Phénoménologie de l’expérience esthétique
Cet ouvrage se propose d’explorer la notion d’expérience esthétique puisant son essence dans les rencontres, voyages et tout événement au cœur de l’ordinaire où se dessine l’art subtil de percevoir les innombrables manifestations de l’esthétique en acte. Nous nous attacherons en particulier à élucider les circonstances dans lesquelles, les situations tendent à revêtir une dimension intensifiée. Qu’il s’agisse de l’émotion éprouvée lors de la contemplation d’une œuvre, du dépaysement ressenti par les voyageurs lors de la découverte de lieux insolites, paysages ou des rencontres fortuites, artistiques, ces situations permettent de transformer, ne serait-ce qu’un moment l’état d’esprit des individus confrontés aux contraintes de subsistance, procurent la sensation d’enchantement, de libération de fardeaux. Outre les routines et les tâches de travail qu’il implique, l’environnement familier constitue, lui aussi, le terroir propice à l’émergence de l’expérience esthétique. Il fournit même la source d’inspiration d’innombrables expériences, que ce soit à travers les paysages re-découverts, le contact avec la nature environnante, les architectures, rencontres et apprentissages divers.
En ce sens, comme toute expérience, l’expérience esthétique est située, elle implique l’immersion dans des environnements et configurations d’interactions propices à la mobilité et à l’équanimité, la traversée des frontières, l’accueil de « l’étrangeté » culturelle ou paysagère et bien souvent des savoir-faire (technologiques, techniques du corps…). La perception esthétique est ancrée dans des contextes précis, elle est relative aux situations et événements vécus par des personnes, à leur état émotionnel, aux moyens et aux « techniques » à leur portée. Outre le risque qu’il comporte, le voyage peut susciter l’émerveillement devant des environnements et des paysages jusque-là inconnus, le sentiment de bien-être dans l’atmosphère insouciante des lieux, évoquer la légèreté de l’existence, offrir des conditions propices à la transformation de cadre de vie, à la « métamorphose du soi », voire, dans certains cas, à la formation d’un individu éthique ou spirituel.
Vivre le paysage
Qu’est-ce qu’un paysage dont la perception et l’expérience provoquent un effet direct sur le bien-être, la santé, la manière de se sentir et d’être ? A attirer l’attention sur les dimensions esthétiques, spirituelles, énergétiques, culturelles d’un lieu ? Le vivre à la manière des écrivains, artistes, poètes et musiciens sous un regard sensoriel, vital, pour qu’il soit apaisant, magique, ironique ou critique ? De quelle manière un voyage peut aider à le faire découvrir ? A faire voir et expérimenter autrement ce que le tourisme présente souvent sous un seul aspect : un paysage à consommer et à vendre.
Bien que le thème auquel on pense en premier lieu soit celui de la sérénité, de la paix, du travail et de la liberté qu’un paysage sauvage, boisé, désertique ou dit romantique peut offrir, nous savons également qu’en un sens cette perception est en même temps étroitement liée aux conflits, guerres, famine, à la maladie, aux désastres écologiques, à l’emprisonnement ou tout simplement à l’ennui, symbolique ou réel, que ce même paysage peut inspirer. La perception d’une même île peut se transformer d’un paradis en un enfer d’isolement, un voyage et une vie sous la tente, synonymes d’une aventure, devenir une fuite forcée et un habitat peu enviable, comme nous le rappelle le triste sort des réfugiés. Le paysage peut être perçu comme saturé et enlaidi par la fréquentation touristique, contribuer par « ses usages » exagérés à l’épuisement des ressources vitales de la terre, en nous rappelant l’ère de l’Anthropocène et des luttes pour les formes paysagères, au cœur de la pensée révolutionnaire. La perception d’un paysage n’a pour ainsi dire rien de naturel et contrairement au sublime effroyable des effets produits par l’art de la nature, nature qui, d’après Aristote, possède en elle son propre principe de mouvement et de changement, le paysage est par définition un fait relationnel, un mélange de la manifestation de la nature et de la construction sociale, politique, identitaire. L’homme vivant le paysage sous forme d’un fragment plus ou moins étendu d’une partie globale de la nature, le perçoit à travers ses sentiments, émotions, souvenirs, sous une atmosphère particulière. La nature elle-même se fait voir tantôt sous ses aspects cléments, tantôt dans sa violence. Malgré l’attrait qu’elle procure aux aventuriers et chercheurs de pittoresque, elle reste encore trop sauvage dans l’esprit de la plupart des hommes.
Tant d’années de voyages, des images et de leur visionnement, de réflexions et d’expériences diverses. J’en retiens de nombreux moments mémorables. Les images. Je devrais les garder toutes. Pourquoi trier ? Mais la vie avec les traces d’impressions qu’elle garde dans le corps et d’autres dont elle se débarrasse, n’est-elle pas un tri permanent ? De rencontre en rencontre, la route littéraire parsemée d’aventures à haut risque, le voyage comme expérience de tant d’aspects de l’existence, source d’inspiration, de découverte de « pays lointains », de peuples étrangers et de leurs cultures, la visite de temples, lieux et objets archéologiques hérités. Rendre extraordinaire ordinaire dont la banalité, et bien souvent l’horreur, déprime.
Le paysage ouvre et délimite en même temps une perspective géologique et géographique, une histoire que l’on découvre de différentes manières. L’un des éléments clef de l’expérience esthétique est l’inattendu, la surprise provoquée par sa découverte. Les expériences de paysages peuvent ainsi être très différentes selon le trajet que l’on doit parcourir pour l’atteindre, les conditions météorologiques (lumière, netteté de la vision, saisons), atmosphère composée à la fois d’éléments naturels et sociaux qui s’en dégagent. Les expériences varient dans leurs degrés de spiritualité, selon qu’ils soient appréhendées au milieu d’une flore et faune inconnues, au cours d’une marche dans la montagne, à la recherche de quelques trésors cachés de la nature préservée, des vestiges rares dans un monde irrémédiablement capitalisé, standardisé, pollué par le tourisme de masse et la technologisation massive de nos vies où que l’on aille, et si encore on peut y aller. Je relis mes journaux et je m’aperçois qu’il s’agit souvent d’une véritable fuite, fuir la grisaille bétonnée des villes, trouver le soleil, se purger d’informations médiatiques, des violences commises à toute seconde dans une des parties du monde, se relever de la négativité permanente pour arriver à l’état de sérénité, se rapprocher de la nature laquelle, m’amène sans cesse vers un état de quiétude tant recherché. La vie est une série d’expériences, d’évènements inattendus et de découvertes. L’histoire décrite se clôt provisoirement par la conviction de la justesse de cette démarche vitale, la conviction de plus en plus affirmée de cette vocation d’un nouvel ordre : revenir aux bienfaits de la nature, repaysager le monde, en commençant par le dépaysement de soi et indiquer, ce faisant, quelques astuces, chemins à prendre, pour le réaliser aux autres. Le livre n’est qu’une expression d’un élan vital de la vie, la vie comme une aventure permanente, la seule emprise véritable sur le sens de l’existence qui s’échappe. Cette étape provisoirement conclusive est d’ordre d’une expérience intérieure, cosmique, ou plutôt le plus basiquement humaine, celle de la conscience de vivre, d’apprécier les moments de bonheur accueilli par le corps, de la chaleur délivrée par le soleil en plein milieu de l’hivers, de la douceur de l’eau de mer, de l’odeur des plantes, des bruits des oiseaux et des insectes, des chats se prélassant sous les tables des tavernes, de l’odeur de la pluie d’été, de la végétation luxuriante des tropiques, du sable des dunes et des villages reculés. Du plaisir d’être. De la chance d’être capable de voir, d’entendre, de goûter et de contempler ce qu’il y a. C’est dans cet esprit d’observateur naïf, ignorant et épicurien que ce livre se met à exister et se propage d’un chapitre à l’autre. Puis, s’arrête là, en silence afin de bien mesurer ce qui a été vu, filmé, décrit.