en scène de soi et de l’espace social, marquée par un humour décalé, des personnages incarnés par leurs interprètes réels et une énergie relationnelle qui flirte avec l’autofiction et l’improvisation collective.
Lien vers les images issues de cette soirée:
27° Pierre Cordier : vers une poétique du chimigramme
La rencontre de Pierre Cordier (1933 – 2024) dans sa maison-atelier à Bruxelles en compagnie de Boris Lehman. Pierre Cordier fut une figure essentielle de l’expérimentation plastique du XXᵉ siècle, reconnu comme le pionnier et principal théoricien du chimigramme — une technique hybride située aux confins de la peinture, de la photographie et de l’écriture visuelle. Né à Bruxelles en 1933, Cordier découvre par accident ce procédé novateur le 10 novembre 1956 en traçant une dédicace au vernis à ongles sur du papier photographique sensible, révélant ainsi une nouvelle manière de créer des images sans appareil ni chambre noire, mais à partir de la rencontre directe de produits chimiques et d’émulsions photographiques en pleine lumière.
Le chimigramme combine la physique de la peinture (vernissages, cires, huiles) et la chimie photographique(émulsion photosensible, révélateur, fixateur) de manière inédite : en peignant, résistant, retirant et exposant alternativement la surface photographique, l’artiste génère formes, couleurs et textures uniques qui ne peuvent être obtenues ni par la photographie traditionnelle ni par la peinture seule. Cette pratique, à la fois processuelle et aléatoire, libère l’image des contraintes optiques du dispositif photographique pour en faire un événement chimique, plastique et perceptif.
Dès les années 1950 et 1960, Cordier étend ses expérimentations chromatiques et techniques : il développe le photo‑chimigramme (1963), explore des effets de vernis magique (1972) et réalise également des films expérimentaux entre 1962 et 1974, réfléchissant ainsi globalement la matière et la temporalité de l’image.
Son travail attire rapidement l’attention internationale : exposé dès 1958 dans le cadre de la Subjektive Fotografie à Cologne sous l’impulsion d’Otto Steinert, il présente ensuite ses chimigrammes au Museum of Modern Art de New York en 1967 aux côtés de Denis Brihat et Jean‑Pierre Sudre, et fait l’objet de rétrospectives importantes au Musée d’Art Moderne de Bruxelles (1988) ou au Centre Pompidou. Dans ces institutions, plusieurs de ses chimigrammes entrent désormais dans les collections permanentes, attestant de leur statut d’œuvres plastique autonomes et radicales, impossibles à classer dans les catégories traditionnelles de la photographie ou de la peinture.
Cordier élabore une philosophie de l’image comme terrain d’imprévisible et de poésie matérielle, où l’image n’est pas « fixée » mais « issue d’un geste et d’une réaction » : le chimigramme est une écriture qui se fait aussi bien par soustraction que par addition, par contrôle et par accident. La publication de sa monographie Le chimigramme – The chemigram (2007) synthétise cinquante ans de recherches visuelles et conceptuelles, où se lit une véritable mythologie personnelle de l’émulsion, pensée comme surface vivante et dialectique entre contrôle et hasard.
La pratique de Cordier pose une question fondamentale pour la pensée de l’archive vivante : comment l’image peut‑elle être à la fois trace, événement et processus ? Les chimigrammes sont des images nées d’un geste chimique et perceptif, toujours situées dans un présent d’expérience. En ce sens, leur conservation et leur exposition ne signifient pas seulement la préservation d’une œuvre, mais la transmission de gestes, d’incertitudes et de singularités plastiques qui engagent le corps, la mémoire et la perception du spectateur. Chaque chimigramme, par sa matérialité et sa genèse, active une mémoire vivante de la matière même de l’image : il rappelle la chimie, le mouvement du corps qui peint, la lumière qui expose, les outils improbables (vernis, cire, huile) qui font surgir une forme. Ainsi, l’œuvre de Pierre Cordier nous invite à repenser la photographie comme lieu d’immanence et de transformation, où la technique devient langage — une écriture visuelle dont l’archive conserve à la fois les formes et le geste générateur d’images.
Références bibliographiques:
Vidéos issues de cette rencontre:
28° Gérard Berréby
Né en 1950 à Thala, en Tunisie, est une personnalité singulière de la vie culturelle française contemporaine : éditeur, écrivain, poète et passeur d’avant‑gardes engagé depuis les années 1980. Fondateur des Éditions Allia en 1982 — une maison d’édition indépendante devenue une institution de la critique, de la poésie et de la pensée radicale — Berréby a défendu une esthétique de l’éclosion et du fragment tout en publiant des textes d’avant‑garde, des reprises d’œuvres oubliées et des écrits critiques inscrits en marge des grands courants littéraires classiques. Dès ses débuts, il a manifesté une forme d’insoumission éditoriale, notamment avec la reproduction clandestine du Traité du style de Louis Aragon en 1979, geste qui interroge les notions d’appropriation, de copie et de circulation des textes. Au‑delà de sa fonction de directeur d’édition, Berréby est aussi auteur : sa poésie en vers libres, par exemple dans Stations des profondeurs (2010), s’attache à saisir les sensations urbaines, les tensions sociales et la langue comme matière vivante, oscillant entre le surréalisme, l’errance et une forme de dérive situationniste. Il a également publié et commenté des compilations historiques — comme Textes et documents situationnistes, 1957‑1960 — qui témoignent de son intérêt pour les avant‑gardes et leur rôle dans la transformation des formes culturelles.
Rencontre au bar, grâce à Pierre. A propos de mon manuscrit, une toute première version.
Quelques images de ces croisements et aventures:
29° Gérard‑Georges Lemaire
Né en 1948 à Paris, figure intellectuelle majeure de la critique d’art, de l’édition et de l’histoire culturelle en France et en Europe. Historien et philosophe de l’art formé à l’Institut d’Art et d’Archéologie et à l’École pratique des hautes études de la Sorbonne, il a publié une quarantaine d’essais et dirigé de nombreuses collections littéraires et artistiques, mêlant traducteur, critique, éditeur et commissaire d’exposition.
Lemaire a exercé une influence considérable dans la mise en récit des arts visuels et littéraires, en conjuguant une érudition historique à une écriture critique vivante. Il a dirigé des publications comme la revue L’Ennemi (1980‑1996) et a été directeur littéraire de Verso – Arts et Lettres, tout en collaborant à des périodiques tels que Télérama, Connaissance des Arts ou Poésie.
Auteur d’ouvrages tels que Histoire de la critique d’art (2018), qui retrace la pensée critique des Grecs à la Seconde Guerre mondiale, L’Univers des orientalistes (2016), Les cafés littéraires (2016) ou des monographies sur des figures comme Monet, Manet ou Léger, Lemaire travaille à relier les formes plastiques, les contextes historiques et les écritures culturelles en un même continu de sens.
Son travail s’inscrit profondément dans une logique d’archive vivante : loin de concevoir la critique comme simple commentaire, il la pense comme mise en circulation de savoirs, d’images et de récits, où les textes, les expositions et les éditions deviennent des noeuds actifs dans la vie culturelle. Par son rôle de passeur — traduisant des auteurs internationaux, organisant des colloques (comme le Colloque de Tanger en 1975 consacré à la Beat Generation) et commissariant des expositions — Lemaire participe à réactiver l’histoire des formes artistiques et littéraires et à la faire dialoguer avec les pratiques contemporaines.
Une rencontre par l’intermédiaire de Nathalie Heidsieck de Saint Phalle, j’ai appris que Gérard fut ami fidèle de Bernard Heidsieck, le poète sonore, son père. Une initiation à la critique littéraire, aux arts des avant-gardes. Lectures des ouvrages « boulimiques » (Cafés littéraires, Kafka), des essais sur l’art, de présentations d’exposition (Gysin), visite d’exposition (Impressionnistes au Musé de Montmartre) et discussions au café.
Vidéos de cette rencontre:
30° Caterina Gualco – curatrice, éditrice et figure de l’avant‑garde fluxus et contemporaine
16 mars 2019. Excursion à Blois pour rencontrer Caterina Gualco, assister à son exposition » Fluxus Eptastelaire », avec laquelle je corresponds depuis si longtemps. Qui est-elle ? Curatrice, galeriste, éditrice et passeuse culturelle depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Elle a contribué à la diffusion, à la documentation et à l’interprétation de l’art avant-gardiste en Italie et au‑delà, notamment à travers son engagement avec le mouvement Fluxus, la poésie visuelle, l’art conceptuel et les formes hybrides de la création contemporaine.
En 1970, Gualco fonde à Gênes la Galleria Unimedia, qui devient un pôle culturel de référence pour les artistes expérimentaux et avant‑gardistes de l’époque, privilégiant des démarches radicales et interdisciplinaires. Après plus de deux décennies d’activité, la galerie évolue en Archivio Caterina Gualco (à partir de 1995), puis en UnimediaModern (à partir de 2005), perpétuant une mission de documentation, de réflexion et de diffusion des pratiques artistiques contemporaines dans un esprit résolument ouvert et critique.
Caterina Gualco a joué également un rôle important dans la reconnaissance en Italie et en Europe du mouvement Fluxus, en organisant des expositions et des projets curatoriaux autour d’artistes historiques du mouvement tels que Giuseppe Chiari, Philip Corner, Geoffrey Hendricks, Alison Knowles, George Maciunas, Ben Patterson ou Ben Vautier. Dans son travail curatorial, elle met en avant une dimension ludique, intermédiatique et expérimentale, affirmant que l’art Fluxus incarne une liberté expressive et un « présent éternel » qui forge des liens directs entre création, expérience et communauté.
Aux côtés de grands artistes du XXᵉ siècle, Gualco a conçu des expositions qui ne se limitent pas à une simple présentation d’œuvres, mais qui activent des archives multiples et hétérogènes (objets, livres d’artiste, vidéos, documents, imprimés, témoignages, performances), transformant l’exposition elle‑même en un site de pensée et de mise en forme de l’histoire artistique. Par exemple, elle a co‑organisé des expositions de livres d’artiste au Museo d’Arte Contemporanea di Villa Croce à Gênes, où le livre est présenté comme un lieu de recherche et de médiation entre texte, image et archive vivante.
Parallèlement à son activité curatoriale, Caterina Gualco est aussi éditeur : elle a publié et inspiré des livres et catalogues, notamment dans le cadre de la galerie Unimedia ou de projets collectifs. On trouve des collections comme Cronache marziano (2001) qui témoignent d’un travail éditorial engagé et attentif à l’enregistrement de pratiques artistiques hors normes.
Même après la fermeture de la galerie physique, Gualco demeure active culturellement : elle continue de curater des expositions, des événements et des interventions publiques, maintenant un lien direct avec la production artistique actuelle et la mémoire des avant-gardes. Elle participe aussi à des rencontres culturelles et commémorations où son regard apporte une perspective historique et critique sur les phénomènes artistiques récents.
The following essay aims to draw attention to a singular practice of archiving heterogeneous objects within artistic practices, conceived not merely as an operation of preservation or patrimonialization of stabilized objects or works, but as a processual experience: a device in the course of formation, an evolving and constitutive material of the artistic creation process, correlated with the formation of the subject and a particular way of life. Such a device is capable of accommodating and organizing objects and artifacts—professional and personal, public and intimate—while simultaneously interrogating the choices of structuring, categorization, and hierarchization that their collection entails.
In particular, the essay will analyze the effects produced by a classification oriented toward events, encounters, fragments of lived experience or memories, and the processes of creation themselves—whether writing, directing, or film editing—captured in their dynamic unfolding. This shift invites us to conceive the archive as a relational and evolving process, where the logic of lived experiences takes precedence over that of closed entities. It also allows us to think of the classification of collected data as intrinsically fluid.
The reflection will thus focus on personal archives at an intimate level of granularity, but also on a broader biographical trajectory, through which some major theses in the history of technology will be re-examined.
THE INTIMATE MEMORY OF ARCHIVES: VISITING ALAN BERLINER’S STUDIO
18 OCTOBER 2013. New York. My experience as an enchanted child discovering strange art collections continues. I have just met Alan Berliner in his studio in Downtown Manhattan. Filmmaker, artist, teacher at the New School for Social Research, Alan can also be described as a writer, a collector and archivist of images and media, a filmer of intimacy, an essay-documentarian, a husband, a father, the son of…, the cousin of a poet…. The preferred subjects of his films are thus his family, himself, historical events, the sounds of the world, intimate diaries… Among his films: Wide Awake (2006), The Sweetest Sound (2001), Nobody’s Business (1996), Intimate Stranger (1991), The Family Album (1986), and the most recent, First Cousin Once Removed (2013).
I sent Alan an email as he was returning from Russia, introducing myself as a sociologist working on an art film project. We met in his loft located in the northern part of Tribeca. Few cafés in the area, mostly immense red-brick warehouses. An industrial rather than residential neighborhood. I film his loft; he tells me about his obsession as an archivist of images, media, and information collected from The Times. It quickly became obvious to me that Alan has a very particular way of classifying the events of the world.
Alan’s loft: I had the impression of entering a reduced-scale archive library, both the result and the process of categorization and, through different kinds of media, an attempt to solve an enigma, to understand human beings—his family—and, through life, to connect these particular individuals to historical events in different countries, to their political and cultural events. To situate them within a broader historical and political context. I discovered that Alan has a highly informed socio-analytic gaze, which influences both the classification of his documents and his analysis of media. In seeking to understand his role in the events emerging in the world—whether socio-political events (war), family history (that of his grandfather and his father – Intimate Stranger), or literary and poetic events, as illustrated by the film about his cousin suffering from Alzheimer’s disease, the poet and translator Edwin Honig—Alan filmed him for five years, until his death. The film in progress is deeply moving through its testimony of the progressive loss of memory. Another series of personal films: Insomnia and Wide Awake. Alan has just had a son, an event that coincides with his difficulties falling asleep. He films himself searching for different ways to alleviate this difficulty… Filming oneself in such a state—isn’t that a rather paradoxical solution?
Very poetic is the idea of films based on abandoned adolescent diaries that Alan found in the street, at flea markets, like family photo albums. His own life, his obsessions, the obsessions of his family members, his powerlessness… Testimonial films. Autofictions. Therapeutic films. Documents of infra-ordinary poetic facts constituting human life.
I ask him how he makes the link between his archives, his works, his films, and his installations. What are his techniques, since it is evident that he proceeds in a very methodical way.
He demonstrates how his audio files work. I see a sort of gray drawer box with labels that produces fragments of sound—poetry, radio voices, melodies—when opened. A music box! An enchantment, because the gray metal cabinet with drawers looks more like a filing cabinet for administrative documents (austere in appearance and suggesting boring contents), whereas here, surprise: opening the drawers produces sounds, melodies, and as many drawers as there are, so many different sounds. The box reminds me more of a large-scale children’s toy than of a storage unit. Alan must have opened these boxes countless times, yet he seems very amused by the effect their successive opening has on me. This first demonstration ends with the opening of one last drawer. “It’s real life,” he says. A human voice on the radio announces, “I’m helping people like you,” and Manhattan radio music can be heard. This announcement puts me in a state of great amusement. Coincidence or play, here I am, from the very start, placed in the role of a visitor searching for something, for help. Let’s see how he might help me.
We enter the large space of the loft. I move forward and discover walls filled with other storage boxes. I had already seen them on his website, but I had not realized the scale of the space nor the great number of boxes it contains. The boxes are grouped by different colors, labeled in alphabetical order. What is the meaning of all this?
Before entering the office space delimited by these storage units, I notice another piece of furniture whose height is similar to the one at the entrance, also with labeled drawers. I wonder what will come out of the drawers once opened, what kind of strange sound will escape. But Alan warns me: “It’s not what it looks like.” Indeed, quite the opposite of the previous cabinet: once opened, the box actually contains what its label announces. Alan says “bells,” opens the drawer, shakes it, and there are metal objects making noise with the movement. He says “alphabet,” and there are wooden cut-out letters. He says “cutting,” and we see scissors and other cutting and collage tools… “Ah, here we go. Editing tools—that’s how you make films!” I tease him. He agrees.
On the right, another cabinet with drawers contains birdsong. Alan opens several drawers in succession, letting them coexist for a moment. It feels like being in the countryside. When the quacking of ducks is heard, I lift the camera toward Alan’s face, very amused, and then toward mine, equally delighted. I ask whether the boxes can record sounds; I am clearly beginning to attribute a magical character to them…
“The boxes contain sound files,” Alan says. “They work like a refrigerator.” Exactly like the light that turns on when you open it.
The cinematic meaning of these installations becomes apparent. One can read on Alan’s website:
“By juxtaposing and counterpointing a wide range of intimate sounds—including found and donated recordings of oral histories, birthday parties, weddings, funerals, anniversaries, holiday gatherings, music lessons, audio letters, and just plain old fly-on-the-wall arguments in the kitchen—with hundreds of different home movie images, The Family Album gives the myriad nameless faces in the film new but provisional identities. And a strange kind of (cinematic) immortality.”
We walk around a large dictionary opened to the page “What does a lion eat,” placed on a pedestal that announces, as in medieval monasteries, that we are now entering the space devoted to study. Does this separation serve to delimit the space of play from the space of “work”? A desk stands at the center of this space, two computer screens, a television screen labeled “expanded cinema,” books… Opposite, the wall with labeled boxes, no longer metal but cardboard, larger than the first ones.
“It’s a kind of archives,” he tells me. The organization and storage of documents, information. Traces. It is indeed about safeguarding memory. But what kind of memory is it, and for what purpose? I think aloud about the difference between the multimedia archives I see here and other types of archives, such as institutional ones—a public library, for example. I examine some labels. I am drawn to the “P” row: Planet, Poland, Police Arresting… These are photographs, Alan says, from newspapers. He explains the meaning of the colors: black for newspaper photos, gray for slides (transparencies), blue for family films (home movies), green for anonymous American filmmakers, yellow for 16mm color footage, orange for sounds—sound effects or pieces of music, red for black-and-white 16mm films. We go through binders containing articles, then the top shelves, the media collection. This archiving is in continuous motion, the process and the result of a rearrangement lasting more than thirty-five years.
What strikes me as particularly interesting in relation to the works mentioned earlier is the way this classification, seemingly very personal, is also something very generic. Not only does Alan use it for his films, his artworks, his teaching, his reflections on politics, but the world itself appears as closely linked to the categorization of events reported or instantiated by the media. These are events already qualified by the media that Alan analyzes and re-categorizes through his work of classification, thus proposing, like a news analyst, his own version. He retains only what feeds or modifies his logic and constantly reconfigures these categories among themselves. I ask whether there are links between categories—whether, for example, an article cut from the press and photographs could fit into several boxes at once. He replies that yes, he could make copies and place them in two different boxes. But he does not. He has the memory of the contents of the boxes and makes a particular use of it. I note that links he has established probably cannot be restored without him. If someone were to take over his archives, to automate them, for example, something would be missing in understanding the rules by which this whole holds together, because it resembles a network of media facts organized and centralized around his person.
Alan asks me, in turn, what I have come to look for among experimental filmmakers. Am I more a sociologist or a filmmaker? Something between the two, I answer. I create something through this, I point to my camera… I feel… Between the two, three. I also write. I search, I search for something. I am dissatisfied: 1° with the life I lead, 2° with the institutional art around me, 3° with the way I write. As I say this, I realize that all of this is problematic, that the terms “life” and “institutional art” are vague, insufficient. What exactly am I dissatisfied with? But Alan seems to understand what I mean.
He asks me to ask him a question that really matters to me. I have no questions. I feel something very familiar in his studio and at the same time very distant from my own way of creating. Astonishing, even incredible, and I sense that this kind of archiving practice escapes me, that I could not, would not want to do, live this. I compare his space to the form of a laboratory. I say: it is probably an intermediate space, a space of “translation.” It is, I think as I say it, something missing from my own practice—something that would constitute the material and visibly organized framework of the continuity of my lived, filmed experience, and the archiving of the whole set of videos and texts gradually taking shape in filmic realization. A storage space, an archive, a link. Making my archives visible would help me, I think, to make the process of work shareable. As it stands, it remains invisible, and sometimes documents get “lost.” Alan replies that there are all kinds of laboratories: some create in taxis, buses, others at home, others still… Yes, that’s true. But how does one avoid the risk of going in circles, repeating oneself, remaining in a state of continuous elaboration that never takes form?
I ask how he finishes a film. How does he make the passage between his life and his art? He describes his work as an accumulative process—thirty years of practice, he specifies—of collecting and organizing documents. I again ask myself: doesn’t one lose time archiving so many documents instead of creating directly? But perhaps material as alive as personal films and social, political current events must be set aside, must lose the vividness of the emotions and compulsions that sometimes governed filming, reading… Recorded events probably require structure, orientation, and thus the time necessary for their digestion.
Classifying
I question the classification Alan produces and the lack of links between the categories of stored events. The boxes are arranged alphabetically. I ask whether they also have thematic links. Alan replies that he could put the same event image in several boxes, but he does not. At a given moment, it is he who creates the link between them. He takes one out for the practical purposes of making a film or an installation. There, I tell myself, lies the reason for the singularity of the use and meaning of this classification, which refers to a particular person, to his way of using materials—the result of a life process, of creation, of personal concerns—even if the labels are based on categories related to different media (such as the press) and to the way they cut up world events and constitute them as facts. A logician would say these are “universals”: the names of geographical places, countries, natural disasters, wars, social movements…
I wonder how these categories are employed in his first-person essay films, what link can be found between information delivered by the media and that found in a family album, personal life stories. I am facing someone extremely logical; there must therefore be a link between all this. Alan tells me that he believes in the power of environment.
I return to the difference between this kind of personalized classification and that found in libraries and other institutional places. What distinguishes them? I question the difference between newspaper photographs gathered in boxes and the arrangement of books in a library, for example. Certainly, I say, in a library things are also organized into categories, arranged alphabetically, but these classifications are institutionalized—that is, standardized according to collective professional codes stabilized over time. Alan approaches the issue of classification according to a completely different logic—documents of the world categorized over the long term and as they appear in the media. What we take to be collective memory is relative to events described, illustrated, categorized in different media. And in his specific case, they are relative to his reading practice, his filmmaking, the events of his life. Alan thus presents himself as a constant chronicler, an analyst of this media categorization, attentive to the emergence of new categories in relation to world events reported by the newspaper (The Times in particular). He speaks of new categories that would need to be constructed: Syria, Fukushima, …
Photo albums and diaries
I approach the shelves and discover one with photo albums. We leaf through the empty pages of one album, then, a surprise: inside we find a photograph—a boy photographed with his rabbit. What a coincidence: a single photo in the entire album… The boy looks like a little prince waiting for his princess.
Alan takes another photo album, analyzes its layout, light, content. Then he shows me diaries he says he found at flea markets, in the street, containing intimate writings of anonymous people. We try to decipher a few pages aloud. I recognize myself in this: it is a kind of spoken poetry, turning others’ written words into sound, moreover in dialogue. There is ingenuity here, saving these notebooks lost or thrown into nature… And Alan transforms them into traces of life, of emotions, of fears, of loves that have lost their owners. How could they have voluntarily gotten rid of their childhood memories…? To whom do these photo albums belong, where do they come from?
Political events and personal life
The contents of the boxes. I ask whether we can open the boxes to see what is inside. I discover two different meanings of storage. The first, for the category France, corresponds to that proposed by the media (monuments, events that occurred in France and are reported by The Times: images of Jacques Chirac’s election, his puppet made by Canal Plus, then an image of Mont Saint-Michel…). The second box contains Christmas postcards received from his father from Japan, cards with Mount Fuji. One classification seems linked to media events and the other to childhood memories, family events.
Fatigue
I continue attentively through a long unfolding of images contained in the second box and imagine the time required to cut out and store all these images in boxes. Something irredeemably vertiginous in this archival work suddenly presents itself to my mind. I ask whether he is not tired by all this. I gradually discover the quantity of documents cut by hand, stored, and I am suddenly seized by anxiety. What for? What is the deep reason for the obsession we are dealing with in Alan’s case? Alan recounts his fatigue in the film Wide Awake. Everything apparently is part of the creative process, even the process of fatigue linked to classification, work, family, to… I realize that my feeling of vertigo has something to do with the infinite character of the cross-references between one practice and another, constantly enriching each other.
Wide Awake (Floundering Awake)
One sleepless night, I watch the film Alan has just sent me. Wide Awake: hours spent in the company of the image of Alan, tired, obsessed and obsessing (his wife, his mother, his child, his psychoanalyst, his students). Watching it, I myself am tired. The birth of his son is not unrelated to his state, I tell myself, but we gradually discover that insomnia has been present in his life for much longer. Other possible explanations: a brain illness? (Alan has brain scans). Mental? (Alan sees a psychoanalyst). No, nothing, nothing medical is found. Family past? (Alan talks with his mother, speaks to her about his childhood, couple disputes). Not convincing enough. His mother, sister, and wife gathered together tell him to stop his film…
I thought again of James’s theory of emotions. A permanent state of stress and anxiety, when the awareness of having to make a film about this very state only increases it. Slump in your chair and think about your misery. Cry and you will see tears flow to your eyes like waterfalls. You can be certain to feel the most miserable in the world. What is this human process, contrary to common sense, of wanting to put oneself voluntarily, consciously, into such negative states? And why do all the inverse theories—telling oneself in a loop, for example: I am fine, I am happy, I am falling asleep—not act in a manner as coherent as negative thoughts?
Preserving family documents
My discovery of the collections continues. I discover, opposite the desk, two other storage units: the first related to Alan’s films (articles, files, footage…), and the other containing the classification of events related to his family: photos, letters, an infinite number of checks issued by his grandparents, carefully stored in a large box. What I take to be a madness of classification, of preservation, would in some way be hereditary, would not come from Alan himself. Stacks of The Times, in very large quantities, are piled on the floor awaiting cutting and classification into boxes…
“They were used for installations,” Alan tells me.
It is time to leave, to let Alan return to his work of classification. As I leave, I ask him once more about the content of frames with stamps displayed on the wall of the “living room” space. He tells me they are stamps from postcards he received from his grandfather when he was little. The grandfather then lived in foreign, exotic, distant countries: Japan, Egypt… Alexandria. The stamps are traces of travels, received cards, signs of adventures. They invite me to dream. At the same time, they signify an absent grandfather. In one of the films, we see Alan questioning his father about his ancestors, Jews who came from Poland. And his father replies that he did not know his grandfather, that the photograph Alan shows him of his grandfather means nothing to him. The father says: my father could be any other Polish Jew, his face is so typical.
Can one say that Alan thus learns, through his father’s reaction, to relativize his obsession? To put distance into it? Why, after all, should this photograph have so much importance for him if it has none for his father? The father has a lovely way of making fun of Alan’s “complicated” problems and “dissolving” them.
“Remember how to forget,” the message addressed by Alan’s poet cousin, Edwin Honig, suffering from Alzheimer’s disease. Cubist time, non-linear. I wonder what it would mean for time to be cubist? Memory and language. Poetry, lived events that pass into oblivion. Alzheimer’s disease plunging a scholar and poet, a specialist of Walt Whitman, the translator of Fernando Pessoa, Federico García Lorca…, Edwin Honig—filmed by Alan—into the forgetting of his own life. “Remember how to forget” is a tribute and a lesson to be learned. Alan follows, camera in hand for five years, the progression of this disease, the loss of memory in his cousin, the “model” creative man of his adolescence who initiated him into art. Art as a solution to traumatic events, to passing life, art therapy. What does it mean to lose one’s memory? How does film allow one to document this painful fact? No longer recognizing one’s loved ones, oneself in a photograph, for example.
“Who are you?” his cousin asks him.
In the very last phase of his illness, the cousin no longer articulates structured, comprehensible words; he only produces noises, whistlings, something like a bird’s cry, between one word and another—what remains of it. He looks at trees. Leaves. Nature is of much greater interest to him than social conventions. The change of seasons, the colors and shapes of leaves. Can one say that when we lose memory, we thus rediscover the faculties of primary perception? That which we live in the present and which binds us to the natural world? This is what, still in a conscious state, the cousin seems to want to tell Alan. What matters is not remembering, but learning to forget. The only thing worth memorizing would be remembering how to forget. But the body takes care of it in our place, one might say. Would the loss of memory be a solution for living “despite everything,” or for living fully in the present, by rediscovering the lost capacity to fuse one’s body with nature, with the entire universe, to rediscover the perception of the living? As I watched the film, I thought that the memory disorders of his cousin run counter to what Alan does, counter to my own collection of images, to what seems important to him to document, preserve, memorize with his camera. I wondered: does his fatigued state not remind him of the futility of all this? He reads me a poem in memory of his cousin.
Nb. My thanks to Alan Berliner for his welcome and for rereading this text.
Alan Berliner’s website:
Acknowledgements: My sincere thanks to Alan Berliner for his hospitality and for reviewing this text.
Link to the theoretical text (coming soon): The Archive as Gesture: Memory, Technique, and Subjectivity in Process
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En français:
L’essai qui suit vise à attirer l’attention sur une pratique singulière d’archivage d’objets hétérogènes au cœur de pratiques artistiques, envisagée non pas seulement comme une opération de conservation ou de patrimonialisation d’objets ou d’œuvres stabilisés, mais comme une expérience processuelle : un dispositif en cours de constitution, matière évolutive et constitutive du processus de création artistique, corrélative à la formation du sujet et à une forme de vie. Un tel dispositif est capable d’accueillir et d’organiser des objets et artefacts – professionnels et personnels, publics et intimes – tout en interrogeant les choix de structuration, de catégorisation et de hiérarchisation que leur collecte engage.
Il s’agira plus particulièrement d’analyser les effets produits par une classification orientée vers des événements, des rencontres, des fragments d’expériences vécues ou des souvenirs, et vers les processus mêmes de la création – qu’il s’agisse d’écriture, de réalisation ou de montage filmique –, saisis dans leur dynamique d’accomplissement. Ce déplacement invite à concevoir l’archive comme un processus relationnel et évolutif, où la logique des expériences vécues prime sur celle des entités closes. Il permet également de penser la classification des données collectées comme intrinsèquement mouvante.
La réflexion portera ainsi sur des archives personnelles pensées à un niveau de granularité intime, mais également sur un parcours biographique élargi, à partir duquel seront réexaminées certaines thèses majeures de l’histoire de la technique.
LA MEMOIRE INTIME DES ARCHIVES : LA VISITE DU STUDIO D’ALAN BERLINER
18 OCTOBRE 2013. New York. Mon expérience de l’enfant enchanté découvrant d’étranges collections d’art continue. Je viens de rencontrer Alan Berliner dans son studio à Downtown Manhattan. Cinéaste, artiste, enseignant à la New School For Social Research, Alan peut aussi être qualifié d’écrivain, de collectionneur et d’archiviste d’images et des médias, de filmeur de l’intime, du documentariste-essayiste, de mari, de père de famille, de fils de…, de cousin d’un poète…. Les sujets de prédilection de ses films sont donc sa famille, lui-même, les événements d’histoire, les sons du monde, les journaux intimes… Parmi ses films: Wide Awake (2006), The Sweetest Sound (2001), Nobody’s Business (1996), Intimate Stranger (1991), The Family Album (1986) et le tout dernier First Cousin Once Removed (2013).
J’ai envoyé un mail à Alan qui revenait de Russie, en me présentant comme sociologue travaillant sur un projet de films d’art. Rendez-vous dans son loft situé dans le quartier nord de Tribecca. Peu de cafés dans le coin, surtout d’immenses hangars en brique rouge. Un quartier industriel plus que résidentiel. Je filme son loft, il me raconte son obsession d’archiviste d’images, des médias et des informations recueillies dans le journal Times. Il m’est paru rapidement évident qu’Alan avait un mode bien particulier de classifier les événements du monde.
Le loft d’Alan : j’avais l’impression d’entrer dans une bibliothèque d’archives en réduction, à la fois le résultat et le procès de catégorisation et, à travers les différentes sortes de médias, une tentative de résoudre une énigme, de comprendre les hommes, sa famille, et à travers la vie ces individus particuliers de les connecter aux événements historiques de différents pays, leurs événements politiques et culturels. Les resituer dans un contexte historique et politique plus large. Je découvrais qu’Alan avait un regard socio-analytique très informé, qui influait sur la classification de ses documents et de son analyse des médias. En cherchant à comprendre son rôle dans les événements surgissant dans le monde, que ceux-ci soient de l’ordre d’événements socio-politiques (guerre), de l’histoire familiale (celle de son grand-père et de son père – Intimate Stranger), d’évènements littéraires, poétiques, comme l’illustre le film sur son cousin atteint d’Alzheimer, le poète et le traducteur Edwin Honig. Alan l’a filmé pendant cinq années, jusqu’à sa mort. Le film en procès très touchant par ce témoignage de la perte progressive de mémoire. Une autre série de films personnels : Insomnia et Wide Awake. Alan vient d’avoir un fils, l’évènement qui correspond à ses difficultés de s’endormir. Il se filme en train de rechercher les différents moyens pour pallier cette difficulté,… Se filmer dans cet état là, n’est-ce pas une solution bien paradoxale ?
Très poétique l’idée de films sur les journaux intimes abandonnés des adolescents qu’Alan trouvait dans la rue, dans des brocantes, comme les albums de photos de famille. Sa propre vie, ses obsessions, les obsessions des membres de sa famille, ses impuissances…. Films témoignages. Des autofictions. Films thérapies. Des documents des faits poétiques infra-ordinaires constituant la vie humaine.
Je lui pose la question comment il fait le lien entre ses archives, ses œuvres, ses films et ses installations. Quelles sont ses techniques, puisqu’à l’évidence, il procède de manière très méthodique.
Il me fait la démonstration du fonctionnement de ses audio-files. Je vois une sorte de boîte à tiroirs gris étiquetés et qui produisent des fragments de son, de poésies, voix de la radio, mélodies lors de l’ouverture. Une boîte à musique ! Un enchantement, car le meuble métallique gris à tiroirs ressemble davantage à une caisse de rangement de dossiers administratifs (d’apparence austère et qui laisse deviner un contenu ennuyeux), or ici, surprise, l’ouverture des tiroirs produit des sons, des mélodies, et autant de tiroirs, autant de sons différents. La boîte me fait penser davantage à un jouet pour enfants « grand format » qu’à un meuble de rangement. Alan a dû ouvrir ces boîtes maintes fois, il a l’air pourtant très amusé de l’effet que leur ouverture successive produit sur moi. Cette première démonstration se clôt par l’ouverture d’un tout dernier tiroir. « It’s real life » dit-il. La voix humaine de la radio annonce « I’m helping people like you » et on entend la musique de radio Manhattan. Cette annonce me met dans l’état de plus grand amusement. Coïncidence ou jeu, me voilà dès la rentrée mise dans le rôle d’un visiteur à la recherche de quelque chose, d’une aide. Voyons voir en quoi va-t-il pouvoir m’aider.
Nous rentrons dans le grand espace du loft. J’avance à l’intérieur de la pièce et je découvre les murs remplis d’autres boîtes de rangement. Je les avais déjà vues sur son site internet, mais je ne réalisais pas l’ampleur de cet espace, ni le grand nombre de boîtes qui s’y trouvent. Les boîtes groupées par couleurs différentes, étiquetées par ordre alphabétique. Quel est le sens de tout cela ?
Avant de pénétrer dans l’espace du bureau délimité par ces rangements, je remarque un autre meuble dont la hauteur se rapproche de celui qui se trouve à l’entrée, lui aussi avec des tiroirs étiquetés. Je me demande ce qui va sortir des tiroirs une fois ceux-ci ouverts, quel genre de son bizarre s’en échappera-t-il ? Mais Alan me prévient : « Ce n’est pas ce dont ça a l’air ». En effet, tout le contraire du meuble précédent, une fois ouverte, la boîte contient réellement ce qu’annonce son étiquette. Alan annonce « bells », ouvre le tiroir, le secoue et on y trouve des objets métalliques faisant du bruit sous l’effet de la secousse. Il annonce « alphabet » et on retrouve des lettres d’alphabet découpées en bois, il dit « cutting » et on voit les ciseaux et autres ustensiles de découpage, collage : … « Ah voilà. Des outils de montage, c’est comme ça que tu fais les films ! ». Je me moque de lui. Il approuve.
A droite, un autre meuble avec des tiroirs, il contient des chants d’oiseaux. Alan en ouvre plusieurs à la suite, les laissant un moment coexister ensemble. On se croirait à la campagne. Au moment où se fait entendre le caquètement des canards, je remonte la caméra vers le visage d’Alan, très amusé, et l’oriente vers le mien, tout aussi content. Je demande si les boîtes peuvent enregistrer les sons, je commence à l’évidence à leur attribuer un caractère magique…
– Les boîtes contiennent des fichiers sonores, dit Alan. Elles fonctionnent « à la manière d’un réfrigérateur ». Exactement de la même manière que la lumière qui s’allume lorsqu’on l’ouvre.
Le sens cinématographique se dégage de ces installations. On peut lire sur le site d’Alan:
« By juxtaposing and counterpointing a wide range of intimate sounds – including found and donated recordings of oral histories, birthday parties, weddings, funerals, anniversaries, holiday gatherings, music lessons, audio letters, and just plain old fly-on-the-wall arguments in the kitchen – with hundreds of different home movie images, The Family Album gives the myriad nameless faces in the film new but provisional identities. And a strange kind of (cinematic) immortality. »
Nous contournons un grand dictionnaire entrouvert sur la page « Qu’est-ce que mange un lion » posé sur un socle qui annonce, comme dans les monastères du Moyen âge, que l’on rentre désormais dans l’espace consacré à l’étude. Cette séparation permet-elle de délimiter l’espace de jeu de l’espace de « travail » ? Un bureau se situe au centre de cet espace, deux écrans d’ordinateurs, un écran de télévision étiqueté « expanded cinema », des livres… En face, le mur avec des boîtes étiquetées, non plus métalliques, mais en carton, de taille plus grande que les premières.
« It’s a kind of archives », me dit-il. L’organisation et le stockage des documents, des informations. Des traces. Il s’agit bien de sauvegarder la mémoire. Mais de quelle sorte de mémoire s’agit-il et pour faire quoi ? Je réfléchis à voix haute sur la différence entre les archives multimédia que je vois ici et d’autres types d’archives, les archives institutionnelles par exemple, une bibliothèque publique. J’examine quelques noms d’étiquettes. Je suis attirée par la rangée « P » : Planet, Poland, Police Arresting…… Ce sont des photographies, dit Alan, des journaux. Il précise la signification des couleurs : le noir pour les photos des journaux, le gris ce sont des slides, les transparents, le bleu ce sont des films de famille (home movies), le vert pour des cinéastes américains anonymes, le jaune se sont des fonds footage de 16 millimètres en couleur, orange ce sont les sons, les effets sonores ou morceaux de musique, le rouge ce sont des films noir et blanc de 16 millimètres. Nous passons en revue des classeurs contenant des articles, puis le haut des étagères, la collection des médias. Cet archivage est en mouvement continu, le procès et le résultat d’un réarrangement, depuis plus de 35 ans.
Ce qui m’apparaît comme particulièrement intéressant en lien avec les travaux énumérés précédemment, c’est la façon dont cette classification, à première vue très personnelle, a quelque chose de très générique. Non seulement Alan s’en sert pour ses films, ses créations d’art, ses cours, ses réflexions sur la politique, mais le monde même apparaît comme étroitement lié à la catégorisation des événements rapportés ou instanciés par les médias. Ce sont ces événements déjà qualifiés par les médias qu’Alan analyse et re-catégorise par son travail de classement, en proposant ainsi, tel un analyste de l’actualité, sa propre version. Il n’en retient que ce qui alimente ou modifie sa logique et reconfigure sans cesse ces catégories entre elles. Je pose la question s’il existe des liens entre les catégories, un article, par exemple qu’il a découpé dans la presse et les photos qui pourraient rentrer dans plusieurs boîtes à la fois. Il me répond que oui, il pourrait en faire des copies et les mettre ainsi dans deux boîtes différentes. Mais il ne le fait pas. Il a la mémoire des contenus des boîtes et en fait un usage particulier. Je remarque que des liens qu’il a établis ne peuvent probablement pas être restitués sans lui. Si quelqu’un devait reprendre ses archives, voudrait par exemple les automatiser, alors quelque chose manquerait dans la compréhension des règles selon lesquelles cet ensemble se tient, car il ressemble à un réseau de faits médiatiques organisé et centralisé autour de sa personne.
Alan me demande, à son tour, qu’est-ce que je suis venue chercher chez les cinéastes expérimentaux ? Suis-je davantage sociologue ou cinéaste ? C’est quelque chose entre les deux, je réponds. Je crée quelque chose par l’intermédiaire de ça, je pointe mon appareil photo… I feel good… Entre les deux, trois. J’écris aussi. Je cherche, je cherche quelque chose. Je suis insatisfaite 1° de la vie que je mène 2° de l’art institutionnel qui m’entoure, 3° de la manière dont j’écris. Je me rends compte en le disant que tout ceci est problématique, que le terme « vie » et « art institutionnel » sont flous, vagues, insuffisants. De quoi concrètement je suis insatisfaite ? Mais Alan a l’air de comprendre ce que je veux dire.
Il me demande de lui poser une question qui m’importe vraiment. Je n’ai pas de questions. Je ressens quelque chose de très familier dans son atelier et en même temps de très éloigné de ma manière de créer. Etonnant, incroyable même, et je sens que ce genre de pratique d’archivage m’échappe, que je ne pourrais, ne voudrais pas faire, vivre ça. Je compare son espace avec la forme d’un laboratoire. Je dis : c’est probablement un espace intermédiaire, un espace de « traduction ». C’est, je pense en le disant, quelque chose qui manque dans ma propre pratique, quelque chose qui constituerait le matériel et le cadre visiblement organisé de la continuité de mon expérience vécue, filmée, et l’archivage de l’ensemble de vidéos et de textes, prenant petit à petit place dans la réalisation filmique. Un espace de stockage, d’archivage, un lien. Rendre mes archives visibles m’aiderait, pensais-je, à rendre le procès du travail partageable. En l’état, il reste invisible, et quelquefois les documents se « perdent ». Alan me répond qu’il existe tout un tas de laboratoires, il y en a qui créent dans des taxis, bus, d’autres chez eux, d’autres encore… Oui, c’est vrai. Mais comment éviter le risque de tourner en rond, de se répéter, de rester à l’état de continuelle élaboration, celle qui ne prend jamais forme ?
Je demande comment fait-il pour finir un film ? Comment fait-il pour réaliser ce passage entre sa vie et son art ? Il décrit son travail sous forme d’un processus accumulatif, trente ans de pratique, précise-t-il, de collection et d’organisation de documents. Je me pose à nouveau la question, ne perd-on pas son temps à archiver autant de documents, plutôt qu’à créer directement ? Mais peut être bien la matière aussi vivante que les films personnels et l’actualité sociale, politique, doit être reposée, perdre la vivacité des émotions et des compulsions qui ont quelquefois régi la prise de vue, la lecture… Les évènements enregistrés nécessitent probablement une structure, une orientation, et donc du temps nécessaire à leur digestion.
Classer
J’interroge la classification que réalise Alan et le manque de liens entre les catégories des événements stockés. Les boîtes sont rangées par ordre alphabétique. Je demande si elles ont par ailleurs des liens thématiques entre elles. Alan répond qu’il pourrait mettre la même image d’évènement dans plusieurs boîtes, mais il ne le fait pas. C’est lui à un moment donné qui crée le lien entre elles. Il en ressort une pour les fins pratiques de la réalisation d’un film ou en vue d’une installation. Voilà, me dis-je, une raison qui fait la singularité de l’usage et du sens de cette classification qui se rapporte à une personne particulière, à sa manière d’employer des matériaux, le résultat d’un procès de vie, de création, de préoccupations personnelles, même si les étiquettes se fondent sur des catégories relatives aux différents médias (tel la presse) et à la manière dont ceux-ci découpent les événements du monde et les constituent en faits. Un logicien dirait ce sont des « universaux », les noms des lieux géographiques, des pays, des catastrophes naturelles, des guerres, des mouvements sociaux…
Je me demande comment ces catégories sont-elles employées dans ses films-essais à la première personne, quel lien peut-on trouver entre l’information livrée par les médias et celle trouvée dans un album de famille, des histoires de vie personnelles. J’ai en face de moi quelqu’un d’extrêmement logique, il doit y avoir donc un lien entre tout cela. Alan me dit qu’il croit en la force de l’environnement.
Je reviens sur la différence entre ce genre de classement personnalisé et celui que l’on retrouve dans des bibliothèques et autres lieux institutionnels. Qu’est ce qui les distingue ? Je questionne la différence entre les photos de journaux rassemblées dans des boîtes et le rangement des livres dans une bibliothèque, par exemple. Certes dis-je, dans une bibliothèque les choses sont elles aussi organisées en catégories, rangées selon l’ordre alphabétique, mais ces classifications sont institutionnalisées, c’est-à-dire standardisées selon les codes collectifs relatifs à la profession, ceux qui se sont stabilisés dans le temps. Alan aborde cette problématique de la classification selon une toute autre logique – ce sont les documents du monde catégorisés dans le temps long et au fur et à mesure de leur apparition dans des médias. Ce que nous prenons pour mémoire collective est relatif aux événements décrits, illustrés, catégorisés dans différents médias. Et dans son cas précis, ils sont relatifs à sa pratique de lecture, de fabrication de films, des événements de sa vie. Alan se présente pour ainsi dire comme un chroniqueur constant, l’analyste de cette catégorisation médiatique, attentif à l’apparition de nouvelles catégories, en lien avec les événements dans le monde rapportés par le journal (Le Times en particulier). Il parle de nouvelles catégories qu’il faudrait construire : Syrie, Fukushima, …
Les albums photos et les journaux intimes
Je m’approche des étagères et j’y découvre une étagère avec des albums de photos. Nous déroulons les pages vides de cet album, puis, une surprise, nous trouvons à l’intérieur une photo : un garçon pris en photo avec son lapin. Quel hasard, une seule photo dans tout l’album… Le garçon ayant l’air d’un petit prince en attente de sa princesse.
Alan prend un autre album de photos, il en analyse la disposition, la lumière, le contenu. Puis me montre des journaux intimes trouvés, me dit-il, dans des brocantes, dans la rue, contenant des écrits intimes des anonymes. On tente de déchiffrer quelques pages à voix haute. Je m’y retrouve, c’est une sorte de poésie à voix haute, mettre les mots écrits des autres en sons, de plus dans un dialogue. Une ingéniosité est là, sauver ainsi ces cahiers perdus ou jetés dans la nature… Et Alan les transforme en traces de vie, d’émotions, de craintes, des amours ayant perdu leurs propriétaires. Comment ont-ils pu se débarrasser volontairement de leurs souvenirs d’enfance… ? A qui appartiennent les albums de photos, d’où viennent-ils ?
Evénements politiques et vie personnelle
Le contenu des boîtes. Je demande si on peut ouvrir les boîtes pour voir leur contenu. Je découvre deux sens différents de rangement. Le premier pour la catégorie France, est de l’ordre de celui proposé par les médias (les monuments, les événements qui se sont produits en France et sont rapportés par le journal Times : On y découvre les images de l’élection de Jacques Chirac, sa marionnette faite par Canal Plus, puis l’image du Mont Saint Michel,…). La seconde boîte contient les cartes postales reçues pour Noël de son père depuis le Japon, les cartes avec le mont Fuji. L’un des classements semble être lié à des événements médiatiques et l’autre à des souvenirs d’enfance, des évènements familiaux.
La fatigue
Je poursuis avec attention un long déploiement des images contenues dans la seconde boîte et j’imagine le temps nécessaire pour découper, ranger toutes ces images dans les boîtes. Quelque chose d’irrémédiablement vertigineux dans ce travail d’archivage se présente d’un coup à mon esprit. Je demande s’il n’est pas fatigué par tout ça. Je découvre progressivement la quantité des documents découpés à la main, stockés et je suis soudainement prise d’angoisse. A quoi bon ? Quelle est la raison profonde de l’obsession à laquelle on a affaire dans le cas d’Alan ? Alan raconte sa fatigue dans le film Wide Awake. Tout apparemment fait donc partie du procès de création, même le procès de fatigue lié à la classification, au travail, à la famille, au…. Je réalise que mon sentiment de vertige a ainsi quelque chose à voir avec le caractère infini des renvois entre une pratique et une autre, s’enrichissant mutuellement sans cesse.
Wide Awake (Patauger éveillé)
Une nuit sans sommeil, je regarde le film qu’Alan vient de me faire parvenir. Wide Awake : des heures passées en compagnie avec l’image d’Alan fatigué, obsédé et obsédant (sa femme, sa mère, son enfant, son psychanalyste, ses étudiants). En le regardant je suis moi-même fatiguée. La naissance de son fils n’est pas pour rien pour qu’il se mette dans cet état, me dis-je, mais on découvre progressivement que l’insomnie est installée dans sa vie depuis plus longtemps. D’autre pistes pour l’expliquer : une maladie du cerveau ? (Alan va faire des radios de son cerveau), mentale ? (Alan va voir un psychanalyste). Non, rien, on ne trouve rien de médical là-dedans. Le passé familial ? (Alan s’entretient avec sa mère, lui parle de son enfance, des disputes de couple). Pas assez convaincant. Sa mère, sa sœur, sa femme réunies lui disent d’arrêter son film…
Je pensais de nouveau à la théorie des émotions de James. Un état de stress, d’angoisse permanent lorsque la conscience de devoir réaliser un film sur cet état même ne fait que l’augmenter. Reste avachie sur ta chaise et pense à ton malheur. Pleure et tu verras que des larmes afflueront à tes yeux comme des chutes d’eau. Tu peux être certaine de te sentir la plus malheureuse du monde. Qu’est-ce que c’est donc ce procès humain contraire au bon sens de vouloir se mettre, volontairement, consciemment, dans des états négatifs pareils ? Et pourquoi toutes les théories inverses, se dire par exemple en boucle : je suis bien, je suis heureux, je m’endors, n’agissent pas du tout de la manière aussi cohérente que des pensées négatives ?
Sauvegarder les documents de famille
Ma découverte des collections se poursuit. Je découvre, à l’opposé du bureau, deux autres meubles de rangement, le premier relatif aux films d’Alan (articles, dossiers, fonds footages…) et l’autre contenant la classification des événements relatifs à sa famille : des photos, lettres, les chèques d’un nombre infini émis par ses grands-parents, rangés précieusement dans une grande boîte. Ce que je prends pour la folie de classement, de sauvegarde, serait en quelque sorte héréditaire, ne viendrait pas d’Alan lui-même. Des empilements d’exemplaires du Times, en très grande quantité, sont entassés parterre en attente de découpage et de classement dans des boîtes…
– Ils ont servi à des installations, me dit Alan.
Il est temps de partir, de laisser Alan à son travail de classement. En sortant, je l’interroge encore sur le contenu de tableaux avec des timbres affichés sur le mur de l’espace « salon ». Il me dit que ce sont les timbres des cartes postales qu’il recevait de son grand-père lorsqu’il était petit. Le grand-père résidant alors dans des pays étrangers, exotiques, lointains : le Japon, l’Egypte… Alexandrie. Les timbres sont des traces des voyages, des cartes reçues, des signes d’aventures. Ils m’invitent à rêver. En même temps elles signifient un grand-père absent. Dans un des films, on voit Alan interroger son père sur ses ancêtres, des Juifs venus de Pologne. Et son père lui répond qu’il ne connaissait pas son grand-père, que la photographie qu’Alan lui montre de son grand-père ne veut rien dire pour lui. Le père dit, mon père pourrait être n’importe quel autre juif polonais, tellement son visage est typique.
Peut-on dire qu’Alan apprend ainsi par l’intermédiaire de la réaction de son père, à relativiser son obsession ? A y mettre de la distance ? Pourquoi après tout, cette photographie devrait avoir tant d’importance pour lui, si elle n’en a pas pour son père ? Le père a une jolie façon de tourner en dérision des problèmes « compliqués » d’Alan et de les « dissoudre ».
« Remember how to forget », le message adressé par le cousin poète d’Alan, Edwin Honig, atteint d’Alzheimer. Le temps cubiste, non linéaire. Je me demande qu’est-ce que ça voudrait dire que le temps soit cubiste ? Mémoire et langage. La poésie, les événements vécus qui passent dans l’oubli. La maladie d’Alzheimer qui plonge un érudit et poète, spécialiste de Walt Whitman, le traducteur de Fernando Pessoa, de Federico García Lorca, …, Edwin Honig, filmé par Alan, dans l’oubli de sa propre vie. « Remember how to forget » est un hommage et une leçon à apprendre. Alan suit, caméra à la main pendant cinq ans, la progression de cette maladie, la perte de la mémoire chez son cousin, l’homme « modèle » créatif de son adolescence qui l’initie à l’art. L’art comme solution aux événements traumatiques, à la vie qui passe, l’art thérapie. Que veut dire perdre la mémoire ? Comment le film permet-il de documenter ce fait douloureux ? Ne plus reconnaître ses proches, lui-même sur une photographie, par exemple.
– Qui es-tu ? lui demande son cousin
Dans la toute dernière phase de sa maladie, le cousin n’articule plus de mots structurés, compréhensibles, il ne reproduit que des bruits, des sifflements, il produit comme une sorte de cri d’oiseau, entre un mot et un autre, ce qu’il en reste. Il regarde les arbres. Les feuilles. La nature a pour lui beaucoup plus d’intérêt que les mondanités. Le changement des saisons, les couleurs et la forme des feuilles. Peut-on dire que lorsque nous perdons la mémoire, nous retrouvons ainsi nos facultés de cette perception primaire ? Celle que nous vivons au présent et qui nous lie au monde de la nature ? C’est ce que, dans un état encore conscient, le cousin semble vouloir dire à Alan. Ce qui importe ce n’est pas de se souvenir, mais d’apprendre à oublier. La seule chose mémorisable serait de se rappeler comment oublier. Mais le corps s’en charge à notre place, pourrait-on dire. La perte de la mémoire serait-elle une solution pour vivre « malgré tout » ou vivre pleinement dans le présent, en retrouvant la capacité perdue de faire fusionner son corps avec la nature, avec l’univers tout entier, de retrouver la perception du vivant… ? Je me disais ainsi en regardant le film, les troubles de mémoire de son cousin vont à l’encontre de ce que fait Alan, à l’encontre de ma propre collection d’images, de ce qui lui paraît important de documenter, de sauvegarder, de mémoriser avec sa caméra. Je me demandais, son état fatigué ne lui rappelle-t-il pas la futilité de tout ça ? Il me lit un poème à la mémoire de son cousin.
Nb. Mes remerciements à Alan Berliner pour son accueil et la relecture de ce texte.
La rencontre avec Pip Chodorov dont la petite boutique Re : Voir et la galerie d’art parisienne faisant une promotion discrète, mais d’ores et déjà reconnue, de quelques cinéastes et artistes d’avant-garde, a constitué le terrain fertile de mon expérimentation auprès des cinéastes et artistes expérimentaux et avant tout un bel prétexte de voyage. Voir le monde de l’art autrement. Apprendre. L’enseigner aux autres. Mon enquête sur Maya Deren m’a amenée à New York, dans le lieu mythique d’Anthologie Film Archives, là, où la création d’une forme de cinéma inouïe, a eu lieu. Depuis, mon aventure et mes rencontres se sont étendues comme des champignons de l’art et se sont incrustés dans ma vie. De Pip vers le visionnement des films de Jeffrey Perkins, les expérimentations sonores de Phill Niblock, le monde archivé d’Alan Berliner, puis au monde post-dada de Robert Attanasio, les machines bruitistes de Lary 7 etc. Tout une série d’avant-post avangardistes.
Je pars. New York ! Impressionnante par l’ampleur de la vie artistique. Tous les jours il y a une quantité d’événements, d’expositions, de festivals, de projections. L’art commercial, l’art contemporain. On est littéralement « noyé » dans l’art. Envahis par l’art dans des musées, dans des galeries, dans des salles de concerts, des lieux à art, l’art dans la rue. Ici, l’art est un véritable business, un véritable métier. Acheter. Vendre. Se vendre. Pros de la technique, des effets spéciaux, du graphisme, de l’emballage, pro de tout. Comment s’y retrouver ? 1° Le hasard 2° Quelques conseils des uns et des autres pour aller voir ceci, cela. Les expositions dans des galeries que j’ai aimées ? Rien à vrai dire, mais tout de même quelques aperçus.
« Rented Island » au Whitney Museum. Une exposition sur des performances dans des lofts new yorkés des années 70. C’est bien, car comment en effet rendre compte de ces pratiques aujourd’hui disparues, de ce contexte bien particulier de la vie de bohème new yorkaise ? Et là on s’y croirait presque.
Robert m’envoie voir Raymond Pettibon à la galerie Zimmer, Kazué voir l’exposition de Noriko Ambe à la galerie de Barbara Castelli où le « boxing painter » Ushio Shinohara et sa femme Noriko Shinohara m’ont résumé leur vie et raconté le film qui vient de leur être consacré. Une rencontre avec l’artiste Kunie Subira lors de son exposition de photos et une discussion à propos de Georges Markopoulos dont elle suivait les cours et qui, me disait-elle, leur lisait Proust en français pendant ! Sophie Calle chez Paula Cooper, l’exposition « La mère ». Aldo Tambellini à la galerie James Cohan en compagnie de Robert Attanasio qui y préparait l’accrochage. Kazue Taguci et ses projections lumineuses, bien.
Mais au bout du deuxième mois de cette exploration effrénée de l’art institutionnalisé, galerisé, je suis fatiguée, noyée par, je n’arrive plus à distinguer les uns des autres, je ne me rappelle plus de rien. Too much. Quel genre de pensée, d’émotion se trouve dans cette manière d’être confrontée à l’art ? En quoi ce que je vois est-il réellement créatif ? Qu’est-ce que j’ai appris ? Quel effet ça a sur moi ? Qu’est-ce que je vais retenir de toute cette masse de visites, d’expositions, de lectures rapides et lacunaires en-dessous, à côté, des œuvres-gadgets, à travers tous ces papiers explicatifs ? C’est là que je suis déçue. J’ai comme un sentiment de consommer du vide. Une apathie m’envahit et au bout d’un mois je n’ai plus envie d’entrer dans une galerie, d’aller à un vernissage, les objets d’art me sortent par les oreillers. J’en ai assez. Il me faut du temps pour digérer. Une impulsion, une envie plus personnelle pour m’y aventurer à nouveau. Je finis par éprouver un sentiment de rejet des expositions, le rejet des salles de cinéma, le rejet des festivals et des vernissages. Alors je marche, je découvre la ville, j’ethnographie les familles, les passants, les couples, les chats et les chiens…
C’est probablement en comparaison avec cette masse, de gens, d’art et d’architecture dont je n’arrive plus rien à distinguer, que les artistes et les cinéastes que j’ai pu rencontrer personnellement m’apparaissent comme différents. Peut-être bien parce qu’ils m’ont invitée chez eux, qu’ils m’ont offert à boire et à manger, parce qu’ils se sont promenés avec moi, m’ont introduite de manière amusante à leur manière de vivre et de créer. Peut-être que tous les autres « exposés » le sont également. Mais comment le savoir ? Il ne reste que les œuvres accrochées aux murs, épinglées, posées par-ci par-là, décontextualisées de leurs fonctions, des efforts qu’un artiste y a déposé. Ok, il y a quelques œuvres subversivement invisibles, des trous dans des murs à la Tudor, des peintures raturées, des sonorités intéressantes … Mais je me sens comme enfermée. Je ne capte rien dans ces galeries au sujet de la manière dont les œuvres ont été conçues, ni de la personne qui les a engendrées. Pire, je n’arrive pas à les apprécier à la manière, par exemple, des peintures de la Renaissance, comme lorsque je me promène de Palais en Palais en Italie où certains tableaux/sculptures attirent mon regard, provoquent des émotions, parfois même des larmes, comme la sculpture Daphné et Apollon de Bernini… Et je ne parle même pas de l’art ancien que je découvre dans des temples hindous, bouddhistes, des atmosphères et vibrations mystico-spirituelles qui s’en dégagent.
Alors je continue à apprendre l’art à ma manière : rencontrer les artistes, voir avec mon appareil, même furtivement, qui est la personne qui a produit tout cela ou mieux encore, découvrir la personne avant de découvrir ses œuvres.
Mon séjour à New York : tout un roman.
Ma « série » new-yorkaise des personnalités atypiques est sans doute l’une des plus cohérentes, tant en ce qui concerne les lieux, que les artistes qui les incarnent. Je me décide enfin à aller voir Anthology Film Archives, voir les archives de Maya Deren, voir les films expérimentaux, m’éduquer, visiter New York. J’apprends par Pip que le critique de cinéma et le programmateur des films à l’Anthology Film Archives, Jed Rapfoegel, cherche un colocataire pour quelques mois. New York, New York…. L’air de la chanson du film de Scorsese interprété par Liza Minelli, puis Sinatra, mais à moi, c’est celle de Nico qui me vient à l’esprit, New York !. Squat théâtre. Le timbre particulier de la voix de Nico, sa manière d’interpréter sans façon ce « hit » en lui redonnant je ne sais quel charme nostalgique. Le visage rieur-pleurant, ses yeux…comment dire… défoncés ?
Mon voyage à New York, le résultat des rencontres filmées, réalisées auprès des cinéastes proches ou apparentés à l’Anthology. Des filmeurs, des projectionnistes, des critiques de cinéma, des musiciens expérimentaux aux multiples facettes, aux multiples talents et métiers. Les démarches artistiques hybrides, étendues, mêlant des médias variés : les sons, les photos, les textes, les collages, etc. Les films en 3D, avec les sons, silencieux, en poésie. Les inter-médias. Ce sont des cinéastes et artistes du champ identifié comme expérimental qui se sont le plus prêtés aux rencontres improvisées vidéographiées. Tous issus, ou en lien avec, des avant-gardes des années 60/70. Le cinéma féministe, le cinéma élargi, le cinéma expérimental ou expérientiel, le paracinéma, le cinéma « contrefaçon », décadré, étendu, sonore…. Les personnes croisées après les projections, rencontrées dans les cafés, dans des soirées privées, des rencontres qui ont véritablement enchanté mon voyage. Le fluxus undeground m’a enroulée en sa toile infinie.
Arrivée au sud de Brooklyn dans la maison en biais de Jed Rappfoegel, tombant un peu en ruine, le décor des années 50, comme ces fleurs desséchées posées près de la fenêtre. Deux gros chats et des colocataires artistes d’un genre particulier, vivant la nuit, Matt Wellings et Oscar Moronta (Pancho) s’y trouvent, avec moi. La nostalgie, la salle de bains, le lavabo ressemblant à celui de Maya Deren qui trône à l’entrée de la salle de cinéma à Anthology Film Archive. La musique de jazz, les disques de la collection de la musique folk recueillie par Harry Smith, les films, les livres sur le cinéma et les polars noirs. Le quartier mexicain et le quartier chinois du sud de Brooklyn, le caractère solaire de Jed, l’odeur et les poils des chats qu’il fallait nourrir, partout. L’état de la maison de Jed me fait penser au mien. Se noyer dans le travail et voir le moins possible cette maison qui se désagrège. Suis-je encore arrivée dans une maison d’un bonheur passé ? Je ne le saurai pas, car Jed n’est là qu’en passant, Anthology est sa véritable maison, sa vie. Il me montre ma petite chambre dans laquelle se trouve à peine un lit métallique déformé. Vitre cassée, recollée avec un scotch, je me demande comment vais-je pouvoir dormir là-dessus et surtout comment je vais pouvoir y travailler. Mais Jed affirme qu’il a programmé l’achat d’un matelas, d’un lit même ! Peu importe, me dis-je, je ne suis pas venue à New York pour rester à la maison, ça ira. Je recueille des cartons pour assouplir la structure métallique du lit qui me rentre littéralement dans le dos. C’est ainsi qu’a débuté mon séjour à New York, sorte de supplice.
Mais, Jed m’a informée dès l’arrivée qu’un concert-débat animé par lui va avoir lieu en présence de John Zorn, à l’occasion de ses 60 ans. Je suis ravie, je n’ai jamais entendu encore de concert de John Zorn « en vrai », je me réjouis d’avance de ce beau début.
Une série de rencontres ont suivi celle-ci, des rencontres plus ou moins continues, selon la disponibilité des personnes, selon les affinités. Les cinéastes et les artistes d’avant-garde, chacun représentant un monde de l’art très particulier. Des cinéastes, des artistes et souvent les deux à la fois, des compositeurs, des musiciens ou vidéastes, des photographes ou des plasticiens-performeurs. Des explorateurs, comme j’en appelle certains. Exerçant souvent plusieurs métiers en parallèle.
How can art become a space for shared inquiry into what is woven, perceived, experienced, and transformed between us? What happens when a camera, a device, or a filming gesture becomes the site where conversations, gestures, and gazes intertwine, allowing the experience of self to be discovered and constituted through that of the other? Can we speak of intersubjective art—not as a genre or movement, but as a field of experimentation where boundaries between creation, research, archival practices, and social interaction blur? These questions run throughout this work as a guiding thread: they invite us to think of art not merely as the production of objects or representations, but as a situated, relational experience lived in the first person.
The approach proposed lies at the intersection of complementary theoretical currents. It draws on the ethnomethodological tradition (Garfinkel 1967; Heritage 1984), which describes how actors make social order intelligible in their everyday practices. Inspired by pragmatist philosophy (Dewey 1934; 1938), it considers experience as a dynamic process linked to concrete situations. It also emphasizes the importance of technical devices in shaping experience (Mead, 1934; Dewey, 1922; Leroi-Gourhan, 1965; Simondon 1989; Stiegler 1994), highlighting the role of artifacts and socio-technical assemblages in the individuation of the subject and the configuration of collectives.
At the same time, the perspective adopted, following the guiding thread of the narratives gathered in this book, relies on first-person experience, seeking to convey the aesthetic dimension of experience, where the sensory, perceptual, relational, and ethical intertwine, and where the discovery of places, geographies, and encounters is constructed and shared through technical mediations.
By contrast, the experience of movement—traveling, crossing places, exposing oneself to heterogeneous environments—acts as a device for reactivating the elementary forms of relation. It revisits the modalities of human face-to-face encounters and, for subjects immersed in metropolitan environments, reopens access to proximity with the living and the tangible textures of nature. Leaving the “medially” delimited space of a territory temporarily suspends the ideological frameworks and perceptual routines that structure everyday life, making possible an extension of attention beyond the familiar.
Travel thus functions as a technique for perceptual refinement: it confronts practices, languages, cosmologies, and ways of life that redistribute the implicit coordinates of perception. It often unexpectedly reveals the diversity of ways humans establish connections—with strangers encountered as well as with the environments traversed. These experiences are intrinsically embodied: they engage the body both sensorily and interactionally. In this way, sensitive exploration transforms ordinary perception into meaningful experience, where each encounter, each fragment of lived situation, reconfigures understanding of self, others, and the world.
These encounters and experiences highlight the dimension of accountability (Heritage 1984; Garfinkel 1967)—the way individuals continuously produce a discursively intelligible social order, affects and emotions, explanations and justifications, to make their presence and actions understandable to others. The camera intensifies this reflexivity, not only by recording situations but also by actively co-producing them. It raises fundamental questions: what emerges when the researcher, camera in hand, engages with others? How does it reveal normative, shared, constraining, and enforceable order?
What “phenomena” arise in the interactional flow of the creative process?
The book is divided into three major sections: encounters with artists and avant-garde filmmakers (Jonas Mekas, Jaap Pieters, Phill Niblock, Peter Kubelka, Robert Beavers, Ken Jacobs, Jean-Marie Straub, Jeffrey Perkins, Christian Xatrec, Boris Lehman, Lionel Magal, Barbara Hammer, Alan Berliner, Pip Chodorov, Ben Vautier, Jean Dupuy, Charles Dreyfuss-Pechkoff, Sophie Calle, Phill Niblock, Charlemagne Palestine, etc.), visits to remnants and ruins, meditative and culinary experiences, as well as long travel narratives (Russia, Nepal, Greece, India, Cambodia, China, Tibet, Morocco, Egypt, Japan, Chile…), conversations with historians and art critics, and philosophical encounters and conferences (Sandra Laugier, Christiane Chauviré, Richard Shusterman, Georges Didi-Huberman, Michel Barthélémy, Gérard Georges Lemaire, Gérard Bérreby, Paul Adams Sittney, Christian Xatrec, Caterina Gualco, Nathalie Heidsieck de Saint Phalle, etc.).
Each section highlights a particular dimension of personal experience. The first focuses on the diversity of filming and creating techniques, where the avant-garde spirit of “merging art with life” is reenacted. The second addresses engagement as method and trial: it examines how chance, encounter, and drift contribute to situated research, where knowledge forms through contact with field contingencies and encountered alterities. The third section proposes conceptual tools to link this fluid experience to reflective and historically grounded thought. Art is conceived as both a vector of creation and a container of a certain form of life, where aesthetics and ethics are inseparably intertwined.
CONTENTS
Introduction
I. THEORETICAL QUESTIONS / N1 The artistic device tested against the history of techniques. Methodological and epistemological implications
II. RESEARCH DEVICE / N1
Inventory, archiving, editing, and publication
Designing a living archive: a situated experiment between film, coded message, and narrative
The subject: from individuation (Gilbert Simondon) to social categorization according to Harvey Sacks
From intersubjectivity to eco-sub/ob-jectivity?
III. THE ART OF CONNECTION: ARTIST ENCOUNTERS / N1
From the subject to recomposed writing
Returning to reality
IV. SERIES I : INTRODUCTION: CINEMA & DIVERSE ARTS / N1
CATALOG/TABLE / N2
Blog Article Summaries / N3
Blog Articles / N4
Films / Audio-Visual Documents / N5
V. ART AND RESEARCH: BACK AND FORTH (FILM “ART INTERSUBJECTIVITY”) / N1
Ethnomethodological analysis of artistic encounters: devices of expression and speech, self-staging, and co-construction of shared meaning
Reflections on forms of artistic archiving
Blog Article Links / N4_1
Examples: Transcribed Conversations
Militant enunciation and minimal ratifications: an interactional analysis of a filmed monologue (Jeffrey Perkins excerpt 1)
Making juice and discussion about the subject of satisfaction (Jeffrey Perkins excerpt 2)
Art as shared ordinary fact: urban enunciation and filmed intersubjectivity: encounter with Robert Attanasio
Remember How to Forget: Alan Berliner studio visit and discussion about archiving and forgetting
Guided tour by Robert Haller of the Anthology Film Archives in NY
Visit to Boris Lehman’s archives
At Françoise Janicot and Nathalie Heidsieck de Saint Phalle: discussion about sound archives and Bernard Heidsieck’s art collection
VI. ON THE ROAD: INTRODUCTION / N1
CATALOG/TABLE / N2
Blog Article Summaries / N3
Blog Articles / N4_2
Films / Audio-Visual Documents / SERIES III: FILMED JOURNAL_TRAVELS / N5
VII. ENTANGLEMENTS AROUND THE NOTION OF INTERSUBJECTIVITY, ACTIVISM TECHNIQUES, AND AESTHETIC EXPERIENCE / N1
Instructed techniques and actions / N1
The singular orality of the body’s voice, “personalized” engagement in encounter spaces, and recorded forms of resonance / N1
Conclusions: Art as Concept / N1
Links: CATALOG/TABLE / N2
Provisional filmic conclusion / N5
APPENDICES / N6
X. BIBLIOGRAPHY / N1
LEGEND:
Black N1: Book Level 1
Blue N2: Catalog Level 2 – Link to Archive-Events Table
Grey N3: Catalog Level 3 – Link to Article Summaries
Violet N4_1: Theoretical articles
Pink N4_2: Personal narratives
Green N5: Films / Audio-Visual Documents
Orange N6: Appendices – completed, unfinished, and upcoming projects
Journal philosophique et filmographique
par Barbara Olszewska
—
En français:
Art Intersubjectif : visages, paysages, voyages
Résumé du livre
Comment l’art peut-il devenir un espace d’enquête partagée sur ce qui, entre nous, se tisse, se perçoit, s’éprouve et se transforme ? Que se passe-t-il lorsqu’une caméra, un dispositif ou un geste de filmage devient le lieu d’un entrelacement des conversations, gestes et regards, où l’expérience de soi se découvre et se constitue à travers celle de l’autre ? Peut-on parler d’un art intersubjectif — non pas comme genre ou courant, mais comme champ d’expérimentation où les frontières entre création, recherche, pratiques d’archivage et relation sociale s’estompent ? Ces questions traversent le présent ouvrage comme un fil conducteur : elles invitent à penser l’art non plus seulement comme production d’objets ou de représentations, mais comme expérience située, relationnelle, et vécue à la première personne.
L’approche proposée se situe à l’intersection de courants théoriques complémentaires. Elle s’inscrit dans la tradition de la recherche éthnométhodologique (Garfinkel 1967; Heritage 1984), qui décrit comment les acteurs rendent intelligible l’ordre social dans leurs pratiques ordinaires. Inspirée de la philosophie pragmatiste (Dewey 1934; 1938), elle considère l’expérience comme un processus dynamique lié aux situations concrètes. Elle souligne également l’importance des dispositifs techniques dans la formation de l’expérience (Mead, 1934; Dewey, 1922; Leroi-Gourhan, 1965; Simondon 1989; Stiegler 1994), mettant en avant le rôle des artefacts et des assemblages socio-techniques dans l’individuation du sujet et la configuration des collectifs.
En même temps, la perspective adoptée, qui suit le fil conducteur des récits rassemblés dans cet ouvrage, s’appuie sur une expérience vécue à la première personne, cherchant à restituer la dimension esthétique de l’expérience, là où le sensible, le perceptif, le relationnel et l’éthique s’entrelacent, et où la découverte des lieux, des géographies et des rencontres se construit et se partage à travers les médiations techniques.
Par contraste, l’expérience du déplacement — voyager, traverser des lieux, s’exposer à des milieux hétérogènes — opère comme un dispositif permettant de réactiver les formes élémentaires de la relation. Elle remet en jeu les modalités du face-à-face humain et, pour les sujets immergés dans les environnements métropolitains, rouvre l’accès à des régimes de proximité avec le vivant et les textures concrètes de la nature. Sortir de l’espace « médiatiquement » balisé d’un territoire, c’est suspendre temporairement les cadres idéologiques et les routines perceptives qui structurent la vie ordinaire, afin de rendre possible une extension de l’attention au-delà du familier.
Le voyage fonctionne alors comme une technique d’affinement perceptif : il confronte à des pratiques, des langues, des cosmologies et des formes de vie qui redistribuent les repères implicites de la perception. Il révèle, de manière souvent inattendue, la diversité des modes par lesquels les humains instituent du lien — avec les inconnus rencontrés comme avec les environnements traversés. Ces expériences ont une portée intrinsèquement incarnée : elles engagent le corps dans sa dimension à la fois sensorielle et interactionnelle. Ainsi, l’exploration sensible transforme la perception ordinaire en expérience signifiante, où chaque rencontre, chaque fragment de situation vécue, reconfigure la compréhension de soi, des autres et du monde.
Ces rencontres et expériences mettent en lumière la dimension d’accountability (Heritage 1984; Garfinkel 1967), c’est-à-dire la manière dont les individus produisent en permanence un ordre social discible, des affectes et des émotions, des explications et des justifications visant à rendre notre présence et actions intelligibles pour autrui. La caméra intensifie cette réflexivité, non seulement en enregistrant les situations mais aussi en les co-produisant activement. Elle soulève des questions fondamentales : que fait apparaître la présence du chercheur caméra à la main en se mettant en relation avec autrui ? Comment révèle-t-elle l’ordre normatif, partagé, contraignant et exigeable ?
Quels « phénomènes » émergent dans le cours interactionnel du processus créatif ?
L’ouvrage se divise en trois grandes parties: rencontres avec les artistes et les cinéastes d’avant-garde (Jonas Mekas, Jaap Pieters, Phill Niblock, Peter Kubelka, Robert Beavers, Ken Jacobs, Jean-Marie Straub, Jeffray Perkins, Christian Xatrec, Boris Lehman, Lionel Magal, Barbara Hammer, Alan Berliner, Pip Chodorov, Ben Vautier, Jean Dupuy, Charles Dreyfuss-Pechkoff, Sophie Calle, Phill Niblock, Charlemagne Palestine, etc.), visites de vestiges, expériences méditatives et culinaires, ainsi que de longs récits de voyages (Russie, Népal, Grèce, Inde, Cambodge, Chine, Tibet, Maroc, Égypte, Japon, …), conversations avec des historiens et critiques d’arts, rencontres et conférences philosophiques (Sandra Laugier, Christiane Chauviré, Richard Shusterman, Georges Didi-Huberman, Michel Barthélémy, Gérard Georges Lemaire, Gérard Bérreby, Paul Adams Sittney, Christian Xatrec, Caterina Gualco, Nathalie Heidsieck de Saint Phalle, etc.).
Chacune de ces parties met en lumière une dimension particulière de l’expérience personnelle. La première s’attache à la diversité des techniques de filmer et de créer, où se rejoue, dans l’esprit des avant-gardes, le geste de « fusionner l’art avec la vie ». La deuxième partie aborde l’engagement comme méthode et comme épreuve : elle s’intéresse à la manière dont le hasard, la rencontre et la dérive participent d’une recherche située, où la connaissance se forme au contact des contingences du terrain et des altérités rencontrées. La troisième propose ensuite des outils conceptuels pour relier cette expérience mouvante à une pensée réflexive et historiquement ancrée. L’art y est conçu comme vecteur de création et comme conteneur d’une certaine forme de vie, où esthétique et éthique s’imbriquent de manière indissociable.
SOMMAIRE
Introduction
I. QUESTIONS THEORIQUES/ N1
Le dispositif artistique à l’épreuve de l’histoire des techniques. Implications méthodologiques et épistémologiques
II. DISPOSITIF D’ENQUETE/N1
– Inventaire, archivage, montage et publication
– Concevoir une archive-vie : une expérimentation située entre film, message codé et récit
– Le sujet : de l’individuation (Gilbert Simondon) à la catégorisation sociale selon Harvey Sacks
– De l’intersubjectivité à l’éco-sub/ob-jectivité ?
III. L’ART DU LIEN : LES RENCONTRES D’ARTISTES/N1
– Du sujet à l’écriture recomposée
Le retour au réel
IV. INTRODUCTION SERIE I : CINEMA & ARTS DIFFERENTS/ N1
CATALOGUE/TABLEAU/ N2
Résumé Articles de blog/ N3
– Articles du blogs /N4
– Films/ Documents audio-visuels/ N5
V. ART ET RECHERCHE : ALLERS-RETOURS, (FILM « ART INTERSUBJECTIVITY »)N/1
Analyse ethnométhodologique des rencontres artistiques : dispositifs d’expression et de parole, mise en scène de soi et co-construction du sens partagé de l’activité artistique
Quelques réflexions à propos les formes d’archivage artistique
Lien Articles du blog/N4_1
Exemples : Conversations transcrites
L’énonciation militante et ses ratifications minimales : une analyse interactionnelle d’un monologue filmé (Jeffrey Perkins extrait 1)
La fabrication du jus et la discussion à propos du sujet de la satisfaction (Jeffrey Perkins extrait 2)
L’art comme un fait ordinaire partagé : Énonciation urbaine et intersubjectivité filmée : rencontre avec Robert Attanasio
Remember how to forget : Alan Berliner visite de l’atelier et la discussion à propos de l’archivage et de l’oubli
Visité guidée de Robert Haller de la bibliothèque d’Anthologie Film Archives à NY
Visite des archives de Boris Lehman
Chez Françoise Janicot et Nathalie Heidsieck de Saint Phalle : discussion à propos des archives sonores et collection d’art de Bernard Heidsieck
VI. SUR LA ROUTE : INTRODUCTION (N/1)
CATALOGUE/TABLEAU/ N2
Résumé Articles de blog/ N3
– Articles du blogs /N4_2
– Films/ Documents audio-visuels/SERIE III : JOURNAL FILME_VOYAGES/ N5
VII. LES INTRICATIONS AUTOUR DE LA NOTION D’INTERSUBJECTIVITE, TECHNIQUES D’ACTIVISME ET EXPERIENCE ESTHETIQUE / N1
– Techniques et actions instruites/N1
– La singulière oralité de la voix du corps, l’engagement « personnalisé » dans des lieux de rencontres et les formes de résonance enregistrées/N1
Conclusions : L’art comme concept/N1
Liens :
– CATALOGUE/TABLEAU/ N2
Conclusion filmique provisoire/N5
ANNEXES/N6
X. BIBLIOGRAPHIE/N1
LEGENDE :
Noir N1 : Livre Niveau 1
Bleu N2 : Catalogue Niveau 2 : Lien vers le Tableau d’archives-événements
Gris N3 : Catalogue Niveau 3 : Lien vers les résumés des articles
Violet N4_1: articles théoriques
Rose N4_2: récits personnels
Vert N5 : Films/ Documents audio-visuels
Orange N6 : annexes : projets achevés, non-achevés et à venir
Enquête sociologique sur les pratiques artistiques et l’écologie
Resp. B. Olszewska
Présentation de l’auteur :
Barbara Olszewska, Maître de conférences à l’Université de Technologie de Compiègne depuis 2004, au laboratoire Costech (Connaissance, Organisations et Systèmes Techniques), responsable des enseignements « Art et société », « Interaction sociale et numérique ».
Présentation des principaux axes de recherche :
Je me suis engagée dans une enquête exploratoire mêlant recherche, création filmique et rédaction d’un ouvrage traitant de l’art, des dynamiques sociales et de la nature. Ce projet s’appuie sur des enquêtes empiriques et s’articule autour de deux axes fondamentaux. Le premier aborde les enjeux de l’expérience esthétique et de son émergence au sein des interactions sociales, mettant particulièrement l’accent sur les activités artistiques. Le second axe accorde une importance capitale à la nature et à l’environnement que j’appréhende à travers mes expériences de voyage. Ce second axe de recherche permet d’interroger la notion d’identité et de territoire, explore la diversité des formes culturelles, tout en remettant en question à la fois le cours déterministe de leur histoire et leurs modes d’évolution actuels. Le projet repose sur une étude approfondie d’un éventail représentatif de lieux, englobant les espaces naturels préservés ainsi que les patrimoines culturels. Ces investigations questionnent en même temps le rôle constitutif des dispositifs techniques d’enregistrement des moments et des expériences esthétiques, des formes de leur description, diffusion et de leur archivage.
Si ces réflexions prennent principalement racine dans les interactions filmées des artistes, les arts étant, de par leur nature même, aptes à créer des formes d’expériences esthétiques, cette étude s’intéresse en réalité à toute rencontre ou événement propice à une transformation esthétique/an-esthétiques. Cela englobe les échanges humains, les environnements et les lieux insolites, les pratiques et les expériences captivantes, surgissant dans divers contextes de la vie quotidienne, comme en témoigne la série d’ouvrages accompagnée de vidéos : série 1 : « Les portraits d’artistes », série 2 : « Du film au texte », série 3 : « Art, nature et spiritualité ».
Cette dernière série se focalise particulièrement sur les liens entre l’art et la nature. La nature y est appréhendée dans son sens environnemental existentiel, en tant que « matière » première de toute création. Je questionne en particulier le pouvoir transformateur de certaines situations, des rencontres et découvertes lors des voyages. A travers l’éloignement des aspects culturels et familiers, les voyages offrent en effet la possibilité du dépaysement, ainsi que la découverte des modes de vie artistiques, culturelles, spirituelles, alternatives, visant la re-connexion plus harmonieuse avec l’environnement naturel. Les enquêtes empiriques sont restituées à travers une description personnelle accompagnée de vidéos, photos et des journaux de voyage relatant des rencontres, des activités et des apprentissages divers. Cela inclut la mission de recherche menée sur le concept d’art-nature de Cesare Manrique à la Fondation Cesare Manrique à Lanzarote et à Gran Canaria (2022/23) ; le projet dédié à l’art et au paysage sur l’île de Rhodes en collaboration avec l’Agence Consulaire de France ; ma participation à « Temenos » (2018, 2022, Lyssarea, Grèce), intégrant le cinéma dans la nature ; ainsi que diverses expériences spirituelles : méditation vipassana (Sri Lanka, 2017), initiation au yoga lors des «Mahashivaratri » et au projet « Save Soil » à l’Isha Foundation (Coimbatore, Inde, 2020), et de récits de voyage (Nepal, Thibet, Chine, Inde, Maroc, Egypte, Cambodge, Chilli, …).
Problématique
Dans le contexte des transformations environnementales accélérées que l’on désigne désormais sous le terme de « crise écologique », la nécessité de repenser notre relation à la nature et de promouvoir des modes de vie plus respectueux des écosystèmes s’impose comme une priorité. L’art a de tout temps joué un rôle essentiel en révélant la beauté et la diversité du vivant, tout en questionnant notre rapport quotidien à l’environnement. Toutefois, il est désormais indispensable d’analyser de manière plus précise la manière dont l’écologie est investie dans le champ de l’art contemporain, ainsi que les enjeux majeurs que celui-ci met en évidence à l’ère de l’« Anthropocène » et du « Capitalocène ». La complexité des problématiques soulevées et leur nécessaire traduction dans un langage esthétique se trouvent aujourd’hui au cœur des démarches artistiques à visée écologique, dans lesquelles les frontières entre création artistique et vie sociale tendent à s’estomper.
Le projet de cours se concentre spécifiquement sur l’évolution du rapport de l’Art à la Nature, considérée aujourd’hui principalement en tant que rapport à l’environnement. Nous cherchons à démontrer les limites des approches purement environnementalistes et la nécessité de revenir à une approche plus cosmologique de la Nature. Le projet enquête sur le rôle de l’art et de la spiritualité dans notre compréhension de la nature, dans la préservation de l’environnement et dans la restauration de l’équilibre entre l’homme et la nature, perturbé de manière irréversible par les pratiques économiques, les modes de vie humains et l’industrialisation massive. Les artistes s’emparent du thème écologique de différentes manières, le mettent en forme et, en « transfigurant le banal » (A. Danto), interrogent tant la définition de l’art que celle de la nature.
Contexte de recherche :
1° Le concept de la nature dans l’art
Nous pouvons évoquer plusieurs références et recherches traitant des liens entre l’art et l’environnement. Dans son ouvrage « Balance: Art and Nature », John K. Grande montre par exemple de quelle manière l’artiste d’aujourd’hui est devenu un médiateur capable d’éveiller notre conscience écologique et de susciter une réflexion sur notre relation avec le monde naturel. K. Grande fait un inventaire des artistes engagés dès les années 60 dans la préservation de la biodiversité, attirant l’attention du public et des institutions sur les défis environnementaux auxquels nous sommes confrontés. L’ouvrage incite à prendre des mesures afin de préserver l’écosystème de la planète et de tenter de rétablir l’équilibre nécessaire à la survie de la diversité des formes de vie. Il montre les différentes manières dont l’art est un moyen efficace non seulement pour dénoncer les dégradations commises, mais aussi pour stimuler notre engagement envers le respect de l’environnement, promouvoir la recherche d’un équilibre entre les humains, la faune et la flore, être attentif aux changements climatiques, géologiques et géographiques. Plusieurs exemples de pratiques écologiques peuvent être évoqués. Un exemple particulièrement intéressant visant à la fois la valorisation et la protection de l’environnement, le tourisme « éducatif » et l’esthétique peut être illustré à travers la pratique artistique et architecturale, ainsi que l’engagement écologique, de César Manrique (1919-1992), artiste espagnol multidisciplinaire, peintre, architecte et écologiste de Lanzarote, connu pour sa lutte contre l’urbanisation massive et pour son approche artistique et environnementale intégrée à l’île de Lanzarote (îles Canaries). Au-delà d’un héritage artistique exemplaire, l’œuvre de cet artiste permet en effet une réflexion plus générale sur la manière dont l’art contemporain, les traditions, l’activité touristique et la nature peuvent coexister symbiotiquement. Il ancre pratiquement ces idées d’intégration de l’art dans l’environnement naturel et les arts artisanaux, en cherchant à préserver la beauté naturelle de l’île de Lanzarote, tout en créant un contexte favorable, grâce à des interventions artistiques, révélant la beauté de l’environnement naturel. Son approche est souvent qualifiée d’« art-nature », où l’art et l’architecture se fondent harmonieusement avec le paysage. L’approche développée par César Manrique, dont l’héritage subsiste de manière fragilisée sur une île désormais largement convoitée par les promoteurs immobiliers et touristiques, révèle l’urgence d’un renversement de perspective. Dans un monde où la logique technologique et financière engendre une productivité démesurée et reconfigure profondément nos manières d’habiter et de vivre, seule une vision holistique paraît en mesure de répondre à l’ampleur de la mutation en cours. En intégrant l’art, l’architecture et l’écologie dans une même démarche, Manrique nous invite à dépasser la fragmentation des savoirs spécialisés pour articuler les dimensions économiques, sociales, culturelles et environnementales de l’existence, et ainsi rendre possible une pensée véritablement intégratrice des enjeux écologiques contemporains.
2° La spiritualité et esthétique écologique
La transition écologique ne peut être envisagée sans une réflexion approfondie qui embrasse l’ensemble des sphères et pratiques sociales. Elle requiert une approche à la fois interdisciplinaire, théorique et pratique, privilégiant la coopération et l’inclusivité plutôt que la logique de compétition, comme le mettent en évidence de nombreux travaux consacrés à ce champ. Au-delà du domaine artistique, l’attention doit ainsi se porter sur les dimensions économiques, les dynamiques du développement technologique et leurs incidences sur les transformations environnementales. Les projets de recherche insistent sur la nécessité d’un engagement plus étroit entre la production académique et les pratiques concrètes, qu’il s’agisse de l’agriculture, du tourisme, des transports, de la consommation, des activités économiques et financières, de la recherche scientifique, du développement technologique, du secteur militaire ou encore des traditions culturelles.
Toutefois, rares sont les travaux universitaires qui s’attachent à analyser empiriquement les interactions sociales donnant lieu à des projets transversaux et interdisciplinaires, et qui permettent de saisir à la fois leur portée et les obstacles auxquels ils se heurtent. Encore plus rares sont ceux qui mettent explicitement en relation la transition écologique avec un travail portant sur nos états émotionnels, cognitifs et affectifs — ce que l’on pourrait nommer une forme d’« ingénierie intérieure ». Or, cette dimension subjective, qui implique la maîtrise des conduites compulsives de consommation, le développement de la compassion, des modes d’attention écologique et la « stabilisation » de l’esprit, exerce une influence tangible sur nos manières collectives d’habiter le monde. Elle ouvre à des usages plus équilibrés des ressources environnementales et favorise des pratiques de « réparation » — telles que la reforestation, l’éducation, ou des initiatives comme le mouvement Save Soil et le programme d’« ingénierie intérieure » porté par la fondation Isha. À cet égard, la campagne internationale conduite par son fondateur, le yogi Sadhguru, constitue un exemple emblématique de l’articulation entre transformation individuelle et engagement écologique collectif.
3° L’activisme artistique et l’environnement
L’examen des pratiques artistiques environnementales s’inscrit dans un horizon élargi où l’Anthropocène, le Capitalocène et les débats sur la durabilité ne désignent pas seulement une crise écologique, mais aussi une crise des catégories conceptuelles par lesquelles nous pensons notre rapport au monde. Depuis les premières interventions du Land Art (Smithson, Long, Mendieta, Harrison), l’art a déplacé son champ d’action du musée vers le territoire, interrogeant les manières dont la culture s’inscrit matériellement dans la nature. Ces pratiques ont inauguré une forme d’esthétique critique où l’œuvre devient à la fois trace, perturbation et médiation, mettant en évidence la fragilité des écosystèmes et la responsabilité humaine dans leur transformation.
Cette évolution peut être éclairée par des cadres théoriques contemporains. Timothy Morton, par exemple, désigne les phénomènes globaux tels que le réchauffement climatique ou la pollution plastique comme des hyperobjets, entités diffuses, massives et insaisissables qui excèdent l’expérience humaine immédiate. L’art, en matérialisant ou en rendant sensible ces réalités, agit comme dispositif de dévoilement de ces hyperobjets autrement abstraits. De même, Bruno Latour souligne que la modernité a séparé artificiellement nature et culture, et que nous sommes désormais contraints de recomposer des « régimes d’énonciation » où humains et non-humains apparaissent comme co-acteurs d’un même monde commun. L’art écologique devient alors un lieu privilégié pour expérimenter ces nouvelles médiations.
Donna Haraway invite quant à elle à « penser avec » le vivant, à élaborer des pratiques de sympoïèse, c’est-à-dire de co-création entre espèces. Nombre d’installations contemporaines (Olafur Eliasson, Yoko Ono, Marc Namblard) peuvent être interprétées sous cet angle : elles ne se contentent pas de représenter l’environnement, mais instituent des dispositifs relationnels où spectateurs, milieux et êtres vivants se trouvent engagés dans des pratiques partagées d’attention, de soin ou de réparation.
Dans cette perspective, l’art écologique ne se limite pas à une fonction illustrative ou pédagogique. Il participe à la refonte de nos imaginaires collectifs et à la transformation des modes de subjectivation dans un contexte de crise planétaire. Les réseaux et collectifs contemporains (Ecoartnetwork, SongBird, The Center for Land Use Interpretation, entre autres) montrent comment l’art, lorsqu’il se déploie dans un registre transdisciplinaire, peut devenir un opérateur de reconfiguration politique et sociale. En articulant esthétiques sensibles, savoirs scientifiques et pratiques situées, ces initiatives dessinent une écologie de l’attention (Isabelle Stengers) où la perception, la pensée et l’action se trouvent reconfigurées en fonction d’un monde commun élargi.
Ainsi comprise, l’esthétique écologique n’est ni une représentation de la nature ni un surplomb critique : elle constitue un espace expérimental où s’inventent de nouvelles ontologies relationnelles, où l’art travaille à réarticuler les conditions de la coexistence entre humains et non-humains. Elle révèle l’ambiguïté constitutive de notre rapport à l’environnement — à la fois condition vitale et espace menacé — et ouvre la voie à une éthique de la cohabitation et de la réparation.
PROPOSITION D’UV
Le projet visant à enquêter sur ces démarches artistiques a pour but de permettre aux étudiants ingénieurs de s’y impliquer de différentes manières. Ils auront ainsi l’opportunité d’explorer les projets mis en place par des artistes, de contribuer à combiner les compétences de l’ingénierie avec l’approche artistique, de discuter de son intégration et de son expression esthétique-écologique. En combinant l’approche artistique avec des perspectives scientifiques, le projet aborde les thèmes tels que le rapport nature/culture, la durabilité, l’Anthropocène, le Capitalocène, la pollution, la biodiversité et la dégradation de l’environnement. Ces thématiques constituent des éléments pour une approche esthétique renouvelée de l’art et de la nature, mettant en évidence la puissance et la fragilité de cette dernière ainsi que l’ambiguïté de notre relation à l’environnement, dont nos existences dépendent.
Méthode
Observation et engagement dans des interactions et situations de transformation écologique (analyse interactionnelle, recherche-action).
(Le cours sera organisé de manière suivante : 2 semaines de cours à distance/ une journée présentielle de 4h de régulation toutes les deux semaines + Deux journée présentielles de soutenances et rendu des projets)
Le cours comprends deux parties : une partie théorique et empirique et un projet d’étude (32h TD).
Partie 1 – Théorique : Introduction aux enjeux écologiques dans l’art contemporain
Cette première partie présente les enjeux sociaux et explore les mouvements artistiques liés aux problèmes écologiques. Les étudiants découvrent les travaux d’artistes et de collectifs qui se sont intéressés à ces thèmes, ainsi que les courants de pensée sous-jacents. Cette partie étudie également les notions esthétiques, anthropologiques et philosophiques telles que la nature-culture, l’art-nature, l’écologie, la biodiversité, et leur utilisation pour aborder les questions environnementales.
Partie 2 – Projet de recherche :
La deuxième partie du cours se concentre sur un projet d’enquête mené par les étudiants en rencontrant et en interrogeant des artistes ou collectifs d’artistes de leur choix. Elle explore également comment intégrer les approches scientifiques à la démarche artistique pour créer des œuvres qui sensibilisent le public à la préservation de l’environnement.
Elle s’appuie sur l’approche ethnographique et analyse du travail artistique, recherche documentaire, exploration des approches scientifiques et techniques pour une démarche artistique écologique, rencontres et entretiens avec des artistes/collectifs, analyse d’actions et œuvres d’art écologiques.
Programme détaillé :
Partie I. THEORIES, APPROCHES, CONCEPTS
C1 – Présentation de la problématique, des enjeux et du programme de l’UV « Art & écologie » (présentiel).
C2 – Introduction : Histoire et exemples de pratiques, land art, art-action, d’art écologique; questionnements soulevés (par exemple : rapport éphémère ou durable de l’intervention artistique, utilisation des matériaux, aspects économiques et partenariats scientifiques, caractère esthétique de la modification de l’environnement, lutte pour le paysage, enjeux éthiques et sociaux des pratiques artistiques et scientifiques : modifications (de l’architecture, du paysage, transgéniques, etc.) (à distance)
TDs : Recherche documentaire et présentation des pratiques écologiques proposées par l’enseignant (références bibliographiques), réalisation d’une action d’art écologique.
Ils impliqueront l’intervention des conférenciers, artistes, activistes et chercheurs sur l’art écologique
( à distance)
C3 : Discussion des notions abordées par l’art écologique, présentation des grands penseurs engagés dans la protection de l’environnement, questions écologiques (références bibliographiques). (à distance)
TDs : Analyse et questionnement des pratiques artistiques à partir des enjeux et des traditions anthropologiques, discussion des notions, analyse de controverses, devoir sur table, réalisation d’une action/œuvre d’art écologique, réflexions et préparation du projet.
C4 : Discussion des notions abordées par l’art écologique, présentation des grands penseurs engagés dans la protection de l’environnement, questions écologiques (références bibliographiques). (à distance)
TDs : Analyse et questionnement des pratiques artistiques à partir des enjeux et des traditions anthropologiques, discussion des notions, analyse de controverses, devoir sur table, réalisation d’une action/œuvre d’art écologique, réflexions et préparation du projet. ((à distance)
C5 : Journée régulation (notions) : (en présence)
TD : Questions, discussion et préparation du projet. (en présence)
C6 / C7 : Intervention des artistes (à distance)
TD6/TD7 : Discussion avec les intervenants (à distance)
C 8 : Journée de régulation (en présence)
TD 8 : Discussion/Travail sur des projets des étudiants (en présence)
C9/C12 : Méthodologie de l’enquête (à distance)
TD9/TD10 : Travail sur des enquêtes empiriques des étudiants (à distance)
C13/C13 : Régulation/blogs (en présence)
TD 13/TD13 : Soutenance présentation des projets par groupe (en présence)
Chuang Tzu était l’un des hommes les plus naturels que le monde ait connu. Il n’a donné aucune discipline, il n’a donné aucun catéchisme. Il a simplement expliqué une chose : si vous pouvez être naturel et ordinaire, tout comme les oiseaux et les arbres, vous allez fleurir, vous aurez vos ailes ouvertes dans le vaste ciel. » (Tao, L’État et l’Art, OSHO, p.56)
Quelque part, aux abords d’une zone isolée, peut-être un champ pour les animaux, se dresse, au fond, ce petit temple, il est comme caché, en tout cas inaperçu depuis la route. Personne à l’intérieur. J’y suis entrée, bien qu’il semblât habité, mais il n’y avait personne, alors tant que l’on ne me chasse pas… Il fait chaud, j’ai envie d’y rester. Je me sens solennelle et je pense à toi, à ce monastère. Peut-être y es-tu passé. Je crois m’être assoupie après m’être installée sur un petit sofa, devant une sorte d’autel, sur lequel je me suis allongée les yeux fermés. Et soudain, je t’entends me dire : « Je n’ai pas fini de lire ce manuscrit. Il faut que tu le retrouves, il contient le secret des origines de la vie », « Oui, mais comment ? », « Le numéro 7. Trouve-le. »
Quel message étrange !
Dix jours seulement au Tibet, à proprement parler, mais une aventure entière, avant, pendant, après, tout autour. J’ai pris la décision d’y aller juste après mon séjour à Digne-les-Bains, à l’occasion de l’exposition « Montagnes sacrées » en hommage à l’exploratrice himalayenne, brahmine et chercheuse spirituelle, Alexandra David-Néel. Une chance unique de voir sa maison, de plonger dans ses écrits, et aussi de retrouver Fox. Un concert singulier devait y avoir lieu. Fox, Coyote, Joachim, Laurent C., Baba Jo, Gabrielle, Kiki Picasso, et bien d’autres artistes, voyageurs ont fait leur passage au musée Gassendi… Fox, celui-là même qui m’avait, autrefois, envoyée sur « sa » route en Himalaya, lors de mon premier voyage en Inde (cf. Le portrait de Fox, « Portraits d’artistes »).
Juste avant d’arriver, je me suis trompée de train et ai dû passer la nuit à Aix-en-Provence. Plus de 15 ans je ne suis pas venue là. La ville agréable, les énormes arbres sur la grande place. Les terrasses des cafés sous les platanes, comme à Montpellier. J’adore ces places souvent ensoleillées des villes et villages du sud de la France. Le lendemain, j’ai finalement pu prendre un Blablacar, et comme par miracle, le conducteur m’a déposée à l’entrée de la maison d’Alexandra, juste à temps pour jeter un œil à la collection d’objets-souvenirs de l’exploratrice. À l’entrée, une plaque en tibétain. Les photos, livres, et précieuses collections exposées dans la maison qu’elle habitait avec sa secrétaire. J’ai ainsi pu entrevoir ses journaux, manuscrits, et objets ramenés de l’Himalaya. La maison, transformée en musée, était en cours de réaménagement. En sortant, j’ai aperçu deux hommes attablés dans le jardin : Coyote et Baba Jo, Joachim. Quelle surprise. Autant j’avais déjà côtoyé Coyote, autant ce jeune homme charmant, arborant un tee-shirt à l’effigie d’un dragon tibétain, m’était inconnu. Une attirance mutuelle immédiate, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Excités, après je ne sais combien de verres de vin, nous sommes allés déposer mon sac dans la chambre du musée où il dormait, puis, tant bien que mal, nous nous sommes dirigés vers la salle de concert où Joachim devait se produire.
Merveilleux endroit que ce musée, avec une très belle exposition sur le voyage. En chemin, Joachim a acheté une trompe tibétaine dans une boutique d’antiquités. De retour au musée, accompagnée par un Coyote, totalement dada, j’ai assisté à la performance. Une énergie vibrante, une âme cosmique, imprégnait ce concert, les musiciens invoquant l’esprit du frère de Fox, décédé en Himalaya, au Taboo Monastère, où je m’étais rendue quelques années plus tôt. Pour l’occasion, Fox a déballé des instruments ramenés d’Inde, Coyote soufflait dans la trompe tibétaine en émettant des sons étranges, un mélange de poésie sonore et de claquements de la langue dans la bouche. Les deux Baba Jo dont un Corbeau chantaient, ou plutôt criaient, vocalisaient, accompagnant Fox dans son invocation, tandis que Gaëlle ponctuait le tout avec divers instruments de musique… Sur l’écran, des images de film de Fox en Himalaya, un immense mandala clignotant, OM mani padme OM… J’en étais certaine, tout comme moi, Mat Lagam, le Dalaï Lama, et Alexandra David-Néel devaient bien s’amuser à distance, en écoutant tout cela.
Lionel Magal (Foxx) Michel Giroud (Coyote)_Joachim Montessouis (Léopard de neiges) Gwânael Chastagner Angei_(Bottistawa)_ Baba Jo_le Corbeau (Mantra)Philippe Duroc_(Sorcier)_Laurant Courau (Sorcier) Musée Gasandi_Digne les Bains_Fondation Alexandra David Neel_Erratum…filmé par Barbara Olszewska (miaou)
De Chine au Tibet
En route vers le Tibet… Prêt d’argent, attente du visa chinois, et suite à un tirage de Yi King lors d’un échange avec Jo, me voilà en Chine, à la recherche d’un temple princier comme l’indiquait l’hexagramme 17 ou du moins, comme je l’ai interprété. Chengdu, la ville proche à la fois de la montagne sacrée indiquée par l’oracle et de la ville de Xi’an, avec ses fameux soldats en terre cuite. Je cherchais une agence de voyages qui allait m’amener à Lhassa, en suivant une partie de la grande route d’Alexandra David-Néel. Tibet, Tibet. Je voudrais m’y rendre. Oui. Mais quand ? En août, pensais-je, c’était la meilleure saison pour pouvoir y aller. Un nouveau, formidable voyage, après des années d’hésitation, d’initiation, pourrais-je dire. Le rêve devenait petit à petit la réalité.