Auteur : Barbara Olszewska
VERS TEMENOS : LES SERIES DIVINES DE GREGORY MARKOPOULOS
(Chapitre accompagné d’images)
« La traversée du centre du Péloponnèse en bus. Un événement cinématographique m’attend ici, rare comme les Jeux olympiques, ayant lieu tous les quatre ans : la projection des films de Gregory Markopoulos à Lyssarea en Arcadie.
J’arrive dans un village « perdu au milieu de nulle part » à quelques kilomètres du site sacré où a lieu l’événement. D’autres personnes sont là. Des cinéastes, écrivains, critiques d’art, musiciens, architectes et tant d’autres venus du monde entier pour voir ces films. Nous attendons attablés au café jusqu’à minuit, la chaleur indescriptible se dépose sur nos visages. Il doit faire bien plus de 35 degrés. Plus ?
Je voyage en Grèce depuis 2009. La Grèce, comme l’Inde, me soigne, me sauve, me chérit. A chaque problème, elle me trouve un remède. Dès que je pose le pied sur son sol, mon cœur se réchauffe, comme ici par ce soleil qui surgit de la brume du lac sacré de Pushkar au Rajasthan. Le lac sacré, les montagnes sacrées, les lieux sacrés, les rites sacrés.
C’est certainement en songeant aux sites de l’ancienne Grèce, sites votifs, oraculeux, curatifs, mystérieux, amoureux, tel que Delphes, Epidaure, Kos, Pergame, Mycènes, Hydra et tant d’autres, que Gregory Markopoulos avait envisagé son film ? Le film en communion avec l’esprit du lieu, la nature, l’univers même ? Les prescriptions lumineuses apparaissent dans ce site naturel apaisant où je viens d’arriver par curiosité. Quel genre d’expérience ce sera ? Que va-t-il arriver ?
Le film.
Je suis animée par les faisceaux de lumière blanche venant rompre mon silence méditatif d’ensommeillement. Les projections de lumière et les images fragmentées, sélectionnées, arrangées d’après les chiffres correspondant aux mots. Un grand poème, une fresque infinie et un concerto pour une prescription conçue par un étrange médecin, médecin des sens par l’image. De quelle nature est-il ? Hypnotique, rhétorique, musical ? Malgré son sens clairement défini par le filmmaker, c’est à moi, le spectateur-participant, d’en trouver la formule. De ressentir la matière filmique et de la transformer en remède.
Cette transportation par des pulsations lumineuses, je l’ai depuis vécue ailleurs, au Sri Lanka, en méditant avec Saggatharansi, un moine bouddhiste, au bord d’une magnifique chute d’eau, venant se jeter en contrebas d’une grotte. Mes yeux se sont soudainement mis à clignoter et tout mon corps s’est trouvé comme poussé par des vibrations provenant de la grotte, ou plutôt, véritablement d’ailleurs. Je prenais conscience de la force terrible qui m’englobait, cherchant soit à me réduire en poussière, soit à me transporter sur une autre planète. De peur d’être broyée, j’ai ouvert les yeux. Saggatharansi n’était plus là. Onn, le maître assistant de la session de méditation vipassana à laquelle je venais de prendre part, méditait tel un Little Bouddha, de l’autre côté de la rivière. Un flot de sympathie et de soulagement m’a traversé en le voyant. Mon esprit me disait que je devais prendre soin de lui. Il sera un jour mon salut. Mais, qu’ai-je appris de lui ? Et moi, que lui ai-je appris ? Onn, bien que très jeune, avait d’ores et déjà quelque chose d’un grand sage. J’aurais pu être plus heureuse, plus gentille avec lui, mais sa présence m’était petit à petit devenue insupportable. Elle me renvoyait vers une sorte de vide causé par la forme de la relation que je désirais. Un vide, que Onn ne pouvait pas remplir.
Ce vide qui m’empêche de vivre littéralement et qui m’accompagne où que j’aille. Et je suis en train de m’effondrer émotionnellement en le disant, je me jette alors sur le livre « From Darkness to Light » qui se déploie devant moi et le livre, ouvert au hasard, me réponds :
« Keep observing your breathing. You will feel your breathing becoming shorter or longer, observe it. You will observe your inhale shorter and exhale longer. Keep observing it. If it is difficult to continue, take a deep breath and start again. Then you can refresh your meditation. Do not try to concentrate the mind on your breathing. Keep on observing breathing in and breathing out. Then your mind will become steady. »[i]
Une descente d’une trentaine de minutes dans une vallée vierge d’habitations humaines, la route de gravier au bout de laquelle se trouvent un écran et un projecteur 16mm. Cette expérience inouïe me réoriente vers un champ de construction cinématographique toute légère, en plein air. Une construction réfléchie dans les moindres détails, mais dont le constructeur a retiré les échafaudages. Je le découvre lui, Robert Beavers, l’héritier du bagage markopoulosien, le magicien discret du lieu. Il est là, comme effacé. Presque absent. Bien loin d’un organisateur omniprésent. Il est quelque part là, sans être là. Pourtant là. Avec un chapeau sur la tête qui le protège du soleil. Dans cet espace dont il a dû enlever quelques herbes afin d’y poser plus d’une centaine de coussins roses mous, sur lesquels il nous était possible de nous avachir confortablement et suivre les quelque quatre, cinq heures de séries de films. Les séances ne commençaient donc pas avant neuf, dix heures du soir. Il fallait attendre que s’installe le noir profond d’une nuit sans lune. Même ça, Robert a dû le calculer ! Et sans doute une conjoncture propice à toute une configuration d’étoiles.
Sur le principe des films flickers, la lumière vibrante, aux rythmes et durées variables, blanche et noire, se déversait sur l’écran. On pouvait quelquefois identifier une forme, un fragment de corps, d’une statue ancienne, les ornements d’un temple, des oliviers ; images en couleur, de fragments de fresques préservées de-ci de-là dans des musées et sites archéologiques, venant témoigner de la Grèce antique et de ses fastes, comme ces palais minoens jadis florissants, rappelant d’autres formes de vie, mais qui ne se donnaient désormais à voir qu’à travers cette manière fragmentaire. Des plans des cités, des amas de pierres et des objets déterrés, des inscriptions dont la signification échappe souvent aux historiens.
Les films lumineux, tantôt copulants et extatiques, tantôt graves et contemplatifs, comme le suggéraient ces traces de vies passées sous l’apparence de micros fragments d’images en couleur, incrustés, telles des pierres précieuses dans une parure de laine blanche, brodée à la main par une paysanne, et que l’œil du regardeur tentait de saisir à travers les rythmiques contrapunctiques, blanches et noires. Il cherchait à en deviner la règle. A quel moment l’image colorée allait-elle faire son apparition ? Que pourrions-nous apercevoir à travers elle ?
Les journées commençaient sur la place du petit village où il n’y avait rien d’autre à faire que de s’installer, bavarder, faire connaissance, boire et manger ou bien s’isoler et faire une sieste. Comme ce fut jadis l’usage à Épidaure, les « malades » échangeaient entre eux leurs « cartes de visite ». D’où viens-tu ? Que fais-tu ? Que sais-tu de ce qui va se passer ?
Des conditions adéquates à la bonne réception du film ont été créées. Un visiteur agité, en contact direct avec le monde extérieur, serait sans doute inapte à vivre ce genre d’expérience.
Il fallait ainsi passer par des phases préparatoires : l’épuration de soi, l’oubli du monde extérieur civilisé, chacun délaissant ainsi pour ces trois jours et nuits ses préoccupations et soucis personnels.
Sur le lit, le programme de projection en grec et en anglais intitulé « Temenos 2016 » avec le dessin d’un grillon en couverture, l’insecte symbolique du lieu. Le programme composé de deux énormes pages d’un papier épais, replié en quatre. Le sous-titre « Silent thoughts cast in the air » et « Recognition. How does one recognize one filmmaker from another filmmaker »[ii] Le titre indiquant que la série allait traiter de ces deux questions majeures.
Dans la préface, Beavers rappelait que l’autre filmmaker était, pour Gregory, représenté par des figures mythiques diverses : Éros, Orphée et Eurydice, des soldats mycéniens, Héraclès… mais que le cinéaste ne donnait pas de réponse définitive sur la manière de rencontrer cet autre. Et de son expérience de vie auprès de Markopoulos, il constatait qu’un faiseur de films ne peut jamais comprendre ce qu’un autre est en train de faire en filmant, en montant…
Les parties 9-11 d’Eniaios (Les séries divines) à laquelle nous allions assister était un life-long dialogue avec la Grèce qui allait se rendre visible à travers des portraits choisis (Lilika Nakou, Yannis Tsarouchis, Pandelis Prevalajis, Nina Kandinsky, Catherine Gide…), juxtaposés avec les images des sites archéologiques : d’Epidaure, Mycènes et Delphes, d’extraits de films : The Illiac Passion, Himself as Herself. Le découpage formant un langage bien spécifique à Markopoulos : les fragments ont été rassemblés d’après les chiffres d’un calendrier, « Les jours d’Héraclès », inventé par le cinéaste. Le cryptogramme qui se base sur l’alphabet grec arrivait sur l’écran tel un code Morse, les pulsations transmettant des mots et des chiffres cachés. La raison de cette configuration silencieuse consistait, au-delà du message, à donner de l’importance à l’émotion. Et non pas, comme ce fut par exemple le cas chez Duchamp, à l’épurer. L’émotion libérée des « caprices des mots » pouvait-on lire dans le Film as film[iii].
Le film était composé de courtes phrasesressemblant à des prescriptions énigmatiques. Le film « Pyra Heracles », qui devait initialement être dédié au dieu grec, s’est transformé ensuite en l’ensemble de séries uniques, intitulées Eniaiois, Les séries divines. Dans le programme introductif à Temenos 2016, Robert Beavers avait repris les notes de Markopoulos sur Héraclès :
« Here Heracles returns from Olympia and bestows the
healing in space
Here, Heracles, returns from Olympia and bestows the first olive tree Here, Heracles, returns from Olympia and bestows the healing in space what is there
what is not there that is there
to heal the void of abode
to dismiss thought
to heal the void from
thought dismissed to thinking
Here, Heracles, himself, offers love, lover, and Beloved in/with certainty Futu w w a, in a world of sovereign visual space Feyyos
Let the eye fix the star
Feyyos
Let the ear find the unheard interval
Let the eye find the unseen interval
Feyyos
There is no need for the world state
There is no need for world citizen
Fils de Zeus et d’Alcmène, Héraclès est repris à sa mère par Hermès qui le place auprès de Héra, la femme légitime de Zeus. C’est ainsi d’après une prophétie à sa gloire qu’il est né, Zeus décide d’avoir un fils capable de venir en aide tant aux dieux qu’aux hommes. Afin de devenir dieu il doit néanmoins boire le lait du sein de la déesse et non du sein d’une femme mortelle. Mais Héra, en colère contre l’infidélité de son mari, n’aime pas cet enfant. La légende dit qu’elle lui retire son sein en déversant les trainées de lait dans le ciel, La voie lactée est ainsi créée. Et avec elle, naît le destin agité d’Héraclès. Héra n’arrêtera pas de chercher à lui nuire tout au long de sa vie et le mettra au panthéon des dieux seulement après sa mort.
Héraclès accomplit de nombreux combats, voyages et aventures qui font de lui le dieu à la force indestructible, brute. Un jour frappé par Lyssa (la Folie), il jette ses enfants au feu. Pour se purifier de son acte, Héraclès tente de se suicider, mais sauvé par Thésée, il va consulter l’oracle de Delphes, qui lui indique qu’il doit se mettre au service d’Eurysthée, son ennemi, selon les souhaits d’Héra.
C’est Eurysthée qui lui ordonne ses douze travaux ! L’accomplissement desquels n’arrête tout de même pas l’impétueux personnage de continuer ses voyages guerriers.
Héraclès serait l’instanciation du bien et du mal dans son état brut. Il semblerait pourtant qu’il soit à plusieurs moments de sa vie épris de sentiments. On lui attribue des amours tant envers les hommes, qu’envers les femmes. Iolos, le conducteur de son char est l’un de ses amants le plus dévoué. Il voyage à la recherche de son amant disparu Abdère, le fils d’Hermès, il tombe amoureux d’Admète… bref, il est bien bisexuel. Il est devenu d’ailleurs le symbole de la bisexualité et de manière plus générale des LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres).
Héraclès descendant d’Olympia. Il crée, au terme de ses aventures, les Jeux olympiques. La période de paix consacrée aux jeux sportifs et aux joutes littéraires et surtout au rétablissement des hommes fatigués par les guerres.
Nous visitons le site archéologique d’Olympia, tout près de Temenos, consacré à Zeus. Est-ce le site même créé par Héraclès ?
Héraclès, toute une allégorie céleste. Quelques-uns des douze travaux d’Hercule/Héraclès correspondent à des signes du zodiaque, à l’émergence des configurations de planètes et des étoiles. La constellation du lion, la constellation du cancer, du sagittaire…
Je suis assise sur la plage de Matala en Crète, l’ancien port de Phaistos, avec ses grottes dorées et sa plage jadis hippisée, le site où Zeus transformé en taureau blanc avait séduit Europe, mais le site est sans aucun doute dédié aussi à Héra, car j’ai une véritable vision. Je comprends. La Voie lactée est en ce mois de novembre si visible, si près de la terre. C’est peut-être la configuration de l’île qui permet de la voir comme une route poussiéreuse blanchâtre tombant véritablement dans la mer. C’est la première fois que je la vois à la verticale. Quel éblouissement !
Le poème de Markopoulos indique l’importance des intervalles, de ce qui se trouve entre les images, de leur durée, des sons qui surgissent dans le noir. Ces propriétés rythmiques universelles n’ayant besoin ni d’états, ni de citoyens ; les qualités perceptives sont communes à tous. Le silence et la paix. Nous assistons donc bel et bien à une guérison dont le lieu revêt un caractère primordial.
Guérir la forme vide
Guérir emptiness
La composition des chapitres 9-11 serait donc d’après Beavers guidée par la force d’Héraclès et la légèreté lumineuse de la sauterelle. Beavers n’a-t-il pas, lui-même, une allure
« sauterellesque » ?
Quelques mois, un, deux ans après, j’ai eu l’occasion de revoir ce cinéaste à Paris et de découvrir son film, « From the notebook of… »[iv]. Quel film magnifique. Si jamais on peut filmer le travail intellectuel de conception d’une idée filmique et de sa réalisation, c’est bel et bien le cas ici. Le film de Beavers montre le film sur le film. Et il le fait de manière poétique, légère, sans « caprices de mots » pour reprendre la formule de Markopoulos. Son caractère astucieux, plein de surprises visuelles et sonores, donne envie de regarder ce film encore et encore. Les surprises dans les prises de vues, tantôt capturant l’environnement, tantôt illustrant des réflexions à propos de l’essence du film, du travail de sa conception, les images montrant le cinéaste pris dedans, les images de la prise de notes et leur affichage permettant de les regarder un peu comme on lit un livre en tournant les pages ; Les ouvertures et les fermetures des volets de fenêtre, les filtres colorés abstractisant le réel et marquant les transitions. Les moments de pause ou de distraction provoqués par le beloved et l’invitation à l’activité érotique derrière la porte. La vie des pigeons sur les toits et la vie des gens dans la rue. Le travail de cadrage. Les notes sur la perspective comme illustrées par les plans. Bref, toute une réflexivité finement accomplie, dont les effets sonores participent au plaisir du voir et du revoir, donnant l’illusion d’y être.
Une chambre sous les toits de Florence. Les pigeons se posant sur le parapet, le bruit des ailes de pigeon amplifié, épuré. Un homme assis à son bureau calligraphie un cahier, on ne voit que ses mains et ce cahier, les filtres découpent les scènes au fur et à mesure que les pages du livre se tournent.
Le cinéaste à la table de montage. Même procédé de filtres, bruissement d’ailes de pigeons.
Le titre se réfère à l’Introduction à la méthode de Leonard de Vinci de Paul Valéry[v]. A qui cet hommage est-il adressé ? A l’approche géométrique de Leonardo da Vinci ou aux digressions littéraires de Paul Valéry ?
Le cadrage des scènes, l’image du corps masculin nu de profil, les remarques sur la vision, les ombres et la couleur, renvoient aux études à la Leonardo da Vinci. Comme celle des mains de cinéaste au travail. Mais c’est peut-être dans l’aspect imparfait dont il capte la perspective des rues, des toits filmés depuis la fenêtre et l’architecture des maisons qu’il se rapproche le plus de Leonard. Un homme saisi dans son travail intellectuel créatif : l’écriture d’un livre et le montage d’un film. Gros plan sur les pages tournées d’un livre. On peut lire des fragments de notes. Des remarques sur le film, sa matière, sur la couleur, sur le son.
« How was the strength found to gather the images?
From within a solitude of being, enduring/accepting the moment when a single color is the only sign of feeling in an environment of which all else is opposition. »[vi]
L’image de la rue. Cadrages presque mécaniques d’une caméra sur pied qui tente de « cartographier » l’architecture des maisons, des scènes de rue tout au contraire filmées dans un mouvement chaotique.
Pushkar 2019 où je me suis décidée de clore la série cinématographique de ce livre. Le jeune brahmane Sandy, le propriétaire d’un restaurant lonely planetisé où, d’après lui, on peut tout trouver et où tout est possible, devait méditer ce matin pour moi. Il est lui aussi adepte de vipassana sessions et lorsque je suis rentrée dans son café, il fut, me disait-il, attiré par mon aura de bonnes énergies. Pour lui aussi, comme pour le masseur d’Ayurveda d’hier, mon chakra de cœur n’était pas bien synchronisé avec mes pensées.
En Inde tout est fluctuant. Jouer au « make believe » sans se laisser déborder. Sandy disait que pour accomplir mon projet, il me fallait une énergie bien spéciale. Il allait demander à Shiva ce que je devais faire. Le temps est brumeux aujourd’hui. Je suis allée voir le temple de Brahma, le seul et unique temple de Brahma au monde d’ailleurs. Tout cela à cause d’une femme jalouse ! En effet, sa femme Savitri n’est pas venue à temps pour la cérémonie du feu auprès de Brahma…. Il a donc épousé une autre femme, Gayatri, pour le faire….
Et donc ? Quel était le résultat de cette méditation ? Sandy a posé la fleur de lotus sur la tête de Shiva et lui a raconté mon projet. Il a demandé si Shiva a bien entendu sa requête et…
comme en réponse, la fleur de lotus est tombée. Pour Sandy, il n’y a pas de doute, Shiva a bel et bien tout entendu. Il allait guider la fin de mon livre. Et puis, entrant dans le café Enigma à la recherche d’une bière, je tombe sur le livre « The tantra experience. Talks of the royal song of Saraha d’Osho ». Ouvert au hasard, le livre me dévoileune bribe de réponse à la question de Markopoulos/Beavers : Comment reconnaît-on un autre filmmaker ? Je lis :
« On Shiva’s path you no longer love the form, you no longer love the person; you start loving the whole existence. The whole existence becomes your Thou, you are addressed to the whole existence. (…) You also disappear, but you disappear not like two zeros; you disappear as the beloved disappears into the lover and the lover disappears into the beloved.
Up to this point they are different, but that too is a formal difference. Beyond this, what does it matter whether you disappear like a lover and a beloved, or you disappear like two zeros? The basic point, the fundamental point is that you disappear, that nothing is left.
That disappearance is enlightenment. »[vii]
Peu importe à vrai dire que l’on soit du côté du lover ou du beloved, de celui qui filme ou de celui qui regarde le film. Puisque tout n’est que disparition progressive. Si tant est que ce ne soit pas, tout simplement, dès le départ, une illusion. Maya.
La nuit où l’esprit est plongé dans le néant d’un flottement nuageux, se manifeste cette pulsation énergétique de la poussière dorée venant transporter les présents sur un flot de lumière alternée vers un ailleurs qu’ils ne voient pas. Ou du moins pas encore.
Et cette pulsation m’attire vers une autre somma esthétique, dont la composition cristalline frôle la perfection et dont l’effet ressenti serait plutôt celui de l’ultime étape de la méditation, l’état de l’illumination. C’est en tout cas pour moi la seule véritable expérience filmique, pouvant s’approcher d’ « Enlightenment », tel du moins que je me l’imagine. « Arnulf Rainer » de Peter Kubelka[viii].
Un très grand étonnement après l’avoir vu projeté dans l’endroit le moins approprié au monde, une salle de cours de la Sorbonne. Cristallin, un diamond, oui, comme l’a bien décrit Jonas Mekas après l’avoir vu à Knokke-le-Zoute, lieu du premier festival de films expérimentaux, surpris, comme je le suis maintenant moi-même, par la beauté de cette expérience filmique. Toute la lumière de la Grèce est contenue dans ce film ! s’exclamait Jonas :
« When I saw Peter Kubelka’s film “Arnulf Rainer” for the first time, had such an experience. It was at the Third International Experimental Film Exposition in Knokke-le-Zoute, in December 1963. The screen suddenly lit up with energy; everything came to life, and I was elated. It was an incredible celebration of cinema; a hymn to light. Helios. The Greek civilization that produced us hed its culmination in “Arnul Rainer”, in light . »[ix]
Oui, toute la lumière de la Grèce y est contenue, pensai-je. La lumière pure projetée à l’écran. Alternance entre le blanc et son absence, entre le son et le silence. D’après un calcul métrique parfaitement maîtrisé. Je n’aurais jamais pensé qu’un film abstrait pourrait susciter autant d’émotion. Et c’est encore de la lumière et de ces pulsations dont il s’agit. Mais peut-être bien projetée selon l’ordre de la musique universelle, comme l’appelait Pitagoras de Samos.
Que faire après avoir créé Ça ?
J’ai rencontré brièvement Peter Kubelka lors de la rétrospective de ses films trop rarement projetés, à Beaubourg en 2017 à l’occasion d’une conférence sur l’art abstrait ; conférence débutant et se terminant devant la Fontaine de Duchamp[x]. Un hommage à l’artiste, à la radicalité du geste créatif, libérant l’art du XXème siècle de son carcan pictural ? Une provocation ? Pas d’émotion, des objets tout faits et des mots. L’art est une construction, il débute non pas par l’art figuratif, mais par l’abstraction. Le détachement du réel. Sa simplification. L’art est une construction intentionnelle de longue date et Peter le montre en s’appuyant sur l’art des pierres taillées par les hommes préhistoriques, vieilles de centaines de milliers d’années. On examine ensuite des peintures, des sculptures et des films abstraits de la collection du musée, en suivant Peter Kubelka, trainant avec lui un caddie rempli des ustensiles indispensables à son exposé.
La tarte Tatin que la cuisinière avait préparée avec tant de soin marque la fin de la conférence. Nous retournons à la Fontaine de Duchamp. Comme pour se rappeler tout de même que tout se rapporte au corps. A ses entrées et à ses sorties. A ce qui le nourrit, le soigne, lui permet de survire aux intempéries. La pensée même naît des sensations. N’est-il pas dit que juste
avant de mourir, Bouddha aurait mangé et bu des choses interdites et s’en serait réjoui ?
Ce que je découvre cette nuit-là, dans ces conditions particulières, dépasse néanmoins de loin toute expérience filmique que je connaisse. Temenos est le lieu de cette fusion avec la nature, sa nuit, ses étoiles, ses bruits d’insectes et une communauté bien particulière de spectateurs qui me permettent de vivre cet événement cinématographique unique. Car il ne s’agissait pas d’une projection de films, au sens habituel du terme, mais bel et bien d’un rituel, d’un hommage et d’une découverte collective d’un projet filmique de toute une vie se déroulant dans un lieu secret, non encore importuné par la civilisation envahissante de toutes parts. N’était-ce pas le désir même de Markopoulos de vouloir garder ce lieu confidentiel ? Je découvre ainsi une pratique filmique entièrement dédiée à une forme d’esthétique de vie s’accomplissant en filmant. A la recherche d’une perception juste, aidée par l’activité filmique, d’une vision du monde en intégrant cette dimension esthétique en son cœur et une réflexion, quelquefois intuitive, sur les ingrédients quasi-alchimiques de sa composition. Comment le film transforme-t-il cette matière vivante en art ?
Gregory Markopoulos n’est plus là. Son corps fait désormais partie de ces amas poussiéreux d’étoiles ou peut-être bien s’est-il déjà réincarné en un être vivant, une sauterelle ou un olivier. En héritage, entre 70 ou 100 heures de films non développés, de nombreuses images simples, silencieuses, sur une pellicule de 16 millimètres. Plus des ¾ de cette somme totale ont déjà été diffusés dans des projections ayant lieu tous les quatre ans à Temenos. La dernière projection aura donc probablement lieu en 2020. Juillet 2016 : y sont projetées trois séries découpées en six fragments de films de Gregory Markopoulos. Nous les découvrons. Personne n’a encore vu ces films, car il avait fallu quatre années pour les restaurer.[xi]
Des portraits d’amis artistes, de nombreuses femmes, des écrits en série, des poèmes et autres créations qui ont influencé la forme filmique D’Eianios, formes brèves, beat poésie visuelle à la légèreté de « La Sérénade » d’un Mozart, les références aux peintures dont le thème central est la beauté du corps masculin. De brèves séquences filmiques, des photogrammes s’apparentant à des unités musicales, organisés en quelques scènes continues, découpées en petites unités projetées de manière répétée ; les partitions indiquant que le mouvement des photogrammes black-white-black qui entrecoupait les images devait rester long. La beauté des corps nus, les prises photographiques des visages et des vestiges archéologiques, se présentant comme une évocation onirique, une invitation à appréhender la vie en toute sérénité.
Il s’ensuit une grande fresque, le symbole de toute une vie et un projet qui a atteint l’immortalité sans être vu par son créateur. Il est impossible d’en saisir le tout. Le film va au-delà d’une simple session de projection. Il invite à vivre une expérience. Initié par Markopoulos, il se propage aux autres faiseurs de films, spectateurs, scripteurs, musiciens, poètes, architectes… Il ne s’agit donc pas uniquement de voir une série de films, mais plutôt d’abord de vivre à travers eux la présence dans ce site-là, en ce moment précis, dans cet univers réel, de quelque chose de très spécial. Le temps présent s’étend à un collectif de regardeurs venus du monde entier pour partager cette forme étrange de retraite.
Le Péloponnèse, un site à part du monde civilisationnel qui sépare l’homme de l’homme, qui éloigne l’homme de la nature, mais dont les statues broyées des athlètes et des dieux, les châteaux forts en ruine, et les vestiges de grandes civilisations réduites en miettes, témoignent de la cruauté des guerres et des catastrophes naturelles qui ont pu s’y dérouler. Que fais-je ici ? Comment me suis-je retrouvée là ?
Tout a commencé avec le projet de Sophie Calle, puis les films de Jean-Marie Straub. Puis avec la rencontre de Oleg, puis de Pip et de Jonas m’incitant à voyager et à rencontrer ces quelques cinéastes, musiciens, artistes, faiseurs du feu vital de la création. Mon séjour new-yorkais et la rencontre de toute une faune de filmeurs et d’artistes hybrides. C’est à New York donc que j’ai pu rencontrer pour la première fois Robert Beavers lors de la projection du film-portraits « Galaxie » de Markopoulos au Moma. Les portraits qui saisissaient quelque chose de « l’âme » de la personne, de ses gestes et expressions, le corps comme mis en situation dans des décors proches de ceux des peintures flamandes. Quelquefois des portraits dignes d’un Raphaël. Paul Adams Sitney assis à côté de moi émettait de petites exclamations en voyant ces portraits « oh un tel, oh un autre »… Des personnalités artistiques ayant acquis une certaine notoriété. Mais pour moi, l’histoire ne faisait que commencer. Je ne reconnaissais personne.
Gregory Markopoulos, me dis-je alors, a cette idée bien classique du film, c’est un « faiseur de films » et pas du tout un filmeur. La réalité l’intéresse en tant qu’abstraction arrangée. Le film est une mise en scène du regard, une rencontre entre ce qui est à voir et la caméra. Et tout est méticuleusement observé, pensé, avant d’être capturé. Et quelquefois le hasard survient, et il est pris comme un signe. Filmer consiste en une fine observation de ce qu’il y a et la recherche de l’effet que l’image produira sur le spectateur, les conditions esthétiques étant réunies en un lieu dont il s’agissait de découvrir et de capturer les composantes. L’autre, le regardeur, étant inclus pour ainsi dire dans cette manière de concevoir le cadre d’un portait, chaque scène constituant une incitation à voir. A voir ce que voit le cinéaste, pour le voir tel quel. Et Markopoulos décrit bien précisément sa démarche quasi ethnographique lorsqu’il s’apprête à filmer une fresque byzantine à l’église de St. John the Baptist sur l’île d’Hydra, par exemple. Il prête attention au moindre détail filmé : rien de ce qui est à voir dans ce lieu ne lui échappe. Ni sa couleur, ni sa structure, ni le jeu de lumière changeant dans la journée ni les ombres qu’elle dépose sur les objets et espaces présents. Par son souci de filmer « ça », il en est rendu sensiblement conscient. Il photographie successivement plan par plan, comparant sa démarche à celle d’un sculpteur. Le plan large de la fresque, une vieille femme rentrant dans l’église passant devant la fresque et donc devant la caméra, une lumière sur le sol, une araignée ayant tant émerveillé le filmmaker. On peut lire dans le chapitre « Adventures with Bliss in Roma» :
« I had heard of the church during my prolonged visit on the island, but it was not until the end of July or thereabouts that I actually visited the small church. Immediately I was taken by the sumptuous color of the frescos, Byzantine in nature, which far surpassed what was visible in the area of Sparta; that is Mistra » (…) From the very inception of idea to photograph the frescos I had decided to limit myself to only two rolls of film. The first day I set myself the limit of one roll of film or one hundred feet. I began my work by deciding what the first composition should be; and I decided upon a wide-angle composition taken with a 10mm wide angle lens of the side entrance of the church as seen from inside. The door was slightly ajar, and the sole light was, of course, the sun itself. It should be realized that the whole series of superimpositions which followed were based on this first composition: the door ajar, the room itself, and only the door itself, and the lock. How many layers there were on this first roll of film I cannot recall, though, perhaps, anywhere from one to ten.
The first composition was begun with the full force of the idea of a beginning, just as if a writer was preparing the first paragraph of a short novel. The second composition which followed upon the first became a bit more complex. By the third composition, it may have been the shot of the hanging lock, the film-image layer became more agitated in effect. From thereon in I worked feverishly and without pause photographing the various successive layers. It was as if I were working with a chisel on marble, cutting away, cutting away (filming layer on layer) until I knew I must stop. Whether it was from sheer exhaustion or from an innate knowledge that the roll was completed, I dare not know. Perhaps, exhaustion for the filmmaker equates to an uncanny sense of when to stop.
As I worked one symbol struck me concerning the whole of the church and that was the disrepair of its interior. This was followed by the discovery of a spider in a small window area. I photographed the unmoving creature; I thought of Greek priest, of the Greek Orthodox Church in which I had been raised; of the good and the evil. In a sense I was in anger when I photographed the spider, and I suppose that if there is any meaning in images used symbolically, the moment was then. The filmmaker’s anger charged toward a particular image and hopefully producing the results of an art and contributing to the very whole and form of the film work at hand. A subsequent challenge was a single vertical source of light between two shutters. »[xii]
L’exhaustion (épuisement). Un mot juste pour désigner ce que veut dire arrêter de filmer pour un tel cinéaste. C’est peut-être bel et bien le cas. Lorsqu’il n’en peut plus, lorsqu’il a épuisé tous les angles possiblement filmables, la décision de s’arrêter survient. D’elle-même. Une belle description du flux de la pensée filmique en train de se faire et des éléments émergeant du contexte qui attirent l’attention de celui qui essaie de le comprendre. Les qualités esthétiques du lieu, de la situation et des autres présents : insectes, objets, personnes, lesquels arrivent vers le cinéaste en lui « parlant » de son passé, comme cette araignée qu’il associe à l’expression de sa colère ; sans savoir pourquoi cette colère a surgi ni pourquoi elle s’est concentrée sur cette petite bête.
Mais voici que le cinéaste décide de rendre tout ce travail documentaire abstrait. D’accomplir le geste de la transformation créative où cet ensemble de « réels » recueillis devait se fondre dans un ordre tout autre. N’est-ce pas un geste d’ultime détachement et de dissolution de l’ego ? Ou encore une manière de mettre fin à ses souffrances par un acte sacrificiel, à la manière de celui d’Héraclès qui prépare son propre bûcher ?
Une première perception donc, un souvenir imprécis, poétisé, exagéré. Deux ans après une première fouille au fin fond de ma mémoire dont le résultat s’est soldé tout d’abord par un :
je ne me souviens de rien, m’étais-je fait hypnotiser ? ». Puis, si, je me souviens de ça, de cette projection rythmée là et de ce ciel étoilé et de François assis à côté de moi, en me sortant de temps en temps de ma torpeur afin tout de même de ne pas rater les scènes les plus importantes du film. Me souviens encore des coussins rouges sur lesquels le corps pouvait s’avachir, de l’odeur de l’herbe dans la nuit, des chants de cigales, du vin âpre, et de tous ces autres gens tout autour qui rendaient l’expérience intime impossible, mais néanmoins si intense.
Le chemin lent du retour, animé par les discussions. Le bus pour nous ramener au village. Et cette abeille qui a piqué le chauffeur, parti aux urgences. Un incident dans le bus. N’est-ce pas un signe nous renvoyant encore aux mésaventures que Markopoulos et Beavers ont rencontrées sur le site ?[xiii]
La chaleur, la nuit blanche à cause du ronflement de la fille grecque. Elle ou moi, je ne sais plus, quelqu’un en tout cas a changé de chambre. Je m’en rends de plus en plus compte. Je suis profondément sauvage, les groupes ne me conviennent pas. Pourtant quelques amitiés se sont nouées. Nous avons examiné nos perceptions, dit nos sensations.
De quoi ai-je rêvé ce premier jour ? Et le jour suivant ? Je ne trouve plus mes notes issues de cette expérience. Que s’est-il passé ? Je me vois écrire pourtant…Pourquoi mes disques durs restent-ils muets ? Mon vécu de spectatrice à Temenos me fait désormais penser à mon expérience méditative srilankaise. Elle s’y incorpore grâce à toutes sortes d’ingrédients. Dix jours de silence et d’observation des sensations de mon corps. Respiration par le nez, les fourmillements dans le corps. Les flottements de plaisir, les inquiétudes qui traversent le corps laissé pour compte, s’exposant à son propre intérieur de peines, à ses négativités émotives et mentales, à ses attentes impatientes, à ses crises de nerfs silencieuses allant jusqu’à secouer les jambes croisées dans la position du lotus trop longtemps conservée. Et le vide qui prend forme en s’observant, sans tout à fait vouloir comprendre ce que veut dire réellement observer le bout de son nez et être présent, ce que veut dire l’impermanence et l’inutilité de la souffrance.
Et je somnole à nouveau en détachant le regard de l’écran clignotant, j’inspecte celui du firmament, au-dessus de ma tête, la Voie lactée, la petite et la Grande Ourse, l’amas de poussières et quelques planètes brillantes dont je ne connais pas les noms. J’entends les cyk cyk collectifs des grillons logés dans la nature, leurs sons rivalisent avec les pulsations de lumière, rythmés d’après un ordre secret, avec la précision d’un laser s’incrustant quelquefois avec violence dans la toile de l’écran. Le noir. Puis, un visage, un sexe, un fragment de statue, de décors d’une fresque, des hommes sous un olivier. Puis à nouveau le noir. Et de nouveau les pulsations de blanc.
Gregory Markopoulos dit avoir mesuré tout cela très précisément. Les chiffres correspondent aux lettres. À des notes de musique ? Il a une volonté de soigner. Se prend pour un médecin, à la manière d’un Apollon et Asclépios, il est le messager des dieux grecs, cherchant à transformer l’état du spectateur malade en Amor[xiv] et lui propose de se retrouver dans un lieu unique, lui permettant d’entendre l’instruction qu’il devra suivre et dont l’accomplissement l’amènera vers la guérison.
L’écran est le centre de ce phrasé caché, délivré par la voie des sensations visuelles, les images apparaissant à la manière d’un rêve, quelquefois nettement, d’autres fois tout au contraire de manière floue.
On vient donc à Temenos pour se ressourcer, pour se renforcer, se régénérer, nouer des amitiés avec ses semblables, tous différents. Pour retrouver la nature. Car les séries divines de Markopoulos, plus qu’aucune autre, font l’éloge du cinéma de la nature ; le film constituant un lien entre la terre, les humains et l’univers et offrant à travers une partition musicale de la projection lumineuse un concert de sauterelles et autres phénomènes sonores, il offrait une expérience à la John Cage, dans un espace arrangé où la technique, les hommes et la nature pouvaient coexister en harmonie. Trois nuits de projections, trois nuits entre soi, sur le lieu familial que Gregory Markopoulos avait choisi pour construire son Epidaurum cinématographique, y mener sa cure et enseigner ses procédés guérisseurs aux autres. Mais aussi un lieu de sacrifice, le témoignage d’une vie entièrement consacrée au film. Les travaux de Markopoulos. La vie comme film. Le film comme vie. Car le cinéaste se prend bel et bien pour un médecin ; il délivre ses prescriptions sous la forme d’images. Les images suggestives issues de sa propre vie, transformées en abstraction rythmique. Il dit vouloir transporter le spectateur créatif touché par ses images vers une existence plus élevée, au-delà de la banalité du monde visible. Il envoie, tel Apollon Maléatas, ses vibrations murmurantes vers le spectateur créatif, lesquelles, de film en film, se rassemblent et révèlent l’être même de ce spectateur. Elles rendent visibles ses tendances, ses structures… De portrait en portrait, de conception abstraite en conception abstraite, les vibrations d’images deviennent comme des graines de vie merveilleuses, graines qui fusionnent avec l’héritage de vies précédentes, par un bombardement d’images lumineuses et de sensations. Le spectateur est comme frappé par la poudre des fresques et des fragments des objets des sociétés archaïques, arrachés par les images aux cieux, transformés en reliques sacrées[xv].
Le spectateur doit être créatif, il doit donc accomplir ce voyage au cours de l’expérience filmique avec la même détermination que celle du filmmaker qui a réalisé le film. Dans le chaos apparent des images abstraites, il doit relier, rassembler en une totalité, donner un sens à la communion avec une essence divine. Peu importe que ce rassemblement lui arrive sous la forme d’un flash, à travers une perception immédiate ou via un empoudrement progressif. Les images répétitives de motifs visuels, forment à travers les contrastes entre les couleurs et les mouvements noirs et blancs une unité évidente, une architecture, parsemée des symboles discrets que le cinéaste a découverts en cours de tournage, différenciés grâce à son mode de montage alternant entre les portraits, les fragments d’anciens films et les paysages des sites.
Les vibrations créées devaient se rapprocher de l’effet de sensation du toucher produit par le film. Comme si les faisceaux de lumière devaient pénétrer le spectateur par les yeux, l’érotiser à distance par un jet lumineux. Sur un mode subliminal, entouré de bruits et d’odeurs : le film devient à la fois une maladie et sa propre thérapie, décoction et contre-poison qui fournit un éveil sensoriel tant au cinéaste qu’au spectateur qui y participe, par sa présence physique et par son ressenti intérieur. C’est par l’éveil de toute cette géographie subliminale mouvementée que le film devient le locus solus de la régénération à la vie plutôt qu’une simple purification des images négatives ou des maladies physiques que les visiteurs portent en eux. L’ordonnance, comme dans les anciens temples, visant à prendre soin de leur corps et de leur esprit, passait pour certains par la lecture, pour d’autres par l’activité filmique, l’écriture, le bain dans la rivière, la visite d’un site archéologique, un échange fructueux, l’amour ou la nourriture, faisant intégralement partie de ces rituels. Le filmmaker soucieux tant par sa composition que par l’emplacement de son cinéma dans la nature, dans ce lieu « saint »-ci visant à influer sur le bien-être du spectateur.
L’expérience cinématographique s’offrait ainsi généreusement à ceux qui savaient s’y rendre présents : savaient regarder et écouter, échanger, boire et manger, nager dans la rivière tels les anciens pèlerins d’Épidaure.
On comprend alors parfaitement pourquoi le cinéaste clame la nécessité de spaciousness pour ses séries de films et que le premier titre proposé du film a été « Eternity, The Celestial Eye ». En effet, il est impossible d’enfermer ce genre d’images dans une salle de cinéma. Le film ne peut toucher le spectateur que dans ces conditions uniques, un lieu adéquatement aménagé pour sa réception. Pour entendre le message divin, il faut s’y préparer d’une certaine manière. Celui qui a pu fréquenter les sanctuaires dédiés à la prière et à la méditation comprend aisément cette idée, aujourd’hui disparue des pratiques médicales occidentales[xvi].
La cure de la Grèce antique était une cure à la fois du corps et de l’esprit, holiste. Elle se faisait en rupture avec les activités de la vie quotidienne. Et cette rupture ne pouvait pas se réaliser sans l’aide des organisateurs ou associés discrets « initiés ». Ceux qui faisaient le service et ceux qui assistaient les visiteurs en leur permettant de vivre l’expérience méditative sans être perturbés. L’amitié, que Platon plaçait à un rang plus élevé que l’amour dans son dialogue Lysis, jouait ici également un rôle important. « Les prescriptions » reçues par tout un chacun étaient commentées, décrites, imagées. « Le malade » racontait ce qui lui arrivait à son voisin, puis au voisin suivant. Ceux-ci l’aidant ainsi à interpréter le message, l’encourageant à accomplir la prescription pouvant paraître impossible à réaliser.
Assise là une troisième nuit, je m’aperçois que les films produisent en moi des réactions inattendues. Quelquefois la lenteur me paraissait insupportable, me laissant avec moi-même dans le creux du silence de la nature, exposée à mon impatience. La forme minimaliste, répétitive, mais néanmoins non régulière de la composition créait les conditions pour une attention accrue, l’œil rentrant dans un jeu de chasse à l’image colorée, fragment d’une scène, visage, paysage reconnaissable. Cette figure reconnaissable disparaissait et on guettait, frustré, de nouveau, son apparition.
Étrangement, à travers ces projections de lumière clignotantes et silencieuses, un sens sonore et une chorégraphie s’en dégageaient. Des pulsations silencieuses de lumière sont-elles véritablement silencieuses ? Le silence n’est-il pas, comme l’a bien suggéré le compositeur John Cage, une pure abstraction ? Et, admettons que nous soyons dans une pièce totalement isolée, nos pensées ne sont-elles pas en effet, quelquefois omniprésentes, pire, criardes ? Quand est-ce que le calme que nous apparentons au silence surgit en nous ? Dans quelles conditions ? Quels sont ces rares moments véritablement propices au détachement ? A la détente ? A un laisser-aller du corps libéré des tensions ? N’est-ce pas cet état que nous appelons le silence ?
Et si, en poursuivant cette idée plausiblement vraie, mais qui va à l’encontre de notre conception occidentale, « rationalisant » cet esprit et ces sensations, que nous avons catégorisées, dualisées, séparées, et si c’était ce tout énergétique flottant et continu, apparaissant et disparaissant, qui faisait exister « les entités closes », nommées par le langage, découpées dans le flux continu de la vie, et non pas notre culture scientifique, de plus en plus étroite, réduite au service de la guerre, c’est-à-dire érigée par des idées de plus en plus coupées du reste de notre existence, de notre condition humaine ?
Un cinéma médical et radical préparé, si ce n’est mijoté, par le couple Markopoulos/Beavers pendant des années et délivré dans ce site familial là. Là où est né le père de Markopoulos, là où Markopoulos est venu réaliser son œuvre finale et mourir. Temenos. Comme tout site sacré, il est consacré aux rites, aux sacrifices, à la communion avec les dieux, aux offrandes, et aux trois jours de cure par des phrases de lumière dont on ne doit pas chercher à saisir le sens dans une démarche rationnelle, car c’est aux sens que le film s’adresse.
A Pushkar en ce moment, le temps est plutôt clément, la vie paraît indéfiniment plus tranquille qu’en France, plongée dans un climat de violence difficilement évitable, dont je me suis, une fois de plus, enfuie. Ce froid permanent et cette fermeture aux possibles frôlent l’étouffement. Rien de comparable, ici, avec cette ambiance sordide. Je me sens apaisée. Ni les toilettes à l’extérieur, ni la fraîcheur de la nuit, ni même les difficultés de la route, ne m’empêchent d’être heureuse. Comment est-ce possible ? J’ai pris la route des temples. J’écris en changeant de perspective. Comme ici, au Bharatpur palace, depuis la chambre numéro 1, dont les quatre portes s’ouvrent sur le lac, une chambre qui semble s’y verser littéralement et m’offre une vue splendide sur les pèlerins en train de prendre leur bain rituel purificateur. La vie tout entière semble être là. Les pigeons sur les toits métalliques, les bandes de singes sautant comme des antilopes de branche d’arbre en toit de maison et les oiseaux qui viennent sans crainte aucune le soir au bord du lac. Des aigrettes, des paons, des oiseaux blancs et gris dont les noms m’échappent, et les chiens qui se donnent rendez-vous sur les ghâts la nuit. L’Inde et ses couleurs. Le Rajasthan, ses temples jains, ses mosquées dentelées en marbre, ses châteaux et ses palais. Pushkar et son lac sacré, ses dieux hindous du bien et du mal et mon lit au milieu de tout ça. Et j’aimerais que ça reste ainsi pour toujours. Que la brutalité de l’Occident matérialiste à outrance s’en éloigne.
Vers quoi renvoient les chiffres de la composition 9-11 d’Eniaios ? Quel message-poème lui correspond-il ? Je fais un nouveau voyage dans le temps. Dans les sites de guérison de la Grèce antique les prescriptions délivrées par les dieux-médecins étaient individualisées. A Épidaure un tel qui manquait de souffle devait a contrario s’efforcer de déclamer des poèmes en public, de composer des chants et des discours, tel autre devait se soigner par les feuilles d’une herbe médicinale poisoneuse, un autre prendre des bains froids, jeûner. Dans le genre de rassemblements modernes, comme ce fut dans le lieu unique à Temenos, cette individualité ne dépendait que de la façon particulière qu’avait chaque visiteur de recevoir la matière filmique et de profiter du site ; chaque regardeur, pour reprendre le terme de Duchamp, étant libre pour ainsi dire d’en prendre ce qu’il voulait, ce qui lui correspondait le mieux, ce qui lui permettait de faire face aux inconvénients (d’être en groupe, d’être exposé à la chaleur, de devoir attendre,…). Le caractère abstrait des images laissant les interprétations et les réactions ouvertes.
En traversant le Péloponnèse vers le sud, la vue des tombeaux mycéniens, de l’art byzantin de la Grèce orthodoxe et de l’histoire d’amour à Hydra.
Heureuse, belle vue depuis le fort, assise à la taverna de Mnemovasia, je lis le livre « Cinema as poetry » de Paul Adams Sitney, le chapitre sur Temenos.
Éclairant. Sitney décrit les trois sessions précédentes[xvii]. C’était donc sa quatrième. Il décrit ce qu’il a pu voir, ce qu’il a appris du projet, ce qu’il savait. Pourtant, si la qualité de la réception de l’œuvre filmique de Markopoulos échappe à son créateur, en revanche, de ses secrets de fabrication, en est-il le seul maître ? En lisant le livre sous un olivier, se fraye entre les branches, en se projetant de manière insistante, un faisceau de lumière sur les mots du livre :
« Unique, Temenos, éditer maintenant, Anthology Film Archive »[xviii]
N’est-ce pas le signe que Markopoulos voulait bien m’adresser ? Mais que veut-il bien me dire à travers ce message ?
Le Péloponnèse encore. Je regarde ces sculptures d’hommes nus dans le musée archéologique d’Olympia. Une série de jeunes hommes nus avec les fesses bandantes et homosexuels ou pas, je comprends moi aussi pourquoi il faut se réjouir et filmer ça. Je filme ces corps masculins finement sculptés, beaux. La beauté du corps de jeunes hommes grecs. Ils sont comme ceux représentés dans des livres de la mythologie grecque. Les corps sveltes, bien proportionnés. Le sexe au repos, les fessiers ronds et fermes, le visage doux. Je tourne ainsi comme une toupie autour de l’une de ces sculptures et je l’admire. Oui, je suis éprise. Ce n’est qu’une sculpture bien sûr, mais quel érotisme. Le groupe des temenosiens cinéastes se balade ici par-ci par-là. J’arrête. Mon emprise devient trop visible. Et d’ailleurs n’est-ce pas d’un érotisme homosexuel dont il est question avant tout ?
Et là encore le film “From the notes of…” de Robert Beavers[xix] me revient à l’esprit.
Vue sur chambre. Un homme nu, comme une statue grecque
Légèreté poétique d’un film sur le travail intellectuel de composition. Illustration de la pensée créative écrite en acte, non pas illustration, mais exhibition, on la voit en train de se faire
Le texte annonce l’image, la scène, sorte de plan scénario
Filtre comme des feuilles en plastique, on a quelquefois l’impression de visionner des diapos
Les prises de vue sur la ville : ingénieux arrêts sur images
Buildings
Mouvements chaotiques, un nouvel arrêt sur images
Mélange de mise en scène et d’imprévu
Retour sur des scènes de pigeons en cage
A nouveau des fragments du livre
Collages, insertion d’images successives
Film de photogrammes dans les mains
Alternance de visage de profil, col blanc, pigeon de profil,
col blanc poilu
Filtre : l’un poussant l’autre
Ville
Fermeture des volets d’une fenêtre
Même fermeture ouverture des pages de notes
Film et livre se renvoyant l’un vers l’autre
Le filmmaker au travail de montage et d’écriture
Autoréflexivité
L’exhibition du travail intellectuel et de son rapport à la matière filmique et à l’espace
La géographie du lieu
L’érotisme poétiquement maîtrisé !
TEMENOS 2016
https://photos.app.goo.gl/h4baNXcdNx7tVbG66
TEMENOS 2022
https://photos.app.goo.gl/7qCP3aAv9S4Bxe99A
[1] Ce projet a bénéficié d’un appui du CNRS entre 2013 et 2016, accueil au laboratoire CEMS, merci à Sandra Laugier, Michel Barthélémy, Anthology Film Archives, la société Re :Voir et tous les artistes filmées. Grand merci à Barbara Hammer (https://barbarahammer.com) qui a bien voulu héberger et diffuser ce projet sur son site, cf. https://barbarahammer.com/wp-content/uploads/2019/11/Projet-CNRS-OLSZEWSKA-2013.pdf
[i] From Darkness to Light by Lanka Nanda Thero Sri Lanka, 2018, p. 30
[ii] Robert Beavers, Préface au Temenos 2016 ; Gregory Markopoulos, Film as film, The visible Press, ed. Mark London, Webber, 2014
[iii]Gregory Markopoulos, Film as film, The visible Press, ed. Mark Webber, London, 2014 ; https://library.harvard.edu/film/films/2014sepoct/markopoulos.html
[iv] “From the Notebook Of” (Robert Beavers, 1971/1998) : https://www.youtube.com/watch?v=IClK-TkriPI ; https://robertbeavers.com/films/from-the-notebook-of/
Robert Beavers edited by Rebekah Rutkoff ; P. Adams Sitney, Eyes Upsaid Down, Oxford University Press, 2008, « Beavers’s Third Cycle: The Theater of Gesture » chap.16, p.349
[v] Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, édition de La nouvelle revue française, Paris, 1919 ; https://archive.org/details/introductionla00valuoft/page/6
[vi] http://www.mfj-online.org/journalPages/MFJ32%2C33/beavers.html
[vii] Osho, The Tantra experience. Talks on the royal song of Saraha, Diamon books, 1977, p.24
[viii] Christian Lebras, Peter Kubelka, Paris Expérimental Editions, 1990 ;
https://en.wikipedia.org/wiki/Arnulf_Rainer_(film).
[ix] Jonas Mekas, A dance with Fred Astaire, Anthology Editions, New York, 217, p. 179
[x] vidéo B.O. : https://www.youtube.com/watch?v=7-qXCYDZC7o
[xi]http://www.elumiere.net/exclusivo_web/entrevistabeavers/entrevistabeavers_02_en.php ;
[xii] Gregory Markopoulos, Film as film, The visible Press, ed. Mark Webber, 2014, p.256
[xiii] cf. le chapitre sur Robert Beavers de Paul Adams Sitney qui relate l’accident de bus vécu par Beavers et Markopoulos, P. Adams Sitney, Eyes Upsaid Down, Oxford University Press, 2008, « Beavers’s Third Cycle: The Theater of Gesture » chap.16, p.349
[xiv] idem, p. 459
[xv] Cf. lectures et commentaires de Mark Webber, traduites par Helga Fanderl, du livre Film as film à Au: Revoir, vidéo de B.O.
[xvi] Antoine Pietrobelli, « Galen’s Religious Itineraries » Mohr Siebeck, 2017 ; Georgia Petridou, Contesting medical and religious expertise in the Hieroi Logoi: Aristides as therapeutēs and the therapeutai of Asclepius at Pergamum, Erfurt, 14th-16th of January 2015 ; Georgia Petridou, « Poésie pour l’esprit, rhétorique pour le corps : remèdes littéraires et cautions épistolaires dans les hieroi logoi d’Aelius Aristide »
[xvii] Paul Adams Sitney, Cinema as poetry, “Markopoulos and Temenos”, Oxford University Press, 2008, chap.9, p.215.
[xviii] Quelques images issues de cette « cure » : https://photos.app.goo.gl/h4baNXcdNx7tVbG66
[xix] Conférence après la projection du film : https://photos.app.goo.gl/nv5ji3YPZGntbTrJA
Protégé : INVENTAIRE
L’ART, L’INTERACTION SOCIALE ET LA NATURE
L’enquête sur la production des expériences esthétiques
B. Olszewska1
Résumé
Je me suis engagée dans une enquête exploratoire mêlant recherche, création filmique et rédaction d’un ouvrage traitant de l’art, des dynamiques sociales et de la nature. Ce projet s’appuie sur des enquêtes empiriques et s’articule autour de deux axes fondamentaux. Le premier aborde les enjeux de l’expérience esthétique et de son émergence au sein des interactions sociales, mettant particulièrement l’accent sur les activités artistiques. Le second axe accorde une importance capitale à la nature et à l’environnement que j’appréhende à travers mes expériences de voyage et enquêtes sur des projets d’art écologique. Ce deuxième axe permet de questionner la notion d’identité et de territoire, d’explorer la diversité des formes culturelles, tout en remettant en question le cours déterministe de leur histoire et observant leurs modes d’évolution actuels. Le projet repose sur une étude d’un éventail représentatif de lieux, englobant les espaces naturels préservés ainsi que les patrimoines culturels. Ces investigations questionnent le rôle constitutif des dispositifs techniques d’enregistrement des moments et des expériences esthétiques, des formes de leur description, diffusion et de leur archivage.
Si ces réflexions prennent principalement racine dans les interactions filmées des artistes, les arts étant, de par leur nature même, aptes à créer des formes d’expériences esthétiques, je m’intéresse en réalité à toute rencontre ou événement propice à l’émergence d’une expérience esthétique. Cela englobe les échanges humains, les environnements naturels et les lieux insolites, les pratiques et les expériences captivantes, surgissant dans divers contextes de la vie quotidienne, comme en témoigne la série d’articles accompagnés de vidéos, regroupés par thèmes : « Les portraits d’artistes », série 2 : « Les cinémas différents », série 3 : « Voyages d’étude ».
Cette dernière série d’articles se focalise particulièrement sur des liens entre l’art et la nature. La nature y est appréhendée dans son sens environnemental comme existentiel, en tant que « matière » première de toute création. Je questionne en particulier le pouvoir transformateur de certaines situations, des rencontres et découvertes réalisées lors des voyages. A travers l’éloignement des aspects culturels et familiers, le voyage offre en effet la possibilité du dépaysement, ainsi que la découverte des modes de vie artistiques, culturelles, spirituelles, alternatives, visant la re-connexion plus harmonieuse avec l’environnement naturel. Les enquêtes empiriques sont restituées à travers une description personnelle accompagnée de vidéos, photos et des journaux de voyage relatant ces rencontres et apprentissages.
Le projet inclue des recherches menées sur le concept d’art-nature de Cesare Manrique à la Fondation Cesare Manrique à Lanzarote et à Grande Canarie (2022/23) ; les paysages des îles grecques ; les expériences à « Temenos » (2018, 2022, Lyssarea, Grèce), intégrant le cinéma dans la nature ; « la nature méditée » (méditation vipassana, yoga lors des «Mahashivaratri »), le projet « Save Soil » d’Isha Foundation (Coimbatore, Inde, 2020), la découverte de vestiges et des paysages au Nepal (2012), Chine (2019), Inde (2015, 2016, 2017, 2020, 2023), Tibet (2019), Cambodge (2017), Chilli (2018), l’enquête à bord du Transsibérien, les Moaï de l’île de Pacques…
Visées de Recherche :
– Examiner l’évolution de la notion d’expérience esthétique, de son déplacement du rapport exclusif aux beaux-arts vers un contexte social plus large, son lien avec l’environnement naturel et interactions sociales
– Analyser la distinction entre deux modes d’immersion distincts : l’immersion ciblée qui caractérise le terme d’une enquête qui qualifie l’expérience d’esthétique et l’absorption plus diffuse, comme par exemple celle vécue lors de la contemplation d’un paysage
– Explorer certaines pratiques de travail et/ou formes de vies artistiques conçues de manière à fournir la matière à « une œuvre d’art », celles qui abordent l’art et la vie dans un même élan d’expérience esthétique et éthique
– Questionner les rapports entre l’art contemporain, la science et l’environnement naturel
Problématique
1° L’esthétique comme « une valeur ajoutée » et la transformation de l’ordinaire[1]
Le sujet de l’expérience esthétique que je m’apprête à aborder ici, dépasse celui devenu, depuis Hegel, un objet de réflexion philosophique sur l’art, l’art lequel à l’époque de Hegel était principalement considéré à travers les beaux-arts tels que la peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie et la musique. Hegel tentait d’établir leurs caractéristiques et les différences concernant les formes de médiation entre le monde sensible et le monde de l’esprit permettant aux individus de comprendre et de ressentir des « vérités » universelles. L’art constituait donc le moyen privilégié de relier la sensibilité humaine à la nature. En mettant l’accent sur l’interaction sociale, la philosophie le pragmatisme, de Mead et de Dewey notamment, a permis de déplacer l’objet d’étude de l’esthétique comme une discipline visant à analyser le fonctionnement des concepts inhérents aux développement des arts vers des phénomènes plus généraux se produisant au sein de la vie sociale. Dewey s’intéressait notamment aux formes d’expression esthétique dans la vie quotidienne, au-delà des activités artistiques à proprement dites. Dans ce cadre, la notion d’expérience esthétique, n’est plus rattachée exclusivement aux notions traditionnelles de « beau » ou de « sublime ». Elle se détache également des interprétations courantes associées au terme « esthétique » que l’on relie à des éléments tels qu’une personne séduisante, un paysage pittoresque, ou encore un objet attrayant, voire à des particularités stylistiques d’un édifice, ou à des lieux qui rehaussent notre perception, souvent considérés comme nobles ou valorisants. En effet, la diversité considérable de nos expériences esthétiques dépasse ces classifications restrictives. Une expérience esthétique implique par exemple exploration de nouvelles idées, suscite des émotions et des états qui transcendent le simple attrait visuel ou sensoriel. Elle peut inclure des éléments conceptuels qui suscitent des réflexions approfondies, provoquent des remises en question, ou génèrent des émotions complexes voire contradictoires.
L’expérience esthétique est ainsi étroitement liée aux normes érigées par une culture ou une société, pour catégoriser et différencier les divers actes, comportements, expressions ou formes d’événements. Kant, dans sa « Critique de la faculté de juger », a introduit l’idée d’un jugement esthétique « désintéressé », soulignant que l’expérience esthétique ne se limite pas à une simple préférence individuelle, mais repose également sur des notions de plaisir désintéressé et de jugement partagé. D’autre part, elle est associée au désir, à la souffrance et à la « volonté » propre au déroulement de la vie, si l’on se réfère à Schopenhauer. La volonté, notion centrale dans sa philosophie, associe l’esthétique à des désirs, des souffrances et à une force motrice fondamentale inhérente à la vie organique comme à la matière inerte. Schopenhauer considérait que l’art offrait une évasion temporaire de la souffrance inhérente à la volonté, offrant ainsi une contemplation esthétique qui transcendait les préoccupations quotidiennes. Comme Maurice Merleau-Ponty l’a illustré également dans la « Phénoménologie de la perception », l’esthétique est étroitement liée à la perception et à la corporéité. : « Le corps comme puissance motrice et projet du monde donne sens à son entourage, fait du monde un domaine familier, dessine et déploie son Umwelt, il est « puissance d’un certain monde ».
Expérience de l’art et éducation
John Dewey interroge la nature de l’expérience esthétique dans le champs artistique, le résultat qu’il délivre dans son ouvrage « L’art comme expérience » (1934). Celui ci a inspiré de nombreux artistes et collectionneurs d’art, dont Albert C. Barnes avec lequel Dewey partageait ses réflexions. Ce dernier a appliqué les principes exposés par Dewey dans sa manière de collectionner et d’exposer l’art. Plutôt que de simplement afficher des œuvres d’art dans un cadre traditionnel de musée, Barnes a créé une disposition performative pour sa collection. Sa Fondation proposait une présentation unique d’œuvres, organisées selon les principes éducatifs et esthétiques de Dewey. Contrairement aux pratiques muséales traditionnelles, Barnes a organisé sa collection en « ensembles muraux » : des groupements d’œuvres de différentes époques, styles et cultures, juxtaposant peintures, sculptures, objets africains, mobilier ancien et fer forgé. Cette approche visait à encourager une perception comparative et contextuelle de l’art, favorisant une expérience immersive et réflexive .Barnes Foundation
Cette disposition a été influencée par les idées de John Dewey, philosophe pragmatiste et éducateur, avec qui Barnes entretenait une relation intellectuelle étroite. Dewey a été conseiller de la Fondation en 1925 et a contribué à façonner sa vision pédagogique. Il considérait l’art comme un moyen d’éducation esthétique, capable de transformer l’expérience quotidienne et de stimuler la pensée critiqueDes ensembles visuels complexes où des peintures, des sculptures et des objets étaient juxtaposés encourageant les visiteurs à établir des connexions entre les différentes œuvres, favorisant ainsi une expérience d’apprentissage et d’appréciation esthétique dynamique.
Cette collaboration permet d’illustrer concrètement le lien entre l’idée de l’expérience esthétique que se faisait Dewey et sa conception de la pédagogie, active et expérimentale, proche en cela des expériences menées dans des écoles en ce temps en Russie soviétique post-révolutionnaire que Dewey a pu visiter. C’est en lien avec de nouvelles idées de pédagogie expérimentale que Dewey insiste sur le fait qu’afin de mieux comprendre la spécificité des productions artistiques, il est nécessaire de s’en éloigner dans un premier temps et de reconsidérer ce qui dans l’expérience ordinaire suscite le sentiment de beauté, d’horreur, de laideur, d’enchantement… ce qui attire l’attention et ce qui permet à un individu d’enrichir son expérience par un « jugement » d’ordre « réfléchissant » plutôt que par un raisonnement, pour reprendre la distinction kantienne. Dewey cherchait ainsi à décloisonner les catégories réifiées de l’existence, permettant ainsi à l’esthétique de s’émanciper du champ purement artistique où elle a été reléguée. Elle a suscitait par ailleurs au sein des arts, de nouvelles attitudes visant à une reconsidération des liens entre l’art et la vie, en déplaçant l’objet même de l’art et la place de public dans son appréhension (cf. Avant-gardes artistiques). Pour Dewey, la philosophie se doit questionner les usages, les « jeux de langage » (pour reprendre également le concept de L. Wittgenstein), et les conditions pragmatiques concrètes dans lesquelles les qualificatifs du beau, de la création, de sublime et d’autres termes réservées à ce que nous considérons comme expérience esthétique, sont exprimés. Il souligne par ailleurs que l’observation d’une œuvre d’art ne conduit pas nécessairement à une expérience esthétique profonde, car la relation que nous entretenons avec l’objet peut demeurer superficielle et rudimentaire. À l’inverse, une expérience ordinaire peut revêtir une dimension esthétique [2]. L’étude de phénomènes esthétiques s’intéresse donc à la manière dont ils se manifestent dans des conditions et des contextes spécifiques, appréhendée au cœur des situations, ce qui représente le paradigme même de l’étude de l’expérience esthétique, car elle seule permet de prendre conscience des transformations résultant des interactions entre l’individu et l’environnement naturel et social dans lequel tant l’émergence que l’appréciation esthétique d’un événement a lieu. Ainsi, pour Dewey, le qualificatif « esthétique » découle davantage d’une expérience, d’un processus, que d’un environnement ou un objet « tout fait », comme l’est, par exemple, un beau tableau ou un paysage. L’expérience esthétique, remarque Dewey, « marque chaque expérience satisfaisante et transformatrice de son empreinte, en ce sens elle renvoie à une valeur ». [1] Elle joue le rôle essentiel dans d’autres formes d’expérience (scientifique, politique), comme dans l’émergence des formes de vies nouvelles ou de la prise de conscience de leur qualité. En ce sens, elle transcende les frontières disciplinaires et s’étends à différentes facettes de l’existence. Sa manifestation sensible est le moyen par lequel nous pouvons accéder à une appréciation plus profonde de la qualité de la vie, au-delà des créations matérielles des objets d’art. L’esthétique telle qu’elle est appréhendée chez Dewey est intrinsèquement liée à notre interaction directe avec le monde naturel ou social. Le succès dans la culture de plantes, une conversation, l’immersion dans un paysage naturel ou la création d’une œuvre d’art peuvent donc constituer autant d’occasions d’un épanouissement et appréciation de la vie, devant tout à la fois esthétique comme éthique.
2° Le sentiment esthétique dans l’enquête
« Il n’y a pas de solution, parce qu’il n’y a pas de problème » (Marcel Duchamp)
Voilà une citation à l’encontre de la théorie de l’enquête de John Dewey qui décrit en effet l’expression de divers sentiments de satisfaction que procure une enquête menée à son terme et attire notre attention sur des conditions dans lesquelles émergent nos jugements du beau et nos sentiments esthétiques. Comme lors d’une découverte scientifique, lorsque, arrivée à son terme l’enquête se clôture par l’expression de la qualité esthétique la plus fortement éprouvée. Suite à la résolution d’un problème, l’individu prend conscience du problème, la solution trouvée requalifie la situation problématique d’une nouvelle manière. C’est le fameux « eureka » (j’ai trouvé !) d’Archimède, l’expression de la joie, le sentiment de justesse et d’apaisement qui s’en suive. La solution trouvée permet de comprendre la situation problématique, lui confère une forme, lui attribue un sentiment de totalité qualitative unie : « L’enquête est la transformation contrôlée ou dirigée d’une situation indéterminée en une situation qui est si déterminée en ses distinctions et relations constitutives qu’elle convertit les éléments de la situation originelle en un tout unifié » (Dewey, p.169). Inhérente à la résolution de problème, le sentiment esthétique concerne en fait toute sorte de situations d’enquête. Dewey cherche à montrer que les enquêtes scientifiques comme celles de sens commun suivent en réalité un schème semblable. Il attire notre attention sur les différentes étapes de constitution de l’expérience d’un individu pris dans une situation problématique. Allant de la perception, plutôt sentie, que réfléchie de la situation problématique, jusqu’à la découverte de ce qui causait la perturbation. Cette dernière constitue le focus de sa réflexion sur l’enquête, mais également dans des situations de découverte de la solution, l’apprentissage, la transformation logique du raisonnement quant aux étapes et les erreurs commis, l’analyse et le réarrangement des relations cognitives entre les données, etc. C’est seulement au terme de l’enquête, d’après Dewey, que l’on peut définir une expérience authentique, le fait « d’avoir eu une expérience ». Car, si d’une certaine manière toute activité implique un changement, seulement dans ce cas précis nous vivons émotionnellement et intellectuellement une véritable requalification de choses ou d’états de faits et acquérons à leur sujet une perception nouvelle, vivons la dispersion de la tension accumulée. Parvenue au terme de l’enquête, l’individu vit alors une véritable transformation émotionnelle et psychologique dans laquelle l’expérience vécue acquiert un nouveau sens. D’incertaine et chaotique, la situation devient clairement définie. Le sentiment d’apaisement qui surgit au moment de la découverte de la solution s’étale sur la situation vécue comme problématique dans le passé immédiat, permet à l’individu de comprendre les différentes étapes de la recherche, ses erreurs, ses errances et ses impasses. Il la requalifie, comme en témoignent souvent les différentes formes langagières ponctuant voire constituant les différentes étapes de l’enquête, pour ainsi dire d’une nouvelle manière. De l’expérience anesthétique, vécue dans un état de tension et de « négativité », l’activité retrouve le sens de l’équilibre, l’individu perçoit et exprime des relations justes entre les données et les informations qu’il reçoit et auxquels il réagit à présent de manière harmonieuse. La transformation de la situation qui s’ensuit, bien que vécue individuellement, n’est pas pour autant subjective ou arbitraire, ni purement cognitive. Elle est fondée organiquement et socialement, se fonde sur des faits, des significations et des symboles, des conventions sociales historiquement établies, devenus « faits sociaux », elle implique des personnes et des objets matériels perçus en rapport avec l’enquête. Le sentiment désagréable, comme par exemple « avoir sur le bout de la langue le terme recherché », la tension, le déséquilibre, se transforme en sentiment de satisfaction, la « trouvaille » coïncide avec ce qui a été recherché, la situation change d’aspect.
Dewey considérait que l’expérience esthétique implique un engagement, en particulier lorsque un individu s’implique dans une situation de création (musique, poésie, œuvre d’art ou tout autre objet constitutif de « forme de vie » différentes). L’expérience esthétique ne se limite donc pas à une contemplation passive de l’objet ou de « spectacle » sensoriel, mais implique une interaction dynamique entre le sujet (sa conception sociale/morale de vie), l’environnement et la situation vécue. L’individu explore pour ainsi dire les évènements qui surgissent, inspecte les objets qui se présentent, observe, contemple ou interagit avec eux, se pose des questions, exprime des émotions, et finalement développe une compréhension plus approfondie et une appréciation enrichie de l’expérience. Dans ce processus, autant symbolique que physique, spatial que temporel, intuitif comme intentionnel, le jugement esthétique émerge comme une conséquence naturelle. Il n’est pas fondé sur des normes rigides ou des critères prédéfinis, mais constitue l’expérience même de l’individu qui le vit, implique le hasard et l’intuition, la logique et l’imagination, et souvent le sentiment d’apaisement à l’issue d’une situation problématique. Il en est de même de la perception de qualités esthétiques dans un environnement naturel, lors de la conception d’un objet ou une situation d’interaction, qui n’est pas moins active et exploratoire afin de permettre l’appréciation esthétique. Rappelons toutefois, que la notion de la satisfaction due au terme d’une enquête ne se confonds pas chez Dewey à la réalisation achevée d’une œuvre/chose matérielle. Le sentiment de satisfaction a plutôt lien avec la qualité et à la forme (belle, harmonieuse, créative…) que prennent des situations dès lors qu’elles ne sont plus troublées. Ce sont des états et des situations problématiques, inachevées, perpétués de manière « avortée », qui sont pour ainsi dire anesthétiques (car elles manifestent la persistance du problème, la répétition des logiques erronées et de ce fait l’insatisfaction continuelle de l’individu qui les vit et dont l’état « raisonne » dans la vie sociale qu’il mène…). Ce sont donc ces situations troublées qui doivent se clore et non pas des « créations » (objets, œuvres d’art) que ces situations impliquent. En un sens plus profond, toute réification de nos « pulsions », réactions, créations en des « objets » délimités n’est que provisoire. Elle n’a pas de réalité définie une fois pour toutes, mais l’incarne à l’issu des processus complexes d’interactions autant matérielles que symboliques, de ce que nous comprenons des lois de la nature et de leur logique. Car, comme nous rappelant les philosophies orientales, il n’y a pas dans le monde naturel de formes d’évènements déterminées une fois pour toutes, la nature nous mène de la naissance vers la mort, ainsi, dans le monde social, il existe seulement des formes qui évoluent, se perfectionnent, au sein de différentes cultures et sociétés et d’après des logiques qui leur sont propres, et que ses membres transmettent, telles des pierres immuables, de génération en génération. Ces « formes logiques/raisonnements/principes ou idéaux » s’expriment à travers des interactions sociales et jeux de langage, à travers usages et production d’objets, qui varient selon des lieux ou des techniques. Ces dernières ayant pour but de « figer » ou de « contraindre » certaines pratiques, raisonnements, d’en constituer d’autres. Pourtant, ce n’est que d’un point de vue limité de jugement et de la perception qui sont les nôtres à un moment donné, relatif aux contextes d’interaction et de vie particuliers, que ces objets, telles les œuvres d’art ou les projets que l’on cultive patiemment au jour le jour, acquièrent une force de réalité. A son état de plus primaire, la vie n’est qu’un flux continu d’énergies, un amas de forces se cristallisant à un moment dans une forme provisoire dont la finalité nous échappe.
3° Film et l’écriture comme lien social et matière artistique : « JE-vidéo »
« l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » ! (Robert Filliou)
Aussi instructifs soient-ils, ces concepts et idées philosophiques ne nous permettent cependant pas de comprendre pleinement la diversité des manifestations et des expériences vécues de manière esthétique par des personnes dans divers contextes, ni de saisir le statut et l’évolution de nos conceptions contemporaines de l’esthétique.
S’appuyant sur l’idée deweyenne soulignant que l’art est avant tout une expérience, je me suis munie d’une caméra/appareil photo et je souhaitais, à ma manière, de capter ces situations et moments permettant de rendre visible la nature de l’expérience esthétique dans différents contextes de la vie : la mienne pour commencer en tant qu’apprentissage, création et appréciation artistique, à travers les rencontres et les expériences de voyage, en essayant de saisir l’art de la nature, les fragments de beauté dans des situations ordinaires…
En me référant tout d’abord aux moments d’échanges et interactions filmées auprès des artistes et milieux d’art contemporain, cette enquête m’a permis d’identifier rétrospectivement ces quelques moments au sein de situations où se produit l’émergence d’une qualité esthétique partagée, transformant le cours ordinaire de la situation. Sur la base des vidéos et des récits réalisés de ces moments et cela malgré le caractère unique des situations dans lesquelles ils se produisent, j’ai tenté esquisser quelques traits génériques et des conditions de leur émergence qui les caractérisant.
Il s’agissait en particulier de questionner les configurations entre l’interaction sociale médiée par la caméra, objets d’art et/ou environnement naturel transformant la perception du réel, faisant émerger des idées, de nouveaux objets de connaissance, émotions. De manière plus générale, il s’agissait de poser à nouveaux frais la question dans quelle mesure est-il possible d’affirmer que l’art a le pouvoir/la capacité de transformer les situations sociales particulières, d’ouvrir au questionnement les états de choses les plus solidement conçus comme « allant de soi », et de reconsidérer les normes et les valeurs qui leur sont communément associés ? Ce constat apparemment banal, selon lequel « l’art transforme le réel », ouvre en réalité une piste d’enquête au plus près, non pas des courants artistiques et de leur histoire, mais de la production et reconnaissance « ordinaires » du phénomène esthétique qui sont observables et descriptibles dans les pratiques mêmes de la création (ici la création de situations filmées) et qui lui donnent une forme reconnaissable. Si cet énoncé est pourvu de sens, la question qui se pose est dès lors de retrouver la réalité phénoménale que la formule évoque en mettant l’accent sur quelque chose qui est fondamentalement de l’ordre de l’expérience communicable, à la manière du jugement réfléchissant [2], et non de l’expérience privée réputée incommunicable, bien que toute expérience esthétique implique les sentiments intimes, les sensations et les émotions personnelles que la personne vit pour ainsi dire « de l’intérieur ». L’adoption de cette posture phénoménologique et praxéologique autorise d’examiner les deux volets de ladite proposition de manière solidaire : le premier se traduit par un programme d’investigation empirique de situations au sein desquelles une activité créatrice se déroule qui, pour le champ artistique qui nous intéresse, joue sur un mode contrastif, émotionnel, ironique ou métaphorique avec les situations, les codes sociaux, les pratiques artistiques professionnelles, l’environnement physique et matériel, employés comme autant de ressources pour mettre en question le rapport conventionnel à l’art, à sa place dans la société et à sa rupture supposée avec le monde de la vie ordinaire. Le second volet, contigu au premier, est celui de la reconnaissance de la survenue de cette transformation esthétique d’une situation de la vie courante, dégagée par cette grammaire en acte, qui s’appuie sur l’expérience que l’observateur-participant en fait in situ et sur l’image que le film en capte, témoin impliqué de et dans ses conditions uniques d’occurrence .
Un des enjeux majeurs de cette recherche résidait dans l’examen des procédés et processus créatifs, conçus comme des activités socialement organisées et descriptibles en tant que telles. Il s’agissait de comprendre comment, dans le cadre des interactions sociales, la production et la réception de chaque acte (qu’il s’agisse d’un geste, d’une parole ou d’une autre forme d’expression), intrinsèquement liées et complémentaires, contribuent de manière réflexive à l’émergence d’un objet esthétique partagé, qualifié d’« intersubjectif ». Cet objet n’est pas simplement une construction ou sentiment individuel, mais le fruit d’une co-création où la singularité de chacun de participant entre en dialogue avec celle des autres, façonnant ainsi une réalité esthétique collective. L’activité filmique, à la fois prétexte, enquête et expérience, constitue ainsi un point de départ et une ressource de ce projet. Elle occupe cette place en observant, provoquant et filmant les moments des rencontres avec des personnes particuliers, dans lesquelles une activité créatrice est déployée. Dans ces circonstances en effet, l’observateur-participant peut saisir ce travail créatif en acte, par lequel quelque chose qui se produit se transforme en quelque chose d’autre (en tant qu’émergence de la « nouveauté » dans la situation actuelle, ou d’une situation apparaissant comme nouvelle, car appréhendable d’une manière autre que précédemment, l’acquisition d’une connaissance, la transformation d’une catégorie en une autre…), sur le moment même de sa réalisation, une métamorphose qui peut être reconnue comme telle par les protagonistes et observateurs des situations examinées. La caméra peut être vue comme un témoin voire un élément faisant partie intégrante du dispositif scénique dans lequel des pratiques créatives se déroulent de manière occasionnée. Le film acquiert ainsi un caractère hybride, en ce qu’il montre et donne accès à une « performance », une réalisation artistique ou une expérience esthétique située. Il permet ainsi de découvrir les méthodes employées par les membres pour façonner les situations et les actions pratiques mises en œuvre localement afin de réaliser une activité donnée, dans son environnement spécifique. Ces méthodes sont perceptibles comme des manières d’agir appropriées à la situation considérée. J’ai examiné en particulier la manière dont le film en train de se faire, in vivo et in situ, participe à l’activité de rendre visible l’impondérable de la situation, le basculement de l’ordinaire vers le registre esthétique. Le projet consistait ainsi à étudier la façon dont cette transformation s’opère matériellement, à la regarder en situation, à travers son déploiement sous forme de réalisations concrètes, lesquelles font surgir de l’intérieur des situations d’occurrence naturelles qui en sont le foyer les éléments non encore explorés ou non perçus par leurs membres et les transforment en objet d’art ou matière à création. L’enquête consistait en la constitution et l’analyse d’un corpus de films se focalisant sur des moments particuliers dans lesquels émerge une « nouveauté », objet de l’enquête (Dewey, 1938). Une partie de ce matériel constitue le support premier des réflexions qui seront prolongées lors de cette étude, notamment à travers la réflexion portant sur le montage de vidéos, rapport entre les textes, commentaires, descriptions et images.
ll s’agit d’examiner la manière dont l’activité filmique, en incluant la présence de l’observateur que la réalisation de cette activité indexe à la situation vécue, a pu suivre la technique d’étrangeté mise en œuvre dans un travail cinématographique J.M. Straub: http://fr.wikipedia.org/wiki/JeanMarie_Straub_et_Danièle_Huillet ), a suscité l’émergence d’une sculpture (Jim Ritchies : http://www.jim-ritchie.com/), a compris le rôle du désordre et de l’intelligible dans la magie de l’art (lors de la visite de l’appartement-musée de G.Zevolla : http://fr.wikipedia.org/wiki/Giuseppe_Zevola) ou a pu établir pratiquement (en filmant l’activité de se rendre sur place et de découvrir l’agencement de ce lieu) la connexion endogène entre l’aménagement de l’habitat et la pratique artistique visant la publicisation de l’intime (chez Nathalie Saint Phalle :http://paris-ontheothersideofintimacy.blogspot.fr/2009/06/albergo-del-purgatorio-lieudexposition.html), a contribué à la mise en situation filmique concernant un projet d’art (dans le cadre du projet « Prenez soin de vous » de Sophie Calle : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sophie_Calle), a été impliquée de manière festive à la manière de susciter les situations et de filmer qui est caractéristique de la manière du cinéaste Jonas Mekas : http://jonasmekasfilms.com/diary/, de la manière dont la vie et le film s’imbriquent chez le réalisateur Boris Lehman, Alan Berliner, Ken Jacobs, Robert Attanasio, etc.)…
Le matériel mobilisé a permis d’interroger les processus de transformation créatifs accomplis lors de ces rencontres et situations filmées afin de souligner plus concrètement les liens que la perception esthétique entretient avec ses médiations : le film en tant qu’il est susceptible de rendre publique la situation enregistrée, les objets et les personnes présentes (observateurs, public), l’environnement immédiat (habitat, rue, café, environnement naturel…), mais également de leur transformation esthétique. En s’appuyant sur les travaux de l’ethnométhodologie sur les activités de travail (Ethnomethodological Studies of Work) et également sur la philosophie pragmatiste de « l’art comme expérience » (J. Dewey) ou les « jeux de langage » (L. Wittgenstein), ce projet a permis d’esquisser les caractéristiques plus générales de cette esthétique située dans le « monde de l’art », de sa « grammaire », ses objets, ses procédés, ses artistes et à s’interroger sur sa place dans la vie sociale en général, en étendant la réflexion menée sur cette question en relation aux milieux de l’art vers d’autres milieux et situations d’activités de la vie ordinaire, (voyage, apprentissage, découverte scientifique, résolution d’un problème) …
Ainsi, si le sens commun et de nombreuses théories de l’esthétique attribuent la perception et le jugement esthétique à un individu, à ses caractéristiques émotionnelles, psychologiques, voire mystiques, l’artiste comme un créateur-génie y est souvent considéré comme un médium des apparitions soudaines, d’une forme, d’une idée ou d’un esprit qui viendraient soudainement l’habiter ; de son côté, l’approche pragmatiste le place au contraire au cœur de la rationalité, des formes objectives de la représentation artistique et de la « grammaire » du champ culturel dans lequel elles opèrent. La conception que l’on peut nommer romantique ou mystique sépare, souligne Dewey, le moment d’émergence de la nouveauté des opérations de l’enquête qui lui a donné naissance et contribue, ce faisant, à rendre le processus créatif opaque, inaccessible à l’analyse. La notion d’enquête permet ainsi de situer le moment de transformation créative dans un processus d’expérience plus large et montre comment on arrive progressivement au changement qualitatif de la situation et à sa qualification esthétique nouvelle. Ainsi, si on devait dégager un schème commun au surgissement d’une nouveauté, au sens de réorientation ou d’appréciation différente de ce qui précède, qui se traduit en particulier par le fait que l’on est désormais à même d’en rendre compte d’une manière explicitement fondée, on pourrait dire qu’elle se produit tout d’abord au cours des différents moments de l’enquête (comme une ressource permettant d’apprécier correctement ses différentes étapes) et qu’elle a une fonction décisive dans sa clôture, en tant qu’elle est liée au jugement esthétique qui la réalise, via la reconnaissance d’un résultat satisfaisant (la résolution d’un problème), et requalifie l’ensemble des phases de l’enquête sous une catégorie nouvelle et, semble-t-il, plus appropriée. Ainsi, si la créativité a quelque chose à voir avec une rupture, une mise en tension ou un départ délibéré des modes habituels de voir ou de faire de l’art, comme de se rapporter au monde de la vie dans l’attitude naturelle de la pensée courante, il serait toutefois erroné de ne l’appréhender qu’à la lumière d’un changement qualitatif simplement ponctuel et soudain.
4° L’environnement de la perception esthétique
Ainsi, à la manière de Dewey, nous avons porté l’attention sur la nature de l’expérience esthétique dans différents contextes de la vie et à travers l’expérience des moments dit « esthétiques », c’est-à-dire ceux où quelque chose d’un apprentissage, d’une découverte, d’une nouveauté surgit que ce soit au sein même de la création et appréciation artistique, expérience de voyage, contact avec les éléments naturels d’un paysage, conversations et activités ordinaires « inspirantes »…
Les voyages constituent en cela la source d’inspiration d’innombrables expériences artistiques que ce soit à travers les paysages découverts, le contact avec la nature, les découvertes, rencontres et apprentissages. Le voyage impliquent la mobilité, la traversée des frontières, l’immersion, l’accueil de « l’étrangeté » culturelle ou paysagère. Il est ancrée dans des contextes précis, relative aux situations particulières vécues par des voyageurs, à l’état émotionnel de personnes, aux moyens et aux « techniques » à leur portée. Si, dans certains cas, comme lors de migration volontaire ou forcée, le déplacement engendre l’angoisse lié à la survie et la volonté de préserver son intégrité, voire sa vie, dans d’autres circonstances, il est la source d’émerveillement, de découverte des environnements culturels, géographiques et paysages jusque-là inconnus, créant le sentiment de bien-être dans l’atmosphère insouciante des lieux, il évoque la légèreté de l’existence. Quelles que soient les circonstances et les raisons du départ, qu’elles soient avantageuses ou désastreuses, le voyage peut non seulement servir de catalyseur à des expériences esthétiques enrichissantes, mais offre également des conditions propices à la transformation de cadre de vie, à la « métamorphose du soi», voire, dans certains cas, à la formation d’un individu éthique ou spirituel.
Ce second volet du projet propose d’explorer la notion d’expérience esthétique en puisant son essence dans les méandres des situations vécues, là où se dessine l’art subtil de la perception d’innombrables manifestations de l’esthétique en acte. Je me suis particulièrement attachée à élucider les circonstances dans lesquelles, au cours de ces voyages, certaines situations tendent à revêtir une dimension vitale intensifiée. Qu’il s’agisse du dépaysement ressenti par les voyageurs lors de la découverte de lieux insolites, des rencontres fortuites et culturelles, de l’état d’esprit des individus confrontés à des contraintes et des dangers, ou encore de la sensation de libération d’un fardeau qu’ils laissent derrière eux, les traces des expériences de voyage constituent un terreau propice non seulement à la compréhension de l’expérience esthétique vécue, mais également à son émergence sous des formes littéraires et filmiques.
Ces dernières permettent d’interroger les qualités de l’environnement de l’expérience esthétique, ainsi que la manière dont celui-ci façonne, en retour, le sentiment et le jugement esthétique d’un individu. Il influe sur sa manière d’être et de ressentir, sur la conception qu’il a de lui-même, voire sur la transformation de son identité. Je souhaitais élargir cette réflexion en questionnant la formes des descriptions de ces interactions (journaux intimes, carnets de voyage) et de leurs traces visuelles. Ces documents offrent la possibilité de questionner le rapport de l’art à la nature, à la technologie et à l’art, et de reconsidérer, à l’ère de l’Anthropocène, notre relation au paysage, à ses usages touristiques et à ses exploitations industrielles, tout en renouvelant la réflexion sur la relation entre esthétique et écologie.
Sous quelle forme les récits portent-ils les traces de l’authenticité des expériences vécues ? Comment le film devient-il un journal de voyage ? Un « journal filmé » ? Comment concevoir l’archivage de traces visuelles et écrites sans pour autant perdre leur caractère dynamique, lié à la biographie des protagonistes ? Comment préserver leur intimité, voire, dans certains cas, leur anonymat ?
Les observations, découvertes « ethnographiques » ainsi que les expériences autobiographiques vécues et « mises en scène » visuelle et sonore sont répertoriées dans un tableau numérique, qui classe les événements par années et par mois. Les titres des événements fournissent des liens vers divers chapitres accompagnés des traces visuelles que le lecteur-spectateur pourra explorer au gré de sa curiosité. Une série de parcours possibles lui sera néanmoins suggérée.
RESUME DE CONTENUS :
Le projet d’ouvrage fondées sur les traces de ces expériences se décline en trois parties :
Le premier chapitre explore la notion d’expérience esthétique à partir des concepts philosophiques à l’appui des exemples de pratiques artistiques permettant de les illustrer. J’ai voulu, à ma manière, commenter quelques idées de philosophes tels que Hegel, Schopenhauer, Dewey et Wittgenstein pour évoquer quelques idées sur la façon dont ces philosophes ont abordé l’art comme expérience. Je me focalise ici en particulier sur la constitution d’expérience esthétique à travers l’interaction sociale (milieux d’art) et à travers l’interaction médiatisée de la nature. La démarche d’auto-fiction de Boris Lehman, d’Alan Berliner ou les projets d’art de Sophie Calle questionnent quant à eux la nature sociale, la manière dont l’expérience humaine (la sienne en l’occurrence) offre la matière première de la création, allant jusqu’à transformer les événements de sa propre vie en « une œuvre d’art ». Les artistes réactualisent en cela l’esprit des avant-gardes et leurs démarches de transformation esthétique de l’ordinaire : dada, surréalisme, expressionisme abstrait, lettrisme, situationnistes, beat generation, fluxus,…On examinera quelque-unes de ces rencontres.
Bien que l’environnement naturel soit considéré ici sous sa forme « autonome », comme intégrant les éléments sensoriels et esthétiques, ouvrant la voie à une expérience vitale, laquelle, au-delà de l’intellect, transcende toute forme de production et de représentation, (la nature s’appréhende sentie plutôt que purement « vue » ou réfléchie), l’expérience esthétique qui en émerge est elle également « médiatisée ». Cette idée est développée dans le chapitre suivant qui questionne la distinction entre la notion d’esthétique en tant que résultat final d’une enquête, prenant la forme d’une immersion ciblée, et celle plus diffuse ou « désintéressée », telle qu’on peut la vivre lors de l’expérience vécue d’un paysage, discutée par différents écrivains et philosophes (Hadot, Rancière, Bégout). Cette discussion se concentre sur la façon dont le paysage vécu offre une expérience immersive directe, engageant les sens et les émotions de l’individu de manière très différente de celle qui naît de l’interaction avec une personne ou une œuvre d’art.
Cette s’appuie sur plusieurs exemples de pratiques des artistes me permettant d’illustrer comment l’art et la nature coexistent dans un même élan. L’environnement naturel étant « célébré » de diverses manières. L’architecture « trouvée » de Cesare Manrique, le cinéma artisanal de Jean Marie Straub, le Journal filmée de Jonas Mekas, le cinéma expérimental de Peter Kubelka, Jaap Pieters, les films-concerts et expériences psychédéliques de Lionel Magal, le projet « Temenos » de cinéma de G. Markopoulos/ R. Beavers, les concerts-films de Phill Niblock, sont en ce sens exemplaires.
La dernière partie prolonge ces mêmes réflexions à travers un journal de voyage, rapportant les fragments d’expérience esthétique et anesthétique saisit au sein de la vie quotidienne, impulsion et matière à « l’œuvre d’art », construite à l’aide des expériences de rencontres, voyages, de prise d’images et d’écriture à travers le monde et partagés avec mes lecteurs sous forme de confidences, d’observations, de méditations et de découvertes, réunis dans différents chapitres consacrés aux « voyages d’étude ». Les deux derniers chapitres esquissent les difficultés auxquelles se heurte la description scientifique de l’expérience esthétique face à celle promue par des artistes qui privilégient des formes d’expression personnelle.
Présentation de l’auteur
- Barbara Olszewska, Anthropologue/Sociologue, Maître de conférences en Sciences de la Communication à l’Université de Technologie de Compiègne, depuis 2004 au laboratoire Costech (Connaissance, Organisations et Systèmes Techniques), responsable des enseignements « Art et société », « Interaction sociale et numérique ». Auteure de nombreux articles, communications et films de recherche sur le « travail » artistique et les concepts mis en oeuvre: « Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi. A propos du travail de préparation des acteurs et mon expérience filmique sur le tournage des films « Un héritier » et « Inconsolable » par Jean-Marie Straub », 2010-2017, (texte et vidéos disponibles sur le blog « Je-vidéo » : barbara2 olszewska.com et youtube/ ; • Olszewska B., Barthélémy M. & M. Dupont, « La production interactionnelle de l’espace chorégraphique : le corps comme donnée et outil », in B. Olszewska, M. Barthélémy & M. Dupont (eds), Les données de l’enquête, Paris, PUF, 2010 ; Olszewska B., (2007) « D’une rupture sentimentale vers une rupture technologique ? », texte publié dans Sophie Calle, Prenez soin de vous, Actes Sud (ed.), catalogue de l’exposition de la Biennale de Venise ; Olszewska B., Barthélémy M., Dupont M., (2007), «La production interactionnelle de l’espace chorégraphique: le corps comme donnée et outil », colloque international Les données de l’enquête, Compiègne, UTC, 21-23 novembre; Olszewska B., Garreta G., (2008), « Sémiotique et pratique de la danse : la production située du sens chorégraphique », XVIIIème congrès AISLF, Istanbul, 7-11 juillet; Olszewska B., (2009), « L’esprit dans la danse. Technique du corps et chorégraphie mentale », Colloque : Les lieux de l’esprit, 4-6 juin 2009, Collège International de Philosophie (CIPh), Organisation : Guillaume Garreta, Pascale Gillot, Pascal Séverac, … ↩︎
CV_BARBARA OLSZEWSKA
MAITRE DE CONFERENCE, Sociologue/Anthropologue de la Communication, Université de Technologie de Compiègne, Laboratoire Costech (depuis 2004)
POST-DOCTORAT 2001-2004 Laboratoire de l’ergonomie (Centre de Recherche de France Telecom)
DOCTORAT EN SCIENCES DE L’INFORMATION & DE LA COMMUNICATION (2001)
« Habitudes et résolution de problèmes en situation d’apprentissage », Université de Montpellier 3
Jury composé de :
L. Quéré (directeur de recherche au CNRS, laboratoire CEMS)
B. Conein (sociologue, professeur en Sciences de l’Information et de la Communication, Lille III)
D. Rivaud-Danset (professeur d’économie, Reims)
A.Mucchielli (directeur de thèse, professeur en Sciences de l’Information et de la Communication, Montpellier III).
MONITEUR 1998-2001 Université de Lettres, Montpellier 3
Domaine de recherche
Philosophie pragmatiste, sociologie de l’interaction, esthétique/art & écologie
Thèmes de recherche
L’expérience esthétique et interaction sociale, l’art et la nature (écologie/ environnement), recherches sonores, cinéma/art expérimental/avant-gardes
La place de la vidéo et d’auto-fiction en sciences sociales
Archivage et partage des productions artistiques (vidéos/textes/photos)
ACTIVITES DE RECHERCHE 2023 (Résumé)
2023 : mission de recherche auprès de la Fondation Cesar Manrique, Lanzarote
2007-2023
Enquêtes filmées et réflexions sur l’art, la nature et l’expérience esthétique:
| DISSÉMINATION DE LA RECHERCHE : partage de connaissances avec le grand public, médiation scientifique, interface sciences et société. – Animation d’un blog : https://barbara2olszewska.com/ – Conception et animation du site issu du projet : « Apprentissage et Sens commun » : http://projetasc.free.fr – Mission de recherche, le concept d’Art-Nature de Cesare Manrique, la Fondation Cesare Manrique, Lanzarote/Gran Canaria, avril 2023 – Accueil en délégation au CEMS-IMM/EHESS-CNRS Projet : « L’ordinaire et sa transformation esthétique. Approche filmique des pratiques artistiques ‘alternatives’ ». https://barbarahammer.com/wp-content/uploads/2019/11/Projet-CNRS-OLSZEWSKA-2013.pdf – Rencontres/animation d’un réseau artistes/chercheurs : – séjours à « Temenos 16/22 », projection de films de G. Markopoulos, Lyssaraia, Grèce, juin 2022 ; – séjours sur l’île de Rhodes, film d’artistes, Auberge de France, 2021 – film à La Fondation du doute, dans le cadre de l’exposition « Fluxus Eptastelaire » curetée par Caterina Gualco, 16 mars 2019 ; – film dans le cadre de l’exposition de Ben Vautier, « La vie est un film », La Station, Nice, Septembre 2019, – film du festival Extra !, Centre Pompidou, 18 septembre 2022 – film du concert de Lionel Magal (Foxx) Michel Giroud (Coyote)_Joachim Montessouis (Léopard de neiges) Gwânael Chastagner Angei_(Bottistawa)_ Baba Jo_(Mantra)_Phillipe Duroc_(Sorcier)_Laurant Courau (Sorcier), Musée Gasandi_Digne les Bains,_Fondation Alexandra David Neel_Erratum., septembre 2018. – film de Boris Lehman lors de l’Exposition « Couple, regards, positions », galerie Re: Voir, Paris mars 2022 – film dans le cadre de l’Exposition « Charles Duits a-t-il dit peint », Galerie Loeve&Co St-Germain, 16 novembre 2023 Valorisation, transfert, innovation. – Enquêtes filmées/Voyages d’études et essais : « Sur les traces de Gérard Toffin», (Nepal, 2010); « Sur la route de Lionel Magal (Fox)», (Himalaya, 2013); « Le tourisme expérimental » (avec l’artiste Rafael Gray, Kerala 2016) « Sur les traces d’Alexandra David Neel » (Chine, Tibet, été 2019) ; « Sur les traces de Mead/Bateson, village Bayunggede », Bali, avril 2019 ; « Save Soil », Isha Fondation, Inde, février 2020, « L’architecture trouvée » de Cesar Manrique, Lanzarote, avril 2023, « L’art du paysage : Les îles » (2011-2023) – Ecriture des articles de voyage pour l’ouvrage « Art & nature » et leur édition sur le blog barbara2olszewska.com (depuis 2016) – Montage des vidéos et des photos des artistes et des voyages – Demande d’aide à l’écriture du scénario de documentaire auprès de CNC sur le cinéaste Jean-Marie Straub au travail (déposée) |
Présentation:
Appréhendées dans une perspective personnelle et documentées sur un blog (« Art et nature : Film comme expérience »), mes recherches actuelles portent sur l’étude des circonstances favorables à l’émergence de l’expérience esthétique (dans le prolongement du projet « L’ordinaire et sa transformation esthétique. Approche filmique des pratiques artistiques ‘alternatives’ », accueil au CNRS 2013-2016). Elles explorent la complexité de liens entre l’art, l’interaction sociale et l’environnement, illustrées par une écriture entremêlant la description philosophique, la vidéo et l’auto-fiction. Ces investigations à la croisée de l’art et de la recherche questionnent les conditions d’émergence d’une expérience esthétique et le rôle constitutif des dispositifs techniques d’enregistrement des moments esthétiques au sein de l’ordinaire, formes de leur description et de leur archivage dans le cadre des recherches en SHS.
Mes réflexions se fondent principalement sur des interactions filmées avec des artistes, mais aussi sur toute rencontre ou événement propice à une transformation esthétique, cf. la série d’articles accompagnée de vidéos : série 1 : « Les portraits d’artistes », série 2 : « Cinémas différents. Du film au texte », série 3 : « Le journal des voyages », (en cours).
Dans le cadre de la rédaction de ce dernier ouvrage, je me focalise particulièrement sur des liens entre l’art et la nature (cf. le projet sur les voyages d’études), menant une enquête sur les formes d’art écologique, le tourisme, les paysages, les vestiges culturels, les architectures et les différentes formes de vie (artistiques, spirituelles), observées et expérimentées dans divers lieux culturels à travers le monde.
(Voir mission de recherche menée auprès de la Fondation Cesar Manrique à Lanzarote et Gran Canaria (2022/23) sur l’architecture et écologie de César Manrique ; le projet consacré à l’art du paysage sur l’île de Rhodes en collaboration avec l’Agence Consulaire de France, l’expérience de projection des films de Gregory Markopoulos (Temenos 2016/2022, Lyssaraia, Grèce) impliquant le concept original du cinéma dans la nature ; la participation aux « Mahashivaratri », expériences de méditation et de projets de « l’ingénierie intérieure », « Save Soil » initiés par le yogi indien Sadhguru à Isha Fondation (Coimbatore, Inde, 2020).
PROJETS DE RECHERCHE/CONTRATS/RESPONSABILITES ADMINISTRATIVES
Résumé : Depuis la fin de ma thèse en 2001, (intitulée « Habitudes et résolution de problèmes en situation d’apprentissage »), j’ai participé au développement de nombreux projets de recherche en collaboration avec les chercheurs du Costech, mais également des chercheurs issus d’autres laboratoires : Centre d’Etude des Mouvements Sociaux (Institut Marcel Mauss), Université d’Amiens (Curapp), Université de Manchester (département de sociologie), RGGU de Moscou. J’ai exposé à plusieurs reprises mes études dans le cadre du séminaire intitulé « De l’ethnographie aux ethnométhodes. L’ethnométhodologie et l’analyse de l’ordre social situé » que j’ai coordonné avec Michel Barthélémy, Baudouin Dupret et Julia Velkovska à l’Ecole des Hautes Etudes, au CEMS/IMM, Paris, http://cems.ehess.fr/) ou dans le cadre du séminaire initié par les philosophes Christiane Chauviré et Sandra Laugier « Mental et social » à la Sorbonne. J’ai été également responsable du projet de recherche « Apprentissage et Sens Commun » (http://projetasc.free.fr), en collaboration avec S. Laugier, projet commun entre les membres de deux laboratoires, Costech de l’Université de Technologie et Curapp de l’Université de Picardie Jules Verne (2006-2009). Dans le cadre de ce projet nous avons organisé de nombreuses conférences, journées d’étude, cf. notamment la journée « La perception des valeurs » (avec Paola Marrati, Daniel Cefaïl, François Sebbah, Sylvie Allouche, Sandra Laugier), « Le féminisme et les technologies (sur Judith Buttler, Donna Haraway), colloque international « Law in action » (avec les sociologues Michael Lynch, Ken Libermann, Baudouin Dupret…) à l’ENS Cachan, le colloque international sur les données, un regard croisé des sociologues et des philosophes (Wes Sharrock, Lena Jayussi, Michel de Fornel, Albert Ogien, Christiane Chauviré, Sandra Laugier, Guillaume Garreta…) se concrétisant par la publication d’un ouvrage collectif « Les données de l’enquête », paru en 2010, que j’ai coordonné avec Michel Barthélémy et Sandra Laugier. J’ai participé également au projet régional « Technologies et Traces de l’Homme : des greffes de visage aux traces humaines numériques » (2012-2013, resp. F. Sebbah). Cela m’a permis de prolonger le travail sur la notion des données filmées et la visibilité des émotions en interaction, la réflexion entamée lors d’un CRTC de six mois sur le projet « Jugements moraux, émotions et données filmées ») à RGGU de Moscou (département d’anthropologie), consistant en particulier à interroger les théories du montage et les émotions dans le cinéma soviétique des années 20/30, (Eisenstein et Poudovkine) et d’évaluer leur impact sur la théorie de l’expérience en sociologie, à travers notamment ses reprises par E. Goffman). Les réflexions sur les différents moments de l’enquête scientifique (observation, enregistrement des données, résolution de problèmes et ses manifestations émotionnelles et esthétiques) me permettent d’interroger en même temps la question de l’interdisciplinarité et des différentes méthodologies développées au sein de chaque discipline. J’ai coordonné avec J. Valluy pendant deux ans le séminaire de recherche pluriannuel au sein du laboratoire Costech intitulé : « Méthodologies et réflexivité » visant à confronter les différentes approches de recueil et d’analyse de données soulignant les difficultés d’un dialogue lorsqu’il se veut transdisciplinaire. L’organisation pluridisciplinaire des travaux de recherche au sein du laboratoire Costech se prête en effet particulièrement bien à ce genre de réflexion.
PUBLICATIONS/ VALORISATION DE LA RECHERCHE / 2007– 2023
• 2016-2024 animatrice d’un Blog d’art et de recherche « Art & Nature. Film comme expérience »: barbara2olszewska.com, présentant chapitres d’ouvrages accompagnés de vidéos de rencontres avec les artistes et les voyages d’étude. Projets de films documentaires.
Projets d’ouvrages et de films (en cours)
• Olszewska B., « Art, Interaction sociale et Nature. L’enquête sur les expérience esthétiques»
A propos d’ouvrage /Introduction:
L’ouvrage est composé de trois parties :
- « Rencontres d’artistes » (série « artistes d’avant-garde »)
- « Cinéma différents. Du film au texte » (série « cinéastes expérimentaux »):
- « Nature, Art et Spiritualité (série « voyages », en cours):
Voir certains chapitres disponibles sur le blog : barbara2olszewska.com
L’ouvrage en série accompagné des vidéos disponibles sur YouTube, en réalisation continue depuis 2007, textes relus et complétés par les artistes. Les films en cours de montage.
• Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi. A propos du travail de préparation des acteurs et mon expérience filmique pour les films « Un héritier » et « Inconsolable » par Jean-Marie Straub », 2010-2017, (texte et vidéos disponibles sur le blog « Je-vidéo » : barbara2olszewska.com et youtube/ albums photos sur picassa de gmail
Valorisation de la recherche : publications et conférences grand public
• Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi » (accompagné d’un extrait du livre et d’un entretien filmé par Alain Wagner), la revue TK21, 2024.
• Projet de film documentaire avec le cinéaste Alain Wagner, préparation du dossier au CNC pour le documentaire à propos de l’expérience filmique du travail de cinéaste Jean-Marie Straub:
ENQUETES FILMEES ET ECRITURES
Blog « Art et Nature : Film comme expérience : https://barbara2olszewska.com
2007-2023: INVENTAIRE NUMERIQUE
Vidéos et films en édition continue (cf. Tableau numérique/Inventaire)
2012-2024
2022/2023/2024 : mission de recherche auprès de la Fondation Cesar Manrique, Lanzarote
2023 : film de la conférence sur land art et avant-gardes organisé par Frank Ancel, Quincave/librairie A Balzac et A Rodin, Paris
2021/2022 : film des artistes à la résidence d’art à l’Auberge de France, l’île de Rhodes
2016/2022 : séjours à Lyssaraia (expérience de projection de films de Gregory Markopoulos (« Temenos », organisé par R. Beavers)
2020 : « Save Soil » et programme d’ingénierie intérieure à Isha Foundation, yoga (Coimbatore, Inde)
2019 : film de défilé de mode de Ben Vautier, dans le cadre de l’exposition « La vie est un film », invitée par Eva Vautier, Nice
2019 : film de l’exposition Fluxus curaté par Caterina Gualco, La Fondation de doute, Blois
2019 : voyage sur les traces d’Alexandra David-Nèel Chine/Tibet
2019: rencontre filmée avec Rita Gombrowicz, librairie Petite Lumière
2019: sur les traces de Gregory Bateson et Margaret Mead à Bali
2018: film de l’exposition de Rafael Gray à la Galerie du Jour, Agnès b.
2018: méditation vipassana (Sri Lanka)
2014/23: voyage sur les traces de Lawrence Durrell et Henry Miller (Grèce, films des artistes, paysages des îles grecques et de Penopolèse)
2018: rencontres des artistes cambodgiens (galerie de Mok Rhota à Batanbang, visite de sites du tournage du film), film des prisonniers, survivants de SC21 à Phnom Penh)
2017: Film de l’artiste Pierre Cordier et de cinéaste Boris Lehmann (Bruxelles)
2017: paysages de Chili/Argentine (Patagonie, Ushuaia, Atacama, L’île de Pacques, maisons de Garcia Lorca…)
2016 : Voyage en Corée, film des artistes américains et coréens (invitée par Pip Chodorov)
2016 : Villages d’Atlas (Maroc) avec Vincent Henry, le fondateur de « Boîte à Bulles », film des musiciens à Oasis Fint
2015 : Biennale de Venise (film de Jonas Mekas, de Boris Lehman et de Giuseppe Zevola, …)
2015 : musiciens et sites du Maroc, séjours à Rabat (invité au laboratoire SHS, dir Baudoin Dupret)
2016 : Kerala (l’Inde) avec street artiste et photographe Rafael Gray (film & performances)
2014 : L’Inde ( temples, artiste Pedro Chorao à Goa, musiciens : Baba Jo le Corbeau, Michel et Rossi Besset, Daniel Anaconda à Gokarna )
2014 : rencontres filmées avec des sociologues et des artistes japonais (Ossaka, Kyoto, Tokyo, invitée par la sociologue Anne Gognon)
2014 : séjours à Pont Avent (film de l’artiste della Pinta Carmelo)
2014 : résidence à Naples (association d’art « Locus Solus », film de Nathalie Heidsieck de Saint Phalle, Giuseppe Zevola, artistes de l’association et historiens d’art )
2013 : sur les traces de musicien Lionel Magal dans Himalaya (Inde, Nagar, vallée Spiti…) guidée par Foxx
2013 : rencontres filmées des artistes new-yorkais (vite et film des cinéastes à Anthology Film Archive)
2012 : Voyage au Japon (film de cinéaste Takahito Limura, peintres Noguci, …)
2012 : Vence, film du sculpteur Jim Ritchie (invitée par l’artiste)
2010 : sur les traces de l’anthropologue Gerard Toffin au Népal (temples, Annapurna, guidée par Gérard Toffin)
2009 : voyage à bord de Transsibérien (de Moscou à Vladivostok) : film des habitants en lutte et des historiens
2009/2010 : Moscou (film des historiens et des artistes, Biennale de Moscou avec Pierre Salgas, Blanche, conférence de Benjamin Stora, rencontres avec : Claude Lanzmann, Emanuel Carrère, Natacha Smolianska, Guillaume Garreta)
2008 : film de philosophe Richard Schusterman et de la chorégraphe Myriam Gourfink (Abbaye de Royaumont)
2008: film de la préparation et de la performance de la pièce « Contraindre » par la chorégraphe et danseuse Myriam Gourfink ( musique et performance Kasper Toeplitz), Paris/Nantes
2007: visite filmée chez Sophie Calle, lors de la préparation du projet « Prenez soin de vous »
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2007-2023 « Paris mon Paris à moi«
Rencontres filmées : expositions/galeries/rencontres avec des chercheurs et artistes au sujet de l’expérience esthétique
Les expositions/projections de films à la galerie Au: Revoir, promenades et discussions filmées avec le cinéaste Pip Chodorov; promenades filmés avec le cinéaste Boris Lehman; rencontre avec Barbara Hammer (Paris/New York); promenades dans Paris avec le cinéaste Jaap Pieters; avec la cinéaste Gabrielle Reiner au Collectif du Jeune Cinéma Différent; concerts et rencontres festives des critiques d’art, musiciens et compositeurs à l’occasion de la venue du compositeur et cinéaste expérimental Phill Niblock ( Centre Pompidou, loft à NEw York), l’exposition « Beat generation » et promenades avec Christian Xatrec; la performance sur le tapis volant de Richard Piegza à Gennevilliers ; la Fiac avec Kevin Clark; promenades dans Paris et la performance de Mosner Ricardo à la Maison d’Argentine; restitution de l’eau de mer à Einzo Sakata, les discussions avec Sandra Laugier et Christiane Chauviré à propos d’esthétique, de philosophie et d’écriture, les repas-discussions sociologiques avec Michel Barthélémy (correction des chapitres des livres), repas discussions avec la sociologue Anne Gognon, repas discussion sur Y. Goffman avec Y. Winkin, film d’expositions des artistes (Miller, Ben, Charles Dreyfus Pechkoff, ) à la galerie Lara Vinci, film de l’exposition d’Arnaud Label-Rojoux et J.J Lebel à la galerie Loevenbruck, reportage chez Nathalie Serroussi (exposition « La Femme invisible » : avec Esther Ferrer et Nathalie Heidsieck, Martial Raysse,…), rencontres des éditeurs, Gérard Berreby (édition « Allia », film de conférence sur l’ouvrage « Entretiens avec Kurt Vanegheim », préparation de son exposition sur la peinture); « Doc(k)s » et artistes sonores (Joël Hubaut, Julien Blaine, Jacques Demarcq, Patrice Cazalles, …) chez « Poesie is not Dead », poétes et éditeurs au « Marché de la poésie » à Saint Sulpice; discussions, promenades et conférences de l’historien d’art Gérard Georges Lemaire (conférence sur Kafka, exposition au Chat Noir, conférence sur B. Gysin, conférence au Café de Flore à propos de son livre « Les Cafés Littéraires »); exposition de Jean Dupuy à la galerie Loevenbruck, voyage à Ivry (Art & Technologies) pour voir sa pièce « Le coeur bat la poussière »; discussion avec Gill Nadeau / Laure de Lestrange, Daniel Mallerin, Nicole Dagnino, Annie Le Brun, à propos du surréalisme, peintures de Charles Duits, littérature et le payotl; promenades psychadéclicks avec Lionel Magal & co.; discussion sur la photographie ancienne et le voyage avec le photographe Pierre Amboise Pierson au musé Albert Khan (exposition sur le Japon), repas avec Pierre Enragé, Coco le surréaliste (visite de son atelier) et Gérard Berréby à propos de son exposition, livres, conférences et poésies; regards croisés-vidéographié d’Esther Ferrer dans festival Extra ! à Beaubourg et la visite de Christo-Tour Eiffel avec Nathalie Heidsieck de Saint Phalle et le repas avec des artistes et collectionneurs Fluxus; reportage filmé de l’anniversaire de la revue « Inter » à la librairie « A Balzac et A Rodin »; films des performances chez Gabriella Silva Béju, performances de Michel Giroud, Charles Dreyfuss Pechkoff et de Lionel Magal (exposition Impressionnistes, cafés, restaurant tibétain); film des musiciens à Radio France (avec Lionel Magal, Constantin Leu, …); film au « Cirque Electric » (avec Tap Man, Lionel Magal, Lyonel Kouro,…); film et performance, dans un garage, installation de Frederick Acquaviva et de Laure Lixemberg, l’entretien filmé de Damien Dion sur le Lettrisme, discussion avec François Poyet, Frédéric Acquaviva, Damien Dion et le gendre de Maurice Lemaître lors de l’exposition sur Maurice Lemaitre; le repas Fluxus avec Orlan, Ben, Giraud, Charles et Antigone Dreyfus; film de l’exposition et de concert de Charlemagne Palestine au Mahj; reportage photographique de l’exposition « A toi de faire, ma mignonne » de Sophie Calle (Musée Picasso), … (cf. Tableau-inventaire des films)
PUBLICATIONS 1998-2016
Ouvrages et direction d’ouvrages
• Olszewska B., Barthélémy M. & S. Laugier (eds.), Les données de l’enquête, Paris, PUF,
2010.
Contributions à des ouvrages collectifs
• Olszewska, B., « Les adolescents meurent à 18 ans : Buffy et rite de passage à l’âge adulte», Allouche S., Laugier S. (eds.), Philoséries : Buffy, tueuse de Vampires, Bragelone, 2014, p.81-p.117.
• Olszewska B., « La sociologie cinématographiée d’Erving Goffman », D. Cefaï & L.Perreau (eds.), Erving Goffman et l’ordre de l’interaction, Amiens-Paris, CURAPP-CEMS, 2012, p.299-322.
• Olszewska B., Barthélémy M. & M. Dupont, « La production interactionnelle de l’espace chorégraphique : le corps comme donnée et outil », in B. Olszewska, M. Barthélémy & M. Dupont (eds), Les données de l’enquête, Paris, PUF, 2010.
• Olszewska B. & L. Quéré, « Erreurs pratiques, fautes et incongruités », in Ch. Chauviré, A.Ogien & L. Quéré (dir.), Dynamiques de l’erreur, Paris, Editions de l’EHESS (« Raisons Pratiques », 19), 2009, pp.167-205.
• Olszewska B, « Réfléchir avec les yeux et avec les mains. Les routines et la résolution de problème », Ch. Chauviré & A. Ogien (dir.), La régularité. Habitude, disposition et savoir-faire dans l’explication de l’action, Paris, Editions de l’EHESS (« Raisons Pratiques », 13), 2002, p. 235-265.
https://books.openedition.org/editionsehess/11017?lang=fr
Articles
• Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi », (accompagné d’entretien filmé), à paraître en 2024, la revue TK-21 .
• Olszewska B., « L’esprit dans la danse. Technique du corps et chorégraphie mentale », Lieux de l’esprit, Garreta G., Guillot P. (eds.), Intellectica, 2012/1, n°57-1, pp.219-259.
• Olszewska B., « D’une rupture sentimentale vers une rupture technologique ? », In Sophie Calle (ed.), Prenez soin de vous, Actes Sud, 2007.
• Olszewska B., « Les systèmes d’aide. Entre l’expertise et sens commun», Intellectica, 2006/2, 44, p.159-196.
https://www.persee.fr/doc/intel_0769-4113_2006_num_44_2_1296
• Olszewska B, « Sincronizzazione delle attività e produzione di un collettivo », in Discipline Filosofiche, XV, I : La svolta pratica in filosofia Vol.2 Dalla filosofia pratica alla pratica filosofica, 2005, p. 275-306.
• Olszewska B & M. Relieu, « La matérialisation d’Internet dans l’espace domestique : une approche située de la vie domestique », Réseaux, 2004, p. 119-148.
• Olszewska B, « Se faire aider mais comment ? L’émergence des cadres co-opératifs en classe », Communication et Langages, 2004, p. 83-96.
• Olszewska B, « Vers l’usage des approches intégratives », Recherches Qualitatives, 1999, vol. 20, p.73-85.
• Olszewska B, « Pour une définition des dispositifs multimédia, à l’aide du paradigme situationnaliste », publié dans les Actes du Congrès du 11ème Congrès National des Sciences de l’Information et de la Communication, Médiations Sociales, Systèmes d’Information et Réseaux de communication, 3-4-5 décembre, Université de Metz.
COMMUNICATIONS/ WORKING PAPERS/ CONFERENCES INVITEES DANS DES COLLOQUES NATIONAUX/INTERNATIONAUX
• Olszewska B., « Film editing as experience: video art and its tricky montage », conference invitée dans le cadre du Workshop International, « Ways of seeing : montages: film, video art, and critical aesthetics, historical and philosophical approaches », Istituto Svizzero di Roma, Rome, 16-17 juin 2016.
• Olszewska B., « L’ordinaire en images, du donné à l’expérience », conférence dans le cadre du colloque « L’ordinaire comme concept », organisé par le Centre de Philosophie Contemporaine de la Sorbonne (ISJPS, Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Centre Sorbonne, 4 juin 2016.
• Olszewska B., « Film comme expérience », matinée d’études, « Le pouvoir des images sur l’ordinaire », Institut Marcel Mauss/CEMS avec le soutien du Programme ANR « Pouvoir des Arts », 6 décembre 2013.
Olszewska B., « L’approche cinématographique des “realms of being”, de Poudovkine à Goffman», journée d’étude Goffman et l’ordre d’interaction. Organisation : D. Cefaïl, S. Laugier, L.Perreau, Curapp, Amiens, 28-30 janvier 2009.
• Olszewska B., (2009), « Les adolescents meurent à 18 ans : Buffy et le rite de passage à l’âge adulte », journée d’étude Buffy: tueuse de vampires, organisée par Marc Cerisuelo, Barbara Olszewska, Sandra Laugier, dans le cadre du séminaire « Perception des Valeurs », programme régional ASC à l’IMI-Paris, Curapp-Costech, 26 juin.
• Olszewska B., Barthélémy M., (2008), « Négociations autour de l’usage du vernis à ongles : école, famille et normes », Journée d’étude « La perception des valeurs » organisée par B. Olszewska et F. Sebbah, Université de Technologie de Compiègne, Paris, 27 juin. (Working paper déposé sur le site du CEMS en août 2015)
• Olszewska B., (2007) « D’une rupture sentimentale vers une rupture technologique ? », texte publié dans Sophie Calle, Prenez soin de vous, Actes Sud (ed.), catalogue de l’exposition de la Biennale de Venise.
• Olszewska B., Barthélémy M., Dupont M., (2007), « La production interactionnelle de l’espace chorégraphique: le corps comme donnée et outil », colloque international Les données de l’enquête, Compiègne, UTC, 21-23 novembre.
• Olszewska B., Garreta G., (2008), « Sémiotique et pratique de la danse : la production située du sens chorégraphique », XVIIIème congrès AISLF, Istanbul, 7-11 juillet.
• Olszewska B., (2008), « Les pouvoirs des mots chez Bourdieu et Wittgenstein. Une approche ethnométhodologique. » Colloque : Théories de la pratique. Bourdieu et l’idée de sociologie critique, UPJV, Curapp, Amiens, 6-7 février.
• Olszewska B., (2009), « L’esprit dans la danse. Technique du corps et chorégraphie mentale », Colloque : Les lieux de l’esprit, 4-6 juin 2009, Collège International de Philosophie (CIPh), Organisation : Guillaume Garreta, Pascale Gillot, Pascal Séverac.
• Olszewska B., (2007), « An inquiry into motivated action » 5th Interdisciplinary Conference on Communication, Medicine & Ethics (COMET), Université de Lugano (Suisse), 28-30 Juin.
• Olszewska B., (2011), « La théorie de la valuation de J. Dewey. A partir d’analyse des échanges sur un site de rencontres ». Journée d’étude internationale : John Dewey: Approches pragmatiques de la normativité, l’Université Paris I Sorbonne, Organisation : S. Laugier, M. Girel, R. Frega, 13 et 14 mai.
• Olszewska B., (2009), « La logique de l’enquête de John Dewey : quelques implications pour les recherches en sciences sociales », dans le cadre du séminaire Enquête, UPJV, Curapp, Amiens, 9 janvier.
• Olszewska B., (2007), « Vouloir dire et montrer ce que l’on veut. Les mythes de l’intériorité au quotidien », Journée d’étude Geste, motif, action, Université Paris 1 Sorbonne, Execo, Organisation : Ch. Chauviré, S. Laugier, 28 avril.
• Olszewska B., (2004), « Confiance et méfiance dans les échanges de résolution de problèmes. Le cas des appels d’usagers d’Internet à une hotline », séminaire sur l’action située dir. par Louis Quéré et M. de Fornel, Ecole des Hautes Etudes, CEMS.
• Olszewska B., (2003), (avec M. Relieu, FTR&D, DIH/UCE), « Doing it again » : The temporal embededness of instructional sequences in HCI, communication » à International Institute for Ethnomethodology and Conversation Analysis: Producing Local Order, Manchester, U.K., 2-4 Juillet.
• Olszewska B., (2003), « L’individualisation sociale des artefacts. La perception comme fonction dans l’activité », colloque interdisciplinaire sur la cognition Espace d’action, espace de perception, UTC, 21-29 janvier, dans le cadre du programme Erasmus PHITECO (Philosophie, Technologie, Cognition), Compiègne.
• Olszewska B., (2002), « L’analyse ethnométhodologique des difficultés du guidage téléphonique de l’interaction homme-machine », communication (avec M. Relieu, FTR&D, DIH/UCE) au colloque Devenir ergonomique de la relation d’aide, 12-13 décembre, ESPCI, Paris.
• Olszewska B., (2002), « Les multi-supports en action », communication au séminaire du réseau Systèmes d’Aide Opératoire, 26 septembre ESPCI, Paris.
Présentation Power Point : http://www.utc.fr/reseau-aide
• Olszewska B., (2001), « L’émergence des routines pour la résolution coopérative du problème » communication au séminaire sur les dispositions et l’action située, animé par L. Quéré et A. Ogien, 26 février, CEMS, Paris.
• Olszewska B., (2000), « Fractionner une ligne : une coordination pratique des ressources environnementales » communication au séminaire du CERIC, Montpellier.
• Olszewska B., (1999), « Difficulté d’usage des méthodes qualitatives dans un environnement quantitatif », communication au Colloque organisé par l’Association pour la recherche qualitative – Sherbrooke, octobre 1999.
• Olszewska B., (1998), « Pour une définition des dispositifs multimédia, à l’aide du paradigme situationnaliste », communication au 11ème Congrès Inforcom – Université de Metz décembre 1998.
ENSEIGNEMENTS 1998-2023 (Résumé)
2016-2024
UV AR 03 Art et société (cours annuel, 1hC/2hTD, mardi 09h00-12h15, tous les niveaux)
2012-2024
UV SC23 : Interaction sociale et usages du numérique (cours annuel, 1hC/2hTD, mardi 13h15-16h15, tous les niveaux)
2001-2012
UV SC22 : Sociologie cognitive, lien social et techniques (cours annuel, 1hC/2hTD, jeudi, 13h15-16h15 tous les niveaux)
UX02 : Design et analyse des situations (cours de master, 8hC/16hTD, vendredi 13h15-16h15)
2004-2012
UV SC23 : Analyse des usages des NTIC (tous les niveaux, cours annuel, 1hC/2hTD)
2006 -2008
RT 14 Analyse de l’activité (formation continue, cours à distance : master DICIT, cours semestriel, 1hC/2hTD)
2004-2005
SI 27 Technologies de la communication et société. Approches du travail comme activité, (cours annuel, 1hC/2hTD)
SH23/ SC 23 Méthodes d’observation et d’analyse des activités et des pratiques (cours à distance, Master DICIT/ETC) SH 01 Co-responsable de l’Atelier collectif : Master « Ergonomie des Technologies Cognitives ».
1998-2001
Introduction aux théories de la communication (Monitorat, Université Paul Valéry, Montpellier III)
PROJETS DE RECHERCHE
2013-2016 : Accueil en délégation au CEMS-IMM/EHESS-CNRS
Projet : « L’ordinaire et sa transformation esthétique. Approche filmique des pratiques artistiques ‘alternatives’ »
2012-2014 : Participation aux projets:
• projet régional « Technologies et Traces de l’Homme » (UTC)
• projet ANR « Les pouvoirs des arts » : http://www.pouvoir-des-arts.fr/
2006-2009 : Gestion de projet :
• projet régional (Costech/Curapp), Apprentissage et Sens Commun, responsable Olszewska (UTC-Costech), Laugier (UPJV-Curapp), http://www.utc.fr/asc/
• encadrement dans le cadre de ce projet d’un post-doctorant et de 3 stagiaires, un ingénieur de l’ENST, deux étudiants en master)
2004-2010 : Responsabilités administratives :
Membre de la Commission de Spécialistes (sections 5, 7, 71, 72,…), Université de Compiègne, Costech.
RAPPORTS DE RECHERCHE
• Rapport du projet régional « Apprentissage et Sens Commun », 2007-2010.
• Rapport à l’issue du congés de recherche (CRTC) de six mois à Moscou, le projet : « Jugements moraux, émotions et données filmées. Les aspects sociologiques du montage et la théorie des émotions dans le cinéma russe des années 20/30 (Eisenstein, Poudovkine, Dovjenko, Vertov…) et leurs reprises par la théorie sociologique (« Cadres de l’expérience », E. Goffman), 2010.
• « L’apprentissage du multimédia et le recours à différentes formes d’assistance », FTR&D, DIH/UCE, 2005.
ORGANISATION DES SEMINAIRES (choix)
2012-2014
« De l’ethnographie aux ethnométhodes. L’ethnométhodologie et l’analyse de l’ordre social situé » (EHESS, CEMS/IMM, Paris) : http://cems.ehess.fr/document.php?id=2317
2010-2013
Séminaire annuel « Méthodologies et réflexivité » (COSTECH, UTC).
2012-2013
Ethnométhodologie : descriptibilité et ordre social (EHESS, CEMS-IMM, Paris)
ORGANISATION DE COLLOQUES INTERNATIONAUX / JOURNEES D’ETUDE
• « Le pouvoir des images sur l’ordinaire », matinée d’étude, Organisation B. Olszewska, en délégation à Institut Marcel Mauss/CEMS, journée organisée avec le soutien du Programme ANR « Pouvoir des Arts », 6 décembre 2013. Intervenants : Sandra Laugier (philosophe, professeure à l’université Paris 1), Sylvie Allouche (Attachée Temporaire d’Enseignement et de Recherche à l’Université de Technologie de Troyes (CREIDD), Anne Gognon (sociologue chercheuse à l’Université de Doshisha à Kyoto).
http://cems.ehess.fr/index.php?3070
• « Law in action », Colloque international sur l’étude praxéologique du droit. Organisation scientifique: B. Dupret (CNRS/ISP), B. Olszewska (UTC-Costech), ENS-CACHAN, 1-3 juillet 2009.
• « Les données de l’enquête », Colloque international, Organisation scientifique : B. Olszewska, (UTC-Costech), M. Barthélémy (CNRS-IMM), S. Laugier (UPJV-CURAPP), Université de Technologie de Compiègne, 21-23 novembre 2007.
• « La perception des valeurs », Journées d’études, Organisation : B. Olszewska, F. Sebbah et S. Laugier, dans le cadre du projet régional ASC, Apprentissage et Sens Commun, à l’IMI-Paris, mai 2009.
• « Observer et décrire le réel. Pratiques et catégorisations », Séminaire annuel, Organisation B. Olszewska, M. Dupont, l’UTC, Compiègne, 2007.
• « Buffy tueuse de vampires », Journées d’études, Organisation S. Laugier, B. Olszewska, M. Cerisuelo, Cité Universitaire, Paris, 26 juin 2009.
« Technologies et féminisme », Journée d’étude, Organisation : B. Olszewska, F. Sebbah, UTC-Paris, 12 juin 2009.
• « THE WIRE » Journée d’étude : Enjeux esthétiques, moraux, politiques d’une série américaine, 22 mai 2009, UTC-Paris (avec Sandra Laugier, professeur à Paris 1 Sorbonne, Paula Marrati, professeur à John Hopkins University).
ACTIVITES PROFESSIONNELLES/STAGES
2001-2003 CDD Attachée de Recherche à la Maison des Sciences
de l’Homme/laboratoire DIH/UCE de France Telecom
1998 CDD dans l’entreprise C Puissance 3 Informatique (1 an)
Conception, réalisation et évaluation de CD-ROM éducatifs
1997 stage au Laboratoire Projets Industriels à l’EERIE
(Ecole d’ingénieurs à Nîmes), (6 mois)
1992 -1996 Stagiaire à Radio France Hérault et à radio Clapas (Montpellier),
CDD serveuse à mi-temps au bar des Halles (Montpellier)
1991 : vendanges, la Montagne Noire, Saint-Pons Maxence
1995 : actrice au théâtre « Drewniana Kurtyna » (Zary, Pologne)
Protégé : Du film au texte
Protégé : Les Rencontres d’artistes
Protégé : NATHALIE HEIDSIECK DE SAINT PHALLE : UN RECUEIL D’ENIGMES
DE LA MAGIE A NAPLES : VISITE DE L’ATELIER DE GIUSEPPE ZEVOLA
***SKYPE***
29/08/12 15:33:27] Pip :
Quindi l’ali sicure all’aria porgo
né temo intoppo di cristallo o vetro:
ma fendo i cieli, e a l’infinito m’ergo.
E mentre dal mio globo a l’altri sorgo,
e per l’etereo campo oltre penétro
quel ch’altri lungi vede, lascio a tergo
[29/08/12 15:35:26] Barbara: De infinito, universo e mondi
[29/08/12 15:36:39] Barbara: La mia vita
si costella
di misteri a metà,
di cui
la luce d’amore
rischiarerà
la parte in ombra.
***
Je reviens de Vence, je repars. Pip me conseille d’aller à Naples rencontrer son ami Giuseppe. Je me dis, Naples ou ailleurs, pourquoi pas ? J’ai un très beau souvenir de Naples, mais qui date de ? Peut-être bien d’il y a dix ans, l’un de ces beaux voyages que nous avons jadis fait avec G. Mais c’était si court, seulement quatre jours. Que peut-on voir en quatre jours ? Le centre de Naples, Pompéi… Je suis triste, cette relation est finie. Prendre une décision, me débarrasser de ce sentiment de dépendance. Quelle souffrance en effet d’être si attachée à un souvenir. C’est vraiment de ne pas pouvoir vivre entièrement. Une amie m’a parlé d’un thérapeute qui s’est trouvé avoir des dons de magnétiseur. Je prends rendez-vous. Après tout, voyons voir ce que ça veut dire un magnétiseur. Une nouvelle expérience. La veille de mon départ, je vais donc le voir. Et il se passe quelque chose d’étrange. Comment ne pas y croire lorsque les sensations se mettent en mouvement ? J’ai en face de moi quelqu’un que je prends pour un thérapeute et qui, dès mon arrivée, me met dans un état de quasi-hypnose. Il me demande quel genre de problème j’ai. Je n’ai pas vraiment de problème. Je n’arrive pas à finir mon livre. Il me demande de penser très fortement à une situation douloureuse. Je pense à la mort de ma mère. Je vois la scène de l’appartement de mes parents. Je n’ai pas vu ma mère depuis la mort de mon père. Trois ans. Je savais qu’elle était en dépression. Qu’elle était malade. Elle avait un cancer des poumons. Je rentre dans l’appartement. La découverte du désordre, sur la petite table des médicaments, ma carte avec le Sacré Cœur, envoyée avec les meilleurs vœux pour la fête des mères. Tout était resté dans l’état où il était à sa mort. Dans l’attente de l’autopsie, on ne pouvait pas toucher aux choses pendant plusieurs jours. Puis on apprend qu’elle est morte subitement. L’aorte bouchée. Une crise cardiaque.
Je me décide d’aller nettoyer l’appartement. Cette scène que je visualise provoque en moi je ne sais plus quelle douleur atroce. Le drame visible à travers tous ces objets disposés là. Puis cette petite chaise devant la porte. Incompréhensible. Sur la table des médicaments, tant de médicaments. Oui, cette image douloureuse là, je voudrais m’en débarrasser. J’y pense fortement. Il me regarde. Je ressens les douleurs dans le ventre, dans le dos. Je ressens l’énergie circuler dans ces organes précis, une énergie localisée. Je suis à demi consciente. J’ai les yeux fermés. Puis je sens la douleur se dissiper et tout dans la situation douloureuse me paraît absurde. Cette chaise ? Qu’est-ce qu’elle faisait là ? La pauvre mère. Elle est mieux maintenant là où elle est. Je me vois en sa compagnie à Naples, au soleil, sur la terrasse d’un café de la piazza Bellini. Il fait beau. Les palmiers bordent la petite place. J’attends Giuseppe. Je parle de là à ma mère. J’ouvre les yeux. L’horrible de la scène de la mort a été remplacée par une scène de plaisir, un voyage. M’étant débarrassée de cette douleur là, j’ai pensé à une autre scène. Puis à une autre… Je veux me débarrasser de toutes les scènes désagréables de ma vie. Tant qu’à faire, profitons-en ! D’un coup, je me retrouve pliée, semblable à un coq hypnotisé que j’ai vu une fois dans le film d’un ami. J’ai l’impression que mon thérapeute est en train de me tordre le cou. Je me penche devant lui, je suis presque en train de tomber de ma chaise. Je suis comme paralysée. J’ai peur. Je ne connais pas la personne que j’ai en face. Qui est-il ? Que me veut-il ? D’où lui vient autant de force ? Mon thérapeute me remet dans mon état normal. J’ai fait un voyage dans le temps, m’explique-t-il. J’ai revécu mon propre accouchement. C’est réglé pour toujours me dit-il. J’avais peur de l’accouchement. Oui ? Je vais donc pouvoir finir mon livre sans douleur ? Si seulement ça pouvait exister. Je me promets de lui envoyer un exemplaire. Dès que. Je repars toute tordue pour Naples. En arrivant j’appelle Giuseppe. Qui est Giuseppe ? Un alchimiste ? Un actionniste viennois napolitanisé ? Un cinéaste ? Un voyageur ? Bref, un artiste. Je me demande quel genre de rencontre ce sera.
De la magie
Le rôle de la magie dans la vie n’est pas de l’ordre de la vérité, mais de l’ordre de la croyance, écrivait Giordano Bruno dans De la magie. Oui. Dans de nombreux cas, il ne sert à rien de tenter d’expliquer scientifiquement un phénomène divin ou un miracle, l’explication scientifique non seulement n’ajoute rien au phénomène miraculeux, mais de plus peut détruire son effet. La découverte de « la technologie » soutenant le dispositif miraculeux dissous pour ainsi dire ma croyance dans le miracle.
Giuseppe s’inspire de Giordano Bruno et d’autres écrivains : hérmétisants, zenisants, alchemisants, mediumisants. Du Moyen Age jusqu’à la Beat Generation et l’Actionnisme viennois, en passant par la psychanalyse et le surréalisme, il explore à travers sa vie artistique et personnelle, et les deux vont ensemble, les côtés inexplorés de la connaissance. Celle qui ne se voit pas immédiatement, qui ne s’analyse pas, celle dont les opposés s’entrechoquent. Une connaissance de poète qui se comprend émotionnellement avant tout. Le corps expressif, et non plus la pensée rationnelle, capte quelque chose de l’expérience vécue et change soudainement sa manière de fonctionner. Giuseppe crée des énigmes, pourrait-on dire en langage plus contemporain. En historien d’art et artiste il interroge tous les « en dessous » du savoir rationnel : le spiritisme, la magie, l’ésotérisme, les croyances populaires, la place du désordre et du chaos, tout ce qui « ne s’explique pas » pour citer les dernières pages « De la certitude » de Wittgenstein[i], le pouvoir performatif de la croyance religieuse. Bien avant le philosophe, Giordano Bruno écrivait dans De la magie :
« The magic can do more by means of their faith than the physicians by way of their truth; and in the most grave maladies the infirm come to benefit more from believing what the former are saying than by understanding what the latter are doing. »
Celui qui cherche la guérison ou qui attend un miracle, n’a rien à faire de la vérité scientifique. Elle ne lui sert pour ainsi dire à rien dans la poursuite du but qu’il désire atteindre. Ce n’est pas que le miracle aurait pour rôle d’ébranler nos certitudes et nos savoirs les plus solidement assis, y compris ceux de la science (Je sais que c’est un arbre, je suis ici, je ne suis pas encore allée en Chine, la terre est ronde, l’est-t-elle ?…), mais il accomplit un acte d’un autre ordre, celui qui agit autrement de l’acte contrôlé rationnellement, par la pensée et donc ses conditionnements sociaux. N’est-ce pas, pour le dire plus banalement, le cas de nos différents savoirs-pratiques – corporels, langagiers, affectifs – articulant nos différentes modalités d’existence, y compris celles paraissant incompatibles entre elles ou incompréhensibles ? Les savoirs qui ne peuvent pas être compris en termes de la logique dualiste, exclusive : si a alors b, b ne pouvant pas exister si… etc. Les orientations vitales qui se fondent dans une action présente, sur laquelle se fonde la réalité première de l’existence, et qui est le socle de toutes les formulations verbales et émotionnelles ultérieures, en les tirant de leur statut d’expériences fragiles et transitoires vers le domaine des savoirs. Ces formulations transforment ou réduisent les expériences vécues en objets intellectuels, des émotions ressenties en récits de vies articulés. La question est ainsi de savoir si on peut, doit s’en passer, se passer de la logique et du raisonnement pour pouvoir s’aventurer dans un au-delà qu’elle nous empêche de percevoir. La magie était l’une des formes d’expérience visant justement à court-circuiter la logique ordinaire.
On peut comprendre ainsi le terme de magie sous plusieurs perspectives. Le plus habituellement, comme dans les fables pour enfants, est magique ce qui va à l’encontre, ce qui contredit souvent l’expérience quotidienne des adultes, ce qui arrive rend possible ce dont on sait d’expérience qu’il ne se produit pas d’après notre bon vouloir. Alors un magicien arrive et l’impossible est devenu possible. C’est tellement incroyable, qu’on a du mal à y croire. Même si je voyais un lion en train de pousser de mon bras (pour reprendre le célèbre exemple wittgensteinien), je ne le croirais pas. Je vais me mettre à douter de ma vision, de ma santé mentale, de la vérité de l’image qui se présente. Je raconte ma vision aux autres, on me prendra pour un fou, ma santé mentale sera mise en doute. Et cette vision, que j’ai pourtant eue, aucune enquête ne pourra l’élucider. Car un miracle n’est pas de l’ordre de l’explication rationnelle, scientifique, il est surtout de l’ordre de la croyance. L’affaire se complique encore lorsque de nombreuses personnes se mettent à voir ou à expérimenter ce genre de visions improbables. Le démenti scientifique sur l’existence des dieux, par exemple, n’empêche pas un grand nombre de personnes sur la planète de faire comme si elles avaient vu ou senti l’esprit divin en question, de pratiquer les rituels de purification et de vénération, d’aller à la messe par exemple et de continuer à y croire. Croire aux miracles professés par les dieux ou leurs médiateurs.
Le miracle, c’est sa capacité de réaliser l’impossible là où la science (la médecine, la réalité économique et sociale) n’y peut rien ou du moins ne fonctionne pas de cette manière immédiate pour l’obtention des buts, accomplir des désirs, des souhaits. On dit par exemple de quelqu’un atteint d’une maladie incurable qu’il est miraculé lorsque, à l’encontre de toutes les attentes et déjouant tous les diagnostics et pronostics médicaux, un malade recouvre la santé d’une manière spontanée. On parlera de miracle lorsqu’une chose que nous avons désirée se réalise soudainement. En ce sens, le miracle a quelque chose à voir avec l’économie d’efforts et de temps pour réaliser un souhait. Il suffit de vouloir quelque chose fortement pour que cela s’accomplisse. Pour qu’un vœu soit exaucé. Devenir riche, guérir d’une maladie incurable, faire revenir l’être aimé. Comme gagner au loto ou transformer le métal en or. En somme tout ce qui, hélas, n’arrive tout simplement pas aux êtres ordinaires que nous sommes, et encore moins à ceux qui plongent dans la pauvreté.
Dans la version moderne, c’est le monde du spectacle, du cinéma (Cannes, Hollywood, Bollywood), celui de la mode, de la publicité ou de la voyance qui prolonge cette pensée miraculeuse du monde et en fait son « beurre » pour appeler ainsi les recettes économiques qui sont générées à partir de lui. Le gain d’argent est bien sûr au centre de ces croyances et à la base de toutes sortes d’arnaques. Car, on accepte pour ainsi dire de perdre un peu en ayant le sentiment de gagner par ce biais beaucoup plus. C’est la règle énoncée par les vendeurs, voyants, chercheurs spirituels de tous genre. On a beau dénoncer cette « escroquerie » généralisée liée à la société de consommation et du désir de plaire, de réussir, rien n’y fait. Aucune prise de conscience n’a encore supprimé les kiosques à loto, jeux de hasard, les désirs de starisation ni les sites de voyance. Il est vrai le loto n’est pas miraculeux. Il obéit au calcul des probabilités, mais la croyance de gain et les espoirs de devenir riche soudainement s’y apparentent. Je sais bien c’est idiot, ça vise à me faire perdre de l’argent, mais je joue quand même. Je prends le risque. C’est reposant, une compensation psychologique s’en suit (sauf à finir ruiné), comme tirer un jeu de cartes de tarots qui me donne l’impression de me donner des solutions aux questions que je me pose. L’être aimé va-t-il arriver ? X ou Y tombera-t-il enfin amoureux de moi ? Serais-je augmentée ? Non, l’achat des pierres miraculeuses et protectrices n’y fait rien. C’est tout le contraire de l’effort intellectuel que je suis en train de faire, en essayant de me concentrer dans ce brouhaha des cafés qui me servent souvent de bureau pour écrire et me sortent de la grisaille parisienne hivernale dans laquelle je me retrouve. C’est plus fort que moi. J’ai envie de me vautrer en face de la télévision avec mon sac de popcorns et de m’oublier en regardant la vie des autres, plutôt que de m’apitoyer sur la mienne, ma série-télévisée préférée. (Non, pas moi, je n’ai pas de télé, je n’aime pas les séries, c’est juste ma façon de médire). On oppose ainsi habituellement la froideur de la science aux croyances, miracles et rêveries populaires. Même de plus versés dans la science, acceptent de temps en temps une petite escroquerie, si cela permet de calmer leur esprit inquiet. Et à y regarder de plus près, tout près des pratiques scientifiques, avec les technologies d’obsolescence programmée, les désastres écologiques, les guerres à distance « grâce » à l’« intelligence » artificielle, avec tout de même des vrais soldats appuyant sur la manette, rasant des pays entiers et arrivant ensuite en héros pour les reconstruire à l’aide des sociétés immobilières en vogue. La science et la recherche lorsqu’elles se marient sans façons avec le commerce, le commerce des armes, des monopoles en tout genre, en n’est-elle pas au fond l’une des plus grandes escroqueries que l’homme a pu s’inventer au cours des dernières années et, l’une des plus grandes armes d’auto-destruction ? Allant jusqu’à la reproduction des virus disparus dans des laboratoires.
Plus d’histoire commune, plus d’acquis sociaux, plus une seule parcelle de terre à épargner des constructions bétonneuses. L’homme est un loup pour l’homme, le destructeur de la terre sur laquelle il vit… A quand le déclic véritable ? L’action consciente, réfléchie de chacune de prises de décision, de chacun de nos gestes ? Mots, paroles à contrario des actes…
En finir. Finir même avec cette vision pessimiste. A la recherche d’un éditeur qui ose, je broie du noir au lieu de croire aux miracles. « You are a dreamer and you are not the only one » – la chanson me trotte dans la tête. Et on continue à brûler les bouteilles en plastique à côté du jardin paradisiaque dans lequel je me trouve, en m’empêchant véritablement de respirer. Sud du Maroc, fin 2019, le tourisme de masse et le romantisme du désert, et, c’est magnifique ! J’avais, bel et bien ramené avec moi, non seulement des groupes de touristes « de passage » en quatre-quatre, mais aussi les déchets les plus nocifs, dont le plastique. Et, pour véritablement en jouir, André Gide, Les nourritures terrestres. De jardin en jardin, dans le désert, sur le dos d’un dromadaire, je ressens une jouissance dont je n’avais que peu conscience auparavant. Une jouissance du désert, des couchers du soleil sur la dune de Chigaga, dans le sable de la mer dorée, avec en cadeau la roquette sauvage et le miel qui vient de ses fleurs.
Croire individuellement aux miracles est-il d’un autre ordre que le fait d’y croire collectivement ? Les croyances collectives nécessitent la mise en place des rites collectifs que l’ensemble des individus acceptent de pratiquer. Ces rites ont un rôle structurant, renforcent et stabilisent des liens sociaux, comme le rappelle l’anthropologue Gérard Toffin (dans son article « Spirit of the gift »)[ii] . Dans la société népalaise, les divinités et l’esprit du don, qui échappe souvent à la forme dualiste de la rationalité économique occidentale, se manifestent dans des « dons » collectifs[iii]. Laissons de côté pour le moment la fonction sociale de la magie, celle économique, des croyances collectives, et penchons-nous sur leur fonction créative. Celle donc qui permettrait, sous la forme d’une pratique artistique particulière, d’enrichir ou de transformer positivement l’expérience d’un individu trouvant sa place au cœur de la société à laquelle il appartient. La société qu’il contribuerait à modifier à son tour.
Une idée utopique ? Conçue au moment où les cendres de plastique en train de brûler se déversent dans mes poumons, assise dans un jardin ô combien fleuri et bucolique autrement, et je deviens véritablement mystique. Je me confonds dans un état méditatif.
Le mysticisme. De quelle manière donc le recours aux concepts mystiques (extase, illumination, la réalisation de ce que certains appellent « les pouvoirs de l’esprit ») fonctionne-t-il et transforme quelque chose dans la vie d’un individu ? Prenons par exemple les pouvoirs énergétiques qui se dégagent à travers les pratiques particulières de la méditation, le yoga. La mise en circulation de ces énergies, des vibrations que les hindous appellent mantras, des sons « purs », que l’on sent agir sur les différentes parties du corps (ventre, tête, cœur, foie, tête), ayant le pouvoir de débloquer les parties par trop stagnantes, « endormies », voire endommagées. De l’extension des vibrations de ses énergies que l’on peut ressentir tout « autour » ou « au-delà » du corps, on peut ainsi, d’après hindous, accéder par la méditation, à des états de subconscient permettant la dissolution de corps. J’avoue qu’après le 9ème jour de la méditation vipassana, j’ai pu en effet me retrouver quelque fois dans cette sorte d’état, me donnant comme l’impression que l’air passait à travers mon corps, je ne le sentais plus, après la dissolution d’une sorte d’enveloppe, couverture, électrique que je ressentais au départ, j’avais petit à petit l’impression de m’évaporer.
A la différence d’un mysticisme religieux où le mystique attribue ces états aux auras, et à l’action de dieu, le yoga nous ramène au sol raboteux du travail du corps, celui qui arrive ainsi à se connecter à l’énergie créative cosmique et à y disparaître.
On évoque les différents types d’attractions, d’élévations ou de répulsions énergétiques. Ceux qui sont parvenus à maîtriser ces énergies seraient appelés gourous, sorciers, magiciens, charlatans, guérisseurs selon les qualités, bonnes ou mauvaises, attribuées aux « effets » de leur usage. On distinguerait donc la magie noire de la magie blanche, par exemple. Je suis attirée par toutes ces histoires et pratiques mystico-énergétique-ésotériques. J’ai pu après une longue pratique de méditation, sentir quelques fourmillements dans le corps ou même avoir l’impression de sa dissolution ou d’élévation. Et, je dois bien admettre, qu’au-delà de l’ésotérisme, tant bien que mal compris par les pays occidentaux, il y a quelque chose de « scientifique » dans la manière sérieuse dont certains yogis appréhendent les pouvoirs énergétiques et les techniques du corps. En tout cas un ensemble de pratiques mal ou peu explorées. Une douleur ancrée pendant des années disparaît d’un coup sous l’effet d’une longue méditation, une pratique quotidienne du yoga, ou un traitement physique du corps, et avec elles, les souffrances émotionnelles, psychologiques, dont ce corps a été chargé. Les pratiques spirituelles permettent de comprendre davantage, ou autrement, les logiques de fonctionnement de nos pensées et émotions, en lien avec les différentes parties du corps. Que nous advient-il en faisant quoi ?
La notion de magie, peut paraître donc proche en terme d’effet de soulagement produit, pourrait être défini comme la production d’un phénomène ou d’une action dont le résultat court-circuite une certaine forme de logique ordinaire, notre fameux « sens commun » dont les fondements s’avèrent illogiques voire erronées. « Je sais bien mais quand même », une formule bien identifiée par les thérapeutes indique par ailleurs la difficulté qu’ont les personnes souffrantes de délaisser les pratiques lesquelles, pourtant, elles le savent très bien, empoisonnent leurs corps et leurs vies. Des raisonnements constitués en forteresses du mal être, nous érigeons ainsi nos châteaux pour mieux maintenir nos « vices », nos mauvaises habitudes. Nos pratiques en révèlent ces dimensions symboliques tout aussi bien que matérielles.
L’Inde. Quelle différence y a-t-il entre cette conception figée de l’existence et une conception éphémère dont témoigne l’emplacement de certains temples hindous[iv] ? Construits au bord de mers, accessibles seulement une partie de l’année, balayés par l’eau le reste du temps, dont les sculptures et matériaux sont exposés à l’effacement progressif. C’est ainsi que d’après les hindous la vie est et doit être appréhendée, comme « éphémère ».
On peut ainsi expliquer l’engouement que portent la plupart des femmes à la lecture des horoscopes. C’est là d’ailleurs qu’un horoscope story teller m’a prédit le mien. En Inde, chaque village en possède un.
Les femmes et les hommes. Le prolongement des distinctions socialisantes entre les genres, la domination de la rationalité masculine, le rejet de l’émotivité féminine qui ne sont pas innées, mais s’acquièrent dès l’enfance, comme le remarquait Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe. J’observe mes usages du tarot et la conclusion est simple. A chaque fois que mon « esprit » est dans une forme d’incertitude vitale, voire dans un attachement émotionnel exagéré, lorsque par exemple je désire fortement quelque chose, je cherche tant bien que mal à réaliser mon désir et je suis prête à toute forme de pratique magique pour y arriver. Et, quelquefois, le souhait se réalise : l’homme désiré apparaît, je trouve l’éditeur pour mes livres, mon salaire augmente. Voyons… Et bien, non, c’est plutôt de pire en pire… La magie repose pour ainsi dire sur toutes sortes de « focus pocus » et pratiques imaginatives. Et il existe des moments dans lesquels oui, on peut dire ça, dans la vie d’un homme, le choix, l’accomplissement d’un souhait, la solution, étaient dus au pur hasard. A contrario d’action consciente, on pourrait tout aussi bien jeter un dé. Mais, comme le dit le poète « un coup de dés jamais n’abolira le hasard », alors le hasard (et pourquoi pas ?) suggéré par un tirage tarot, s’il aide à faire un choix. Le film d’Alexandro Jodorowski, La Psychomagie, en dévoile des biens faits thérapeutiques. Le cinéaste s’étant véritablement transformé en une sorte de guérisseur et aide les individus « bloqués » dans des aspects décisifs de leurs vies, à prendre distance des événements traumatisants, à se libérer des attitudes défensives devenues obsolètes. La libération des émotions prend la forme d’un acte rituel. Se mettre en colère contre sa famille et casser une citrouille dans un lieu public et envoyer les morceaux à la famille, arroser tous les jours à la même heure l’arbre le plus vieux dans un parc, se faire enterrer, sauter en parachute. Ainsi de suite. Chacun de ces rituels étant adapté au problème qui bloque la progression dans des sphères vitales d’un individu.
Croire sans y croire. C’est probablement ainsi que l’on peut appeler les attitudes que la plupart des gens ont envers les pratiques ésotériques. Prier, voir une voyante, se faire tirer les cartes, rencontrer un magnétiseur, s’inscrire à un cours de yoga, faire « la puja », se purifier dans l’eau de la rivière… Toutes ces pratiques symboliques sont des moyens d’élévation d’énergies. Quelque chose est fait, plutôt que rien dans la situation énergétiquement basse pour le dire vite. Des hommes de plus rationnels n’échappent pas à ces situations pourrait-on dire absurdes du point de vue de ce que tout un chacun sait (non, les miracles n’existent pas, les souhaits ne se réalisent pas d’un claquement de doigts – heureusement !), lorsqu’ils ont recours aux pratiques des plus imaginatives.
L’alchimie, la magie, les rites au cœur des arts expérimentaux. S’inspirant du courant surréaliste, Maya Deren, Harry Smith, Jean Rouch ; les cinéastes et artistes visionnaires, nombre d’entre eux ont cherché à explorer en quoi consiste la magie, une transe, l’hypnose, la voyance et la restitution de sa force par l’art, le film, la poésie… La ciné transe. L’art transe. La beat poésie.
Visite de l’atelier
Via Attri, rues étroites et sombres du centre de Naples. On se croirait au Moyen Age. Dès qu’on met les pieds au cœur de la ville, le dépaysement est d’ores et déjà là. Les portes d’entrée des palazzos sont démesurément grandes comme si leur fonction première, faire entrer un carrosse, avait été perdue et qu’il ne restait que ces portes collées aux étroites rues de la ville.
J’arrive chez Giuseppe Zevola. Un monsieur imposant, me paraissant sorti tout droit de la Renaissance, cheveux noirs, barbe, pantalon blanc, chemise noire entrouverte, un détail que j’interprète comme étant le signe d’un tempérament de séducteur italien, m’ouvre la porte. Il me fait rentrer dans sa cuisine, me propose un café. Je suis tout animée encore, joyeuse, heureuse d’avoir enfin pu poser mes pieds dans cette ville remplie de soleil comme j’ai pu m’en apercevoir depuis la fenêtre d’un bus qui m’a amenée au centre. Je sors mon appareil photo et lui explique que je filme notre rencontre.
Giuseppe me propose d’aller visiter sa galerie-appartement. J’avais vu déjà une partie de cette galerie en photos sur internet. Il me dit d’ouvrir la porte et je me mets à « angoisser », comme si un squelette allait me tomber sur la tête après l’ouverture. En effet, au-dessus de celle-ci, une affiche faisait référence au roman de Jules Verne « Voyage au centre de la Terre ». J’ai découvert plus tard, en analysant plus attentivement mes vidéos, qu’il s’agissait de l’affiche d’un film sorti en 1959, Journey to the Center of the Earth, réalisé par Henry Levin, le film adapté du roman du même nom. Voilà, cette affiche m’annonce où je vais me rendre, dans quel genre de voyage. Ni plus ni moins qu’au centre de la terre ! Comme s’il ressentait ma crainte, Giuseppe m’invite à ouvrir la porte par moi-même. D’accomplir donc de moi-même le choix de réaliser ce voyage. J’ouvre la porte et je regarde ce qui se présente à moi. L’étrange. Je ne me sens pas tout à fait dans le monde fabuleux à la Jules Verne, un monde pour mi-adolescents, mi-adultes, mais bel et bien dans un univers hermétique, dantesque. L’ouvrage Il Bosco Sacro, avec la tête d’un ogre, la bouche grande ouverte et les yeux énormes, est posé sur la commode à l’entrée. J’apprends par mon enquête plus tardive que cet ogre sur lequel figure l’inscription « Toute pensée s’envole » (Ogni pensiero vola) est appelé la Porte des enfers (faisant référence à l’Enfer de la Divine Comédie de Dante). Une œuvre d’art en polonais, un portrait surréaliste de la tête d’un homme avec une plume dans la bouche, forme et couleurs d’une abeille.
La porte entrouverte donne sur un salon, la pièce principale. Des images de Copernic, découpées dans un carton, grandeur nature, se balancent accrochées au plafond. Des gants au couleur jaune, ressemblant à ceux d’un réparateur de toits, ont été suspendus sur des miroirs anciens, dorés, comme s’ils venaient d’un château, en tout cas trop grands pour la pièce où ils se trouvent. Les deux miroirs se faisant face et dont les pieds ne touchent pas le sol. Un autre miroir accroché à l’envers au plafond, en face d’un divan, posé au milieu de la pièce, me faisant irrésistiblement penser à un divan freudien. Regarde-toi toi-même, pourrait-on résumer cette installation. Car que fait-il celui qui se pose là sur le divan ? Il se voit dans le miroir. Des œuvres d’art surréalistes présentes dans la pièce, que je vois moi comme accrochés sous un œil étonné de Dali. Tout ceci est en train de tourner autour de soi-même, dans un mouvement silencieux, comme si ce silence et ce mouvement ralenti annonçaient quelque explosion violente. Je suis à l’évidence moins dans un monde enchanté d’une Alice aux Pays des Merveilles, comme voudrait bien le faire croire la présence de cet ouvrage sur l’étagère, que dans un monde ésotérique, surréel. Je me balade là avec mon appareil, je fouille, je cherche, je regarde les détails. Je ne vois pas bien sûr dans un premier temps que les miroirs sont suspendus. Je ne vois rien à vrai dire. Je suis trop intimidée.
J’ouvre au hasard la page de l’ouvrage posé sur l’étagère et je tombe sur l’image d’Alice prête à tomber dans le trou. C’est le chapitre « Down the rabbit hole » (Descente dans le terrier du lapin). On pouvait lire quelque chose sur le bocal de la marmelade d’oranges qu’Alice avait ramassé en tombant, hélas vide. La voilà embêtée, car elle ne sait pas à présent quoi en faire, ne voulant pas le faire tomber de peur qu’il tombe sur la tête de quelqu’un. Elle le repose ainsi sur une étagère en tombant. J’ai tourné la page sur laquelle on pouvait voir Alice soulevant le rideau d’une petite porte donnant sur un beau jardin. L’inscription sur la page de gauche annonçait : « Alice knelt down and looked along the passage into the loveliest garden you ever see. ». Cette coïncidence m’a fait rire, tout en me prévenant du piège éventuel et augmentant encore ma prudence afin de ne pas tomber dans le terrier du lapin ! Alice se disait, je tombe, comme cela va être merveilleux quand je vais rentrer chez moi et lorsque je vais tomber des escaliers, je deviendrai désormais très courageuse. Drôle de consolation quand on y pense. Partir à l’inconnu, mais dans le cadre fabulé de la fiction. Alice n’a pas peur, car elle sait que quoi qu’il puisse lui arriver, ce ne sera que le produit de son imagination. Elle se fait peur à elle-même, se raconte des histoires pour pallier l’ennui de sa situation. Elle préfère encore sa propre fabulation, où les événements et les personnages improbables arrivent un à un dans sa vie, que le monde des poupées pour les petites filles. C’est beaucoup plus intéressant. Alice devient exploratrice d’un monde imaginaire, duquel il est toujours possible de revenir. Elle part à l’inconnu sans savoir ce qui lui arrive, mais elle est maîtresse de ses aventures. Enfin, aidée par Lewis Carroll.
A côté d’Alice aux pays des merveilles, un cœur en bronze ancré dans un récipient en pierre, ressemblant à un petit baptistère à eau bénite que l’on retrouve à l’entrée des églises. En dessous un bocal en verre rempli d’une poudre blanche me fait penser tantôt à de la drogue, tantôt à de la poudre d’os. Mais c’était peut-être juste de la farine ! Ou toute autre poudre, symbole de la magie blanche. Une rose séchée couronnait l’ensemble des objets posés sur l’étagère. Entre le cœur et le livre d’Alice un très beau dessin figuratif d’une femme ? à la Matisse, ou à la Picasso, l’ensemble suggérant quelque chose comme un attrape-cœur. Je relus ensuite le passage d’Alice qui tombe dans le terrier d’un lapin. Celui-ci m’a fait penser à un autre aspect de l’art de Giuseppe. Alice, dans un univers dantesque dans lequel elle rencontrerait un paradis perdu, à la rencontre d’un diable. Une autre version du serpent et de la tentation au péché ? On peut lire par exemple dans le chapitre quelque peu psychédélique d’« Alice sous terre » :
« Alice, une minute durant, resta à regarder le champignon, puis elle le cueillit et soigneusement le brisa en deux, prenant d’une main la queue et, de l’autre, le chapeau. « Quel est donc l’effet produit par la queue », se demanda-t-elle en grignotant un petit morceau ; à l’instant suivant, elle ressentait, sous le menton, un choc violent : il venait de heurter son pied ! Elle fut passablement effrayée par ce changement soudain, mais comme elle ne continuait pas de grignoter et n’avait pas laissé le chapeau du champignon, elle ne perdit pas espoir. Son menton était si étroitement pressé contre son pied qu’elle n’avait guère de place pour ouvrir la bouche ; mais elle finit par y réussir et parvint à avaler un fragment du chapeau du champignon. « Allons ! Ma tête est enfin dégagée ! dit Alice en montrant tous les signes extérieurs d’une joie qui se changea en effroi, l’instant d’après, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle ne trouvait nulle part ses épaules : tout ce qu’elle pouvait voir, en abaissant son regard en direction du sol, c’était un cou d’une longueur démesurée, qui comme un pédoncule géant, semblait sortir d’un océan de verts feuillages qui s’étendaient bien loin au-dessous d’elle. Toute cette verdure, qu’est-ce que cela peut bien être ? se demanda Alice (…) Puis elle essaya d’abaisser sa tête jusqu’à ses mains, et elle fut ravie de constater que son cou pouvait aisément se tordre dans n’importe quel sens, tel un serpent. »
Je passe la rencontre d’Alice avec le pigeon qui s’est fait ainsi prendre au piège du visage de la petite fille qu’il prenait pour le serpent et qui le faisait souffrir. Le paradis perdu ou le Kama sutra version anglaise de la fin de siècle ? Un rapport quelque peu pervers entre un écrivain et une petite fille, mais plus si petite que ça : « JE… je suis une petite fille » répondit sans grande conviction Alice, se rappelant toutes les métamorphoses qu’elle avait, ce jour-là, subies »[v]
Tel un alchimiste d’anciens temps, Giuseppe adoptait la voie occulte, ésotérique, illusionniste pour mettre en scène de manière suggestive, allusive, le sens poétique de son art de la transformation (de l’être ? de l’âme ?) où les techniques de la séduction mélangeaient l’effroi à l’émerveillement. C’est ainsi du moins que le je ressentais au moment de cette première rencontre.
« La magie » de la poésie (et de l’expérience, quand elle est riche, possède une qualité poétique) est précisément un sens qui se révèle dans l’ancien du fait qu’il est présenté à travers le nouveau ».[vi]
Mais, qu’y avait-il donc de si angoissant dans cet espace-exposition et qui m’empêchait d’en rire ? Giuseppe m’a invité à poursuivre la visite. Nous sommes entrés dans la pièce suivante. Lumière sombre. Des livres, des planches en aluminium, des peintures florales sur le plafond et des objets exposés dans des sortes d’alcôves faiblement éclairées augmentèrent ma première sensation. Les bougies, les crucifixions, des reliquaires, l’ecce homo et une version moderne quasi folklorique de la danse macabre. Un requin en bois, la référence au Moby Dick, au monstre du Sacre Bosco. La référence en tout cas au voyage, au monde marin. Dans cette pièce-là résidait un vidéoprojecteur et Giuseppe m’a montré deux de ses films. Il a projeté le premier sur les planches d’aluminium gravées accrochées sur le mur de l’appartement, des planches couleur bleu-gris avec des figures géométriques, symbolisant les cinq commandements. Le film montrait une séance de spiritisme réalisée à l’aide de l’image d’une poupée entourée d’animaux exotiques : un singe, un panda, des perroquets. Une sorte de tour de magie de voyage, façon surréaliste. Des flacons sur lesquels on plaçait une main en bois, étaient successivement posés, retirés et reposés sur l’image de la poupée, les mains imitant des mouvements d’un prestidigitateur. La poupée portant un chapeau avec une inscription « TV » n’était-elle pas cette poupée du monde du spectacle sur laquelle Giuseppe cherchait à réaliser LA transformation magique ? Par la projection sur ses « Cinq Commandements » ne cherchait-il pas à la faire passer d’un monde (de la consommation) à un monde autre ? En me montrant ce film-là, m’identifiait-il à cette poupée, une parmi tant d’autres, à transformer ? Me prenant pour la médiatrice surréaliste, façon Dali, il ne me restait qu’à découvrir ce que l’œuvre des commandements proposait. Quels étaient précisément les Cinq Commandements qui allaient accomplir cette transformation. Mais lors de cette première rencontre, je n’ai eu le droit qu’à la découverte seulement du premier commandement : vai per dove non vai. Ce que j’ai bien aimé, puisque à l’évidence c’était ce que j’étais en train de faire.
Le deuxième film représentait une sorte de lune, soleil, planète que j’ai filmée projetée sur une table de travail sur laquelle s’étalait une autre planche d’aluminium, repliée de manière à constituer un écran. Guiseppe faisait projeter sur elle un dessin que j’ai pris tout d’abord pour un décor de théâtre ancien, baroque ? mais qui représentait probablement le décor d’un château. Devant cette image se trouvait une bougie allumée. Je filmais la scène à travers une loupe que Giuseppe avait disposée devant moi. Cette bougie allumée tournant sur elle-même. Elle s’est éteinte brusquement et j’ai vu apparaître sur le socle la tête d’un personnage angélique. La métaphore de la mort, de la transformation. Le passage d’un état à l’autre. Le passage de la vie (le feu) vers la mort (la fumée). Le théâtre de transformation continuait. Je ne comprenais que très intuitivement la gravité de l’enseignement auquel j’étais en train d’assister. Le rappel là encore très chrétien que la richesse, qu’elle soit celle d’une châtelaine ou de quelqu’un d’autre, n’échappe pas au passage du temps, n’échappe pas à la mort ? Comme si la performance de la transformation poursuivait cette même idée de la continuité entre la vie et la mort[vii].
Giordano Bruno, De la magie
Ce coup de bougie qui vient de s’éteindre, accompagnée d’un souffle que venait ponctuer la musique sortant de la vidéo qui se déroulait à l’ordinateur. La mort n’est rien d’autre qu’une dissolution, écrivait Giordano Bruno dans De la magie, un penseur dont Giuseppe se sentait proche. La transformation d’une chose en une autre, il n’y a pas de raison d’en avoir peur, me rassurais-je encore et encore. Giordano Bruno croyait en l’unité spirituelle du monde, dans lequel rien ne se perd :
« Certains esprits habitent des corps humains, d’autres le corps d’autres êtres vivants, plantes, pierres, minéraux ; en somme il n’est rien qui soit privé d’esprit, d’intelligence – et nulle part l’esprit ne s’est réservé un séjour éternel qui lui serait dévolu ; la matière flotte de l’un à l’autre esprit, de l’une à l’autre nature ou composition, et l’esprit flotte d’une matière à l’autre ; il y a altération, mutation, passion et enfin corruption, c’est-à-dire séparation de certaines parties et composition avec d’autres. La mort n’est rien d’autre que dissolution ; Aussi aucun esprit, aucun corps ne disparaît-il : ce n’est qu’une mutation continue des combinaisons. Selon les diverses actualisations qui émanent de la diversité des combinaisons, il existe diverses amitiés, sympathies, et haines. Qu’il faut comprendre comme des réactions exercées par le corps. On l’a dit, toutes choses désirent persévérer dans leur être présent, cependant que, d’un autre état, qui serait nouveau, elles ne savent rien ni ne peuvent rien décider ; c’est pourquoi il existe réciproquement un lien général d’amour de l’âme envers son propre corps et, à sa manière, de ce corps envers son âme. De là vient, née, de la diversité des liens qui enchaînent les esprits comme les corps : c’est ce dont il faudra traiter après avoir donné des précisions sur l’analogie qui existe entre les esprits et les composés » [viii]
Après cette seconde performance, Giuseppe me demande si je vais bien et me demande d’arrêter de filmer un moment. Pourquoi me demande-t-il ça ? Qu’est-il est censé m’arriver ? Ma pensée spontanée à la vue de cette bougie qui s’éteint sur un décor de château-théâtre est que cette installation m’enchante plutôt qu’elle ne m’effraye. Un souffle sur une bougie, et me voilà devenue quelqu’un d’autre ?. Je pense princesse, fable, et non pas mort.
Nous poursuivons la visite de la maison. La chambre d’amis me fait penser à une cellule de moine du genre de celles que l’on retrouve au Couvent Saint Marc à Florence par exemple. Celle de Giordano Bruno donc… Brûlé vif sans avoir renié ses idées. Je n’ai appris que plus tard que Giuseppe était un fin connaisseur de ses œuvres. L’alchimiste, le savant, le réformateur. Nous sommes revenus vers la pièce principale. Giuseppe s’est assis face au mur, il me regardait explorer la pièce, puis m’a demandé de m’asseoir. Je me suis assise en face de lui. Je cherchais à comprendre la signification de tout ça, de tout ce « désordre ». J’avais en effet l’impression de n’avoir rien compris à ce que je voyais. Ni à ce que Giuseppe faisait, ni à ce qu’il voulait me montrer. Je regardais tout autour de moi et aucun signe particulier ne venait à mon secours. Tout était de l’ordre des symboles. J’étais bel et bien en train de faire une expérience ésotérique, m’a-t-il semblé.
Comme s’il avait senti ma perplexité, Giuseppe s’est saisi de ma caméra, l’a tournée vers moi et m’a demandé comment je me sentais dans cette pièce. Je le regardais en souriant, je regardais le fauteuil vert au milieu de la pièce, puis le plafond, en me demandant si je pourrais dormir là, puis j’ai regardé la barre à roue d’un bateau accrochée au plafond et je me disais, non je vais avoir une crise d’angoisse si je reste là la nuit. Cette roue, va savoir pourquoi, me faisait penser à un instrument de torture. « Si quelqu’un dort là et elle se détache »… « Détacher signifie tomber ? », me demandait Giuseppe, « c’est peu probable », a-t-il dit. Je regardais le crochet sur lequel était fixée la roue et j’ai dit « oui, en effet, mais c’est possible, s’il y a un tremblement de terre ». J’envisageais le pire.
G : Et vous êtes à l’aise dans cette chambre ?
B : Tss, (je regardais à nouveau cette roue et cet espace), je suis, (j’hésitais), je suis curieuse, je suis hee, j’ai pensé avoir eu plus peur que je que je l’ai, mais bon, (je le regardais en souriant).
G : Je n’ai pas compris, pouvez-vous répéter.
B : (J’ai haussé le ton de ma voix, j’ai crié presque) Au départ je me suis dit que oui, y a des objets qui pourraient m’angoisser, mais je ne comprends pas (je le regarde), y a des choses, je ne comprends pas, c’est suffisamment incompréhensible pour que je n’ai pas peur
G : Ahh, dégoissée qu’est ce que cela signifie (je le regarde en affichant mon incompréhension)
B : Dégoissée ? (demandais-je )
G : (je ne comprends toujours pas) Vous avez dit
B : Angoissée ?
G : Angoissée qu’est-ce que cela signifie ?
B : Angoissé ? ehh qu’on a pa-, qu’on a peur comme des enfants oui (je souris et le regarde)
Comme aurait pu avoir (je tourne mes mains, je le regarde avec un regard de petite fille)
G : Alors c’est-à-dire que vous avez peur quand vous connaissez les choses ?
B : Probablement oui (je confirme par un mouvement de tête) il faut qu’il y ait une habitude de pensée pour avoir peur
G : Mhm mhm
B : Oui (je le regarde) alors le désordre finalement on est trop inconscient
G : Oui oui
B : Puisqu’on connaît pas
G : Hum
B : Donc du coup c’est …
G : Merci de votre information
B : (je ris)
J’ai conclu cette visite-performance par un apprentissage. Le désordre, la perte de repères, sont des traits de l’immersion, de l’aventure que seule l’expérience permet d’appréhender. Les vertus de l’ignorance. Parfois, souvent, il vaut mieux ne pas savoir. Le monde de l’horreur. L’enfer de Dante. En quelques heures, j’ai accompli un réel voyage dans le temps et dans l’espace, un voyage cosmique, tout en restant au cœur de Naples. J’ai donc découvert que la peur vient de la connaissance des choses. Si je ne sais pas, je n’ai pas peur. Quelque chose de bien paradoxal était déployée tout autour dans cette galerie-appartement, dans chacune de ces œuvres hermétiques, indécidables, qui ne se laissait pas catégoriser. La vertu de l’ignorance. J’ai pensé : il vaut mieux ne pas savoir, sinon on ne s’engagerait pas à l’avance dans l’action et la découverte n’aurait pas pu y avoir lieu, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Gagarine ne partiraient pas à l’aventure ou encore « il vaut mieux de s’arrêter de chercher à temps » car sinon le savoir pourrait devenir dangereux, insupportable, pour soi, pour les autres. Le cas de la bombe atomique. Outre son lien avec l’ignorance, le désordre possèderait une valeur immersive. Un voyageur pris dans la masse des formes, des sons et des couleurs inconnus, des gens venant de toutes parts, délaisse probablement plus facilement son comportement habituel en se laissant emporter par le flux d’événements qui l’entourent. L’action devient plus instinctive, plus sentie que réfléchie, le corps s’ouvre pour ainsi dire à de nouvelles rencontres, de nouvelles possibilités d’action. La transformation des formes convenues, l’inventivité du langage, plus proche, en un sens, du nouveau roman que d’un récit linéaire. Le désordre. Une sensation proche de celle que j’ai eue tout récemment à la lecture d’Ulysse de James Joyce. J’ouvrais le livre au hasard et je tentais d’en saisir le style à travers quelques fragments, mais leur signification s’échappait aussitôt, de sorte que je ne pouvais me rappeler rien de précis, la lecture me mettant dans un état d’amnésie. J’avais l’impression de lire quelque chose, et de l’oublier aussitôt.
L’appartement de Giuseppe me faisant davantage penser à un théâtre qu’à une galerie d’art ou à un appartement que l’on habitait. Il était un peu tout ça en même temps. Les décors se transformaient en lien avec les visiteurs. Giuseppe veillait à sa mise en scène adéquate, à chaque fois différente. Quelque chose dans mon attitude l’a angoissé à son tour. En tout cas, il a dit qu’il avait déjà un visiteur, je ne pouvais pas dormir chez lui. Le diable lui-même aurait-il peur de cette âme, trop bonne ou trop mauvaise, qui s’est sentie angoissée dans cet espace ? On ne le saura pas. Giuseppe m’a aidé à trouver un hôtel situé pas loin de chez lui, un hôtel qui se nommait, (ah quand j’y pense, les connexions et les esprits des lieux!), Diamora dei Giganti. Un signe du destin ?
La visite de Naples
Le monde souterrain de Naples. Il existait vraiment. Je découvrais Naples, un gruyère avec les catacombes, les souterrains, les ruines gréco-romaines et bien d’autres choses mystérieuses… J’ai suivi un groupe de touristes et je suis rentrée, sans payer, dans Napolitana Souterena. Des couloirs creusés dans la terre, des lacs souterrains. Sortant de là, un autre monde : la visite du musée de la chapelle San Severo, un prince de la famille Sangro, Raimondo di Sangro, militaire, inventeur, anatomiste, écrivain, ayant ajouté à la chapelle des éléments maçonniques, ayant vécu là, et expérimentant en secret, au XVIIIe. Occultiste versé dans l’alchimie et la franc maçonnerie. La chapelle possède des œuvres étonnantes, dont l’une des plus admirées, la sculpture de Christ voilé de Giuseppe Sanmartino dont on dirait un corps d’homme véritable couvert d’un voile en marbre. Une autre, la sculpture d’Antonio Corradini de 1752, La Pudeur, placée sur un piédestal, avec, il faut dire les choses comme elles sont, des seins bandants couverts de drapés voilés du marbre, comme la sculpture du Christ, d’une incroyable finesse, faisant penser à la fixation d’un corps vivant. Les seins dont les bouts pointaient, tels des pics du Mont Everest, vers le regard intimidé d’un spectateur étonnait d’autant d’érotisme dans une chapelle, face à l’extase manifeste sur le visage de la Pudeur, à peine voilé. De plus, étant contraint de les contempler d’en bas, le visiteur tombe ainsi nez à nez avec les bouts de seins exposés. Toutefois, s’il s’agit d’un état extatique, il serait plutôt d’ordre spirituel, c’est un moment convulsif dirait des historiens d’art religieux. Quel titre cette Prudence néanmoins !
Une autre curiosité. Au sous-sol de la chapelle, un mystère : deux corps du XVIIIe, des machines anatomiques humaines, avec des vaisseaux sanguins très bien conservés sur des squelettes, d’un homme et d’une femme enceinte, comme les rondeurs sanguines l’indiquaient, sans que l’on sache (scientifiquement parlant) comment ce phénomène de conservation a été rendu possible. Le cyanure, paraît-il, peut figer les vaisseaux sanguins dans cet état. Brr. Toutefois, les analyses plus récentes ont montré le caractère artificiel des vaisseaux[ix]. L’employé de l’hôtel où je me trouvais me disait qu’il dormait dans cette chapelle. Comment pouvait-il ? Toute demeure du centre de Naples dégage, paraît-il, une ambiance particulière. Des esprits différents les habitent. Les habitants sont très attentifs à des sensations qu’un visiteur peut en avoir, il ne faut pas rester dans une maison dans laquelle on ne se sent pas bien sous peine de perturber son écosystème. J’étais dans une chambre avec un quart de fenêtre dans laquelle j’avais peur d’étouffer. J’ouvrais la porte la nuit, mais à nouveau, j’avais peur que quelqu’un entre dans ma chambre… Je n’arrivais pas à y dormir. En comprenant mes craintes, le propriétaire de l’hôtel m’a mis heureusement dans une chambre royale pour la dernière nuit, avec une grande fenêtre. Faut-il en déduire que seulement les rois avaient-ils le droit à des grandes fenêtres ?
Naples des antiquaires, des châteaux, des cafés, des glaces et des pizzas délicieuses, de la piazza Bellini avec le rassemblement de jeunes zonant là à longueur de soirée et des cafés au milieu des orangers. Ma place préférée. Naples des gamins en mobylettes. Naples tagué, politisé parmi les saintes Maries et les Jésus à chaque coin de rue. Naples des mariages, des anniversaires, des fanfares et des fêtes religieuses. D’église en église, les images du Christ crucifié, ensanglanté, des archétypes de la souffrance : la religion chrétienne rappelant à tout instant les tortures infligées par des hommes à un autre homme, Jésus-Christ, figure exemplaire de l’horreur humaine. L’église baroque… puis l’église baroque… San Domenico Maggiore, La flagellation du Christ de Caravaggio puis musée de Capodimonte avec (eh oui encore) des crucifixions, San Sebastien de Maria Pretti, enchaîné, troué des flèches …
Les séquelles des guerres. La cruauté des hommes se répétant, Hermann Nitsch museum[x] couronnait ma visite par des images pleines de sang desséché, post-orgiastiques, comme en contraste avec tout ce déballage de l’horreur que l’on appelle l’art religieux sacrificiel. J’ai appris que Giuseppe était l’assistant de Nitsch. Je me demandais quelle était sa fonction … Je crois que je préfère encore les annonciations et les transfigurations dans tout ça. La vue rendue aux aveugles, l’eau transformée en vin, l’évaporation post mortuaire du corps …
Je me suis arrêtée là, épuisée, sur la terrasse de l’ancienne maison de Giuseppe transformée en musée de Nitsch. En face, le Vésuve, une vue splendide et moi en pleurs, ne sachant pas vraiment pourquoi. La nausée me venait à la vue des images des boyaux et des corps ensanglantés, du sang liturgique séché, des seringues exposées sous des rangements en verre, et aseptisées et celles, sales et usagées, que j’ai vues dans les rues à côté. Deux grandes armoires contenant des flacons avec des poudres colorées me faisaient penser à une pharmacie du XIXe siècle. Je regardais la beauté de la baie devant moi sur la terrasse du musée, envahie par la tristesse. Le théâtre de Nitsch : un exorcisme ? Comme dans le théâtre de la cruauté d’Artaud dont le théâtre orgiastique de H. Nitsch tirait en partie sa source. En effaçant la distance due à la disposition scénique du théâtre classique, on chercherait à « fournir au spectateur des précipités véridiques de rêves, où son goût du crime, ses obsessions érotiques, sa sauvagerie, ses chimères, son sens utopique de la vie et des choses, son cannibalisme même… » [xi]
Je suis partie de là à Herculanum où une autre forme d’horreur se faisait « sentir » : les corps humains cristallisés dans la lave du Vésuve. Encore. Je suis repartie à Ischia, quel contraste ! J’ai pu prendre un bain de soleil aux sources d’eaux guérisseuses dont les tuyaux à jets d’eau étaient laissés à disposition des visiteurs. J’ai vite compris ce que voulaient dire les sourires des personnes âgées vissés littéralement aux tuyaux. Le massage qui m’a conduit droit dans un restaurant à vue splendide, manger des sardines crues que le cuisinier offrait aux mouettes. Les mouettes venant vers lui comme dressées à une heure précise. Me prends-il pour une mouette ? Une ambiance sexuée, solaire. Je me sentais transportée en Grèce dont Ischia gardait de belles traces.
Retour à Naples, la deuxième rencontre avec Giuseppe : si différente de la première. Il était cette fois-ci habillé en blanc, l’air non plus diablesque, il s’est transformait en gentilhomme. Nous devions aller écouter de la musique chez quelqu’un, mais le concert n’a finalement pas eu lieu, alors nous sommes allés au café, sur la piazza Dante. Giuseppe a commenté ma manière de filmer, qu’il jugeait un peu trop intrusive. Il a dit, quelque chose du genre « je vous ai laissé filmer, c’est parce que c’est moi, mais. » Il me parlait de ses parents. De son père banquier et de sa mère paysanne, devenue artiste, à qui son père avait trouvé un travail à la banque, alors qu’elle ne savait même pas lire. Son père savait cacher ça devant les autres employés. Evidemment la mère de Giuseppe était très belle et son père en était amoureux. Giuseppe se rappelait des soirées de repas familiaux et des détails, tel celui d’une cuillère en argent que son père aimait avoir près de lui à tous les repas. La vie familiale, n’est ce pas de ce genre de détails insignifiant que nous nous souvenons de plus après la perte de nos proches ? Lorsqu’il me raconta cela, il a été saisi de frayeur. Nous nous sommes assis sur un banc en observant les enfants en train de jouer. C’est, disait-il, grâce au côté artistique de sa mère qu’il a pu devenir artiste-voyageur. Il a vendu la maison héritée de son père et est parti en voyage sur un vieux voilier en bois à trois mâts, Halloween. Trois ans sur son bateau. Il a voulu faire le tour du monde. Il plaisantait : « j’ai voulu faire le tour du monde et j’ai fait le tour de moi-même ».
Le père banquier, la mère artiste. C’est ainsi que je m’expliquais la source de son travail dans les archives de la banque de Naples, puis l’art de la performance, l’actionnisme viennois, auprès de H. Nitsch, et l’art de plus en plus personnel, inspiré de l’hermétisme. C’est comme si Giuseppe avait besoin non pas de rejeter la tradition et la culture napolitaines, mais de se les réapproprier sous une nouvelle forme, bien que tout aussi expressive. Il m’a montré son recueil de poésies dont une moitié était consacrée à sa mère et l’autre à son père. Sa mère lui disait « vai » et son père « réfléchis avant ». Une belle contradiction !
L’exotisme napolitain
Quelques mois ont passé. J’ai entraperçu Giuseppe à Paris, lors de la projection du film Free Radicals de Pip Chodorov, puis à Beaubourg lors de la rétrospective des films de Jonas Mekas. Ensuite, plus longuement, lors de mon second séjour à Naples, lorsque Nathalie Heidsieck de Saint Phalle m’a proposé de venir chez elle, travailler sur le toit ovale de son appartement mes livres-films. Un couple, une modèle/artiste et un photographe/écrivain, spécialiste de la danse et directeur du magasin Prussian Bleu, logeaient dans l’appartement de l’association, le Purgatoire. Ils étaient amoureux et sympathiques, je leur ai donc proposé de venir avec moi visiter l’appartement de Giuseppe qui revenait de Lituanie. Quel changement dans ce même espace ! Les planches-gravures avant bleu-gris métallique sont devenues exotiques : le vert criard, le rose, le jaune, des couleurs lumineuses et un bouddha est apparu sur une étagère en remplacement d’Alice. D’autres œuvres, toujours dans le style surréaliste, étaient disposées sur le mur, un petit bureau et une table à manger sont apparus dans la pièce. Tout était ensoleillé, différent. Et Giuseppe avait l’air très différent lui aussi. Épanoui. Il travaillait. Les planches gravures faisaient référence au plancton et au bateau « Tara » sur lequel il a pu se rendre[xii]. Lal et sa femme, un couple sri-lankais, était accueilli par Giuseppe, qui leur offrait le logement, en échange de leurs services. Lal habillé en serviteur, une blouse blanche venait m’apporter un verre de vin sur un plateau. Demina et Guillaume découvraient l’appartement de Giuseppe. Demina, pensais-je, pourrait sans problème jouer le rôle d’Alice aux Pays des Merveilles. Quelque chose d’enfantin ressortait de son visage.
Un vrai coup de théâtre : Giuseppe avait mis une sorte de longue toge dont on ne savait pas si elle lui servait à la réalisation des exercices alchimiques, de la magie ou de chemise de nuit. Avec des lumières chaudes, la pièce brillait du fait des reflets renvoyés par les gravures en aluminium bondé, aux couleurs vives, presque criardes, renvoyant vers l’exotisme indonésien éclairant d’une nouvelle façon les symboles de l’hermétisme de la Renaissance Italienne. A la fenêtre, un rideau avec le dessin d’une grande échelle rentrant dans les nuages. Giuseppe voulait-il gravir cette échelle afin d’accéder à la sagesse divine ? On reconnaissait dans les gravures, les symboles géométriques de la connaissance symbolique hermétique entremêlés dans une végétation luxuriante, des animaux sauvages, les références au voyage (bateau, univers marin).
Giuseppe est allé chercher son ouvrage « Piaceri di Noia. Quatro secoli di scarabocchi nel Archivio Storico del Banco di Napoli » portant sur son travail dans les archives historiques de la Banque de Naples, l’une parmi de plus anciennes banques d’Europe. Il a étudié les dessins produits en marge des chèques par les employés de la banque nommés « journalistes ». En s’ennuyant, les journalistes dessinaient, annotaient et gribouillaient en marge des chèques. Ce que s’attachait à relever l’ouvrage de Giuseppe, préfacé par l’éminent historien d’art et iconographe Ernst Gombrich, venant lui-même effectuer là ses recherches sur des portraits de Dürer. Dans sa préface, l’historien admire la calligraphie soigneuse des gribouilleurs qui s’entrainaient ainsi avant la rédaction du commentaire officiel, ainsi que des caractéristiques humoristiques de certains portraits, visages.
Quelques années après à mon retour à Naples, je découvre que je loge en face des Archives de la banque de Naples là où précisément Giuseppe a passé des nuits entières pour faire ses recherches. Une exposition sonore et vidéo a lieu là en ce moment en mettant en valeur certains dessins, notes, calligraphies que les journalistes laissaient sur la première page de volumes, constituant des gribouillis (gli scarabocchi), essais d’écriture calligraphiée, tests d’encre, de plume…
A ma surprise le chargé des archives connait bien Giuseppe, et il se propose de me faire une visite guidée des lieux. Je découvre ainsi d’énormes manuscrits du XVI-XVII s contenant des près, des comptes avec les descriptions des cas, des procès, des descriptions des situations d’achat, les comptes rendus des peines, des emprisonnements et les mises en liberté, mais également de magnifiques dessins et poèmes, des caricatures, portraits et personnages… On y retrouve de notes sur les prêts pour la peinture par Caravage, ceux de Prince San Severo, … C’est donc à la fois l’histoire des banques, du clergé, de l’art et des situations sociales à travers toutes ces descriptions que l’on apprend. Le musée a mis surtout en valeur des comptes napolitains et italiens. Mais il y en a tant d’autres… Mon guide me propose de découvrir les dessins et calligraphies sur lesquels précisément travaillait Giuseppe.
Outre le travail de découverte de ces annotations et dessins dans des XXX volumes de manuscrits déposés dans les Archives, Giuseppe a eu une idée d’en faire un ouvrage d’art en découpant certains d’entre eux et les accompagnant de poèmes-fragments de journal du travail de recherche réalisé pendant plusieurs années, en les plaçant dans des peintures de paysages oniriques, photographiés, en réalisant des collages de type surréaliste.
Giuseppe nous racontait sa passion pour la tradition hermétique, son inspiration de l’une de ses œuvres par les images de la Rose Croix figurant dans un ouvrage trouvé dans la Rittman Library à Amsterdam. Il a repris cette image et il a remplacé des symboles rosicruciens par d’autres images placées en miroir. On pouvait y voir Jésus faisant face à Toto « Le comique napolitain » dont il était apparenté par sa mère, ou Freud faisant face au Christ couronné, cloué sur la croix, référence au Caravage. Giuseppe expliquait qu’il souhaitait montrer les interdépendances entre la scénographie psychanalytique et l’art chrétien, constitué comme un espace de dialogue.
Nous continuions la visite de l’appartement. Giuseppe faisait référence à l’ouvrage de Falconelli Le Mystère des Cathédrales et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du Grand-Œuvre » et à « Les Demeures Philosophales et le Symbolisme hermétique dans ses rapports avec l’art sacré et l’ésotérisme du Grand- Œuvre » dont la pensée a, dit-il, inspiré la symbolique de ses gravures.
L’œuvre des Cinq Commandements
Nous voilà de retour vers son œuvre les « Cinq Commandements » et face à une toute autre performance : L’exposition des planches gravées-œuvres par sri-lanké Lal. D’après je ne sais pas bien quelle règle, Giuseppe avait décidé de séparer les planches exposées par Lal en deux tas. Il était cette fois-ci habillé en son costume diurne : une veste noire en velours, une jaquette bleue…
Lal soulevait une à une ces planches gravées et les exposait devant nous. Giuseppe lui indiquait ensuite de les reposer à droite, à gauche ou bien de les remettre sur le tas original. Je me suis mise à commenter à voix haute ce que certaines d’entre elles m’inspiraient. Je cherchais à les nommer : dieu, la musique, le pont, l’alchimiste… je ne sais pas bien si cette désignation avait une quelconque influence sur la décision de classement que prenait Giuseppe. Mais certaines planches lui paraissaient immédiatement évidentes à classer, d’autres moins. J’aimais bien la planche découpée sous forme d’armure que Giuseppe a fait essayer à Demina devenue for a while un beau cavalier. Une autre référence à Alice aux Pays des Merveilles.
Puis, d’un coup, comme s’il en avait assez, il a abandonné Lal avec les planches et s’est mis à nous raconter la construction de son recueil de poèmes en japonais. Divisé en deux parties : mère/père. Comme pour les autres œuvres, là aussi pour le comprendre, il fallait connaître la règle de lecture, car le texte ne correspondait pas à l’image qui se trouvait à côté de lui, mais à celle de la partie opposée du livre.
A travers cette technique de remplacement ou du jeu avec des concepts ou des symboles issus du champ religieux, ésotérique, se manifeste l’une des manières dont l’art contemporain de Giuseppe s’universalise : en renouant malicieusement avec l’histoire des arts tout en se mettant à distance. Les objets des périodes différentes s’entrecroisaient, s’entrechoquaient, se faisant face ou se prolongeaient. Dans cet espace où tout probablement était intentionnellement disposé, j’avais à nouveau l’impression de trouver un ensemble sans queue ni tête. Je n’arrivais pas en tout cas à en dégager un sens quelconque. On pourrait passer des années d’apprentissage à essayer de comprendre plus en profondeur les références à l’art, la littérature médiévale, contemporaine, qui sont faites à travers les objets s’y trouvant. J’avais l’impression de ne pas avoir de clefs, je devais probablement passer par l’histoire de l’art et de la littérature du Moyen Age, jusqu’à l’art contemporain. Tout s’y mélangeait.
J’avais de nouveau le sentiment que l’on ne pouvait pas accéder à l’œuvre de Giuseppe par un regard analytique, mais par un travail personnel de réappropriation. C’est bel et bien une idée d’initiation à la sagesse à la Giordano Bruno, laquelle, contrairement à la magie, amène l’apprenti vers la connaissance supérieure par un long cheminement personnel. C’est à lui, pour ainsi dire de trouver son chemin. Ce que précisément tout le pouvoir magique contrecarre. L’apprenti est initié, il acquiert des pouvoirs sur les autres de manière immédiate et sans effort. Par un coup de baguette magique. La transformation du plomb en or peut ainsi se faire en une nuit, certes, il a fallu de longues recherches, but ! Cendrillon devient princesse en mettant sa chaussure de vair, l’homme devient invisible en mettant une cape qui possède cette propriété. Ou bien elle cesse de l’être. Le charme s’interrompt à minuit ! Peu importe, il suffit de connaître la formule magique appropriée ou d’être aidé par le bon sort.
J’ai eu aussi une petite apperception personnelle de tout cet ésotérisme qui se présentait à travers les œuvres, je cherchais à la comprendre et en même temps à conserver mes distances, à la positionner pour ainsi dire dans mon univers à moi. Comme s’il fallait que je me le rappelle à moi-même, tellement le spiritisme napolitain était omniprésent, pour ne pas dire écrasant.
Naples où l’esprit se promène de maison en maison, où le burlesque et le tragique se croisent, où la pauvreté et la richesse se côtoient, où la modernité et la tradition marchent par les mêmes chemins. Oui, d’accord, entendu, la place de la magie, du miracle, mais aussi le miracle comme performance. Toto, Jésus, Freud, Le Caravage… Il fallait prendre tout cela au second degré, en retrouver la légèreté et l’humour. Petit à petit, en cernant un peu mieux le personnage, les éléments incongrus se détachaient davantage.
Vai per dove no vai, Va par là où tu n’as pas l’habitude d’aller. Ce commandement ne s’inspirait-il pas d’un aphorisme de San Giovanni de la Croce. Je découvrais la cantique : « il antico spirituale e la Notte oscura dell’anima » : se voiecere quelque no sei, deviandare per dove non vai …
San Giovanni de la Croce écrivait par exemple :
« Portez-vous toujours de toutes vos forces à faire les choses, non pas les plus faciles, mais les plus difficiles ; non pas les plus douces, mais les plus amères ; non pas les plus élevées ni les plus précieuses, mais les plus basses et les plus méprisables ; non pas à désirer quelque chose, mais à ne rien vouloir du tout. »
J’aime quant à moi le poème de T.S. Eliot qui s’en inspire et qui fait référence à cette même idée :
| « In order to arrive there, to arrive where you are, to get from where you are not, you must go by a way wherein there is no ecstasy. In order to arrive at what you do not know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of dispossession. In order to arrive at what you are not you must go through the way in which you are not. And what you do not know is the only thing you know and what you own is what you do not own and where you are is where you are not. » |
Il y a dans ce poème quelque chose de la sagesse, quelque chose qui porte sur le flux permanent des choses dans le monde, sur la transition inévitable entre les états de vie et de mort, de l’avoir et du manque, de la présence et de l’absence… Du mouvement permanent des choses dans le monde auquel j’ai pensé lors de la première visite chez Giuseppe – la bougie qui s’éteint. Pourquoi en effet s’inquiéter lorsque l’on sait que tout est impermanent. La danse macabre ou la roue de la fortune sont là pour nous le rappeler.
Mais ces idées pleines de sagesse me paraissaient quelque peu impossibles à envisager. Comment en effet pratiquer ce qui invite à la renonciation, nous rappelant que plus on s’accroche aux choses, plus on les perd. Dans mon sens matériel des choses, ces mots, vraiment je ne savais pas quoi en faire. Ça veut dire quoi ne pas désirer, renoncer, s’abandonner ? Il doit bel et bien y avoir une réponse, puisqu’autant de personnes en parlent et les pratiquent. Je comprenais ces idées sans les comprendre, je n’arrivais pas, malgré tout mon bon vouloir à me mettre dans un état de non-désir, de non-vouloir…). N’est-ce pas paradoxal de vouloir ne point vouloir ? Le vouloir n’est-il pas, au contraire, vie ? Je me sentais frustrée. Non seulement ce que je désirais m’échappait, mais de plus, je n’arrivais pas à m’en dépêtrer, à arrêter de le vouloir. L’amour, l’amour, l’amour… J’avais comme un pressentiment que quelque chose est erronée dans ma manière d’envisager tous ces mots. Mais quoi ?
Je réfléchis à ces beaux aphorismes formulés par un moine du fin fond de sa cellule. Ils me paraissent tristes, je sais que la noble attitude à laquelle ils invitent est hors de ma portée. Et, me dis-je, avec un grand regret : Ce ne sont que des métaphores. On ne peut pas s’arrêter de désirer, de vouloir, d’espérer. Atteindre l’état de non-vouloir, c’est atteindre la mort. Je me révoltais. Pourquoi l’avoir écrit ? Ce n’est pas comme ça que les hommes fonctionnent. Ils fonctionnent à l’envers. A l’envers. A l’envers ? Ce serait quoi à l’envers, comment non pas chercher à se perdre, comme le préconise la pensée chrétienne, mais se retrouver pleinement dans le présent. Je reprends le poème d’Eliot et je cherche à en inverser les mots :
« In order to arrive here, to arrive where you are not, to get from where you are, you must go by a way wherein there is ecstasy. In order to arrive at what you know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of possession. In order to arrive at what you are you must go through the way in which you are. And what you know is the only thing you don’t know and what you do not own is what you own and where you are not is where you are. » (moi, Eliot à l’envers, hahaha).
Si au moins ça me faisait inventer des choses. C’est encore ça qui est bien : « The miracle is, in a sense, interior. It is the doer who is changed by the ritual, and for him, therefore the world changes accordingly. It is this subjective function of ritual which is perhaps even more important than its objective functions (…) » – écrivait dans Miracle & performance, Maya Deren [xiii].
Je retiens quant à moi celui-ci « Qui ne sait se perdre aux sens, aux créatures et à soi-même, ne se trouve jamais »[xiv]. Se perdre dans l’amour, se perdre dans les bras de quelqu’un, se perdre devant un paysage, oui, ça je le comprenais.
[i] Wittgenstein, De l’incertitude, (note),
[ii] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »
[iii] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »
[iv] A Mahabalipuram des temples au bord des plages ressemblent à des simples rochers, or, comme le montre joliment Praveen Moham dans ses vidéos, ils ont été taillés, sinon apportés ici de manière intentionnelle. Des versions provisoires, « miniatures », sculptés des temples principaux, (Lion, …) placés un peu plus dans des terres. C’est à croire aux pratiques de championnat de sculptures, dont la région continue à garder ses traces.
[v] Lewis Caroll, Alice aux pays des merveilles, (p.).
[vi] John Dewey, p.327
[vii] DAILY ACTIONS (AZIONI QUOTIDIANE) de Giuseppe Zevola. vidéo numérique. ITALIE 2008. 25 min. Short videos shot in Naples in my home studio with Lucio lo Gatto who composed the music. Recurring iconographic sources consist of: objects taken around the house, instruments of measurement and lighting, elements such as tap water, fire in the kitchen stove, air blowers, the unexpected visit of a friend, the occasion of a lunar eclipse, and often a small incident wihch, like a « deus ex machina, » reverses the situation. To sum up the series as a whole, maybe: Imaginative Fantasy and Prepared Chaos. Azione 000 durata 1’22 »
/Azione 002 durata 1’50 » /Azione 003 durata 3’19 » /Azione 004 durata 3’12 » /Azione 007 durata 2’45 » /Azione 009 durata 2’39 » / Azione 011 durata 5’33 » /Azione 012 durata 2’01 » / Azione 013 durata 0’51 » / Azione 014
durata 2’32 »
[viii] Giordano Bruno, [2000], p.54
[ix] Lucia Dacome and Renata Peters, FABRICATING THE BODY: THE ANATOMICAL MACHINES OF THE PRINCE OF
SANSEVERO, http://resources.culturalheritage.org/wp-content/uploads/sites/8/2015/02/osg014-10.pdf
[x] http://www.museonitsch.org
[xi] Antonin Artaud, p.141
[xii] Tara bateau scientifique destiné à la recherche et à la défense de l’environnement : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tara_(go%C3%A9lette) ; https://oceans.taraexpeditions.org/taraparis/
[xiii] Maya Deren, Divine Horsmen, Documentexte, McPherson et Compagny, 1983, p.189 (à ver)
[xiv] Cant. d’amour, couplet 99
DE « TAS D’ESPRITS » A « LA VIE EST UN FILM » AVEC LE DEFILE DE MODE DES MOTS, L’ART-EGO DE BEN VAUTIER ET LA FONDATION DU DOUTE
The last, but not the least…un aperçu rapide d’œuvres de Ben Vautier et de lui-même en pleine agitation créative. Des lieux d’art, des expositions, des performances. La première « Tout est art ? », une sorte de mini-rétrospective de ses performances, œuvres, au musée Maillol, la seconde « chez Lara Vinci « Incroyable foutoir », la troisième à Blois « La (sa) fondation du doute » avec des artistes fluxus et enfin « La vie est un film » à Nice. Cette dernière, toute une Odyssée de mots, je m’y suis rendue dans l’espoir de « vraiment » rencontrer Ben, c’est-à-dire de m’incruster un peu dans son art avec mon appareil. Ai-je réussi ? Pas sûr. Ben ne se fait pas aborder aussi facilement par une inconnue. Et sans Caterina et Eva et Annie, familly and associates business affaire, c’est sûr, rien n’aurait été possible. Avec ces supports-piliers, j’ai pu donc, telle une petite souris super-ego, capturer furtivement Ben au travail.
Avant. Musée Maillol. Une première approche de l’oeuvre-vie de l’artiste. Je découvre l’étendue gigantesque des performances, happenings, œuvres provocantes qu’il a réalisés, depuis au moins les années 60. Ben signe tout, Ben provoque, Ben questionne, gesticule… Il devient un critique d’art-artiste. Il affiche au grand jour ce que l’artiste exhibe: l’ego de l’artiste.
L’écriture bien reconnaissable de Ben : son style, sa marque de fabrique. Ben philosophe… cynique, irrévérencieux, vulgaire : « pas d’art sans merde », écrit-il ! De ses mots se dégagent des pensées existentielles, à propos de la vie, à propos du monde de l’art, à propos du métier d’artiste, de son statut, de son rapport à la vie, à propos des évènements sociaux, politiques, à propos de la guerre. Comme de nombreux autres artistes Fluxus, Ben s’appuie sur la démarche des avant-gardes classiques, dada, lettrisme, les expériences des années 60, 70 s’éloignant de l’art dit décoratif ou rétinien. Ben questionne l’art par l’art, performe, choque, interpelle, échappe à toute forme de catégorisation : « Tout est décoration », vient-il poster sur sa Facebook page, comme pour me contredire.
La Fondation du doute
Je reviens d’un voyage en Inde, cette année : Rajasthan, Goa, Gokarna, je suis la route touristique des impressionnants châteaux médiévaux abrégeant toute sorte de temples et de palais. Jodhpur la bleue, avec une muraille imprenable, et un concert de musique sacrée, méditative, dans le palais du roi. Les sons de l’univers que des musiciens exercent avec habileté sur des tablas, sitars et santours que les cordes assemblées en patterns sont censées évoquer. La rencontre avec le musicien et le yogi Nawab Khan dont la musique raisonnait dans mon corps tout au long de mon voyage. Jaisalmer : une ville en sable au milieu du désert, abritant des palais et des temples jains dont la sculpture dentelé, taillée en marbre, m’émerveille. De là, un nouveau trajet de neuf heures en bus vers Bikaner et à l’intérieur du château le tombeau d’un prophète musulman entouré d’une sculpture en marbre, encore dentelée, les rayons du soleil se reflétaient sur les miroirs colorés des mosaïques, redonnant au tombeau je ne sais quelle atmosphère joyeuse et paisible.
Un voyage qui resterait féerique s’il n’était pas ponctué par le décès de Jonas Mekas. 27 décembre 2018, du Temple des Rats où j’ai filmé les danses et les chants d’un mariage traditionnel, après m’avoir fait embrasser les pieds par des princes réincarnés en rats, j’ai atterri sur le toit de l’hôtel Métropolis de Old Delhi à New Delhi, alors que ce triste message arrivait. Joachim m’envoie une photo de Jonas en pleine salutation, un verre de vin rouge à la main, il m’annonce la triste nouvelle. Pourquoi maintenant ? demandais-je. « Il attendait que tu sois en Inde », me répond Jo. Je détourne ma tête de désespoir, afin que les serveurs ne me voient pas pleurer, et j’aperçois une statue de Bouddha pleurant avec l’eau qui coule sur son visage. Comment se fait-il que je ne l’aie jamais aperçu avant ? Je considère l’apparition de la statue comme un signe, je me mets devant, je demande au serveur de me filmer. « Yes, like this, do you see me in the window ? Do nothing, it is already filming, it’s a video. Je me blottis contre la sculpture de Bouddha du futur pleurant et je salue Jonas.
Les retours d’Inde sont particulièrement difficiles, comme si mon corps s’y refusait. Je reviens à Paris en reculant. Mais que faire ? 16 mars 2019. Une annonce-invitation de Caterina Gualco pour un vernissage, une exposition Fluxus Eptastellare, avec un Cocktail Performance à Blois. Dis comme ça… ça fait très longtemps que je corresponds avec Caterina en lui faisant part de mes aventures, mais je ne l’ai jamais encore rencontrée. C’est l’occasion, de plus, de voir la Fondation du doute, dont Ben a décoré la façade avec ses mots et qui déborde d’œuvres « douteuses » d’artistes Fluxus. Pourquoi pas Blois, je ne connais pas encore cette ville, ça va me distraire. Je pousse Bertrand Clavez à nous y rejoindre. Me sentirai ainsi moins seule, me dis-je. Bertrand est d’ores et déjà un spécialiste reconnu des agitations Fluxus. Son livre sur Georges Maciunas a fait le tour de Fluxus.
Caterina me conseille gentiment un hôtel, celui où logent habituellement les artistes Fluxus. L’hôtel bien coloré est décoré des dessins et des sculptures évoquant les aventures de Tintin ! Dans ma chambre, le voyage de Tintin en Australie. Dès l’entrée dans l’hôtel, je prends tout pour un signe. Australie, mon prochain voyage ? Pourquoi pas. Puisque c’est sur la route des îles de Trobriand, là précisément où je veux me rendre depuis tant d’années, sur les traces de l’ethnologue polonais Bronislaw Malinowski. Well, on verra bien ce qu’en dit le futur, en attendant j’atterris dans une pizzeria. Et en sortant j’entends une dame parler très fort de l’exposition. Caterina Gualco ? Je demande. Oui, c’est moi, répond-t-elle. Comment pourrait-il en être autrement, où pourrais-je rencontrer Caterina fraichement arrivée d’Italie, si ce n’est dans une pizzeria ?
Le vernissage de Caterina Gualco « Fluxus Eptastellare »
Il s’agit d’une étoile à sept bras, les bras d’artistes fluxus, choisie par Caterina. Un hommage à sept artistes historiques du mouvement Fluxus : Giuseppe Chiari, Philip Corner, Geoffrey Hendricks, Alison Knowles, George Maciunas, Ben Patterson, Ben Vautier.
« J’ai imaginé une citadelle à sept branches, inspirée de la « Cittadelle de Palmanova », qu’on appelle aussi la Ville étoilée, située dans la province d’Udine, dans la région autonome du Frioul-Vénétie julienne dans le nord-est de l’Italie.
C’est l’une des plus grandes réalisations de l’architecture militaire européenne.
Outre qu’il s’agit d’une machine de guerre impressionnante, conçue par Vincenzo Scamozzi, ce fut aussi la matérialisation du concept de ville idéale de la Renaissance, conçu sur la base de canons mathématiques et géométriques.
Ma citadelle, préserve et garde en son sein les qualités inhérentes et éternelles de l’art ; ce que montrera cette exposition, c’est la vérité qui en découle, le sens profond des œuvres, une recherche artistique toujours liée à la joie de vivre, avec toutes les qualités qui ont fait de Fluxus la dernière avant-garde. Sur chaque pointe de l’étoile, il y a un artiste qui échange ses énergies avec les autres et tous ensemble rayonnent sur le monde d’une vérité nouvelle et éternelle.
Fluxus est une famille élargie : ce n’est pas un groupe, ce n’est pas un mouvement, ce n’est pas une tendance, c’est vraiment une « espèce » au sens scientifique d’une population formée de plusieurs « exemplaires », qui se déplacent dans un même « système solaire », où ils entrent et sortent à volonté, avec le nomadisme instable qui les caractérise, nomadisme qui se manifeste aussi dans leur travaux, avec la migration d’une discipline à l’autre, souvent sans en privilégier aucune.
Les « Fluxers » sont citoyens de la planète, toujours prêts à se ruer d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, toujours fidèles à eux-mêmes, toujours autonomes, toujours chez eux partout, toujours prêts à changer de langue, d’habitudes, de cuisine, d’amours… Pendant ces quarante ans, au cours desquels j’ai vécu et travaillé dans leur univers sans frontières, j’ai moi aussi beaucoup voyagé en suivant festivals, Fluxtours, expositions, fêtes en tous genres, hommages à la mémoire collective. J’ai accumulé une grande variété de témoignages, d’expériences sur le tas, d’écrits, de photos, de vidéos et d’œuvres. En voici quelques exemplaires présentés dans cette exposition qui me semblent particulièrement pertinents. »[i] écrit-elle.
Je comprends petit à petit que Caterina est une véritable forteresse Fluxus, elleest au cœur d’un cyclone qui se déplace à grande vitesse. Elle expose et collectionne ces différents artistes depuis plus de 50 ans. L’anniversaire d’Unimediamodern Galery a lieu cette année d’ailleurs, 1er novembre 2020 avec le 8 octobre, une exposition de l’artiste fluxus Ay-O. Tiens, des grenouilles en train de copuler ! C’est pour dire qu’ils lui doivent beaucoup les fluxus phénomènes qu’elle expose depuis tant d’années. Elle peut ainsi se permettre de raconter dans ses livres tous les dessous de l’art, érotique ? sans aucun doute.
Son portrait a d’ailleurs été réalisé maintes fois. Par les deux Ben (Patterson, Vautier), par… et par… Comme de nombreux personnages décrits dans ce livre, Caterina possède également son correspondant animalier : la frog ! Je crois bien que cette histoire de grenouilles avait commencé avec Ben Patterson, mais peut-être avec Ay-O dont les grenouilles colorées s’agitent d’une planche à l’autre ?
Ainsi par ses qwak qwak, Caterina illustre bien le propos de Jean-Pierre Brisset[ii]sur la supériorité de l’intelligence des grenouilles sur celle des hommes. Et maintenant, la citadelle militaire en moins, je sais aussi pourquoi je me sens, en sa chère compagnie, à ma place, tellement la description de son exposition colle à la description de ma propre vie. Je comprends comment, sans le vouloir, mes agissements ont un nom et une famille adoptive qui se nomme Fluxus.
Dans le sous-sol de l’hôtel Tintin, dans la chambre de Milou, je découvre néanmoins un huitième bras de l’étoile, un bras caché, celui qui a fait se transporter Caterina à Blois, un artiste numérique Jean-Paul Charles. L’œuvre téléphonique d’infiniment petit, agrandie, se transforme en infiniment grand et trône dans l’exposition eptastellare. C’est avec Jean-Paul (quel prénom !) que nous sommes d’ailleurs allés visiter les vitraux de la Cathédrale de Saint Louis, des anciens et ceux qui sont l’œuvre de l’artiste néerlandais Jan Dibbets et du maître verrier français Jean Mauret.
La nef a été détruite par une tempête de 1678, ce qui donnait à la cathédrale, par son asymétrie, un air non fini ou penché…
Le vernissage
Du château-musée de Léonard de Vinci vers celui de l’art Fluxus, j’arrive en retard dans l’espace de l’exposition, mais juste à temps pour capturer un bout de discours explicatif de Caterina. Tout le milieu local est là, y compris le milieu politique, dont le maire de Blois. Le lien avec les 500 ans de Léonard de Vinci dont Caterina a su détourner malicieusement l’anniversaire au profit des étoiles filantes de fluxus, art oblige. C’est l’occasion de secouer la salade. Le maire ré-énacte d’ailleurs la performance initiée jadis par l’artiste Alison Knowles « Make a salad ».
Pour son discours à la gloire de Léonard de Vinci et Caterina, le maire s’est malencontreusement placé devant le tableau « l’Emmerdeur ». Je ne connais pas le maire, mais cette coïncidence, comme dirait Breton, redonne, une fois de plus à mon film, et à la situation de congratulations, un caractère comique. Comme si, sans que je le veuille ou que je le sache, l’esprit des artistes fluxus réunis dans l’exposition continuaient à me jouer des tours en s’appropriant mon appareil. Il se peut également que, sans que je le veuille ou le sache, j’ai quelques prédispositions légèrement cyniques ou/et malicieuses qui se manifestent ainsi dans certaines de ces occasions sérieuses.
Car les bruits enregistrés des grenouilles (pièce de Ben Patterson) se déposent au hasard sur les explications d’œuvres-cadeaux reçues depuis des années et cueillies dans la vitrine par Caterina, ou encore sur les explications de l’œuvre « Infini » du 8ème bras de l’étoile, le Milou (Jean-Paul Charles dont il était question la veille) ou encore sur les photos de Bertrand Clavez dont la corpulence contraste avec le tableau-écriture de Ben « rien à manger » et « je cherche un cendrillon » et « il ne fallait pas se reproduire » ou encore sur la photo prise de l’artiste de la cerise Jacques Halbert, et du couple de galeristes on line, Cat Vir, Catherine et Jacques Pineau, « nous sommes tous des génies du bistro », ainsi de suite. Impossible d’échapper aux écritures ironiques de Ben, débordantes de toutes parts. Caterina, elle, m’envoie la photo qu’elle a prise de moi, l’appareil photo à la main devant l’affiche symbolique de Fluxus, tête tirant la langue (inspirée de masques grecs) avec l’inscription La vérité. Me voilà capturée à mon tour par Caterina !
Du discours de Caterina se dégage toute une histoire performative, politique de Fluxus. On se retrouve devant le drapeau américain… Amérique responsable de plus de génocides que tous les exterminateurs des autres pays réunis,… Puis, devant la photo des performances échangistes des couples déguisés, Georges et Olga Maciunas, Jean Dupuy et Olga Adorno. Jean me racontait qu’il a habité dans le loft de Georges pendant deux ans, le loft qu’il a acquis pour l’aider et devenu aujourd’hui la Fondation Emily Harvey. Tant des arts fondés en fondations, me dis-je… Nous passons ensuite à la collection de Caterina. Les affiches, les cartes postales, les boîtes sonores, de petits messages affectifs…
L’art c’est la guerre
Je suis arrivée tard, très tard, et je l’ai aperçu sur un piédestal en train de crier : l’art c’est la guerre, l’art c’est la guerre. Il parlait des marchands d’art et des artistes marchands. De l’art et des marchés boursiers. De mieux en mieux : Ben Vautier en deux jours. Du musée Maillol où j’ai dû effacer ma photo prise de l’ « être », menacée par les vigiles, puis à la galerie Lara Vincy, pour un fourre-tout de Ben. De la brocante au foutoir puis vers un défilé des mots. Une première et une dernière entrevue du personnage grâce au repas miam miam et surtout à l’amabilité de tous les autres performeurs, artistes, assistants, collectionneurs milliardaires avec des chiens et des diamants, qui m’ont hélas échappé, me sont passés sous le nez sans rien me laisser, comme d’habitude – une soirée très agréable néanmoins, des discussions intéressantes et amusantes. Et autant l’exposition du musée Maillol m’a fait dangereusement tourner la tête, (une overdose des mots ?), autant cette soirée-exposition là chez Lara Vinci, m’a paru plus cohérente, y compris dans son débordement même, mais surtout à cause de la présence de l’artiste qui occupait de tout son esprit la petite salle de l’exposition.
La « rétrospective » au musée Maillol : je ne sais pas si c’est le cabinet érotico-maniaque, avec des objets certes drôles, mais poussiéreux, comme les draps rouges du lit invitant à rêver et la lumière tamisée, à l‘hôtel de passe, ou bien le rayon des suicidés qui m’ont tant dégoutée ? Ou peut-être c’étaient les machines et les objets dégoulinants ? Je ne sais pas. L’art poussé tous les jours un peu plus loin de la vie, dans un infini débordement des objets-mots, dans le paroxysme, version quelque peu « pathétique ». Mal de tête si ce n’est pas la terreur devant cet infini des mots à ne plus en finir. « Trop de mots » est l’énoncé auto-qualifiant de son art par l’artiste lui-même, juste. Rien d’étonnant que les commissaires d’expositions soient obligé(e)s de les comprimer dans une sorte de conteneur, une cabane cubiste réunissant tout, ou presque. Un tas de mots compressés à la manière des sculptures, ferraille comprimée, d’un César. Ou encore, le magasin de Ben, œuvre fluxus collective, déposée à Beaubourg. Comme pour rappeler que, malgré la cristallisation sur son nom de la « gloire » créative, Ben, comme tous les autres agitateurs Fluxus, est la résultante d’un collectif flou d’actions et pensées, d’une sensibilité proche, qui a débuté dans les années 60 grâce à des efforts rassembleurs de Georges Maciunas. Comme on peut lire dans l’entretien de Charles Dreyfus, c’est aussi ce dernier qui aurait mis Ben « dans le coup » des festivals et des concerts dont Ben (raconte Georges) était l’un des organisateurs et participants les plus actifs. Ce qu’il est intéressant de constater, après tant d’années d’existence de la grande famille, c’est la manière « libre » dont ses différents membres y prennent part individuellement, s’y attachent ponctuellement ou s’en détachent, en y trouvant inspiration, orientation, quelquefois même un nom de « scène » ou une identité artistique ou même une raison de vivre créativement.
Une ambiance toute autre donc chez Youri, Lara Vincy galerie, amicale, plutôt joyeuse, l’atmosphère néo-fluxus de jadis. Les murs remplis de tas de mots et d’objets de curiosité là encore, mais comme « organisés », l’espace réduit de la galerie oblige et sans doute l’esprit « ordonné » de Youri le galeriste. C’est vraiment à se demander comment il arrive à travailler avec les artistes aussi débordants. Je soupçonne qu’il en devient fou.
Je m’amuse, je me balade avec ma caméra, appareil photo orienté sur le tas d’œuvres, pour en faire ressortir un esprit. J’en capture quelques-unes, en passant… Celle de la musique fluxus goutte à goutte que j’ai failli casser avec mon sac à dos (je suis toujours prête à partir) et que je m’apprête à acheter, car j’en ai d’un seul coup fait l’expérience. Marc, veilleur sur les œuvres de Ben, m’a tout de suite repéré… Ouf, si la chose se cassait, je n’imagine même pas le problème… Je me rappelle de cette œuvre-ci, puis d’un Perroquet… puis d’un film quasi porn’art ou du genre d’art, de Ben nu avec une femme nue… au lit ? En faisant quoi ? Je ne me rappelle pas. Je crois bien rien.
Mon appareil capture des bribes de conversations au passage, des visages, connus, plus ou moins familiers, inconnus, pour moi. L’art c’est la guerre, criait Ben sur son piédestal, en agitant le catalogue de « Tas d’esprit ». Sur le mur un grand carnet, comme dans des bureaux d’entrepreneurs de la planification, dont les feuilles tournent à la verticale, en vue d’un business plan. Un assistant de Ben écrit le manifeste crié par Ben, peut-être bien pour que l’acceptation du non-sens général des mots soit mieux organisée ? Pourtant, malgré le brouhaha généralisé, le manifeste prend forme…
Trop de gens, trop de bruit, on n’entend rien. Arrive-t-on vers la fin de la quête spirituelle de Ben ? Le recueillement, les amis, la vente certes, mais aussi une occasion de fête dont on profite tous. Le résultat ? A part le repas miam miam payé par Youri, me tarde à vrai dire de récupérer mon être et de le gonfler d’ego de Ben. Alors e-go vers Nice ?
Nice. J’ose. Après la Chine et l’Himalaya tibétain, rien ne me fait peur. Je viens de parcourir des montagnes et des lacs à 5600m d’altitude, j’ai survécu à la contamination des déchets nucléaires baignés dans le lac Qinghai décrit splendidement par Alexandra David-Néel et je n’ai même pas mal à la tête après Lassa bière bue à minuit au camp du Mont Everest. La joie d’être là, la fierté, ne suis-je pas devenue désormais un super-ego ? De plus, le chapeau rouge acheté à Lhassa, je m’aperçois, ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de Ben. Comme une famille de ressemblances, la gloire en moins, ces mots et ces films qui dégoulinent, dont je n’arrive pas à me débarrasser, ni à stopper. Rien n’y fait. Comme une maladie semblable. Une maladie de débordement. Attirer l’attention par les mots qui coulent. Il y a deux sortes de déséquilibres dans l’attitude vitale des êtres dit Sadghuru indien : la diarrhée et la constipation. Les psychiatres diraient qu’un enfant est resté bloqué dans le corps d’un adulte, blessé par un manque d’affection. Il cherche à se mesurer, à se bagarrer, à prouver sa supériorité aux autres, fameux artistes, dont il piétine gentiment et sans pitié les prétendues avancées en art. La futilité de la gloire d’un artiste, sa bêtise, même. Il n’y a que l’humour qui arrive à le retenir et à le ranger à son tour dans le lot de prétentieux. J’apprends que Ben avait depuis très longtemps compris comment jouer avec. C’est qu’au-delà de la bêtise apparente, une certaine philosophie se dégage. La philosophie du concept qui frappe, qui transcende, qui attrape et qui se moque discrètement du visiteur. Le mot est suffisamment ambigu pour ne pas trop le heurter ou bien tellement grossier qu’il ne peut être que pris avec humour. Ainsi marche l’art de Ben face à un public toujours renouvelé, les artistes et les non-artistes tous âges confondus, les anciens sont partis ennuyés ou bien sont restés et participent au jeu. Et on s’en doute, le jeu de mots de Ben n’a pas de fin. Quelquefois grossier, quelquefois mystique, d’un seul mot, ouvertement, s’en dégage quelque chose de mystérieux. Pourquoi ? Comment ? Le mot semble habité, quel en est le secret ?
Je n’arrivais pas à cerner le procédé pourtant là, devant mes yeux. « être libre », « être », « dieu »… qu’est ce qui dans ces simples mots peints à la main, faisait sortir d’eux cette sorte de gravité et d’écho retentissant au-delà du tableau ? Et puisque je ne crois pas aux esprits, je devais bien admettre que quelque chose de cette profondeur des mots devait se dégager du tableau encadré et peut-être bien de la seule forme de l’écriture de Ben. Cette écriture contenait bel et bien quelque chose au-delà d’elle-même, puisqu’elle existait même suspendue ou déposée sur n’importe quel support, objet, être, avec ou sans cadre.
« Je ne suis pas en guerre », le rappel de 2005 et « Maudite soit la guerre » écriture, guerre en néon fond rouge comme dans des enseignes lumineuses que l’on retrouve à New York, bien en résonnance avec l’actualité de cette fin d’année 2020.
Qu’y a-t-il donc dans l’écriture de Ben ?
Plus j’ai observé des lettres, leur forme, les liaisons entre des lettres, plus je sentais sa présence. L’écriture peinte ressemblait bel et bien à celle écrite à la main, intégrant ainsi le geste qui l’a tracée. Seulement chez Jonas Mekas, j’avais jadis cette même impression, impression d’une main guidée par un esprit. Un esprit quelque peu enfantin, maladroit ou moqueur qui s’exerçait à écrire en essayant de bien lier des lettres entre elles. Des lettres sont ainsi liées par des lignes, comme si l’auteur cherchait à garder la connexion entre elles. Pourtant les lettres assemblées débordaient quelques fois dangereusement, certaines étant exagérément grandes, menaçantes, les mots collant des lettres trop près, serrés, comme dans la peinture « je suis noir et beau », sortant du cadre et dont le mot noir était au centre, prégnant. Un enseignant d’école dirait que Ben ne sait pas écrire, que ses lettres ne sont pas homogènes, ni droites… Dans « Ben » des années 60, le B est une sorte de galimatias d’ornement « inutile », créant une corde à nœuds. D’ailleurs, le « nœud à débrouiller » complétait l’idée de mot peint « ben », posté à sa gauche, comme une sorte de constat, d‘auto-portait ou d’instruction autobiographique adressée au regardeur. Qui est Ben ? Un nœud peint à débrouiller, amplifié par la présence d’un nœud réel d’une corde accolée au tableau. Tandis que « Ben » de 1958 ressemble à un véritable serpent entremêlé.
Nice donc.
Septembre 2019. Je suis attirée par le titre : « La vie est un film » et par l’évènement à venir : un défilé de mode des mots. Me dis-je voilà quelque chose de vivant. Un évènement où Ben sera au travail. Depuis mes films cale’ien, gourfink’ien/toeplit’ziens, straubiens, niblock’iens, lary7’iens, lehman’iens, pip’siens, mekas’iens, fox’iens… ne suis-je pas devenue la spécialiste du film du travail créatif ? Voici qu’une occasion en or se présente pour approcher le travail de Ben. Grâce à Eva, sa fille et sa galeriste, dès le matin, je rejoins le groupe au travail. 10h : Ben est déjà à la Station. Un grand bâtiment, sorte de préfabriqué, anciens abattoirs, comme je l’ai appris après.Une grande affiche jaune en correspondance avec la couleur de la grille d’entrée, jaune également, annonce en rouge ce dont il est question : « La vie est un film ». Je n’ai pas le temps de regarder les œuvres tout autour, car le film est déjà commencé… Derrière un podium « le ring du doute », dans les cabines d’essayage, les modèles réajustent leurs robes écritures, choisissent leurs accessoires, la musique se met en route, l’essai-défilé commence.
Je tombe sur Ben sortant de la cabine d’essayage, cheveux blancs-gris « coiffés » de l’arrière vers l’avant, sorte de punk, un manteau-veste orangée d’hiver, le micro dans la main. Mais, c’est le costume du lapin d’Alice aux Pays des Merveilles ! Je continue à filmer prête à arrêter si jamais… Il crie dans le micro en me voyant, « Toooom, on est en train de m’emmerder là ! ». Il rerentre dans la cabine d’essayage, « Y avait Ebola qui passait alors, Ebola ici ! ». Une jeune femme noire sort avec un chapeau, sorte de sac jaune en plastique, à l’envers, sur la tête, sur lequel est écrit « ébola ». Robe en rayures de tigre. Ben la fait défiler. « Plus doucement, marche doucement… ». Son micro ne marche pas. Une femme accompagne la fille dans son défilé, en rythmant sa marche, sans doute une professionnelle de la mode… La musique techno horrible s’arrête, une autre fille au masque blanc avec le nez allongé d’un Cyrano de Bergerac apparaît pour montrer à Ben son accessoire, il valide. « Gérard », crie-t-il, « met nous la musique » ! La fille au nez de Cyrano et en robe noire de danseuse du lac des Cygnes, plutôt sexy, mais avec, au niveau du ventre, « haine » inscrit dans un cœur, se met à défiler pieds nus. Ça plaît bien à Annie et à Ben. Est-ce la petite taille de mon appareil photo qui le rassure ou est-ce la mienne, va savoir, en tout cas, bon signe, Ben se laisse capturer …
Tiens, un homme. Sorte de veste, un côté noir, un autre rayures blanches, du devant, mots, derrière les rayures en forme d’arc en ciel de différentes variétés du bleu, le chapeau carré à la main avec les écritures, invisibles pour le moment.
Une autre femme noire sort avec une robe moulante, « oui oui oui oui » du devant, dans un cadre rouge, sur le fond noir tâches jaunes, c’est gai. Derrière, « je suis à toi pour toujours » en jaune. Cheveux bouclés très longs, un joli décolleté, manches courtes en dentelle blanche. « Moi ça me plaît », « Moi ça me plaît », répète Ben. J’entre dans la cabine d’essayage remplie d’accessoires et de robes. Ici, c’est Annie qui commande. Quoi que. Ben rentre dans la cabine lui-aussi, il commente au micro les choix des chapeaux et des sacs des unes et des autres. La scène ressemble plus à une fête entre les jeunes filles, qu’à une séance de travail. Je regarde les robes accrochées sur les cintres : moi aussi je veux m’en mettre une !
Ben n’arrive pas à travailler sans musique. On attend que Tom, le petit fils d’Annie, arrive pour la faire jouer. J’explore les mots-œuvres tout autour. Encore en jaune : « La vérité est un concept incertain », à côté de « Détendez-vous, ce n’est que de l’art ! » de Labelle-Rojoux, puis une histoire de vérité d’Anna Byskov « Convaincre l’humilité et l’existence sans maîtrise… » un fragment, un signe ? La panique, oh la pauvre ! Une autre œuvre, « Tissus de mensonges » de ?… Ben fait semblant d’abandonner la musique… Il s’approche néanmoins des enceintes, déplace l’accumulateur et le pose sur le caisson « Fragile artiste want ». En dessous du ring, l’inscription « Créer c’est gagner ». Arrivée de Tom et d’Eva. Eva en veste jaune japonisante à fleurs roses bleues. Tom règle la musique. La musique techno horrible redémarre. Le micro de Ben aussi.
Un homme noir avec une veste blanche, avec des imprimés d’animaux, des taureaux ? des antilopes ? Derrière, sur le fond noir « elle m’a dit tu es une tâche ». Belle veste. La tâche en trop. La musique chante : « You’re fantastic, you’re so special ». Ben fait tourner l’homme sur le podium avec son micro. Une femme avec une veste courte « Je vois toi », mini-jupe avec des mots, défile. « Plus droite, tiens-toi plus droite », dit Ben. « Suit le fil bleu ». « Suit le fil bleu ». « Ça va, mais, c’est pas top, mais c’est bien », d’après lui. Je me dis qu’il doit avoir très chaud avec son manteau de lapin. « Les robes sont bien. Ce qui est moins bien c’est le rythme et le passage » annonce-t-il au micro à la salle vide. La même musique horrible continue, « you are so special, so fantastic », un troisième homme sort de la cabine. Une veste d’homme classique « Je suis un mythe oh man » associé à la robe de la femme tout aussi classique, années 80 ? collante, décolleté du genre tango du devant, les écritures dada sur la face arrière, malheureusement illisibles. « Marche », crie Ben à l’homme en train de se mouvoir en balançant sa tête du bas vers le haut. « La tête haute » crie Ben, « T’es pas en train de jouer une pièce de théâtre » ! « Allez plus vite ». « Ne fais pas le pape…. », réagit-il en l’observant faire le geste de se corriger le col de chemise avant d’entrer sur le podium. « Tu suis la ligne bleu ! ». La femme en robe décolletée tango s’apprête à défiler. L’homme noir du début, désormais en manteau rouge à motifs africains, inscription « Why not », bien droit, fier, entre sur le podium. « Te faudrait un chapeau » dit Ben. Pas sûr, me dis-je. Car la tête du jeune homme est vraiment belle à regarder. La musique techno disco, encore plus horrible que celle d’avant, se dépose sur cette pièce. Ben conseille à l’homme à la veste classique d’en essayer une autre. Il met une veste blanche à motifs-peinturés de Ben. Là ça change tout.
Une femme jupe courte noire avec inscription en jaune « J’ai la rage » au niveau des fesses. Ben lui conseille de tourner la rage devant, au niveau du sexe. « On la voit mieux comme ça », dit-il. L’homme avec la veste blanche à flèches, vers les ronds, sorte de spermatozoïdes se rapprochant vers les ovules du devant, et l’inscription : « tout est cool coule tout roule » sur le dos. Belle veste. La femme avec la jupe « j’ai la rage » défile avec les deux chaussures différentes. Bottine et talon haut. La femme en robe classique tango s’apprête à défiler avec son accessoire : un lasso à la main. L’inscription sur la robe : « attache moi je ferai ce que tu veux ». Les fantasmes de Ben. Une autre femme en peignoir blanc sort de la cabine : l’inscription « fuck me now », encore pire. Mais, bon je ne dirais pas non, si mon amant m’offrait cette sorte de peignoir. Une femme rousse, robe blanche, un par-dessous blanc poilu peluche, l’écriture « à poil » du devant. La musique techno horrible continue.
« Maintenant on va essayer à plusieurs. Au départ » crie Ben. Une femme en maillot noir, robe et chapeau transparent commence le défilé. « Y a pas d’texte là » dit Ben. Ouf…sorte de silence visuel. Les filles ont de la difficulté à suivre la ligne bleue et d’aller se torticoller au centre, ce qui énerve beaucoup Ben… « C’est dans la poche » défile la robe d’une autre femme, jolie. « Montre le chat » crie Ben à la femme suivante, en robe noire, avec l’image de la tête de chat qui pendouille au niveau de son sexe. « Y a pas de texte, il faut un texte là », dit-il. « Allez à toi. Chapeau doré, chapeau doré » La fille à la casquette dorée défile. « Black is black » crie-t-il en riant. Sur la robe noire brillante est écrit « black is black » en blanc, derrière « red is red », en rouge. C’est logique. Suivie par une danseuse lac des Cygnes, cette fois-ci, en robe verte, cheveux courts : « Je m’envole en pensant à un oiseau » devant, « J’aime qu’on m’aime » derrière, chapeau noir en décalage, pas génial. Elle fait cygne avec ses mains comme dans les ballets russes.
Collages : robes photos, cartes postales, hommes, femmes nues etc. « Là il y a trop de photos » dit Ben pour la première. « Tom ! Il ne marche pas le son » crie-t-il, en manipulant l’application sonore sur le téléphone. « Collection privée » inscrite en dessous des photos de nu sur la deuxième robe- collage. Je mettrai que des photos d’hommes nus, moi. Mais c’est encore ringard. La musique techno change. C’est un peu mieux. Femme avec manteau fausse panthère, bison ? un trou découpé sur l’arrière du dos allant jusqu’aux fesses, on voit l’inscription sur la robe en dessous : « peau de femme ». Une femme plus âgée que les autres, dos nu devant, couvert par un tas de cravates. « J’aime qu’on m’aime » avec un énorme boa orange. Moi ça me plaît. Femme blonde, en robe rouge « Occitanie libre », avec un motif occitan,… Une autre avec l’inscription « Serial lover », etc.
Ben dans la cabine en train de mettre une sorte de dinosaure peluche jaune sur la tête d’une femme habillée en ours, avec l’inscription « Why not » au milieu. « Non non, ça fait trop drôle » dit-il. Je ris. Ça fait beaucoup. Derrière, Annie et un homme établissent l’ordre de la liste des femmes dans un tableau : « Nathalie le nounours…Cynthia robe noire avec un trou… » Je filme les robes et un sac transparent « Rien à cacher », dedans un ourse et un ballon, pas mal J
Chaque femme a deux ou trois robes. La répétition générale du mouvement sur le podium et enfin, les mariés ! « Y en a trois », annonce Ben. J’aime en particulier celle dont le voile est tenu par une femme japonaise en kimono jaune. Très zen. Le dessin de poils de sexe féminin du devant, à l’emplacement du sexe. Une chatte zen. Belle musique de fin.
Le défilé
Mon film débute par le nettoyage avec l’aspirateur du podium par Gérard. Le bruit de l’aspirateur couvre la voix de Ben. Gérard réalise son activité avec beaucoup de grâce. Une vraie performance-nettoyage. J’aime bien ce début-là, très à la fluxus, annonçant que quelque chose d’important se prépare.
Beaucoup de monde, Ben sur le podium explique qu’il a acheté ses robes chez Abbé Pierre à 2, 3 euros pièce et qu’il a mis ses écritures là-dessus.
Quelle surprise agréable, la chanson de Jefferson Airplane Alice, White Rabbit, fait partie du répertoire musical, hélas en version techno agitée, but ! Je me disais bien qu’un lapin était par là.
Je découvre d’autres costumes, robes, dont une nommée « Ecologie » annonce Ben : une femme en robe en bouteilles en plastique, perruque orange, seins nus. Ayant suscité beaucoup d’enthousiasme. Et la troisième robe de mariée. Sortie du carton sacs poubelles et l’emballage en plastique, une femme blonde s’entourant avec et attachant le tout par une corde. Une performance sur un fond de heavy metal. Ben explique le travail d’artiste, elle rentre dans les magasins de vêtements, prend les sacs poubelles et se les met sur la tête.
Voilà qu’avec cette performance le sens politique du défilé se dégage ouvertement. La critique vise avant tout le caractère polluant de l’industrie des vêtements, dont l’industrie du luxe. La cabine d’essayage située dans les anciens abattoirs dont on voit encore des crochets à viande, n’est pas sans penser aux rapprochements. Qu’est-ce qu’un modèle ? A quoi tous ces défilés servent ? Pourquoi autant de gaspillages, de « tortures » de corps, des sacrifices pour le maintenir à la taille convenue… Au passage, quelques autres « messages » : le multiculturalisme de Ben. Me suis souvenue de l’œuvre de Ben, langues tirées aux impérialistes d’avant-garde par les Africains, de l’une de ses premières peintures « je suis noir et beau » et des œuvres « bananes »… Ben défendant des cultures et des langues locales. Toute une Occitanie avait le droit à ses performances à la Station. Ben c’est aussi l’école de Nice et tout un collectif d’artistes échoués là. Comme d’habitude dénonçant avec humour toutes sortes de constructions égocentrées et sexuées sur lesquelles joue l’univers de la mode : « Moi moi moi » « Regardez-moi », « Fuck me »… Les hommes « forts », fiers, les femmes chaperons rouges, les femmes Alice au pays des merveilles, les femmes chasseuses d’hommes, SM, les rêves de mariage, …
Toutefois, Ben préfère clôturer son défilé par la mariée chatte zen. Une très belle musique, belle danse de la maîtresse zen avec la mariée, voilà ce qui apaise l’atmosphère, sans effacer le message ni l’humour décalé des écritures placées malicieusement sur les différentes zones du corps des femmes portant les robes.
Ca continue
Je loge avec l’une des artistes performeuse dans l’appartement en vente d’Eva au centre de Nice. Grand appartement désormais presque vide, quelques livres, ustensiles, de quoi dormir néanmoins et passer de belles soirées. Ça me change de ma studette parisienne. Anna Byskov, ma colocataire momentanée dont je me souviens d’avoir déjà filmé l’installation vidéo sculpturale sur la vérité, exposée dans les escaliers de la Fondation du doute à Blois. J’ai aperçu Anna au réveil méditant devant la superbe machine à café expresso et dès nos premiers mots empotés échangés, je l’ai identifiée comme une sorte d’âme semblable. Anna vie en ce moment en Allemagne et vient pour la journée des performances/concerts fluxus que Ben organise le lendemain du défilé. Elle est en pleine préparation, est en train de se trouer les pantoufles. Mhm…. Je me demande pourquoi faire. Le retour à La Station, pour voir quelques performances de Ben and co. Ça commence par un match de boxe. Pourquoi pas.
Les performances
Anna est une superbe performeuse, elle s’est mise dans des trous après s’est avoir mis un sac d’eau sur la tête, elle s’est trouée des paputtes (chaussures poilus de chambre), pour faire de la peinture jetable avec ses doigts : la panique annoncée par « mémoires de l’être » ou quelque chose de la sorte ! Je n’ai rien compris. Elle m’a poussé sur le podium avec Ben pour tenir la nappe à trous dans laquelle elle se mettait, une jambe après l’autre, pour finir la tête en bas le cul en haut, ça fait un drôle de film ! Après le défilé, Eva nous a mis dans le coffre de sa voiture pour nous amener au restaurant, avec les deux autres performeurs, Philippe qui fabrique des balais suspendus invisibles et son ami Kader… Le jour suivant nous avons marché tous ensemble, artiste collectif Steiner avec sa guitare (il va se marier samedi, Ben sera son témoin : le scoop !), alors Ben a chanté le blues avec lui et j’ai réussi à y mettre ma flûte ! Ben est un véritable chanteur ! Toute cette improvisation est une question de rythme. Le soir, nous sommes allés dans un autre lieu d’art restaurant où Kouro performait avec ses jolies danseuses, liseuses des poètes de la Beat Generation, puis, a projeté son film des bd pâte à modeler sur Kamasoutra ! Nous étions tous très excités après le film dont les différents « tableaux » illustraient les positions sexuelles compliquées exercées par différents individus dans différents pays … Sorte de mille et une nuits, des voyages exotiques exploratoires. J’ai parlé toute la nuit de mes voyages avec Philippe qui continuait à me raconter l’histoire de sa vie et le sens de son œuvre du balais suspendu et invisible exposé à la Station dans l’exposition La vie est un film… Il est vrai, bien qu’il soit dressé au milieu du hangar, personne ne l’a remarqué, sans doute le public le prenait pour un balai banal. Ah oui, Ben m’a appelé pour me dire qu’il a lu presque la totalité de mon livre Du film au texte ! Il l’a bien aimé, ça m’a encouragé à finir la seconde série des portraits. Il m’invite chez lui à déjeuner, hélas, je suis déjà partie.
Etre libre
Encore une contradiction dans les faits si ce n’est pas une tautologie. C’est à croire que Ben est sartrien. Il pourrait même inventer le néant. En voici le titre d’une toute ancienne-nouvelle exposition, à la Chamarande. Mais ce n’est pas à travers l’ego que le lien avec l’univers peut se constituer. Je réfléchissais. N’est-ce pas justement à travers l’être ? Je réfléchis trop. La spiritualité n’a rien à voir avec la philosophie. C’est une méthode. Je me suis inscrite aux cours de philosophie bouddhiste et la méthode serait d’après les Tibétains une partie seulement du chemin vers l’éveil. La seconde, la plus fondamentale, serait celle de la connaissance. Certes il ne s’agit pas de connaissance au sens occidental de ce terme, mais de connaissance logique tout de même, bien qu’elle soit étroitement connectée à la pratique de la méditation. Ben aurait-il donc raison de sortir la critique d’art de sa cogitation ? Faire ou ne pas faire, mais s’arrêter de penser en rond, car une cogitation sans action emprisonne l’être. Alors entre un sexe maniaque et une sculpture vivante, la vie artistique et avec elle la vie tout court, de Ben, pourrait-elle se résumer en ce même long geste, affirmé, instruit : « être libre », sur des fonds de toutes les couleurs possibles.
L’artiste est dans l’escalier
On se focalise, il est vrai toujours sur le nu descendant et plus rarement sur la forme du socle qui le maintient et sur lequel comme une sculpture vivante, il se meut. Du berceau avec l’écriture « le temps passe » pour arriver à « pas d’art sans souffrance », vers côte à côte, les portraits de Duchamp et de Cage.
Une fois en bas on peut lire : « la vie est une marche après l’autre », « attention à l’esprit d’escaliers qui nous guette », « marche ou crève – t’arrête pas – marche » ; « je marche – sur ma tête » ; « l’artiste est dans les escaliers – ». Et l’image du film Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, de la poussette avec le bébé dévalant dramatiquement la pente du haut des escaliers d’Odessa, s’impose à moi plus encore que le nu défragmenté de Duchamp. L’art révolutionnaire, d’Eisenstein, Duchamp, Cage à Ben n’est-il pas si bien résumé à travers ce plan condensé de la vie qui passe, d’une façon bien saccadée ? L’être, tel ce bébé lequel, dégringole chaotiquement à grande vitesse parmi les mutinés, après être tombé, une marche après l’autre, sur sa tête. C’est ainsi que l’artiste est né, dans la souffrance ?
L’amour ce sont des mots, doux
Je visionne mes images des expositions de Ben. J’y recherche quelques mots optimistes. Mais quoi ? N’ai-je pas appris déjà avec Straub qu’il fallait résister à l’optimisme ? Et je tombe sur l’une des pièces anciennes de Ben, écrite maladroitement, « l’amour c’est des mots ». J’y ajoute « doux ». Encore un mensonge. L’amour c’est tout sauf les mots, diraient les gourous et autres chamanes de la guérison amoureuse. L’amour, comme l’être, ne se dit pas, il est. Je me mets ainsi petit à petit à intervenir dans des écritures de Ben, à les transformer, romantiquement, inlassablement. « Pas de désir sans amour » à la place de « pas d’amour sans désir ». Est-ce vrai ? Mais l’amour a-t-il quelque chose à faire avec la vérité ? Et avec l’art ?
[i] https://www.fondationdudoute.fr/exposition/17/1584-presentation.htm
[ii] Jean-Pierre Brisset, Les œuvres complètes, Presses du réel ; LES GRENOUILLES QUI VONT SUR L’EAU ONT–ELLES DES AILES ? ; Art of swiming (as a grenouille)