Le Népal

Mais cet hiver-là, mon séjour marocain fut de courte durée. Il me fallait simplement échapper à la folie des fêtes de Noël et du Nouvel An, car je savais qu’un autre voyage, encore plus « exotique », m’attendait : un voyage au Népal. Pour une fois, je m’étais un peu préparée. J’avais les guides, les cartes, les vêtements, un sac de couchage pour survivre à -30 degrés dans l’Himalaya, et des chaussures de marche. J’étais prête à affronter le Yéti, ou que sais-je encore. En errant parmi les rayons poussiéreux d’une librairie de voyages, les cartes et les guides sur l’Himalaya se déployaient comme des promesses de contrées lointaines. Mon regard s’est posé par hasard sur un livre qui semblait émettre une lueur propre : Les tambours de Katmandou de Gérard Toffin m’a immédiatement envoûtée. La couverture, d’une sobriété trompeuse, proclamait un héritage digne de Tristes Tropiques et présentait l’auteur comme un vétéran du métier d’ethnologue, qu’il exerçait depuis plus de trente ans dans la mystique vallée de Katmandou. Gérard s’intéressait particulièrement aux formes de vie et à la culture des Newars, les premiers habitants de la vallée. Ces êtres anciens, gardiens d’une sagesse séculaire et de rites envoûtants, devenaient sous sa plume des entités presque mythologiques, vivantes dans le réel tissé. En feuilletant les pages, je pouvais presque sentir le parfum des encens et des épices, entendre les murmures des tambours résonnant dans la nuit népalaise. Ce livre donnait envie de prendre la route, de fréquenter les mêmes lieux, de rencontrer les mêmes personnes. L’auteur disait par exemple : « Je prends plaisir à ces heures fébriles qui précèdent les départs, aux légers flottements que provoquent les voyages, aux moments de rupture, à ce brutal franchissement qui conduit en quelques heures plusieurs siècles en arrière. Encore aujourd’hui, j’éprouve une sorte de manque à ne pas retourner au Népal pendant une longue période. En tant qu’ethnologue, j’ai tissé avec ce pays toutes sortes de liens où le privé et le professionnel s’entremêlent. » Le récit, écrit à la première personne, déployait devant mes yeux une odyssée multidimensionnelle, une symphonie de recherches et d’aventures, mêlant le réel à l’imaginaire. Il ne s’agissait pas seulement de discussions académiques, mais aussi de fragments de vie, de bribes d’humanité brute capturées dans le village reculé de Penaygon. La structure labyrinthique de la vieille ville de Katmandou se dévoilait comme un mandala vivant, chaque ruelle une artère palpitante de mystères à élucider. Dans les modestes appartements des habitants, l’auteur menait ses enquêtes avec une curiosité insatiable, scrutant les manières de vivre comme un poète cherche les vers dans le quotidien. Il mentionnait également un film, Living Goddess d’Ishbel Whitaker et Mark Hawker[1], dont il avait guidé la réalisation. Ce documentaire raconte l’histoire de la petite fille incarnant la déesse Kumari, une déité vivante dont l’existence défie la rationalité occidentale. « Les dieux les plus élevés de l’hindouisme sont Shiva et Vishnu, mais c’est la Déesse dont les sanctuaires affichent les plus longues files d’attente un samedi. Les rois du Népal pouvaient avoir été bénis par la poussière des pieds de Pashupatinath, mais c’était le mantra de la déesse Taleju qu’un roi mourant de la dynastie Malla tentait de transmettre à son successeur comme garantie de pouvoir royal », écrivait l’ethnologue (Toffin, 1993 : 45). Le culte de la Kumari a été crucial pour la continuité de la culture hindou-bouddhiste de la vallée, central pour légitimer les rois hindous Malla et les festivals des Newars (Allen 1989; Gellner 1992: 87). Et, bien que cette pratique semble relativement récente dans la représentation populaire, il est certain que l’adoration des jeunes filles vierges en tant que Kumari est une pratique hindoue très ancienne. L’auteur souligne de nombreux débats et paradoxes soulevés par cet héritage : « L’institution de la Kumari a été attaquée par des avocats des droits de l’homme qui soutiennent que les droits de l’enfant de la jeune fille—le droit à une éducation normale—sont enfreints. Les activistes newars répondent qu’il s’agit d’une attaque inspirée par les Brahmanes contre une partie essentielle du patrimoine des Newars, motivée moins par un souci réel des droits de l’enfant que par l’envie de l’histoire et de la culture riches des Newars. Parallèlement, le rôle de cette institution religieuse clé, et d’autres institutions similaires, dans la légitimation de la monarchie a été mis en lumière après le Mouvement populaire II, la deuxième révolution de rue qui a renversé le roi Gyanendra en avril 2006. Le Premier ministre Girija Koirala a usurpé la place du roi et a commencé à assister aux festivals à sa place en tant que chef de l’État. En 2008, le président nouvellement élu, le Dr Ram Baran Yadav, a pris la place du Premier ministre » (Gellner, p. 90). La réalisation du film[2] s’est heurtée au contexte politique du pays, qui doit choisir entre deux visions du monde et des traditions incompatibles : d’un côté, l’émancipation des rituels et traditions ; de l’autre, leur respect et perpétuation, incarnés par les festivals et le culte de la Kumari. Au XXIe siècle, le Népal est l’un des rares pays où la spiritualité incarnée dans les déités est vécue et où les temples continuent d’être « habités ».

Toffin décrivait cependant, depuis son expérience de terrain, la diversité des rites, l’histoire complexe des castes, et les problèmes qui se posaient lors de la reconstruction des temples hindous, bouddhistes, newars – un projet de sauvegarde de cet héritage complexe auquel il avait prêté ses mains, son esprit, et son âme. Chaque page du livre semblait imprégnée des chants, des rituels, du murmure des prières millénaires. Il n’était pas seulement un observateur, il était un participant, un amoureux des cultures qu’il étudiait, dont ce livre paraissait comme une offrande.

A la relecture des passages du livre se dégageaient naturellement les scènes d’un film. Les mots prenaient vie dans mon esprit, chaque page un cadre cinématographique vibrant de couleurs et de sons. Je me suis dit qu’il me faudrait extraire les passages les plus captivants et, à partir de là, capturer les moments ou les situations s’y rapprochant, du moins l’ambiance qu’il décrivait avec tant de poésie et de précision. Mais je savais dès le départ que cette expérience serait mienne, donc inévitablement différente. Chaque perception, chaque sensation, chaque émotion serait filtrée à travers le prisme unique de mon être. Pourrait-on superposer ces images et ces histoires avec ce que j’allais y vivre ? Probablement pas. Et c’était bien ainsi. Car la véritable essence de toute aventure, de toute quête, réside dans cette singularité inimitable de l’expérience.

Les images de Katmandou (l’ambassade, les écoliers ayant froid avec leurs châles, la ville dans la brume au matin, le mur moyenâgeux, le Bazar, les temples)

Les images des rituels (les cérémonies, les problèmes d’enquête filmique – l’impression d’intrusion, les décalages des visions occidentales par rapport à celles, népalaises hautement symboliques, la différence dans l’appréhension des rituels sacrés, comme est celle de l’élection de la petite déesse Kumari)

Les images de Panauti (le temple, le haut et le bas de la ville, le sacré dans le quotidien, l’inscription de purification, des rites ayant lieux dans différents quartiers de la ville, les informateurs, la dimension familiale de perpétuation des castes)

Les images de Penaygon (la continuité des enquêtes, les difficultés du langage entre le jeune chercheur et les membres de la communauté du village)

Les images des paysages (le printemps, les montagnes, les villes, les bus, les touk touk)

La danse des masques (Bajaacharya puja)

Les lieux et les amis (les restaurants – Takali, Embalisn, Rita Brand Hand Coffe, les villages, les restaurants ,…). »

J’ai contacté l’auteur de l’ouvrage et deux jours après, à ma grande surprise, nous prenions un café ensemble sur la place de Contrescarpe. La vie est une aventure merveilleuse, un enchantement secret qui se révèle à ceux qui frappent à la porte au moment opportun, déclenchant ainsi l’épopée d’une existence. C’est en engageant activement avec le monde que nous trouvons notre sens et notre direction. En décidant de suivre ses traces, j’ai entrepris un voyage qui allait me conduire à la rencontre de l’inouï : filmer les artistes népalais, immortaliser les rites collectifs, explorer les temples sacrés et, bien sûr, marcher sur des sentiers majestueux dans l’Himalaya. L’Annapurna, à plus de quatre mille mètres d’altitude, m’appelait, vers un voyage initiatique. J’étais sûre d’y trouver le Yéti, cette créature légendaire, symbole de l’inconnu !

Armée de l’inspiration puisée dans ces pages, je me préparais à vivre une expérience où le connu et l’inconnu se fondraient, où les histoires des autres deviendraient le terreau de mes propres récits. Ce voyage, à la fois intime et collectif, serait une danse entre l’ombre et la lumière, entre le passé et le présent, entre le livre et la vie. Et au bout du compte, ce film intérieur serait un hommage à cette merveilleuse et infinie diversité de l’existence humaine.

Juste avant mon départ, j’ai découvert dans mes affaires deux journaux de géographie, un magazine polonais que je collectionnais dans mon adolescence. Ces images exotiques me faisaient voyager bien avant que je ne foule les terres lointaines. En vidant l’appartement après le décès de ma mère, je me suis demandé ce qui restait de ma vie polonaise. Mon héritage se réduisait à quelques vieux livres, des photos, des journaux intimes. En fouillant parmi ces trésors, je suis tombée sur un article en polonais des années 70 sur Dubar Square de Katmandou et la Kumari, la déesse vivante. L’avais-je déjà lu ? Était-ce là un signe, une coïncidence extraordinaire, une manifestation de la contingence de l’expérience humaine ?

Plongée dans les écrits de Gérard, une évidence m’a sauté aux yeux. Ma pratique de l’écriture et de la recherche, enfermée dans l’analyse et la décomposition des images, était devenue un fardeau. Mon appartement, transformé en véritable bibliothèque, était le théâtre de cette lutte intérieure. Pendant plus de vingt ans, j’avais disséqué des films, analysé des séquences linguistiques, enfermée dans une routine de réflexion et de critique. Trop de temps consacré à la lecture et à l’analyse, pas assez à l’action et à la vie. Il fallait que je change de style, que je me libère de cette stase intellectuelle. Pourquoi mon écriture intime coulait-elle naturellement de source, alors que l’autre était devenue un poids insupportable ? Mon corps, mon esprit, mon âme en souffraient. Il était temps de bouger, de voir l’étendue du monde dans lequel je vivais. Comme Wittgenstein le dirait, la signification est dans l’usage, et l’expérience directe du monde est essentielle pour comprendre notre place dans le langage complexe de la vie.

Le fragment de la vie d’un autre et me voilà embarquée dans un nouveau projet de voyage. Qui était-il ? Quelles étaient ses préoccupations, ses recherches ? Ces voyages d’enquêtes sur les traces de quelqu’un d’autre me conduisait de chapitre en chapitre, de sa vie à la construction de la mienne. Le voyage et l’écriture et ses effets de boomerang, tout cela s’emboitait parfaitement dans le processus dynamique et interactif de la vie. Comment rester détachée ? La vie d’un autre n’était pas la mienne, et pourtant, j’y étais impliquée. Dans quelles circonstances ? Pour apprendre quoi ? Ce qui m’importait dans ce voyage, ce n’était pas tant l’histoire ou l’ethnologie du Népal. C’était cet exotisme moderne, cet amalgame de cultures et de traditions, réunies comme des pièces d’un puzzle en constante évolution, créant l’émerveillement face à tant de richesse. Les paysages des montagnes et des lacs, les routes parsemées d’obstacles, la multiplicité des langues, des visages, des temples: tout cela constituait un monde différent à explorer, à approcher, à goûter. Le Népal m’appelait. La vie devenait une découverte incessante, un apprentissage sans fin, une élévation de la conscience, malgré les difficultés. C’était non seulement la réalisation de ma destinée, mais aussi la décision de participer activement à ce flux constant d’expériences, d’épreuves et de révélations. La vie un terrain d’expérimentation, une quête de compréhension à travers l’action et l’engagement direct dans le monde.

Les scènes décrites dans le livre de Toffin, avec leurs rituels ancestraux et leurs paysages mystiques, allaient devenir le décor sur lequel j’allais peindre mes propres impressions. Chaque rencontre, chaque découverte, était une touche de couleur ajoutée à cette fresque en constante évolution. Les tambours de Katmandou résonnaient en harmonie avec mes propres battements de cœur, et les temples sacrés se révèleraient à moi sous une lumière unique. Ainsi, inspirée par ces pages, je me préparais à vivre une expérience où le connu et l’inconnu se mêleraient, où les histoires des autres nourriraient mes propres récits. Ce voyage, à la fois intime et savant, serait une exploration entre le livre et la vie. Et au bout du compte, ce film intérieur serait un hommage à cette infinie diversité de l’existence humaine.

Mais tout ceci était loin d’être clair, évidemment. Le puzzle s’agençait lentement et même à présent, la figure de ce nouvel être n’était pas tout-à-fait visible. Est-ce à vrai dire important ? Est-ce cette manière de vivre plutôt qui importe ? Car aurais-je pu aller n’importe où ailleurs. Ailleurs ? À quoi donc tient la singularité d’un pays, d’un lieu, d’un paysage, d’un être ? J’allais, une fois de plus me défier, me faire peur, me laisser prendre par des routes et rencontres inconnues. Car bien évidemment, je craignais tout un tas de choses. J’avais peur de partir seule, peur d’avoir froid, peur de me perdre. Je me disais, allons contacter Gérard, on ne sait jamais – le principe de laisser le hasard pour faire venir les idées et surtout trouver un contact là-bas, laisser une trace de vie à quelqu’un, se protéger un peu, se faire guider et surtout donner un peu de sens à toute cette aventure sans but autre qu’elle-même. Un livre, une rencontre et voilà nos destins entremêlés.

Un voyage transforme toujours, même légèrement. Il rend attentif, ouvre les yeux aux situations risquées, et surtout conduit vers des buts et de nouvelles découvertes. En un sens, comme le décrivent souvent les écrivains voyageurs, il est une forme d’initiation, un processus par lequel nous expérimentons le monde et nous-mêmes à travers nos actions, engagements, interactions. Pour que le voyage devienne aventureux, il faut y projeter une vision, une forme d’attente « ouverte » cependant à des nombreuses déclinaisons, obstacles, désirs. Il faut pour cela qu’envisager le départ soit accompagné d’une véritable impulsion, du sentiment que le moment est adéquat, que la direction à prendre s’impose pour ainsi dire d’elle-même. Une fois ces craintes dépassées, j’ai appris à voyager seule. J’en suis même devenue addictive. Tous les voyages ne sont bien sûr pas de cet ordre aventureux-là. Certains, d’ordre vital, visent simplement à retrouver la nature, à décoincer le dos dans une eau de mer baignable, une taverne mangeable avec perspective ouverte sur le bleu, vert, gris ou bleu marin, et même quelque fois, le noir profond qu’une eau de mer peut prendre. L’acte d’écrire alterne avec les évènements, les déplacements, les visites des lieux historiques, touristiques, les rencontres. Et il y en a toujours. Ne serait-ce que celles avec les travailleurs des restaurants, bars, hôtels, guest houses, les propriétaires-serviteurs-décideurs-râleurs, les vendeurs de tout ce qui peut se vendre… Ainsi, de même, dans n’importe quel endroit du monde, avec quelques variations tout de même.

Argent

La question de l’argent fait partie intégrante de n’importe quel déplacement. C’est à se demander, par quel miracle, ces rares moments d’extase esthétique lui échappent. Le sociologue Hartmut Rosa essayait tout récemment de thématiser ces moments d’extase esthétique décrit par les artistes, poètes et écrivains en les qualifiant de résonance d’avec-le monde. Une résonance qui ne se prévoit pas, ne se fabrique pas, ne se contrôle pas. Elle repose sur l’inattendu, l’éphémère, l’infra ordinaire, ce je ne sais pas quoi, comme l’a encore nommé Jankielewicz. Qui peut être aussi minime qu’un échange de regards complices, un évènement vécu partagé, comme celui solitaire, de contemplation de sublime beauté de la neige tombante, du sentiment de la silencieuse douceur qu’elle puisse provoquer dans l’environnement et d’apaisement en nous-même[1]. Il nous faut accepter le caractère incertain de son apparition, comme l’irrémédiable moment de sa disparition, sans que sa durée puisse être définit clairement. « ce qui n’a pas de prix », écrivait encore Annie le Brun en formulant, d’après les surréalistes, la critique d’une certaine conception d’art contemporain réduite à la marchandise[2]. Aussi intime soit-il, le voyage n’échappe pas à la marchandisation, la critique de la société capitaliste a été émise avec force par Guy Debord dans la « Société du Spectacle »[3]. Selon Debord, le voyage moderne est souvent coopté par les mécanismes du capitalisme avancé, où même les expériences les plus authentiques peuvent être réduites à des produits consommables. La quête de liberté et d’authenticité se heurte ainsi nécessairement aux systèmes techniques et des personnes (vendeurs comme consommateurs) qui font tourner leur rouages, en commercialisant et en standardisant l’expérience humaine, en transformant les destinations « féeriques » en parcelles de marchandises à vendre plutôt qu’en terrains d’accomplissement personnel. La critique de Debord pointe du doigt la transformation des voyages en une industrie lucrative où les entreprises touristiques exploitent souvent la quête individuelle de sens pour des gains commerciaux. Ainsi, même dans la recherche de liberté personnelle à travers le voyage, il est difficile de se soustraire complètement à la logique du marché qui tend à uniformiser et à contrôler la variété d’expériences humaines. Bien sûr, je ne pars pas en vacances à proprement dit, je n’ai pas les moyens de me choisir tout le temps des logements confortables, mon budget est pour ainsi dire toujours à la lisière de ce qui est possible et chacun de mes départs me demande toujours un tas de pirouettes : emprunter de l’argent, trouver des colocataires, acheter un billet pas cher, prévoir donc un aller/retour impliquant de fixer les dates, plus long est-il, mieux c’est. Je pars dans des périodes de vacances scolaires, ce que l’emploi de la fonction publique que je me suis choisie m’a garantie jusqu’à présent. Je suis tout de même une fois partie en mission. Ne suis-je pas chercheuse après tout ? C’est à peine ai-je pu négocier un billet. Mais décidément, je m’y prends mal dans mes négociations. Trop de temps perdu pour faire les dossiers de financement, trop de temps pour leur formatage scientifique, le développement des alliances, trop de temps pour savoir quand et sous quelle forme le projet sera-t-il éventuellement accepté. Je me tiens donc à ce minimum que mon salaire peut couvrir, ces voyages ne servent après tout à moi tout d’abord. Et vraiment je me vois mal dans un voyage organisé, encore moins dans un groupe. Et, me sentirais-je tout aussi mal à l’aise de devoir quelque chose à quelqu’un, une entreprise privée, un mécène, quelque chose que lui devrais-je alors en contrepartie, sorte d’un rapport formaté pour valoriser ses produits, sa marque, où je ne sais pas quoi d’autre. Ne s’agit-il pas après tout d’une quête personnelle, celle de la liberté, mi-planifiée, mi-improvisée, qui échappe à toute logique de récupération de mon être par un système autoritaire et des gens avides dont le seul mot d’ordre est le profit. De quel profit s’agit-il cependant ? Celui qui se moque de ma sensibilité, de la célébration de la vie, de la sauvegarde et de la protection de la nature. Ou alors, seulement en tant que produit à vendre. Lors d’un voyage, on accède encore heureusement, précisément en raison de son caractère improvisé, à ces moments de bonheur, à ces lieux de beauté et de joie imprévisibles, où je dois me faire confiance, où mes côtés dispersés se resserrent, et mes sens s’aiguisent. Je m’observe agir et réagir, j’affronte les situations imprévues prudemment, sur la pointe des pieds, comme un petit chat qui se prend pour un tigre. Et il ne sert à rien de se plaindre de la chaleur excessive ou du froid, de la surabondance de touristes, des arnaques en tous genres, ou de ma qualité de « pigeon », souvent perçue comme plus riche par les gens que je rencontre… De toute façon, personne n’est là pour m’entendre.

J’ai regardé hier un film « Dying To Know: Ram Dass & Timothy Leary » diffusé sur la chaîne Gaia[4], l’histoire tumultueuse de vie de deux psychologues en plein dans leur carrière universitaire, Timothy Leary et Richard Alpert. Une carrière, que tant l’un, comme l’autre décident de rompre. Le film me rappelle qu’une attitude exploratoire, lorsqu’elle s’érige sur une règle d’authenticité et de sincérité est un risque, un plongeon dans l’inconnu où nos certitudes vacillent. À travers des images d’archives, le film nous transporte dans un tourbillon d’époque et de politique, tout en témoignant des échanges passionnés entre Leary et Alpert sur des sujets aussi intimes que la mort. Ils questionnent ce passage mystérieux, ce seuil entre deux mondes, ce « bardo » du Livre tibétain des morts. Leurs expériences audacieuses avec la psilocybine et le LSD ont métamorphosé leur être profond, les transmutant de savants sérieux en explorateurs d’une réalité altérée, embrassant l’essence même de la contre-culture. Pour Timothy Leary, cette métamorphose des états de conscience réside dans l’excitation du système nerveux et l’impact sur nos circuits neuronaux. En revanche, Richard Alpert, devenu baba Ram Dass, explore les voies yogiques de méditation, cherchant la transcendance à travers l’introspection et la contemplation. Accompagné par Ram Dass, Timothy Larry, confronté au cancer, choisit de faire de sa propre fin une expérience, défiant ainsi les limites de la vie et de la connaissance. Après avoir traversé la douleur déchirante suite d’un AVC, Ram Dass est paralysé et vit ses dernières années entouré d’amis proches, avant de s’éteindre le 22 décembre 2019. Et je pense, à Jonas Mekas, témoin infatigable de l’époque hippie à travers l’objectif de sa caméra, que j’ai pu rencontrer furtivement, mort lui aussi cette année. Toute une série d’explorateurs en voie de disparition.

C’est au Rajastan, puis via New Delhi, à Bodh-Gayâ que je me trouvais cet hivers-là, continuant mes propres explorations-expériences intérieures. En août, mes pas m’ont conduit en Chine et au Tibet, suivant les traces d’Alexandra David-Néel. En décembre je suis repartie en Inde, à la rencontre d’un des plus grands yogis vivants, Sadhguru. 2024 a déjà sonné, le temps s’égrène inexorablement, la vie s’écoule comme un ruisseau murmureux dans la nuit, et je me retrouve en Grèce. Et me pose cette éternelle question : qu’est-ce que l’humanité ? Sommes-nous les reflets changeants de nos émotions, les contours flous d’une présence éphémère dans l’immensité du cosmos ? Ou bien sommes-nous une danse sacrée, un ballet d’ombres et de lumières, à la recherche perpétuelle de notre place dans ce grand théâtre du monde ? Face à notre mortalité inéluctable, nous poursuivons notre chemin, tissant des rêves et des illusions, créant des mondes et des Golems de notre propre fabrication.

La Grèce, où dans certains villages, le temps durant l’été semble se dérouler encore comme il l’a toujours fait. Entre la mer, les tavernas, les enfants jouant et piaillant, les familles venues près de la plage pour se rafraîchir le temps d’un week-end. Le fort ensoleillement ralentit les déplacements, le vin invite à la fête, puis au repos. S’isoler un temps permet ainsi de se protéger, de s’ouvrir à quelque chose d’autre. Se laisser envahir par la nature, par un environnement humain et sonore anonyme, par un animal inconnu, celui qui arrive. Je filme. Je prends des photos. Mais je veux sentir tout ceci directement, avec mon propre corps, pas à travers les images. Sentir le vent et la chaleur du soleil sur ma peau, humecter l’humidité qui se dégage d’une forêt tropicale, ressentir la sécheresse des montagnes en haute altitude. Entendre les bruits des vagues, des cigales et des oiseaux, écouter le silence. Cet esprit qui habite mon corps, n’est-il pas mon guide et ami le plus fiable, mon conseiller le plus sûr, celui qui se tient à ma disposition ? Pas toujours, hélas. Je dois bien avouer que parfois mes agitations frôlent le danger. Faute de connaissances culturelles, linguistiques, géographiques et situations politiques pour comprendre ce que j’ai en face, je me fie souvent à ces intuitions premières dont la rapidité dépasse de loin la pensée. Il ne faut pas toujours s’y fier. Parfois, mon corps est bel et bien traître. Je me surprends moi-même de l’audace à laquelle il m’expose parfois. L’inconnu, l’étranger, à la fois à découvrir et à craindre, et bien évidemment la source première d’aide. C’est dans ces moments de premier contact que les choses se ressentent le plus. Est-ce vrai ?

« Le même phénomène se produit parfois à l’occasion de notre première rencontre avec quelqu’un. Sa personnalité nous frappe si vivement que, même s’il change ou s’il révèle de nouveaux aspects de lui-même, c’est cette première image qui subsiste. Parfois c’est une bénédiction qu’on puisse conserver l’impression première ; parfois aussi, c’est une criante injustice dont souffre celui que nous aimons » écrit si bien Henry Miller à propos de sa rencontre littéraire avec John Giono[i].

La construction de la suite est une toute autre affaire. Une affaire compliquée de hasards et de « bagages » de vie que chacun de nous porte avec soi, une vie dont le déroulement ne se décrète pas a priori. Voici mon approche hétéroclite, mon anthropologie de la vie contemporaine, si différente de celle des ethnologues véritables qui ont consacré la moitié, si ce n’est pas plus de leur vie à l’approfondissement des connaissances sur une culture étrangère, à l’étude de ses pratiques, de sa langue, de ses rites, changements sociaux-politiques. Ils croient fermement en saisir une certaine forme.


[1] Hartmut Rosa : comment entrer en résonance ? France Inter, Sous le soleil de Platon, l’édito-philo de Charles Pepin ; Hartmut Rosa, « Résonance », éd. Découverte, 2018.

[2] Annie le Brun, « Ce qui n’a pas de prix », éd. Fayard, 2021

[3] Guy Debord, La société de spectacle, éd. Buchet-Chastel. 1967

[4] « Dying To Know: Ram Dass & Timothy Leary » (2014). Storyline:  Dying to Know: Ram Dass & Timothy Leary (2014) Histoire : Dying to Know: Ram Dass & Timothy Leary (2014) Dying to Know est un portrait intime célébrant deux personnages très complexes et controversés dans une amitié épique qui a façonné une génération. Au début des années 1960, les professeurs de psychologie de Harvard, Timothy Leary et Richard Alpert, ont commencé à explorer les limites de la conscience à travers leurs expériences avec des psychédéliques. Leary est devenu le gourou du LSD, nous invitant à penser par nous-mêmes, enflammant un mouvement contre-culturel mondial et se retrouvant en prison après que Nixon l’ait qualifié de « l’homme le plus dangereux d’Amérique ». Alpert a voyagé vers l’Est pour devenir Ram Dass, un enseignant spirituel pour une génération entière qui continue dans ses 80 ans à enseigner le service par la compassion. Avec des interviews couvrant 50 ans, le film nous invite dans le futur en nous encourageant à réfléchir à des questions sur la vie, les drogues et le plus grand mystère de tous : la mort.

Le Népal de Gérard Toffin

Le Népal occupe une place centrale dans l’engagement de Gérard Toffin, une dévotion pleinement investie. Ses « informateurs » sont devenus ses compagnons, tissant des réseaux d’échanges. Il a su mobiliser l’UNESCO, des sociologues et des architectes pour la restauration des temples hindous et bouddhistes. Expert du Népal, de la langue newaraise, de son histoire et de son patrimoine culturel, il suscite des réflexions diverses sur cet héritage, souvent vu sous l’angle d’une tradition post-coloniale occidentale. Cependant, ceux qui arpentent le Népal découvrent une toute autre perspective à ses recherches. Car, sans ces temples, sans la valorisation et la préservation internationale de cet héritage, ne risquerait-on pas de voir le Népal se transformer peu à peu en un centre de vacances pour des touristes avides de sports extrêmes en haute altitude ? Le sommet de l’Everest, l’exploitation des sherpas, l’essor du tourisme de masse témoignent de la transformation des villes en points de départ vers des parcs, comme Pokhara, débordante d’agences et de boutiques pour aventuriers. Chaque coin de ce paysage, façonné par les visiteurs et les opportunistes temporaires, se métamorphose en un marché domestiqué. Malheureusement, cette réalité reflète les effets sombres, non exagérés, de nos échanges commerciaux à l’ère de l’Anthropo-Capitalocène. Le Népal, l’Inde, l’Afrique, l’Amérique du Sud — partout où l’homme blanc peut extorquer quelque chose, librement ou avec consentement forcé. Les États et les entreprises privées main dans la main, justifient leur politique envers ces populations spoliées. Le monde entier suit ce schéma. N’oublions pas l’Afrique, le commerce des armes, ni l’Inde, souvent vue comme une poubelle des investisseurs étrangers. Bangalore, la Silicon Valley indienne, numérique et high-tech, mais des routes non entretenues. Des sociétés-écrans, des lamentations sur la saleté et la pauvreté, sans reconnaissance de leur propre responsabilité. Je réalise ma propre complicité dans cette frénésie de « consommation de paysage », comme l’a décrit Augustin Berque en esquissant l’histoire même de sa conception/représentation[1]. Fragmentant mes visites, prenant note de mes expériences et de mes impressions avant de partir ailleurs, à la rencontre de nouvelles histoires, d’arts et de rêves. Y aller, ne pas y aller, vous êtes prévenus, comme le guide du Routard le préconise : le choix est nôtre. En attendant une régulation sérieuse du trafic aérien et du tourisme mondial, une gestion mondiale des ressources de la planète, afin d’empêcher la dégradation des plages, montagnes et lacs. Plus je contemple cela, plus je crains que nous ne précipitions notre propre fin du monde, accélérée par nos actions destructrices. L’âge de l’Anthropocène est bien là. Le climat change, c’est évident et nous ne pouvons que débuter, si ce n’est pas déjà fait, chacun à son niveau, le travail conscient pour tenter diminuer les dégâts en vue.

Le Népal j’y suis, presque

Le ticket non transformable, non échangeable, aller-retour, moins cher qu’un ticket ouvert, là c’est sûr, je pars. Rendez-vous avec Gérard au café Delmas sur la place de la Contrescarpe donc. Le côté nord. La première impression ? J’avais pourtant vu quelques photos, mais je ne m’attendais pas du tout à voir cette sorte de monsieur distingué, qui me faisait davantage penser à un aristocrate anglais qu’à un ethnologue « tout terrain ». Il avait aussi quelque chose d’un gourou. C’est en tout cas ce qui m’est venu à l’esprit lors de cette première entrevue. Gérard s’était passionné par l’idée du film et de mon enquête sur ses traces népalaises et m’a proposé de me mettre en contact avec deux de ses amis-« informateurs », comme on dit chez les ethnographes. L’un d’eux, Raju, était étudiant en histoire de l’art et danseur, performeur des danses sacrés newarèses, l’autre Prasant photographe, il documentait les pratiques rituelles, travaillait les images pour les livres que produisait Gérard [2]. Je me rends compte à présent que Gérard raisonnait à la manière d’un ethnologue professionnel, à la manière de tout un chacun d’ailleurs : on fait une chose A pour arriver à une chose B. On ne se déplace pas à ma manière, « dans le vide », sans un projet préétablit et surtout sans savoir dans quel but on filme. J’y vais après tout en tant que qui ? Pour apprendre quoi ? Je comprends que Gérard comme tout le monde me prend pour une sociologue. Il ne sait pas que c’est de tout autre chose qu’il s’agit.

23 janvier 2012 – lundi nouvelle lune, Paris.  Décidément je me trompe sur tout ! De jour, d’année (sauf de mois !). Fatiguée, nuit presque blanche. L’inquiétude, mais excitation aussi. L’impossible empaquetage du sac à dos, gonflé à mort. La mort. Ne m’apprête pas d’une certaine manière à aller mourir ?

Depuis quasiment un mois, je ne pense qu’à ce voyage comme si c’était le dernier, mais je pense en même temps à ma gloire : à ce film sur Kumari, à ma gloire d’écrivaine et de cinéaste à venir, à cette enquête sur les danses rituelles, à cette marche aux sommets d’Himalaya sur les traces du Yéti ! Je suis à l’évidence en train de planer, haut. Oui, oui, oui, j’ai envie de voir ça, de devenir cela. D’y aller un peu, pas tout à fait complètement, mais un peu, malgré la peur, malgré le froid. De me frotter contre la neige. On verra.

Il est vrai, quand la décision de départ a été prise, il ne reste qu’à se mouvoir et tout devient incroyablement imaginaire. La personne qui part est traitée avec un respect par ceux qui savent évaluer les risques qu’elle prend.

Tout récit de voyage est en grande partie élaboré, construit par des récits sur le lointain, géographiquement et culturellement parlant. Loin de la France et comme je vais probablement m’en apercevoir, moins loin de la Pologne et de la Russie. Car, étrangement, partout où je vais, je trouve souvent mes compatriotes venus de l’est, eux, comme moi privé jadis de mouvement, à cause d’un climat politique emmuré, toute une génération est assoiffée de découvrir le monde, recherche l’exotisme, le dépaysement. Je me retrouve comme prise au piège de mes origines ?

En même temps, j’ai comme un pressentiment que quelque chose d’extraordinaire va se produire là-bas et qui aura un impact sur ma vie ici. Il ne s’agit pas du tout de la démarche d’un Kapuscinski, le grand reporter polonais qui a sillonné le monde entier et l’a décrit de l’intérieur des situations vécues. Car Kapuscinski, le reporteur de l’est, il était pris par une mission politique, au service de l’état communiste. Il devait découvrir ce monde « autre » et le rapporter aux siens. Bien qu’il soit muni de cette mission, ces voyages l’ont totalement transformé. Le monde diffère pour ainsi dire de la propagande formatée par des médias. L’autre diabolisé, dépeint comme dangereux, or, on s’aperçoit du contraire, on réalise la vision réductrice, construite et propulsée à ceux qui n’ont jamais sorti de chez eux. Je viens de trouver son petit livre avec de belles réflexions sur l’étranger, celui que l’on a devant soi, sur la différence de couleurs, de langage, sur cette incompréhension mutuelle continue.[1] Et c’est bien vrai, mais on arrive tout de même à se comprendre, au-delà des mots, l’autre nous ressemble dans ses besoins quotidiens, désirs, rêves.

D’autre part, comme le souligne Krakaeur, la mobilité permet de créer une attitude relativisante : « A mesure que s’accroît la mobilité sociale, le flux des informations les plus variées, que les médias de communication de masse rendent de plus en plus accessibles, fait comprendre aux gens que toute chose peut être vue sous divers angles et que la façon de vivre qui est la leur n’est pas la seule qui ait droit à être reconnue. Parallèlement, la confiance qu’ils accordent aux absolus vacille ; et l’élargissement de leur horizon les invite en même temps à comparer les diverses vues et perspectives qui leur sont présentées »[2] Je me laisse porter, je flâne entre une ville et une autre, comme bon me semble. J’organise mon voyage au fur et à mesure, d’un lieu à l’autre. Je ne planifie aucun parcours, ni aucune visite, je ne réserve pas à l’avance de chambres, ou peut-être seulement pour la première nuit. Je préfère me loger dans les centres-villes plutôt que dans des banlieues. Je choisis des lieux reconnus pour leur valeur historique. Lorsque je me retrouve dans un souk labyrinthique de Marrakech, de Fès, de New Delhi ou de Naples, mon cœur explose de joie face à tant d’incertitude et aux innombrables passages dont on ne sait jamais à l’avance où ils vont mener. Je me souviens avoir lu une remarque similaire chez Walter Benjamin à propos des peintures, lorsqu’il parlait de la reconstruction réussie de la vieille ville de Varsovie, entièrement bombardée pendant la guerre. Dans une ville qui évolue organiquement, rien n’est semblable d’un coin de rue à un autre. Ni les maisons, ni les gens, ni les perspectives. Ainsi, la ville conserve une épaisseur temporelle, suivant le cours naturel de sa transformation de siècle en siècle, d’année en année. C’est ce qui différencie une ville si chère au visiteur d’une ville moderne où tout est identique, créant l’ennui. On se demande d’où vient aux architectes cette idée de construire des carrés et des cubes en béton, avec toute la grisaille qu’ils importent, induisant chez n’importe quel habitant un sentiment de monotonie, avec pour seul horizon le profit, une ligne désespérément droite et prévisible, promettant une existence tout aussi plate et prédéterminée. Dans des villes où l’histoire est préservée, chaque quartier est une surprise permanente pour le passant. Quel merveilleux sentiment que d’être soudainement transporté dans le temps, de passer de la modernité au Moyen Âge. Dans la médina de Marrakech, dans la vieille ville de New Delhi, à Bakhtapur, dans le centre de Katmandou, dans les villes historiques d’Europe… tout est surprise, tout est aventure. Tout maintient un état d’attention constante, tantôt enchanté, tantôt repoussé. Et bien sûr, la réalité ne correspond jamais à celle que l’on voit dans les images d’un guide ou même dans celles que l’on prend soi-même. On n’y ressent ni le froid ni la pollution, ni l’odeur des déchets, ni la longueur et la dureté de la route parcourue, ni la « dangerosité » des situations dans lesquelles certaines images ont été captées, ni l’enthousiasme de la lumière, des couleurs, des odeurs d’épices, ou des expressions des visages.

Elle est de toute façon « autre », plus belle, moins belle, aux couleurs différentes, aux perspectives plus larges. Il n’empêche, cet imaginaire revisité alimente la capacité de voir, de se déplacer. Elle inspire l’écriture.

Cet ordinaire « naturel », suivant le cours habituel du développement, de la nature, du climat même, comme celui « extra-ordinaire » des festivités, rites, pratiques ou arrangements artistiques, était l’un des plus riches terroirs de l’imagination. C’est cette totalité inconnue qui s’impose d’un coup, qui apparaît sous une certaine physionomie, l’ambiance d’un pays, d’une ville, d’une rencontre. Ce sont ces premiers aperçus qui m’intriguent le plus. C’est à la fois vers cet ensemble hétéroclite – la modernité aux portes de la vielle ville de Fès, la banlieue polluée du Caire avec ses maisons sans charme, les quartiers du vieux Caire aux images bibliques frappantes, les vestiges du passé colonial en contraste, et bien sûr, les pyramides, le désert – qui crée cet extraordinaire vers lequel chacun de ces voyages mène. À chaque fois, je me demande si c’est là que je devrais vivre. Puis, au bout d’un certain temps, l’envie de partir se fait de plus en plus vive. Je ne sais plus si l’extraordinaire y est objectivement présent ou si c’est moi qui l’y injecte. Pourtant, a posteriori, quelque chose s’y passe toujours indépendamment de moi, comme la rencontre avec cet artiste peintre Angelo, quelque peu mystique, que j’ai pu visiter au Caire, et qui est devenu mon véritable ange gardien égyptien. Il avait son atelier de peinture dans un garage, où il peignait des tableaux avec des âmes volantes, inspiré, tout en continuant à travailler comme chauffeur de taxi.

Et le Caire n’est pas New York ; la conduite y est l’une des plus risquées. Alors peut-être que ces événements et ces rencontres qui « viennent à moi » lorsque je voyage, et plus rarement à Paris, sont en fait dus à une attitude particulière : cette attitude désintéressée, épurée des savoirs et des injonctions idéologiques, suspendant provisoirement le jugement sur les catégories socio-professionnelles de personnes rencontrées. C’est ce « lâcher prise » dont parlent tant les thérapeutes et les livres du Tao. Est-ce vraiment extraordinaire, ou est-ce moi qui le perçois ainsi, comme je perçois certains de ces spams « coïncidant » que je reçois dans ma boîte de mails en pensant qu’ils sont des messages chargés de sens, transmis par un homme très amoureux de moi, qui tenterait ainsi de téléguider mon parcours de vie pour le rendre aventureusement heureux ? [1]. Comment ne pas y croire ? Tant de voyants et d’horoscopes, avec des titres aussi percutants que celui de Mélanie qui m’annonce en gras : « Emparez-vous de votre destin dès maintenant ! », alors que je suis en train d’échanger avec Jaap Pieters à propos de ses films phénoménologiques en Super 8. Le fameux « Eye d’Amsterdam » m’écrit depuis un festival de vidéo expérimentale à Zurich, et je m’apprête à réaliser son portrait. Quel est le sens de tout cela ? Des coïncidences, des connexions issues du marketing numérique, des expérimentations en IA, de la surveillance, des attributions, des projections ? C’est comme croire en Dieu ; dès la moindre mésaventure, on s’aperçoit qu’il n’y a personne derrière le rideau, et que tout le puzzle se construit soit par une machine, soit par une imagination, soit par un pur hasard. Un hasard aidé, parfois.

C’est ainsi en tout cas que se déroulent mes rencontres. Sous l’œil de la caméra, appareil photos ou téléphone, qui les transforme irrémédiablement en tout autre chose qu’elles ne le sont ou qu’elles pourraient être. La caméra qui attire et qui éloigne en même temps.

Et lorsqu’une certaine magie est suffisamment intégrée à son être, mon interlocuteur se transforme en acteur, en personnage d’un roman, d’une pièce de théâtre burlesque et nous voilà repartis, on continue à jouer à faire le film. Tant d’excellents acteurs dans ma vie ! Jouer à faire du cinéma, c’est l’une des techniques de plus simples, pourrais-je dire, pour s’en sortir, à la manière d’un enfant, de la noirceur de l’atmosphère qui colore souvent le quotidien. Il y a des expériences qui permettent de réaliser des images, comme celle qui mènent à l’écriture des livres.

Le livre de Gérard m’a réellement sortie d’une longue apathie. La rencontre avec le danseur Raju et le photographe Prasant, ma marche solitaire dans l’Annapurna, ce que mangent les Népalais, leur gentillesse, le prêtre Newaré de Panauti et les rites de purification par le feu puis par l’eau, les chiens envahissant la ville de Patan à la tombée de la nuit, ma rencontre avec un chamane, avec la petite déesse Kumari de Patan et sa mère… La vie étrange des autres.

25 janvier 2012 Patan

A l’hôtel Mahabuddha à 450r la nuit. La configuration hivernale est fort semblable à celle du Maroc, sauf que, globalement on se fait un peu moins emmerder… Enfin c’est la présence de Raju y est sans doute pour quelque chose. Je suis arrivée hier soir et ce fut assez incroyable ce melting pot des gens dans la vielle ville, tout en contraste, avec la banlieue de Katmandou que nous longions en taxi, depuis l’aéroport, une ambiance pour le dire vite, ayant l’air soviétique. Tant de visages différents, je n’arrivais pas à savoir de quelles régions du monde ils venaient. Je n’avais aucun critère connu pour les distinguer, leur attribuer des étiquettes. Aucune comparaison.

Le changement d’avion à Doha : une immense gare de transit de l’Europe vers l’Asie, hyper moderne, organisé, équipé d’ordinateurs à disposition des passagers, des chaises allongeables pour pouvoir s’y reposer et dormir, etc. Une économie efficace. En effet, pour le prix du billet, 600e A/R vers Katmandou, c’est pas mal la Qatar Air company.

L’arrivée spectaculaire sur Katmandou. Je me suis vraiment demandée comment c’était possible. Des nuages sortaient tous ces pics immenses de l’Himalaya. La carte affichée à l’écran de l’ordinateur indiquait que l’on rentrait dans les montagnes. J’avais à côté de moi une sorte de sherpa qui crachait dans un mouchoir tout au long du trajet. Normalement, j’ai compris ça après, les népalés, comme des indiens d’ailleurs, ont une technique de se moucher avec la main et ils expulsent le pus du nez en le projetant parterre. Ce qui doit en effet être bien plus compliqué en utilisant un mouchoir. La modernité qui bouleverse tant de manières de faire, de savoir vivre. Il était beau, rapide à première vue, puis m’a paru plus rustre avec ses crachats qui me dégoutaient. La plupart des passagers de l’avion étaient des travailleurs népali à Doha. Les hommes pour la plupart. Le premier sentiment que j’avais en étant initialement assise seule parmi eux était celui de l’insécurité. Des hommes pour la plupart petits, ouf deux femmes, petites elles aussi, des longs jupons colorés, des cheveux longs, noirs. Sorte de gitanes. Quatre touristes, dont un type assez âgé, équipé pour la montagne et deux jeunes femmes blondes, un homme handicapé, au visage détruit par la drogue, sorte de hippie ayant probablement mal tourné, pensais-je. Lorsque l’avion a dépassé les premiers sommets on a pu entrevoir la partie nord de la vallée de Katmandou. De petits villages parsemés dans des vallées entourées des pics qui les découpaient à la manière d’une vague menaçante. Nous avons eu de la chance, car le temps était clair et nous pouvions voir le paysage assez distinctement, ce qui donnait l’impression de frôler ces montagnes. La frontière. L’aéroport ressemblait à ceux des pays de l’est des années 70. Le visa et le contrôle des cartes sim, mais pas trop de difficultés pour passer ses bagages. Pas plus pas moins que dans des aéroports européens. Le cirque de la négociation du prix de la course du taxi. 500r, ce qui correspond à peu près à 5euro. Pas trop cher en effet, vu la grande distance qu’il fallait parcourir pour aller au centre-ville de Patan. J’ai pris donc un taxi dont le conducteur m’avait l’air le plus « normal ». La route encombrée, bruyante, polluée. Mais nous sommes arrivés au bout et Raju, comme prévu par mail, était bel et bien là. Raju ? Ma première impression : il avait des traits du visage assez atypiques par rapport à ceux des autres autour de nous, qui étaient soit très noirs, typiques des montagnards, soit très indiens. Raju avait quelque chose d’un Africain, avec une bouche épaisse et un nez aplati. Il était vêtu modestement et avait une démarche lente qui me rappelait celle d’un moine bouddhiste. Nous sommes partis vers l’hôtel situé dans la même rue. Il y avait quelques problèmes avec ma réservation ; apparemment, mon mail n’avait pas été pris en compte. Il ne restait que des chambres doubles, plus chères. Il fallait attendre le patron. Nous sommes allés prendre un thé en attendant. Raju m’a conduit dans un restaurant en face de Durbar Square à Patan. C’était un restaurant assez cher et international, mais situé dans une maison traditionnelle en bois. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que j’ai entrevu les temples à travers la fenêtre médiévale devant laquelle nous étions assis. Il faisait déjà nuit, et les temples émergeaient de la place comme des champignons, l’un après l’autre. C’était très beau et surprenant, totalement en contraste avec les maisons en briques du nord de la ville que je venais de traverser. Ils avaient des formes incongrues et bizarres qui semblaient surgir de nulle part. Ces temples étaient très différents de ceux que j’ai vus, par exemple, en Thaïlande : plus décorés, avec des formes plus ondulantes et des décorations colorées plus manifestes. Les temples de Patan avaient quelque chose de plus rustique, de montagnard, avec un bois qui pourrait être du chêne massif. Les toits étaient systématiquement dédoublés, en deux étages. L’ensemble dégageait une impression très déréalisante. J’étais émerveillée. Quelle jolie découverte. Les chocs et les contre-chocs.

    Le retour à l’hôtel, le froid dans la chambre, la lumière blanche, genre néon et j’ai appris que j’avais de la chance de me trouver dans cet hôtel-là, car l’ensemble de la ville était plongé dans le noir à partir de 20h, à part quelques lieux touristiques et stratégiques. L’économie de l’énergie. Évidemment, puisqu’elle arrive de l’Inde et les prix du pétrole augmentent d’année en année. Aujourd’hui d’ailleurs tout était fermé. Il y avait partout dans la ville des manifestations contre la hausse des prix du pétrole. Je me suis levée tard, vers dix heures, après une nuit agitée à cause de l’aboiement des chiens toute la nuit. Raju m’avait prévenue : les chiens se rassemblent en bandes à la tombée de la nuit pour nettoyer la ville. C’est ainsi depuis le Moyen Âge… Lorsqu’on se promène le soir (ce que Raju me déconseillait), il fallait d’après lui, avoir avec soi un morceau de viande au cas où. Je me voyais mal à me balader avec un bout de barbaque rentrant à l’hôtel à la tombée de la nuit, mais soit.

    Le lendemain. Rendez-vous avec Raju pour une première visite des temples. Les dieux et les temples portent des noms incompréhensibles. Je n’ai rien retenu. Heureusement les vidéos et les images permettent de retracer nos visites. L’ensemble m’a paru mystérieux, enchantant, étonnant. La place remplie des gens assis tout le long sur les escaliers des temples. Toutes sortes de visages. Les newars ont la peau très mate, ils portent des vêtements traditionnels. Les beaux visages, comme taillés dans la roche, les couleurs des robes rouges, avec un peu de vert. Les hommes portent de petits chapeaux colorés. Raju était un peu gêné par ma manière (massive) de prendre des photos. Le rapport aux dieux qui se trouvent dans ces temples est sacré. Je me sens souvent obligée de rompre cette loi de l’interdiction de la prise des images. J’ai comme un sentiment, que c’est pour leur bien. Et après le dernier tremblement de terre qui a tout ou presque foutu parterre, j’ai encore l’impression d’avoir bien fait de « voler » ces images. Anicca, anicca mantrisent les bouddhistes. Tout est illusion… J’ai en moi l’âme obstinée de conserver les traces, à la manière d’une Alexandra David-Néel qui n’hésitait pas à préserver certains manuscrits…… Nous avons tous le devoir de sauvegarder ce patrimoine humain qui se dérobe sous nos yeux, pensais-je. Les lieux sans traces d’histoire sont des lieux fantômes, des ruines tristes et détruites.

    Dans un temple hindou, nous sommes tombés sur un sacrifice de mouton. Je filmais avec un sang-froid apparent la mise à mort de l’animal, qui souffrait. J’étais habituée à la mise à mort des cochons par mon père en Pologne. Il fallait recueillir le sang chaud pour le boudin sans que l’animal soit complètement mort, d’où la nécessité de lui couper la gorge. Les enfants regardaient ce spectacle violent avec dégoût. Une fois, l’animal blessé s’était enfui avec une hache plantée dans le cou, courant à travers les rues de la ville en hurlant comme un cochon écorché, ce qu’il était.

Ici, le sang de l’animal égorgé était versé sur la statuette du dieu, puis on a coupé la tête et les oreilles du mouton pour les offrir à la déesse. Le reste de la viande était conservé pour la fête. Un mariage ? Une naissance ? Nous ne le saurons pas. Raju s’est éloigné, ne souhaitant pas assister à cela. Les bouddhistes ne pratiquent pas les sacrifices d’animaux. Dans ce square, il y avait des feux de purification, des jeux pour les garçons habillés en moines (ils marchaient sur des feuilles vertes qu’il ne fallait pas toucher), des jeux pour les petites filles en l’honneur du soleil. Les offrandes étaient pleines de couleurs, de fleurs et de fruits. Les gens semblaient joyeux. Je n’ai pas réussi à déterminer de quel type de célébration il s’agissait : une fête régulière, un mariage, un rite particulier…

Invitée à diner chez la famille de Raju. La mère de Raju m’avait étonnée par son look paysan. C’est à vrai dire la première fois que j’ai mangé parterre. Et je n’arrivais pas à ne pas me révolter intérieurement contre le fait que j’ai été servie la première, qu’on ne mangeait pas tous ensemble. Raju a mangé ensuite et sa mère à la fin, ce qui m’a profondément gêné. Le plat de riz, le fameux, toujours le même, dal-bhat (riz aux lentilles). De petits légumes marinés, le riz, un mélange de soupe aux lentilles, parfois quelques bouts de poulet compartimenté dans un plat en métal. Normalement on mange avec les mains, mais j’avais le droit à une cuillère. C’est comme ça qu’ils mangent les népalais et ils varient ce plat avec les momos, sorte de raviolis fourrés de végétaux, parfois de viande.

    La famille de Raju, de caste royale, habite dans une maison moderne, années 70, à côté de leur ancienne maison, un vieux palais médiéval. Ils habitent ensemble, chacun à un étage. La chambre de Raju était toute petite, un vieil ordinateur, quelques livres par ci par là. Il était particulièrement fier de ceux que lui a envoyé Gérard. Un matelas pour dormir, des vêtements un peu partout. Ce n’est qu’après avoir vu comment vivent les autres, que je me suis rendue compte que la famille de Raju avait un peu plus d’espace. Cette maison me renvoyait, une fois de plus vers ma propre maison d’enfance, car certes elle était grande, mais nous y vivions à sept. Et encore, comme probablement dans toutes les maisons, on pouvait remarquer la place centrale de la cuisine dans l’habitat familial. Raju m’a organisé un spectacle de danse sacré en compagnie de son maître. En dépit de la situation népalaise et de la période hivernale lors de laquelle de nombreuses coupures de courant ont eu lieu, je pense que j’ai pu tout de même jouir de quelques rares occasions pour voir ce qu’il était possible de voir : les très beaux rituels de l’ablution du matin à Panauti avec Prasant, un autre ami de Gérard, un photographe, puis (quelle chance !) la petite Kumari de Patan, et là, ce spectacle de danse. Rien avoir avec les rites masqués illustrés et décrites par Gérard, ce n’était pas la bonne période, mais une première, petite introduction aux forces sacrées qui régnaient ici à travers les modes de vies népalaises. Les offrandes des fleurs et des fruits, plusieurs fois par jours, l’usage de l’eau et de la pâte colorée à mettre sur le front, sur les sculptures en pierres des dieux, et comme chez les hindous… la méditation, les parfums d’encenses…Il m’a d’emblée paru évident que Raju, lui aussi, se cherchait. Il voulait tantôt partir danser en Europe, tantôt faire de l’anthropologie, tantôt faire de l’art… J’ai aussi très vite compris que Raju ne souhaitait pas se marier[2]. En tout cas, le mariage tant attendu par sa famille avait l’air de lui poser problème, ainsi qu’à sa sœur d’ailleurs qui, selon les coutumes propres à sa caste royale, devait attendre le mariage de son frère plus âgé avant de pouvoir se marier elle-même. J’ai appris ensuite qu’elle a finalement rompu cette règle familiale et que non seulement elle s’est mariée, mais aussi qu’elle a épousé un homme de la caste des agriculteurs (farmers), inférieure donc à la sienne. Le couple est aussi parti vivre à Boston aux Etats Unis. Quel changement ! Est-ce ma rencontre qui l’a faite se décider ? Est-ce une attente trop lente de la réalisation d’un futur amoureux sans rompre pour autant la règle de l’abstinence sexuelle avant le mariage. Pas de sexe avant le mariage ? Je n’y croyais pas. Elle avait 25 ans. Comment peut-elle ? Avec toutes ces scènes « pornographiques » de positions sexuelles des sculptures des plus variées que l’on voit accrochées aux temples ? J’entrais moi-même dans une période de liberté sexuelle qui me posait à mon tour de nombreuses difficultés et interrogations. Mais elle ? Apparemment, ça n’avait pas d’importance. Peut-être en effet, le désir naît avec l’acte, quand l’acte n’a pas encore eu lieu, il n’a pas la même importance. Me voilà en pleine interrogation sur les mœurs et la vie sexuelle des couples népalais. En apparence : pas de sexe avant le mariage. Et en réalité ? Le choix de Sajani de rompre toutes ces règles, j’y suis pour quelque chose ? Va savoir. Maybe.

26 janvier 2012 Vers Pyangaon

Sur les traces de Gérard Toffin vers Pyangaon, je voulais absolument voir le village qu’il décrivait dans son livre. Et il m’en a offert par la suite un autre, issu de sa thèse qui s’appuie sur les recherches dans ce village où il a séjourné pendant six mois. Le village qui lui a causé tant de soucis, mais c’est aussi là qu’il a fait ses premiers pas d’ethnologue. Dans le bus, accompagnée ce matin par Sajan, la sœur de Raju. Heureusement, car il est quasiment impossible de comprendre quel bus va vers où. J’étais dans le bus, puis je devais en changer, car il était tombé en panne. On part, puis on nous remet à nouveau dans le premier bus qui est réparé…ça ressemble au début d’une expédition dada. Les gens dans le bus ressemblent un peu à ceux de l’avion à Doha. La plupart sont jeunes, une moitié pourrait être définie de « débrouillards », l’autre de paysans. Je passe la description de l’état de la route et du nombre de gens qui s’accrochent au bus au fur et à mesure de la route. Tout un système de paiement au fur et à mesure de la conduite est mis en place. Un homme accroché à la porte ouverte tout au long du trajet, passe et repasse devant les passagers et encaisse les billets. Ce système a un avantage, c’est que les gens peuvent littéralement sauter dans le bus à n’importe quel moment et payer le trajet exact, l’inconvénient est que la porte est constamment ouverte et le contrôleur se déplace sans cesse dans la foule des gens en leur demandant de l’argent. C’est le même, comme je l’ai appris plus tard, système qu’en Inde. Je suis sortie du bus au milieu d’une route d’un grand village. Les maisons modernes tout autour. Ça a dû changer depuis 30 ans, pensais-je, mais à tel point ! Je ne reconnaissais rien des photos de Gérard. Je me suis demandée si j’étais dans le même village. Il va falloir de toute manière que je passe une nuit-là. Une enseigne « hôtel » sur une maison en face avait été en fait trompeuse. Il n’y avait plus d’hôtel. Je marchais avec mon sac à dos le long de la route vers un espace un peu moins urbain en me demandant quoi faire. Peut-être trouverais-je un café ? Pas de café. Une femme m’a abordé et tentait de me demander ce que je cherchais, en népalais of course. Hôtel, hôtel, répondis-je, ne sachant pas très bien ce qu’elle m’avait demandé. Elle m’a fait signe de la suivre. Oui ? Non ? Vais-je me faire enlever ? Sur la route un jeune garçon à l’air un peu voleur nous a rejoint. C’est mon fils disait-elle. Il parle anglais. Nous avons suivi une route dans la forêt. Mon angoisse augmentait au fur et à mesure de la descente. Ouf, nous sommes arrivés dans une école qui s’est situait tout en bas du chemin forestier. Présentations de la famille qui s’est décidé ainsi de m’accueillir. La femme fait les ménages dans une école pour enfants. Ils habitent là, juste à côté. Je suis donc arrivée par cet heureux hasard chez Divi Sherpa et sa famille (les filles Bibina, Bina, une amie Taman Sulina étaient là. Je me suis demandée si Devi m’amenait là pour dormir ou bien pour me dépouiller. C’est étonnant la façon dont je projetais sur ces gens adorables mes craintes… Mais j’étais seule et je ne savais absolument pas à qui j’avais affaire et je savais que la pauvreté pouvait amener les gens à tout. Le fils rencontré en cours de route se présenta comme guide. Il avait l’air plutôt de tout savoir faire ou de se débrouiller. Je les suivais en chassant de mes pensées ces mauvaises attributions et j’ai essayé d’en savoir un peu plus, de parler de moi, de parler du fils. J’ai raconté mon histoire du village recherchait sur des traces de Gérard au fils qui l’a traduite à la famille et tout devenait clair et compréhensible. Ils étaient rassurés. Une femme seule au Népal, on ne sait jamais !

    J’ai laissé mon sac à dos chez la famille qui m’a accueillie et je suis repartie vers le village, guidée par le fils. Le village était situé un peu derrière la route que j’avais prise, mais il était comme séparé du reste par un espace libre. Étonnant, en effet, et c’est exactement ce que décrivait Gérard, on dirait que le village perdurait isolé, malgré la modernisation qui l’envahissait tout autour. Il ressemblait en effet à un quartier isolé du reste, hyper moderne et aggloméré. L’histoire de Gérard y a été pour quelque chose ? Je ne sais pas. Peut-être jouait elle un double tour aux gens du village ? Devoir rester comme ils étaient ? Ne rien changer à leurs pratiques ni rites. Dans la tradition inconfortable, mais dont la continuation seule peut les aider ? Comme d’ailleurs de nombreuses choses des traditions (temples, rites, sites naturels) protégées par l’Unesco. Je me rappelle de la sensation semblable que j’avais à Fès au Maroc, où des « faux » artisans se mettaient à faire leurs casseroles en fer dès qu’ils voient arriver le touriste, de même aux monastères de la ville de Bouddha où les moines se mettaient à chanter avec leurs voix transcendantales plus fort que d’habitude ou, pire encore, lorsque les voitures et des bus envahissaient soudainement les endroits les plus paisibles des volcans éteints aux formes étonnantes à Jeju, en Corée du Sud. La foule, le bruit des cars, de voitures, les groupes accompagnés des guides criards. Boostons les pigeons ou créons l’atmosphère éphorique dont on suppose qu’ils veulent vivre. Des projections d’un côté comme de l’autre, multipliant des incompréhensions de jugements infinis, ainsi depuis des millénaires. Que me veut cet autre qui est arrivé ici ? Que cherche-t-il ? Jeju island Corée, un site que j’ai visité quelques années après, avec, juste à côté, la construction d’une base navale militaire. Pingyao en Chine que je viens de visiter avec une usine de charbon à 40 km de là, Mahabalipuran à Tamil Nadou avec un site nucléaire à quelques kilomètres de là, Matala et Faistos en Crète avec une base militaire et des avions de chasse s’entrainant plusieurs fois par jours en dessous des temples et des habitas et là Volos, encore en Grèce, same, ou presque, configuration, compte tenu des inondations de l’année dernière, qui ont rendues le golf Pagasétique impraticable. Comment est-ce possible ? On se demande parfois si ces sites ne sont pas de petites vitrines pour masquer cette réalité autre, calmer tant les touristes que les habitants.

Nous sommes arrivés au village. J’ai expliqué au garçon qui m’a accompagné que je voulais y aller toute seule, sans traducteur. Je voulais expériencer cette étrangeté présumée seule, y entrer doucement, en filmant, me faire une idée de l’état actuel du village. A ma grande surprise ce village avait l’air inchangé. La rue principale ressemblait aux photos prises par Gérard. Je le reconnaissais désormais. J’ai réalisé que le village était resté à part, comme inchangeait depuis des siècles, du reste de la ville, désormais moderne. Il se composait d’une rue principale et de quelques rues parallèles. Quelques maisons alignées des deux côtés de la rue, se faisant face, le côté nord et le côté sud. Des enfants jouaient avec les animaux, des femmes tissaient la paille… je prenais des photos plus ou moins discrètement de ce que je voyais. On ne faisait pas trop d’attention à moi. Après quelques photos et vidéos, j’ai commencé mon enquête sur la famille qui avait accueilli Gérard il y a une 40aine d’années de là. J’avais son livre à la main et je tentais de me faire comprendre auprès des habitants, assis parterre devant une maison. On m’a invité à m’arrêter, m’asseoir, et on m’a offert un thé. Siga siga, pensais-je. Après une suite des incompréhensions, ils ont fait venir un garçon parlant anglais qui nous a servi de traducteur, et est devenu mon guide. Petit à petit (j’avais souligné dans le livre de Gérard les prénoms des personnes qu’il décrivait et j’ai demandé où elles habitaient, dans quelle maison) ma raison d’être-là, a ainsi pris sens pour eux. Accompagnée de mon guide newaré parlant anglais, je suis allée faire le tour du village. Les champs de blé d’un côté, les champs de riz, de l’autre. Les deux côtés du village n’avaient strictement rien à voir en termes d’environnement et même de climat. Les gens ne se livraient pas aux mêmes activités d’un côté et de l’autre. Gérard décrivait également la séparation des affinités entre les gens des deux côtés de la rue. Autant je n’avais pas sentie de conflits notables entre eux, autant cette disparité climatique m’a paru très étrange. L’un des côtés était ensoleillé et sec, l’autre humide et plutôt à l’ombre. D’un côté on cultivait du blé et on taillait la pierre, de l’autre on cultivait le riz. Le garçon m’a proposé de m’amener dans le bar du village pour manger. Nous sommes rentrés dans une pièce sombre remplie de gens attablés. On m’a servi les momo et un verre d’un alcool local. Le fait que je veuille en boire a fait rire tout le monde. Les gens se sont regroupés autour de moi, alors j’ai fait ethnologue, je leur ai demandé quelles étaient les spécificités de leur langue, de leurs habitudes, de leurs rites. Ils se sont bien moqués de ma naïveté, tellement mes questions leur paraissaient incongrues, mais tout ce regroupement a été très sympathique. Ils m’en trouvé la maison de Vishnou, la personne qui a accueillie Gérard, et je retardais à vrai dire ma visite désormais « toute faite », tellement je me sentais bien dans ce bar…

Livre de Gérard : Chapitre II Les secrets de Pyangaon

« Au cours des semaines précédentes, Kesab Raj Bhandari et moi avions préparé le terrain, si j’ose dire, et annoncé mon installation aux villageois. On nous avait parlé d’une petite maison inoccupée où je pourrais loger, et d’un jeune garçon qui préparerait mes repas. Mais, dès mon arrivée dans le village, il n’en fut plus question, la maison n’était plus libre. Où m’installer ? L’affaire échauffait les esprits. Au bout du compte, Homsi, un homme d’une cinquantaine d’années aux yeux très doux, décida de m’accueillir chez lui. Sa maison aux fenêtres finement ouvragées était située à l’extrémité du village. Elle abritait une grande famille, douze personnes au total. Dans la vaste pièce du deuxième étage, des enfants à moitié nus couraient en riant après des poules. Le sol en terre battue ne brillait pas par sa propreté, mais peu m’importait : j’étais prêt à tout pour m’intégrer. On m’installa dans un cagibi, un réduit de quelques mètres carrés contigus à un silo à riz. Le soir, lorsque je dînais avec la famille, les flammes vacillantes des lampes à huile disposées sur le sol projetaient d’étranges lueurs sur les murs. La nuit venue, les rats remplissaient la maison du bruit de mille cavalcades, de mille frôlements, peu propices au repos. (…) »

Une énorme vache m’a accueillie à l’entrée, je rentrais en filmant la maison de Vishnou. Ils sont patients et gentils ces newarés, car que veut dire s’inviter ainsi dans une maison en filmant ? Mais, c’est pour la bonne cause, me disais-je. Je me le dis toujours en filmant que c’est pour la bonne cause. Capter ces fragments de vie et ces rencontres occasionnées par je ne sais quel hasard et quelle curiosité. Je me suis donc invitée chez eux. Et bien qu’étonnés, Vishnou et sa famille m’ont accueilli avec un sourire et une grande gentillesse. J’ai monté les escaliers en y croisant une petite fille, Anamika, qui ne savait pas encore marcher, puis une fois montée j’ai demandé à l’homme présent là s’il était bien Vishnou. Je me suis présentée comme l’amie de Gérard Toffin. Ils ont toute de suite confirmée qu’ils le connaissaient, Vishnou comme sa petite fille. Gérard décrivait un conflit entre les familles du village qui se déclencha peu après son arrivée dans le village. On l’accusait de vouloir voler les divinités du village, de séduire les femmes, de jeter le mauvais sort, etc. Il devait quitter la maison de Homsi. Celle précisément que je voulais visiter. Vishnou était le fils ainé de Homsi. Gérard le décrivait de la manière suivante :

« Le fils aîné de Homsi, Vishnou Bahadu me prit sous sa protection. C’était un jeune homme de vingt-sept ans au corps puissant. Avec ses pommettes saillantes et son teint bistre, son visage me faisait penser à celui des tribus rai du Népal oriental. Vishnou avait travaillé pendant un an comme « coolie » à l’aéroport de Calcutta, un fait exceptionnel dans ce village où l’on conçoit difficilement de vivre en dehors de sa communauté. Cette expérience l’avait beaucoup marqué. Il me faisait parler de la France, lui me racontait Dum Dum aéroport. Il m’accompagnait partout à l’intérieur de Pyangaon. Il m’introduisait auprès de ses amis et prenait ses repas avec moi. Un éternel sourire flottait sur ses lèvres. Il me témoignait beaucoup d’amitié. »[i]

Je revois mon portrait filmé de Vishnou. Il m’inspire à moi aussi la même impression de grande bonté. Sa petite fille de 23 ans, laquelle était instructrice au village, me faisait la traduction. Lorsqu’elle est sortie, un long moment de silence est survenu. Le père ne parlant pas anglais et moi pas newaré, comme m’ont tout de suite fait remarquer les deux. Gérard lui parle newaré, ils s’attendaient à ce qu’une amie de Gérard parle elle aussi newaré. Ils ne savaient pas que j’étais là sans raison, que je ne suis pas venue étudier la culture newaraise à la Gérard. Je me suis dit après coup, voilà pourquoi je ne peux pas me qualifier d’ethnologue. Sa fille m’a félicité d’avoir réussi à retrouver son grand père. Il est vrai, que ce n’était pas extrêmement simple, mais que probablement le passage au bar du village avait été nécessaire pour y arriver. Quelques années plus tard, c’est de cette même façon, en cherchant une bière que j’ai pu retrouver la maison de Margaret Mead et de Gregory Bateson à Bali, dans un village qui m’a un peu fait penser (par sa taille, son caractère isolé, rural et animiste) au village étudié par Gérard. Il y a comme une forme de continuité dans la manière dont les ethnologues mènent leurs enquêtes…J’ai osé fixer Vishnou un long moment avec ma caméra qui se baladait ainsi sur les traits de son visage, ses yeux plissés, son sourire, son regard intelligent. Il était gêné, mais s’est laissé filmer. Vishnou avait pris de l’âge. Il avait probablement près de 75 ans, bien qu’il paraissait plus jeune. Gérard l’a connu à 27 ans, donc il y a 48 ans ! Les marques sur son visage signalaient une certaine fatigue, il me donnait l’impression d’avoir beaucoup travaillé dans sa vie. Il était agriculteur, il cultivait le riz. La pièce dans laquelle je me trouvais ressemblait à celle décrite par Gérard. Il y régnait une atmosphère paisible. Sa petite fille est arrivée avec le thé et traduisait mes questions sur la rencontre avec Gérard. Si j’ai bien compris, le conflit avait aussi commencé, car Gérard ne voulait pas payer le logement et Vishnou l’avait défendu et accueilli. Après quelques échanges sur le mariage, le sien et le mien, ainsi que nos âges respectifs, j’ai demandé encore à ce qu’elle demande à Vishnou qu’il me raconte l’arrivée de Gérard. Il racontait ce qu’étudiait Gérard, mais j’avais un petit peu de mal à le comprendre. J’ai vaguement compris que Gérard étudiait la fête de jatra, les plats qu’on y mangeait, la poterie et les mariages. On est revenu sur le conflit au village, les croyances des uns et des autres. Puis on a parlé des fêtes hindous et des dates. C’est ainsi aussi que je me suis rendue compte que ma question sur la période des fêtes n’a pas été immédiatement comprise. Une autre fête devait avoir lieu, Sistani bodha. La petite fille de Vishnou m’invitait à rester chez elle pour pouvoir la suivre. Hélas, j’avais déjà mon billet de retour, je devais partir avant la date de cette fête. Puis une autre fête devait avoir lieu la nuit… Encore à la mauvaise date. Ah, oui, le calendrier : la date qui était évidente pour moi, la fille devait la traduire à partir d’un calendrier népalé. Je suis retournée chez ma famille d’accueil. 19h17, la nuit noire. La famille s’organise pour faire à manger. Ils sont allés faire les courses. Ils ont fait le feu devant la maison, préparé le riz avec des légumes, sorti des légumes marinés. Le plat traditionnel népalais. Après une longue carrière de guide de montagne (il a fait plusieurs ascensions du Mont Everest), le père travaillait dans le bâtiment. La mère faisait des ménages dans l’école et dans une banque. Ils dormaient tous dans la même pièce. Le garçon, les deux filles et les parents. On m’a offert le lit d’un d’entre eux et nous sommes allés dormir. J’ai laissé un peu d’argents, ils n’en voulaient pas, et je les avais pas… J’ai du cependant insister et laisser les 5 dollars et je suis repartie vers Patan. Pour, de là, à reprendre la route à nouveau, cette fois-ci vers Panauti.


[i] Gérard Toffin, 1996, p.35

NOTES HUMBOLDT COSMOS

Le secret de la vie est sur la terre.

Viens d’interaction entre deux polarité extrêmes : le froid des sommets des neiges et chaud des profondeurs de la terre. Il en résulte un « milieu », la mer, ça forme, la terre solide, ça donne la vie

L’émergence de la vie vient d’une compression de deux forces opposés, donnant lieu à une écologie du milieu favorable à la vie (l’air, l’eau…)

Les images des rites, des temples, des gens. Prasant Shresta, le photographe et ami de Gérard, m’a introduit auprès de la communauté du village de Panauti pour que je puisse filmer là un rituel de purification ayant lieu tous les 12 ans appelé Makar Mela. Pendant le festival, les fidèles se baignent dans les eaux sacrées de la rivière Punyamati, qui est considérée comme purificatrice. Ce rituel est accompli pour se débarrasser de tous les péchés et impuretés. L’expérience de ce festival fut unique. Dès le matin, 6h du matin, Prasant m’a dit de venir au temple d’où allait débuter la procession, rampante et roulante en fait, accompagnée de la fumée des feux autour des corps des brahmanes et fidèles se roulant littéralement vers l’eau de la rivière. Les sons des trompettes et des coquillages soufflaient, l’accompagnés. Je restais là, à essayer de filmer tantôt de près tantôt de loin cette cérémonie de purification jusqu’au bout, malgré le froid. Retour à l’hôtel et j’ai le sentiment d’avoir pu filmer quelque chose d’important. Le sentiment que mes images sont belles, que mon être tout entier a pu profiter de ce rituel de purification, bien que je n’aie fait qu’effleurer mon front avec l’eau de la rivière sacrée. En même temps une sorte de distance par rapport à ce qu’ils font et de la manière dont ils le font. L’empathie cependant par rapport à ces vies pas faciles, pas très confortables, sans qu’elles soient pour autant misérables. Mais bien évidement, on ne peut pas s’empêcher y penser à travers les visages aux traits marqués, toujours une sorte de bave au nez, à cause de ces maisons pas chauffées, l’observation de ces rythmes de travail, commerce de petites mains, agriculture, en voyant ces vêtements usés, ces châles en Kashmir qui servent de commerce tout aussi bien, à trous, entachés, emboués. Avec toutes ces images en tête et une certaine nostalgie se dégagée, ayant partagée un bout d’expérience avec ces personnes pour lesquelles ma visite n’a pas été anodine, ne passe pas non plus inaperçue, mais constitue une lueur de fierté, de sens, malgré, disons vite la pauvreté, au sens que l’on lui attribue en occident, et j’ai comme l’impression de contribuer un peu à travers l’écriture de ce livre et je sens que je peux désormais aller continuer mon épreuve dans Himalaya.

Sur la route cependant, encore une école, encore un temple… le mélange de la modernité, aux lueurs maoïstes, et de la tradition royaliste…. Le Népal.

En route vers Pokara

En bus, sur une route pleine de trous, comme d’habitude, dangereuse. Quelques frôlements risqués, mais le chauffeur roule lentement ; il connaît cette route par cœur. C’est ce qui est rassurant lorsqu’on voyage avec les bus locaux. Parfois, c’est aussi leur taille et leur carapace métallique qui permettent de faire face aux pierres tombantes des montagnes, bien que cela n’aide pas à traverser les virages, surtout quand les deux bus se croisent ou lorsqu’on rencontre des jeeps allant à toute allure. Je suis arrivée à Pokhara, dans une auberge, pour préparer ma marche. Le lac est très beau, mais comparée à l’ambiance médiévale et spirituelle des villes précédentes, la ville semble très touristique. Je prévois d’y rester quelques jours afin de m’organiser, de décider, ou plutôt de comprendre le trajet de cette marche, dont je sais qu’elle ne sera pas facile : le petit circuit de l’Annapurna. Il faut compter une dizaine de jours de marche dans des montagnes de plus en plus élevées. Heureusement que l’on ne sait pas tout à l’avance, car sinon on hésiterait à se lancer… Ce jour-là, c’est décidé, je suis prête. Je prends le bus qui, avec de nombreux groupes de touristes, est censé nous déposer devant l’entrée du parc. J’y entre, je valide mon ticket d’entrée, mais au bout d’un certain temps — une, deux, trois heures de marche — je m’aperçois que je ne reconnais rien entre la route que je suis en train de suivre et le trajet prévu sur la carte. Que faire ? Où me mène le sentier que je suis en train de suivre ? Combien de temps me faudra-t-il pour revenir sur mes pas avant la tombée de la nuit, si nécessaire ? Je décide d’accélérer le pas, me disant que je suis désormais trop avancée pour faire demi-tour. J’espère seulement tomber sur quelques habitations avant la nuit. La route monte de plus en plus haut. Je marche aussi vite que je peux, bien que mes dix kilos sur le dos n’aident pas cette accélération… Arrivée à un croisement, j’aperçois quelqu’un devant moi, assis par terre. Je m’approche de lui pour essayer d’obtenir quelques informations sur la route. Un jeune homme, lui aussi avec un sac à dos, seul, ne sait pas non plus. Lui, comme moi, s’est trompé de route. Il vient de New York. On décide de marcher ensemble. C’est toujours mieux que de marcher seule dans ce genre de circonstance. De plus, il est bien mieux équipé que moi ; il a même une casserole pour faire cuire quelque chose ! Nous marchons tout en nous racontant nos vies, en nous mettant d’accord qu’au moins, d’après la carte, nous avons certes pris un mauvais chemin, mais il nous sera possible de rejoindre la première étape, ou du moins de trouver un abri avant la tombée de la nuit. Il nous faut cependant aller vite. Nous traversons, rassurés, une série de petites maisons au bord d’immenses vallées de rizières. Nous essayons en vain de demander des renseignements à un paysan qui ne parle pas anglais, et puisque la rivière semble se situer sur la carte, nous décidons, faute de sentier bien visible, de dévaler la vallée des champs de riz en terrasses, droit vers la rivière qui ne paraît pas si loin. À un moment donné, mon compagnon, qui marche devant moi, trébuche et je le vois tomber d’une, deux terrasses plus bas, arrêté finalement dans sa chute par son sac à dos qui le plaque, pour ainsi dire, au sol. Je le regarde, effrayée, je vois que lui-même a eu bien peur, pensant rouler tout en bas de la montagne « It could be dangerous », ai-je dit en réalisant le vertigineux précipice derrière lui. « Yeah », répond-il, en s’essuyant et en se relevant. Nous continuons à descendre les champs plus prudemment désormais. Un silence gêné s’installe entre nous. Je lui en veux pour cet incident. Je suis venue ici toute seule et voici que je me sens responsable de la vie de quelqu’un. Et s’il tombe, je ne pourrais hélas rien faire, même pas appeler les secours. Puis, en marchant ainsi et en discutant de philosophie, nous ne faisons pas assez attention à la route. Nous atteignons la rivière et une maison juste avant la tombée de la nuit. Au lieu des 4 heures prévues pour cette première étape, j’ai marché 9 heures… Le feu est allumé dans le gîte d’étape et il est possible de commander de la nourriture. En consultant les cartes, et recoupant le nom de l’auberge, nous réalisons que nous sommes désormais sur la bonne route, un jour d’avance. Nous devrions arriver ici seulement le lendemain. Nous avons pris une sorte de raccourci. Bref, ce n’est pas si mal, me dis-je. De toutes façons, il faudra revenir par le même chemin ; je pourrai ainsi revoir la partie manquée, dont une source d’eau chaude, au retour… Nous parlions de ce que nous faisons. Il s’avère que mon compagnon et moi sommes tous deux universitaires, travaillant plus ou moins sur le même sujet, lui en sciences cognitives, moi en sociologie. Nous parlions de la philosophie, débattant de la portée de telle ou telle théorie de la cognition. Je n’avais pas envie de me coucher, alors que lui, très fatigué, dormait debout. Le lendemain, mon jeune compagnon est parti de bonne heure… je ne l’ai plus revu. Est-il au moins arrivé au camp d’Annapurna ?

En voici la fin de mon histoire. Les photos de la marche se suffisent à elles-mêmes. Quand reviendrai-je à nouveau au Népal ? Je ne sais pas. Il y a comme des intuitions qui me disent : maintenant est le bon moment, j’ai envie d’y aller comme si j’étais poussée par je ne sais pas bien quoi. Il faut attendre ce moment-là. Le désirer. Ou du moins se sentir prête.

IMAGES :

Avion/ Arrivée dans la Vallée de Kathmandou

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Patan : 1er Jour, 25 JANVIER 2012

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RAJU_NEPAL 2_FEV 2012

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Nepal, PANAUTI, 5_JANV 2012

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Nepal, Changu Narayan, 31 JANVIER 2012

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Nepal, Nagarkot, 1 fev 2012

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Nepal, Kiptipur, 3 fev 2012

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Nepal, Patan, 3_6_FEV 2012

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Nepal, J12, Pharphing, 4-6 Fev

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PYANGON NEPAL 4_FEV 2012

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Nepal, Patan, 6 fev 2012

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Nepal, J11, Katmandou, 7 fev 2012

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Nepal, J15 Pokhara, 9 fev2012

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Nepal, J16, Nayapul Khola, 10 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/mgxGNgDuvuDoadXE6

Nepal, Durali, 13 FEV 2012

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NEPAL MBC, 14 FEV 2012

https://photos.app.goo.gl/5J1iLhWVfq9BFGux9

Nepal BaudaPathinashap, 22 fev2012

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Nepal, Tolka, 17 fev 2012

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Nepal, J21, Begnas Birmindram, 19 fev2012

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Nepal, J23, BaudaPathinashap, 22 fev2012

https://photos.app.goo.gl/uBYTgb1uuAaFPqWRA

NEPAL 03 MARS 2012 19:09 (SELECTION)

https://goo.gl/photos/V3DSKWggudB4zdFJ9

NEPAL 2012 FRIENDS

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[1] On peut citer de nombreuses recherches portant sur l’environnement urbain et les états émotionnels, crées sous la pression administrative ou celle émergeant spontanément à travers les activités quotidiennes des résidents, cf. par exemple Lidin, K. (2021). HAPPINESS AND URBAN ENVIRONMENT. Academia Letters, Article 1853.

https://doi.org/10.20935/AL1853.

[2] Raju est désormais marié, me signale Gérard !


[1] Ryszard Kapuscinski, Cet autre, Plon, 2009.

[2] Siegfried Kracauer, Théorie du film. La rédemption de la réalité matérielle, p.415, Flammaion, Paris, 2010.


[1] Augustin Berque, Les raisons du paysage, de la Chine antique aux environnements de synthèse – Editions Hazan, 1995 ; http://datablock.free.fr/AUGUSTIN%20BERQUE%20Les%20raisons%20du%20paysage.pdf

[2] https://himalaya.cnrs.fr/spip3/IMG/pdf/the_kathmandu_post_panauti_past_and_present_12janv2022.pdf


[i] Henry Miller, Les livres de ma vie, ed. Gallimard, 1969, p.147-148.


[1] Film « Living Goddess » par Ishbel Whitaker, produit par Dune & Channel 4, 2008 :
https://en.wikipedia.org/wiki/Living_Goddess_(film)

https://ishbelwhitaker.net/portfolio/living-goddess-movie

[2] Le film produit par Dune et Channel four

à la Une

LES RENCONTRES D’ARTISTES

L’art en fragments, en sons et en images

par Barbara Olszewska

Mes remerciements chaleureux à toutes les personnes ayant contribué à la réalisation de ce livre-film : les artistes qui m’ont accueillie chez eux et qui se sont laissé filmer, ceux qui ont contribué à co-créer des situations racontées, ceux qui ont participé par des échanges sur internet en temps réel à garder la trace des événements et à faire naître les données de cette collection de récits fondés sur les échanges, conversations, ainsi que les vidéos et les images qui ont été réalisées dans ces occasions singulières. Merci à tous ceux qui ont relu maintes fois les différentes versions de ce livre (Michel Barthélémy, Anna Rebière, Sandra Laugier) ou certains chapitres (Paul Adams Sittney, Christian Xatrec, Lionel Magal, Boris Lehman, Johnas Mekas, Gabrielle Reiner …). Merci aux amis et aux inconnus qui ont facilité ma route, mes voyages et égayé mes journées par leur présence bienveillante, leurs invitations, accompagnements, offrandes, aides, repas, boissons, spectacles de musique et de poésie, expositions et discussions et sans lesquels rien n’aurait été possible… Merci à Caterina Gualco pour cette magnifique photo prise lors de l’exposition « Fluxus Eptastellare » à Blois, son soutien épistolaire. Merci !

Introduction

IL Y A DES RENCONTRES marquantes, comme il y en a que l’on aurait préféré éviter, des rencontres éphémères et celles qui durent. Celles qui nous laissent amers et celles qui nous énergétisent. Il peut y avoir bien sûr la rencontre avec une œuvre, un livre, celle avec un paysage, une divinité, un animal, une plante, mais seules les rencontres avec d’autres hommes ont une véritable portée pour celui qui se sent égaré et cherche à se sentir vivant. En regardant ce paysage j’ai encore en moi ce sentiment amoureux qui s’est attaché à mon corps et qui me poursuit où que j’aille. Je vois ce paysage d’une manière rêveuse, j’apprécie sa beauté, je le contemple alors que mes pensées vaquent, des souvenirs affluent et leur image se mêle à celle de la vallée que je suis en train de regarder. Quelle beauté, quel véritable sens de la vie d’avoir osé parcourir tout ce chemin, d’être assis au milieu de cette resplendissante chaine de montagnes, sur un rocher sur lequel, depuis des siècles, les moines viennent méditer. 

         La réalité est là, loin des propos bruyants des gens des villes, silencieuse. Elle se découvre dans ses multiples dimensions : tout aussi bien géographique, chimique qu’esthétique. Car je ne pense pas à cette montagne comme à une image statique, à la manière d’une carte postale. Je l’ai saisie, bien plutôt, comme une belle forme à contempler, forme pleine de couleurs, forme dans la forme, englobant d’autres formes dans laquelle il me sera possible bientôt de me faufiler, pour en apprécier tous les détails. La nature terrestre, tantôt de loin, tantôt de près. Une question de perspective. Car je suis plantée en hauteur, j’ai la chaine montagneuse devant moi, se détachant sur un horizon de ciel bleu intense. Quelle luminosité ! Quel contraste.

Puis, je me décide de me lever, je rentre dans le petit temple sur la route, un ancien monastère désaffecté. Des artefacts humains : des manuscrits coincés dans un petit grenier en train de s’abimer, des taganka sur les murs, des masques,… Les bougies signalent la fraiche présence des humains. Quelle idée de s’implanter à une telle altitude, dans cette zone de haute montagne dans laquelle les températures sont très basses en hiver et les routes peu accessibles ?

Aujourd’hui, comme jadis, les moines bouddhistes s’établissent souvent dans des endroits reculés, comme pour mieux se rapprocher du ciel.

Les Portraits

UNE VISITE au Louvre, le jour de mon anniversaire, à l’occasion de l’exposition de Raphaël : la découverte des portraits des nobles, ô combien photographiques ! Les regards des yeux globuleux, les détails des tissus, les couleurs. On ne peut pas dire que les visages des hommes dépeints soient beaux. Rien à voir avec la douceur des visages pastoraux d’un Il Correggio. On peut dire néanmoins que Raphaël avait un souci de vérité. Une sorte de justesse s’y exprime ; lorsque l’on regarde le tableau, on a l’impression d’apprendre quelque chose sur le caractère du personnage, ses vertus et ses vices. Ce sont ces derniers qui frappent souvent le regard, comme si le peintre refusait de se soumettre à l’embellissement de son commanditaire. Alors les portraits prennent la forme d’allégories. 

Je consulte l’un des plus grands maîtres du portrait, celui dont les peintures m’inspirent. J’aime les contempler pour la complexité de ce quelque chose d’indéfinissable qui en émane. Quelque chose qui m’échappe. Qui me rend confuse. Est-ce une pure technique de superposition ? Une manière peu habituelle de représenter les traits d’un visage, comme si certains d’entre eux entraient en contradiction avec d’autres ? En quoi est-ce différent de tant d’autres portraits des peintres de la Renaissance ? Des peintres et dessinateurs d’aujourd’hui ? En quoi ? Bonne question. Je ne sais pas. Une forme de naturalisme transformé. Transcendé. Une expérience s’en dégage. 

Je lis dans le chapitre des Carnets de Léonard de Vinci, « Pourquoi doit être évitée la représentation des groupes de figures superposées » : « Avant de peindre, l’adolescent devra apprendre d’abord la perspective et les proportions de toutes choses, ensuite il travaillera sous l’égide d’un bon maître pour s’habituer à bien faire les membres ; puis d’après la nature, pour avoir confirmation des raisons de ce qu’il a appris ; enfin pendant un temps, il étudiera les œuvres de divers maîtres, pour s’accoutumer à la pratique et à l’exercice de son art ». 

Léonard conseille d’éviter qu’un grand nombre de personnages encombrent et rendent confuse la nature.[i] Il accuse la vision par superposition adoptée sur les murs des chapelles par les peintres des siècles précédents d’être une « pure folie » et leur oppose cette vision autre où le point de vue se trouve devant l’œil du spectateur. Il énumère les avantages de l’ordonnancement que la perspective apporte au regard, permettant d’éviter cette impression de trop-plein. Il faut, d’après lui, tout au contraire, arriver à la décomposition du point de vue, apprendre la proportion des choses, en observant les lois de la nature : Le jeu des ombres et de la lumière, la diminution de la taille des personnages en proportion de leur éloignement dans l’espace de la toile,… L’application des méthodes géométriques implique indirectement la question de l’importance, de la priorité des choses et des figures dans l’espace. 

 Je découvre avec étonnement que cette approche scientifique des proportions vaut également pour les attitudes psychologiques. Léonard met ainsi sur le même plan ces lois dites naturelles et ce qu’il perçoit des attitudes humaines. L’apprenti peintre devra donc « peindre les femmes figurées dans des attitudes modestes, les vieilles femmes avec des mouvements violents et emportés, les vieillards comme nonchalants et au mouvement lent » ! 

Que l’on s’éloigne d’une conception mimétique du paysage ou que l’on critique la notion de cohérence sous-jacente, on doit bien avouer que le monde représenté par les peintres de la Renaissance acquérait enfin une profondeur spatiale et psychologique. Bien qu’elle ne date pas de la Renaissance, (on retrouve l’illusion de la profondeur dans la peinture chinoise par exemple ou dans l’antiquité gréco-romaine dont témoignent les fresques de Pompéi)[i], il est étonnant de constater de quelle manière Léonard en dégage des réflexions sur la modification de la perception chez le spectateur. De là se dégage la capacité de discriminer, de suivre l’ordonnancement de figures dans l’espace de la toile. Et, il va de soi, une certaine complexité des corps, certes toujours immobiles, mais comme cristallisant une grande quantité de mouvements. Je m’adonnais à la suite de cette citation surprenante à quelques observations sur le mystère de ces peintures qui s’étend bien au-delà de ce que peut en faire apparaître une analyse purement géométrique. Plus loin, plus près, on attribue à tel ou tel objet ou personnage, à tel ou tel de ses traits devant être vu en premier, une importance particulière. Et, me disais-je : Léonard avait une capacité rare d’injecter dans ses portraits géométrisés le sublime poétique. Quand bien même on pourrait les fixer et les analyser, quelque chose s’y déroberait constamment à l’attention ou se présenterait plus tard, sans être là au premier coup d’œil. C’est bien sûr souvent vrai des visages et des corps en mouvement que nous observons d’ordinaire. Mais que le secret de cette mutation permanente puisse être capturé sur une toile, voilà un mystère non résolu pour moi. Et le spectateur ne se trompe pas, puisque, peu importe ses connaissances et sa culture, quelque chose de troublant ou de surprenant s’impose à sa vue. Mona LisaSainte AnneLa vierge aux rochersLe vieil homme… La complexité des « choses à voir » dans ces tableaux, la perplexité du regard face à cette multiplicité de traits et de couleurs estompés, aux contours à peine visibles.  La technique du sfumato permettant de créer des contours imprécis et atténués. Et grâce au glacis, un liant à base d’huile, auquel Léonard ajoutait très peu de pigments, il jouait sur les ombres et les lumières en introduisant, telles les peintures chinoises des paysages, une dimension non seulement géométrique, mais également symbolique, aux figures disposées dans l’espace. Et comme a pu le révéler tout récemment le système d’imagerie électronique de la caméra à multiples filtres (multispectrale) mise au point par Pascal Cotte[ii] permettant de « scanner » les profondeurs des peintures de Léonard, ce travail était réalisé par couches successives. Léonard apposait la peinture légèrement teintée sur des croquis assombrissant les contours et les surfaces de manière progressive (et non par ajout du noir).

Je me suis mise à enquêter, à parcourir l’espace du tableau, à m’arrêter sur tel ou tel détail qui invitait à la contemplation. Et une idée incongrue m’est venue de nouveau à l’esprit : les portraits de Léonard sont en un sens de pures fictions. Tout un travail de superposition et d’agencement d’éléments, de modifications progressives, de mises en scène, réalisées et complexifiées au fil des années. Et on le sait ne serait-ce que d’après l’étude sur la réalisation de la peinture « Sainte Anne »[iii]. Mais également à travers d’autres peintures, où chaque petite esquisse de personnages ou d’animaux ne servait que d’étude provisoire, perfectionnée à travers de nombreux essais, des personnages devant se fondre dans le paysage d’une peinture plus grande, telle « L’adoration des mages », dont on peut contempler de nombreuses études préalables de personnages et d’éléments décoratifs. Un cavalier sur le fond du tableau semble non achevé, ce qui remplit la toile d’une beauté bien mystérieuse. La réflectographie infrarouge de ce tableau[iv] permet d’apprécier plus encore les modifications effectuées et de mesurer la distance temporelle entre elles. Des esquisses et études préparatoires révèlent le travail en train de se faire, de sorte qu’un visage acquiert peu à peu une dimension atemporelle, lissée, ornée, située dans un lieu tout aussi atemporel, un paysage pittoresque. Quelquefois, on a comme l’impression, en le regardant, que le visage et le corps ont été apposés sur le paysage qui était là avant lui. Mona Lisa pose accoudée devant un tableau d’une autre époque, est-ce le tableau d’un autre peintre dont nous n’avons plus de traces, mais qui plaît aux habitants du palais devant lequel se met à poser Mona Lisa ? Ou bien est-ce le paysage élaboré par Léonard lui-même, mais bien avant la posture humaine qui vient ainsi l’habiter ? … Le cadrage du tableau laisse cette hypothèse ouverte, bien que l’on pourrait tout aussi bien penser que Mona Lisa pose devant le paysage réel, se trouvant derrière la balustrade, le flou permettant d’apprécier la distance qui le sépare du palais. 

Faute d’avoir un appareil photo, Mona Lisa réalise ainsi son selfie par l’entremise du peintre, devant un bien joli paysage-tableau. Et bien sûr, pas n’importe quel peintre, le peintre de la cour princière. Car Léonard était en ce temps-là embauché à Milan par Ludovico Il Moro, un neveu du roi Sforza. Ce que l’on a déjà écrit maintes fois et ce qui, une fois dit, est devenu visible à tous ses spectateurs successifs : le regard de Mona Lisa, comme son sourire, laissent en eux quelque chose d’étrange. Est-ce un sourire de conquête que Mona Lisa adresse au peintre ? On pourrait croire à tout un tas de choses. Est-elle enceinte, comme quelques spécialistes de l’art l’avancent ? Léonard est-il pour quelque chose dans cette affaire ? Pourquoi gardait-il ce portrait près de lui depuis si longtemps ? Jusqu’à même l’emmener avec lui en France à la cour du roi, François 1er ? Toutefois, c’est tout autre chose qui m’intriguait dans le portrait du même genre, pourrait-on dire, et d’une même époque, le Portrait de Pietro Bembo de Raphaël. Le portait qui ressemblait d’ailleurs aux portraits de Léonard, tant par la disposition du corps du modèle, que par l’orientation de ses yeux, le regard plein de fierté et là aussi, on retrouve comme chez Mona Lisa, cette sorte de sourire défiant le spectateur. L’élève de Léonard à Florence, Raphaël, s’est probablement inspiré de la technique et du style des portraits de ce dernier. Le portrait de Bembo date de 1506, soit la même période, à peu près, que les premières versions de Mona Lisa qui sont de 1503 et que Raphaël a dû voir, comme en témoigne le dessin de 1504, « Young Woman on a Balcony ». Je regarde le dessin de Raphaël et je me dis qu’il n’arrive cependant pas à reproduire le mystère du sourire de la Joconde et encore moins la finesse de ses mains, pire : il les a totalement ratées ! 

Les explications récentes de Daniel Arras et son analyse du tableau apportent quelques informations supplémentaires permettant de fonder l’interprétation sur des faits historiques. Premièrement, la Joconde est le portrait de la femme de Francesco Giocondo[1], un riche mécène de Florence. Le tableau est une commande faite par un mari à qui elle aurait, à cette époque, pu offrir un héritage de deux garçons et pour lequel le mari lui offre ce portrait par le grand peintre de la cour. Deuxièmement, afin d’expliquer l’étrangeté d’arrière-plan rocheux derrière la Joconde, s’expliquerait par le fait qu’à la même période Leonardo travaillerait sur les cartes géologiques de la Toscane. Arras y voit un assemblage poétique d’activités de Leonard, voire à travers l’asymétrie du sourie de la Joconde un lien entre le temps géologique de la terre et l’éphémère de la beauté humaine, le pont laissé dans le paysage symboliserait le temps qui passe, la préoccupation continue de Leonard, par laquelle il finit son journal à propos de l’inachèvement ou la non réalisation des plans esquissés de ses oeuvres : « le temps m’a manqué… ». Ceci est fort plausible, mais n’explique pas à mon sens le défit lancé au spectateur par le regard de la Joconde donnant au sourire ce caractère légèrement ironique voire défiant. Est-ce la même femme que la vierge-enfant à l’enfant peinte quelques années avant devenue désormais épouse et mère, ou peu importe son substitue, n’est ce pas une sorte de défit lancé à l’ingénieur de la nature, incapable ou refusant d’engendrer la vie, sur le thème même de la création ? La femme Joconde est désormais mère, n’est-ce par d’un phénomène naturel « ultime » de la création ? L’engendrement de la vie que la femme célèbre et dont témoigne le regard défiant qu’elle adresse au peintre et à travers lui, à tout un chacun qui regardera le tableau. Un regard et un sourire énigmatique, mais néanmoins victorieux, qu’elle lui adresse. Le paysage n’est-il pas dans ce cas, le symbole de la terre, de ses rochers et ses rivières, le contraste entre un chemin rouge menant vers un horizon bleuté, peut être bien représentation de ce chemin aride qu’est la maternité, si on pense aux fresques d’annonciation où la vie est un miracle (on ne voit pas la bonheur ni la douleur de la mère qui accouche, si ce n’est que devant la mort de son fils crucifié. Etant lui-même probablement homosexuel, on peut néanmoins supposer que le thème de la maternité n’a pas échappé à interroger celui qui a tant exploré les secrets du corps humain. Mona Lisa, n’est ce pas alors ce tableau de « secret de la vie » que Leonardo avait emporté avec lui, parmi les deux autres (« La vierge aux rochers » et « le saint Baptiste », l’androgyne)  en France ? Les trois figures des formes possibles de la conception, de l’existence même ? … Pas étonnant qu’elle aurait pu tant « énerver » d’autres créateurs du « trouble du genre », dont Marcel Duchamp qui n’a pas pu s’empêcher à lui recoller une moustache et dégrader son sourire victorieux de la mère, on le qualifiant de purement sexuel : L.H.O.O.Q !

Je me suis arrêtée, sans savoir pourquoi, sur la représentation de Mona Lisa, au détriment des autres portraits de Léonard, pourtant plus « attirants ». Peut-être bien à cause de ce sourire défiant, ou peut-être bien à cause de ce paysage rocheux escarpé. Pourtant le visage de la vierge aux rochers m’inspire tout autant et le paysage de la grotte encore plus. En sortant d’une exposition au Louvre consacrée aux portraits réalisés par un autre grand peintre du portrait de la Renaissance, Raphael, je me suis demandée ce qui constituait la différence entre les deux. Malgré le manque évident de technicité que l’on pouvait remarquer dans les portraits de ce dernier, en comparaison avec les peintures de Leonard, les portraits de Raphaël transmettent toutefois quelque chose dont Léonard avait l’air de se désintéresser : le caractère brut, net, du trait de pinceau sur une toile et une « simple » « vérité » au sujet d’une personne. Raphaël était en tout cas capable de rendre compte en un coup d’œil (j’exagère) de ce quelque chose de son identité présumée, manifeste, laquelle, chez Léonard, est noyée sous une couche de corrections, d’ajustements, de modifications invisibles à l’œil nu. C’est en cela sans doute que les portraits de Raphaël ont une qualité de reproduction de l’identité du modèle quasi photographique. Ceux de Léonard sont bien trop sophistiqués pour que l’on croit à une quelconque imitation de la nature (malgré ses instructions « naturalistes », délivrées à ses apprentis). Pourtant, lorsque je regarde le portrait de Mona Lisa, je me dis qu’elle a également la qualité esthétique d’un portrait réaliste bien fait (Mona Lisa ressemble bien à une femme et le paysage autour d’elle ressemble bien à des paysages vallonnés que j’ai pu visiter autour de Florence), mais qu’elle est en même temps transformée ; une sorte d’impressionnisme cinématographique inventif surgit de la superposition de différentes couches de traits de crayons, pinceaux, va savoir quoi d’autre… Toute une archéologie. Les trajectoires entre les ombres et la lumière, l’avant et l’arrière-fond du tableau, rappellent les trainées de lumière que laisse la caméra sur une pellicule lorsqu’elle se déplace en essayant de capter l’image d’un sujet en mouvement. 

Des portraits aux rencontres filmées

         Que peut-on dire, à partir de ce cadre « portraitiste » à la Raphaël et Léonard dont la forme continue à s’imposer, certes avec quelques variations, mais elle perdure à travers les différentes versions, de siècle en siècle, d’un portrait à un autre, au sujet des artistes photographiés, vidéographiés que je me suis décidée à exposer ici ?

         Exposer, n’est ce pas interroger à nouveaux frais la raison du portrait, de son rapport à la réalité, et, ici, à l’artiste, de la personne qui s’apprête ainsi à le réaliser ? Enquêter après coup, non seulement sur les différentes techniques de création de ce lien, mais également, à travers elles, sur la relation esthétique établie par le photographe, le filmeur, avec son « modèle ». Quelque chose de cette relation, sa qualité psychologique, esthétique, transparaît dans la représentation retenue par l’image ou le document visuel qui en est fait. Il va de soi que la réalisation d’un portrait passe nécessairement par une certaine forme de relation avec le modèle, l’atmosphère de la situation dans laquelle les deux protagonistes se trouvent, le lien direct entre créait par la co-présence. Et, plus cette relation est « inspirante », « plaisante », quelques fois « troublante », plus le portrait est réussi. Pourtant, ce quelque chose, cette qualité diffuse comme l’appelle Dewey[v], ne peut pas être perçu en détail au moment de la réalisation du portrait. La conscience que le peintre, le photographe ou le filmeur peuvent avoir de leur acte de représentation est relative à la situation constitutive, tant de la relation que de l’image, dans laquelle l’artiste et son modèle sont pris et à la manière particulière, « subjective » de l’artiste d’user de la technique du medium sur lequel il laisse la trace. On peut penser qu’une peinture, grâce au  caractère direct, entre le geste de peindre et la peinture permet d’établir cette connexion de manière plus personnelle. Lorsque l’on filme, l’attention se partage entre la situation de rencontre et l’activité plutôt complexe d’usage de la caméra, nécessitant des compétences particulières de l’appareil. Bien qu’une prise en charge automatisée de ce dernier permette de faciliter et/ou se dispenser du contrôle de l’appareil, il n’en reste que son usage induit des contraintes à la représentation de la scène. Il produit ainsi l’implication simultanée dans deux activités différentes, du film et de la relation, rendant difficile, l’engagement spontané dans cette dernière et bien que l’on puisse le rendre de plus en plus routinier, tel l’usage d’une canne par un aveugle, aide et partie intégrante de l’activité de la marche dans laquelle il se trouve et sans laquelle se déplacer ne lui serait pas possible. Quoi qu’il en soit, représenter l’acte de filmer autant que l’acte de peindre, nécessite une certaine distance intellectuelle, la mise en abyme de la relation qui a été le plus souvent représentée par les artistes eux-mêmes,  représentant un mélange de situations enchâssées l’une dans l’autre, comme par exemple dans « Les Ménines » de Velasquez, dont la composition crée une relation incertaine entre les personnages observés, le peintre et le spectateur. La relation complexe qui se dissout dans différentes formes d’abstraction, lesquelles libèrent la représentation de la ressemblance avec son « modèle », ie. l’imitation de la nature, que l’on pense notamment aux portraits des artistes d’avant-gardes, d’un Picasso, de Chirico, Duchamp, Magritte ou Dali dont chaque portrait questionne la réflexivité et la connexion avec le modèle de manière particulière (en créant le trouble, en démultipliant la forme dans l’espace, en superposant les objets de manière incongrue, …) ou les représentations plus symboliques des arts primitifs (les masques incarnant les divinités et leur traits de caractère),…

Malgré l’intérêt qu’ont pu lui porter les théories esthétiques, le moment constitutif de la relation particulière entre le peintre et son modèle, reste pour ces différentes raisons, un point aveugle ou « perdu ». L’historien ne peut que tenter de la restituer à travers l’analyse des signes et des traces, l’entrée en matière étant un détail singulier ou troublant, une anecdote romancée, mise en intrigue après coup par l’historien d’art (Aby Warburg, Daniel Arrasse, …). Ce dernier se concentre le plus souvent sur l’analyse de l’œuvre, la peinture achevée, le contexte (social, économique) de sa production ou encore sur son appréhension par le spectateur.

La visibilité de ce processus a été rendue possible en partie grâce aux techniques du film, lequel, contrairement à une prise de vue photographique (cliché instantané), permet de relever les détails de l’ordonnancement progressif de la rencontre (ce que font et disent les protagonistes) qu’il rend observable en se réalisant. Considéré souvent comme un moment ponctuel décisif, isolé ou culminant de sa transformation ou transcendance (« le concentré créatif » surgissant sous forme d’un flash : l’illumination soudaine des mystiques, l’« eurêka » d’Archimède, le « aha » des théories cognitivistes…), l’acte de créer est ici considéré comme un processus émergeant, réalisé à travers un accomplissement progressif, rythmé, d’une configuration qualitative d’événements hétérogènes lesquels, du point de vue de l’organisme/ l’individu en action, se déploient dans l’espace circonscrits et à travers des variations produites dans le temps.

On peut identifier ainsi de nombreuses tentatives de « capturer » grâce à la caméra l’acte créatif d’un artiste, les films montrant l’artiste au travail (films ethnographiques, les documentaires) ; les films d’art (que l’on pense à « Anna Magdalena Bach » de Daniel Huillet et Jean Marie Straub), le film d’auteur révélant l’interchangeabilité des rôles entre l’artiste et le filmeur, comme l’exemple du film de Boris Lehman « Peintre dans l’atelier », les films sur le travail artistique, les « Portraits » de Pip Chodorov (sur Patrick Bokanowski) ou encore le portrait du peintre Sam Francis réalisé pendant plusieurs années par le cinéaste Jeffrey Perkins. Plus rares sont cependant ceux qui exhibent librement le rôle et les actions du filmeur tout autant que ceux de l’artiste. Or, il ressort de ce changement de perspective, comme une forme de conversation filmée, plutôt qu’un film « sur ». A vrai dire l’idée même de l’existence d’une technique créative et/ ou d’une identité est quelque chose de problématique. Comme s’il s’agissait d’épingler l’insecte en mouvement sur une planche de botaniste afin d’un répertoire des espèces. D’une certaine manière tous les efforts de catégorisation sont un leurre.

         Il en va ainsi d’une approche « non interventionniste » qui est promue en anthropologie et/ou dans les films d’entretiens, et dont la démarche de Jean Rouch a bousculé les normes. La relation du filmeur au modèle est ainsi « interrogée » visuellement par le caméraman, voire mise en scène. Le cinéaste ayant volontairement sorti l’anthropologue de la relation asymétrique qui définissait conventionnellement sa relation avec les personnes filmées. En l’occurrence, si l’on prend pour exemple le film : 

« Cocorico Monsieur Poulet », dans lequel un chamane noir est filmé en train de se mettre en transe. On peut s’interroger alors sur ce que vaudrait l’acte filmique de Rouch s’il n’avait pas pris part à l’expérience qu’il observait ? Si d’autres auteurs, Georges Bataille, Michel Leiris, ont délaissé pour un moment leur rôle d’anthropologue pour vivre véritablement une expérience de transe, Jean Rouch avait l’idée de munir les personnes filmées elles-mêmes d’une caméra, voulant briser ainsi par ce geste, croyait-il peut-être un peu naïvement, l’autorité qu’exerçait sur eux le preneur d’images. L’acte filmique, dans le geste même de la prise d’images montrant l’acte de peindre, de créer, d’entrer en relation, en transe…, dévoile l’activité de création de cette manière personnelle, en cherchant ainsi à briser la frontière « technique » établie par le médium entre le participant et le filmeur. Une tâche impossible, sauf à oublier l’existence de la caméra, ce qui repousse toujours plus loin le corridor de l’observateur de la scène. De l’objet de recherche, il ne reste pour ainsi dire que ce qu’il y a : le film, les agissements du preneur d’images, à la fois témoin d’une rencontre et co-créateur de la situation. Un document visuel (texte, images) tâchant de rendre « vrai » le geste créatif du peintre (comme dit Emmanuel Carrère : « le genre de littérature que je pratique : c’est le lieu où on ne ment pas »)[vi] et montrant dans un même mouvement la créativité du filmeur qui l’appréhende. Que montre-t-il et de quelle manière ? De quelle manière la relation entre la personne photographiée, filmée et le filmeur est rendue visible, est justement l’objet de ce livre tenant ensemble la source/l’origine de l’acte créatif immersif et son référent (l’œuvre de l’artiste, la relation du filmeur à son modèle dans la situation de la rencontre filmée). 

Du film au texte

         A partir de l’expérience filmique, témoin fragmentaire de la rencontre avec un artiste, d’un entretien, d’une promenade, de l’exploration d’un atelier, d’un appartement, je me suis livrée à une série de réflexions, d’essais sur l’art. En interrogeant à ma manière l’étanchéité présumée entre l’art et la vie, l’art et la recherche. L’emploi de la première personne vise à prendre sur soi la responsabilité de l’acte de voir, de montrer et de décrire la relation d’un point de vue personnel. Raconter ce moment particulier de la rencontre tel que je le vois, raconter ce qu’il me fait, m’inspire, comment je vois celui qui se tient devant moi, qui m’accueille. Aller de la personne à l’œuvre, de l’œuvre à la personne, à son regard particulier sur l’art, à son travail, l’accès à l’un se faisant par l’entremise de l’autre, éprouvé en situation par le fait de ma présence. L’acte d’écrire s’expérimente ici dans des formes langagières diverses, donnant lieu à une série de chapitres-essais, selon la relation qu’en tant qu’autrice, filmeuse, photographe je maintiens à mon modèle et à ses œuvres, en me « dénudant » en même temps. C’est de cette façon, à double face, que chaque chapitre restitue quelques-unes de mes relations avec les artistes filmés, capte ou fige quelques moments, ou traits constitutifs d’un portait en évolution.

Qu’en est-il de la relation entre l’artiste filmé et l’enquêtrice-observatrice dont j’ai endossé le rôle ? Du cadre de vie de la personne que je suis venue filmer ? De l’attitude du « modèle » et de l’interchangeabilité labile des rôles entre nous ? De la qualité de la relation qui s’est créée, du lieu de la rencontre, de son atmosphère ? Des activités et œuvres des artistes filmés ? Et à quoi ressemblera la fresque sociologico-fantastique à laquelle je suis en train de travailler ? Que peut-on dire du placement des différents personnages dans le livre ? Les portraits sont-ils réalistes ou impressionnistes ? Et que dira-t-on du mien ? Dépeinte, filmée et entendue par toutes ces personnage, saurai-je me découvrir davantage ?

Création d’une relation esthétique « outillée »

         Une technique particulière appliquée par le peintre à la composition de la scène constitue l’essence du portrait. Le cadrage, « la prise de vue », le choix et l’usage des couleurs, le jeu des ombres et des lumières et à travers elles, ce qui lui est propre, ce qui révèle son talent, son style, son savoir-faire. Et de tout cela une certaine autonomie du modèle, de son identité, de son caractère surgit parfois. C’est en cela qu’un dessin de Raphaël peut bel et bien ressembler à celui de Léonard. Mais, ce n’est ni cette ressemblance, ni cette « injection » particulière de style qui m’importe, mais plutôt la création d’une relation esthétique qui surgit à travers ce dessin (l’œuvre à faire) entre le peintre et son modèle, tout d’abord, le tableau et le spectateur (l’œuvre à apprécier), par la suite. Le sens d’un regard, d’une pose, de la perspective depuis laquelle le peintre nous fait accéder à un visage, à une figure, un paysage, et qui le lie à l’observateur d’une manière particulière, et qui l’interpelle d’un certain point de vue, ce sens est produit dans l’acte même de la peinture. C’est à travers ces moments uniques d’interaction entre des objets, identités, êtres et personnes « disjointes » par leurs enveloppes corporelles, mais néanmoins réunies à travers cet acte unique de voir et de sentir, de se parler et de se comporter, à des fins particulières d’une représentation picturale, que se crée un lien, à la description duquel je me suis attachée. C’est ainsi que la réalisation d’un portrait permet l’émergence d’une relation. Bien qu’elle lui soit propre, la technique employée est accomplie par le peintre dans l’acte même de la peinture. 

         Compte tenu du caractère unique de la rencontre, son caractère rare, imprévu, voire improbable, il serait vain de vouloir différencier les éléments pris dans cette « alchimie » d’ensemble, l’ensemble qui crée l’influence mutuelle entre le peintre et son modèle, que l’on soit attiré par un regard, une partie du corps ou un lieu particulier. Le paysage qui en fait partie est tout aussi toucher, son, vent, chaud, froid, lumière et tout autre élément aux propriétés actives. La nature, si elle n’emploie pas de langage humain, se manifeste néanmoins de diverses manières. Les bruissements des feuilles d’un arbre, les apparitions et bruits des insectes, des animaux, les chants des oiseaux, les arbres accueillant la vie, les aspects sans cesse changeants des vagues de la mer, de l’air, de sa qualité, de sa lumière, de ses couleurs. 

Les bruits des machines, des voitures, des usines. Les odeurs des villes, les formes et les lumières d’ateliers, d’appartements. L’ameublement. Les objets. Le peintre se saisit de ces détails à sa manière. Il voit des couleurs, des lumières, des formes, s’exerce à comprendre leur coexistence. En un sens, le paysage et le portrait contribuent par leur manière d’être à créer le sentiment d’une qualité atmosphérique, une situation que le spectateur peut sous certaines conditions faire sienne.

Tant de choses à voir dans un visage, dans un regard, dans un corps, dans toute une vie déployée en filigrane devant le spectateur hébété. Non seulement je fabrique en filmant cette fixation de la personne en mouvement, mais j’y contribue par ma présence, mes commentaires sont bien audibles. Je l’incite à continuer sur tel ou tel thème, je l’interromps, je lui expose mes réflexions. Il me demande d’où je viens, d’où viennent mes parents, quelle est la signification de mon nom, pourquoi je suis là, qu’est-ce que je cherche. Caméra à la main, je filme dès les tous premiers instants de la rencontre. Une posture plus proche de l’intrusion dans l’espace intime d’un inconnu que d’une visite courtoise, comme si par cette présence filmique je souhaitais lui arracher son âme. Comme si la caméra que je tiens négligemment à la main en le filmant, avait le pouvoir de se saisir de quelque chose de plus que ce que l’on peut voir à travers ses images apprêtées. J’aime ce moment de début de capture et j’appréhende la réaction de celui que je filme, la réaction qui témoigne souvent de la nature de la relation qui va s’en suivre. Cette entrée en situation inhabituelle permet par ailleurs de susciter une attention, dans une situation qui, autrement, ne ferait de la rencontre peut-être qu’une rencontre habituelle ? C’est en cela que « la méthode » que je me suis mise, plus ou moins consciemment à employer, m’aidait à affronter cet inconnu, réputé dans le champ de l’art, mais que je ne connaissais pas personnellement et qui permettait de le voir sous un nouvel aspect. La caméra permet-elle quelques fois de me faire remarquer et de me faire prendre au sérieux, dans une situation où je passerais autrement inaperçue ? Certes, ce n’est pas toujours très adroit, mais n’apprend-on pas en filmant, comme le suggérait l’inventeur du Journal filmé, Jonas Mekas ? 

Les personnes sont captées dans leurs contextes de vie, moments ordinaires, expressions publiques, moments festifs, euphoriques, petites et grandes aventures de tous les jours. Les résidences d’artistes, les visites des ateliers, des studios-appartements, les rendez-vous dans des cafés, dans des librairies, des conférences avant et après les films. Les expérimentations sonores. Les agissements festifs. Les expositions mondaines des écritures-tableaux, des poèmes-objets. Voici donc les fragments d’une grande fresque d’un monde culturel contemporain décrit selon mes inspirations littéraires : des échanges à la Henry Miller et Anaïs Nin, des monologues à la Marguerite Duras, des portraits d’une Gertrude Stein surtout pour l’audace qu’elle a eue à les dépeindre à sa façon. Mes journaux filmés à la Jonas Mekas, mes autofictions à la Sophie Calle, mes dévoilements à la Boris Lehman ? Pas tout à fait. Et bien sûr ces portraits vidéos ne ressemblent pas aux portraits soigneusement travaillés d’un Léonard, ni aux portraits de ces écrivains, cinéastes-là. Ils ne se fondent pas non plus dans une perspective permettant de les hiérarchiser, de donner aux uns plus d’importance qu’aux autres. 

Les rencontres se succèdent sans ordre, disposant les sujets sur le même plan. Une esquisse où l’existence de tous est équivalente, pourvu que la rencontre puisse offrir une découverte, un apprentissage, un moment d’égayement, inciter au voyage, initier ou réorienter quelque chose dans ma vie, comme la rencontre de ce dessinateur inconnu d’origine laotienne arrivé dans le fin fond d’un bar tabac local du sud de la France. Son, apparu là pour me parler de son appartement qu’il cherchait à louer. N’est pas ce que je recherche ? Son, un peu restaurateur, un peu dessinateur, un peu tout, m’a préparé des sashimis en me racontant des fragments de sa vie de réfugié politique et sa confucéenne-sagesse de se saisir des opportunités qui se présentent. Il se vantait d’avoir beaucoup de chance et les mains en or : ses dix doigts avaient en effet d’étranges empreintes-terminaisons, s’achevant par des fleurs d’or. 

Les rencontres vidéographiées

A première vue, les situations, ce que font et disent les personnages, sont prosaïques. Les conversations se rapprochent des bavardages entre amis, lesquels ne sont pas tellement destinés à être partagés avec un spectateur étranger à la scène. De plus, il faut avoir la patience, l’œil et l’oreille attentifs, pour pouvoir les entendre et en saisir le sens. La caméra s’agitant dans un mouvement incessant où l’intrusion des bruits ambiants et des voix signale au spectateur sa présence. C’est comme si la camérawoman refusait de laisser croire que le film se fait tout seul. Oui, je refuse ma disparition derrière un œil électronique, silencieux et immobile. Dans la situation vécue qui prime, l’image même perd de son importance. Je découvre l’autre en le filmant, je souhaite vivre ce quelque chose qui se produit, éprouver le sentiment d’être au cœur de l’événement en train de se former. Cette praxéologie de la situation permet à la caméra de saisir l’autre et de se saisir soi-même dans un même mouvement, dans une relation vidéographiée dont on ne sait pas à priori ce qu’elle deviendra.

Les études documentaires. Les essais filmiques. Le jeu. La prose libre. Que reste-t-il d’un portait de Raphaël ou de celui de Léonard, si ce n’est l’attention accrue, noyée dans le bruit de la parole gazouillante, d’une image en mouvement capturée par la caméra, se frayant impudiquement un chemin vers l’intimité créative d’un inconnu, ses oeuvres, son corps, sa manière d’être à cet instant imprévu, mais si heureusement complice ? L’autre s’agitant, paradant, s’interrogeant, essayant de m’impressionner. Devant moi ou devant la caméra ? Moi sans la caméra aurais-je un intérêt pour lui ?

Mais tout art implique un détachement, aussi intime soit-il. Bien qu’il provoque quelquefois un trouble, il implique une mise en forme, le trouble permettant non seulement de conserver le phénomène à travers une expression authentique, mais également de le conserver sous une expression nouvelle qui le rend précisément, par son étrangeté, banalité ou beauté, visible. Devant l’œil d’un lecteur curieux, je déploie ma vie en filigrane. Je la transforme en une histoire imagée. L’art et l’écriture, comme la prise d’image, doivent être improvisées, imparfaites, impressionnistes, créer des analogies, servir de pretexte et créer des liens. Elles doivent être performatives.

Les cinéastes, musiciens, écrivains, toute sortes d’artistes, se prenant pour, l’étant, mais ne se définissant pas comme, des poètes à la recherche de la reconnaissance, des hommes joueurs, des hommes séducteurs. De véritables créateurs et des créateurs peu intéressants. Mais qui suis-je pour en juger ? Ils arrivent. Je me cache derrière ma caméra. Je me cache de l’art ? Ne suis-je pas, tout au contraire, en train de me montrer ?

Le monde de l’art, ses mondanités, ses personnalités gonflées, ses plugs dégonflés, ses expositions est ce qui m’intéresse le moins au monde. Les Biennales, les foires, les festivals…Je me suis fait prendre bêtement là-dedans, prendre jusqu’au cou ! Tous ces déballages, gadgets en plastique, objets polluants. Les musées en sont remplis. Des gadgets technologiques, des gadgets numériques, plastiques, en béton, en verre coloré, des portraits robots, des espaces claustrophobes, des verres réfléchissants, des boîtes à musique, des animaux en plâtre, des papiers peints récupérés, créés, déchirés… C’est comme si l’état désastreux du monde causé par la consommation exagérée de ses ressources, de plus en plus rares, ne suffisait pas et qu’il fallait l’enlaidir encore plus. Je suis asphyxiée par toutes ces images et objets. Mais que puis-je faire, au-delà de cette réaction négative-ci, à part me recentrer. Me concentrer sur ces fragments de pratiques qui valent la peine d’être décrits. D’après l’idée que je m’en fais, du moins. De ce qui me semble important d’être sauvegardé. Pour leçon, pour mémoire, pour la beauté, pour la subversion, pour l’humour avant tout. Raconter, montrer là où elles se présentent, ces rares traces de vies artistiques en train de se faire où l’humain, pris comme par surprise dans l’image, se manifeste dans sa complexité. Là où il tente, tant bien que mal, de résister. Découvrir, décrire ce qui vaut encore la peine d’être vécu, ce qui crée du sens, ne serait-ce que par le non-sens apparent. A quoi bon créer sinon? 

Des rencontres. Ponctuelles, de hasard, recherchées, conseillées. Des invitations à voir quelque chose, à entendre, à se réunir… Des artistes très connus, des artistes inconnus, des gens ordinaires créatifs, des collectionneurs inventifs, des galeristes à l’esprit provocant, des farceurs, des… J’en ai aimé quelques-uns. Ceux qui semblaient avoir ce « loca », une petite folie, comme l’appellent les chamans mexicains. Ceux, en tout cas, qui ont eu en eux ce quelque chose d’indéfini ou de difficilement cernable, aidant un peu à transformer les noirceurs grises de ma vision du monde de l’art. Car, il est désormais certain que même dans un monde ensoleillé, on peut broyer du noir.

L’inventaire…

Les arts-actions où la vie et l’art, la fiction et la mort, se mélangent sans cesse, formule commune à toutes les avant-gardes, des plus classiques à nos jours. J’y étais enrôlée de diverses manières. La rencontre avec Sophie Calle par laquelle débute ce livre m’a mise sur la piste bien personnelle qu’avait pris ce projet d’écriture et mon intérêt pour l’art contemporain, l’art d’une certaine sorte d’art cependant.

Jim Richie, une parenthèse sculpturale, je dois un étrange portrait, la maquette en cire d’abeilles de ma sculpture sur un mode cubiste ! Je lui dois également le rappel du romancier Witold Gombrowicz, son ami et voisin, dont les livres manient à la perfection l’art de l’absurde et me sortent réellement des moments down par le rire. Plusieurs années plus tard, c’est à Rita Gombrowicz que je dois ce rappel. 

Pip Chodorov, X et Jeff Perkins m’ont mis en contact avec les filmeurs et les artistes Fluxus, et avec leur propres flux-projets d’art et de films. Pip m’attirant tantôt dans sa galerie d’art microscopique à au Re: Voir, puis à Séoul, et puis encore à Syros pour des événements festivals filmiques et concerts « différents ». 

A Naples, Giuseppe Zevola m’a fait visiter son atelier où l’art du voyage côtoyait la magie ésotérico-alchimique, un fil qui m’a conduit dans le sous-sol des archives de la banque napolitaine et à ses manuscrits annotés, gribouillés par, quelquefois, des peintres tels que Dürer, Il Caravaggio… A deux rues près, sur le toit circulaire du palazzo napolitain du XVIIIe s., habité par Nathalie Heidsieck de Saint Phalle et l’association d’artistes Locus Solus, j’ai pu découvrir l’art sonore et expérimenter par moi-même, en bien joyeuse compagnie, l’art de la performance teintée des traces d’œuvres d’art contemporain, des portraits des poètes de la Beat Generation, des photocopies de livres accrochées au mur, des livres et tout un tas d’œuvres d’art contemporain et d’objets curieux dont un cercueil. Je suis dans une galerie, je vends des œuvres, me rappelle-t-elle. Mais elle écrit et vend des tapis tout aussi bien.

De Jeffrey Perkins, vers Christian Xatrec, de Xatrec vers quelques « échantillons » de poètes français fluxus ou associés, dont Jean Dupuy, dont la brève rencontre a pu néanmoins me rapprocher de l’œuvre sculpturale et anagrammatique de cet artiste, puis de celle des mots-performances de Charles Dreyfus, puis vers Ben Vautier et, à travers Caterina Gualco, vers la Fondation du doute à Blois, puis de l’art en action chez Lara Vinci, à Nice, le temps de son exposition « La vie est un film », ponctuée par un défilé de mode bien à la… Ben ! 

Retour à New York, puis à Paris. Musique. Sons. Lary 7 m’a présenté ses machines tiraillantes, stridentes sur le toit de la Clock Tower avec une vue resplendissante sur New York. Une nouvelle forme de bruitisme, à la Russelo ou presque.

Mon corps a tremblé sous les bruits continus produits par le musicien Phill Niblock, puis est rentré dans une forme d’hypnose d’émerveillement devant la beauté des images de la nature et des corps rythmés par le mouvement des hommes au travail, quelques réactions aux films-concerts de Phill. 

Des effets sonores se prolongeant à travers les concerts-rituels chamaniques de Charlemagne Palestine en compagnie de ses peluches, des guérisseurs des plaies en tout genre trainaient leur valise errante d’un lieu à l’autre, comme ces tourmentes juives dont témoignait l’exposition brillante et colorée au Mahj. Son concert au piano/verre/chant sous la pyramide du Louvre, qui accompagnait le mouvement aléatoire en cercles relatifs de la danseuse Simone Forti, était l’un des plus bouleversants. 

Mon voyage à New York. Lofts, musées, espaces et galeries d’art. Les audio-meubles et les rangements dans le studio d’Alan Berliner témoignaient d’une étrange manière de classer les événements, les faits médiatiques mélangeant étroitement l’intimité de sa vie et de sa famille à ses films. Les archives visuelles et sonores, la mémoire…

La re-rencontre avec l’art contemporain subversif et les films musicaux, œuvres politiques de Robert Attanasio, qui m’introduisit dans les méandres des expositions dans des musées et galeries et à sa propre art-perspective, un peu dada, street-art engagé, un peu pop art, kitch.

Et comme pour souligner le caractère bien aventureux de toutes ces rencontres, la re-rencontre avec Lionel Magal (Foxx) et ses psychédéclics subversions, musiques et films, Fox m’envoyant sans pitié sur la route, ô combien rude, de l’Himalaya. Quelques années après me voilà à Digne-les-Bains en compagnie de musiciens dont un drôle de poète-trompettiste agité, Koyot, un Baba Jo et un autre Jo Erratum ad infinitum éditeur de disques, tout cela pour fêter les cent ans de l’exploratrice himalayenne Alexandra David Néel ! Ainsi de suite, les connexions spirituelles, chamanico-bouddhisto-zen-yogiko-artistiques. Un an après je me retrouve au Tibet. Je continue mon voyage spirituel sur l’art et la nature, sur la route escarpée des monastères perchés au sommet des montagnes himalayennes. Mais tout ça, c’est dans le livre suivant…

L’art comme forme de vie esthétique

Ce livre. Diverses rencontres et événements y sont décrits comme des petites solutions vitales. Des sorties, promenades et discussions intellectuelles, l’art exposé, l’analyse de quelques « œuvres », performances, concerts, films. Il s’en suit une série de portraits-expériences. De quel genre d’art s’agit-il ? Qui est l’artiste dont la trajectoire s’est par le hasard des rencontres incrustée dans la mienne ? Où vit-il ? Que fait-il ? Pourquoi m’amène-t-il à telle ou telle exposition ? Tout m’intéressait… Les paysages, les gens, les maisons, les cafés. Toucher les arbres. Sentir les plantes et les fleurs. Caresser un hérisson. L’art « différent » donc (j’ai horreur des espaces clos des musées, me sens enfermée dans les salles de cinéma, et le gigantisme des événements artistiques me fait habituellement fuir), cet art de la rencontre filmée se diffusait petit à petit dans ma vie. Esquisser de nouvelles voies. Créer autrement. Ecrire autrement. Vivre autrement. Ma vie se brouillait avec l’art, mes essais avec les « œuvres » et, quelques fois avec la vie des artistes rencontrés. Je m’en moque un peu, je me moque de moi-même tellement cette approche se transforme parfois en une pièce de théâtre comique. L’art : entre le drame et la farce ? La réalité tangible m’approchât de plus en plus, les images se réalisaient. Car, de quelle manière la réalité attrape-t-elle un livre si ce n’est par cette sorte de promenades joyeuses, petites et grandes découvertes du monde, mises-en-intrigue, petites fuites ou grandes plaintes ? Mais la vie, sans plainte et sans désir, aurait-elle encore un sens ? N’est-ce pas du reste le nom de Désirade que l’explorateur Christophe Colomb a donné à la première île rencontrée d’Amérique du Sud ? Bon, il croyait arriver en Inde, ce n’était pas le cas, mais c’était déjà bien qu’il soit arrivé quelque part et qu’il y trouve ce qu’il n’avait pas cherché … N’est-ce pas de vivre ce genre d’aventures dont il s’agit avant tout dans l’art ? 

Ce n’est pas uniquement d’une introduction aux pratiques artistiques atypiques dont il s’agit donc à travers cette série de portraits et d’événements rapportés, mais d’un véritable changement de point de vue, de transformation d’un jugement esthétique sur l’art, sur la vie, d’une forme d’apprentissage et quelques fois d’une véritable rencontre. N’est-ce pas ainsi que l’on peut le mieux apprendre quelque chose dans le champ de l’art, se faire une idée de la diversité des formes créatives qui l’animent, de l’approcher, et d’en tirer quelques enseignements ? C’est du moins la démarche que j’ai entreprise en urgence. 

Car, je dois bel et bien m’avouer que je commençais à ressentir, comme la plupart des artistes autour de moi, un profond sentiment de découragement, sinon d’étouffement quant aux possibilités qu’aurait un individu, femme en plus, d’améliorer quelque chose dans le monde. Comme si toute action, décision prise se détournait sans cesse de l’objectif visé. En chavirant ainsi entre les souvenirs du passé et les excès de l’imagination créative, cette pratique de l’écriture s’est imposée pour ainsi dire de soi-même, sur le fond de l’actualité, dans un monde de plus en plus violent et autoritaire. « Surveiller et punir ». N’est-ce pas le monde des institutions décrit par Michel Foucault, dans lequel nous nous trouvons de plus en plus engouffré ? Toutefois, si l’actualité sociale et politique ressort quelque part de ce livre, c’est comme malgré moi. A travers les « œuvres » des artistes visant, aussi minimalement soit-il, à prendre position, à dénoncer certains faits. Mais le livre, tout au contraire, ne s’oppose à rien de précis, il ne fait que résister. Résister à la récupération de mon être, à la crainte intentionnellement créée par des annonces médiatiques, à la soumission et aux injonctions de vies standardisées, établies à l’avance. 

Que peut faire un être privé de la liberté de créer, de choisir aussi minimalement que possible la vie qui lui convient, non pas celle qui le prive de joie. Comment retrouver l’harmonie et le chemin de l’authenticité dans un monde d’épidémies, de chaos sociaux, moraux ? En quoi l’art compris comme une esthétique de vie peut-il aider à retrouver la sérénité ? A vivifier l’être. L’art de composer, l’art de lire, d’écrire, de filmer, d’être pleinement, peu importe la forme que cet être va prendre, puisqu’il s’agit de vivre cette esthétique de maturation de soi à travers l’art, au jour le jour. L’art n’est, bien sûr, pas l’unique mode de cette réappropriation de la liberté d’action, d’autres trouvent leur épanouissement ailleurs (action humanitaire, militante, spirituelle,…).

S’approprier l’art comme un medium, comme un perfectionnement de soi, comme un art de vivre. L’art ne doit-il pas avant tout venir de cette recherche d’apaisement d’être, viser sa connexion plus étroite avec l’existence ? La nature, qui ne réduit pas à l’environnement, à l’extérieur du corps, mais qui est aussi celle qui vit en nous, qui nous constitue. Parmi les addictions florissantes dont certains arts sont les principales causes, l’art peut apparaître comme une forme d’ascèse de vie ou d’expérimentation et de maîtrise de soi, comme le suggèrent certains artistes « anti-art ». Ascèse ne signifiant pas le « don de soi » ou « l’amour de l’autre », version religieuse ou sacrificielle, mais bel et bien un travail sur soi, l’auto-observation, la présence « entière » à la vie, afin de ne pas mourir bouche bée, en regrettant, surpris, comme nous le rappellent quelques gourous ou sages, que le film est déjà fini… 

Je pensais bel et bien, dans ces temps agités, à une forme d’éducation intime : voyager, voir le monde, ses différentes cultures et manières de créer, manières de vivre. Converser au café, s’arrêter devant les œuvres des artistes qui les créent, méditer, apprécier le bleu du ciel la journée et la lune à la nuit tombée, lire, écrire, marcher dans la forêt, boire et manger, plonger dans l’eau. Plouf. Les ressources naturelles et les paysages qui ont sauvé tant d’autres s’épuisent…Que puis-je y faire ? La population augmente, les bords de mer s’enlaidissent de béton, les voitures circulent et polluent. Malgré les paroles agitées et des convictions de transformation affichées, concrètement, peu ou rien, n’a été fait. Gaspillages. Plastiques. On se compare aux autres, on dénonce, mais on ne se voit pas. On ne tente pas de changer nos habitudes, des supermarchés qui poussent à la consommation de l’eau en bouteilles en plastique, nourriture, boisson, drogues… des géants du numérique qui développent de plus en plus de batteries, de téléphones, d’ordinateurs, d’images… Bref diminuer ce qui est en trop, ce qui nous rend dépendant. Difficile. Nos routines de vie sont notre seul port d’attache. La plupart des humains ne cultivent pas des habitudes réfléchies, mais des addictions, des désirs hérités, cultivés patiemment, à travers de longs conditionnements. C’est lorsque cette harmonie entre le soi et le monde est rendue précaire, voire impossible que tout devient violence, sacrifice, lutte et conflit. Et c’est à ce moment-là que l’art s’écarte de la société, s’hermétise, devient silence, se transforme en petite ou grande révolte que l’on garde provisoirement en soi. Alors, la raison dit au corps : résiste dans la joie, à travers des éclats de rire, résiste dans des fragments de beauté, décelés dans ces rencontres providentielles, dont tu dessines le « plan » sur une nappe de table en papier. Des écritures perçues à travers des levers et des couchers de soleil au bord d’une mer turquoise, peu importe que tu sois dans un environnement touristique ou sauvage, crée les « coïncidences de beauté », réjouis-toi de tes repas, de la chance que tu as de découvrir des arts et des vestiges anciens, des villes, des arts vivants, explore d’autres modes de penser, de vivre en parcourant le monde. Change de perspective, change your mind.


[1]   Deux fois veuf, Francesco del Giocondo épousa en 1495 une jeune femme prénommée Lisa. C’est cette histoire qui donna le nom par lequel ce petit tableau d’une dimension de 77×53 cm. Pourtant une autre théorie veut que la jeune femme représentée ne soit autre qu’une favorite de Julien de Médicis, dirigeant de la République florentine. À ce jour, le mystère n’a toujours pas été résolu.


[i] Ernst Gombrich, Representation of space in western art :

[ii] A propos di système des caméras de Pascal Cotte : https://www.facebook.com/NatGeoFrance/videos/1664839816988925

[iii] Léonard de Vinci, Exposition « Sainte Anne, Leonardo da Vinci’s ultimate masterpiece », March 29, 2012 to June 25, 2012, Louvre.

[iv] Léonard de Vinci, Exposition au Louvre, October 24, 2019–February 24, 2020

[v] John Dewey définit une situation de manière holiste, qui possède une qualité d’ensemble émergeante et ne se réduit pas au nombre d’éléments qui la composent. Dewey souligne que la forme la plus élémentaire de l’expérience esthétique – l’unité immédiatement saisie qui relie les uns aux autres les éléments d’une expérience – est une condition nécessaire qui seule permet de faire d’une situation ou d’un état de choses une expérience cohérente et identifiable, cf. Richard Schusterman, introduction à l’ « Art comme expérience » (John Dewey, éd. Folio Essais, trad. Jean Pierre Cometti et alii, 2010pp.18-19. Pour la définition de la situation voir également « Logique. Théorie de l’enquête », PUF, 1967.

[vi] Emmanuel Carrère, Yoga, POL, 2020, p. 186


[i] Leonard de Vinci, Notes, tome 2, p.237

à la Une

Voyages d’étude

De la constitution d’une expérience esthétique

Résumé

Que veut dire faire une expérience esthétique ? Quelles sont les expériences qui ne sont pas esthétiques ? Dans quelles conditions le sentiment esthétique/anesthétique survient-il ? De quelle manière l’ordinaire devient-il véritablement extraordinaire ? Faire une expérience de l’art plutôt que de l’observer ou l’analyser, tel est le véritable propos de cet ouvrage, à l’appui de ces quelques voyages d’étude sur les traces des arts, cultures et civilisations anciens dont la contemporanéité s’y incruste et s’y mélange.

         Vivre au temps présent sans oublier ce qui c’est passé, interroger la manière dont le monde fonctionne actuellement avec les yeux d’une ethnographe, filmeuse, écrivaine. Celle qui transforme toutes ces découvertes en une aventure continue. Que font les gens dans tous ces différents pays ? Quelles activités mènent-ils ? De quelle manière ? Qu’est ce qui les préoccupe ? Quelles logiques, activités, les animent ? Tous ces différents pays, dont les géographies, cultures et histoires sont si différents de la mienne. Et pourtant… De quelle manière les arts du passé, leurs vestiges, rites, subsistent-ils ? Comment sont-ils intégrés aux formes de vies actuelles ?

         Dans son ouvrage « L’art comme expérience » John Dewey interroge la nature de l’expérience esthétique au-delà de la création artistique proprement dite :  

« Le décloisonnement qu’il (Dewey) opère entre les catégories de l’existence permet en effet à l’esthétique de s’émanciper du champ purement artistique. Non seulement observer une œuvre d’art n’aboutit pas nécessairement à une expérience esthétique – la relation que nous avons avec l’objet peut rester superficielle et rudimentaire – mais une expérience ordinaire peut à l’inverse se parer d’une dimension esthétique 2 »

« L’évaluation d’une expérience ne s’effectue donc pas selon des critères internes mais au regard de la qualité relationnelle, c’est-à-dire de l’engagement de l’individu dans une activité donnée. L’expérience esthétique est, par conséquent, le paradigme de l’expérience pour Dewey puisqu’elle permet la prise de conscience des transformations opérées par les interactions entre l’individu et l’environnement. De fait, le qualificatif d’esthétique n’est pas tant ce qui dicte la contemplation que le résultat d’une activité : il vient marquer de son sceau chaque expérience satisfaisante et transformatrice. Il renvoie à une valeur »[1]

Les réflexions que nous livre Dewey portent sur le rôle essentiel que joue l’expérience esthétique dans d’autres formes d’expérience (scientifique, politique,…) et dans la création des formes de vie, de la prise de conscience de leur qualité. Que l’on parvienne à faire pousser des légumes, des arbres, ou à achever une œuvre d’art de manière qui nous satisfait, nous procurant un sentiment de bien-être ou d’harmonie, ces sentiments d’expérience relèvent tous une forme esthétique.

         Dewey décrit le sentiment de satisfaction que procure souvent l’activité menée à son terme. Que vaut alors une œuvre inachevée ? Serait-elle pour autant inesthétique ? Pas forcement, répondrait-il probablement, car ce qui importe n’est pas tant le résultat mais le plaisir d’être entièrement engagé dans l’activité créative, celle que l’on cultive patiemment, au jour le jour, tel un jardin secret, à l’abri des regards curieux. L’activité même procure la satisfaction, le plaisir même, la joie qui affecte notre manière de vivre plus entièrement, plus consciemment, n’est ce pas le but de toute expérience véritable ? En ce sens n’importe quelle petite étape accomplie, telle des pages d’un ouvrage qui se constituent au jour le jour, peut, en ce sens, procurer la satisfaction. Le philosophe interroge en particulier les conditions suscitant la dimension esthétique de l’expérience, ses contextes d’émergence, d’accomplissement. 

Si on suit son idée qui consiste à dire que l’art, comme tout autre activité, est une activité située, on peut ainsi tenter de l’appliquer à l’approche de l’histoire de l’art, en se référant aux ouvrages du passé exposés, en les «phénoménologisant». L’histoire de l’art n’est pas dissociée de la manière de l’approcher concrètement, du parcours que l’on effectue à la recherche de ses traces, de la forme de vie de ceux qui la découvre et qui mènent à son sujet une enquête. L’enquête laquelle arrive, après plusieurs années d’expériences, vers une terminaison provisoire, ayant enfin pu trouver son port d’attache, je tourne la page et je regarde dans une nouvelle direction. La recherche, comme la vie et la création, continuent.

Découvrir le monde. Cette enquête s’appuie non seulement sur l’analyse de certaines données culturelles archivées, accumulées (œuvres, notes, peintures, romans, récits, mythes, photographies, films,…), elle se constitue également à travers les données de première mains : situations, rencontres, expériences et apprentissages divers, lesquelles forment ces voyages. En délivrant quelques instructions (signes,  actions, astuces), à prendre pour soi, à essayer d’appliquer, cherchant par là à améliorer l’état de la vie, susciter l’imagination. Routes, paysages, rencontres, l’expérience de voyage permets à faire émerger de nouvelles formes de vie. Pas à pas, nous nous transformons en des « esthètes prosaïques » de notre existence. Celle qui nous incombe à former par nous-mêmes, à unifier de manière harmonieuse ses différentes composantes.


[1] Léa Casagrande est titulaire d’un master de philosophie et d’esthétique, et travaille dans le cadre de ses études de journalisme pour les Inrockuptibles et les Ecrans Terribles : https://www.les-philosophes.fr/esthetique-et-philosophie-de-lart/art-comme-experience-dewey.html