L’art en fragments, en sons et en images
Barbara Olszewska
Mes remerciements chaleureux à toutes les personnes ayant contribué à la réalisation de ce livre-film : les artistes qui m’ont accueillie chez eux et qui se sont laissé filmer, ceux qui ont contribué à co-créer des situations racontées, ceux qui ont participé par des échanges sur internet en temps réel à garder la trace des événements et à faire naître les données de cette collection de récits fondés sur les échanges, conversations, ainsi que les vidéos et les images qui ont été réalisées dans ces occasions singulières. Merci à tous ceux qui ont relu maintes fois les différentes versions de ce livre (Michel Barthélémy, Anna Rebière) ou certains chapitres (Paul Adams Sittney, Christian Xatrec, Lionel Magal, Boris Lehman, Johnas Mekas, Gabrielle Reiner …). Merci aux amis et aux inconnus qui ont facilité ma route, mes voyages et égayé mes journées par leur présence bienveillante, leurs invitations, accompagnements, offrandes, aides, repas, boissons, spectacles de musique et de poésie, expositions et discussions et sans lesquels rien n’aurait été possible… Merci !
Sommaire
Prologue
I. Quelques instructions pour gérer les états émotionnels difficiles : la rencontre avec Sophie Calle
II. De Witold Gombrowicz à Jim Ritchie, le sculpteur
III. Pip Chodorov : Re: Voir les films différents
IV. De la magie à Naples : visite de l’atelier de Giuseppe Zevola
V. Nathalie Heidsieck de Saint Phalle : un recueil d’énigmes
VI. L’Inde sur les traces du renard : promenades nocturnes avec Lionel Magal (fox)
VII. Charlemagne Palestine : le chamane
VIII. Une excursion filmée à New York
IX. Subvertir le quotidien : l’art de Robert Attanasio
X. The mystical sound : les concerts de Phill Niblock
XI. 101 strings sur le toit de la Clock Tower à New York : la rencontre avec Lary7
XII. Le film c’est la vie : en visite chez Jeffrey Perkins
XIII. L’apprentissage de l’art-vie avec Jean Dupuy
XIV. Le je est un jeu parmi d’autres : la rencontre avec Charles Dreyfus-Pechkoff
XV. De « tas d’esprits » à « la vie est un film » avec le défilé de mode des mots, l’art-ego de Ben Vautier et la fondation du doute
Introduction
IL Y A DES RENCONTRES marquantes, comme il y en a que l’on aurait préféré éviter, des rencontres éphémères et celles qui durent. Celles qui nous laissent amers et celles qui nous énergétisent. Il peut y avoir bien sûr la rencontre avec une œuvre, un livre, celle avec un paysage, une divinité, un animal, une plante, mais seules les rencontres avec d’autres hommes ont une véritable portée pour celui qui se sent égaré et cherche à se sentir vivant.
En regardant ce paysage j’ai encore en moi ce sentiment amoureux qui s’est attaché à mon corps et qui me poursuit où que j’aille. Je vois ce paysage d’une manière rêveuse, j’apprécie sa beauté, je le contemple alors que mes pensées vaquent, des souvenirs affluent et leur image se mêle à celle de la vallée que je suis en train de regarder.
Quelle beauté, quel véritable sens de la vie d’avoir osé parcourir tout ce chemin, d’être assis au milieu de cette resplendissante chaine de montagnes, sur un rocher sur lequel, depuis des siècles, les moines viennent méditer.
La réalité est là, loin des propos bruyants des gens des villes, silencieuse. Elle se découvre dans ses multiples dimensions : tout aussi bien géographique, chimique qu’esthétique. Car je ne pense pas à cette montagne comme à une image statique, à la manière d’une carte postale. Je l’ai saisie, bien plutôt, comme une belle forme à contempler, forme pleine de couleurs, forme dans la forme, englobant d’autres formes dans laquelle il me sera possible bientôt de me faufiler, pour en apprécier tous les détails. La nature terrestre, tantôt de loin, tantôt de près. Une question de perspective. Car je suis plantée en hauteur, j’ai la chaine montagneuse devant moi, se détachant sur un horizon de ciel bleu intense. Quelle luminosité ! Quel contraste.
Puis, je me décide de me lever, je rentre dans le petit temple sur la route, un ancien monastère désaffecté. Des artefacts humains : des manuscrits coincés dans un petit grenier en train de s’abimer, des taganka sur les murs, des masques,… Les bougies signalent la fraiche présence des humains.
Quelle idée de s’implanter à une telle altitude, dans cette zone de haute montagne dans laquelle les températures sont très basses en hiver et les routes peu accessibles ?
Aujourd’hui, comme jadis, les moines bouddhistes s’établissent souvent dans des endroits reculés, comme pour mieux se rapprocher du ciel.
Les Portraits
UNE VISITE au Louvre, le jour de mon anniversaire, à l’occasion de l’exposition de Raphaël : la découverte des portraits des nobles, ô combien photographiques ! Les regards des yeux globuleux, les détails des tissus, les couleurs. On ne peut pas dire que les visages des hommes dépeints soient beaux. Rien à voir avec la douceur des visages pastoraux d’un Il Correggio. On peut dire néanmoins que Raphaël avait un souci de vérité. Une sorte de justesse s’y exprime ; lorsque l’on regarde le tableau, on a l’impression d’apprendre quelque chose sur le caractère du personnage, ses vertus et ses vices. Ce sont ces derniers qui frappent souvent le regard, comme si le peintre refusait de se soumettre à l’embellissement de son commanditaire. Alors les portraits prennent la forme d’allégories.
Je consulte l’un des plus grands maîtres du portrait, celui dont les peintures m’inspirent. J’aime les contempler pour la complexité de ce quelque chose d’indéfinissable qui en émane. Quelque chose qui m’échappe. Qui me rend confuse. Est-ce une pure technique de superposition ? Une manière peu habituelle de représenter les traits d’un visage, comme si certains d’entre eux entraient en contradiction avec d’autres ? En quoi est-ce différent de tant d’autres portraits des peintres de la Renaissance ? Des peintres et dessinateurs d’aujourd’hui ? En quoi ? Bonne question. Je ne sais pas. Une forme de naturalisme transformé. Transcendé. Une expérience s’en dégage.
Je lis dans le chapitre des Carnets de Léonard de Vinci, « Pourquoi doit être évitée la représentation des groupes de figures superposées » : « Avant de peindre, l’adolescent devra apprendre d’abord la perspective et les proportions de toutes choses, ensuite il travaillera sous l’égide d’un bon maître pour s’habituer à bien faire les membres ; puis d’après la nature, pour avoir confirmation des raisons de ce qu’il a appris ; enfin pendant un temps, il étudiera les œuvres de divers maîtres, pour s’accoutumer à la pratique et à l’exercice de son art ».
Léonard conseille d’éviter qu’un grand nombre de personnages encombrent et rendent confuse la nature.[1] Il accuse la vision par superposition adoptée sur les murs des chapelles par les peintres des siècles précédents d’être une « pure folie » et leur oppose cette vision autre où le point de vue se trouve devant l’œil du spectateur. Il énumère les avantages de l’ordonnancement que la perspective apporte au regard, permettant d’éviter cette impression de trop-plein. Il faut, d’après lui, tout au contraire, arriver à la décomposition du point de vue, apprendre la proportion des choses, en observant les lois de la nature : Le jeu des ombres et de la lumière, la diminution de la taille des personnages en proportion de leur éloignement dans l’espace de la toile,… L’application des méthodes géométriques implique indirectement la question de l’importance, de la priorité des choses et des figures dans l’espace.
Je découvre avec étonnement que cette approche scientifique des proportions vaut également pour les attitudes psychologiques. Léonard met ainsi sur le même plan ces lois dites naturelles et ce qu’il perçoit des attitudes humaines. L’apprenti peintre devra donc « peindre les femmes figurées dans des attitudes modestes, les vieilles femmes avec des mouvements violents et emportés, les vieillards comme nonchalants et au mouvement lent » !
Que l’on s’éloigne d’une conception mimétique du paysage ou que l’on critique la notion de cohérence sous-jacente, on doit bien avouer que le monde représenté par les peintres de la Renaissance acquérait enfin une profondeur spatiale et psychologique. Bien qu’elle ne date pas de la Renaissance, (on retrouve l’illusion de la profondeur dans la peinture chinoise par exemple ou dans l’antiquité gréco-romaine dont témoignent les fresques de Pompéi)[2], il est étonnant de constater de quelle manière Léonard en dégage des réflexions sur la modification de la perception chez le spectateur. De là se dégage la capacité de discriminer, de suivre l’ordonnancement de figures dans l’espace de la toile. Et, il va de soi, une certaine complexité des corps, certes toujours immobiles, mais comme cristallisant une grande quantité de mouvements. Je m’adonnais à la suite de cette citation surprenante à quelques observations sur le mystère de ces peintures qui s’étend bien au-delà de ce que peut en faire apparaître une analyse purement géométrique. Plus loin, plus près, on attribue à tel ou tel objet ou personnage, à tel ou tel de ses traits devant être vu en premier, une importance particulière. Et, me disais-je : Léonard avait une capacité rare d’injecter dans ses portraits géométrisés le sublime poétique. Quand bien même on pourrait les fixer et les analyser, quelque chose s’y déroberait constamment à l’attention ou se présenterait plus tard, sans être là au premier coup d’œil. C’est bien sûr souvent vrai des visages et des corps en mouvement que nous observons d’ordinaire. Mais que le secret de cette mutation permanente puisse être capturé sur une toile, voilà un mystère non résolu pour moi. Et le spectateur ne se trompe pas, puisque, peu importe ses connaissances et sa culture, quelque chose de troublant ou de surprenant s’impose à sa vue. Mona Lisa. Sainte Anne. La vierge aux rochers. Le vieil homme… La complexité des « choses à voir » dans ces tableaux, la perplexité du regard face à cette multiplicité de traits et de couleurs estompés, aux contours à peine visibles. La technique du sfumato permettant de créer des contours imprécis et atténués. Et grâce au glacis, un liant à base d’huile, auquel Léonard ajoutait très peu de pigments, il jouait sur les ombres et les lumières en introduisant, telles les peintures chinoises des paysages, une dimension non seulement géométrique, mais également symbolique, aux figures disposées dans l’espace. Et comme a pu le révéler tout récemment le système d’imagerie électronique de la caméra à multiples filtres (multispectrale) mise au point par Pascal Cotte[3] permettant de « scanner » les profondeurs des peintures de Léonard, ce travail était réalisé par couches successives. Léonard apposait la peinture légèrement teintée sur des croquis assombrissant les contours et les surfaces de manière progressive (et non par ajout du noir).
Je me suis mise à enquêter, à parcourir l’espace du tableau, à m’arrêter sur tel ou tel détail qui invitait à la contemplation. Et une idée incongrue m’est venue de nouveau à l’esprit : les portraits de Léonard sont en un sens de pures fictions. Tout un travail de superposition et d’agencement d’éléments, de modifications progressives, de mises en scène, réalisées et complexifiées au fil des années. Et on le sait ne serait-ce que d’après l’étude sur la réalisation de la peinture « Sainte Anne »[4]. Mais également à travers d’autres peintures, où chaque petite esquisse de personnages ou d’animaux ne servait que d’étude provisoire, perfectionnée à travers de nombreux essais, des personnages devant se fondre dans le paysage d’une peinture plus grande, telle « L’adoration des mages », dont on peut contempler de nombreuses études préalables de personnages et d’éléments décoratifs. Un cavalier sur le fond du tableau semble non achevé, ce qui remplit la toile d’une beauté bien mystérieuse. La réflectographie infrarouge de ce tableau[5] permet d’apprécier plus encore les modifications effectuées et de mesurer la distance temporelle entre elles. Des esquisses et études préparatoires révèlent le travail en train de se faire, de sorte qu’un visage acquiert peu à peu une dimension atemporelle, lissée, ornée, située dans un lieu tout aussi atemporel, un paysage pittoresque. Quelquefois, on a comme l’impression, en le regardant, que le visage et le corps ont été apposés sur le paysage qui était là avant lui. Mona Lisa pose accoudée devant un tableau d’une autre époque, est-ce le tableau d’un autre peintre dont nous n’avons plus de traces, mais qui plaît aux habitants du palais devant lequel se met à poser Mona Lisa ? Ou bien est-ce le paysage élaboré par Léonard lui-même, mais bien avant la posture humaine qui vient ainsi l’habiter ? … Le cadrage du tableau laisse cette hypothèse ouverte, bien que l’on pourrait tout aussi bien penser que Mona Lisa pose devant le paysage réel, se trouvant derrière la balustrade, le flou permettant d’apprécier la distance qui le sépare du palais.
Faute d’avoir un appareil photo, Mona Lisa réalise ainsi son selfie par l’entremise du peintre, devant un bien joli paysage-tableau. Et bien sûr, pas n’importe quel peintre, le peintre de la cour princière. Car Léonard était en ce temps-là embauché à Milan par Ludovico Il Moro, un neveu du roi Sforza. Ce que l’on a déjà écrit maintes fois et ce qui, une fois dit, est devenu visible à tous ses spectateurs successifs : le regard de Mona Lisa, comme son sourire, laissent en eux quelque chose d’étrange. Est-ce un sourire de conquête que Mona Lisa adresse au peintre ? On pourrait croire à tout un tas de choses. Est-elle enceinte, comme quelques spécialistes de l’art l’avancent ? Léonard est-il pour quelque chose dans cette affaire ? Pourquoi gardait-il ce portrait près de lui depuis si longtemps ? Jusqu’à même l’emmener avec lui en France à la cour du roi, François 1er ? Toutefois, c’est tout autre chose qui m’intriguait dans le portrait du même genre, pourrait-on dire, et d’une même époque, le Portrait de Pietro Bembo de Raphaël. Le portait qui ressemblait d’ailleurs aux portraits de Léonard, tant par la disposition du corps du modèle, que par l’orientation de ses yeux, le regard plein de fierté et là aussi, on retrouve comme chez Mona Lisa, cette sorte de sourire défiant le spectateur. L’élève de Léonard à Florence, Raphaël, s’est probablement inspiré de la technique et du style des portraits de ce dernier. Le portrait de Bembo date de 1506, soit la même période, à peu près, que les premières versions de Mona Lisa qui sont de 1503 et que Raphaël a dû voir, comme en témoigne le dessin de 1504, « Young Woman on a Balcony ». Je regarde le dessin de Raphaël et je me dis qu’il n’arrive cependant pas à reproduire le mystère du sourire de la Joconde et encore moins la finesse de ses mains, pire : il les a totalement ratées ! Malgré cet évident manque de technicité, les portraits de Raphaël transmettent toutefois quelque chose dont Léonard a l’air de se désintéresser, le caractère brut, net du trait de pinceau sur une toile, une « simple » « vérité » au sujet d’une personne. Raphaël était en tout cas capable de rendre compte en un coup d’œil (j’exagère) de ce quelque chose de son identité présumée, manifeste, laquelle, chez Léonard, est noyée sous une couche de corrections, d’ajustements, de modifications invisibles à l’œil nu. C’est en cela sans doute que les portraits de Raphaël ont une qualité de reproduction du modèle, quasi photographique. Ceux de Léonard sont bien trop sophistiqués pour que l’on croit à une quelconque imitation de la nature (malgré ses instructions pseudo-naturalistes délivrées à ses apprentis). Pourtant, lorsque je regarde le portrait de Mona Lisa, je me dis toutefois qu’elle a également la qualité esthétique d’un portrait réaliste bien fait (Mona Lisa ressemble bien à une femme et le paysage autour d’elle, bien à des paysages vallonnés autour de Florence), mais qu’elle est en même temps transformée ; une sorte d’impressionnisme cinématographique inventif surgit de la superposition de différentes couches de traits de crayons, pinceaux, va savoir quoi d’autre… Toute une archéologie. Les trajectoires entre les ombres et la lumière, l’avant et l’arrière fond du tableau, me rappellent les trainées de lumière que laisse la caméra sur une pellicule lorsqu’elle se déplace en essayant de capter l’image d’un sujet en mouvement.
Des portraits aux rencontres filmées
Que peut-on dire, à partir de ce cadre « portraitiste » à la Raphaël et Léonard dont la forme continue à s’imposer, certes avec quelques variations, mais elle perdure à travers les différentes versions, de siècle en siècle, d’un portrait à un autre, au sujet des artistes photographiés, vidéographiés que je me suis décidée à exposer ici ?
Exposer, c’est interroger à nouveaux frais la raison du portrait, de son rapport à la réalité, et, ici, à l’artiste, de la personne qui s’apprête ainsi à le faire. A ma réalité. Enquêter après coup, non seulement sur les différentes techniques de création de ce lien, mais également, à travers elles, sur la relation esthétique établie par le photographe, le filmeur, avec son « modèle ». Quelque chose de cette relation, sa qualité psychologique, esthétique, transparaît dans la représentation retenue par l’image ou le document visuel qui en est fait. Il va de soi que la réalisation d’un portrait passe nécessairement par une certaine forme de relation avec le modèle, l’atmosphère de la situation dans laquelle les deux protagonistes se trouvent. Plus cette relation est « inspirante », « plaisante », quelques fois « troublante », plus le portrait est réussi. Pourtant, ce quelque chose, cette qualité diffuse comme l’appelle Dewey[6], ne peut pas être perçu en détail au moment de la réalisation du portrait. La conscience que le peintre, le photographe ou le filmeur peuvent avoir de leur acte de représentation est limitée par la situation constitutive, tant de la relation que de l’image, dans laquelle ils sont pris. Lorsque l’on filme, l’attention se partage entre la situation de rencontre et l’activité de filmer, photographier, impliquant un moyen technique particulier. L’implication simultanée dans deux activités différentes est souvent difficile, bien que l’on arrive à la rendre de plus en plus routinière, telle la canne d’un aveugle, aide et partie intégrante de l’activité de la marche dans laquelle il se trouve et sans laquelle se déplacer ne serait pas possible. Quoi qu’il en soit, représenter l’acte de filmer autant que l’acte de peindre, nécessite une certaine distance, la mise en abyme qui a été le plus souvent représentée par le peintre lui-même dans un mélange de situations enchâssées l’une dans l’autre, comme dans « Les Ménines » de Velasquez, dont la composition crée une relation incertaine entre les personnages observés et le spectateur. La relation complexe qui se dissout quelques fois dans différentes formes d’abstraction, lesquelles libèrent le portrait de sa représentation, ie. l’imitation de la nature, que l’on pense notamment à la peinture des avant-gardes, d’un Picasso, de Chirico, Duchamp, Magritte, ou Dali dont chaque portrait questionne la réflexivité de manière particulière (en créant le trouble, en démultipliant la forme dans l’espace, en superposant les objets de manière incongrue, …)
Malgré l’intérêt qu’ont pu lui porter les théories esthétiques, le moment constitutif de la relation particulière entre le peintre et son modèle, reste pour ces différentes raisons un point aveugle ou « perdu ». L’historien ne peut que tenter de la restituer à travers l’analyse des signes et des traces, l’entrée en matière étant un détail singulier ou troublant, une anecdote romancée, mise en intrigue (Aby Warburg, Daniel Arrasse, …). Il se concentre le plus souvent sur l’analyse de l’œuvre, la peinture achevée ou encore sur son appréhension par le spectateur.
La visibilité de ce processus a été rendue possible en partie grâce aux techniques du film, lequel, contrairement à une prise de vue photographique (cliché instantané), permet de relever les détails de l’ordonnancement progressif de la rencontre (ce que font et disent les protagonistes) qu’il rend observable en se réalisant. Considéré souvent comme un moment ponctuel décisif, isolé ou culminant de sa transformation ou transcendance (« le concentré créatif » surgissant sous forme d’un flash : l’illumination soudaine des mystiques, l’« eurêka » d’Archimède, le « aha » des théories cognitivistes…), l’acte de créer est ici considéré comme un processus émergeant, réalisé à travers un accomplissement progressif, rythmé, d’une configuration qualitative d’événements hétérogènes lesquels, du point de vue de l’organisme/ l’individu en action, se déploient dans l’espace circonscrits et à travers des variations produites dans le temps.
On peut identifier ainsi de nombreuses tentatives de « capturer » grâce à la caméra l’acte créatif d’un artiste, les films montrant l’artiste au travail (films ethnographiques, les documentaires) ; les films d’art (que l’on pense à « Anna Magdalena Bach » de Daniel Huillet et Jean Marie Straub), le film d’auteur révélant l’interchangeabilité des rôles entre l’artiste et le filmeur, comme l’exemple du film de Boris Lehman « Peintre dans l’atelier », les films sur le travail artistique, les « Portraits » de Pip Chodorov (sur Patrick Bokanowski) ou encore le portrait du peintre Sam Francis réalisé pendant plusieurs années par Jeffrey Perkins. Plus rares sont cependant ceux qui exhibent librement le rôle et les actions du filmeur tout autant que ceux de l’artiste. Or, il ressort de ce changement de perspective, comme une forme de conversation filmée, plutôt qu’un film « sur ». A vrai dire l’idée même de l’existence d’une technique créative et/ ou d’une identité est quelque chose de problématique. Comme s’il s’agissait d’épingler l’insecte en mouvement sur une planche de botaniste afin d’un répertoire des espèces. D’une certaine manière tous les efforts de catégorisation sont un leurre.
Il en va ainsi d’une approche « non interventionniste » qui est promue en anthropologie et/ou dans les films d’entretiens, et dont la démarche de Jean Rouch a bousculé les normes. La relation du filmeur au modèle est ainsi « interrogée » visuellement par le caméraman, voire mise en scène. Le cinéaste ayant volontairement sorti l’anthropologue de la relation asymétrique qui définissait conventionnellement sa relation avec les personnes filmées. En l’occurrence, si l’on prend pour exemple le film : « Cocorico Monsieur Poulet », dans lequel un chamane noir est filmé en train de se mettre en transe. On peut s’interroger alors sur ce que vaudrait l’acte filmique de Rouch s’il n’avait pas pris part à l’expérience qu’il observait ? Si d’autres auteurs, Georges Bataille, Michel Leiris, ont délaissé pour un moment leur rôle d’anthropologue pour vivre véritablement une expérience de transe, Jean Rouch avait l’idée de munir les personnes filmées elles-mêmes d’une caméra, voulant briser ainsi par ce geste, croyait-il peut-être un peu naïvement, l’autorité qu’exerçait sur eux le preneur d’images. L’acte filmique, dans le geste même de la prise d’images montrant l’acte de peindre, de créer, d’entrer en relation, en transe… dévoile l’activité de création de cette manière personnelle, en cherchant ainsi à briser la frontière « technique » entre le participant et le filmeur. Une tâche impossible, sauf à oublier l’existence de la caméra, ce qui repousse toujours plus loin le corridor de l’observateur de la scène. De l’objet de recherche, il ne reste pour ainsi dire que ce qu’il y a : le film, les agissements du preneur d’images, à la fois témoin d’une rencontre et co-créateur de la situation. Un document visuel (texte, images) tâchant de rendre « vrai » le geste créatif du peintre (comme dit Emmanuel Carrère : « le genre de littérature que je pratique : c’est le lieu où on ne ment pas »)[7] et montrant dans un même mouvement la créativité du filmeur qui l’appréhende. Que montre-t-il et de quelle manière ? De quelle manière la relation entre la personne photographiée, filmée et le filmeur est rendue visible, est justement l’objet de ce livre tenant ensemble la source/l’origine de l’acte créatif immersif et son référent (l’œuvre de l’artiste, la relation du filmeur à son modèle dans la situation de la rencontre filmée).
Du film au texte
A partir de l’expérience filmique, témoin fragmentaire de la rencontre avec un artiste, d’un entretien, d’une promenade, de l’exploration d’un atelier, d’un appartement, je me suis livrée à une série de réflexions, d’essais sur l’art. En interrogeant à ma manière l’étanchéité présumée entre l’art et la vie, l’art et la recherche. L’emploi de la première personne vise à prendre sur soi la responsabilité de l’acte de voir, de montrer et de décrire la relation d’un point de vue subjectif, donc forcément partial. Raconter ce moment particulier de la rencontre tel que je le vois, raconter ce qu’il me fait, m’inspire, comment je vois celui qui se tient devant moi, qui m’accueille. Aller de la personne à l’œuvre, de l’œuvre à la personne, à son regard particulier sur l’art, à son travail, l’accès à l’un se faisant par l’entremise de l’autre, éprouvé en situation par le fait de ma présence. L’acte d’écrire s’expérimente ici dans des formes langagières diverses, donnant lieu à une série de chapitres-essais, selon la relation qu’en tant qu’autrice je maintiens à mon modèle et certaines de ses œuvres, en me « dévoilant » en même temps. C’est de cette façon, à double face, que chaque chapitre restitue quelques-unes de mes relations avec les artistes filmés, capte ou fige quelques moments, ou traits constitutifs d’un portait en évolution.
Qu’en est-il de la relation entre l’artiste filmé et l’enquêtrice-observatrice dont j’ai endossé le rôle ? Du cadre de vie de la personne que je suis venue filmer ? De l’attitude du « modèle » et de l’interchangeabilité labile des rôles entre nous ? De la qualité de la relation qui s’est créée, du lieu de la rencontre, de son atmosphère ? Des activités et œuvres des artistes filmés ? Et à quoi ressemblera la fresque sociologico-fantastique à laquelle je suis en train de travailler ? Que peut-on dire du placement des différents personnages dans le livre ? Les portraits sont-ils réalistes ou impressionnistes ? Et que dira-t-on du mien ? Dépeinte, filmée et entendue par toutes ces relations, saurai-je me découvrir davantage ?
Création d’une relation esthétique « outillée »
Une technique particulière appliquée par le peintre à la composition de la scène constitue l’essence du portrait. Le cadrage, « la prise de vue », le choix et l’usage des couleurs, le jeu des ombres et des lumières et à travers elles, ce qui lui est propre, ce qui révèle son talent, son style, son savoir-faire. Et de tout cela une certaine autonomie du modèle, de son identité, de son caractère surgit parfois. C’est en cela qu’un dessin de Raphaël peut bel et bien ressembler à celui de Léonard. Mais, ce n’est ni cette ressemblance, ni cette « injection » particulière de style qui m’importe, mais plutôt la création d’une relation esthétique qui surgit à travers ce dessin (l’œuvre à faire) entre le peintre et son modèle, tout d’abord, le tableau et le spectateur (l’œuvre à apprécier), par la suite. Le sens d’un regard, d’une pose, de la perspective depuis laquelle le peintre nous fait accéder à un visage, à une figure, un paysage, et qui le lie à l’observateur d’une manière particulière, et qui l’interpelle d’un certain point de vue, ce sens est produit dans l’acte même de la peinture. C’est à travers ces moments uniques d’interaction entre des objets, identités, êtres et personnes « disjointes » par leurs enveloppes corporelles, mais néanmoins réunies à travers cet acte unique de voir et de sentir, de se parler et de se comporter, à des fins particulières d’une représentation picturale, que se crée un lien, à la description duquel je me suis attachée. C’est ainsi que la réalisation d’un portrait permet l’émergence d’une relation. Bien qu’elle lui soit propre, la technique employée est accomplie par le peintre dans l’acte même de la peinture.
Compte tenu du caractère unique de la rencontre, son caractère rare, imprévu, voire improbable, il serait vain de vouloir différencier les éléments pris dans cette « alchimie » d’ensemble, l’ensemble qui crée l’influence mutuelle entre le peintre et son modèle, que l’on soit attiré par un regard, une partie du corps ou un lieu particulier. Le paysage qui en fait partie est tout aussi toucher, son, vent, chaud, froid, lumière et tout autre élément aux propriétés actives. La nature, si elle n’emploie pas de langage humain, se manifeste néanmoins de diverses manières. Les bruissements des feuilles d’un arbre, les apparitions et bruits des insectes, des animaux, les chants des oiseaux, les arbres accueillant la vie, les aspects sans cesse changeants des vagues de la mer, de l’air, de sa qualité, de sa lumière, de ses couleurs.
Les bruits des machines, des voitures, des usines. Les odeurs des villes, les formes et les lumières d’ateliers, d’appartements. L’ameublement. Les objets. Le peintre se saisit de ces détails à sa manière. Il voit des couleurs, des lumières, des formes, s’exerce à comprendre leur coexistence. En un sens, le paysage et le portrait contribuent par leur manière d’être à créer le sentiment d’une qualité atmosphérique, une situation que le spectateur peut sous certaines conditions faire sienne.
Tant de choses à voir dans un visage, dans un regard, dans un corps, dans toute une vie déployée en filigrane devant le spectateur hébété. Non seulement je fabrique en filmant cette fixation de la personne en mouvement, mais j’y contribue par ma présence, mes commentaires sont bien audibles. Je l’incite à continuer sur tel ou tel thème, je l’interromps, je lui expose mes réflexions. Il me demande d’où je viens, d’où viennent mes parents, quelle est la signification de mon nom, pourquoi je suis là, qu’est-ce que je cherche. Caméra à la main, je filme dès les tout premiers instants de la rencontre. Une posture plus proche de l’intrusion dans l’espace intime d’un inconnu que d’une visite courtoise, comme si par cette présence filmique je souhaitais lui arracher son âme. Comme si la caméra que je tiens négligemment à la main en le filmant, avait le pouvoir de se saisir de quelque chose de plus que ce que l’on peut voir à travers ses images apprêtées. J’aime ce moment de début de capture et j’appréhende la réaction de celui que je filme, la réaction qui témoigne souvent de la nature de la relation qui va s’en suivre. Cette entrée en situation inhabituelle permet par ailleurs de susciter une attention, dans une situation qui, autrement, ne ferait de la rencontre peut-être qu’une rencontre habituelle ? C’est en cela que « la méthode » que je me suis mise, plus ou moins consciemment à employer, m’aidait à affronter cet inconnu, réputé dans le champ de l’art, mais que je ne connaissais pas personnellement et qui permettait de le voir sous un nouvel aspect. La caméra permet-elle quelques fois de me faire remarquer et de me faire prendre au sérieux, dans une situation où je passerais autrement inaperçue ? Certes, ce n’est pas toujours très adroit, mais n’apprend-on pas en filmant, comme le suggérait l’inventeur du Journal filmé, Jonas Mekas ?
Les personnes sont captées dans leurs contextes de vie, moments ordinaires, expressions publiques, moments festifs, euphoriques, petites et grandes aventures de tous les jours. Les résidences d’artistes, les visites des ateliers, des studios-appartements, les rendez-vous dans des cafés, dans des librairies, des conférences avant et après les films. Les expérimentations sonores. Les agissements festifs. Les expositions mondaines des écritures-tableaux, des poèmes-objets. Voici donc les fragments d’une grande fresque d’un monde culturel contemporain décrit selon mes inspirations littéraires : des échanges à la Henry Miller et Anaïs Nin, des monologues à la Marguerite Duras, des portraits d’une Gertrude Stein surtout pour l’audace qu’elle a eue à les dépeindre à sa façon. Mes journaux filmés à la Jonas Mekas, mes autofictions à la Sophie Calle, mes dévoilements à la Boris Lehman ? Pas tout à fait. Et bien sûr ces portraits vidéos ne ressemblent pas aux portraits soigneusement travaillés d’un Léonard, ni aux portraits de ces écrivains, cinéastes-là. Ils ne se fondent pas non plus dans une perspective permettant de les hiérarchiser, de donner aux uns plus d’importance qu’aux autres.
Les rencontres se succèdent sans ordre, disposant les sujets sur le même plan. Une esquisse où l’existence de tous est équivalente, pourvu que la rencontre puisse offrir une découverte, un apprentissage, un moment d’égayement, inciter au voyage, initier ou réorienter quelque chose dans ma vie, comme la rencontre de ce dessinateur inconnu d’origine laotienne arrivé dans le fin fond d’un bar tabac local du sud de la France. Son, apparu là pour me parler de son appartement qu’il cherchait à louer. N’est pas ce que je recherche ? Son, un peu restaurateur, un peu dessinateur, un peu tout, m’a préparé des sashimis en me racontant des fragments de sa vie de réfugié politique et sa confucéenne-sagesse de se saisir des opportunités qui se présentent. Il se vantait d’avoir beaucoup de chance et les mains en or : ses dix doigts avaient en effet d’étranges empreintes-terminaisons, s’achevant par des fleurs d’or.
Les rencontres vidéographiées
A première vue, les situations, ce que font et disent les personnages, sont prosaïques. Les conversations se rapprochent des bavardages entre amis, lesquels ne sont pas tellement destinés à être partagés avec un spectateur étranger à la scène. De plus, il faut avoir la patience, l’œil et l’oreille attentifs, pour pouvoir les entendre et en saisir le sens. La caméra s’agitant dans un mouvement incessant où l’intrusion des bruits ambiants et des voix signale au spectateur sa présence. C’est comme si la camérawoman refusait de laisser croire que le film se fait tout seul. Oui, je refuse ma disparition derrière un œil électronique, silencieux et immobile. Dans la situation vécue qui prime, l’image même perd de son importance. Je découvre l’autre en le filmant, je souhaite vivre ce quelque chose qui se produit, éprouver le sentiment d’être au cœur de l’événement en train de se former. Cette praxéologie de la situation permet à la caméra de saisir l’autre et de se saisir soi-même dans un même mouvement, dans une relation vidéographiée dont on ne sait pas à priori ce qu’elle deviendra.
Les études documentaires. Les essais filmiques. Le jeu. La prose libre. Que reste-t-il d’un portait de Raphaël ou de celui de Léonard, si ce n’est l’attention accrue, noyée dans le bruit de la parole gazouillante, d’une image en mouvement capturée par la caméra, se frayant impudiquement un chemin vers l’intimité créative d’un inconnu, ses oeuvres, son corps, sa manière d’être à cet instant imprévu, mais si heureusement complice ? L’autre s’agitant, paradant, s’interrogeant, essayant de m’impressionner. Devant moi ou devant la caméra ? Moi sans la caméra aurais-je un intérêt pour lui ?
Mais tout art implique un détachement, aussi intime soit-il. Bien qu’il provoque quelquefois un trouble, il implique une mise en forme, le trouble permettant non seulement de conserver le phénomène à travers une expression authentique, mais également de le conserver sous une expression nouvelle qui le rend précisément, par son étrangeté, banalité ou beauté, visible. Devant l’œil d’un lecteur curieux, je déploie ma vie en filigrane. Je la transforme en une histoire imagée. L’art et l’écriture, comme la vidéo, doivent être improvisées, imparfaites, impressionnistes, créer des analogies et des liens. Elles doivent être performatives.
Les cinéastes, musiciens, écrivains, toute sortes d’artistes, se prenant pour, l’étant, mais ne se définissant pas comme, des poètes à la recherche de la reconnaissance, des hommes joueurs, des hommes séducteurs. De véritables créateurs et des créateurs peu intéressants. Mais qui suis-je pour en juger ? Ils arrivent. Je me cache derrière ma caméra. Je me cache de l’art ? Ne suis-je pas, tout au contraire, en train de me montrer ?
Le monde de l’art, ses mondanités, ses personnalités gonflées, ses plugs dégonflés, ses expositions est ce qui m’intéresse le moins au monde. Les Biennales, les foires, les festivals…Je me suis fait prendre bêtement là-dedans, prendre jusqu’au cou ! Tous ces déballages, gadgets en plastique, objets polluants. Les musées en sont remplis. Des gadgets technologiques, des gadgets numériques, plastiques, en béton, en verre coloré, des portraits robots, des espaces claustrophobes, des verres réfléchissants, des boîtes à musique, des animaux en plâtre, des papiers peints récupérés, créés, déchirés… C’est comme si l’état désastreux du monde causé par la consommation exagérée de ses ressources, de plus en plus rares, ne suffisait pas et qu’il fallait l’enlaidir encore plus. Je suis asphyxiée par toutes ces images et objets. Mais que puis-je faire, au-delà de cette réaction négative-ci, à part me recentrer. Me concentrer sur ces fragments de pratiques qui valent la peine d’être décrits. D’après l’idée que je m’en fais, du moins. De ce qui me semble important d’être sauvegardé. Pour leçon, pour mémoire, pour la beauté, pour la subversion, pour l’humour avant tout. Raconter, montrer là où elles se présentent, ces rares traces de vies artistiques en train de se faire où l’humain, pris comme par surprise dans l’image, se manifeste dans sa complexité. Là où il tente, tant bien que mal, de résister. Découvrir, décrire ce qui vaut encore la peine d’être vécu, ce qui crée du sens, ne serait-ce que par le non-sens apparent. A quoi bon créer sinon?
Des rencontres. Ponctuelles, de hasard, recherchées, conseillées. Des invitations à voir quelque chose, à entendre, à se réunir… Des artistes très connus, des artistes inconnus, des gens ordinaires créatifs, des collectionneurs inventifs, des galeristes à l’esprit provocant, des farceurs, des… J’en ai aimé quelques-uns. Ceux qui semblaient avoir ce « loca », une petite folie, comme l’appellent les chamans mexicains. Ceux, en tout cas, qui ont eu en eux ce quelque chose d’indéfini ou de difficilement cernable, aidant un peu à transformer les noirceurs grises de ma vision du monde de l’art. Car, il est désormais certain que même dans un monde ensoleillé, on peut broyer du noir.
L’inventaire…
Les arts-actions où la vie et l’art, la fiction et la mort, se mélangent sans cesse, formule commune à toutes les avant-gardes, des plus classiques à nos jours. J’y étais enrolée de diverses manières. La rencontre avec Sophie Calle par laquelle débute ce livre m’a mise sur la piste bien personnelle qu’avait pris ce projet d’écriture et mon intérêt pour l’art contemporain, une certaine sorte d’art cependant.
A Jim Richie, une parenthèse sculpturale, je dois un étrange portrait, la maquette en cire d’abeilles de ma sculpture sur un mode cubiste ! Je lui dois également le rappel du romancier Witold Gombrowicz, son ami et voisin, dont les livres manient à la perfection l’art de l’absurde et me sortent réellement des moments down par le rire. Plusieurs années plus tard, c’est à Rita Gombrowicz que je dois ce rappel.
Pip Chodorov, X et Jeff Perkins m’ont mis en contact avec les filmeurs et les artistes Fluxus, et avec leur propres flux-projets d’art et de films. Pip m’attirant tantôt dans sa galerie d’art microscopique à au Re: Voir, puis à Séoul, et puis encore à Syrospour des événements festivals filmiques et concerts « différents ».
A Naples, Giuseppe Zevola m’a fait visiter son atelier où l’art du voyage côtoyait la magie ésotérico-alchimique, un fil qui m’a conduit dans le sous-sol des archives de la banque napolitaine et à ses manuscrits annotés, gribouillés par, quelquefois, des peintres tels que Dürer, Il Caravaggio… A deux rues près, sur le toit circulaire du palazzo napolitain du XVIIIe s., habité par Nathalie Heidsieck de Saint Phalle et l’association d’artistes Locus Solus,j’ai pu découvrir l’art sonore et expérimenter par moi-même, en bien joyeuse compagnie, l’art de la performance teintée des traces d’œuvres d’art contemporain, des portraits des poètes de la Beat Generation, des photocopies de livres accrochées au mur, des livres et tout un tas d’œuvres d’art contemporain et d’objets curieux dont un cercueil. Je suis dans une galerie, je vends des œuvres, me rappelle-t-elle. Mais elle écrit et vend des tapis tout aussi bien.
De Jeffrey Perkins, vers Christian Xatrec, de Xatrec vers quelques « échantillons » de poètes français fluxus ou associés, dont Jean Dupuy, dont la brève rencontre a pu néanmoins me rapprocher de l’œuvre sculpturale et anagrammatique de cet artiste, puis de celle des mots-performances de Charles Dreyfus, puis vers Ben Vautier et, à travers Caterina Gualco, vers la Fondation du doute à Blois, puis de l’art en action chez Lara Vinci, à Nice, le temps de son exposition « La vie est un film », ponctuée par un défilé de mode bien à la… Ben !
Retour à New York, puis à Paris. Musique. Sons. Lary 7 m’a présenté ses machines tiraillantes, stridentes sur le toit de la Clock Tower avec une vue resplendissante sur New York. Une nouvelle forme de bruitisme, à la Russelo ou presque.
Mon corps a tremblé sous les bruits continus produits par le musicien Phill Niblock, puis est rentré dans une forme d’hypnose d’émerveillement devant la beauté des images de la nature et des corps rythmés par le mouvement des hommes au travail, quelques réactions aux films-concerts de Phill.
Des effets sonores se prolongeant à travers les concerts-rituels chamaniques de Charlemagne Palestine en compagnie de ses peluches, des guérisseurs des plaies en tout genre trainaient leur valise errante d’un lieu à l’autre, comme ces tourmentes juives dont témoignait l’exposition brillante et colorée au Mahj. Son concert au piano/verre/chant sous la pyramide du Louvre, qui accompagnait le mouvement aléatoire en cercles relatifs de la danseuse Simone Forti, était l’un des plus bouleversants.
Mon voyage à New York. Lofts, musées, espaces et galeries d’art. Les audio-meubles et les rangements dans le studio d’Alan Berliner témoignaient d’une étrange manière de classer les événements, les faits médiatiques mélangeant étroitement l’intimité de sa vie et de sa famille à ses films. Les archives visuelles et sonores, la mémoire…
La re-rencontre avec l’art contemporain subversif et les films musicaux, œuvres politiques de Robert Attanasio, qui m’introduisit dans les méandres des expositions dans des musées et galeries et à sa propre art-perspective, un peu dada, street-art engagé, un peu pop art, kitch.
Et comme pour souligner le caractère bien aventureux de toutes ces rencontres, la re-rencontre avec Lionel Magal (Foxx) et ses psychédéclicks subversions, musiques et films, Fox m’envoyant sans pitié sur la route, ô combien rude, de l’Himalaya. Quelques années après me voilà à Digne-les-Bains en compagnie de musiciens dont un drôle de poète-trompettiste agité, Koyot, un Baba Jo et un autre Jo Erratum ad infinitum éditeur de disques, tout cela pour fêter les cent ans de l’exploratrice himalayenne Alexandra David Néel ! Ainsi de suite, les connexions spirituelles, chamanico-bouddhisto-zen-yogiko-artistiques. Un an après je me retrouve au Tibet. Je continue mon voyage spirituel sur l’art et la nature, sur la route escarpée des monastères perchés au sommet des montagnes himalayennes. Mais tout ça, c’est dans le livre suivant…
L’art comme forme de vie esthétique
Ce livre. Diverses rencontres et événements y sont décrits comme des petites solutions vitales. Des sorties, promenades et discussions intellectuelles, l’art exposé, l’analyse de quelques « œuvres », performances, concerts, films. Il s’en suit une série de portraits-expériences. De quel genre d’art s’agit-il ? Qui est l’artiste dont la trajectoire s’est par le hasard des rencontres incrustée dans la mienne ? Où vit-il ? Que fait-il ? Pourquoi m’amène-t-il à telle ou telle exposition ? Tout m’intéressait… Les paysages, les gens, les maisons, les cafés. Toucher les arbres. Sentir les plantes et les fleurs. Caresser un hérisson. Bref, une vie rêvée domptée coûte que coûte, payée par la solitude, un habitat peu enviable, une vie sans carrière, à l’écart. L’art « différent » donc (j’ai horreur des espaces clos des musées, me sens enfermée dans les salles de cinéma, et le gigantisme des événements artistiques me fait habituellement fuir), cet art de la rencontre filmée se diffusait petit à petit dans ma vie. Esquisser de nouvelles voies. Créer autrement. Ecrire autrement. Vivre autrement. Ma vie se brouillait avec l’art, mes essais avec les « œuvres » et, quelques fois avec la vie des artistes rencontrés. Je m’en moque un peu, je me moque de moi-même tellement cette approche se transforme parfois en une pièce de théâtre comique. L’art : entre le drame et la farce ? La réalité tangible m’approchât de plus en plus, les images se réalisaient. Car, de quelle manière la réalité attrape-t-elle un livre si ce n’est par cette sorte de promenades joyeuses, petites et grandes découvertes du monde, mises-en-intrigue, petites fuites ou grandes plaintes ? Mais la vie, sans plainte et sans désir,aurait-elle encore un sens ? N’est-ce pas du reste le nom de Désirade que l’explorateur Christophe Colomb a donné à la première île rencontrée d’Amérique du Sud ? Bon, il croyait arriver en Inde, ce n’était pas le cas, mais c’était déjà bien qu’il soit arrivé quelque part et qu’il y trouve ce qu’il n’avait pas cherché … N’est-ce pas de vivre ce genre d’aventures dont il s’agit avant tout dans l’art ?
Ce n’est pas uniquement d’une introduction aux pratiques artistiques atypiques dont il s’agit à travers cette série de portraits et d’événements rapportés, mais d’un véritable changement de point de vue, de transformation d’un jugement esthétique sur l’art, sur la vie, d’une forme d’apprentissage et quelques fois d’une véritable rencontre. N’est-ce pas ainsi que l’on peut le mieux apprendre quelque chose dans le champ de l’art, se faire une idée de la diversité des formes créatives qui l’animent, de l’approcher, et d’en tirer quelques enseignements ? C’est du moins la démarche que j’ai entreprise en urgence.
Car, je dois bel et bien m’avouer que je commençais à ressentir, comme la plupart des artistes autour de moi, un profond sentiment de découragement, sinon d’étouffement quant aux possibilités qu’aurait un individu, femme en plus, d’améliorer quelque chose dans le monde. Comme si toute action, décision prise se détournait sans cesse de l’objectif visé. En chavirant ainsi entre les souvenirs du passé et les excès de l’imagination créative, cette pratique de l’écriture s’est imposée pour ainsi dire de soi-même, sur le fond de l’actualité, dans un monde de plus en plus violent et autoritaire. « Surveiller et punir ». N’est-ce pas le monde des institutions décrit par Michel Foucault, dans lequel nous nous trouvons de plus en plus engouffré ? Toutefois, si l’actualité sociale et politique ressort quelque part de ce livre, c’est comme malgré moi. A travers les « œuvres » des artistes visant, aussi minimalement soit-il, à prendre position, à dénoncer certains faits. Mais le livre, tout au contraire, ne s’oppose à rien de précis, il ne fait que résister. Résister à la récupération de mon être, à la crainte intentionnellement créée par des annonces médiatiques, à la soumission et aux injonctions de vies standardisées, établies à l’avance.
Que peut faire un être privé de la liberté de créer, de choisir aussi minimalement que possible la vie qui lui convient, non pas celle qui le prive de joie. Comment retrouver l’harmonie et le chemin de l’authenticité dans un monde d’épidémies, de chaos sociaux, moraux ? En quoi l’art compris comme une esthétique de vie peut-il aider à retrouver la sérénité ? A vivifier l’être. L’art de composer, l’art de lire, d’écrire, de filmer, d’être pleinement, peu importe la forme que cet être va prendre, puisqu’il s’agit de vivre cette esthétique de maturation de soi à travers l’art, au jour le jour. L’art n’est, bien sûr, pas l’unique mode de cette réappropriation de la liberté d’action, d’autres trouvent leur épanouissement ailleurs (action humanitaire, militante, spirituelle,…).
S’approprier l’art comme un medium, comme un perfectionnement de soi, comme un art de vivre. L’art ne doit-il pas avant tout venir de cette recherche d’apaisement d’être, viser sa connexion plus étroite avec l’existence ? La nature, qui n’est pas uniquement celle des mondes hors de nous, à l’extérieur du corps, mais qui est aussi celle qui vit en nous, qui nous constitue. Parmi les addictions florissantes dont certains arts sont les principales causes, l’art peut apparaître comme une forme d’ascèse de vie ou d’expérimentation et de maîtrise de soi, comme le suggèrent certains artistes « anti-art ». Ascèse ne signifiant pas le « don de soi » ou « l’amour de l’autre », version religieuse ou sacrificielle, mais bel et bien un travail sur soi, l’auto-observation, la présence « entière » à la vie, afin de ne pas mourir bouche bée, en regrettant, surpris, comme nous le rappellent quelques gourous ou sages, que le film est déjà fini…
Je pensais bel et bien, dans ces temps agités, à une forme de spiritualité intime : voyager, voir le monde, ses différentes cultures et manières de créer, manières de vivre. Converser au café, s’arrêter devant les œuvres des artistes qui les créent, méditer, apprécier le bleu du ciel la journée et la lune à la nuit tombée, lire, écrire, marcher dans la forêt, boire et manger, plonger dans l’eau. Plouf. Les ressources naturelles et les paysages qui ont sauvé tant d’autres s’épuisent…Que puis-je y faire ? La population augmente, les bords de mer s’enlaidissent de béton, les voitures circulent et polluent. Malgré les paroles agitées et des convictions de transformation affichées, concrètement, peu ou rien, n’a été fait. Gaspillages. Plastiques. On se compare aux autres, on dénonce, mais on ne se voit pas. On ne tente pas de changer nos habitudes, des supermarchés qui poussent à la consommation de l’eau en bouteilles en plastique, nourriture, boisson, drogues… des géants numériques qui développent de plus en plus de batteries, de téléphones, d’ordinateurs, d’images… Bref diminuer ce qui est en trop, ce qui nous rend dépendant. Difficile. Nos routines de vie sont notre seul port d’attache. La plupart des humains ne cultivent pas des habitudes réfléchies, mais des addictions, des désirs hérités, cultivés patiemment, à travers de longs conditionnements. C’est lorsque cette harmonie entre le soi et le monde est rendue précaire, voire impossible que tout devient violence, sacrifice, lutte et conflit. Et c’est à ce moment-là que l’art s’écarte de la société, s’hermétise, devient silence, se transforme en petite ou grande révolte que l’on garde provisoirement en soi. Alors, la raison dit au corps : résiste dans la joie, à travers des éclats de rire, résiste dans des fragments de beauté, décelés dans ces rencontres providentielles, dont tu dessines le « plan » sur une nappe de table en papier. Des écritures perçues à travers des levers et des couchers de soleil au bord d’une mer turquoise, peu importe que tu sois dans un environnement touristique ou sauvage, crée les « coïncidences de beauté », réjouis-toi de tes repas, de la chance que tu as de découvrir des arts et des vestiges anciens, des villes, des arts vivants, explore d’autres modes de penser, de vivre en parcourant le monde. Change de perspective, change your mind.
QUELQUES INSTRUCTIONS POUR GERER LES ETATS EMOTIONNELS DIFFICILES : LA RENCONTRE AVEC SOPHIE CALLE
L’inventivité ingénieuse des projets d’art de Sophie-Calle pour commencer ce livre, la rencontre décisive bien qu’éphémère avec cette artiste à qui je dois bien la forme autobiographique que prend ce livre. Ce que j’ai aimé, c’est la manière bien personnelle qu’avait Sophie de transformer toute situation ordinaire en projet d’art. De se nourrir d’art pour, pourrait-on dire, le transcender. Les situations qui l’ont touchées de diverses manières, depuis lesquelles elle a su dégager de petites énigmes à dimension « universelle » et à constituer une purge bien personnelle. Car, qui n’a pas été amoureux, impliqué dans une relation peu ou pas claire, affectivement parlant ?? Qui n’a pas subi de séparation, perdu ses proches, ses parents, son chat ? Qui n’a pas été concerné par les injustices, les histoires d’argent, le handicap, les évènements politiques, ému devant les peintures des grands peintres ?,…. Bref. Tout un chacun pourrait faire sien un de ses projets d’art. C’est à partir de ses mésaventures et des situations de vie, la sienne, celle des autres, que Sophie réalisait ses enquêtes. Le projet « Prenez-soin de vous » s’adressait à une communauté des femmes, sophie cale’esisées, dont je fais, depuis, moi aussi, partie. Un projet d’art personnel, relationnel et collectif à la fois. Le thème de la séparation amoureuse, un regard féminin face à l’infidélité d’un homme, le travail de distanciation grâce à un projet particulier d’art. En est ressorti un objet photographique et textuel, visuel et sonore. Et une leçon sur le thème de « comment peut-on transformer une situation personnelle en un projet d’art ». Permettant de poursuivre à sa manière le récit illustré, documenté, de la vie de Sophie en train de se faire, de ses problèmes, événements. En les figurant dans un jeu, en les transformant par l’art. Et il est toujours, il va de soi, question des portraits. Le chapitre portant sur Sophie Calle qui suit cette introduction retrace la manière avec laquelle certains de ses projets, événements vitaux, ont pu, depuis celui-ci, coïncider avec les événements surgis dans ma vie et me toucher, m’apprendre quelque chose en me faisant prendre la voie risquée d’un art auquel je n’étais pas préparé. Un art qui allait sous peu empiéter sur les intimités de ma vie, faire ressortir leurs profondeurs clairs-obscures, de ce qui était en train de se dérouler dans un sentiment d’une quête infinie de désir. D’une volonté de vivre. Je regarde ce portrait photographique qu’elle a réalisé de moi. A quoi me fait-il penser ? Vers quoi m’a-t-il amenée ?
Ma rencontre avec Sophie Calle contient l’ensemble des composantes d’une expérience permettant d’interroger l’étanchéité présumée de la frontière entre l’art et la vie. Le projet “Prenez soin de vous ». Analyser, disséquer, dire à sa place, interpréter la lettre de rupture par des femmes de 107 métiers différents. S’approprier la lettre, la comprendre en partant des compétences spécifiques de chacune (chanteuse, actrice, juge, psychanalyste, linguiste…).
Jamais je n’ai encore autant travaillé pour une artiste. Et il fallait rester dans son rôle, mais seulement un peu, pas trop. De plus, Sophie venait voler l’âme de la femme lectrice de la lettre chez elle. Elle la mettait dans une position statique pendant plusieurs heures et la torturait sous le regard immobile de son appareil photo qui la transformait en portrait.
Des portraits photographiques. J’aime en particulier celui que Sophie a réalisé de moi. Non pas uniquement parce que je m’y plais dedans, mais parce qu’il capte quelque chose d’une peinture à la Léonard de Vinci justement, tant par la forme du visage du modèle que par sa mise en scène, sa pose, imitant plus ou moins consciemment, des modèles des peintres de la Renaissance, les Annonciations en particulier. J’étais transformée en sainte liseuse devant la fenêtre. Sophie attendait l’arrivée du soleil, nous buvions du vin en mangeant du fromage, le soleil est apparu enfin sous forme d’une lueur en se déposant sur mon visage, la lueur que Sophie a su si bien capturer. Le visage de cette jeune femme liseuse que je suis devenue, lettre à la main, assise sur le canapé rouge, une main tenant une autre, me rappelait sans cesse « La vierge aux rochers ». Tout s’y rapprochait. L’éclairage de mon visage et de mon cou, sa forme ovale, la forme des cheveux, le regard baissé, réfléchi, la tête penchée vers la lettre tenue à la main, la forme de la bouche souriant imperceptiblement. Mes mains. Que font les modèles qui posent avec leurs mains inoccupées ? La pose de la main gauche de Mona Lisa repose sur sa main droite, la saisit, les doigts déployés comme pour refermer symétriquement le corps élargi par les coudes reposant sur une balustrade. Ma main gauche, le poigné plié, les doigts déployés touchant légèrement la main droite, laquelle tient la lettre. Une atmosphère grave s’en dégage. Car la liseuse semble en même temps dans une position d’attente. Les objets modernes, une lampe et un téléphone blanc rappelant tout de même une certaine modernité. Un cactus prenant la forme phallique posé en bas du tabouret dénonçait discrètement de quel genre d’attente il s’agissait. J’ai pensé aux études menées sur les fresques d’annonciation par Daniel Arasse. L’historien menait ses enquêtes minutieuses sur la manière dont le moment de l’annonciation a été dépeint. La vierge est soudainement touchée par la main de l’ange ou le rayon de lumière …
L’expression de mon corps, son éclairage, créait cette « ressemblance » de forme, de ce quelque chose du modèle de la vierge, quelque chose qui transcendait la situation présente et que la photographie de Sophie universalisait. C’est en ce sens que l’on s’en fiche du modèle et que l’on peut admirer la photo qui capte l’aspect atemporel de la situation, son « pathos formel » pour reprendre la formule de l’historien d’art Aby Warburg.
Et maintenant, au moment de l’écriture de ce livre sur les intrications de l’art dans ma vie, toute cette aventure de film, et d’analyse de cette lettre de rupture, datant d’il y a…, eh oui, 2007, tant d’années, vient ressurgir à ma mémoire. Car Sophie est, par excellence, cette artiste qui utilise sa vie comme matière première de son art. Ses projets-actions constituent souvent des mises en scène, des recadrages de la vie ordinaire, la sienne, autour d’elle (devenir femme de chambre dans un hôtel, suivre les inconnus dans la rue, faire embaucher un détective par sa mère pour suivre sa propre trajectoire dans la ville) et celle des autres (amener les gens pauvres d’Istanbul voir la mer pour la première fois, inviter les aveugles raconter la dernière image vue,…). Se déguiser, dissimuler, provoquer et subvertir une réalité existante – autant de créations, enquêtes-vies que des projets d’art dont les résultats sont rendus visibles à travers un art narré : la vidéo, la photographie et le texte, des objets, des installations, etc. Le travail créatif qui prolonge, à la première personne, l’idée chère aux surréalistes, Fluxus et autres avant-gardes situés, consistant à croire que l’on peut faire exister l’art partout et à partir de tout, y compris de ses déambulations, ses rencontres, ses échecs, ses questionnements – en somme de sa vie et celle des autres, menant des excursions parfois très osées dans leur privacy, comme dans le projet consistant à suivre un homme de Paris jusqu’à Venise, ou à enquêter sur l’identité d’un autre à partir de son carnet d’adresses, enquête racontée au jour le jour dans des chroniques du journal « Libération ».
Un détail, un indice, un projet, une enquête, une mise en scène, image-texte : l’œuvre ouverte, l’œuvre en train de se faire.
Mettre tout ceci sur un mur, ce qui implique une certaine sobriété de l’écriture, une efficacité de la photo exposée en dessus de lui. Je me suis demandée comment faisait-elle pour réaliser ses projets, les amener jusqu’au bout ?
Quelques « principes » se dégagent de l’art calle’ien. L’un d’eux consiste à brouiller les pistes identitaires. Le dédoublement, l’image d’une biographie construite patiemment, projet par projet. Détourner ce qui semble aller de soi, soit du point de vue des gens dits ordinaires, soit du point de vue des critiques et des institutions d’art, comme si l’artiste cherchait continuellement à déplacer, à redéfinir leurs frontières, à aller, à chaque pas, un peu plus loin ou ailleurs, pour les rompre, tout en s’y insérant. Mais aussi ouvrir les yeux des autres, des aveuglés.
Une sorte de léger brin d’humour se propage à travers toute son œuvre, de projet en projet, et dévoile l’image persistante d’une observatrice amusée et amusante. Un regard légèrement ironique sur tous ces événements dramatiques qui (lui) arrivent. Quelles sont les précieuses limites entre sa vie et son art ? Car elle invente et transforme véritablement la vie, la sienne, celle des autres, la rend plus consciente pourrait-on dire, parfois plus joyeuse, plus mystérieuse ou tout simplement là, ressortie de l’intimité et de l’oubli, une artiste reconnue qui a désormais le pouvoir de la mettre au grand jour. Est-ce la vie ou l’art ? L’art comme vie, la vie comme art, l’art de la vie. La multidimensionnalité de l’art. Ses formes. La photographie, la littérature, l’enquête, la poésie, le voyage, le film. Ses thèmes. L’amour, la mort, l’inconnu, la sexualité, l’échec, le portrait, le paysage, l’écriture, la lecture – pas un seul sujet échappe à son art-vie. Et le sujet doit y être organiquement lié. Ce n’est pas un choix arbitraire, c’est quelque chose qui fait sens par contact, par la réalité des choses directement liées à cette vie qui est en elle. Il ne s’agit pas d’un choix purement intellectuel. Peu importe les petits scandales qu’elle a pu parfois provoquer. Mon amant c’est l’art. Voilà, j’aurais pu dire quelque chose comme ça, moi aussi. L’art de séduire et d’être séduite. N’est-ce pas le phénomène le plus incroyable de la vie humaine ? Etre capable d’attirer l’autre si fortement qu’il ne soit plus capable de se détacher de nous ? Et je ne pense pas uniquement à cette capacité érotisante que possèdent certaines de ces pièces, mais à sa capacité de créer et de se défaire des liens sociaux sans souffrance. Il s’agirait alors d’un érotisme particulier de l’art, celui qui est lié à la vie même et à la volonté de vivre joyeusement.
La mère ou ce que ça me fait, l’exposition à New York.
Je découvre qu’une nouvelle exposition de Sophie va avoir lieu. « L’absence », était consacrée à sa mère morte, dont Sophie a réalisé un dernier ultime portrait. Restée dans le coma, elle filme sa mère en voulant capter son dernier souffle.
Arrivée chez Paula Cooper, une immense galerie. Un hangar séparé de l’entrée par un rideau en dentelle blanche et on pouvait découvrir un ensemble de photographies sous-textées consacrées à sa mère. Comment gérer la séparation. Comment font les autres, ceux qui s’aiment encore, pour se retrouver ? Sophie disait vouloir employer cette ancienne méthode qu’elle a utilisée lors de sa séparation avec P. Entrer dans les détails : aller vers les places où ils se sont rencontrés, se remémorer les dates, les premiers mots échangés. Etre dans le même lieu au même moment. Attendre, pour voir si le miracle se répètera une nouvelle fois. Et Sophie, quant à elle, a eu une envie soudaine de retourner vers le pont du Garigliano à 8h du matin pour voir si un miracle, la rencontre de cet homme jeune, brun, de 42 ans qui fait le même métier qu’elle, allait se produire à nouveau. Eh bien, rien. Elle raconte ça à une amie, elles tirent les cartes de Tarot et Lourdes tombe en dix-septième position. L’Arcan 17 ! Les surréalisto-logues du monde entier s’en souviennent. Le journal canadien d’André Breton de 1944. Vendu si cher… Une étoile. Un journal. Et une tentative de sa reproduction. Les tickets de train, le cahier, mais le râble ? Peut-on reproduire une feuille unique d’un râble ? Une histoire de renaissance poétique et amoureuse au moment où l’homme était au bord d’un gouffre. L’histoire de la rencontre avec Elisa, la femme-enfant. Sophie programme alors un voyage à Lourdes.
Le pont du Garigliano, où est-ce ? Je regarde sur wikipédia et je lis : « Le pont du Garigliano est un pont enjambant la Seine à Paris. Il tire son nom de la bataille du Garigliano, victoire remportée par le Corps expéditionnaire français du général Juin, en 1944, un petit fleuve du centre de l’Italie près de Monte Cassino. Le 2e corps polonais doit « conquérir le mont Cassin et opérer contre Piedimonte. Depuis fin 2006, l’œuvre Le Téléphone est installée au centre de son côté aval, implantée sur le bord extérieur de son trottoir et arrimée à son garde-fou. Il s’agit d’une cabine téléphonique sculptée en forme de fleur par l’architecte Frank Gehry, n’ayant pas d’autre fonction que de recevoir des appels de Sophie Calle, l’artiste qui l’a imaginée pour accompagner la mise en service du Tramway des Maréchaux, dont le terminus est tout proche » Oui, d’accord, mais quel lien avec moi ? Dois-je moi aussi aller sur ce pont pour voir si un miracle, un homme de 42 ans brun, y passe à la même heure ? Ou bien est-ce encore cette histoire de la Pologne, des soldats polonais combattants de Monte Casino, qui me poursuit ? Je regarde cet autre nom qui est associé à son projet de la cabine téléphonique, et je découvre l’architecte canadien atypique : Frank Gehry. Et la pensée tridimensionnelle me saute aux yeux. L’architecture de déséquilibre. Les moments de bascule ou de transfiguration dont Frank Gehry dit d’avoir trouvé l’inspiration chez Bernini. Bien sûr, ce n’est que plusieurs années après que j’ai appris l’existence de sa « philosophie » et quelques-uns de ses bâtiments lors d’une exposition qui lui a été consacré à Beaubourg. Ce sont en fait ses maquettes qui m’enchantaient et cette idée justement très anti-classicisme de l’architecture, pensée en termes de la sculpture baroque. Ne pleurais-je pas en effet devant Daphné se transformant en laurier échappant ainsi au désir d’Apollon jadis à la Galerie Borghèse à Rome ? De cette idée sculpturale de l’architecture m’est venue l’idée de film à trois dimensions. Il est vrai, à mon propre livre-film, manque peut-être un troisième axe. Mais que voudrait-il dire un livre en 3D ? Un hologramme ? En tout cas, Gehry racontait dans un entretien avec Sidney Pollack, que c’est à cause d’un psychanalyste qu’il a pu du jour au lendemain se libérer des conventions de la construction architecturale, avec ses contraintes du marché, son utilité sociale ou du moins celle que s’imaginent les commanditaires et toute la mocheté qui vient avec. Gehry s’est dit soudainement qu’il agissait de manière paradoxale. C’est du moins de cette façon-là, raconte-t-il, qu’il est devenu à la fois riche et libre. Riche peut-être, mais libre ? L’est-il vraiment ? N’est-ce pas qu’une histoire de la réussite à l’américaine ? Sorte de fable que l’on raconte aux enfants. Car Gehry est soutenu par le milieu financier de plus puissant. Entre Dassault et Disney… Encore une histoire des réseaux et d’argents ?
Un livre tout récent d’Annie Le Brun « Beauté, laideur et politique »[8], m’a brutalement fait sortir de mon roman, conte de fée, pour les grands enfants. Le temps passe et me voilà ramenée impitoyablement à la vérité, en train de me rendre compte de l’artificialité de plus en plus grandissante des créations dites artistiques et des liens de plus en plus officiels entre l’art et la finance, si ce n’est pas entre l’art et la guerre, comme le criait si bien Ben Vautier lors de son exposition performance toute récente. Et on le sait déjà : Ben est un faux-guerrier…
Mais chez Sophie, l’une des artistes françaises de plus « cotée », quelque chose avait l’air de résister à la gadgetisation généralisée du monde de l’art dit contemporain dont les abus par des individus, artistes et institutions au pouvoir, réalisant des « hold up » monétaires, fiers d’y arriver, s’exposant dans des formes gigantesques provocantes, ayant pour effet le gaspillage humain, social, psychologique et environnemental, comme toute entreprise « argent pour argent » a tendance de provoquer et c’est, ce que dénonce l’écrivaine.
La croyance, l’église, la dentelle blanche qu’aiment tant les vieilles dames. L’art et la mort. L’art de mourir. Rendre hommage à celle qui fut sa mère. Sa mère non plus seulement à travers le prisme de ses seuls yeux d’enfant, mais d’après ses choses à elle, telle qu’elle était. S’en rapprocher le plus possible.
Il y avait comme une interrogation véritable sur qui était sa mère, quelle était cette relation qu’elle avait avec elle, rafraichie probablement par les documents redécouverts après sa mort. La mère de Sophie était dans toutes ces photographies de voyage que Sophie avait faites pour elle. Mais aussi dans tous les souvenirs qu’elle a pris ainsi soin de faire ressurgir, comme ce journal intime dont on pouvait lire des fragments sur le mur central de la galerie :
« Read in my mother’s diary :
December 28, 1985 – No use investing in the tenderness of my children, between Antoine’s placid indifference and Sophie selfish arrogance ! My only consolation is, she is so morbid that she will come visit me in my grave more ofen than on rue Boulard.
May 29, 1986 – I don’t remember to whom I said yesterday over the phone, about myself : « She came from nothing – and left jaded about everything ! »
September 9, 1986 – I still don’t know whether I want to be cremated or buried. Funny how I can’t imagine that happening to me at all!
April 28, 1987 – Good-bye, Diary ! I’m off to New York. Let’s hope it will all be wonderful. If the plane crashes, here’s a cheery farewell to life!
November 10, 1988 – I slowly get used to my depression; slighted, it slowly backs away.
January 1, 1990 – « To have accomplished nothing and to die overworked » (Cioran) (…) (Photos)
Quel aveu merveilleux ; de celle qui se préparait ainsi à faire « le compte » de sa vie en approchant la mort. Quelle force et distance par rapport à ce qui doit inévitablement arriver. Seulement quand et comment, nous ne le savons pas.
Mais, cette exposition était-elle consacrée uniquement à sa mère ? Habillée elle aussi en dentelle, le haut rappelant le rideau de l’entrée de la galerie. Puis une jupe rouge, les collants de dentelle noire cette fois-ci. Sophie ressemblait dans ses habits à une petite fille, une écolière, mais un peu désinvolte tout de même avec cette jupe rouge.
« On december 27, 1986, my mother wrote in her diary « My mother died today »
On march 15, 2006, in turn, I wrote in mine : My mother died today. » No one will say this about me. The end »
L’exposition portrait, on s’en serait douté, sur Sophie et comme toujours, au-delà d’elle-même, sur un sentiment. Un sentiment qui surgit suite à un événement, qui donne lieu à une enquête sur son propre état, suite à sa réception. Une lettre, une mort, le journal de quelqu’un d’autre. Le journal de sa mère. Elle et moi. Il surgit d’un hommage et de la comparaison avec la vie de celle qui était sa mère. Et après ma mort à moi, personne ne sera là pour écrire la même phrase, constatait-elle : « Aujourd’hui ma mère est morte. Personne ne dira ça pour moi ». Et, elle dit juste après, sur cette autre écriture-photographie qu’elle n’a jamais voulu avoir des enfants. Mais elle dit aussi qu’elle se sentait seule et lorsqu’elle croise des couples d’amoureux avec les poussettes elle se sent tout de suite mieux.
« January 23 8 a.m. I waled around town before calling Maud for instructions. Far away, from the top of the building, the first sign I see is my given name. SOPHIE. False trail : SOPHIE the shop for children. I never wanted children. Picture a dreary day. I’m dreading evening. I feel lonely. A couple walks past. A man with his arm around a waist of a woman pushing a pram. Their looks order me to step aside : a descendant gives you certain rights. They gaze adoringly at their brat. I sigh : « Poor things… » I shouldn’t I’m feeling better already. »
Puis, elle conclut « poor things » à propos des parents, et elle avoue se sentir mieux ainsi. Sa mère et elle. Il n’était pas ici question du film de la mort de sa mère. Daniel Buren qui était son commissaire d’exposition à Venise, lui a d’ailleurs déconseillé de la mettre dans cet espace-là, c’est trop intime, disait-il, dans sa lettre exposée à l’entrée de l’exposition.
Alors Sophie l’a mise ailleurs. Dans une chapelle néo-gothique, the Episcopal Church of the Heavenly Rest, sur le côté est de Manhattan. « You might think you’d come upon the lovingly arranged setting for a funeral » disait l’article « As Maman Lay Dying, Her Spirit Became Art. In ‘Rachel, Monique,’ Sophie Calle Eulogizes Her Mother », un article de Ken Johnson paru dans le New York Times.
De quoi s’agissait-il ici ? De la vie et de la mort de sa mère. De sa vie à elle. La lecture de ce journal, la séparation, les voyages. Un deuil. Un hommage. Distribuer les souvenirs-cendres de sa mère un peu partout dans le monde. Comme cette photo d’elle qui s’est retrouvée au pôle nord. Le rapport entre les textes et les images. Toutes ces expériences se concluaient par ça. C’est dans le cadre d’une galerie, d’un musé que l’expérience narrée se lie à l’image et prend la forme d’œuvre d’art. Les textes sont joliment encadrés, sous titrés, les photos reproduites à la manière de tableaux. Sophie comme tant d’autres photographes contemporains transformait les moments ordinaires du quotidien en tableaux. Non, ce n’était pas une pratique de mise en scène à la Jeff Wall[9] par exemple, mais tout de même, on sentait la présence du spectateur. Le regard dévisageant du photographe. Sophie est une photographe à l’ancienne. Elle prenait son temps pour capter le détail imperceptible. Je n’oublierai pas ce moment d’attente interminable déshabillant devant l’objectif de son appareil sur pied. Il fallait que le rayon de soleil, si rare ce jour-là, se dépose sur ma fenêtre pour qu’elle déclenche son appareil. « Concentrer la recherche sur les phénomènes lumineux entraîne implicitement l’idée d’abandonner la représentation, l’intention d’aller plus loin que les apparences extérieures, vers l’essentiel, à savoir la lumière. […]»
Les histoires de vie
Daniel Buren et son appartement à Venise où je devais dormir. Malgré le prix avantageux qu’il me proposait grâce à la médiation de Sophie, c’était encore trop cher. C’est devenu ainsi comme un petit rêve non réalisé : aller dormir dans l’appartement de Buren à Venise. Lorsque j’ai rencontré le personnage, il avait je ne sais pas combien de stylos dans sa poche. C’était lors de la três guindée réception qui avait lieu au palais ministériel, organisée suite à l’exposition du projet « Prenez soin de vous » accrochée dans l’ancienne bibliothèque nationale. Tant d’agréables souvenirs liés à cette exposition. Tant de cartes postales reçues depuis le monde entier et à chaque fois cette phrase protectrice : « prenez soin de vous ». Les coïncidences ? A chaque fois que je n’allais pas bien, une carte de la part de Sophie arrivait comme une petite consolation.
Car, c’est non pas d’une séparation dont il s’agissait, mais, d’une avalanche de séparations : mon père, ma mère, mon ami, mon amant, l’amant suivant, mon frère, ainsi de suite. C’est à croire que je marchais ainsi comme un somnambule, de séparation en séparation. Trop de monde, trop de tension pour pouvoir lire tous ces textes, voir toutes ces images, comprendre le parcours d’une expérience douloureuse qui s’offrait ainsi à la vue des spectateurs. Je me suis enfuie. Est-ce ce le voyage à Lourdes ? Cette ambiance cérémonielle ? Les vieilles dames venant là comme sorties de l’au-delà, qui m’ont fait fuir ? Oui, tout ça. Le souvenir de la mort de ma propre mère. Le souvenir de la dentelle posée sur la table du salon, chamboulée, remplie des médicaments en désordre. Les traces d’un drame.
Transformer les situations problématiques par l’art
J’avais appris un jour quelques exercices de l’auto-hypnose à la Erickson. J’ai parcouru les Essais d’Emerson, le Journal et Walden écrits naturalistes de Thoreau. Il y a chez Emerson, comme le décrit bien Henry Miller, quelque chose d’exalté, c’est un auteur qui inspire ses lecteurs : « On ne peut pas accepter sa philosophie dans son ensemble, mais de la lecture de ses œuvres on sort purifié, pour ainsi dire, et exalté. Il vous entraîne sur des hauteurs, il vous donne des ailes »[10]. J’ai vu le film Walden de Jonas Mekas. Quelque chose de thérapeutique en sortait, en montrant aux gens les beautés de la nature, leur faisant comprendre leurs raisonnements illogiques, destructeurs, au fondement de leurs souffrances. Observer toutes ces injonctions paradoxales. Exposée ou participant à la violence de la guerre du Vietnam, la société américaine était en train de se transformer. Un malaise, socialement parlant, devait être exprimé, pris en charge par les individus et transformé. Se libérer des contradictions qui affluent des institutions sociales, de l’Etat, de l’administration, de l’armée, de la prison, de l’école, de la famille, et on pourrait ajouter aujourd’hui : des (il)logiques issues de la finance. Il fallait tout regarder à la loupe, tout repenser par soi-même. Les valeurs traditionnelles s’effondraient. La recherche de nouvelles voies, de nouvelles visions existentielles, la mise à bas du moralisme, les mouvements pour la paix, la liberté sexuelle, les droits des femmes, de minorités, les nouvelles formes de création et bien évidemment des actes de protestation. Dada. In situ. La beat generation. La poésie, l’absurde, l’expression et l’humour … Cesser la souffrance. Refuser jouer le jeu pervers de systèmes politiques autoritaires, meurtriers. Une liberté en ressortait, permettant de donner aux individus dédoublés, la capacité de s’extraire de leurs conditions d’aliénation, ou du moins d’être capables de les voir. On pourrait probablement en dire tout autant du Mai 68 français où de nouvelles formes d’art, plus conscientes des conditions libératrices, se faisaient entendre.
De librairie Monte-en-l’air au restaurant, puis au bar, c’est ainsi que nous avons pu fêter avec Jonas, Pip, Fox & gang la sortie du livre « Scrapbook of the sixties writings 1954-2010 » de Jonas Mekas. On y retrouve des notes, des histoires des rencontres et des conversations enregistrées avec une série des gens que Jonas fréquentait. Ça commence le 18 décembre 1954 par « On Alban Berg and Anna Sokolou ». C’est une critique de la pièce de « Lyric Suite ». Jonas décrit l’atmosphère de la solitude, du désespoir et de la frustration qui y règne. Son échange avec Anna porte sur cette triste réalité du monde. Jonas dit combien grande doit être cette tristesse pour être représentée ainsi et il pense à toute la tristesse représentée dans des films de certains jeunes cinéastes d’avant-garde, Harrington, Anger, Markopoulos… Puis il s’interroge sur le pouvoir des mots :
« Si nous commençons à appeler cette période particulière noire ou désespérée ou perdue, ou peu importe le mot que nous choisissons, ce mot a deux bords : avec un bord il coupe dans le passé, avec l’autre il coupe dans le présent et le futur, il agit sur nous. Les mots ont des pouvoirs magiques, juste par leur pure présence, et aujourd’hui lorsque nous les lisons – oui des mots, des noms agissent sur nous, ils nous coupent. C’est ce que je pense de cela. (…) Ce n’est pas que les mots ne sont pas vrais. Ils sont vrais. Ce qui compte néanmoins, c’est ce que nous faisons avec, une fois que nous connaissons la vérité. Tu vois, aujourd’hui nous sommes si mal (badly) perdus que bien que la vérité nous est montrée par les artistes, nous ne sommes plus capables d’agir, de faire quelque chose avec ça, on n’apprend rien de cette connaissance, de cette vérité. Nous sommes comme les enfants. La vérité est ici, comme une roche, mais on continue la même route de désintégration. Les mots que nous inventons pour décrire notre attitude spirituelle, nos états, et les conditions, bien qu’elles soient correctes (même si nos analyses sont correctes), un boomerang revient sur nous et nous nous enfonçons davantage. Les mots qui décrivent notre présent (ou notre passé immédiat) sont les guides pour notre futur. Nous confondons les mots avec la réalité ».[11]
S’il est un filmeur du quotidien, on ne voit pas de violence, pas d’images de morts, de guerre, de pauvreté. Du moins pas de la manière dont ils ont pu être mis en avant par certains documentaristes ou cinéastes engagés. Les images que l’on produit ont comme des mots des pouvoirs de boomerang sur nos vies.
De nombreux chapitres se succèdent : « In defence of perversity » qui porte sur le bien-fondé de la protestation de la génération Beat et Angry (mieux vaut être pervers que suivre le moralisme et l’insensibilité de bourgeois, ou qu’être un businessman, écrit Jonas ou encore : « Le pervers est un innocent qui pleure, qui se bat lui-même, non pas les autres », les mêmes idées qui se prolongent dans le chapitre « Absolument moderne » qui porte sur Naked Lunch de Burroughs et montre la supériorité de l’improvisation dans l’art. D’autres chapitres que je suis en train de lire, tout aussi intéressants: « A note on Jean Genet’s film », « On John Cage », « The living theatre », « On expanded cinema », « A conversation between Pier Paolo Pasolini, Jonas Mekas, and Gridern Bachmann », « Theatre of Richard Foreman », « A conversation with Susan Sontag », « First conversation with Hermann Nitsch », « Andy Warhol’s street diary », « Bum-ba bum ba » la conversation avec John Lennon et Yoko Ono sur la réalisation de leur films, etc etc. Des lectures, des anecdotes qui signalent l’étendue des rencontres et des portraits jonasiens.
Jonas est apparu dans ma vie et j’ai entrevu mes contradictions. Me voilà en train de crier, de chanter, de faire le clown. A chaque fois qu’il est là, je me mets à faire des acrobaties. Comme hier lorsque depuis son lit d’hôpital il m’a demandé de lui envoyer une image de la maison de Lawrence Durrell à Corfou devant laquelle je me trouvais. Je me voyais comme faisant partie de cette bande des écrivains ayant jadis vécu là, écrits leurs premiers romans. Durrell, Miller !…. Je me suis mise à me prendre en photo avec mon ordinateur devant un chat imperturbable en train de faire sa toilette sur la terrasse du restaurant de la maison. Un inconnu voyant mon excitation s’est proposé de m’aider. Le résultat : moi débout, dans le noir, les bras pointés vers un chat, et incroyable : le portrait de Durrell comme par miracle s’y est incrusté ! Et voilà que l’esprit écrivain de Durrell a parlé. N’est-ce pas du pur jus dada ? Et bien non seulement je fais le clown pitoyable, mais tout le sérieux avec lequel j’ai pu, jusque-là mener ma vie, m’a d’un coup paru, totalement ennuyeux.
En m’observant ainsi de l’extérieur, et en écrivant cela je ne peux qu’admettre que j’étais dans un état de schisme avec moi-même, et je constatais un état de profond malaise dont la cause exacte m’échappait, qui avait bel et bien à faire avec les aléas de ma vie, mais aussi, et peut-être bien avant tout avec cet extrême sérieux avec laquelle je la conduisais. Je cogitais à ce qui m’arrivait et les paroles des gurus indiens me venaient à l’esprit : ne suis-je pas, par cette cape de la négativité laquelle m’entoure comme un halo invisible, en train de me créer la vie correspondante ? La vie vaut-elle vraiment la peine d’être vécue de cette manière sérieusement anxieuse-là ? Mon sérieux et mon état down vont-ils effacer les souffrances du monde ? Si seulement j’étais capable de cesser la mienne…
J’avance dans ma vie prudemment, comme un chat à l’afflux, à petits pas, rien n’est planifié : les discussions-repas avec mes amis, mes amants, les inconnus croisés par ci par là, quelques échanges par skype avec Pip à propos des filmeurs que je rencontre, puis avec Frédérique à propos des poètes lettristes, puis avec Charles à propos de Fluxus gang, X de passage, Fox, inspirateur de mon premier voyage indien, sur ses propres traces. Je suis d’ailleurs en train de le filmer au Cirque Electrique, nous allons voir « Steam ». Un spectacle qui donne comme l’impression de renouer avec l’ambiance tantôt du début de XXème, les décors futuristes à la Métropolis, tantôt avec le cinéma expressionisto-orientaliste fin de siècle. Et, pour finir, une sorte de critique onirique du monde contemporain du spectacle par le spectacle. Mise à distance de ce qu’il représente, le corps puissant, exposé, performeur. Car, il faut dire qu’entre une performeuse qui se glisse et balance dangereusement sur une corde suspendue, une autre qui chante, miaule, agite ses ailes rouges d’un oiseau exotique et joue de la scie musicale, des hommes-tigres qui sautent sur un cube se mouvant dans des lumières électriques et un tap man qui tape, tape, tape… puis pleure….N’est-ce pas pure actualité ?
Voici un aperçu de mon monde. Le monde de l’art, le monde des rencontres de hasard. Je relis et complète mon propre livre. Mon quotidien. Les chapitres s’entremêlent les uns avec les autres, se confondent comme les noms, les lieux et les dates. L’ouvrage perd petit à petit sa chronologie. Il s’autonomise, de nouveaux lieux et de nouveaux individus apparaissent, d’autres disparaissent. Certaines descriptions et noms de personnages se figent, d’autres tout au contraire, se déploient. C’est pourtant mon état présent qui m’intéresse le plus en fait. Ce que je suis au moment présent de l’écriture et peu ou plus ce que j’ai été. Là où je me trouve.
DE WITOLD GOMBROWICZ A JIM RITCHIE, LE SCULPTEUR
Les vacances à Vence. Outre, mon sauvetage de l’ennui et même, quelquefois, l’offre des ô combien bons repas, c’est à Jim Ritchie que je dois mon rappel des romans de Witold Gombrowicz, un fin observateur des comportements humains, et mon apprentissage d’art moderne, en particulier du cubisme que Jim m’enseignait au jour le jour au Pigeonnier, le restaurant de la place centrale de Vence. Cet apprentissage a été couronné par un véritable Eureka sculptural lorsque je venais de réaliser que la nouvelle sculpture de Jim, devenue, sans que je le réalise sur le champ, mon « autoportrait ». Jim avait un grand humour et voulait à tout prix me mettre à nu pour ses photographies de nus, à la Man Ray. Il me racontait ses expériences coopératives de la hippie generation, ses aventures pour imposer ses sculptures dans la ville de Vence, sa rencontre avec l’écrivain polonais Witold Gombrowicz et sa femme Rita dont il était l’ami et le voisin.
Tout un portrait. Jim me complexifie. M’érotise. Me redonne du volume et me met sur un socle. D’une femme insignifiante je suis devenue un chef d’œuvre. Et, plus je regarde cette sculpture, plus cela me paraît évident. La rencontre avec Jim. Dix jours de discussions, d’écriture, d’apprentissage et tant de vidéos à travers lesquelles je découvre en action la vie créative d’un homme. A part d’être sculpteur, Jim Ritchie est aussi dessinateur, peintre, photographe. Il a aménagé à Vence dans les années 60 où il est venu rejoindre une coopérative d’artistes (La Tourette sur loup…). De son autobiographie A sculptural life, il ressort le portrait d’un aventurier. Canadien, issu d’une famille de céramistes, il devient lui-même céramiste, puis peintre et sculpteur. A 23 ans il décide avec ses copains de construire un yacht, il en fait une galerie et embarque ses tableaux pour faire le tour du monde. Après de nombreux problèmes de construction, le bateau échoue à Miami. Jim décide de se séparer de ses compagnons de voyage, il rencontre une femme, tombe amoureux et se marie. Il divorce quelques années après, quitte Miami, rentre au Canada avant de venir s’installer dans le sud de la France…. C’est ainsi qu’on peut résumer brièvement sa vie. En arrivant en France il est au cœur des mouvements artistiques communautaires des années 60-70. A ses débuts artistiques, la chance et la malchance alternent sans cesse, sans véritablement atteindre le cœur même du personnage qui continue ainsi, d’aventure en aventure, à se créer son identité artistique. Il rejoint le sculpteur Roussel pour venir en France et l’aide à fonder, avec d’autres amis, sculpteurs-artistes, une véritable coopérative, la commune, comme ils l’appelaient, dans le village de la Tourette sur Loup. La communauté s’installe dans un moulin qui quelques années après devient…un restaurant. Les artistes s’autonomisent et se séparent…Jim se marie à nouveau, il s’installe avec sa femme et leur fils à Vence. Lorsqu’il vend sa première sculpture à la ville de Vence (voir La Vençoise sur la place centrale), il installe son atelier dans le pigeonnier de la très belle villa située en centre-ville de Vence, la même où vivaient l’écrivain polonais Witold Gombrowicz et sa femme Rita. Witold et Jim deviennent amis. Après la mort de Gombrowicz, Jim pose une plaque à sa mémoire : « Ici a vécu l’écrivain polonais Witold Gombrowicz ». C’est ainsi que j’ai pu le rencontrer. Un homme occupant là un bureau lors du festival de musique m’a fait visiter non pas l’appartement de Gombrowicz, mais celui d’en dessous, il me disait que c’est la même chose, à un étage près ! Ce même personnage m’a indiqué où trouver le sculpteur qui a posé la plaque. Deux jours après j’ai retrouvé Jim au restaurant « Le pigeonnier » où il venait déjeuner tous les jours. C’est ainsi que notre amitié a pu prendre forme.
L’été 2012. Ma vie est à Vence. Je fais avancer mon livre-film. Quel beau jardin. Je me sens bien dans cet appartement de deux pièces que l’amie d’une amie a bien voulu me louer. Je passe mon temps à regarder le Bahou depuis la fenêtre. La visite non pas de l’appartement en-dessous de celui de Gombrowicz, la découverte des escaliers menant vers l’appartement de Witold à travers le trou de la serrure ! et, d’appartement en appartement, quelques jours plus tard, la rencontre avec Jim Ritchie. Le soleil est rentré dans ma vie. Comment me retrouvai-je ici en compagnie de ce personnage pas tout jeune, qui m’invite à déjeuner pendant dix jours et me raconte sa vie, m’apprend d’une manière festive l’histoire de l’art, me montre ses sculptures, ses photos, ses peintures. Sa vie, ma vie. Je l’écoute. Il m’écoute. Flot de paroles. La prose libre. Je me prends tantôt pour Kerouac tantôt pour Gombrowicz. Jim a quelque chose de l’humour grinçant de Gombrowicz lorsqu’il raconte des histoires sur les artistes. Le restaurant le Pigeonnier où nous passons notre temps se trouve sur la jolie place du vieux Vence. Jim monochrome, en éternel tee-shirt noir, le chapeau de paille à la Matisse, une barbichette taillée en forme de triangle me faisant penser aux portraits austères de quelques nobles protestants du nord de l’Europe, un tableau de la Renaissance. Mais il suffisait qu’il parle pour que le sentiment d’austérité s’évanouisse aussitôt. Je l’aborde caméra à la main, je filme notre rencontre. Il se laisse filmer, m’invite à venir à sa table. On parle de Gombrowicz, de Matisse, de Cronenberg qui a fait un film sur lui, avant même qu’il soit célèbre (Jim se vante de lui avoir acheté sa première caméra), et de tout un tas d’autres choses.
Je regarde mes vidéos avec Jim, nos conversations, ma voix, ma vie, ses explications. En documentant tout ceci, presque deux ans après, je me rends compte de la chance que j’avais : je suivais donc là avec Jim des cours d’art moderne, dont je n’avais que de vagues souvenirs ou connaissances. Car, au fur et à mesure des années, tous les noms et les œuvres dont j’ai dû apprendre l’existence à l’école, se sont évaporés. Les dadaïstes, les surréalistes, la peinture et la sculpture cubiste, je ne me souvenais de rien. Les blondes de Warhol. La rencontre de Jim avec Léonard Cohen, les femmes modèles de Matisse, ses femmes modèles à lui… En mangeant, en buvant et en bavardant avec lui, j’ai pensé que l’art et la nourriture avaient quelque chose à voir l’un avec l’autre.
Jim habitait une villa splendide en haut du village, se déployant sur deux dénivelés. Elle bénéficiait d’une vue imprenable sur la baie de Nice et d’un jardin magnifiquement fleuri. La partie haute de la maison était du style provençal. Une salle-galerie exposait ses magnifiques sculptures. La partie basse, plus expérimentale, ouvrait sur une piscine. Pas mal la vie d’un sculpteur qui a réussi, me disais-je. Mais Jim s’en défendait. C’était surtout son fils qui l’aidait, disait-il.
Ça l’amusait de me fournir des légumes bio, de son jardin, des énormes courgettes. Très intéressé par les questions relatives à la sexualité encore ce Jim, 83 ans pourtant ! Alors nos discussions l’étaient également. Gombrowicz n’écrivait-il pas à juste titre dans son Journal : « Je ne crois pas en la philosophie non érotique. Je ne fais pas confiance à la pensée quand elle se délivre du sexe » ?[12]
Les sculptures de Jim
Les sculptures de Jim sont d’inspiration cubiste ou brancusienne, tout en s’en distinguant par de nombreux aspects. La première différence se trouvait, comme je le saisissais intuitivement, dans la continuité thématique que Jim décrivait si bien dans son ouvrage autobiographique à propos de l’un de ses modèles-muses, son amie Sylvia. La relation avec une femme étant au centre de son art sculptural. Elle l’impulsait, le provoquait, elle était l’objet d’une enquête et quelque chose d’elle était ressaisie à travers le travail de modelage d’un morceau de cire suffisamment molle pour que, telle une pâte à modeler, cette matière lui serve de maquette pour la sculpture en bronze à venir. Cette dernière devenait ensuite une sculpture en marbre. J’étais fascinée par la façon dont Jim réalisait l’enregistrement des traces d’un schème féminin particulier, extrait de la femme-modèle, qu’il avait devant lui et qui apparaissait progressivement dans la forme sculpturale de la cire.
C’était mieux qu’une caméra. Comment arrivait-il, par ce travail de modelage, à dégager cette ressemblance de forme ? J’ai pensé à cette étude cartésienne issue des Méditations sur le morceau de cire et le travail de transformation sculptural réalisé par Jim. Ce n’est pas pour rien que Descartes compare nos relations sensibles à l’expérience que nous pouvons avoir avec un morceau de cire. La vision/le toucher/le son d’un corps avec un morceau de cire fraîchement sorti de la ruche et d’un soudain changement de son aspect en contact avec le feu. Descartes interroge par cette étude le problème de l’identité d’un objet, de ce qui continue à être le même après ou malgré la transformation. Descartes énonce ainsi :
« Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons. Je n’entends pas parler des corps en général, car ces notions générales sont d’ordinaire plus confuses, mais de quelqu’un en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche : il n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait, il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci. Mais voici que, cependant que je parle, on l’approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s’exhale, l’odeur s’évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s’échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu’on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu’elle demeure et personne ne le peut nier. Qu’est-ce donc que l’on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j’y ai remarqué par l’entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l’odorat, ou la vue, ou l’attouchement ou l’ouïe, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure. Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n’était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d’autres. Mais qu’est-ce, précisément parlant, que j’imagine, lorsque je la conçois en cette sorte ? Considérons-la attentivement, et éloignant toutes les choses qui n’appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d’étendu, de flexible et de muable. Or, qu’est-ce que cela : flexible et muable ? N’est-ce pas que j’imagine que cette cire, étant ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? » [13]
On pourrait en dire autant d’autres formes de transformations sculpturales ou d’artisanat, mais ce qui est intéressant précisément dans le travail de Jim c’est qu’il est relationnel et que la forme de cette relation peut être, pour ainsi dire, montrée dans ses dimensions multiples, non réduites à la double face de la pellicule, par exemple, qui ne crée la profondeur que sur la base d’une illusion optique. « Passer du carré en une figure triangulaire » – tellement vraie par ailleurs de la dimensionnalité obtuse des sculptures cubistes géométriques. J’observai avec attention son travail. La relation entre le matériel sculpté et la chose « enregistrée » sous l’impulsion des doigts qui lui imprimaient une forme était directe, immédiate. La cire s’imbibait des qualités de la forme féminine perçue en les transformant en une forme abstraite. Je me disais qu’il serait intéressant de rapprocher cette manière de produire la forme multidimensionnelle avec les pratiques de la photographie, celles des cinéastes expérimentaux, par exemple, ou tout autre pratique en lien avec la nature d’un corps en mouvement et sa modélisation, sa fixation. Car l’expérience que j’ai pu observer et à laquelle j’ai participé par ma présence était bel et bien celle d’un modèle, mais d’un modèle non modélisé, un modèle naturel en quelque sorte, sans pose, sans artifice, libre dans ses mouvements. Jim travaillait la cire d’après nature. La nature qui se meut constamment. C’est également une métaphore de la vie à partir du moment où elle est l’objet d’une attention comme processus en train de se dérouler et de chercher continûment sa forme dans l’occasion, dans l’instant, dans la trame des choses en train d’apparaître, des opportunités multiples parmi lesquelles la vie que l’on suit opère des sélections à des fins de production de ce caractère ordonné de l’existence observable ici-et-maintenant, cet ordre pratiquement accompli que l’on peut ressaisir par la suite en un objet d’enquête et de narration. L’identité pratique résultant de cette permanence et de cette transformation justifiable à partir du fondement que confère à l’être humain son immersion irrémédiable dans le flux des choses et sa capacité à le ressaisir sous une forme réfléchie.
Avant de devenir marbre ou métal, la sculpture devait précisément passer par la médiation d’un matériel souple qui permettait l’inscription des différents aspects de la forme corporelle en mouvement et que Jim enregistrait dans un travail réalisé conjointement par l’œil et la main. C’est de cette combinaison de la matière d’une certaine sorte avec les capacités perceptives du sculpteur qu’émergeait quelque chose de la dualité du corps féminin en mouvement (son derrière et son devant comme aimait le dire Jim, en ironisant sur ses désirs sexuels « ambigus », qu’il exprimait dans des figures féminines cubistes, en torsion). Cette dualité, le schème paradoxal, complexe, du corps féminin dans son mouvement naturel, était captée par un regard patient, sachant le restituer tel qu’il est, un peu à la manière d’un naturaliste cherchant ainsi à épingler quelque chose de l’insecte s’agitant devant lui, en cherchant à le figer le plus adéquatement possible, sans pour autant perdre la complexité de son identité qui s’exprimait à travers les mouvements qui lui étaient particuliers. J’ai réalisé après coup que tout en bavardant avec moi de choses et d’autres Jim était en train de palper la cire en m’observant, le morceau de cire prenant forme, se créant comme par alternance des coups d’œil et des mouvements des doigts, et quelque chose de ma personne, sans qu’il en ait eu véritablement conscience en le faisant, avait été transmis à la cire. Mon cou, mon dos, les plis de ma robe, ma jambe pliée. On ne voyait rien de cette forme que Jim travaillait à l’horizontale, ce n’est qu’en la positionnant à la verticale et en la posant sur un socle que la figure est apparue et ma ressemblance avec elle. Moi qui me trouvais insaisissable, trop compliquée dans mes expressions pour être photographiée, figée/objectivée correctement, ce jour-là je me suis vue en statuette et j’ai eu un véritable « eurêka sculptural ». J’ai donc filmé les détails constitutifs de ce travail de poterie, pour citer un autre philosophe, Merleau-Ponty, déjà mentionné. Jim m’a trouvé mon nom de scène et mon double, un peu à la Suédoise, Gombrowicz l’appelait Viking, alors il a décomposé mon « w » de mon second prénom polonais Ewa en Evva. Une continuité a été donc correctement établie entre cette femme qui apparaissait dans tout le chaos des mouvements et des sons et le morceau de cire suffisamment mou pour que ce chaos puisse être réduit à quelques traits élémentaires, sans pour autant perdre la spécificité de l’ensemble.
J’avais été impressionnée par la ressemblance qui s’est ainsi constituée, sans doute d’autant plus que j’étais associée au travail de la production d’une œuvre ; cela sans effort, sans la tension que l’on imagine habituellement nécessaire pour l’accomplir. J’y ai été associée en bavardant, en buvant du vin, en apprenant des choses sur la vie de Jim, sur ses voyages, ses rencontres, sa conception de la sculpture, sa famille… Cette expérience avait pris le tournant d’une révélation justement, car je n’étais pas au courant du travail qui était en train de se réaliser, en ma présence. Je pourrais même dire que, malgré son expérience, Jim lui-même ne savait pas, lorsqu’il le faisait, qu’il allait produire quelque chose comme un « chef d’œuvre », en faisant lui-même semblant de travailler en vue d’un hypothétique film. J’ai appris plus tard qu’après mon départ, à force de trifouiller la cire, Jim a voulu en faire un peu trop et a détruit le morceau… C’était donc un chef d’œuvre sculptural qui n’existerait pas. Il ne restera qu’à travers le film que j’en avais fait. Il ne continuera pas sa transformation vers des matériaux plus nobles : bronze, puis marbre… Et Jim ne faisait pas les choses à moitié. Pour la plupart des sculptures il allait tailler son marbre à Carrare. Comme Michel Angelo. Et pourquoi pas après tout. Voilà l’idée d’un lieu de voyage. Mais ce serait pour une prochaine série de livre-film. Savoir arrêter une œuvre, tant d’étapes critiques s’imposent à la vision d’un artiste. Entre la création et la destruction il n’y a donc qu’un pas. Quels sont donc les critères pour juger qu’une œuvre est finie ou au contraire inachevée ? Cette fin « tragique de l’œuvre » n’est-elle pas en partie liée à la fin d’une relation ? A ce quelque chose, quelqu’un qui était là comme la source d’inspiration, à son manque, puis à ce quelque chose en trop, un sentiment de frustration ; on commence à saturer le matériel, la perception, le son. L’œuvre inachevée, l’œuvre qui déborde et qui se transforme en un gribouillis total illisible, invisible. L’œuvre que l’on détruit.
PIP CHODOROV : RE: VOIR LES FILMS DIFFERENTS
Ma vie, comme ce livre-film, continue. La galerie minuscule du cinéma expérimental de Pip Chodorov, Re:Voir[14] , des micro expositions et des micros événements auxquels j’aime assister. On y rencontre toujours une série de gens atypiques qui m’apprennent et me font faire des choses. Comme déposer les empreintes de mon pied avec l’acrylique sur la pellicule de Guy Trier, discuter autour de ses films-peintures, le lieu de rendez-vous avec Boris Lehman, de Jaap Pieters ou de Charlemagne Palestine, l’exposition de films de Marguerite Harris, de Marc Plas, de Lou Castel, de Christian Lebras, de Pip lui-même, et de tant d’autres. En quoi à vrai dire ces cinéastes comme tout cet endroit et tout ce « réseau » aux liens très lâches, parfois provisoires, de personnalités, me paraîssait-il différent ? En quoi Re:Voir est-il différent des autres (galeries, films, artistes) ?
La notion d’alternative ou de différence est-elle suffisante pour rendre compte de la manière dont se réalise ici la sélection de personnes, d’œuvres et de processus créatifs ?
S’il ne suffit pas de se déclarer différent pour l’être, comment les différentes catégories de membres de ce champ artistique manifestent-elles concrètement cette différence, ou sont traitées comme telles en son sein ? N’est-elle pas un pur artefact dû à mon parcours, à la qualité émotionnelle bien personnelle qui se dégage en face d’une personne plus fortement qu’en face d’une autre ? En quoi cette perception personnelle aurait-elle le pouvoir de qualifier l’autre d’alternatif ? N’est-il pas propre de tout art d’être pour ainsi dire un mode de vie alternatif ? Alternatif à quoi d’ailleurs ? Si comme le soulignait le sociologue A. Schütz, le monde social est celui de la vie quotidienne, vécue par des individus qui ne portent pas d’intérêt théorique, a priori, à sa constitution, ce monde est au contraire thématisé et fait partie de l’attention par les artistes qui en font la matière première de leurs films. En ce sens, leur pratique diffère de ce qui constitue, la forme reconnaissable, les attentes, les enjeux, les orientations socialement acceptables de la vie ordinaire de tous les jours « allant de soi », le monde de routines, dans lequel les actes de la vie quotidienne sont pour la plupart accomplis machinalement. La catégorie « art/artistes alternatif(s) » fonctionne à la fois comme une « étiquette », une manière de qualifier les œuvres/ films/pratiques qu’elle englobe comme expérience et comme l’élément d’une recherche des détails constitutifs de l’appartenance à la catégorie à travers une enquête sur les pratiques situées de ces artistes pour en dégager les traits essentiels[15]. Ce faisant, les différences apparaissent alors avec les pratiques, techniques, formes de valorisation du travail artistique qui sont caractéristiques d’autres champs ou d’autres courants. Il en va ainsi p.e., s’agissant du cinéma expérimental, de sa distance à la fois en termes de visée, de méthode, de technique, de moyens, de formes de narration, etc., par rapport aux courants établis, issus notamment des canons du cinéma hollywoodien.
A travers les portraits des cinéastes d’avant-garde et le portrait de lui-même, Pip Chodorov souligne avec une bonne dose d’ironie les aléas de son film expérimental. Le début du film « Free Radicals » commence par l’histoire d’un film de famille sur la pellicule duquel un chien a malencontreusement uriné. Des années après, l’enfant devenu cinéaste récupère cette bobine non pas pour l’intérêt intrinsèque de son contenu, mais justement pour la trace étrange de la transformation opérée sur le matériau filmique par cet incident involontaire qui a affecté la bobine. Le film Free Radicals essaie ainsi d’esquisser la réponse : qu’est-ce que l’art, qu’est-ce que la créativité, qu’est ce que le cinéma d’avant-garde. Et on entend dans une scène de film l’incorrigible Maurice Lemaître dire : « Les autres font des haricots… ». Bref, pour résumer, ce cinéma là est radical, car avant tout une manière de vivre et une tentative de créer autrement que le fait le cinéma de type hollywoodien.
A part d’être lui même le cinéaste (film journal sur New York, « Free Radicals », « Faux mouvements », « Charlemagne Palestine »…) et le distributeur des films différents, expérimentaux, structuraux ou visionnaires pour reprendre le terme de P.A. Sittney, mais aussi le cinéma d’auteur à la Boris Lehman, Marcel Hanoun, Stefen Dwoskin, le cinéma poétique d’Adolpho Arietta, les films lettristes d’Isodore Isou et de Maurice Lemaître… – pour n’évoquer que quelques-uns de plus 70 titres édités par le micro-collectif, Pip anime ainsi véritablement la vie de ces cinéastes différents. La galerie minuscule Re: Voir et les soirées en compagnie de Pip, ses films et ceux de ses amis, les filmeurs, les artistes expérimentaux. Les cinéastes et les artistes connus comme peu connus viennent ici pour réaliser une performance, projeter leurs films, montrer leur œuvres, faire des lectures de livres sur des films et évidemment aussi pour boire un verre. Dans ces moments la galerie s’étend à la rue à côté, voir aux bars et aux boutiques à proximité. Pip est un étrange « gestionnaire » de ce lieu. D’ennemi intime, il est, petit à petit, devenu ami, inspirateur silencieux d’un journal sur Skype, parfois monologique, parfois dialogique, accompagnateur de voyage et propulseur de quelques-unes des rencontres avec les cinéastes expérimentaux. Les différentes vidéos que j’ai prises de lui durant ces années tentent de rendre compte de ses multiples lieux et activités. La Corée où Pip enseigne le cinéma expérimental et, entre autres, joue de la guitare. New York où il est né, Grèce où il a contribué à la mise en place d’un festival. Des lectures du « Film as film » de Markopoulos par Marc Webber & Helga Fanderl ont eu lieu dans sa galerie, ainsi que l’exposition lors des vingt ans du Re: Voir, avec une très belle exposition d’œuvres des cinéastes différents. On a pu par exemple voir projeté dans le sous-sol du bar en face le fameux film « Flicker » de Tony Conrad ou encore contempler de petites smile boxes de Yoko Ono ou le film suggéré et inachevé de Maurice Lemaître, les plans-projections pour des performances filmiques de Taka Iimura, etc. etc. Et je n’oublie pas non plus notre discussion-repas récente sur le voyeurisme et le fétichisme au cinéma (la comparaison notamment entre la pellicule et la petite culotte !), ni le tout dernier concert de « Lackies » où Pip joue à la quittare et Jim danse en soufflant des mots dans un micro. J’ai comme l’impression parfois de documenter les fragments de sa vie, mais comment le définir ? Cinéaste, artiste, musicien, compositeur, éditeur des films différents, ami débordé et distribué, … On ne le saura pas vraiment, même pas après avoir vu le film, il sera difficile d’en savoir plus! Pip est ainsi un peu partout, dissimulé dans certains chapitres de ce livre, réapparaissant de temps en temps entre un voyage et un autre, puis disparaissant à nouveau.
DE LA MAGIE A NAPLES : VISITE DE L’ATELIER DE GIUSEPPE ZEVOLA
***SKYPE***
29/08/12 15:33:27] Pip :
Quindi l’ali sicure all’aria porgo
né temo intoppo di cristallo o vetro:
ma fendo i cieli, e a l’infinito m’ergo.
E mentre dal mio globo a l’altri sorgo,
e per l’etereo campo oltre penétro
quel ch’altri lungi vede, lascio a tergo
[29/08/12 15:35:26] Barbara: De infinito, universo e mondi
[29/08/12 15:36:39] Barbara: La mia vita
si costella
di misteri a metà,
di cui
la luce d’amore
rischiarerà
la parte in ombra.
***
Je reviens de Vence, je repars. Pip me conseille d’aller à Naples rencontrer son ami Giuseppe. Je me dis, Naples ou ailleurs, pourquoi pas ? J’ai un très beau souvenir de Naples, mais qui date de ? Peut-être bien d’il y a dix ans, l’un de ces beaux voyages que nous avons jadis fait avec G. Mais c’était si court, seulement quatre jours. Que peut-on voir en quatre jours ? Le centre de Naples, Pompéi… Je suis triste, cette relation est finie. Prendre une décision, me débarrasser de ce sentiment de dépendance. Quelle souffrance en effet d’être si attachée à un souvenir. C’est vraiment de ne pas pouvoir vivre entièrement. Une amie m’a parlé d’un thérapeute qui s’est trouvé avoir des dons de magnétiseur. Je prends rendez-vous. Après tout, voyons voir ce que ça veut dire un magnétiseur. Une nouvelle expérience. La veille de mon départ, je vais donc le voir. Et il se passe quelque chose d’étrange. Comment ne pas y croire lorsque les sensations se mettent en mouvement ? J’ai en face de moi quelqu’un que je prends pour un thérapeute et qui, dès mon arrivée, me met dans un état de quasi-hypnose. Il me demande quel genre de problème j’ai. Je n’ai pas vraiment de problème. Je n’arrive pas à finir mon livre. Il me demande de penser très fortement à une situation douloureuse. Je pense à la mort de ma mère. Je vois la scène de l’appartement de mes parents. Je n’ai pas vu ma mère depuis la mort de mon père. Trois ans. Je savais qu’elle était en dépression. Qu’elle était malade. Elle avait un cancer des poumons. Je rentre dans l’appartement. La découverte du désordre, sur la petite table des médicaments, ma carte avec le Sacré Cœur, envoyée avec les meilleurs vœux pour la fête des mères. Tout était resté dans l’état où il était à sa mort. Dans l’attente de l’autopsie, on ne pouvait pas toucher aux choses pendant plusieurs jours. Puis on apprend qu’elle est morte subitement. L’aorte bouchée. Une crise cardiaque.
Je me décide d’aller nettoyer l’appartement. Cette scène que je visualise provoque en moi je ne sais plus quelle douleur atroce. Le drame visible à travers tous ces objets disposés là. Puis cette petite chaise devant la porte. Incompréhensible. Sur la table des médicaments, tant de médicaments. Oui, cette image douloureuse là, je voudrais m’en débarrasser. J’y pense fortement. Il me regarde. Je ressens les douleurs dans le ventre, dans le dos. Je ressens l’énergie circuler dans ces organes précis, une énergie localisée. Je suis à demi consciente. J’ai les yeux fermés. Puis je sens la douleur se dissiper et tout dans la situation douloureuse me paraît absurde. Cette chaise ? Qu’est-ce qu’elle faisait là ? La pauvre mère. Elle est mieux maintenant là où elle est. Je me vois en sa compagnie à Naples, au soleil, sur la terrasse d’un café de la piazza Bellini. Il fait beau. Les palmiers bordent la petite place. J’attends Giuseppe. Je parle de là à ma mère. J’ouvre les yeux. L’horrible de la scène de la mort a été remplacée par une scène de plaisir, un voyage. M’étant débarrassée de cette douleur là, j’ai pensé à une autre scène. Puis à une autre… Je veux me débarrasser de toutes les scènes désagréables de ma vie. Tant qu’à faire, profitons-en ! D’un coup, je me retrouve pliée, semblable à un coq hypnotisé que j’ai vu une fois dans le film d’un ami. J’ai l’impression que mon thérapeute est en train de me tordre le cou. Je me penche devant lui, je suis presque en train de tomber de ma chaise. Je suis comme paralysée. J’ai peur. Je ne connais pas la personne que j’ai en face. Qui est-il ? Que me veut-il ? D’où lui vient autant de force ? Mon thérapeute me remet dans mon état normal. J’ai fait un voyage dans le temps, m’explique-t-il. J’ai revécu mon propre accouchement. C’est réglé pour toujours me dit-il. J’avais peur de l’accouchement. Oui ? Je vais donc pouvoir finir mon livre sans douleur ? Si seulement ça pouvait exister. Je me promets de lui envoyer un exemplaire. Dès que. Je repars toute tordue pour Naples. En arrivant j’appelle Giuseppe. Qui est Giuseppe ? Un alchimiste ? Un actionniste viennois napolitanisé ? Un cinéaste ? Un voyageur ? Bref, un artiste. Je me demande quel genre de rencontre ce sera.
De la magie
Le rôle de la magie dans la vie n’est pas de l’ordre de la vérité, mais de l’ordre de la croyance, écrivait Giordano Bruno dans De la magie. Oui. Dans de nombreux cas, il ne sert à rien de tenter d’expliquer scientifiquement un phénomène divin ou un miracle, l’explication scientifique non seulement n’ajoute rien au phénomène miraculeux, mais de plus peut détruire son effet. La découverte de « la technologie » soutenant le dispositif miraculeux dissous pour ainsi dire ma croyance dans le miracle.
Giuseppe s’inspire de Giordano Bruno et d’autres écrivains : hérmétisants, zenisants, alchemisants, mediumisants. Du Moyen Age jusqu’à la Beat Generation et l’Actionnisme viennois, en passant par la psychanalyse et le surréalisme, il explore à travers sa vie artistique et personnelle, et les deux vont ensemble, les côtés inexplorés de la connaissance. Celle qui ne se voit pas immédiatement, qui ne s’analyse pas, celle dont les opposés s’entrechoquent. Une connaissance de poète qui se comprend émotionnellement avant tout. Le corps expressif, et non plus la pensée rationnelle, capte quelque chose de l’expérience vécue et change soudainement sa manière de fonctionner. Giuseppe crée des énigmes, pourrait-on dire en langage plus contemporain. En historien d’art et artiste il interroge tous les « en dessous » du savoir rationnel : le spiritisme, la magie, l’ésotérisme, les croyances populaires, la place du désordre et du chaos, tout ce qui « ne s’explique pas » pour citer les dernières pages « De la certitude » de Wittgenstein[16], le pouvoir performatif de la croyance religieuse. Bien avant le philosophe, Giordano Bruno écrivait dans De la magie :
« The magic can do more by means of their faith than the physicians by way of their truth; and in the most grave maladies the infirm come to benefit more from believing what the former are saying than by understanding what the latter are doing. »
Celui qui cherche la guérison ou qui attend un miracle, n’a rien à faire de la vérité scientifique. Elle ne lui sert pour ainsi dire à rien dans la poursuite du but qu’il désire atteindre. Ce n’est pas que le miracle aurait pour rôle d’ébranler nos certitudes et nos savoirs les plus solidement assis, y compris ceux de la science (Je sais que c’est un arbre, je suis ici, je ne suis pas encore allée en Chine, la terre est ronde, l’est-t-elle ?…), mais il accomplit un acte d’un autre ordre, celui qui agit autrement de l’acte contrôlé rationnellement, par la pensée et donc ses conditionnements sociaux. N’est-ce pas, pour le dire plus banalement, le cas de nos différents savoirs-pratiques – corporels, langagiers, affectifs – articulant nos différentes modalités d’existence, y compris celles paraissant incompatibles entre elles ou incompréhensibles ? Les savoirs qui ne peuvent pas être compris en termes de la logique dualiste, exclusive : si a alors b, b ne pouvant pas exister si… etc. Les orientations vitales qui se fondent dans une action présente, sur laquelle se fonde la réalité première de l’existence, et qui est le socle de toutes les formulations verbales et émotionnelles ultérieures, en les tirant de leur statut d’expériences fragiles et transitoires vers le domaine des savoirs. Ces formulations transforment ou réduisent les expériences vécues en objets intellectuels, des émotions ressenties en récits de vies articulés. La question est ainsi de savoir si on peut, doit s’en passer, se passer de la logique et du raisonnement pour pouvoir s’aventurer dans un au-delà qu’elle nous empêche de percevoir. La magie était l’une des formes d’expérience visant justement à court-circuiter la logique ordinaire.
On peut comprendre ainsi le terme de magie sous plusieurs perspectives. Le plus habituellement, comme dans les fables pour enfants, est magique ce qui va à l’encontre, ce qui contredit souvent l’expérience quotidienne des adultes, ce qui arrive rend possible ce dont on sait d’expérience qu’il ne se produit pas d’après notre bon vouloir. Alors un magicien arrive et l’impossible est devenu possible. C’est tellement incroyable, qu’on a du mal à y croire. Même si je voyais un lion en train de pousser de mon bras (pour reprendre le célèbre exemple wittgensteinien), je ne le croirais pas. Je vais me mettre à douter de ma vision, de ma santé mentale, de la vérité de l’image qui se présente. Je raconte ma vision aux autres, on me prendra pour un fou, ma santé mentale sera mise en doute. Et cette vision, que j’ai pourtant eue, aucune enquête ne pourra l’élucider. Car un miracle n’est pas de l’ordre de l’explication rationnelle, scientifique, il est surtout de l’ordre de la croyance. L’affaire se complique encore lorsque de nombreuses personnes se mettent à voir ou à expérimenter ce genre de visions improbables. Le démenti scientifique sur l’existence des dieux, par exemple, n’empêche pas un grand nombre de personnes sur la planète de faire comme si elles avaient vu ou senti l’esprit divin en question, de pratiquer les rituels de purification et de vénération, d’aller à la messe par exemple et de continuer à y croire. Croire aux miracles professés par les dieux ou leurs médiateurs.
Le miracle, c’est sa capacité de réaliser l’impossible là où la science (la médecine, la réalité économique et sociale) n’y peut rien ou du moins ne fonctionne pas de cette manière immédiate pour l’obtention des buts, accomplir des désirs, des souhaits. On dit par exemple de quelqu’un atteint d’une maladie incurable qu’il est miraculé lorsque, à l’encontre de toutes les attentes et déjouant tous les diagnostics et pronostics médicaux, un malade recouvre la santé d’une manière spontanée. On parlera de miracle lorsqu’une chose que nous avons désirée se réalise soudainement. En ce sens, le miracle a quelque chose à voir avec l’économie d’efforts et de temps pour réaliser un souhait. Il suffit de vouloir quelque chose fortement pour que cela s’accomplisse. Pour qu’un vœu soit exaucé. Devenir riche, guérir d’une maladie incurable, faire revenir l’être aimé. Comme gagner au loto ou transformer le métal en or. En somme tout ce qui, hélas, n’arrive tout simplement pas aux êtres ordinaires que nous sommes, et encore moins à ceux qui plongent dans la pauvreté.
Dans la version moderne, c’est le monde du spectacle, du cinéma (Cannes, Hollywood, Bollywood), celui de la mode, de la publicité ou de la voyance qui prolonge cette pensée miraculeuse du monde et en fait son « beurre » pour appeler ainsi les recettes économiques qui sont générées à partir de lui. Le gain d’argent est bien sûr au centre de ces croyances et à la base de toutes sortes d’arnaques. Car, on accepte pour ainsi dire de perdre un peu en ayant le sentiment de gagner par ce biais beaucoup plus. C’est la règle énoncée par les vendeurs, voyants, chercheurs spirituels de tous genre. On a beau dénoncer cette « escroquerie » généralisée liée à la société de consommation et du désir de plaire, de réussir, rien n’y fait. Aucune prise de conscience n’a encore supprimé les kiosques à loto, jeux de hasard, les désirs de starisation ni les sites de voyance. Il est vrai le loto n’est pas miraculeux. Il obéit au calcul des probabilités, mais la croyance de gain et les espoirs de devenir riche soudainement s’y apparentent. Je sais bien c’est idiot, ça vise à me faire perdre de l’argent, mais je joue quand même. Je prends le risque. C’est reposant, une compensation psychologique s’en suit (sauf à finir ruiné), comme tirer un jeu de cartes de tarots qui me donne l’impression de me donner des solutions aux questions que je me pose. L’être aimé va-t-il arriver ? X ou Y tombera-t-il enfin amoureux de moi ? Serais-je augmentée ? Non, l’achat des pierres miraculeuses et protectrices n’y fait rien. C’est tout le contraire de l’effort intellectuel que je suis en train de faire, en essayant de me concentrer dans ce brouhaha des cafés qui me servent souvent de bureau pour écrire et me sortent de la grisaille parisienne hivernale dans laquelle je me retrouve. C’est plus fort que moi. J’ai envie de me vautrer en face de la télévision avec mon sac de popcorns et de m’oublier en regardant la vie des autres, plutôt que de m’apitoyer sur la mienne, ma série-télévisée préférée. (Non, pas moi, je n’ai pas de télé, je n’aime pas les séries, c’est juste ma façon de médire). On oppose ainsi habituellement la froideur de la science aux croyances, miracles et rêveries populaires. Même de plus versés dans la science, acceptent de temps en temps une petite escroquerie, si cela permet de calmer leur esprit inquiet. Et à y regarder de plus près, tout près des pratiques scientifiques, avec les technologies d’obsolescence programmée, les désastres écologiques, les guerres à distance « grâce » à l’« intelligence » artificielle, avec tout de même des vrais soldats appuyant sur la manette, rasant des pays entiers et arrivant ensuite en héros pour les reconstruire à l’aide des sociétés immobilières en vogue. La science et la recherche lorsqu’elles se marient sans façons avec le commerce, le commerce des armes, des monopoles en tout genre, en n’est-elle pas au fond l’une des plus grandes escroqueries que l’homme a pu s’inventer au cours des dernières années et, l’une des plus grandes armes d’auto-destruction ? Allant jusqu’à la reproduction des virus disparus dans des laboratoires.
Plus d’histoire commune, plus d’acquis sociaux, plus une seule parcelle de terre à épargner des constructions bétonneuses. L’homme est un loup pour l’homme, le destructeur de la terre sur laquelle il vit… A quand le déclic véritable ? L’action consciente, réfléchie de chacune de prises de décision, de chacun de nos gestes ? Mots, paroles à contrario des actes…
En finir. Finir même avec cette vision pessimiste. A la recherche d’un éditeur qui ose, je broie du noir au lieu de croire aux miracles. « You are a dreamer and you are not the only one » – la chanson me trotte dans la tête. Et on continue à brûler les bouteilles en plastique à côté du jardin paradisiaque dans lequel je me trouve, en m’empêchant véritablement de respirer. Sud du Maroc, fin 2019, le tourisme de masse et le romantisme du désert, et, c’est magnifique ! J’avais, bel et bien ramené avec moi, non seulement des groupes de touristes « de passage » en quatre-quatre, mais aussi les déchets les plus nocifs, dont le plastique. Et, pour véritablement en jouir, André Gide, Les nourritures terrestres. De jardin en jardin, dans le désert, sur le dos d’un dromadaire, je ressens une jouissance dont je n’avais que peu conscience auparavant. Une jouissance du désert, des couchers du soleil sur la dune de Chigaga, dans le sable de la mer dorée, avec en cadeau la roquette sauvage et le miel qui vient de ses fleurs.
Croire individuellement aux miracles est-il d’un autre ordre que le fait d’y croire collectivement ? Les croyances collectives nécessitent la mise en place des rites collectifs que l’ensemble des individus acceptent de pratiquer. Ces rites ont un rôle structurant, renforcent et stabilisent des liens sociaux, comme le rappelle l’anthropologue Gérard Toffin (dans son article « Spirit of the gift »)[17] . Dans la société népalaise, les divinités et l’esprit du don, qui échappe souvent à la forme dualiste de la rationalité économique occidentale, se manifestent dans des « dons » collectifs[18]. Laissons de côté pour le moment la fonction sociale de la magie, celle économique, des croyances collectives, et penchons-nous sur leur fonction créative. Celle donc qui permettrait, sous la forme d’une pratique artistique particulière, d’enrichir ou de transformer positivement l’expérience d’un individu trouvant sa place au cœur de la société à laquelle il appartient. La société qu’il contribuerait à modifier à son tour.
Une idée utopique ? Conçue au moment où les cendres de plastique en train de brûler se déversent dans mes poumons, assise dans un jardin ô combien fleuri et bucolique autrement, et je deviens véritablement mystique. Je me confonds dans un état méditatif.
Le mysticisme. De quelle manière donc le recours aux concepts mystiques (extase, illumination, la réalisation de ce que certains appellent « les pouvoirs de l’esprit ») fonctionne-t-il et transforme quelque chose dans la vie d’un individu ? Prenons par exemple les pouvoirs énergétiques qui se dégagent à travers les pratiques particulières de la méditation, le yoga. La mise en circulation de ces énergies, des vibrations que les hindous appellent mantras, des sons « purs », que l’on sent agir sur les différentes parties du corps (ventre, tête, cœur, foie, tête), ayant le pouvoir de débloquer les parties par trop stagnantes, « endormies », voire endommagées. De l’extension des vibrations de ses énergies que l’on peut ressentir tout « autour » ou « au-delà » du corps, on peut ainsi, d’après hindous, accéder par la méditation, à des états de subconscient permettant la dissolution de corps. J’avoue qu’après le 9ème jour de la méditation vipassana, j’ai pu en effet me retrouver quelque fois dans cette sorte d’état, me donnant comme l’impression que l’air passait à travers mon corps, je ne le sentais plus, après la dissolution d’une sorte d’enveloppe, couverture, électrique que je ressentais au départ, j’avais petit à petit l’impression de m’évaporer.
A la différence d’un mysticisme religieux où le mystique attribue ces états aux auras, et à l’action de dieu, le yoga nous ramène au sol raboteux du travail du corps, celui qui arrive ainsi à se connecter à l’énergie créative cosmique et à y disparaître.
On évoque les différents types d’attractions, d’élévations ou de répulsions énergétiques. Ceux qui sont parvenus à maîtriser ces énergies seraient appelés gourous, sorciers, magiciens, charlatans, guérisseurs selon les qualités, bonnes ou mauvaises, attribuées aux « effets » de leur usage. On distinguerait donc la magie noire de la magie blanche, par exemple. Je suis attirée par toutes ces histoires et pratiques mystico-énergétique-ésotériques. J’ai pu après une longue pratique de méditation, sentir quelques fourmillements dans le corps ou même avoir l’impression de sa dissolution ou d’élévation. Et, je dois bien admettre, qu’au-delà de l’ésotérisme, tant bien que mal compris par les pays occidentaux, il y a quelque chose de « scientifique » dans la manière sérieuse dont certains yogis appréhendent les pouvoirs énergétiques et les techniques du corps. En tout cas un ensemble de pratiques mal ou peu explorées. Une douleur ancrée pendant des années disparaît d’un coup sous l’effet d’une longue méditation, une pratique quotidienne du yoga, ou un traitement physique du corps, et avec elles, les souffrances émotionnelles, psychologiques, dont ce corps a été chargé. Les pratiques spirituelles permettent de comprendre davantage, ou autrement, les logiques de fonctionnement de nos pensées et émotions, en lien avec les différentes parties du corps. Que nous advient-il en faisant quoi ?
La notion de magie, peut paraître donc proche en terme d’effet de soulagement produit, pourrait être défini comme la production d’un phénomène ou d’une action dont le résultat court-circuite une certaine forme de logique ordinaire, notre fameux « sens commun » dont les fondements s’avèrent illogiques voire erronées. « Je sais bien mais quand même », une formule bien identifiée par les thérapeutes indique par ailleurs la difficulté qu’ont les personnes souffrantes de délaisser les pratiques lesquelles, pourtant, elles le savent très bien, empoisonnent leurs corps et leurs vies. Des raisonnements constitués en forteresses du mal être, nous érigeons ainsi nos châteaux pour mieux maintenir nos « vices », nos mauvaises habitudes. Nos pratiques en révèlent ces dimensions symboliques tout aussi bien que matérielles.
L’Inde. Quelle différence y a-t-il entre cette conception figée de l’existence et une conception éphémère dont témoigne l’emplacement de certains temples hindous[19] ? Construits au bord de mers, accessibles seulement une partie de l’année, balayés par l’eau le reste du temps, dont les sculptures et matériaux sont exposés à l’effacement progressif. C’est ainsi que d’après les hindous la vie est et doit être appréhendée, comme « éphémère ».
On peut ainsi expliquer l’engouement que portent la plupart des femmes à la lecture des horoscopes. C’est là d’ailleurs qu’un horoscope story teller m’a prédit le mien. En Inde, chaque village en possède un.
Les femmes et les hommes. Le prolongement des distinctions socialisantes entre les genres, la domination de la rationalité masculine, le rejet de l’émotivité féminine qui ne sont pas innées, mais s’acquièrent dès l’enfance, comme le remarquait Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe. J’observe mes usages du tarot et la conclusion est simple. A chaque fois que mon « esprit » est dans une forme d’incertitude vitale, voire dans un attachement émotionnel exagéré, lorsque par exemple je désire fortement quelque chose, je cherche tant bien que mal à réaliser mon désir et je suis prête à toute forme de pratique magique pour y arriver. Et, quelquefois, le souhait se réalise : l’homme désiré apparaît, je trouve l’éditeur pour mes livres, mon salaire augmente. Voyons… Et bien, non, c’est plutôt de pire en pire… La magie repose pour ainsi dire sur toutes sortes de « focus pocus » et pratiques imaginatives. Et il existe des moments dans lesquels oui, on peut dire ça, dans la vie d’un homme, le choix, l’accomplissement d’un souhait, la solution, étaient dus au pur hasard. A contrario d’action consciente, on pourrait tout aussi bien jeter un dé. Mais, comme le dit le poète « un coup de dés jamais n’abolira le hasard », alors le hasard (et pourquoi pas ?) suggéré par un tirage tarot, s’il aide à faire un choix. Le film d’Alexandro Jodorowski, La Psychomagie, en dévoile des biens faits thérapeutiques. Le cinéaste s’étant véritablement transformé en une sorte de guérisseur et aide les individus « bloqués » dans des aspects décisifs de leurs vies, à prendre distance des événements traumatisants, à se libérer des attitudes défensives devenues obsolètes. La libération des émotions prend la forme d’un acte rituel. Se mettre en colère contre sa famille et casser une citrouille dans un lieu public et envoyer les morceaux à la famille, arroser tous les jours à la même heure l’arbre le plus vieux dans un parc, se faire enterrer, sauter en parachute. Ainsi de suite. Chacun de ces rituels étant adapté au problème qui bloque la progression dans des sphères vitales d’un individu.
Croire sans y croire. C’est probablement ainsi que l’on peut appeler les attitudes que la plupart des gens ont envers les pratiques ésotériques. Prier, voir une voyante, se faire tirer les cartes, rencontrer un magnétiseur, s’inscrire à un cours de yoga, faire « la puja », se purifier dans l’eau de la rivière… Toutes ces pratiques symboliques sont des moyens d’élévation d’énergies. Quelque chose est fait, plutôt que rien dans la situation énergétiquement basse pour le dire vite. Des hommes de plus rationnels n’échappent pas à ces situations pourrait-on dire absurdes du point de vue de ce que tout un chacun sait (non, les miracles n’existent pas, les souhaits ne se réalisent pas d’un claquement de doigts – heureusement !), lorsqu’ils ont recours aux pratiques des plus imaginatives.
L’alchimie, la magie, les rites au cœur des arts expérimentaux. S’inspirant du courant surréaliste, Maya Deren, Harry Smith, Jean Rouch ; les cinéastes et artistes visionnaires, nombre d’entre eux ont cherché à explorer en quoi consiste la magie, une transe, l’hypnose, la voyance et la restitution de sa force par l’art, le film, la poésie… La ciné transe. L’art transe. La beat poésie.
Visite de l’atelier
Via Attri, rues étroites et sombres du centre de Naples. On se croirait au Moyen Age. Dès qu’on met les pieds au cœur de la ville, le dépaysement est d’ores et déjà là. Les portes d’entrée des palazzos sont démesurément grandes comme si leur fonction première, faire entrer un carrosse, avait été perdue et qu’il ne restait que ces portes collées aux étroites rues de la ville.
J’arrive chez Giuseppe Zevola. Un monsieur imposant, me paraissant sorti tout droit de la Renaissance, cheveux noirs, barbe, pantalon blanc, chemise noire entrouverte, un détail que j’interprète comme étant le signe d’un tempérament de séducteur italien, m’ouvre la porte. Il me fait rentrer dans sa cuisine, me propose un café. Je suis tout animée encore, joyeuse, heureuse d’avoir enfin pu poser mes pieds dans cette ville remplie de soleil comme j’ai pu m’en apercevoir depuis la fenêtre d’un bus qui m’a amenée au centre. Je sors mon appareil photo et lui explique que je filme notre rencontre.
Giuseppe me propose d’aller visiter sa galerie-appartement. J’avais vu déjà une partie de cette galerie en photos sur internet. Il me dit d’ouvrir la porte et je me mets à « angoisser », comme si un squelette allait me tomber sur la tête après l’ouverture. En effet, au-dessus de celle-ci, une affiche faisait référence au roman de Jules Verne « Voyage au centre de la Terre ». J’ai découvert plus tard, en analysant plus attentivement mes vidéos, qu’il s’agissait de l’affiche d’un film sorti en 1959, Journey to the Center of the Earth, réalisé par l’américain Henry Levin, le film adapté du roman du même nom. Voilà, cette affiche m’annonce où je vais me rendre, dans quel genre de voyage. Ni plus ni moins qu’au centre de la terre ! Comme s’il ressentait ma crainte, Giuseppe m’invite à ouvrir la porte par moi-même. D’accomplir donc de moi-même le choix de réaliser ce voyage. J’ouvre la porte et je regarde ce qui se présente à moi. L’étrange. Je ne me sens pas tout à fait dans le monde fabuleux à la Jules Verne, un monde pour mi-adolescents, mi-adultes, mais bel et bien dans un univers hermétique, dantesque. L’ouvrage Il Bosco Sacro, avec la tête d’un ogre, la bouche grande ouverte et les yeux énormes, est posé sur la commode à l’entrée. J’apprends par mon enquête plus tardive que cet ogre sur lequel figure l’inscription « Toute pensée s’envole » (Ogni pensiero vola) est appelé la Porte des enfers (faisant référence à l’Enfer de la Divine Comédie de Dante). Une œuvre d’art en polonais, un portrait surréaliste de la tête d’un homme avec une plume dans la bouche, forme et couleurs d’une abeille.
La porte entrouverte donne sur un salon, la pièce principale. Des images de Copernic, découpées dans un carton, grandeur nature, se balancent accrochées au plafond. Des gants au couleur jaune, ressemblant à ceux d’un réparateur de toits, ont été suspendus sur des miroirs anciens, dorés, comme s’ils venaient d’un château, en tout cas trop grands pour la pièce où ils se trouvent. Les deux miroirs se faisant face et dont les pieds ne touchent pas le sol. Un autre miroir accroché à l’envers au plafond, en face d’un divan, posé au milieu de la pièce, me faisant irrésistiblement penser à un divan freudien. Regarde-toi toi-même, pourrait-on résumer cette installation. Car que fait-il celui qui se pose là sur le divan ? Il se voit dans le miroir. Des œuvres d’art surréalistes présentes dans la pièce, que je vois moi comme accrochés sous un œil étonné de Dali. Tout ceci est en train de tourner autour de soi-même, dans un mouvement silencieux, comme si ce silence et ce mouvement ralenti annonçaient quelque explosion violente. Je suis à l’évidence moins dans un monde enchanté d’une Alice aux Pays des Merveilles, comme voudrait bien le faire croire la présence de cet ouvrage sur l’étagère, que dans un monde ésotérique, surréel. Je me balade là avec mon appareil, je fouille, je cherche, je regarde les détails. Je ne vois pas bien sûr dans un premier temps que les miroirs sont suspendus. Je ne vois rien à vrai dire. Je suis trop intimidée.
J’ouvre au hasard la page de l’ouvrage posé sur l’étagère et je tombe sur l’image d’Alice prête à tomber dans le trou. C’est le chapitre « Down the rabbit hole » (Descente dans le terrier du lapin). On pouvait lire quelque chose sur le bocal de la marmelade d’oranges qu’Alice avait ramassé en tombant, hélas vide. La voilà embêtée, car elle ne sait pas à présent quoi en faire, ne voulant pas le faire tomber de peur qu’il tombe sur la tête de quelqu’un. Elle le repose ainsi sur une étagère en tombant. J’ai tourné la page sur laquelle on pouvait voir Alice soulevant le rideau d’une petite porte donnant sur un beau jardin. L’inscription sur la page de gauche annonçait : « Alice knelt down and looked along the passage into the loveliest garden you ever see. ». Cette coïncidence m’a fait rire, tout en me prévenant du piège éventuel et augmentant encore ma prudence afin de ne pas tomber dans le terrier du lapin ! Alice se disait, je tombe, comme cela va être merveilleux quand je vais rentrer chez moi et lorsque je vais tomber des escaliers, je deviendrai désormais très courageuse. Drôle de consolation quand on y pense. Partir à l’inconnu, mais dans le cadre fabulé de la fiction. Alice n’a pas peur, car elle sait que quoi qu’il puisse lui arriver, ce ne sera que le produit de son imagination. Elle se fait peur à elle-même, se raconte des histoires pour pallier l’ennui de sa situation. Elle préfère encore sa propre fabulation, où les événements et les personnages improbables arrivent un à un dans sa vie, que le monde des poupées pour les petites filles. C’est beaucoup plus intéressant. Alice devient exploratrice d’un monde imaginaire, duquel il est toujours possible de revenir. Elle part à l’inconnu sans savoir ce qui lui arrive, mais elle est maîtresse de ses aventures. Enfin, aidée par Lewis Carroll.
A côté d’Alice aux pays des merveilles, un cœur en bronze ancré dans un récipient en pierre, ressemblant à un petit baptistère à eau bénite que l’on retrouve à l’entrée des églises. En dessous un bocal en verre rempli d’une poudre blanche me fait penser tantôt à de la drogue, tantôt à de la poudre d’os. Mais c’était peut-être juste de la farine ! Ou toute autre poudre, symbole de la magie blanche. Une rose séchée couronnait l’ensemble des objets posés sur l’étagère. Entre le cœur et le livre d’Alice un très beau dessin figuratif d’une femme ? à la Matisse, ou à la Picasso, l’ensemble suggérant quelque chose comme un attrape-cœur. Je relus ensuite le passage d’Alice qui tombe dans le terrier d’un lapin. Celui-ci m’a fait penser à un autre aspect de l’art de Giuseppe. Alice, dans un univers dantesque dans lequel elle rencontrerait un paradis perdu, à la rencontre d’un diable. Une autre version du serpent et de la tentation au péché ? On peut lire par exemple dans le chapitre quelque peu psychédélique d’« Alice sous terre » :
« Alice, une minute durant, resta à regarder le champignon, puis elle le cueillit et soigneusement le brisa en deux, prenant d’une main la queue et, de l’autre, le chapeau. « Quel est donc l’effet produit par la queue », se demanda-t-elle en grignotant un petit morceau ; à l’instant suivant, elle ressentait, sous le menton, un choc violent : il venait de heurter son pied ! Elle fut passablement effrayée par ce changement soudain, mais comme elle ne continuait pas de grignoter et n’avait pas laissé le chapeau du champignon, elle ne perdit pas espoir. Son menton était si étroitement pressé contre son pied qu’elle n’avait guère de place pour ouvrir la bouche ; mais elle finit par y réussir et parvint à avaler un fragment du chapeau du champignon. « Allons ! Ma tête est enfin dégagée ! dit Alice en montrant tous les signes extérieurs d’une joie qui se changea en effroi, l’instant d’après, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle ne trouvait nulle part ses épaules : tout ce qu’elle pouvait voir, en abaissant son regard en direction du sol, c’était un cou d’une longueur démesurée, qui comme un pédoncule géant, semblait sortir d’un océan de verts feuillages qui s’étendaient bien loin au-dessous d’elle. Toute cette verdure, qu’est-ce que cela peut bien être ? se demanda Alice (…) Puis elle essaya d’abaisser sa tête jusqu’à ses mains, et elle fut ravie de constater que son cou pouvait aisément se tordre dans n’importe quel sens, tel un serpent. »
Je passe la rencontre d’Alice avec le pigeon qui s’est fait ainsi prendre au piège du visage de la petite fille qu’il prenait pour le serpent et qui le faisait souffrir. Le paradis perdu ou le Kama sutra version anglaise de la fin de siècle ? Un rapport quelque peu pervers entre un écrivain et une petite fille, mais plus si petite que ça : « JE… je suis une petite fille » répondit sans grande conviction Alice, se rappelant toutes les métamorphoses qu’elle avait, ce jour-là, subies »[20]
Tel un alchimiste d’anciens temps, Giuseppe adoptait la voie occulte, ésotérique, illusionniste pour mettre en scène de manière suggestive, allusive, le sens poétique de son art de la transformation (de l’être ? de l’âme ?) où les techniques de la séduction mélangeaient l’effroi à l’émerveillement. C’est ainsi du moins que le je ressentais au moment de cette première rencontre.
« La magie » de la poésie (et de l’expérience, quand elle est riche, possède une qualité poétique) est précisément un sens qui se révèle dans l’ancien du fait qu’il est présenté à travers le nouveau ».[21]
Mais, qu’y avait-il donc de si angoissant dans cet espace-exposition et qui m’empêchait d’en rire ? Giuseppe m’a invité à poursuivre la visite. Nous sommes entrés dans la pièce suivante. Lumière sombre. Des livres, des planches en aluminium, des peintures florales sur le plafond et des objets exposés dans des sortes d’alcôves faiblement éclairées augmentèrent ma première sensation. Les bougies, les crucifixions, des reliquaires, l’ecce homo et une version moderne quasi folklorique de la danse macabre. Un requin en bois, la référence au Moby Dick, au monstre du Sacre Bosco. La référence en tout cas au voyage, au monde marin. Dans cette pièce-là résidait un vidéoprojecteur et Giuseppe m’a montré deux de ses films. Il a projeté le premier sur les planches d’aluminium gravées accrochées sur le mur de l’appartement, des planches couleur bleu-gris avec des figures géométriques, symbolisant les cinq commandements. Le film montrait une séance de spiritisme réalisée à l’aide de l’image d’une poupée entourée d’animaux exotiques : un singe, un panda, des perroquets. Une sorte de tour de magie de voyage, façon surréaliste. Des flacons sur lesquels on plaçait une main en bois, étaient successivement posés, retirés et reposés sur l’image de la poupée, les mains imitant des mouvements d’un prestidigitateur. La poupée portant un chapeau avec une inscription « TV » n’était-elle pas cette poupée du monde du spectacle sur laquelle Giuseppe cherchait à réaliser LA transformation magique ? Par la projection sur ses « Cinq Commandements » ne cherchait-il pas à la faire passer d’un monde (de la consommation) à un monde autre ? En me montrant ce film-là, m’identifiait-il à cette poupée, une parmi tant d’autres, à transformer ? Me prenant pour la médiatrice surréaliste, façon Dali, il ne me restait qu’à découvrir ce que l’œuvre des commandements proposait. Quels étaient précisément les Cinq Commandements qui allaient accomplir cette transformation. Mais lors de cette première rencontre, je n’ai eu le droit qu’à la découverte seulement du premier commandement : vai per dove non vai. Ce que j’ai bien aimé, puisque à l’évidence c’était ce que j’étais en train de faire.
Le deuxième film représentait une sorte de lune, soleil, planète que j’ai filmée projetée sur une table de travail sur laquelle s’étalait une autre planche d’aluminium, repliée de manière à constituer un écran. Guiseppe faisait projeter sur elle un dessin que j’ai pris tout d’abord pour un décor de théâtre ancien, baroque ? mais qui représentait probablement le décor d’un château. Devant cette image se trouvait une bougie allumée. Je filmais la scène à travers une loupe que Giuseppe avait disposée devant moi. Cette bougie allumée tournant sur elle-même. Elle s’est éteinte brusquement et j’ai vu apparaître sur le socle la tête d’un personnage angélique. La métaphore de la mort, de la transformation. Le passage d’un état à l’autre. Le passage de la vie (le feu) vers la mort (la fumée). Le théâtre de transformation continuait. Je ne comprenais que très intuitivement la gravité de l’enseignement auquel j’étais en train d’assister. Le rappel là encore très chrétien que la richesse, qu’elle soit celle d’une châtelaine ou de quelqu’un d’autre, n’échappe pas au passage du temps, n’échappe pas à la mort ? Comme si la performance de la transformation poursuivait cette même idée de la continuité entre la vie et la mort[22].
Giordano Bruno, De la magie
Ce coup de bougie qui vient de s’éteindre, accompagnée d’un souffle que venait ponctuer la musique sortant de la vidéo qui se déroulait à l’ordinateur. La mort n’est rien d’autre qu’une dissolution, écrivait Giordano Bruno dans De la magie, un penseur dont Giuseppe se sentait proche. La transformation d’une chose en une autre, il n’y a pas de raison d’en avoir peur, me rassurais-je encore et encore. Giordano Bruno croyait en l’unité spirituelle du monde, dans lequel rien ne se perd :
« Certains esprits habitent des corps humains, d’autres le corps d’autres êtres vivants, plantes, pierres, minéraux ; en somme il n’est rien qui soit privé d’esprit, d’intelligence – et nulle part l’esprit ne s’est réservé un séjour éternel qui lui serait dévolu ; la matière flotte de l’un à l’autre esprit, de l’une à l’autre nature ou composition, et l’esprit flotte d’une matière à l’autre ; il y a altération, mutation, passion et enfin corruption, c’est-à-dire séparation de certaines parties et composition avec d’autres. La mort n’est rien d’autre que dissolution ; Aussi aucun esprit, aucun corps ne disparaît-il : ce n’est qu’une mutation continue des combinaisons. Selon les diverses actualisations qui émanent de la diversité des combinaisons, il existe diverses amitiés, sympathies, et haines. Qu’il faut comprendre comme des réactions exercées par le corps. On l’a dit, toutes choses désirent persévérer dans leur être présent, cependant que, d’un autre état, qui serait nouveau, elles ne savent rien ni ne peuvent rien décider ; c’est pourquoi il existe réciproquement un lien général d’amour de l’âme envers son propre corps et, à sa manière, de ce corps envers son âme. De là vient, née, de la diversité des liens qui enchaînent les esprits comme les corps : c’est ce dont il faudra traiter après avoir donné des précisions sur l’analogie qui existe entre les esprits et les composés » [23]
Après cette seconde performance, Giuseppe me demande si je vais bien et me demande d’arrêter de filmer un moment. Pourquoi me demande-t-il ça ? Qu’est-il est censé m’arriver ? Ma pensée spontanée à la vue de cette bougie qui s’éteint sur un décor de château-théâtre est que cette installation m’enchante plutôt qu’elle ne m’effraye. Un souffle sur une bougie, et me voilà devenue quelqu’un d’autre ?. Je pense princesse, fable, et non pas mort.
Nous poursuivons la visite de la maison. La chambre d’amis me fait penser à une cellule de moine du genre de celles que l’on retrouve au Couvent Saint Marc à Florence par exemple. Celle de Giordano Bruno donc… Brûlé vif sans avoir renié ses idées. Je n’ai appris que plus tard que Giuseppe était un fin connaisseur de ses œuvres. L’alchimiste, le savant, le réformateur. Nous sommes revenus vers la pièce principale. Giuseppe s’est assis face au mur, il me regardait explorer la pièce, puis m’a demandé de m’asseoir. Je me suis assise en face de lui. Je cherchais à comprendre la signification de tout ça, de tout ce « désordre ». J’avais en effet l’impression de n’avoir rien compris à ce que je voyais. Ni à ce que Giuseppe faisait, ni à ce qu’il voulait me montrer. Je regardais tout autour de moi et aucun signe particulier ne venait à mon secours. Tout était de l’ordre des symboles. J’étais bel et bien en train de faire une expérience ésotérique, m’a-t-il semblé.
Comme s’il avait senti ma perplexité, Giuseppe s’est saisi de ma caméra, l’a tournée vers moi et m’a demandé comment je me sentais dans cette pièce. Je le regardais en souriant, je regardais le fauteuil vert au milieu de la pièce, puis le plafond, en me demandant si je pourrais dormir là, puis j’ai regardé la barre à roue d’un bateau accrochée au plafond et je me disais, non je vais avoir une crise d’angoisse si je reste là la nuit. Cette roue, va savoir pourquoi, me faisait penser à un instrument de torture. « Si quelqu’un dort là et elle se détache »… « Détacher signifie tomber ? », me demandait Giuseppe, « c’est peu probable », a-t-il dit. Je regardais le crochet sur lequel était fixée la roue et j’ai dit « oui, en effet, mais c’est possible, s’il y a un tremblement de terre ». J’envisageais le pire.
G : Et vous êtes à l’aise dans cette chambre ?
B : Tss, (je regardais à nouveau cette roue et cet espace), je suis, (j’hésitais), je suis curieuse, je suis hee, j’ai pensé avoir eu plus peur que je que je l’ai, mais bon, (je le regardais en souriant).
G : Je n’ai pas compris, pouvez-vous répéter.
B : (J’ai haussé le ton de ma voix, j’ai crié presque) Au départ je me suis dit que oui, y a des objets qui pourraient m’angoisser, mais je ne comprends pas (je le regarde), y a des choses, je ne comprends pas, c’est suffisamment incompréhensible pour que je n’ai pas peur
G : Ahh, dégoissée qu’est ce que cela signifie (je le regarde en affichant mon incompréhension)
B : Dégoissée ? (demandais-je )
G : (je ne comprends toujours pas) Vous avez dit
B : Angoissée ?
G : Angoissée qu’est-ce que cela signifie ?
B : Angoissé ? ehh qu’on a pa-, qu’on a peur comme des enfants oui (je souris et le regarde)
Comme aurait pu avoir (je tourne mes mains, je le regarde avec un regard de petite fille)
G : Alors c’est-à-dire que vous avez peur quand vous connaissez les choses ?
B : Probablement oui (je confirme par un mouvement de tête) il faut qu’il y ait une habitude de pensée pour avoir peur
G : Mhm mhm
B : Oui (je le regarde) alors le désordre finalement on est trop inconscient
G : Oui oui
B : Puisqu’on connaît pas
G : Hum
B : Donc du coup c’est …
G : Merci de votre information
B : (je ris)
J’ai conclu cette visite-performance par un apprentissage. Le désordre, la perte de repères, sont des traits de l’immersion, de l’aventure que seule l’expérience permet d’appréhender. Les vertus de l’ignorance. Parfois, souvent, il vaut mieux ne pas savoir. Le monde de l’horreur. L’enfer de Dante. En quelques heures, j’ai accompli un réel voyage dans le temps et dans l’espace, un voyage cosmique, tout en restant au cœur de Naples. J’ai donc découvert que la peur vient de la connaissance des choses. Si je ne sais pas, je n’ai pas peur. Quelque chose de bien paradoxal était déployée tout autour dans cette galerie-appartement, dans chacune de ces œuvres hermétiques, indécidables, qui ne se laissait pas catégoriser. La vertu de l’ignorance. J’ai pensé : il vaut mieux ne pas savoir, sinon on ne s’engagerait pas à l’avance dans l’action et la découverte n’aurait pas pu y avoir lieu, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Gagarine ne partiraient pas à l’aventure ou encore « il vaut mieux de s’arrêter de chercher à temps » car sinon le savoir pourrait devenir dangereux, insupportable, pour soi, pour les autres. Le cas de la bombe atomique. Outre son lien avec l’ignorance, le désordre possèderait une valeur immersive. Un voyageur pris dans la masse des formes, des sons et des couleurs inconnus, des gens venant de toutes parts, délaisse probablement plus facilement son comportement habituel en se laissant emporter par le flux d’événements qui l’entourent. L’action devient plus instinctive, plus sentie que réfléchie, le corps s’ouvre pour ainsi dire à de nouvelles rencontres, de nouvelles possibilités d’action. La transformation des formes convenues, l’inventivité du langage, plus proche, en un sens, du nouveau roman que d’un récit linéaire. Le désordre. Une sensation proche de celle que j’ai eue tout récemment à la lecture d’Ulysse de James Joyce. J’ouvrais le livre au hasard et je tentais d’en saisir le style à travers quelques fragments, mais leur signification s’échappait aussitôt, de sorte que je ne pouvais me rappeler rien de précis, la lecture me mettant dans un état d’amnésie. J’avais l’impression de lire quelque chose, et de l’oublier aussitôt.
L’appartement de Giuseppe me faisant davantage penser à un théâtre qu’à une galerie d’art ou à un appartement que l’on habitait. Il était un peu tout ça en même temps. Les décors se transformaient en lien avec les visiteurs. Giuseppe veillait à sa mise en scène adéquate, à chaque fois différente. Quelque chose dans mon attitude l’a angoissé à son tour. En tout cas, il a dit qu’il avait déjà un visiteur, je ne pouvais pas dormir chez lui. Le diable lui-même aurait-il peur de cette âme, trop bonne ou trop mauvaise, qui s’est sentie angoissée dans cet espace ? On ne le saura pas. Giuseppe m’a aidé à trouver un hôtel situé pas loin de chez lui, un hôtel qui se nommait, (ah quand j’y pense, les connexions et les esprits des lieux!), Diamora dei Giganti. Un signe du destin ?
La visite de Naples
Le monde souterrain de Naples. Il existait vraiment. Je découvrais Naples, un gruyère avec les catacombes, les souterrains, les ruines gréco-romaines et bien d’autres choses mystérieuses… J’ai suivi un groupe de touristes et je suis rentrée, sans payer, dans Napolitana Souterena. Des couloirs creusés dans la terre, des lacs souterrains. Sortant de là, un autre monde : la visite du musée de la chapelle San Severo, un prince de la famille Sangro, Raimondo di Sangro, militaire, inventeur, anatomiste, écrivain, ayant ajouté à la chapelle des éléments maçonniques, ayant vécu là, et expérimentant en secret, au XVIIIe. Occultiste versé dans l’alchimie et la franc maçonnerie. La chapelle possède des œuvres étonnantes, dont l’une des plus admirées, la sculpture de Christ voilé de Giuseppe Sanmartino dont on dirait un corps d’homme véritable couvert d’un voile en marbre. Une autre, la sculpture d’Antonio Corradini de 1752, La Pudeur, placée sur un piédestal, avec, il faut dire les choses comme elles sont, des seins bandants couverts de drapés voilés du marbre, comme la sculpture du Christ, d’une incroyable finesse, faisant penser à la fixation d’un corps vivant. Les seins dont les bouts pointaient, tels des pics du Mont Everest, vers le regard intimidé d’un spectateur étonnait d’autant d’érotisme dans une chapelle, face à l’extase manifeste sur le visage de la Pudeur, à peine voilé. De plus, étant contraint de les contempler d’en bas, le visiteur tombe ainsi nez à nez avec les bouts de seins exposés. Toutefois, s’il s’agit d’un état extatique, il serait plutôt d’ordre spirituel, c’est un moment convulsif dirait des historiens d’art religieux. Quel titre cette Prudence néanmoins !
Une autre curiosité. Au sous-sol de la chapelle, un mystère : deux corps du XVIIIe, des machines anatomiques humaines, avec des vaisseaux sanguins très bien conservés sur des squelettes, d’un homme et d’une femme enceinte, comme les rondeurs sanguines l’indiquaient, sans que l’on sache (scientifiquement parlant) comment ce phénomène de conservation a été rendu possible. Le cyanure, paraît-il, peut figer les vaisseaux sanguins dans cet état. Brr. Toutefois, les analyses plus récentes ont montré le caractère artificiel des vaisseaux[24]. L’employé de l’hôtel où je me trouvais me disait qu’il dormait dans cette chapelle. Comment pouvait-il ? Toute demeure du centre de Naples dégage, paraît-il, une ambiance particulière. Des esprits différents les habitent. Les habitants sont très attentifs à des sensations qu’un visiteur peut en avoir, il ne faut pas rester dans une maison dans laquelle on ne se sent pas bien sous peine de perturber son écosystème. J’étais dans une chambre avec un quart de fenêtre dans laquelle j’avais peur d’étouffer. J’ouvrais la porte la nuit, mais à nouveau, j’avais peur que quelqu’un entre dans ma chambre… Je n’arrivais pas à y dormir. En comprenant mes craintes, le propriétaire de l’hôtel m’a mis heureusement dans une chambre royale pour la dernière nuit, avec une grande fenêtre. Faut-il en déduire que seulement les rois avaient-ils le droit à des grandes fenêtres ?
Naples des antiquaires, des châteaux, des cafés, des glaces et des pizzas délicieuses, de la piazza Bellini avec le rassemblement de jeunes zonant là à longueur de soirée et des cafés au milieu des orangers. Ma place préférée. Naples des gamins en mobylettes. Naples tagué, politisé parmi les saintes Maries et les Jésus à chaque coin de rue. Naples des mariages, des anniversaires, des fanfares et des fêtes religieuses. D’église en église, les images du Christ crucifié, ensanglanté, des archétypes de la souffrance : la religion chrétienne rappelant à tout instant les tortures infligées par des hommes à un autre homme, Jésus-Christ, figure exemplaire de l’horreur humaine. L’église baroque… puis l’église baroque… San Domenico Maggiore, La flagellation du Christ de Caravaggio puis musée de Capodimonte avec (eh oui encore) des crucifixions, San Sebastien de Maria Pretti, enchaîné, troué des flèches …
Les séquelles des guerres. La cruauté des hommes se répétant, Hermann Nitsch museum[25] couronnait ma visite par des images pleines de sang desséché, post-orgiastiques, comme en contraste avec tout ce déballage de l’horreur que l’on appelle l’art religieux sacrificiel. J’ai appris que Giuseppe était l’assistant de Nitsch. Je me demandais quelle était sa fonction … Je crois que je préfère encore les annonciations et les transfigurations dans tout ça. La vue rendue aux aveugles, l’eau transformée en vin, l’évaporation post mortuaire du corps …
Je me suis arrêtée là, épuisée, sur la terrasse de l’ancienne maison de Giuseppe transformée en musée de Nitsch. En face, le Vésuve, une vue splendide et moi en pleurs, ne sachant pas vraiment pourquoi. La nausée me venait à la vue des images des boyaux et des corps ensanglantés, du sang liturgique séché, des seringues exposées sous des rangements en verre, et aseptisées et celles, sales et usagées, que j’ai vues dans les rues à côté. Deux grandes armoires contenant des flacons avec des poudres colorées me faisaient penser à une pharmacie du XIXe siècle. Je regardais la beauté de la baie devant moi sur la terrasse du musée, envahie par la tristesse. Le théâtre de Nitsch : un exorcisme ? Comme dans le théâtre de la cruauté d’Artaud dont le théâtre orgiastique de H. Nitsch tirait en partie sa source. En effaçant la distance due à la disposition scénique du théâtre classique, on chercherait à « fournir au spectateur des précipités véridiques de rêves, où son goût du crime, ses obsessions érotiques, sa sauvagerie, ses chimères, son sens utopique de la vie et des choses, son cannibalisme même… » [26]
Je suis partie de là à Herculanum où une autre forme d’horreur se faisait « sentir » : les corps humains cristallisés dans la lave du Vésuve. Encore. Je suis repartie à Ischia, quel contraste ! J’ai pu prendre un bain de soleil aux sources d’eaux guérisseuses dont les tuyaux à jets d’eau étaient laissés à disposition des visiteurs. J’ai vite compris ce que voulaient dire les sourires des personnes âgées vissés littéralement aux tuyaux. Le massage qui m’a conduit droit dans un restaurant à vue splendide, manger des sardines crues que le cuisinier offrait aux mouettes. Les mouettes venant vers lui comme dressées à une heure précise. Me prends-il pour une mouette ? Une ambiance sexuée, solaire. Je me sentais transportée en Grèce dont Ischia gardait de belles traces.
Retour à Naples, la deuxième rencontre avec Giuseppe : si différente de la première. Il était cette fois-ci habillé en blanc, l’air non plus diablesque, il s’est transformait en gentilhomme. Nous devions aller écouter de la musique chez quelqu’un, mais le concert n’a finalement pas eu lieu, alors nous sommes allés au café, sur la piazza Dante. Giuseppe a commenté ma manière de filmer, qu’il jugeait un peu trop intrusive. Il a dit, quelque chose du genre « je vous ai laissé filmer, c’est parce que c’est moi, mais. » Il me parlait de ses parents. De son père banquier et de sa mère paysanne, devenue artiste, à qui son père avait trouvé un travail à la banque, alors qu’elle ne savait même pas lire. Son père savait cacher ça devant les autres employés. Evidemment la mère de Giuseppe était très belle et son père en était amoureux. Giuseppe se rappelait des soirées de repas familiaux et des détails, tel celui d’une cuillère en argent que son père aimait avoir près de lui à tous les repas. La vie familiale, n’est ce pas de ce genre de détails insignifiant que nous nous souvenons de plus après la perte de nos proches ? Lorsqu’il me raconta cela, il a été saisi de frayeur. Nous nous sommes assis sur un banc en observant les enfants en train de jouer. C’est, disait-il, grâce au côté artistique de sa mère qu’il a pu devenir artiste-voyageur. Il a vendu la maison héritée de son père et est parti en voyage sur un vieux voilier en bois à trois mâts, Halloween. Trois ans sur son bateau. Il a voulu faire le tour du monde. Il plaisantait : « j’ai voulu faire le tour du monde et j’ai fait le tour de moi-même ».
Le père banquier, la mère artiste. C’est ainsi que je m’expliquais la source de son travail dans les archives de la banque de Naples, puis l’art de la performance, l’actionnisme viennois, auprès de H. Nitsch, et l’art de plus en plus personnel, inspiré de l’hermétisme. C’est comme si Giuseppe avait besoin non pas de rejeter la tradition et la culture napolitaines, mais de se les réapproprier sous une nouvelle forme, bien que tout aussi expressive. Il m’a montré son recueil de poésies dont une moitié était consacrée à sa mère et l’autre à son père. Sa mère lui disait « vai » et son père « réfléchis avant ». Une belle contradiction !
L’exotisme napolitain
Quelques mois ont passé. J’ai entraperçu Giuseppe à Paris, lors de la projection du film Free Radicals de Pip Chodorov, puis à Beaubourg lors de la rétrospective des films de Jonas Mekas. Ensuite, plus longuement, lors de mon second séjour à Naples, lorsque Nathalie Heidsieck de Saint Phalle m’a proposé de venir chez elle, travailler sur le toit ovale de son appartement mes livres-films. Un couple, une modèle/artiste et un photographe/écrivain, spécialiste de la danse et directeur du magasin Prussian Bleu, logeaient dans l’appartement de l’association, le Purgatoire. Ils étaient amoureux et sympathiques, je leur ai donc proposé de venir avec moi visiter l’appartement de Giuseppe qui revenait de Lituanie. Quel changement dans ce même espace ! Les planches-gravures avant bleu-gris métallique sont devenues exotiques : le vert criard, le rose, le jaune, des couleurs lumineuses et un bouddha est apparu sur une étagère en remplacement d’Alice. D’autres œuvres, toujours dans le style surréaliste, étaient disposées sur le mur, un petit bureau et une table à manger sont apparus dans la pièce. Tout était ensoleillé, différent. Et Giuseppe avait l’air très différent lui aussi. Épanoui. Il travaillait. Les planches gravures faisaient référence au plancton et au bateau « Tara » sur lequel il a pu se rendre[27]. Lal et sa femme, un couple sri-lankais, était accueilli par Giuseppe, qui leur offrait le logement, en échange de leurs services. Lal habillé en serviteur, une blouse blanche venait m’apporter un verre de vin sur un plateau. Demina et Guillaume découvraient l’appartement de Giuseppe. Demina, pensais-je, pourrait sans problème jouer le rôle d’Alice aux Pays des Merveilles. Quelque chose d’enfantin ressortait de son visage.
Un vrai coup de théâtre : Giuseppe avait mis une sorte de longue toge dont on ne savait pas si elle lui servait à la réalisation des exercices alchimiques, de la magie ou de chemise de nuit. Avec des lumières chaudes, la pièce brillait du fait des reflets renvoyés par les gravures en aluminium bondé, aux couleurs vives, presque criardes, renvoyant vers l’exotisme indonésien éclairant d’une nouvelle façon les symboles de l’hermétisme de la Renaissance Italienne. A la fenêtre, un rideau avec le dessin d’une grande échelle rentrant dans les nuages. Giuseppe voulait-il gravir cette échelle afin d’accéder à la sagesse divine ? On reconnaissait dans les gravures, les symboles géométriques de la connaissance symbolique hermétique entremêlés dans une végétation luxuriante, des animaux sauvages, les références au voyage (bateau, univers marin).
Giuseppe est allé chercher son ouvrage « Piaceri di Noia. Quatro secoli di scarabocchi nel Archivio Storico del Banco di Napoli » portant sur son travail dans les archives historiques de la Banque de Naples, l’une parmi de plus anciennes banques d’Europe. Il a étudié les dessins produits en marge des chèques par les employés de la banque nommés « journalistes ». En s’ennuyant, les journalistes dessinaient, annotaient et gribouillaient en marge des chèques. Ce que s’attachait à relever l’ouvrage de Giuseppe, préfacé par l’éminent historien d’art et iconographe Ernst Gombrich, venant lui-même effectuer là ses recherches sur des portraits de Dürer. Dans sa préface, l’historien admire la calligraphie soigneuse des gribouilleurs qui s’entrainaient ainsi avant la rédaction du commentaire officiel, ainsi que des caractéristiques humoristiques de certains portraits, visages.
Quelques années après à mon retour à Naples, je découvre que je loge en face des Archives de la banque de Naples là où précisément Giuseppe a passé des nuits entières pour faire ses recherches. Une exposition sonore et vidéo a lieu là en ce moment en mettant en valeur certains dessins, notes, calligraphies que les journalistes laissaient sur la première page de volumes, constituant des gribouillis (gli scarabocchi), essais d’écriture calligraphiée, tests d’encre, de plume…
A ma surprise le chargé des archives connait bien Giuseppe, et il se propose de me faire une visite guidée des lieux. Je découvre ainsi d’énormes manuscrits du XVI-XVII s contenant des près, des comptes avec les descriptions des cas, des procès, des descriptions des situations d’achat, les comptes rendus des peines, des emprisonnements et les mises en liberté, mais également de magnifiques dessins et poèmes, des caricatures, portraits et personnages… On y retrouve de notes sur les prêts pour la peinture par Caravage, ceux de Prince San Severo, … C’est donc à la fois l’histoire des banques, du clergé, de l’art et des situations sociales à travers toutes ces descriptions que l’on apprend. Le musée a mis surtout en valeur des comptes napolitains et italiens. Mais il y en a tant d’autres… Mon guide me propose de découvrir les dessins et calligraphies sur lesquels précisément travaillait Giuseppe.
Outre le travail de découverte de ces annotations et dessins dans des XXX volumes de manuscrits déposés dans les Archives, Giuseppe a eu une idée d’en faire un ouvrage d’art en découpant certains d’entre eux et les accompagnant de poèmes-fragments de journal du travail de recherche réalisé pendant plusieurs années, en les plaçant dans des peintures de paysages oniriques, photographiés, en réalisant des collages de type surréaliste.
Giuseppe nous racontait sa passion pour la tradition hermétique, son inspiration de l’une de ses œuvres par les images de la Rose Croix figurant dans un ouvrage trouvé dans la Rittman Library à Amsterdam. Il a repris cette image et il a remplacé des symboles rosicruciens par d’autres images placées en miroir. On pouvait y voir Jésus faisant face à Toto « Le comique napolitain » dont il était apparenté par sa mère, ou Freud faisant face au Christ couronné, cloué sur la croix, référence au Caravage. Giuseppe expliquait qu’il souhaitait montrer les interdépendances entre la scénographie psychanalytique et l’art chrétien, constitué comme un espace de dialogue.
Nous continuions la visite de l’appartement. Giuseppe faisait référence à l’ouvrage de Falconelli Le Mystère des Cathédrales et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du Grand-Œuvre » et à « Les Demeures Philosophales et le Symbolisme hermétique dans ses rapports avec l’art sacré et l’ésotérisme du Grand- Œuvre » dont la pensée a, dit-il, inspiré la symbolique de ses gravures.
L’œuvre des Cinq Commandements
Nous voilà de retour vers son œuvre les « Cinq Commandements » et face à une toute autre performance : L’exposition des planches gravées-œuvres par sri-lanké Lal. D’après je ne sais pas bien quelle règle, Giuseppe avait décidé de séparer les planches exposées par Lal en deux tas. Il était cette fois-ci habillé en son costume diurne : une veste noire en velours, une jaquette bleue…
Lal soulevait une à une ces planches gravées et les exposait devant nous. Giuseppe lui indiquait ensuite de les reposer à droite, à gauche ou bien de les remettre sur le tas original. Je me suis mise à commenter à voix haute ce que certaines d’entre elles m’inspiraient. Je cherchais à les nommer : dieu, la musique, le pont, l’alchimiste… je ne sais pas bien si cette désignation avait une quelconque influence sur la décision de classement que prenait Giuseppe. Mais certaines planches lui paraissaient immédiatement évidentes à classer, d’autres moins. J’aimais bien la planche découpée sous forme d’armure que Giuseppe a fait essayer à Demina devenue for a while un beau cavalier. Une autre référence à Alice aux Pays des Merveilles.
Puis, d’un coup, comme s’il en avait assez, il a abandonné Lal avec les planches et s’est mis à nous raconter la construction de son recueil de poèmes en japonais. Divisé en deux parties : mère/père. Comme pour les autres œuvres, là aussi pour le comprendre, il fallait connaître la règle de lecture, car le texte ne correspondait pas à l’image qui se trouvait à côté de lui, mais à celle de la partie opposée du livre.
A travers cette technique de remplacement ou du jeu avec des concepts ou des symboles issus du champ religieux, ésotérique, se manifeste l’une des manières dont l’art contemporain de Giuseppe s’universalise : en renouant malicieusement avec l’histoire des arts tout en se mettant à distance. Les objets des périodes différentes s’entrecroisaient, s’entrechoquaient, se faisant face ou se prolongeaient. Dans cet espace où tout probablement était intentionnellement disposé, j’avais à nouveau l’impression de trouver un ensemble sans queue ni tête. Je n’arrivais pas en tout cas à en dégager un sens quelconque. On pourrait passer des années d’apprentissage à essayer de comprendre plus en profondeur les références à l’art, la littérature médiévale, contemporaine, qui sont faites à travers les objets s’y trouvant. J’avais l’impression de ne pas avoir de clefs, je devais probablement passer par l’histoire de l’art et de la littérature du Moyen Age, jusqu’à l’art contemporain. Tout s’y mélangeait.
J’avais de nouveau le sentiment que l’on ne pouvait pas accéder à l’œuvre de Giuseppe par un regard analytique, mais par un travail personnel de réappropriation. C’est bel et bien une idée d’initiation à la sagesse à la Giordano Bruno, laquelle, contrairement à la magie, amène l’apprenti vers la connaissance supérieure par un long cheminement personnel. C’est à lui, pour ainsi dire de trouver son chemin. Ce que précisément tout le pouvoir magique contrecarre. L’apprenti est initié, il acquiert des pouvoirs sur les autres de manière immédiate et sans effort. Par un coup de baguette magique. La transformation du plomb en or peut ainsi se faire en une nuit, certes, il a fallu de longues recherches, but ! Cendrillon devient princesse en mettant sa chaussure de vair, l’homme devient invisible en mettant une cape qui possède cette propriété. Ou bien elle cesse de l’être. Le charme s’interrompt à minuit ! Peu importe, il suffit de connaître la formule magique appropriée ou d’être aidé par le bon sort.
J’ai eu aussi une petite apperception personnelle de tout cet ésotérisme qui se présentait à travers les œuvres, je cherchais à la comprendre et en même temps à conserver mes distances, à la positionner pour ainsi dire dans mon univers à moi. Comme s’il fallait que je me le rappelle à moi-même, tellement le spiritisme napolitain était omniprésent, pour ne pas dire écrasant.
Naples où l’esprit se promène de maison en maison, où le burlesque et le tragique se croisent, où la pauvreté et la richesse se côtoient, où la modernité et la tradition marchent par les mêmes chemins. Oui, d’accord, entendu, la place de la magie, du miracle, mais aussi le miracle comme performance. Toto, Jésus, Freud, Le Caravage… Il fallait prendre tout cela au second degré, en retrouver la légèreté et l’humour. Petit à petit, en cernant un peu mieux le personnage, les éléments incongrus se détachaient davantage.
Vai per dove no vai, Va par là où tu n’as pas l’habitude d’aller. Ce commandement ne s’inspirait-il pas d’un aphorisme de San Giovanni de la Croce. Je découvrais la cantique : « il antico spirituale e la Notte oscura dell’anima » : se voiecere quelque no sei, deviandare per dove non vai …
San Giovanni de la Croce écrivait par exemple :
« Portez-vous toujours de toutes vos forces à faire les choses, non pas les plus faciles, mais les plus difficiles ; non pas les plus douces, mais les plus amères ; non pas les plus élevées ni les plus précieuses, mais les plus basses et les plus méprisables ; non pas à désirer quelque chose, mais à ne rien vouloir du tout. »
J’aime quant à moi le poème de T.S. Eliot qui s’en inspire et qui fait référence à cette même idée :
| « In order to arrive there, to arrive where you are, to get from where you are not, you must go by a way wherein there is no ecstasy. In order to arrive at what you do not know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of dispossession. In order to arrive at what you are not you must go through the way in which you are not. And what you do not know is the only thing you know and what you own is what you do not own and where you are is where you are not. » |
Il y a dans ce poème quelque chose de la sagesse, quelque chose qui porte sur le flux permanent des choses dans le monde, sur la transition inévitable entre les états de vie et de mort, de l’avoir et du manque, de la présence et de l’absence… Du mouvement permanent des choses dans le monde auquel j’ai pensé lors de la première visite chez Giuseppe – la bougie qui s’éteint. Pourquoi en effet s’inquiéter lorsque l’on sait que tout est impermanent. La danse macabre ou la roue de la fortune sont là pour nous le rappeler.
Mais ces idées pleines de sagesse me paraissaient quelque peu impossibles à envisager. Comment en effet pratiquer ce qui invite à la renonciation, nous rappelant que plus on s’accroche aux choses, plus on les perd. Dans mon sens matériel des choses, ces mots, vraiment je ne savais pas quoi en faire. Ça veut dire quoi ne pas désirer, renoncer, s’abandonner ? Il doit bel et bien y avoir une réponse, puisqu’autant de personnes en parlent et les pratiquent. Je comprenais ces idées sans les comprendre, je n’arrivais pas, malgré tout mon bon vouloir à me mettre dans un état de non-désir, de non-vouloir…). N’est-ce pas paradoxal de vouloir ne point vouloir ? Le vouloir n’est-il pas, au contraire, vie ? Je me sentais frustrée. Non seulement ce que je désirais m’échappait, mais de plus, je n’arrivais pas à m’en dépêtrer, à arrêter de le vouloir. L’amour, l’amour, l’amour… J’avais comme un pressentiment que quelque chose est erronée dans ma manière d’envisager tous ces mots. Mais quoi ?
Je réfléchis à ces beaux aphorismes formulés par un moine du fin fond de sa cellule. Ils me paraissent tristes, je sais que la noble attitude à laquelle ils invitent est hors de ma portée. Et, me dis-je, avec un grand regret : Ce ne sont que des métaphores. On ne peut pas s’arrêter de désirer, de vouloir, d’espérer. Atteindre l’état de non-vouloir, c’est atteindre la mort. Je me révoltais. Pourquoi l’avoir écrit ? Ce n’est pas comme ça que les hommes fonctionnent. Ils fonctionnent à l’envers. A l’envers. A l’envers ? Ce serait quoi à l’envers, comment non pas chercher à se perdre, comme le préconise la pensée chrétienne, mais se retrouver pleinement dans le présent. Je reprends le poème d’Eliot et je cherche à en inverser les mots :
« In order to arrive here, to arrive where you are not, to get from where you are, you must go by a way wherein there is ecstasy. In order to arrive at what you know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of possession. In order to arrive at what you are you must go through the way in which you are. And what you know is the only thing you don’t know and what you do not own is what you own and where you are not is where you are. » (moi, Eliot à l’envers, hahaha).
Si au moins ça me faisait inventer des choses. C’est encore ça qui est bien : « The miracle is, in a sense, interior. It is the doer who is changed by the ritual, and for him, therefore the world changes accordingly. It is this subjective function of ritual which is perhaps even more important than its objective functions (…) » – écrivait dans Miracle & performance, Maya Deren [28].
Je retiens quant à moi celui-ci « Qui ne sait se perdre aux sens, aux créatures et à soi-même, ne se trouve jamais »[29]. Se perdre dans l’amour, se perdre dans les bras de quelqu’un, se perdre devant un paysage, oui, ça je le comprenais.
NATHALIE HEIDSIECK DE SAINT PHALLE : UN RECUEIL D’ENIGMES
Via Tribunali. Je suis sortie de chez Giuseppe, pour me retrouver, en deux fois également, et à deux rues près, dans les appartements de Nathalie, au Purgatoire, hôtel-galerie de l’association Locus Solus[30], puis chez elle, à l’étage au-dessus, dans un environnement « peace and love » à la beat generation avec « des partitions-poems » de la Heidsieck’s family. L’un au-dessus de l’autre dans le somptueux palazzo Spinelli, avec un toit sphérique, un escalier et une très belle façade du XVIIIe. Les mots clefs, les œuvres, les livres avec des témoignages et d’amitié de gens, artistes de passage, l’héritage artistique et familial sur tous les murs. Mais comme voilé devant un visiteur non informé.
NSHP : un recueil d’énigmes. La nuit étoilée, le bruit des avions. Je suis probablement sur le haut d’un plateau, entre terre et ciel, un lieu unique. Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici. Peut-être pour y retrouver ma « légende personnelle » ? Pour que je devienne quelque chose ? Mais quoi ? Je vais, je dois me décider.
Vivre dans le passé ou dans le présent ? J’ai un doute. Je choisis le camp des rêves oscillant entre les deux, dans la boîte à pierres précieuses, maintenant plutôt qu’avant. Avec les oreilles de miaou gris sortant par-dessus de la boîte. Le voyage nocturne. Je refais l’essai du temps réduit au présent, puis je m’égare. Le soir, dans la lumière sombre de la nuit Nathalie m’accueille sur le toit de sa maison en compagnie d’un ami, Carlo[31]. Les avions passent en couvrant de leurs bruits nos voix, les voix des Napolitains, les étoiles, les tapis, les bougies. Le vin blanc. Chaud. Agréable. Mystérieux. Une atmosphère qui me ramène quelque part à mes autres voyages, quelque part entre l’Egypte et le Maroc. Je retrouve en tout cas sur ce toit je ne sais plus quelle sensation de bien-être. Les cheveux longs de Nathalie se reflètent dans la lumière noire des bougies. Je ne vois pas bien son visage. J’aime le timbre de sa voix qui résonne dans sa bouche, telle une prophétie de Sibylle. Je ne sais pas qui est Nathalie. J’ai eu beau chercher sur internet, mais on n’y trouve que quelques descriptions du palais napolitain et des références à ses ouvrages, Les hôtels littéraires, les 222 biographies de Robert Kaplan, Le voyage balkanique … Nathalie ne sait pas elle non plus pourquoi Giuseppe m’a envoyé chez elle. J’apprends qu’elle était journaliste avant de devenir ce qu’elle est. Une écrivaine, une voyageuse, une artiste, une galeriste des artistes et des poètes beat et une héritière. Une héritière d’un genre particulier. Car elle est la fille du poète Bernard Heidsieck et de l’artiste Françoise Janicot, mariée à un neveu de Niki de Saint Phalle. Elle se présente comme la résultante de tout ça. Le roman, le champagne, la banque[32], Beethoven[33] et surtout la collection d’art. C’est aussi tout ça sa famille, d’après ce que j’ai pu comprendre. L’esprit de la poésie sonore mélangé aux écrivains et artistes « beat », au féminisme libertaire, au situationnisme, contextualisme, régnait incontestablement dans ces espaces. Où étaient, on s’en doute, collectivement associés : poètes, peintres, créatures littéraires diverses, omniprésents par des objets fétiches en dépôt, des objets en attente de réanimation, d’événementialisation.
La route de la soie, Marco Polo livre merveilleux, Kaplan m’insuffle les mots tissés des tapis d’Orient et des cwik cwik des oiseaux colorés. Un chat roux confortablement assis sur mes genoux regarde l’ouvrage illustré sur Brion Gysin. Kaplan est revenu chez lui d’un long voyage et il contemple objectivement cette fois-ci ce qu’il y a autour. Tous ces objets décoratifs, livres-étagères posés parterre, peintures, sons et modulations lointaines, les photos et les photocopies des livres sur les murs… Une véritable fabrique à rêves. Chaque objet a ses secrets à découvrir. Une personne, une expérience, une vie déployée ailleurs, tout aussi ramifiée que celle de Kaplan. Un poème, une affiche, un jeu de cartes, un tarot égyptien, un cercueil-bibliothèque, des mots suspendus dans des tableaux, une dream machine et un livre « Hide and seek », à la manière de ce catalogue d’une exposition commune de ses parents, qu’elle m’a offert le jour de notre rencontre. Je me retrouve une fois de plus en face d’une énigme. Une énigme que je n’ai pas envie d’élucider complètement. J’ai envie de l’approcher un tout petit peu, fragment par fragment, pour que l’énigme reste énigmatique et qu’elle continue à inspirer cette amitié naissante et que je pressens longue. Comment en effet vouloir prétendre à tout prix avoir tout compris de ces transgénérationnels projets et de cette héritière complexe d’autant plus complexe qu’elle est une femme.
Sur le toit, Nathalie, Carlo, Barbara
Je me retrouve donc sur un toit qui présente une forme circulaire, dans la nuit étoilée et, comme nous le rappelle notre XXI° siècle, dans le bruit des avions. C’est autour de ce lien cosmique, le ciel et au-delà, que se déroule notre conversation. Personne ne sait comment elle a pu commencer. C’est probablement Carlo qui a rétablit le lien entre les deux univers. Il racontait qu’il avait acheté une œuvre de Giuseppe, celle précisément qui se fonde sur l’image ésotérique d’un ensemble de cercles. Il évoque l’intérêt philosophique que cette œuvre a pris pour lui et nous raconte l’histoire d’une représentation du Moyen Age, de la sainte Hildegard von Bingen qui illustre la connexion entre le placenta et le cosmos, via le cordon ombilical. L’histoire vient de l’ouvrage de Peter Sloterdijk, Les bulles. Sphères I.[34] Cette longue conversation nous mène ainsi irrémédiablement vers un conte philosophique et un univers hermétique. Nous évoquons le lien entre le destin individuel et l’univers, essayons d’interpréter ces cercles tantôt en tant qu’âmes, tantôt comme des énergies selon les traditions et les croyances religieuses différentes, les mandalas dans le bouddhisme, l’arbre de vie de la kabbale. C’est d’ailleurs ce que fait Sloterdijk dans son ouvrage. Je regarde quelques écrits sur l’arbre de la vie et ses diverses interprétations développées dans la littérature ésotérique. « C’est intéressant, c’est intéressant,… », dis-je à Carlo. Que trouvais-je donc de si intéressant dans l’histoire racontée par Carlo, citant Sloterdijk ? Les ressemblances entre la forme de cet arbre à travers les religions et les siècles ? Quelque chose comme un pattern ou une survivance, comme le dirait Aby Warburg remodelé par Michaud/Didi-Huberman[35], qui était répliqué d’une culture à l’autre, d’un siècle à l’autre. Il est vrai, je n’ai jamais pensé au placenta comme étant cette première sphère de vie, donc comme un premier habitat humain. Et encore moins que l’on pourrait y voir la forme réduite de la sphère terrestre, donc, me disais-je, peut-être pourrions-nous nous appuyer sur cela pour penser des conditions « nécessaires » à la sur/vie humaine. Hélas, on ne voit pas dans le monde terrestre le genre de tuyaux, cordons ombilicaux, qui mèneraient d’un corps humain vers le cosmos. Comment en effet justifier cette rare représentation qui nous vient du Moyen Age ? Le rapprochement aide en tout cas la réflexion sur la symbolique des formes. Le cercle qui depuis Platon a été considéré comme la forme la plus parfaite. Et le placenta non seulement comme cercle, rond ou sphère, mais comme bulle, comme le remarque Sloterdijk. Ce qui veut dire qu’elle est remplie de tout ce qu’il faut pour protéger l’être qui s’y trouve et pour le rendre suffisamment autonome, jusqu’à son point de départ vers la vie extérieure, le grand passage. La grossesse est un phénomène très étrange si on l’aborde d’un point de vue cosmologique. Ma mère avait six enfants. D’où me vient à moi cette peur de l’accouchement ? Le refus même. Le refus de devoir être responsable d’une vie. Oui, il est probable que ça vient d’un traumatisme, de la naissance, de l’enfance. La famille n’est pas toujours le milieu le plus paisible à son développement.
De l’œuvre de Giuseppe aux principes de la vie, puis aux sensations de plaisir (Carlo) et de souffrance propres à l’accouchement (moi), jusqu’à ce moment plus ou moins conscient de la nomination de l’être venu au monde. Les deuxièmes prénoms ne sont-ils pas en effet comme ces « doubles » que l’on porte inconsciemment en soi ? Nathalie dit, son second prénom c’est Dolores. A cause d’une marraine Espagnole. Moi, on m’a appelé Ewa. Après Barbara la martyre, la patronne des mineurs et des pompiers, la déesse du feu, vient Ewa, la pècheresse, de la pomme, de l’amour et du sexe… N’est-ce pas, à cause d’Eve que l’humanité a perdu son paradis ? Voyons, elle en a même été chassée ! Tout ça la faute d’un anaconda qui a su la séduire ou qu’elle a séduite, va savoir, une longue histoire. Conscience et connaissance. Je me demandais, comment peut-on répéter ce genre d’histoires de siècle en siècle ? Comment peut-on ?! Eh bien oui, les histoires interrogées par des discussions philosophales ordinaires, dans des soirées là encore autour d’un verre où, entre une « bêtise » et une autre, quelques interrogations prennent jour, en permettant d’accomplir l’acte ordinaire de la réappropriation du savoir philosophique, loin des classes scolaires ou des salles de conférences, et d’aborder de manière amusante les sujets importants. A la manière d’un banquet de Platon ? Un apprentissage en fête, plus souple, plus ouvert, l’expression non contrainte par un jugement scolaire, si on entend par ce dernier un dressage comme la bien décrit Wittgenstein, le philosophe d’analyse attentive de nos usages du langage ordinaire et des confusions qu’ils impliquent. Les idées, comme le vin, circulent ainsi entre les paroles énoncées des uns et des autres, nos expériences vécues, nos souvenirs, véhiculant les formes mixtes de savoir, influençant l’imagination par le moyen de la conversation. J’aime ces discussions métaphysiques, très approximatives, qui fonctionnent sur un mode associatif, très libéré des connexions habituellement établies par le discours académique. C’est ce que le philosophe professionnel appellerait « sauter du coq à l’âne », « fonder son discours sur des fantasmagories », mais c’est ainsi que l’appropriation du savoir scientifique et philosophique se fait dans l’espace de la vie ordinaire : par des énigmes, des curiosités, des contes modernes…Ne suis-je pas, depuis mon séjour Lindos, devenue la fille de Cléobule ? Cléobule l’un des sept sages grecques, celui de la mesure et autres proverbes de « bon sens » et sa fille Cléobuline, la poétesse des énigmes, adoucissant la dureté tyrannique de son père… On arrive ainsi par ces associations libres à établir le lien entre ce qui nous arrive, ce qui nous aide à penser, ce qu’on tente de créer, et ces lectures et expériences, lesquelles resteraient autrement solitaires. L’écrit garde la trace de ce vécu filmé, et ce sera ce dont on se souviendra.
Notre discussion se poursuit autour des projets de Nathalie, l’histoire de ce lieu unique. Sur la base de nos considérations sur le cercle, elle annonce, sur un ton qui ne manque pas de distance ironique, son nouveau projet : La tour d’ivoire. Puis, elle recommence l’histoire de sa vie dès le début. Le projet précédent est clos, il s’est fini par une faillite. Elle tente, j’y vois là un résidu de son ex-métier de journaliste, de me résumer cette histoire d’art dans des palais napolitains en quatre phrases. Une histoire à rebonds, laissant entrevoir ses ramifications multiples. A travers ce récit qui se veut structuré et qui se protège d’excursions parallèles, je découvre le projet « hallucinant » du Purgatoire. Elle se lance dans ce projet gigantesque à 38 ans pour, dit-elle, ne pas abuser de l’hospitalité de Giuseppe qui l’accueille toute une année. J’en avais presque 40 lors de cette conversation et aucune idée de cette sorte de « purge » ne m’a jamais effleuré l’esprit. Le palazzo de Nathalie ressemble plus à une demeure bourgeoise, à la George Sand, qu’au Beat hôtel du 9 rue Gît-le-Cœur[36]. Elle dit : deux, trois, six cents personnes ont défilé par-là, le temps d’une exposition-fête, d’une discussion, le temps d’un séjour… Un réseau de journalistes, d’artistes, de… Une association d’art Locus Solus a été créée en référence à l’ouvrage de Raymond Roussel et en lien avec la revue de poésie du même nom[37]. Nathalie et ses amis artistes inventent un faux propriétaire, Robert Kaplan dont ils tirent 222 histoires (une référence au Bunker de William Burroughs). Le palazzo ranime les bourlingueurs venus là des routes du monde entier, assoiffés de lieux aptes à l’imaginaire, entre un pétard et un autre. Ou
bien, qui peut le savoir, on rentre dans un monde fabulé de Nathalie. Elle me raconte l’état présent du projet, là où elle/ils en sont, c’est-à-dire, en phase de faillite. Du Cosmos nous passons à l’Egypte. Nathalie raconte ses études d’égyptologie, puis à cause d’un serpent qui a mordu une de ses amies, nous nous retrouvons en Grèce, sur l’île de Patmos. Elle a beaucoup voyagé à cause de ses études d’histoire de l’art : elle voulait découvrir les temples, les monuments, les cultures, les conditions de vie de gens. Puis, elle dit qu’elle était journaliste, puis qu’elle vend des tapis, puis, elle est arrivée à Naples pour imprimer un livre sur la guerre en Yougoslavie et elle y est restée.
La découverte des appartements de Nathalie
J’explore l’appartement privé de Kaplan avec ma caméra. Je n’ai strictement aucune idée du nom des artistes auxquels les œuvres accrochées sur les murs appartiennent. Je suis attirée par le dessin d’un énorme insecte, puis en dessous de lui des insectes plus petits en série. Sur le mur en face du lit se trouvent encadrées « It’s not what happens, it’s how you handle it », plus haut « GLÜCK », à gauche « try ». Je ris.
La phrase « Courage après c’est fini » est accrochée à l’entrée de la porte de la chambre. Ce n’est que lors de ma seconde visite que j’ai appris que cette œuvre appartenait à un ami de son père mort jeune d’un cancer du cerveau, le poète Christophe Tarkos, impliqué lui aussi dans le projet de l’association Locus Solus. Voir cette phrase encourageante, sous forme d’une instruction accrochée au-dessus de la porte, telle une formule magique protectrice m’a encouragé dans l’exploration. Des livres : « 222 biographies de Robert Kaplan », « Le voyage balkanique », « Les hôtels littéraires. Voyage au bout de la terre. » posés en tas sur le sol. Aller sur les traces des écrivains dans des hôtels du monde entier et y passer des nuits : oui ! Quel genre de rêves y fait-on en y dormant ? Qu’y a-t-il dans la machine à rêves, demandé-je ? Les diables de Brion Gysin, me répond-elle. Je me déplace sur le mur de gauche et je remarque le tableau-phrase « trou verge », puis « him », puis « toujours».
Je dis « him est toujours ailleurs »
N : y a des variantes de him
B : y a des variantes de him
N : comme des humeurs
B : comme des humeurs, ça dépend des jours et du temps (..) et qui est qui ? (rire)
N : hm ?
B : et là ? y-a-t-il quelqu’un qui fait partie de…
N : qui fait partie de ?
B : de projets de eh transformation y a toujours est-ce qu’il y a toujours un homme ou pas ? non ? est-ce qu’il y a un homme ?
N : non merci non
B : rire (c’était la phrase à répéter et à déformer)
Nous descendons au Purgatorio où dorment les associés de Locus Solus. Le salon-galerie, l’espace des chambres à louer aux artistes-amis de passage. L’espace a l’air tout aussi grand que le précédent, avec de hauts plafonds. On se croirait dans une église, ça résonne. Je ressens une ambiance gothique, très muséale. Là encore un stock de livres au milieu, et des tableaux aux murs. J’aperçois une autre œuvre-inscription : « Eh bien non ! ». Les signes, oui, les images, les disques. Ma caméra glisse vers la gauche. Je remarque une autre œuvre, une sorte de dialogue écrit, transformé en affiche. Bernard Heidsieck dialogue avec Didier Vergnaud
…. Une affiche, une forme textuelle (typographie rouge imitant une écriture à la main), demande à l’autre (un texte noir, tapé à la machine) comment elle va et l’autre lui répond, entre les lignes, qu’elle va comme ci comme ça. Elle est préoccupée par la réalisation d’une affiche. Alors la forme typographiée « très affiche » lui dit comme indignée, mais tu n’es pas un graphiste que je sache. Et l’autre forme, très maladroite en effet dans son écriture manuelle, lui répond, eh bien non, mais justement. Je suis étonnée devant ce que je découvre en chantant, car j’ai du mal à déchiffrer ce dialogue dans le noir complet de la pièce. Mais je suis agréablement surprise, soulagée. Il s’agit de l’incapacité de réaliser un travail. De l’incapacité de pouvoir le finir. Voilà la solution ! La mettre en affiche justement. C’est ça Locus Solus, me dis-je en regardant l’affiche. Pas un jeu sur le langage, la typographie. Mais une lutte contre une obligation, une bataille contre les œuvres que l’on doit finir à temps. « Eh bien non ! », la phrase qui conclut donc le dialogue et qui sonne bien.
Un autre artiste, son cousin Éric Heidsieck. Un pianiste cette fois-ci. Piano, sonates de Beethoven. Je mets le disque dans le poste de radio recouvert de la poussière du tapis iranien. La légèreté des doigts, j’imagine sur le clavier du piano produisant des sons aux bruits défilant de perles de verre.
Je suis en train de filmer le salon et ses œuvres sur cette musique qui m’énergétise et le disque se raye soudainement. Comme des cut-up aigus se diffusent de l’appareil. Il ne manque que Burroughs dont la photographie trône à côté de l’affiche. Je trouve un titre pour cette musique qui bégaye avec tant de coïncidence : « La revanche de Bernard ». Musicien lui aussi, à sa manière, comme l’indiquent les affiches-partitions, en projetant des sons venus s’inscrire sur la bande magnétique depuis les rues et les pavés du monde entier, au-delà d’un langage compréhensible. Des grouillements, des tic et des toc, des pfouf et des pfaf, des gloup et des bzzz que font parfois les objets en collision ou des jouets d’enfants sortis tout droit d’un film d’animation et qui évoquent une sorte de voyage dans des pays exotiques, mais bel et bien depuis chez soi, un mélange de ce qui reste lorsque le langage se réduit à sa plus simple expression. Les bruits vocaux reproduisent, imitent, transforment, crachent sur les sons qui les entourent. Les bruits, les bruitages, les effets de bruit, les gargouillements phonétiques, des accents : africain, russe, aborigène, les clin clin des verres, les objets qui tombent, les exclamations et les mots qu’une personne ivre se dit à elle-même, les tentatives de dire et de ne pas pouvoir dire d’un autiste, d’un amnésique : tout ce qui lui reste, tout ce qu’il y a de plus présent, mais que l’on n’entend pas. Un environnement sonore. Mais, c’est du Khlebnikov !
Février, l’année suivante.
Je reviens à Naples et me pose directement sur le toit-terrasse de l’appartement de Nathalie, en ne descendant que peu de temps au Purgatoire, la température fraîche ne permettant pas de s’y attarder plus que nécessaire. Le temps d’une pause. Mais également le temps de quelques fêtes poétiques, comme pour rendre hommage à l’esprit beat qui règne si joyeusement dans ces lieux. Mon livre, mes repas vinifiés en compagnie de Carla, de Peter, d’Andrea et des visiteurs venus là le temps d’une ou de deux nuits. Quelques visites de Naples et des environs.
Je ne sais plus si c’est cette semaine-là ou la semaine suivante qu’un couple, un poète et une danseuse, est venu depuis la Suisse pour se reposer à Naples. Il s’est installé dans le Purgatoire. Andrea avait un ami musicien, Zeze lequel, à cause d’une bagarre, ne pouvait pas sortir de chez lui. Alors, il nous a proposé de le rejoindre dans son appartement. Il habitait dans le centre-ville, à quelques rues de l’endroit où nous étions. Un petit appartement, une rampe séparant les escaliers menant vers une chambre en hauteur. Zeze nous a préparé des pâtes et nous a servi à boire, puis, de pétard en pétard, il a commencé à taper sur ses tambours, d’une manière de plus en plus engagée. Et donc nous aussi nous avons commencé à chanter, à taper sur tout ce qui était possible. La danseuse s’est mise à glisser sur la rampe et le poète à lire un extrait du livre 222 autobiographies de Kaplan. Malheureusement, je ne pouvais filmer qu’un tout petit bout de cette (magnifique) improvisation, car Carla avait un problème avec les images, une angoisse et une crainte insoupçonnée l’habitaient. Bon, bon d’accord, je ne peux pas filmer, alors je vais vous casser les oreilles. J’ai chanté si fort. Je ne sais plus qui a eu la lucidité de sortir de l’appartement napolitain en premier, Hadrien ou le couple poète-danseuse, nous en sommes en tout cas sortis à temps, suffisamment tôt pour pouvoir garder un très beau souvenir de la soirée. Expulsés au milieu des rues napolitaines, les yeux rouges, respirant enfin l’air frais de Naples enfumée.
Notre sympathie pour le musicien et les chanteuses napolitaines a fait en sorte que Carla et Andrea ont décidé d’organiser une seconde fête commune chez Kaplan. Zeze, décidant de rompre l’interdiction de sortie qui lui avait été imposée par la police, est venu accompagné d’une quantité d’instruments, de chanteurs et de musiciens. Un accordéoniste, un guitariste, même un chanteur d’opéra, et tout un groupe de chanteuses napolitaines. Le vin coulait à flots afin que nous puissions nous décoincer tout doucement, en exerçant nos capacités vocalo-artistiques. Les Napolitains jouaient et chantaient. Alexandre le poète créait des poèmes d’après les conversations qu’il entendait tout au long de la soirée et Catherine la danseuse s’échauffait pour sa danse tout aussi improvisée. Assise sur le canapé au milieu du salon et je les ai vus entrer en scène, c’est-à-dire affronter l’espace des musiciens napolitains qui s’est constitué à l’autre bout de la pièce. Je me suis précipitée pour signaler cet événement avec une sorte de vocalise aiguë, pour préparer la rupture entre le flux de la musique folklorique napolitaine et la lecture/danse contemporaine qui allait s’y insérer.
Un jeu amoureux entre la danseuse et le poète. La danseuse tentait de lui arracher son carnet de poèmes, mais celui-ci lui échappait sans cesse. Le poète et la danseuse se défiant ainsi corporellement l’un l’autre un long moment en préparant la lecture. Puis, lorsque le poète s’est mis à réciter son poème, les musiciens ont su immédiatement adapter l’intensité de leurs instruments à sa voix. L’une des chanteuses l’accompagnait de sa voix rauque, en créant un fond sonore et en ponctuant les différents moments de lecture. Le poète allongé à plat ventre sur le sol, la danseuse le pied en l’air, pliée dans une position improbable, je me suis mise parterre moi aussi en essayant de suivre le mouvement de l’un et de l’autre. Le visage. Le poème sur le visage d’un pénitencier mort, au bord de la mer, deux autres autour de lui, mais seul le visage vient à moi, des pirates, des corridors erratiques, visage de saccadance, seuls abstentionnistes savent dans l’isolo, dans l’isoldo-, dans l’isoloir recrachant goulu d’elle-même, proclamant sur son butin la force translucide du néant… Puis vient progressivement la chute, le poète rentre en extase et nous avec. Sa voix, celle de la chanteuse napolitaine et des instruments se sont intensifiées. Sentant le point culminant tout proche, je me suis mise à crier en ondulant une sorte de ahhhha jusqu’à la sortie des performeurs de l’espace, jusqu’à l’extinction de la voix du poète.
Le Purgatoire
Le Purgatoire à nouveau. J’entre. La photo « Encoconnage » de Françoise Janicot, la mère de Nathalie, le portrait d’une femme au-dessous d’elle. Cette photo, je ne sais pas bien pourquoi, m’attire. Puis j’observe cet autre visage, encoconné, ficelé, suspendu sur la photographie accrochée sur le mur. Je ne sais pas ce qui m’attire et me frappe en même temps là-dedans. Mais quelque chose m’interpelle, me défie. Le sentiment du vide, de l’enfermement, de l’étouffement, de je ne sais quelle douleur profonde ressort de l’image et me renvoie à moi-même. L’artiste dans l’œuvre se prive de sa liberté. En se kidnappant, se ficelant, elle dévoile le procès même de son ficèlement. Voilà où j‘en suis. Incapable d’agir comme ce visage ficelé devant moi, je ne peux que la regarder faire.
Les hasards de la prise d’image : mon œil comme un collage en haut de la photo vitrée, un œil cerné, effrayé par ce qu’il voit. Il a voulu regarder ou bien on l’a mis à regarder de force et voilà ce qu’il est en train de voir. L’horreur. La destruction. Puis, ma caméra tombe littéralement sur un livre sur lequel est écrit : « ceci n’est pas un livre ». C’est en fait une boîte avec une double fermeture. Une boîte-livre dont il faut avoir la clef. Mais on ne sait pas s’il vaut mieux avoir la clef pour voir ce qui s’y trouve dedans ou pas. Je pressens je ne sais quelle angoisse à l’idée de ce livre impossible à écrire, pourtant là. Cette machine à écrire détruite comme tant d’autres objets pris dans leurs vies ordinaires et figés d’un coup sous le choc d’un bombardement. Que peut-on écrire à partir de cette machine si ce n’est un livre d’horreurs ? Mais serait-il encore livre ? Le poète, lui, il écrit un poème. Un poème métaphysique, une sorte de réponse à la photographie où il tente la définition des mots « lourds de sens » : l’obscénité, la violence, le désastre, la nuit universelle, la machine à écrire. Le texte se présente à la fois comme une réponse (des définitions sont données) et comme une énigme : que vient faire dans tout ça une machine à écrire et cette définition étrange « en deçà de la pensée » ? L’objet invite à la recherche d’une réponse extratextuelle. Lee Miller. Blitz de Londres. De l’absurde se dégage la chute du poème. La définition ne trouve pas de mots. L’objet machine à écrire fracassée est impossible à penser. Ai-je bien compris ce dont on parle ? Le silence, le manque du langage, l’excès de sens. La photographie de la machine à écrire. Cassée, détruite. Le poème se juxtapose avec l’image. Mais l’image s’auto-suffit. Elle montre l’impossibilité du décrire. La machine est cassée, les mots manquent pour le dire. Enfin, ça dépend pour qui. La photo, un étrange collage, est de Jean-Jacques Lebel[38].
Je continue d’explorer le salon, rempli littéralement d’œuvres, l’une plus intrigante que l’autre. Une femme nue courant avec un arc pointé vers un chien, genre de dessins que l’on retrouve sur certains vases grecs, des tableaux abstraits, sortes de paysages gris verts avec des taches proches de la glaise, des traces, des terrains désertiques dont des surfaces ressemblent à des cartes en 3D. Un tableau surtout au milieu du mur entre deux portes attire mon attention, sorte de tâches d’encre gris foncé éclatées sur un fond grisâtre plus clair. J’y vois une inscription cachée « maman ». Est-ce une illusion ? Un signe du destin ? Ou quelqu’un, une maman, a réellement inscrit en deux fois ces mots dans cette peinture lunaire. En face, très grand format des tissus-toiles avec des dessins de femmes nues, hommes, puis des panneaux noirs remplis de traits blancs légers comme des oiseaux projetés en l’air, traces posées par un pinceau en mouvement, selon la technique du « gu », comme je peux le lire dans le Catalogue qui est tombé à mes pieds. Près de la fenêtre un placenta. Quelque chose qui renoue avec le cosmos. À côté de l’immobilier étrange, chaises enlacées, nouées par des bandes rouges, des béquilles, le cercueil que je peux mieux voir à présent que lors de ma première visite. Puis une série d’œuvres-phrases laissées là par John et sa légèreté de l’être. Life is a killer, thanks 4 nothing, It’s worse than I thought, I don’t need it, I don’t want it…it doesn’t get better, tant de messages, de signes parsemés de-ci de-là par les poètes, peintres, écrivains. Je jubile. J’ai rarement ri autant qu’avec son Suicide Sutra. Le poème sonore de John Giorno. Kama Sutra transformé annonce ce dont il va être question. Je ris à n’en plus pouvoir. Peut-être aussi, car cette écoute est venue à ma rencontre dans un moment spécifique : j’étais assise sur ma chaise en essayant une série de techniques de relaxation devant me maintenir dans un état d’esprit positif. Eh bien rien n’a pu me sortir de mon état d’apathie de plus en plus grandissant. J’écoute une voix décrivant les images que l’on devait imaginer pour se sentir bien : se mettre sur un oiseau et se voir emporter dans un endroit paradisiaque pour retrouver la paix. Oui, d’accord, je vois une espèce d’immense oiseau, un mélange d’aigle et de perroquet, me transportant depuis une terrasse ensoleillée au bord (évidemment) de la mer (en bas, un jardin « exotique », des palmiers)… Me voilà, juchée sur le dos de l’oiseau pour goûter à la liberté des airs. Mais l’image retombe irrémédiablement : comment en effet puis-je y croire ? Et même si l’oiseau s’était transformé en un parapente, eh bien non, là encore je n’en voudrais pas, j’en aurais eu peur. Cette image, je ne sais pas bien pourquoi a sur moi un effet déprimant, me rend consciente de l’endroit rêvé dans lequel je ne suis pas ou plutôt me ramène immanquablement à l’endroit où je suis. Je me retrouve dans mon appartement, le dos courbé, en face de l’ordinateur, en train d’essayer d’achever mon livre. Je regarde mes films de Purgatoire et j’y vois une série de phrases à première vue déprimantes (« La vie est un tueur », « tout sera pire »,…). Et je vois un type formidablement libéré dans son corps s’incarner au rythme de phrases qu’il éjecte comme des injures qu’il place au sol devant ses pieds. Je regarde ses mains déployées aidant les mots à atterrir et elles ressemblent à des ailes d’un Archéoptéryx. Alors que les mots s’animent avec la voix et le corps du poète qui s’exprime de manière si enthousiaste, il n’en recrache que sa détresse. C’est à peine s’il n’ordonne pas au type allongé comme une épave dans sa cellule de prison de se tirer une balle en lui rappelant par des phrases en écho sa triste situation, y compris celle de l’impossibilité de se relaxer. Suicide Sutra auquel tout le monde est invité à participer, regarder dans un espace, dans son corps pour, lorsqu’il le fait, l’intensifier et poursuivre les instructions dans le but de… Le poète imite à la perfection les instructions de la relaxation, yoga ou toute autre méditation, à un énième degré. « You can do it, but you don’t know how to change it » dit la voix-écho de plus en plus paniquée par l’impossibilité d’entrer dans l’état hypnotique visé devant lui permettre de se détendre. L’angoisse s’intensifie. « Tu es en prison, complètement déprimé, tu es seul, esseulé », dit la voix-écho qui cherche, sans pouvoir y arriver, à se libérer. Mais c’est alors, que toute cette imitation devient si proche d’un cours de yoga improbable que j’éclate de rire. Je perds véritablement le sens du poème et il ne reste que ce brouhaha des mots vrombissants à toute vitesse, me plongeant dans une confusion totale. Kaplan : l’absurde dans les œuvres accrochées ici. Purgatoire. L’impermanence, l’accepter. Ne rien accepter. Vivre. L’humour de Françoise encoconnée au cœur de la ficelle. Les autres sont sérieux, nous, nous sommes dada. Dada de tout. Dada !, dada !, dada !. Plus que dada !.
L’INDE SUR LES TRACES DU RENARD : PROMENADES NOCTURNES AVEC LIONEL MAGAL (FOX)
19 décembre, un nouveau jour de mon anniversaire, ça me fait déjà quarante-deux ans, la vie passe comme on dit… Fox est là heureusement pour s’occuper de son livre-film à lui et il le projette sur un grand écran. Et des formidables souvenirs de mon voyage himalayen, Taboo monastère, Nagar, AUM, la forêt et autres hippies musicaux psychédéliques se font rappeler à ma mémoire intensifiée par l’endroit magique, la Film Factory, où se trouvait, paraît-il, le studio de Charlie Chaplin. Le film de Fox que je vois pour la première fois en entier, makes sense, dans son non-sens. Un sens politique d’une pensée/pratique de vie « révolutionnaire » révolue et d’une idée utopique ??? Peace and love d’une période revivifiante en tout cas, les années 70, rappelées par le regard singulier d’un Fox enchanteur aux visages et costumes démultipliés, inchangé, l’enfant terrible dévoilant les fragments d’un monde à conscience modifiée, le monde qu’il a approché furtivement avec sa caméra, entre un iguane et un autre, dans une forêt amazonienne encore vierge ou presque. Les images se brouillent, la musique résonne et se démultiplie en cercles, de voyage en voyage. Le LSD et la marihuana, la traversée de l’Europe, puis de l’Asie centrale, on est en Inde du Sud à Goa et on va vers Katmandou via l’Himalaya sur les traces de Timothy Leary qui a déjà fait cette route. L’anthropologie du monde contemporain diversifié, superposé, mélangé, coloré. Mais, c’est du post Rouch rituals ! Et Rouch est d’ailleurs là, dans des images, Fox et lui, bras dessus bras dessous, marchant le long d’un couloir. Que se racontent si intimement ces deux là ? On assiste aux conversations intimes, le film dans le film, Fox racontant ses aventures aux autres. On aperçoit Fox curieux et maladroit tout aussi bien avec des inconnus qu’avec des personnalités dont il s’entoure lui aussi, le vieux procédé, pour augmenter la valeur marchande de son book-film : des enfants d’Himalaya, des baba, Dalai Lama, Wavy Gravy, Frog Farm, La Montée Young, Yoko Ono, Agnès b., Jonas Mekas, Nico… captés furtivement, comme au passage, dans un parcours de vie foisonnante, des fragments-souvenirs d’une expérience valant la peine d’être « documentée »… Un filmeur, un personnage mekasien, un medium dévoilant une à une des ambiances hippies. Et j’oublie l’essentiel : d’un musicien, car Fox avait bel et bien un groupe fondé avec son frère, Crium Delirium. Un groupe de musique tout aussi délirant que le film. En tout cas, ce film est bien fait. Le monteur part d’une expérience personnelle, sans queue ni tête pour lui, une expérience filmée dans un laps de temps long, une vie qu’il voit se dessiner par fragments et il arrive à en dégager la forme et le sens historique en tout cas. Une heure et trente minutes, pas mal.
Me voilà tranquillisée, en me disant au pire ce que je pourrais faire avec mes propres images. Un film psycho-déclic ! Enfin, un psycho-déclic nouveau genre. Car moi aussi je vis, un nouveau voyage m’attend. Deux jours encore. Je me suis décidée enfin de me lever de ma chaise et de quitter mes textes images. Un ami m’a mise en contact avec de nouveaux artistes atypiques, en Inde cette fois-ci. Je me demande où emprunter de l’argent pour ne pas devoir les compter en route…
La perception scientifique versus la perception esthétique
Du chapitre « La perception esthétique et la genèse des formes » de Hadot [39], je retiens quelques mots, citations phrases mystérieuses, car l’écriture de Hadot est passionnante dans son art de la composition. J’aime par exemple l’idée venue des arts de devoir prêter attention aux formes ondulatoires, car elles produisent un effet de grâce, le serpentement comme le dit Léonard de Vinci. J’aime la remarque de Panofsky sur le fait que pour voir une statue il faut tourner autour d’elle, j’aime l’expression poétique de Cézanne « l’obsession cosmique qui nous dévore » et celle de Carl Gustav Carus : « la nature mystérieuse en plein jour ». Une citation encore portant sur l’état inspiré dans lequel se trouve le peintre en peignant, un mélange que Hadot emprunte à Klee et à Cézanne: « Le peintre peut peindre dans un état où il éprouve son unité profonde avec la terre et avec l’univers. Il ne s’agit plus, cette fois, de découvrir un secret de fabrication, mais de vivre une expérience d’identification avec le mouvement créateur de formes, avec la physis au sens originel du mot, de s’abandonner au « torrent du monde », selon l’expression de Cézanne »[40]
Le peintre perçoit la nature avec son corps tout entier, écrit Merleau-Ponty dans son essai sur la peinture « L’œil et l’Esprit »[41]. Il la voit par et à travers le corps devenu émotionnel. La vision de la nature est relative au mouvement du corps. Le déplacement est relatif au paysage qui est le mien et que je vois devant moi ou du coin de l’œil. La vision se déroule donc dans un système corps-paysage-déplacement dans lequel les yeux « découpent » en se mouvant une portion visible. « Le monde visible et celui de mes projets moteurs sont des parties totales du même être ». C’est du rapport émergent, co-constitutif du monde et du voir dont il s’agit, la perception comme procès, comme action, pour reprendre la pensée bergsonienne. Voir, dit Merleau-Ponty, ce n’est pas s’approprier un monde extérieur déjà constitué, c’est le constituer en s’en rapprochant en le regardant. Et c’est aussi, réflexivement se constituer d’une certaine manière comme un corps visible. D’autre part, cette opération « physique » des yeux et du corps mouvant empêche de voir le paysage comme une projection subjective d’un être contemplatif.
« Mon mouvement n’est pas une décision d’esprit. Il est la suite naturelle et la maturation d’une vision. »[42]
Kalpa (Inde)
Que m’arrive-t-il donc dans cet endroit entouré de chaînes de montagnes majestueuses en changement permanent ? Ma tête et mon corps se contorsionnent sans cesse afin de tenter d’appréhender cet ensemble. Mais non, je n’y parviens pas. Cette grandeur me dépasse. Kalpa. 24/04/2014 : Tant de fois le chiffre 4 ! Comment décrire cette expérience fort émotionnelle après tant de temps, ne retenant que quelques images de ce paysage en face de moi ? Après Naggar et Manali, mon voyage indien se transforme, se fait plus calme, plus solitaire, plus réfléchi. Je suis restée deux jours plantée véritablement sur la terrasse de l’hôtel Regency à regarder la chaîne montagneuse déployée devant moi. A Kalpa le mont Kinner Kailash est dieu. J’ai eu là une véritable expérience esthétique au sens que lui donne Hadot et j’ai cru même découvrir les origines de la vie.
J’arrive sur la terrasse et je ne bouge plus, de peur que quelque chose de cette vue resplendissante m’échappe entre temps ou que la montagne se couvre. Je suis seule, bien que visible de part et d’autre de la vallée, et je commence là ma première contemplation. Une vue imprenable. La pureté de la neige, les pics de plus de six mille mètres comme taillés, des formes pluridimensionnelles impossibles à saisir, les couleurs changeantes, les ombres en déplacement, les dépôts de rayon de soleil tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre. Les lignes concaves, convexes… ces termes ne me disent rien. Je reste là jusqu’au soir. Deux sommets attirent mon attention. L’un pointu, l’autre tel le toit d’un petit temple arrondi. Qui sait, peut-être est-ce réellement un temple ?
Avec suffisamment de recul, oui, peut-être mon appareil aurait-il pu prendre les deux sommets en photo à la fois. Mais cela voudrait-il dire que je pourrais ensuite les voir ensemble ? L’appareil a un avantage sur moi. Il peut zoomer, moi pas. Je ne peux pas rapprocher mon œil du sommet comme il le fait (et là, hélas, pour mon Canon G12, pas assez, tout est flou). Le dessin, comme la peinture, m’engagent à détailler les formes, à les réduire, à mettre sur le papier les contours qui ressemblent à ceux que je vois sans les voir, juste à peine pour reproduire l’épaisseur des différentes montagnes. J’établis la connexion entre le paysage et mon corps, les yeux que j’ordonne dans un regard particulier, de gauche à droite, vers le premier sommet, vers le second, les ombres de la masse centrale. Il est difficile de peindre une montagne, mais peindre une chaîne qui m’entoure avec des sommets de 6000m qui retombent pour ainsi dire sur moi, c’est une tâche quasiment impossible. Et je ne parle que de la masse qui s’impose, même pas de la lumière et des couleurs et des nuages. Je ne suis pas sûre que dans ces moment-là on soit conscient de la visibilité de son corps propre en mouvement comme le suggère Merleau Ponty, il ne reste qu’un soi qui se constitue « par confusion, narcissisme, inhérence de celui qui voit à ce qu’il voit (…) un soi qui est pris entre les choses »[43] Mais il est certain qu’une série de modifications se produisent dans le corps au moment de voir si émotionnellement, pendant tout cet acte de déplacement de la tête et du regard, face à cet environnement étonnant, imposant, et que le regard subjugué est envahi par des émotions d’une grande complexité, un afflux de pensées surgissent, des désirs de silence ou de cris, des sentiments d’humilité et de la petitesse de soi, l’attribution de l’intelligence à cet ensemble qui semble tout le contraire d’une masse inerte. Mon regard a-t-il le pouvoir de rendre cette montagne vivante ? Alors oui, c’est probablement ainsi que l’on a inventé dieu. Cette idée sur le commencement de la vie me vient soudainement à l’esprit lors d’une marche. Je me retrouve sur un sentier qui traverse les jardins fleuris des pommiers. Des fleurs bien roses, plus grandes que celles des cerisiers se trouvent sur les arbres. Les pommiers. L’Eden. Adam et Eve. Et me saisit d’une émotion soudaine devant un vieux pommier devant cette montagne. Une vue toute différente à chaque pas, me donne à voir un autre aspect de la montagne. Et je m’arrête, non pas ici ou là au hasard, mais devant cet arbre fleuri et je suis prise dans une extase à en pleurer et cette idée me vient à l’esprit. C’est ici que la vie a pris ses premières formes sur terre, elle est descendue des nuages avec la neige coulante sur des montagnes, elle s’est fondue dans la pierre, une réaction chimique s’est produite et la vie est tombée dans l’eau des ruisseaux au pied de cet arbre. Alors oui, je marche, en regardant bien et en m’arrêtant tous les dix pas pour voir comment ce paysage se transforme. Je cherche ainsi à l’apprivoiser, à me le rendre familier. A prendre distance des larmes qui coulent sur mon visage.
Comment expliquer cette sensation ? Cette impossibilité et cette envie de voir, de regarder encore et encore ? D’être là. D’avoir la sensation de ne rien y comprendre en même temps, d’en être transcendé, de ressentir tantôt la puissance tantôt l’impuissance, la joie et les larmes ? L’impression d’une union, d’une totale indépendance de la montagne par rapport à moi. Je réalise d’un coup que le monde me précède, que j’en fais une minuscule partie. Il se moque de ma présence ou de ma disparation, elle ne change rien à son être. Je prends oui conscience de l’existence du monde. Cela veut-il dire que, par ce regard, je me rends consciente à moi-même ? De quelle manière ce que j’ai vu, les modifications que cette série de visions changeantes ont produites sur mon corps, continuent à agir en moi ? Dans quelle mesure puis-je dire que le regard qui tente ainsi de délimiter le paysage me constitue en cohésion avec lui ? N’est-il pas, au contraire, question d’un regard glissant, passant, ou d’un regard analytique qui fait naître la pensée des formes, des aplats et des lumières ? Puis-je dire pour autant que mon corps, par cette vision, s’unit dans ce même acte de regarder à ce que je vois ? Car ce qui s’incruste en moi ce sont des objets proches, je suis sur un chemin et je dois contourner quelques arbres, y prêter attention comme malgré moi, toute orientée vers cet environnement autre qui se déploie à distance. Je suis focalisée sur ce paysage lointain que je ne peux pas toucher et qui se déploie tout autour de moi. Non, je ne vois rien de tout ce qui m’entoure immédiatement. Je suis donc d’emblée dans un espace d’ores et déjà divisé, découpé, hiérarchisé que je hiérarchise à mon tour en fonction de mon sentiment esthétique qui attribue de la priorité à la chaîne montagneuse et qui me fait oublier ce dans quoi je me meus, au point de me faire oublier la sensation de froid. L’oubli de l’environnement immédiat, comme celui dû à l’écriture et de l’inconfort dû à la position trop longtemps assise dans laquelle je me trouve à présent. Le monde entier, ce monde habituel dans lequel je vis pourrait disparaître complétement et ça n’aurait eu aucune importance dans ce moment privilégié de regarder ailleurs. Qu’y a-t-il au juste dans ce paysage qui me retient ainsi face à lui ? Sans pouvoir véritablement ni le filmer ni le prendre en photo, je tente de le dessiner. Le tracé que je m’efforce ainsi de produire pas à pas m’oblige à inspecter les détails. La courbe des sommets, les ombres, d’essayer de comprendre comment tout ceci se tient en ensemble.
Comme l’a bien repéré Merleau-Ponty : « ‘La nature est à l’intérieur’, disait Cézanne. Qualité, lumière, couleur, profondeur, qui sont là-bas devant nous, n’y sont que parce qu’elles éveillent un écho dans notre corps, parce qu’il leur fait accueil. Cet équivalent interne, cette formule charnelle de leur présence que les choses suscitent en moi, pourquoi à leur tour ne susciteraient-ils pas un tracé, visible encore, où tout autre regard retrouvera les motifs qui soutiennent son inspection du monde ? »[44]
Puis je marche de l’autre côté et là, selon le soleil et selon l’état de la journée et selon ce qui se présente à moi comme une promenade agréable. Mais je suis tout aussi attirée par une direction que par l’autre, par une partie du paysage devant moi et devant les montagnes, par la végétation et les pommiers en fleurs qui transforment ces aspects imposants en des aspects doux. Et bien que j’aie déjà aperçu les mêmes sommets depuis la terrasse, je les vois tous très différents. Ma perspective a changé, ils ne sont plus du tout les mêmes. Je reviens sur la terrasse et je les regarde jusqu’à la tombée de la nuit, ne voulant rien perdre de ce paysage qui se transforme sous mes yeux.
« Tao means the way with no goal. Simply, the Way. The Way is beautiful: the way is full of flowers. And the Way becomes more and more beautiful as your consciousness becomes higher. The moment you have reached the peak, everything becomes so sweet, so ecstatic, that you suddenly realize that this is the place; this is home. You were unnecessarily running here and there. So cancel all tickets you have booked! There is nowhere to go. »[45]
Oui, ça pourrait être la fin du livre. La fin du film est tout autre. Que fais-je là ? Comment c’est arrivé ?
La rencontre avec Lionel Magal (Fox)
La rencontre avec Fox, l’auteur d’un livre-film atypique intitulé « Psykedeklik Road Book ». Le mien n’est-il pas en effet un livre-film de ce genre ? N’y a-t-il pas là, à travers cette écriture en zigzags, la recherche d’un déclic ? L’écriture est comme une route. Une route qui n’a pas d’autre but qu’elle-même. Le sachant, l’idée de la fin n’en a pas non plus. La fin n’est qu’un commencement. Elle prépare d’ores et déjà un autre livre-film. Une autre route se profile à l’horizon. Alors je finis provisoirement, musicalement et joyeusement, cette première suite de rencontres et de voyages.
La rencontre avec Lionel Magal alias Fox, le renard. Le renard, car, comme il le dit lui-même, celui-ci arrive toujours à « emprunter » les filles des autres… Entend-il par-là que nous sommes toutes des poules ? C’est probable !
Je contacte Fox sur les conseils de Pip (eh oui, encore lui, l’éminence grise de toute cette aventure) à propos de mon voyage en Inde. J’ai déjà pris mon billet pour Delhi. J’y vais un mois, mi-avril – mi-mai, me perdre à nouveau dans la nature, marcher, voir la montagne. Oui, l’Inde, je me sens enfin prête à affronter l’étrangeté indienne. Pas du tout à cause du yoga, ni à cause de la méditation, mais à cause des gens qui y sont et ceux d’ailleurs qui y sont allés et qui m’ont parlé de leurs expériences. A cause des temples bouddhistes/hindouistes, à cause de mon voyage dans l’Himalaya népalais, à cause de, et surtout, d’Alexandra David-Néel, bien évidemment. J’étais en effet en train de lire quelque chose sur je ne sais plus quel auteur, Taka Immura et son film Ma je crois bien, et je me suis mise à regarder une vidéo d’Alexandra David-Néel au sujet de la méditation, des miracles, des pouvoirs de guérison qu’une femme paralysée lui attribuait. Et elle, à cent ans déjà, en riait, elle racontait l’histoire d’une lettre dans laquelle cette dame lui demandait de la guérir. Alors Alexandra lui envoie une réponse gentille, lui dit d’essayer de faire un peu de sport etc. Et la dame lui répond, chère Alexandra, vous m’avez guérie, à réception de votre lettre je me suis levée et remise à marcher. La secrétaire qui assiste Alexandra dans son travail lui dit, vous qui avez des rhumatismes, pourquoi donc ne vous guérissez pas vous-même. Et Alexandra répondit : ahhh… pour que la guérison soit complète, il faut y croire et moi je n’ai pas la foi ![46] Elle, qui a parcouru l’Himalaya de long en large et en travers, qui a expérimenté toutes sortes de techniques de méditation, qui était reconnue par des lamas tibétains comme leur égale, elle dit ne pas avoir la foi en ses propres capacités de guérisseuse !. Cette étonnante rencontre avec un lama tibétain au Kee Monastery m’a ramenée à mes propres questions/attentes, un lama auquel j’attribuais moi aussi je ne sais quelles performances magiques. Il devait me donner des réponses à tout : l’argent, l’amour, la compassion… Et lui, me ramène sans cesse sur terre, là où j’avais trop tendance à décoller… En tout cas, la réponse d’Alexandra m’a semblé drôle et pleine de bon sens. Sur une photo de son voyage en Inde, on la voit avec un yak, vêtue du costume porté par les explorateurs de la fin du XIXe s. : longue blouse gris-coton, un pantalon large, une toque sur la tête, la neige tout autour, en plein hiver. Comme tout cela devait être lourd ! Après le Népal, je savais déjà que tous ses voyages à l’époque devaient relever de l’exploit, comme ils le sont encore aujourd’hui. J’imaginais les conditions de voyage, le froid mordant ; la longue traversée des plaines arides et sauvages, le courage qu’il fallait surmonter pour en supporter l’âpre réalité. Après le Japon et la Corée, oui, l’Inde m’est apparue comme un pays incontournable. Quoi qu’il en soit, il fallait que je bouge, que je sorte de là, que je quitte Paris. Je trouvais un billet économique, comme d’habitude non échangeable, non remboursable, 500euros retour plus l’aller. Comprendre le bouddhisme, l’hindouisme, l’inouisme ! Se jeter dans les airs inconnus. Mi-avril. Delhi. Quel temps fait-il ? Quelle est la situation politique, que s’y passe-t-il ? J’avais pris mon billet, c’était trop tard !
Je transmets ces données, as usual, sur mon skype journal, à Pip, qui me répond : « en cas de problèmes contacte Fox ! ». Un problème ? Quel problème ? Le viol des femmes, enlèvements, le, le, le… Fox, Fox, Fox, oui, bien sûr. Dans le dernier bar où s’est terminée la soirée avec Jonas Mekas & gang, Fox et moi menions une discussion qui nous avait projetés naturellement on the road de son « Trip » indien de 1970. En compagnie de la Hog Farm communauty, la bande de Ken Kesey et des « acid tests ». Après Woodstock, le bus psychédélique rejoint les chemins de Katmandu pour retrouver leur complice, le pape du LSD, Timothy Leary. Après une beuverie parisienne chez Fox, ils l’embarquent et ensemble, ils traversent l’Europe, la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, « BamBam », dans le bus sur ses traces.
Je me souviens de cette discussion de fin de soirée, alors j’écris à Fox. Je lis dans le livre de « Psykédeklik Road » dont j’ai filmé la préparation :
« Mariage d’un rêve américain et des compagnons du tour du monde, la Hog Farm est une communauté célèbre, une sorte de contre-institution bohémienne qui parcourt les continents en autobus à partir de la côte Pacifique. Wavy Gravy, alias le poète Hugh Romney, fonda la Hog Farm en s’installant avec sa femme Bonnie Jean et un couple d’amis dans une ferme pratiquant l’élevage de porcs à San Fernando, nourrissant quarante cochons et contemplant la vallée. Il définit ainsi l’entreprise : « une famille dilatée, une hallucination mobile, une expérience sociologique, une armée de clowns » (…) Un jour, Wavy Gravy et ses amis en ont eu assez de regarder la vallée. Ils ont acheté quelques bus et sont partis. » Ça bougeait enfin, en tout cas au-dedans de chacun d’entre nous. Vous vous rendez compte ? On avait vu une tribu en France, une vraie, la Hog Farm, qui avait séjourné plusieurs mois à Paris, dans un immense atelier de la rue Charles-Delescluze tenu par Lionel Magal, notre meilleur coureur de délires, toujours en tête » [47]
« The Acid trip on the road to Kathmandu » aller de Woodstock, New York, Londres, Amsterdam, Paris, Nuremberg, Istanbul, Téhéran, Hérat, Kaboul, Peshawar, New Delhi, Bombay, Goa, Manali, Katmandou….
J’aime surtout les petites lettres que Fox envoie à sa maman depuis ce psychédélique trip :
« Maman j’ai bien reçu la lettre du 14/12 je ne me souviens plus quand, je l’ai reçu à Nürnberg…je ne peux y répondre point par point que maintenant mais je le ferai prochainement d’une façon plus complète. Je ne sais quelle heure il est maintenant… 19h je crois, la cuisine se prépare, les oignons me font pleurer….ce soir je ne sais pas ce que ce sera… Nous mangeons bien… Et le manque de vin en permanence plus la nature et le grand air toute la journée me tiennent en forme parfaite. (5 femmes font la cuisine…) Nous sommes 42 maintenant… (…)»[48]
C’est que l’ambiance est tout de même une ambiance bon enfant et Fox n’a pas l’air d’avoir changé beaucoup depuis. Un renard, ren’art, un peu clown, un sacré baroudeur en tout cas. « Peace and love » et « We can change the world »…c’est ce qu’on peut retenir comme message de ces expériences psychédéliques et sexuelles par un design ô combien « OM ». On y trouve même un livre tibétain façon Fox, un livre dans le livre, puis une image de Mandala depuis Leh au Laddak en attendant Le Dalaï Lama que oui, on s’en doute, Fox a rencontré et filmé. Oh, ça aurait été bien de trouver des artistes atypiques tibétains, me suis-je dis. Mais qui est Fox ?
J’envoie donc un message à Fox et il me donne un rendez-vous à la Piscine, un café dans le dix-huitième arrondissement. Avant, je vais dans la boutique de Pip, au Re: Voir,pour consulter son livre « The Psykedeklik Road Book », je jette un coup d’œil sur le film qui l’accompagne. Le livre rempli de couleurs, de voyages, d’anecdotes, des noms de groupes, de concerts, d’actions, de happenings…. Le film est un brouhaha d’images, d’expériences de voyages, de concerts, de rencontres. Un parcours filmique morcelé, sans queue ni tête autre que le plaisir de la découverte, des rencontres improbables et des voyages finalement. Tout à mon goût, à quelques exceptions et différences près. Je comprends pourquoi je m’y retrouve : Fox a l’air d’incarner dans son corps énergétique débordant le plaisir de vivre. Enfin, c’est ce qu’il laisse transparaître de sa personne lors de la première rencontre. Je regarde le film et il me paraît différent du livre, il est mi-expérimental, mi-documentaire. C’est un assemblage morcelé d’expériences toutes différentes dans la forme, le style, le thème, chacune ouvrant sur quelque chose que l’on suppose plus long dans le temps, plus large. Les « images » foxiennes sont bien là, mais ce sont les « images » qui appartiennent à de multiples groupes, multiples personnes. Des gens qui passent devant la caméra de Fox, ils rentrent dans son parcours, il rentre dans le leur. Ce sont de petites collisions corporelles et une même orientation existentielle, une sensibilité commune. J’en conclus rapidement qu’il n’y a pas de fil conducteur autre dans ce livre-film que celui de voyager, rencontrer, voir, chanter pour l’amour et la paix… No bombs. No war, Cri OM manifeste, Echologik aventures, le rock barbare, in situ-actionniste, LSD et acid expériences peut-on y lire à plusieurs reprises. C’est du psychédélique Tintin pour résumer. Mais n’oublions pas que le groupe Crium Delirium que Lionel a fondé avec son frère Thierry (alias Mat’Lagam) est un milieu sonore avant tout. Et on retrouve dans son livre-film toute l’histoire du rock psychédélique, c’est aussi le journal Actuel, les radios libres, radio Nova , « Télévision Enfants du Monde » le Droit des Enfants,…..Un regard croisé des Enfants du Monde sur leur environnement au quotidien pour « The world heritage » de l’Unesco…les politiciens de gauche des années 70, « l’Echologik » et bien d’autres choses. Il semblerait que Lionel soit un incubateur d’idées et de projets et qu’il a tout au long de son parcours essayé de nombreuses expériences, y compris illicites….
Le Crium Delirium était, écrit-il dans son livre, plus un mouvement d’expérimentation d’actions qu’un simple groupe de musique. Théâtre-action à la manière du Living theatre, interventions de gauche, la grève des facs en France de 1973, un centre de protestation, d’intervention, de créations plus ou moins durables, plus ou moins sérieuses. Le portrait de Fox se précise : un musicien, conteur, performeur, mais aussi un infatigable fêtard, coureur de jupons, expérimentateur d’expériences, d’amitiés multiples et variées …
Je suis contente car je retrouve dans le livre les paroles de la fameuse chanson que j’ai entendue lors de la soirée avec Jonas, notre première rencontre et que j’ai tant aimée :
« No bomb. Crium delirium. C’est nous les « road managers », comme les papillons butinent les fleurs, Nous transportons les amplificateurs…. C’est nous les « road managers », comme les papillons butinent les fleurs, Nous transportons le « shilom à vapeur »…. Whaa ! Whap !! Dou Whap ! (2) Whaa ! Whaa ! Whaa ! Whaa ! Whaa ! Whaa ! So, mamamamamamamama ! Oh ! Oh Oh ! Yé ! Yé ! C’est nous les « road managers », On sème les « flips », on crée la terreur, Aussi à cause : du LSD propulseur…. Quel bonheur !!!! (1972 : tube de Rock créé en 1972, Ce clip « No-bomb »… Un manifeste, le nucléaire c’est l’enfer pour la Terre… »[49]. Je me rends donc au café La piscine, dans le 18e arrondissement, rencontrer une nouvelle fois Fox. Tout au long de la soirée, il me raconte sa route indienne. Me résume son voyage, intéressant d’entendre cette boule énergétique et énergisante « in live ». Comme jadis, lors de cette explosive soirée en compagnie du « Mekas Gang », nous continuons la discussion dans un autre bar, la Renaissance. Et là, sans doute aussi après mes quelques verres de vin, l’histoire du livre « Crium Delirium » m’apparaît comme une véritable aventure. Manali. La tête de bœuf tranchée, dégoulinante de sang (brr), qu’il trimbale depuis le temple vers sa « maison-cheminée » dans la forêt en la plantant sur un pieu. Un rêve délire post LSD-ien sans aucun doute et le mélange s’il y a. Il rencontre dans la Kulu Valley, les descendants d’Alexandre le Grand, participe à leurs rites sacrificiels. Il me raconte tout ça dans sa Fox attitude toutedésarmante, qui me fait rire, me donne envie d’aller voir malgré le caractère délirant des propos… Je me demande ce qui a pu les provoquer, c’est vrai…
Oui… vérifier en bonne chercheuse ce qu’il en reste, sentir l’odeur de l’herbe… Rapide ce Renard, il a tout de suite trouvé ce qu’il fallait, en agitant ainsi le cœur battant de la « Travel Pussy, » comme il les appelle !…. Une boule débordante d’énergie, une force positive, un grand conteur, un malin renard, le voleur de poules, oui, au cœur débordant. Il existe en jouant, et il semblerait que la distinction entre le jeu et la réalité n’a pour lui que très peu de sens.
Me voilà embarquée et projetée dans un film « Real Time » de trois jours, en sa compagnie, juste avant mon départ pour l’Inde. Est-ce bien raisonnable ? Et dès cette première re-rencontre, ce « malin » arrive à me convaincre de prendre la partie himalayenne de sa « Psykedeklik » route d’il y a 40 ans. Eh !… oui, les années 70. Le temps passe, comme on dit. « Beat Generation ». Sex, Drugs & Rock and Roll…. La route des drogues, du cannabis qui pousse en liberté à Manali, OM…sur les traces de Timothy Leary …mais lui partit en Algérie avec Eldrige Cleaver des Black Panthers.
Je n’ai, comme d’habitude, pas de plan de route, so, why not, la route de Fox ? « La Psykedeklik Road », les cartes, les adresses des amis, la « FoxMobile » avec l’image du Dalaï Lama, colliers de fleurs à la manière hindoue, petites images de divinités bouddhistes…Le lendemain Fox m’amène au Vieux Campeur acheter des cartes de l’Himalaya. Celle-ci, celle-là, nous consultons Lonely Planet. Himachal Pradesh Nagar, Fox m’envoie vers son ami Gilles. J’ai pour mission de lui ramener « Crium Delirium Book » ; ça tombe bien, Gilles tient aussi une guest house qui a l’air bien sympathique. Me voilà équipée pour des années de marche, avec non pas une, mais deux cartes détaillées du nord de l’Inde, prête à partir. Ou presque. Parce qu’avant le départ, il faut encore bien se remplir de sons. Fox ne serait pas Fox sinon. C’est le moment du Sonic Protest festival. Du Vieux Campeur, nous repartons donc directement, après quelques arrêts dans des bars tout de même…
Cirkus electrik (Cirque électrique)[50] Fox en est le président. Normal… Paris…Porte des Lilas, au-dessus du périphérique une énorme tente rouge, devant nous « le Cirque…. », derrière le bar un couple de circassiens, nous prenons une soupe aux lentilles. Benoît, le vieux compagnon de Fox nous rejoint, nous déplions les cartes au bar avec les serveuses nous leur montrons « sa route », là où je vais aller. C’est drôle. Trois jours en compagnie de ce Renard et son livre raconté dans toutes ses dimensions, via une dizaine de lieux, dans une dizaine de situations …The Fox avec son livre sous le bras, moi avec mes cartes ! Laurel et Hardy, version réduite.
… Circus Electric. Nous mangeons donc nos soupes aux lentilles et j’entends le son d’une guitare. D’où vient-elle ?… Des steppes de la Mongolie… ?! Je me lève, je suis comme propulsée vers ces incroyables sonorités orientales grisantes de la guitare. Je vois un beau type, Nicolas Gardrat, l’Oeillère, qui sait tout faire avec…Un mélange de fréquences sonores, la guitare qui grince, qui se frotte, qui gémit sous les doigts d’un globe-trotteur, les pieds posés sur l’étui de l’instrument, très « On the Road ».
Changement de décor. Nous sortons du bar, pour rentrer sous le Grand Chapiteau. Une toute autre expérience. Un homme-loup, un chacal, un chien sauvage produit des bruits, des grincements, des aboiements, des déchirements. Le vent souffle, les étoiles brillent, c’est le soir de la pleine lune, il n’y a aucun doute. Et l’homme est seul. Seul dans la forêt, seul sur un morceau de terre vierge où règnent les animaux sauvages. Voilà ce qu’il entend toute la nuit : les aboiements, les déchirements. Ce fut ma rencontre avec Phill Minton. Déchirante comme les sons qu’il éjecte de sa bouche. Soufflements, cris, grincements, gisements, les ahous et les whaouuu et les sifflements. Vent, loups de Sibérie, les déchiquètements. L’homme chacal se transformant en un homme tout à fait ordinaire, très british, après le spectacle. Phill Minton, entre la performance d’un Artaud et la poésie sonore, les cris et les chuchotements évoquant l’univers des hommes solitaires, confrontés à la nature. La Sibérie, les inspirations chamaniques et les voix polyphoniques. Phil m’a appris un son inspirant.
Un autre concert, un autre poète-chanteur, plus textuel, si l’on peut dire … Albert Marcoeur. Mots à propos des choses quotidiennes et leur mise en dérision. Sa vie quotidienne. La nôtre. Paris, ses incohérences, ses mondanités. Le monde de l’édition, de l’écriture, de l’école, du privé/public, de la famille, du papier cul et de l’essuie-tout, du tri sélectif des déchets… et de la valise à roulettes. Sur fond de musique classique, accompagné du quartet Bela. Ramenée ressourcée par cette belle soirée en camion foxien chez moi.
Troisième jour en compagnie de Fox. En route vers Radio France avec la « Fox Mobile ». Visite guidée des couloirs de la maison de la radio où de nombreux artistes ont laissé leurs vibrations. Studio 108, l’enregistrement live d’un opéra lyrique. Un chanteur Polonais à la voix de baryton, puis un groupe de Jazz Manouche, puis un autre plus expérimental, sort de post-Cage piano préparé, dans un espace multiculturel, sonorités pakistanaises, une cithare, un violon, une contrebasse… Pause vin au café et la rencontre à cette occasion de Constantin Leu performeur barbu, musique post bourgeoise, post dada, post tout. J’apprends que Constantin grimpe sur tous les murs et qu’il danse avec les objets. Plus de vin, nous repartons aux Ondes Café, « Le » bar de la radio.
Fox raconte son livre : encore, oui, mais sur d’autres passages, il y a là-dedans un « trip » pour chaque interlocuteur, selon son inspiration, il ressort des fragments de ses multiples vies-expériences. Nous retournons à « Fip », dans le bureau du directeur, accompagnés de Julien Bienaimée qui a produit l’émission et l’a commentée en direct…et des musiciens chanteurs.
Une vidéo prise dans le bureau du directeur de Fip radio, après l’enregistrement d’un concert, Classic Bazar. Moi en l’air, filmant telle une toupie les musiciens et les chanteurs en pleine danse, portée par Constantin Leu, performeur barbu. Le flou, les verres à la main, nous sommes sous l’emprise des rythmes de la musique portoricaine que nous fait passer Julien le directeur de Fip transformé en disc-jockey. On entend la voix de Fox criant : la joieeeee ! Voici la fin de mon film. Mais qu’en est-il du livre ?
*** Skype à Pip ***
[21/04/14 15:13:07]
Barbara: L’arrivée à Hadimbamata Temple où Fox a subtilisé la tête tranchée du bœuf du sacrifice Kali et l’a traînée sanguinolente sur son dos, sous la voie lactée et à la pleine lune, dans le chemin de la forêt d’immenses cèdres de l’Himalaya, au travers des ruisseaux et des marécages, bordés d’énormes rocs suintants couverts de mousse. Il est arrivé avec à sa maison-ruine, aux vestiges de cheminée où il dormait. Il empale la tête sur un pieu et l’odeur attire toutes sortes d’animaux : une horde de chiens sauvages, au loin un léopard des neiges, plus près les fourmis. Impossible de trouver sa ruine parmi les centaines de maisons qui se sont construites depuis… Je fais une pause sur la terrasse de l’hôtel de la montagne, une jolie vue depuis cet endroit et le repas de légumes, comme d’habitude en Inde, fort bon. Old Manali. Pousser vers le haut de la vallée après le pont rouge de Fox non loin du lit de la rivière Beas où il a découvert son premier camp de réfugiés tibétains et leurs pâtes sautées au vinaigre et au beurre de yak. Pas mal de vielles maisons en bois traditionnelles encore, bien que de plus en plus remplacées par des guest houses en béton, puis aller vers la sortie d’une très belle vallée. Beaucoup de jeunes touristes « baba cool » ou dans le style, surtout après le pont. A éviter ces endroits touristiques. Site beau bien que pollué. Minuscule temple en haut d’une montagne, l’escalier à gauche, à la sortie du vieux village, vue sur les sommets de montagnes enneigées, l’endroit est paisible. Décidément, il suffit de suivre des temples et des sommets de montagnes, et on retrouve des belles vues.
CHARLEMAGNE PALESTINE : LE CHAMANE
Les concerts et les expositions de Charlemagne Palestine à Paris : les expériences sensibles, teintées des particules subtiles, des énergies fragiles.
Dans la cour de Mahj. Charlemagne devant le piano, le visage concentré, communiant avec un au-delà dont l’expression gardait la trace.
Les mains dévalant les claviers tels de chevaux au gallot, ralentissant et recommençant. Plus fort. Plus vite.
Les tissus colorés accrochés à la soukka tremblant au rythme d’agitation des mains sur le piano et du vent.
La fête des récoltes. La célébration de la pluie.
Paris. Sous la pyramide du Louvre. Les résonnances des verres. Un verre de whisky pour établir le lien sonore. Doigt mouillé en contact avec le bord.
Le son cristallin sous la pyramide en verre. Le piano. Les peluches-voyageurs, les accompagnateurs du rite.
Charlemagne au piano rythmant le mouvement du corps dansant tremblant de Simone Forti. Elle en cercles, en spirales. Aléatoires ? Les cheveux blancs, mains, corps, jambes fragiles. Allant et revenant. A L’infini ?
Les deux corps réunis, la voix aigue chamanique. La fin. L’envol dans l’espace et le retour sur terre. La Lumière rouge. Le public silencieux. Le singe le témoin de tout. Les peluches rangées dans la valise. Le partage du pain et du vin.
UNE EXCURSION FILMEE A NEW YORK
La rencontre avec Pip Chodorov[51] dont la petite boutique Re : Voir et la galerie d’art parisienne faisant une promotion discrète, mais d’ores et déjà reconnue, de quelques cinéastes et artistes d’avant-garde, a constitué le terrain fertile de mon expérimentation auprès des cinéastes et artistes expérimentaux et avant tout un bel prétexte de voyage. Voir le monde de l’art autrement. Apprendre. L’enseigner aux autres. Mon enquête sur Maya Deren m’a amenée à New York, dans le lieu mythique d’Anthologie Film Archives, là, où la création d’une forme de cinéma inouïe, a eu lieu. Depuis, mon aventure et mes rencontres se sont étendues comme des champignons de l’art et se sont incrustés dans ma vie. De Pip vers le visionnement des films de Jeffrey Perkins, les expérimentations sonores de Phill Niblock, le monde archivé d’Alan Berliner, puis au monde post-dada de Robert Attanasio, les machines bruitistes de Lary 7 etc. Tout une série d’avant-post avangardistes.
Je pars. New York ![52] Impressionnante par l’ampleur de la vie artistique. Tous les jours il y a une quantité d’événements, d’expositions, de festivals, de projections. L’art commercial, l’art contemporain. On est littéralement « noyé » dans l’art. Envahis par l’art dans des musées, dans des galeries, dans des salles de concerts, des lieux à art, l’art dans la rue. Ici, l’art est un véritable business, un véritable métier. Acheter. Vendre. Se vendre. Pros de la technique, des effets spéciaux, du graphisme, de l’emballage, pro de tout. Comment s’y retrouver ? 1° Le hasard 2° Quelques conseils des uns et des autres pour aller voir ceci, cela. Les expositions dans des galeries que j’ai aimées ? Rien à vrai dire, mais tout de même quelques aperçus.
« Rented Island » au Whitney Museum. Une exposition sur des performances dans des lofts new yorkés des années 70. C’est bien, car comment en effet rendre compte de ces pratiques aujourd’hui disparues, de ce contexte bien particulier de la vie de bohème new yorkaise ? Et là on s’y croirait presque.
Robert m’envoie voir Raymond Pettibon à la galerie Zimmer, Kazué voir l’exposition de Noriko Ambe à la galerie de Barbara Castelli[53] où le « boxing painter » Ushio Shinohara et sa femme Noriko Shinohara m’ont résumé leur vie et raconté le film qui vient de leur être consacré. Une rencontre avec l’artiste Kunie Subira lors de son exposition de photos et une discussion à propos de Georges Markopoulos dont elle suivait les cours et qui, me disait-elle, leur lisait Proust en français pendant ! Sophie Calle chez Paula Cooper, l’exposition « La mère ». Aldo Tambellini à la galerie James Cohan en compagnie de Robert Attanasio qui y préparait l’accrochage. Kazue Taguci et ses projections lumineuses, bien.
Mais au bout du deuxième mois de cette exploration effrénée de l’art institutionnalisé, galerisé, je suis fatiguée, noyée par, je n’arrive plus à distinguer les uns des autres, je ne me rappelle plus de rien. Too much. Quel genre de pensée, d’émotion se trouve dans cette manière d’être confrontée à l’art ? En quoi ce que je vois est-il réellement créatif ? Qu’est-ce que j’ai appris ? Quel effet ça a sur moi ? Qu’est-ce que je vais retenir de toute cette masse de visites, d’expositions, de lectures rapides et lacunaires en-dessous, à côté, des œuvres-gadgets, à travers tous ces papiers explicatifs ? C’est là que je suis déçue. J’ai comme un sentiment de consommer du vide. Une apathie m’envahit et au bout d’un mois je n’ai plus envie d’entrer dans une galerie, d’aller à un vernissage, les objets d’art me sortent par les oreillers. J’en ai assez. Il me faut du temps pour digérer. Une impulsion, une envie plus personnelle pour m’y aventurer à nouveau. Je finis par éprouver un sentiment de rejet des expositions, le rejet des salles de cinéma, le rejet des festivals et des vernissages. Alors je marche, je découvre la ville, j’ethnographie les familles, les passants, les couples, les chats et les chiens…
C’est probablement en comparaison avec cette masse, de gens, d’art et d’architecture dont je n’arrive plus rien à distinguer, que les artistes et les cinéastes que j’ai pu rencontrer personnellement m’apparaissent comme différents. Peut-être bien parce qu’ils m’ont invitée chez eux, qu’ils m’ont offert à boire et à manger, parce qu’ils se sont promenés avec moi, m’ont introduite de manière amusante à leur manière de vivre et de créer. Peut-être que tous les autres « exposés » le sont également. Mais comment le savoir ? Il ne reste que les œuvres accrochées aux murs, épinglées, posées par-ci par-là, décontextualisées de leurs fonctions, des efforts qu’un artiste y a déposé. Ok, il y a quelques œuvres subversivement invisibles, des trous dans des murs à la Tudor, des peintures raturées, des sonorités intéressantes … Mais je me sens comme enfermée. Je ne capte rien dans ces galeries au sujet de la manière dont les œuvres ont été conçues, ni de la personne qui les a engendrées. Pire, je n’arrive pas à les apprécier à la manière, par exemple, des peintures de la Renaissance, comme lorsque je me promène de Palais en Palais en Italie où certains tableaux/sculptures attirent mon regard, provoquent des émotions, parfois même des larmes, comme Daphné et Apollon de Bernini… Et je ne parle même pas de l’art ancien que je découvre dans des temples hindous, bouddhistes, des atmosphères mystico-spirituelles qui s’en dégagent.
Alors je continue à apprendre l’art à ma manière : rencontrer les artistes, voir avec mon appareil, même furtivement, qui est la personne qui a produit tout cela ou mieux encore, découvrir la personne avant de découvrir ses œuvres.
Mon séjour à New York : tout un roman.
Ma « série » new-yorkaise des personnalités atypiques est sans doute l’une des plus cohérentes, tant en ce qui concerne les lieux, que les artistes qui les incarnent. Je me décide enfin à aller voir Anthology Film Archives, voir les archives de Maya Deren, voir les films expérimentaux, m’éduquer, visiter New York. J’apprends par Pip que le critique de cinéma et le programmateur des films à l’Anthology Film Archives, Jed Rapfoegel, cherche un colocataire pour quelques mois. New York, New York…. L’air de la chanson du film de Scorsese interprété par Liza Minelli, puis Sinatra, mais à moi, c’est celle de Nico qui me vient à l’esprit, New York !. Squat théâtre. Le timbre particulier de la voix de Nico, sa manière d’interpréter sans façon ce « hit » en lui redonnant je ne sais quel charme nostalgique. Le visage rieur-pleurant, ses yeux…comment dire… défoncés ?[54]
Mon voyage à New York, le résultat des rencontres filmées, réalisées auprès des cinéastes proches ou apparentés à l’Anthology. Des filmeurs, des projectionnistes, des critiques de cinéma, des musiciens expérimentaux aux multiples facettes, aux multiples talents et métiers. Les démarches artistiques hybrides, étendues, mêlant des médias variés : les sons, les photos, les textes, les collages, etc. Les films en 3D, avec les sons, silencieux, en poésie. Les inter-médias. Ce sont des cinéastes et artistes du champ identifié comme expérimental qui se sont le plus prêtés aux rencontres improvisées vidéographiées. Tous issus, ou en lien avec, des avant-gardes des années 60/70. Le cinéma féministe, le cinéma élargi, le cinéma expérimental ou expérientiel, le paracinéma, le cinéma « contrefaçon », décadré, étendu, sonore…. Les personnes croisées après les projections, rencontrées dans les cafés, dans des soirées privées, des rencontres qui ont véritablement enchanté mon voyage. Le fluxus undeground m’a enroulée en sa toile infinie.
Arrivée au sud de Brooklyn dans la maison en biais de Jed Rappfoegel, tombant un peu en ruine, le décor des années 50, comme ces fleurs desséchées posées près de la fenêtre. Deux gros chats et des colocataires artistes d’un genre particulier, vivant la nuit, Matt Wellings et Oscar Moronta (Pancho) s’y trouvent, avec moi. La nostalgie, la salle de bains, le lavabo ressemblant à celui de Maya Deren qui trône à l’entrée de la salle de cinéma à Anthology Film Archive. La musique de jazz, les disques de la collection de la musique folk recueillie par Harry Smith, les films, les livres sur le cinéma et les polars noirs. Le quartier mexicain et le quartier chinois du sud de Brooklyn, le caractère solaire de Jed, l’odeur et les poils des chats qu’il fallait nourrir, partout. L’état de la maison de Jed me fait penser au mien. Se noyer dans le travail et voir le moins possible cette maison qui se désagrège. Suis-je encore arrivée dans une maison d’un bonheur passé ? Je ne le saurai pas, car Jed n’est là qu’en passant, Anthology est sa véritable maison, sa vie. Il me montre ma petite chambre dans laquelle se trouve à peine un lit métallique déformé. Vitre cassée, recollée avec un scotch, je me demande comment vais-je pouvoir dormir là-dessus et surtout comment je vais pouvoir y travailler. Mais Jed affirme qu’il a programmé l’achat d’un matelas, d’un lit même ! Peu importe, me dis-je, je ne suis pas venue à New York pour rester à la maison, ça ira. Je recueille des cartons pour assouplir la structure métallique du lit qui me rentre littéralement dans le dos. C’est ainsi qu’a débuté mon séjour à New York, sorte de supplice.
Mais, Jed m’a informée dès l’arrivée qu’un concert-débat animé par lui va avoir lieu en présence de John Zorn, à l’occasion de ses 60 ans. Je suis ravie, je n’ai jamais entendu encore de concert de John Zorn « en vrai », je me réjouis d’avance de ce beau début.
Une série de rencontres ont suivi celle-ci, des rencontres plus ou moins continues, selon la disponibilité des personnes, selon les affinités. Les cinéastes et les artistes d’avant-garde, chacun représentant un monde de l’art très particulier. Des cinéastes, des artistes et souvent les deux à la fois, des compositeurs, des musiciens ou vidéastes, des photographes ou des plasticiens-performeurs. Des explorateurs, comme j’en appelle certains. Exerçant souvent plusieurs métiers en parallèle.
SUBVERTIR LE QUOTIDIEN : EN VISITE CHEZ ROBERT ATTANASIO
J’avais bien eu en tête l’histoire des avant-gardes artistiques, les agissements scandaleux des dadas, les coïncidences surréalistes, les slogans et les critiques des In situ, … Mais, tout cette histoire d’avant-gardes ressemblait à une lointaine histoire. Peut-on dire encore aujourd’hui que l’art a-t-il le pouvoir de subvertir le monde ? Aujourd’hui où même un Banksy subvertisseur déchiré devient un morceau de marchandise en bourse. Et au moment où l’art devient ouvertement politique, militant, j’ai comme un sentiment qu’à ce moment même il quitte l’art. L’art ne devant-il pas tout au contraire maintenir un espace libre, se tenir à juste distance, des agissements sociaux-politiques ? L’art de la protestation et de la dénonciation ne devient-il pas une forme de courage sacrificiel, simple en formes créatifs et quelques fois trop moralisateur ? Je ne me sens pas bien à l’aise d’ailleurs pour le définir, tellement les situations dans lesquelles sont intriqués les différents artistes « engagés » semblent sérieuses. Alors subvertir le quotidien, oui peut-être, mais le subvertir de manière malicieuse, de sorte à transformer quelque chose véritablement dans les manières d’être. Cette transformation, me disais-je, ne peut se faire que de manière « organique », et là, c’est tout un art, toute une autre histoire…
Robert s’est « littéralement » occupé de l’organisation de mon séjour à New York. Enfin il a fait en sorte de l’égayer. Au moment de mon arrivée à New York, il travaillait à une très belle exposition d’Aldo Tambellini[55], en tant qu’accrocheur/installateur d’œuvres à la galerie James Cohan [56] à Chelsea. J’ai pu voir les vidéos conceptuelles de Tambellini, abstraites, à la Duchamp, et politiques, portant sur le noir. J’ai filmé des cercles en mouvement très hypnotiques. Mais autrement. Aldo Tambellini était connu pour ses actions contestataires et par son esprit provocateur, on l’identifiait sous le nom du Rebel de Syracuse. Il était fondateur en 1962 du « Groupe center », militant pour la prise de conscience sociale et artistique, avec un appel communautaire : « We believe that the artistic community has reached a new stage of development. In a mobile society, it is no longer sufficient for the creative individual to remain in isolation. We feel the hunger of a society lost in its own vacuum and rise with an open active commitment to forward a new spirit for mankind.” »[57]
So, Robert, ami d’Aldo Tambellini, travaillait sur cette exposition que j’avais la chance de voir de manière personnalisée. Né dans le Bronx, Robert se décrivait comme un bad boy et un fauteur de troubles. Il relatait sa posture « à part » dans l’un des entretiens[58] :
« I think my entry into the art world began in elementary school, at around the age of 12. We had a painting class once a week for an hour or so. In the Bronx, where I was born, it was what some considered “art education” in public schools. There weren’t enough supplies and easels to go around and I’d wait, not too patiently, for my turn. I wore an oversized white shirt backwards and waited with a brush in hand. The bell would always ring before I had a chance to make something. I have no memory of ever painting in those classes but do recall being sad and pissed each time I went home empty-handed. Eventually, I began using my multi-colored pen on the sleeve of a classmate. It was always on a Friday, so-called assembly day, when it was mandatory to wear a white shirt and tie. I remember taking wild strokes with my pen on his starched white shirt. They were beautiful slashes of red, black, green and blue. I took delight in his shocked reaction even though I knew it wasn’t right. His mother finally came to school to complain because I did this to him every week and she had to scrub the drawing off each time. At that point, I became aware of the fact that I had an audience–flash forward–In general, as citizens and artists, we need to speak out in the face of so much bullshit. Some of us do this by making art or trouble. I like doing both, and prefer reaching my audience in the streets, while remaining conscious of my coexistence and dialogue in the more insular art world. My work is generated from the constant stimulation of a city environment, especially here in New York. Being receptive to the bombardment of the senses, in spite of the toll this can take, always triggers various ideas for work. Beautiful and ugly sights and sounds from the streets, music, news of the day, cracks in the sidewalk, sighs through walls, fragments from sentences of passers-by, and the smell of burnt toast–it’s all useful. Every day there’s a show–stickers and my paint marker. The streets, the subway, the world. I also do interventions, surreptitiously, in museums and galleries, functioning more like a critic. You can find Attanasio’s sticker work on the streets of NYC (although it exists anonymously)”
J’ai rencontré Robert à Paris, à l’église Saint Merry, le 24 mars 2013, lors d’une projection de ses films « musicaux », ses Clips « contrefaçon »,[59] des images non-autorisées et transformées pour accompagner des chansons des Butthole Surfers, Ween, Patti Smith, The Notwist, Belle et Sebastien, Wim Mertens, Reiko Kudo, les Beatles, et d’autres… Une soirée organisée par Pip Chodorov et Marguerite Lanz. Marguerite travaillait et habitait dans cette église, un lieu résonnant au cœur de Paris, musicalement parlant. Il faisait si froid ce soir-là, je n’en pouvais plus d’être assise et de grelotter. Me suis ruée sur Robert ou il s’est rué sur moi, je ne me rappelle plus. Il fallait en tout cas que l’on danse. L’image d’une petite maison dans la forêt toute enneigée, qui apparaissait dans un de ses clips, m’évoquait un conte de fée pour enfants.
Robert A. à New York
Rendez-vous dans son quartier du Queens, près du centre d’art PS1. Je découvrais l’univers atypique de Robert et quelques-unes de ses activités subversives. L’un de ses amis, le cinéaste Ken Jacobs décrivit de la manière suivante la variété des styles de ses œuvres:
« Les œuvres de Robert Attanasio sont toutes radicalement différentes les unes des autres, car elles procèdent non pas d’une technique de tournage ou de montage mais de recettes originales qu’il réinvente. Chaque film est un arrangement entièrement nouveau de vues du monde, de bruits et de moyens cinématographiques. Sa spécificité vient de la diversité ; ce n’est pas un point de vue, mais une pensée originale. On perçoit souvent comme un questionnement amusé : « Et que se passerait-il si…? » au cœur de ses films. Il réalise des œuvres surprenantes avec les sujets les plus simples, créant de délicieux mystères. Sa substance se trouve dans l’absence de narration ou plutôt dans les atmosphères mises en mouvement autour de cet endroit qu’est le cinéma, habituellement réservé à la narration. Robert Attanasio est un fauteur de trouble cinématographique subtil, intuitif, hallucinogène. »
Je poursuis, côte à côte, le parcours habituel de Robert. Il me montre des poteaux électriques et des murs, là où il pose ses post-it et agite ses marqueurs, rouges et noirs, se tenant prêt à se jeter sur n’importe quel fragment de sentence politiquement « suspecte ». Son travail se situe dans le métro, dans la rue, partout au fond où l’on retrouve quelque chose de potentiellement transformable politiquement au moyen de l’art graphique. Et il voyait l’environnement à travers le prisme d’un artiste activiste, d’un historien d’art et d’un galeriste.
Des graffitis sur le mur d’un squat-atelier des artistes situé en face du centre d’art contemporain, Moma-PS1. Robert me propose de voir quelques-unes de ses pollutions, des messages anti-guerre, détournant certaines annonces « officielles » (« Dead trees », « No bomb ma », « jail Bush + Cheney », « In god we thrust », « Fuck da popo (police) », US made chemicals used in Syria, « Patriot act means the terrorists have won », « Fake democracy », « If you see something say something else », or « If you see something, you might be hallucinating…)
A la manière des surréalistes un peu dada et des street-artists, Robert m’a appris à voir l’art partout et à le reconnaître même dans des musées, là où je ne voyais qu’un artefact institutionnel. L’absurde et la beauté étaient partout : sur les surfaces des murs d’escaliers et l’espace sans toit du PS1, comme dans les œuvres des autres artistes (Mike Kelly, Tudor). L’art de s’approprier, de transformer, dans les grillages de la rue, le mur d’un bar. L’absurde perçu dans une échelle plantée dans un mur, mais ne menant nulle part : les street objets réenchantés, re-vus avec les yeux-corps opulent et mobile de Robert, là où moi, je ne voyais qu’un effet des traces des activités banales ordinaires ennuyeuses. Un trou dans le mur du PS1 à l’allure « normale », mais non, il a été creusé là intentionnellement, subversivement par un artiste poursuivant le mouvement d’an-architecture, David Tudor. Les objets d’art se montrant à celui qui était capable de les voir à travers leur sens premier détourné. Robert poursuivant en cela le projet dadaïste ou post-duchampien ou bien véritablement sien.
La première visite de PS1
Notre rencontre à NY avait commencé par la visite de PS1. Robert m’attendait au coin de la rue, devant le bâtiment. Il me faisait visiter ce lieu comme s’il en était le propriétaire. Il en était bien familier en tout cas. Son appartement, son loft, se situaient tous les deux à deux pas du musée. Je découvris bien plus tard la signification de ce qu’il me montrait. Entre autres l’histoire de l’architecture du PS1 comme étant étroitement liée à l’esprit des avant-gardes. L’agrandissement du lieu. De nouveaux bâtiments. Robert décrivait les transformations à venir avec un certain regret. Ce qui relevait encore d’une certaine manière de l’art d’avant-garde allait se transformer en grande industrie. Trop d’art, au sens de marchandise, tue l’art, pourrait-on dire ironiquement.
Avant d’entrer dans l’espace de l’exposition, il me montre le plafond.
– Avant, c’était un espace ouvert, raconte-il. Avant qu’il soit couvert, on voyait le ciel. On a là à présent un magasin de livres.
– Dommage, commentais-je, ils auraient pu au moins le couvrir par une vitre et laisser passer la lumière plutôt que de tout bétonner. Nous regardons le programme de la journée des expositions et des performances prévues. Quelques signes de l’art contemporain se dévoilent dès la rentrée : une jolie blonde à la frange courte, les grandes lunettes avec les montures rouges, genre années 70, branchée art. Nous pénétrons l’espace d’exposition : une tente en forme d’énorme bulle blanche abrite une salle de projection. A côté, un restaurant avec les tables d’écoliers et un tableau vert d’école forment une classe. Les gens mangent et boivent assis, côte à côte, sur les bancs. Le menu avec les plats du jour est écrit à la craie blanche sur le tableau. L’enseignant est le chef de la cuisine ? J’aime bien l’idée de détournement d’un lieu d’apprentissage, supposé sérieux et difficile, vers un espace culinaire agréable où on apprend en mangeant et en buvant. J’ai envie évidemment d’y rester, mais Robert a prévu autre chose. On sort de là pour rentrer dans un magasin avec des revues d’art. Il attire mon attention sur une série de revues amusantes et dont le design change de ce que l’on voit d’habitude. « L’esopus », un article sur le film « Ode » de la cinéaste indépendante Kelly Reichardt. Nous nous extasions à propos des photos, de la qualité du papier qui change selon le propos. Dans l’un des numéros, on découvre un espace à part, un texte dans une sorte de pochette qui me donne l’idée de publier une partie de mon livre sous cette forme-là, très secrète. Robert attire mon attention sur l’ouvrage Counterblast de Marshall McLuhan, édité sous forme de livre d’art.
– Trop d’images, dis-je en filmant.
Le message est le médium. Le médium. Peu importe l’action ou l’œuvre ? Il faut que quelque chose prenne vie sous une forme concrète, un poème, un dessin, un livre, un film, une performance éphémère… Le medium de la réalisation de soi, de la sauvegarde de l’activité au-delà des difficultés de publication, d’édition, des blocages institutionnels, financiers et autres, contre la morosité, peu importe le caniveau dans lequel on se trouve si on réussit à transformer cet état éparpillé en un morceau concentré de vie esthétique. Rien, en ce sens, n’est interdit et tout devient possible.
Je pense à l’expérience de Burroughs et de son caractère ultime : se mettre dans cet état impossible, la toxicomanie, rencontrer l’enfer sur terre, y aller de son propre gré, puis ne plus pouvoir en sortir, y laisser sa peau de camé. S’y voir mourir. Puis, miracle. S’en relever. Grace à l’écriture, grâce aux quelques amis qui passent, qui l’aident à se re-constituer, qui le prennent en charge, qui l’arrachent à la mort pour en faire une expérience d’écriture nouvelle. Ainsi est né Naked Lunch, livre issu de cette expérience ultime, noyée par, puis arrachée à un manque, à l’addiction.
On va prendre un café. Une paille en papier et non en plastique. NY commence à prendre conscience écologique ?… Robert a laissé des premières traces au marqueur rouge sur la table, puis sur mon bras. Je me suis sentie initiée, solidaire, the bad girl prête à laisser mes marques dans l’environnement du musée à mon tour.
Dans le studio de Robert
On quitte PS1 pour aller visiter le studio de Robert, situé à Long Island dans une résidence d’artistes. Dès l’entrée, j’avais comme impression de me retrouver dans un magasin de jouets ! Le petit espace était séparé de la pièce plus grande par un rideau. En face, un canapé et une petite table avec des livres, des journaux. J’aperçois les objets « curieux » (clowns, photos), les « œuvres » et les outils de travail débordant de partout. : les tableaux accrochés, objets posés, suspendus, pinceaux, lettres découpées, pots de peintures répandues au sol, … Sur les tableaux de nombreuses inscriptions à connotation sexuelle ou en lien avec d’autres artistes. Des instructions du genre : « Saw Tony Oursler enter the lobby of the Carlyle Hotel, and ask for directions to the bathroom » (7:03 pm, 28 February 2006, RA). J’apprends que l’artiste d’origine américaine, Tony Oursler[60] met en scène ses vidéos à travers des installations qu’il surnomme « dispositifs ». Ces dispositifs, s’accompagnent de bandes sonores, censées nous transporter dans un monde hors limites rationnelles : l’inanimé s’anime, l’image projetée échappe à son cadre et l’ensemble s’inscrit dans une dramaturgie très construite – avec des photos, des objets, des sculptures, des dessins, des logiciels, etc. –, qui dépasse la seule discipline de l’art vidéo[61].
Je remarque d’autres œuvres-inscriptions :
« Too much info », « education for a happier life » (avec un garçon indiquant avec sa main un sexe masculin entrant dans le vagin d’une femme), Une série de tableaux/textes « mAstuRbaTe », pic/ass/o, B/anal, Army None… (the new one).
Une photo en particulier a attiré mon attention, des enfants dans un appartement jouant avec des ballons roses, l’attention de chacun étant attirée par ce ballon, mais comme étant séparé des autres. L’ensemble donnant l’impression d’une séparation d’un monde individuel de chaque enfant et le caractère quelque peu banal de l’appartement. Je me mets à analyser cette image en y voyant une sorte de métaphore du monde réenchanté par Robert. C’est toute une métaphore des pouvoirs de l’art qui me saute ainsi aux yeux. Voir la beauté dans une flaque d’eau, dans un environnement gris, comme le font ces enfants en y injectant une dimension magique. A la Cartier Bresson, la photo de la flaque d’eau que j’aime tant. Qu’est-ce qui fait que le photographe capte si bien ce moment ? Y voit-il lui aussi une dimension particulière ?
La sexualité, la pornographie mixée à l’art conventionnel, à la politique et à la religion. A l’économie. Money, money, money… La « profanation » des objets entourés d’un halo « sacré » permet de rendre cette sacralité étrange, de la considérer avec distance, de la voir sous une toute autre lumière. Une version malicieuse des arts d’avant-gardes connectant l’art à la vie de cette manière bien provocante.
A première vue, car les objets à caractère pornographique se faisaient voir parmi les objets de la culture populaire, poupées pour enfants faisant peur, des icônes des saintes blasphémées, au sens littéral et métaphorique de ce terme. Bref, les objets culturels que l’on pouvait trouver dans des lieux domestiques ou touristiques, transformés par l’oeil moqueur de l’artiste. Il me montrait, amusé, les statues religieuses sexuellement détournées, les signatures de célébrités laissées dans le livre d’or de la galerie où il travaillait, cueillies et encadrées, des tableaux-jeux de mots au caractère érotique. Le studio débordait de ces drôles d’objets des années 50-jusqu’aujourd’hui devenus « pop art » et déployés jusqu’à son loft, situé pas très loin du studio. Robert savait bien ironiser sur les fonctions premières de ces objets (les poupées, les reliques, les tableaux dévots, les murs râpés, les armes, les objets à « visée » sexuelle, les objets « kitsch », comme la cheminée artificielle avec le faux bois recueillie après le décès de sa mère, les boules en cristal avec la fausse neige, etc., etc…). A la manière d’un dada Robert se jouait de et jouait avec les frontières établies par des institutions (famille, armée, église) dont il dénonçait l’autorité physique et morale. Il les détournait, en jouait, perturbait le regard sérieux des historiens et des critiques d’art, de leurs définitions rigides d’œuvres d’art, de leur valeur sérieus, marchande. Un trou placé intentionnellement ou pas dans un musée, pouvait par sa présence revendiquer au sein de l’espace muséal, son caractère tant d’anti-œuvre que d’œuvre.
L’art contemporain à travers sa propre histoire, ses espaces, son architecture, ses galeries, ses artistes en résidence – tout ce qui me déplaisait – n’était pour Robert qu’autant de ressources dans lesquelles on pouvait puiser pour ses propres créations, prendre pour cible critique, s’amuser avec. L’art institutionnalisé, un système politique et marchand à la fois, dont il était l’un des membres, en marge certes, mais en en faisant bel et bien partie, avait pour lui un sens critique.
Il me montre le catalogue de son exposition intitulée Critical Condition. On pouvait lire à propos :
« Our world churns in continuous flux, heaving with the collective need to survive in ever-expanding artificial environments. Striving for perceived success, our society favors consumerism, celebrity culture and other distractions. We are encouraged by media and a polarized political system to complacently swallow what we are fed. Critical Condition, curated by Robert Attanasio, seeks to shake us out of our slumber by bringing together four artists whose work shines a spotlight on the artifices threatening to overtake us. Discussing the hypocrisy of modern warfare, the hypnotic methods of advertising and the mindless acceptance of the status quo, these artists provoke viewers to confront the corporate power structure while proposing new ways of seeing. They are artists as critics, dismissive of the approach of « business as usual » and « art for art’s sake. » Being blunt is the new subtlety ». (…)
« As Nelson Mandela said:
‘There is nothing enlightened about shrinking so that other people won’t feel insecure around you. We are all meant to shine as children do… And as we let our own light shine, we unconsciously give other people permission to do the same.
As we are liberated from our own fear, our presence automatically liberates others.” As an antidote to the seductions of false security, Critical Condition insists on running headfirst toward precarious risks.’ » disait l’annonce de l’exposition « Critical condition » dont Robert and all était le curateur[62] »
Critique, critique, encore critique…
Mike Kelly et autres curiosités
La suite de la visite du PS1. Entre les traces de peinture sur le mur des escaliers, des sculptures murales et autres œuvres se fondant discrètement dans le décor, Robert m’a fait une véritable visite guidée du bâtiment. Les choses que je n’étais pas capable de voir, je n’aurais même pas pensé les chercher dans la cage d’escalier. Une fois de plus, Robert m’a paru être un grand romantique, façon nostalgique. S’attardant devant la fenêtre pour contempler la vue sur le pont, sur sa maison, son quartier. Puis s’enthousiasmant devant un mur décrépi, m’indiquant une à une des traces discrètement laissées là par des artistes. Nous avons rapidement parcouru l’exposition de Mike Kelly que j’avais déjà vue. Nous étions d’accord sur une ou deux œuvres « marquantes » et d’accord aussi sur l’ensemble : « too much »… C’était du moins l’impression que j’en avais. Mais Kelly suicidé, PS1 lui rendait une sorte d’hommage. Trop tard, me suis-je dit. L’institution artistique arrive donc comme un vautour, elle se nourrit de ce qui reste de cette chair de vie et la transforme en spectacle après coup.
Sortis de PS1 en direction d’un autre lieu d’exposition que Robert connaissait bien. The sculptural center. Nous visitons là l’exposition Ex-formation d’Agnieszka Kurant, avec la curatrice de l’exposition, Mary Ceruti, et en présence d’un photographe, Jameson qui cherche à publiciser l’événement. C’est encore un lieu qu’il connaît bien, il est situé dans son « quartier ». Les institutions d’art, les réseaux, l’argent encore, l’art de partout. Ça fait vivre des gens, ça parle un peu de politique, un peu d’écologie, des sujets devenus fétiches dans la vie publique artistique. Pourquoi pas, mais cela suffit-il d’en parler ? Comment ancrer véritablement l’écologie dans l’art ?
Visite de l’appartement de Robert
Nuit, nous allons (enfin) visiter l’appartement de Robert. Un long couloir rempli d’objets (tableaux, sculptures, clowns, poupées, saints) comme dans le studio, mais en pire ! Robert allume les lumières, couleur rouge, orange, on dirait une maison close. Je ne sais pas comment qualifier cet espace… Je me sens mal à l’aise. L’atmosphère est plus kitsch que dans le studio. Mais j’y sens une sorte de tristesse. Je zoome sur tout ce qui me passe sous la caméra. Une série de clowns, images de famille heureuse années 50, 60, jouets pour enfants, série de mains jointes pour prier, … Je zoome encore, des images pornographiques se dévoilent parmi les objets dévots. Je me sens envahie par ces objets qui finissent par créer une ambiance étouffante. Une si grande collection ne relève pas que du jeu, de hasard. J’y vois une obsession. Je lui demande comment peut-il dormir là, entouré de tous ces objets, dans cette ambiance imposante. Second degré oui, mais si présent qu’il efface de lui-même son second degré et cette obsession saute pour ainsi dire aux yeux de manière quelque peu pitoyable. Il rit. Il se moque de moi.
Une poupée avec un chapeau mexicain, les yeux levés vers le haut, le visage souriant exagérément grand par rapport à son corps que Robert fait tourner avec une clef métallique vissée sur le dos de la poupée. Elle se meut devant nous dans une vibration frénétique. Robert rit en la regardant se mouvoir comme hypnotisée. J’essayais d’analyser, de comprendre le rapport qu’il avait avec tous ces objets, jouets effrayants, quel était le sens de tout ça, je n’arrivais pas juste à en rire. L’étrangeté. Quelque chose de nostalgique et de repoussant se dégageait de cette étrange collection. Me voyant perplexe, il s’est mis à me raconter l’histoire de son enfance, me parlait de son père qui n’aimait pas ses enfants, qui n’aimait pas sa femme, il les traitait mal. La mère de Robert venait de mourir. Il a apporté de son appartement quelques objets, dont la fausse cheminée en bois clignotant. Des souvenirs d’enfance ? Je découvrais la face sombre du clown.
Plus tard, j’ai repensé à cette étrange collection bien différemment. A la lumière du pop art des sixties. Robert circulait entre son espace privé et son loft, la galerie où il travaillait, les expositions du PS1 et les ventes publiques d’œuvres d’art. Les objets accumulés étaient des artefacts-pour-art. Leur déploiement permettait de penser et d’arranger leurs usages potentiels : une salle d’exposition, un musée. Il fallait que les objets remplissent des espaces plus grands que ces deux appartements. C’était donc une collection d’objets débordants, potentiellement sélectionnables à des fins pratiques : films, expositions, ventes… Des objets néo-dada, objets de la culture populaire, dévot, kitsch…se dégageait en tout cas un style artistique particulier de la contre-culture.
Deux ans après et j’apprends soudainement par une annonce que Robert n’est plus. Il était atteint de cancer. Je suis en Inde, je contemple le ciel depuis un café de la plage de Goa et son image de square de NY, une carte de vœux pour le Nouvel An s’affiche soudainement à l’écran. Square de New York, mais Robert a remplacé les images des publicités par les Bouddha, Christ et Gandhi le tout sous-titré : « Timeless ». J’aime cette image et je pense à lui, là-bas, quelque part les fragments d’esprit flottant dans l’univers. Désormais, à chaque fois que je complète le chapitre sur lui, il se rend présent à mon esprit. Son être est là en ce moment, en Grèce. Et maintenant dans le nuage des buildings de la finance singapourienne. Il m’accompagne en Chine, puis au Tibet, devant le lac sacré Namco et dans les sources d’eau chaude où je me trouve à présent en contemplant les étoiles.
LA MEMOIRE INTIME DES ARCHIVES : LA VISITE DU STUDIO D’ALAN BERLINER
Mon expérience de l’enfant enchanté découvrant d’étranges collections d’art continue. Je viens de rencontrer Alan Berliner[63] dans son studio à Downtown Manhattan. Cinéaste, artiste, enseignant à la New School For Social Research, Alan peut aussi être qualifié d’écrivain, de collectionneur et d’archiviste d’images et des médias, de filmeur de l’intime, du documentariste-essayiste, de mari, de père de famille, de fils de…, de cousin d’un poète…. Les sujets de prédilection de ses films sont donc sa famille, lui-même, les événements d’histoire, les sons du monde, les journaux intimes… Parmi ses films: Wide Awake (2006), The Sweetest Sound (2001), Nobody’s Business (1996), Intimate Stranger (1991), The Family Album (1986) et le tout dernier First Cousin Once Removed (2013).
J’ai envoyé un mail à Alan qui revenait de Russie, en me présentant comme sociologue travaillant sur un projet de films d’art. Rendez-vous dans son loft situé dans le quartier nord de Tribecca. Peu de cafés dans le coin, surtout d’immenses hangars en brique rouge. Un quartier résidentiel. Je filme son loft, il me raconte son obsession d’archiviste d’images, des médias et des informations recueillies dans le journal Times. Il m’est paru rapidement évident qu’Alan avait un mode bien particulier de classifier les événements du monde.
Le loft d’Alan : j’avais l’impression d’entrer dans une bibliothèque d’archives en réduction, à la fois le résultat et le procès de catégorisation et, à travers les différentes sortes de médias, une tentative de comprendre les hommes, sa famille et à travers des individus particuliers de les connecter aux événements historiques de différents pays, leurs événements politiques et culturels. Les resituer dans un contexte historique et politique plus large. Je découvrais qu’Alan avait un regard socio-analytique très informé, qui influait sur la classification de ses documents et de son analyse des médias. En cherchant à comprendre son rôle dans les événements surgissant dans le monde, que ceux-ci soient de l’ordre d’événements socio-politiques (guerre), de l’histoire familiale (celle de son grand-père et de son père – Intimate Stranger), d’évènements littéraires, poétiques, comme l’illustre le film sur son cousin atteint d’Alzheimer, le poète et le traducteur Edwin Honig. Alan l’a filmé pendant des années, jusqu’à sa mort. Le film en procès, touchant par ce témoignage progressif de la perte de mémoire. Une autre série de films personnels : Insomnia et Wide Awake. Alan vient d’avoir un fils, l’évènement qui correspond à ses difficultés de s’endormir. Il se filme en cherchant différents moyens pour pallier cette difficulté,… N’est-ce pas une solution bien paradoxale ?
Très poétique l’idée de films sur les journaux intimes abandonnés des adolescents qu’Alan trouvait dans la rue, dans des brocantes comme les albums de photos de famille. Sa propre vie, ses obsessions, les obsessions des membres de sa famille, ses impuissances…. Films témoignages. Des autofictions. Films thérapies. Des documents des faits poétiques infra-ordinaires constituant la vie humaine.
Je lui demandais comment il faisait le lien entre ses archives, ses œuvres, ses films et ses installations. Quelles étaient ses techniques, puisqu’à l’évidence, Alan procédait de manière très méthodique.
Il me fait la démonstration du fonctionnement de ses audio-files. Je vois une sorte de boîte à tiroirs gris étiquetés et qui produisent des fragments de mélodies lors de l’ouverture. Oh, mais c’est une boîte à musique ! Un enchantement, car le meuble métallique gris à tiroirs ressemble davantage à une caisse de rangement de dossiers administratifs (d’apparence austère et qui laisse deviner un contenu ennuyeux), or ici, surprise, l’ouverture des tiroirs produit des sons, des mélodies, et autant de tiroirs, autant de sons différents. La boîte me fait penser davantage à un jouet pour enfants « grand format » qu’à un meuble de rangement. Alan a dû ouvrir ces boîtes maintes fois, il a l’air pourtant très amusé de l’effet que leur ouverture successive produit sur moi. Cette première démonstration se clôt par l’ouverture d’un tout dernier tiroir. « It’s real life » dit-il. La voix humaine de la radio annonce « I’m helping people like you » et on entend la musique de radio Manhattan. Cette annonce me met dans l’état de plus grand amusement. Coïncidence ou jeu, me voilà dès la rentrée mise dans le rôle d’un visiteur à la recherche de quelque chose, d’une aide. Voyons voir en quoi va-t-il pouvoir m’aider.
Nous rentrons dans le grand espace du loft. J’avance à l’intérieur de la pièce et je découvre les murs remplis d’autres boîtes de rangement. Je les avais déjà vues sur son site internet, mais je ne réalisais pas l’ampleur de cet espace, ni le grand nombre de boîtes qui s’y trouvent. Les boîtes groupées par couleurs différentes, étiquetées par ordre alphabétique. Quel est le sens de tout cela ?
Avant de pénétrer dans l’espace du bureau délimité par ces rangements, je remarque un autre meuble dont la hauteur se rapproche de celui qui se trouve à l’entrée, lui aussi avec des tiroirs étiquetés. Je me demande ce qui va sortir des tiroirs une fois ceux-ci ouverts, quel genre de son bizarre s’en échappera-t-il ? Mais Alan me prévient : « Ce n’est pas ce dont ça a l’air ». En effet, tout le contraire du meuble précédent, une fois ouverte, la boîte contient réellement ce qu’annonce son étiquette. Alan annonce « bells », ouvre le tiroir, le secoue et on y trouve des objets métalliques faisant du bruit sous l’effet de la secousse. Il annonce « alphabet » et on retrouve des lettres d’alphabet découpées en bois, il dit « cutting » et on voit les ciseaux et autres ustensiles de découpage, collage : … « Ah voilà. Des outils de montage, c’est comme ça que tu fais les films ! ». Je me moque de lui. Il approuve.
A droite, un autre meuble avec des tiroirs, il contient des chants d’oiseaux. Alan en ouvre plusieurs à la suite, les laissant un moment coexister ensemble. On se croirait à la campagne. Au moment où se fait entendre le caquètement des canards, je remonte la caméra vers le visage d’Alan, très amusé, et l’oriente vers le mien, tout aussi content. C’est très drôle. Je demande si les boîtes peuvent enregistrer les sons, je commence à l’évidence à leur attribuer un caractère magique…
– Les boîtes contiennent des fichiers sonores, dit Alan. Elles fonctionnent « à la manière d’un réfrigérateur ». Exactement de la même manière que la lumière qui s’allume lorsqu’on l’ouvre.
Le sens cinématographique se dégage de ces installations. On peut lire sur le site d’Alan:
« By juxtaposing and counterpointing a wide range of intimate sounds – including found and donated recordings of oral histories, birthday parties, weddings, funerals, anniversaries, holiday gatherings, music lessons, audio letters, and just plain old fly-on-the-wall arguments in the kitchen – with hundreds of different home movie images, The Family Album gives the myriad nameless faces in the film new but provisional identities. And a strange kind of (cinematic) immortality. »
Nous contournons un grand dictionnaire entrouvert sur la page « Qu’est-ce que mange un lion » posé sur un socle qui annonce, comme dans les monastères du Moyen âge, que l’on rentre désormais dans l’espace consacré à l’étude. Cette séparation permet-elle de délimiter l’espace de jeu de l’espace de « travail » ? Un bureau se situe au centre de cet espace, deux écrans d’ordinateurs, un écran de télévision étiqueté « expanded cinema », des livres… En face, le mur avec des boîtes étiquetées, non plus métalliques, mais en carton, de taille plus grande que les premières.
« It’s a kind of archives ». L’organisation et le stockage des documents, des informations. Des traces. Il s’agit bien de sauvegarder la mémoire. Mais de quelle sorte de mémoire s’agit-il et pour faire quoi ? Je réfléchis à voix haute sur la différence entre les archives multimédia que je vois ici et d’autres types d’archives, les archives institutionnelles par exemple, une bibliothèque publique. J’examine quelques noms d’étiquettes. Je suis attirée par la rangée « P » : Planet, Poland, Police Arresting…… Ce sont des photographies, dit Alan, des journaux. Il précise la signification des couleurs : le noir pour les photos des journaux, le gris ce sont des slides, les transparents, le bleu ce sont des films de famille (home movies), le vert pour des cinéastes américains anonymes, le jaune se sont des fonds footage de 16 millimètres en couleur, orange ce sont les sons, les effets sonores ou morceaux de musique, le rouge ce sont des films noir et blanc de 16 millimètres. Nous passons en revue des classeurs contenant des articles, puis le haut des étagères, la collection des médias. Cet archivage est en mouvement continu, le procès et le résultat d’un réarrangement, depuis plus de 35 ans.
Ce qui m’apparaît comme particulièrement intéressant en lien avec les travaux énumérés précédemment, c’est la façon dont cette classification, à première vue très personnelle, a quelque chose de très générique. Non seulement Alan s’en sert pour ses films, ses créations d’art, ses cours, ses réflexions sur la politique, mais le monde même apparaît comme étroitement lié à la catégorisation des événements rapportés ou instanciés par les médias. Ce sont ces événements déjà qualifiés par les médias qu’Alan analyse et re-catégorise par son travail de classement, en proposant ainsi, tel un analyste de l’actualité, sa propre version. Il n’en retient que ce qui alimente ou modifie sa logique et reconfigure sans cesse ces catégories entre elles. Je pose la question s’il existe des liens entre les catégories, un article, par exemple qu’il a découpé dans la presse et les photos qui pourraient rentrer dans plusieurs boîtes à la fois. Il me répond que oui, il pourrait en faire des copies et les mettre ainsi dans deux boîtes différentes. Mais il ne le fait pas. Il a la mémoire des contenus des boîtes et en fait un usage particulier. Je remarque que des liens qu’il a établis ne peuvent probablement pas être restitués sans lui. Si quelqu’un devait reprendre ses archives, voudrait par exemple les automatiser, alors quelque chose manquerait dans la compréhension des règles selon lesquelles cet ensemble se tient, car il ressemble à un réseau de faits médiatiques organisé et centralisé autour de sa personne.
Alan me demande, à son tour, qu’est-ce que je suis venue chercher chez les cinéastes expérimentaux ? Suis-je davantage sociologue ou cinéaste ? C’est quelque chose entre les deux, je réponds. Je crée quelque chose par l’intermédiaire de ça, je pointe mon appareil photo… I feel good… Entre les deux, trois. J’écris aussi. Je cherche, je cherche quelque chose. Je suis insatisfaite 1° de la vie que je mène 2° de l’art institutionnel qui m’entoure, 3° de la manière dont j’écris. Je me rends compte en le disant que tout ceci est problématique, que le terme « vie » et « art institutionnel » sont flous, vagues, insuffisants. De quoi concrètement je suis insatisfaite ? Mais Alan a l’air de comprendre ce que je veux dire.
Il me demande de lui poser une question qui m’importe vraiment. Je n’ai pas de questions. Je ressens quelque chose de très familier dans son atelier et en même temps de très éloigné de ma manière de créer. Etonnant, incroyable même, et je sens que ce genre de pratique d’archivage m’échappe, que je ne pourrais, ne voudrais pas faire, vivre ça. Je compare son espace avec la forme d’un laboratoire. Je dis : c’est probablement un espace intermédiaire, un espace de « traduction ». C’est, je pense en le disant, quelque chose qui manque dans ma propre pratique, quelque chose qui constituerait le matériel et le cadre visiblement organisé de la continuité de mon expérience vécue, filmée, et l’archivage de l’ensemble de vidéos et de textes, prenant petit à petit place dans la réalisation filmique. Un espace de stockage, d’archivage, un lien. Rendre mes archives visibles m’aiderait, pensais-je, à rendre le procès du travail visible. En l’état, il reste invisible, et quelquefois les documents se « perdent ». Alan me répond qu’il existe tout un tas de laboratoires, il y en a qui créent dans des taxis, bus, d’autres chez eux, d’autres encore… Oui, c’est vrai. Mais comment éviter le risque de tourner en rond, de se répéter, de rester à l’état de continuelle élaboration, celle qui ne prend jamais forme ?
Je demande comment fait-il pour finir un film ? Comment fait-il pour réaliser ce passage entre sa vie ordinaire et son art ? Il décrit son travail sous forme d’un processus accumulatif, trente ans de pratique, précise-t-il, de collection et d’organisation de documents. Je me pose à nouveau la question, ne perd-on pas son temps à archiver autant de documents, plutôt qu’à créer directement ? Mais peut être bien la matière aussi vivante que les films personnels et l’actualité sociale, politique, doit être reposée, perdre la vivacité des émotions et des compulsions qui ont quelquefois régi la prise de vue, la lecture… Les évènements enregistrés nécessitent probablement une structure, une orientation, et donc du temps nécessaire à leur digestion.
Classer
J’interroge la classification que réalise Alan et le manque de liens entre les catégories des événements stockés. Les boîtes sont rangées par ordre alphabétique. Je demande si elles ont par ailleurs des liens thématiques entre elles. Alan répond qu’il pourrait mettre la même image d’évènement dans plusieurs boîtes, mais il ne le fait pas. C’est lui à un moment donné qui crée le lien entre elles. Il en ressort une pour les fins pratiques de la réalisation d’un film ou en vue d’une installation. Voilà, me dis-je, une raison qui fait la singularité de l’usage et du sens de cette classification qui se rapporte à une personne particulière, à sa manière d’employer des matériaux, le résultat d’un procès de vie, de création, de préoccupations personnelles, même si les étiquettes se fondent sur des catégories relatives aux différents médias (tel la presse) et à la manière dont ceux-ci découpent les événements du monde et les constituent en faits. Un logicien dirait ce sont des « universaux », les noms des lieux géographiques, des pays, des catastrophes naturelles, des guerres, des mouvements sociaux…
Je me demande comment ces catégories sont-elles employées dans ses films-essais à la première personne, quel lien peut-on trouver entre l’information livrée par les médias et celle trouvée dans un album de famille, des histoires de vie personnelles. J’ai en face de moi quelqu’un d’extrêmement logique, il doit y avoir donc un lien entre tout cela. Alan me dit qu’il croit en la force de l’environnement.
Je reviens sur la différence entre ce genre de classement personnalisé et celui que l’on retrouve dans des bibliothèques et autres lieux institutionnels. Qu’est ce qui les distingue ? Je questionne la différence entre les photos de journaux rassemblées dans des boîtes et le rangement des livres dans une bibliothèque, par exemple. Certes dis-je, dans une bibliothèque les choses sont elles aussi organisées en catégories, rangées selon l’ordre alphabétique, mais ces classifications sont institutionnalisées, c’est-à-dire standardisées selon les codes collectifs à la profession qui se sont stabilisés dans le temps. Alan aborde cette problématique de la classification selon une toute autre logique – ce sont les documents du monde catégorisés dans le temps long et au fur et à mesure de leur apparition dans des médias. Ce que nous prenons pour mémoire collective est relatif aux événements décrits, illustrés, catégorisés dans différents médias. Et dans son cas précis, ils sont relatifs à sa pratique de lecture, de fabrication de films, des événements de sa vie. Alan se présente pour ainsi dire comme un chroniqueur constant, l’analyste de cette catégorisation médiatique, attentif à l’apparition de nouvelles catégories, en lien avec les événements dans le monde rapportés par le journal (Le Times en particulier). Il parle de nouvelles catégories qu’il faudrait construire : Syrie, Fukushima, …
Les albums photos et les journaux intimes
Je m’approche des étagères et j’y découvre une étagère avec des albums de photos. Nous déroulons les pages vides de cet album, puis, une surprise, nous trouvons à l’intérieur une photo : un garçon pris en photo avec son lapin. Quel hasard, une seule photo dans tout l’album… Le garçon ayant l’air d’un petit prince en attente de sa princesse.
Alan prend un autre album de photos, il en analyse la disposition, la lumière, le contenu. Puis me montre des journaux intimes trouvés, me dit-il, dans des brocantes, dans la rue, contenant des écrits intimes des anonymes. On tente de déchiffrer quelques pages à voix haute. Je m’y retrouve, c’est une sorte de poésie à voix haute, mettre les mots écrits des autres en sons, de plus dans un dialogue. Une ingéniosité est là, sauver ainsi ces cahiers perdus ou jetés dans la nature… Et Alan les transforme en traces de vie, d’émotions, de craintes, des amours ayant perdu leurs propriétaires. Comment ont-ils pu se débarrasser volontairement de leurs souvenirs d’enfance… ? A qui appartiennent les albums de photos, d’où viennent-ils ?
Evénements politiques et vie personnelle
Le contenu des boîtes. Je demande si on peut ouvrir les boîtes pour voir leur contenu. Je découvre deux sens différents de rangement. Le premier pour la catégorie France, est de l’ordre de celui proposé par les médias (les monuments, les événements qui se sont produits en France et sont rapportés par le journal Times : On y découvre les images de l’élection de Jacques Chirac, sa marionnette faite par Canal Plus, puis l’image du Mont Saint Michel,…). La seconde boîte contient les cartes postales reçues pour Noël de son père depuis le Japon, les cartes avec le mont Fuji. L’un des classements semble être lié à des événements médiatiques et l’autre à des souvenirs d’enfance, des évènements familiaux.
La fatigue
Je poursuis avec attention un long déploiement des images contenues dans la seconde boîte et j’imagine le temps nécessaire pour découper, ranger toutes ces images dans les boîtes. Quelque chose d’irrémédiablement vertigineux dans ce travail d’archivage se présente d’un coup à mon esprit. Je demande s’il n’est pas fatigué par tout ça. Je découvre progressivement la quantité des documents découpés à la main, stockés et je suis soudainement prise d’angoisse. A quoi bon ? Quelle est la raison profonde de l’obsession à laquelle on a affaire dans le cas d’Alan ? Alan raconte sa fatigue dans le film Wide Awake. Tout apparemment fait donc partie du procès de création, même le procès de fatigue lié à la classification, au travail, à la famille, au…. Je réalise que mon sentiment de vertige a ainsi quelque chose à voir avec le caractère infini des renvois entre une pratique et une autre, s’enrichissant mutuellement sans cesse.
Wide Awake (Patauger éveillé)
Une nuit sans sommeil, je regarde le film qu’Alan vient de me faire parvenir. Wide Awake : des heures passées en compagnie avec l’image d’Alan fatigué, obsédé et obsédant (sa femme, sa mère, son enfant, son psychanalyste, ses étudiants). En le regardant je suis moi-même fatiguée. La naissance de son fils n’est pas pour rien pour qu’il se mette dans cet état, me dis-je, mais on découvre progressivement que l’insomnie est installée dans sa vie depuis plus longtemps. D’autre pistes pour l’expliquer : une maladie du cerveau ? (Alan va faire des radios de son cerveau), mentale ? (Alan va voir un psychanalyste). Non, rien, on ne trouve rien de médical là-dedans. Le passé familial ? (Alan s’entretient avec sa mère, lui parle de son enfance, des disputes de couple). Pas assez convaincant. Sa mère, sa sœur, sa femme réunies lui disent d’arrêter son film…
Je pensais de nouveau à la théorie des émotions de James. Un état de stress, d’angoisse permanent lorsque la conscience de devoir réaliser un film sur cet état même ne fait que l’augmenter. Reste avachie sur ta chaise et pense à ton malheur. Pleure et tu verras que des larmes afflueront à tes yeux comme des chutes d’eau. Tu peux être certaine de te sentir la plus malheureuse du monde. Qu’est-ce que c’est donc ce procès humain contraire au bon sens de vouloir se mettre, volontairement, consciemment, dans des états négatifs pareils ? Et pourquoi toutes les théories inverses, se dire par exemple en boucle : je suis bien, je suis heureux, je m’endors, n’agissent pas du tout de la manière aussi cohérente que des pensées négatives ?
Sauvegarder les documents de famille
Ma découverte des collections se poursuit. Je découvre, à l’opposé du bureau, deux autres meubles de rangement, le premier relatif aux films d’Alan (articles, dossiers, fonds footages…) et l’autre contenant la classification des événements relatifs à sa famille : des photos, lettres, les chèques d’un nombre infini émis par ses grands-parents, rangés précieusement dans une grande boîte. Ce que je prends pour la folie de classement, de sauvegarde, serait en quelque sorte héréditaire, ne viendrait pas d’Alan lui-même. Des empilements d’exemplaires du Times, en très grande quantité, sont entassés parterre en attente de découpage et de classement dans des boîtes…
– Ils ont servi à des installations, me dit Alan.
Il est temps de partir, de laisser Alan à son travail de classement. En sortant, je l’interroge encore sur le contenu de tableaux avec des timbres affichés sur le mur de l’espace « salon ». Il me dit que ce sont les timbres des cartes postales qu’il recevait de son grand-père lorsqu’il était petit. Le grand-père résidant alors dans des pays étrangers, exotiques, lointains : le Japon, l’Egypte… Alexandrie. Les timbres sont des traces des voyages exotiques, des cartes reçues, des signes d’aventures. Ils m’invitent à rêver. En même temps elles signifient un grand-père absent. Dans un des films, on voit Alan interroger son père sur ses ancêtres, des Juifs venus de Pologne. Et son père lui répond qu’il ne connaissait pas son grand-père, que la photographie qu’Alan lui montre de son grand-père ne veut rien dire pour lui. Le père dit, mon père pourrait être n’importe quel autre juif polonais, tellement son visage est typique.
Peut-on dire qu’Alan apprend ainsi par l’intermédiaire de la réaction de son père, à relativiser son obsession ? A y mettre de la distance ? Pourquoi après tout, cette photographie devrait avoir tant d’importance pour lui, si elle n’en a pas pour son père ? Le père a une jolie façon de tourner en dérision des problèmes « compliqués » d’Alan et de les « dissoudre ».
« Remember how to forget », le film d’Alan à propos de son cousin poète atteint d’Alzheimer. Le temps cubiste, non linéaire. Je me demande qu’est-ce que ça voudrait dire que le temps soit cubiste ? Mémoire et langage. La poésie, les événements vécus qui passent dans l’oubli. La maladie d’Alzheimer qui plonge un érudit et poète, spécialiste de Walt Whitman, le traducteur de Fernando Pessoa, de Federico García Lorca, …[64], Edwin Honig, filmé par Alan, dans l’oubli de sa propre vie. « Remember how to forget » est un hommage et une leçon à apprendre. Alan suit, caméra à la main pendant cinq ans, la progression de cette maladie, la perte de la mémoire chez son cousin, l’homme « modèle » créatif de son adolescence. Que veut dire perdre la mémoire ? Comment le film permet-il de documenter ce fait douloureux ? Ne plus reconnaître ses proches, lui-même sur une photographie, par exemple.
– Qui es-tu ? lui demande son cousin
Dans la toute dernière phase de sa maladie, le cousin n’articule plus de mots structurés, compréhensibles, il ne reproduit que des bruits, des sifflements, il produit comme une sorte de cri d’oiseau, entre un mot et un autre, ce qu’il en reste. Il regarde les arbres. Les feuilles. La nature a pour lui beaucoup plus d’intérêt que les mondanéités. Le changement des saisons, les couleurs et la forme des feuilles. Peut-on dire que lorsque nous perdons la mémoire, on retrouve ainsi nos facultés de cette perception primaire ? Celle que nous vivons au présent et qui nous lie au monde de la nature ? C’est ce que, dans un état encore conscient, le cousin semble vouloir dire à Alan. Ce qui importe ce n’est pas de se souvenir, mais d’apprendre à oublier. La seule chose mémorisable est de se rappeler comment oublier. La perte de la mémoire, comme la perte de la conscience, serait-elle une solution pour vivre « malgré tout » ou vivre pleinement, en retrouvant la capacité perdue de faire fusionner son corps avec la nature, avec l’univers tout entier, de retrouver la perception du vivant ? Je me disais ainsi en regardant le film, les troubles de mémoire de son cousin vont à l’encontre de ce que fait Alan, de ce qui lui paraît important de documenter, de sauvegarder, de mémoriser avec sa caméra. Je me demandais, son état ne lui rappelle-t-il pas la futilité de tout ça ? Il me lit un poème à la mémoire de son cousin.
THE MYSTICAL SOUND : CONCERTS DE PHILL NIBLOCK
Phill Niblock[65] : filmeur, vidéaste et surtout compositeur. Assis devant l’écran de l’ordinateur depuis lequel il « projette » les sons, son visage et sa posture corporelle restent immobiles. Coïncident ainsi le minimalisme dans des sons et dans des mouvements. Barbe, lunettes, corps opulent, plié devant l’ordinateur. Les films-tableaux que je vois ont les tonalités colorées et les sons que j’entends sont de bien basses fréquences. Les films des pêcheurs, des artisans, des cultivateurs et travailleurs du monde entier. « Movement of People Working », « Environments ». Des perspectives sur les corps saisis au travail me rappellent les fresques du Tintoret, mais en mouvement. La robustesse, les gestes répétitifs des corps tout en couleurs. Car les travailleurs sont filmés dans des paysages d’eau turquoise, de vert scintillant des champs de riz, des bateaux colorés.
J’ai pu rencontrer Phill à Anthology Film Archives. Les concerts et les projections de ses films ont lieu pendant trois jours, pour fêter ses 80 ans. Je découvre la première série des films des années 70. La nature : des fleurs, des couchers de soleil, la lune, vues en triptyque[66]. Mais aussi les danseurs. Ces images me font un effet doux de sentiment amoureux. Un grand lyrisme s’en dégage. Tout en contraste avec les sons en basse fréquence, tellement basse, qu’ayant été assise trop près des enceintes, j’ai cru frôler la crise cardiaque. Sortir de là au plus vite, m’éloigner… Ouf. Plus loin c’est un peu mieux. Phill, est-il sourd ?
Des sons, des sonorités, des musiciens, des films.
La soirée d’anniversaire continue, je suis Phill avec d’autres amis, musiciens, artistes, dans deux, trois lieux différents. Je filme ça comme je peux. Encore des travailleurs, des gestes répétitifs au travail, des musiciens, une violoncelliste, un contrebassiste… le tout confondu avec les sons électroniques sortant de l’ordinateur. Les violons, les violoncelles exerçant les rythmes et frôlements répétitifs à la manière des gestes des travailleurs. La routine du travail donc ici aussi, produisant un effet hypnotique. Comment filmer, montrer, rendre musicalement le processus répétitif des gestes au travail. Une proposition sonore et filmique à la question anthropologique ? La roue répétitive de la vie, la nature, les levers et les couchers de soleil, le jour et la nuit, la naissance et la mort. L’art de Phill serait-il capable de montrer les différentes formes rythmiques de cette roue ? De la faire voir et la faire entendre ?
101 STRINGS SUR LE TOIT DE NEW YORK : LA RENCONTRE AVEC LARY 7
Je vois quelqu’un avec un appareil photo. Birthday Party chez le musicien et filmeur Phill Niblock. Mais qui est-ce donc ce personnage aux cheveux oranges qui me prend en photo avec cet appareil, plus que bizarre ? Un vieux Konica. Le photographe a l’air d’Andy Warhol. Il me prend en photo et je le filme en train de le faire. Les films en fin de soirée, lorsqu’il se fait tard. J’aime : discuter, boire, manger caméra à la main. C’est idiot, mais en filmant de cette manière anodine, je me sens exister. Les gens, comme des papillons de nuit, viennent spontanément vers ma caméra, viennent-ils vers la lumière électrisée de l’appareil ? Et il en ressort quelquefois des portraits étonnants : comme ce portrait de Phill, endormi assis, verre à la main, capturé en fin de soirée par quelqu’un de tout aussi endormi, assis avec un verre à la main en face de lui. Le portrait flou avec ses trainées de lumière. Les effets créatifs des états seconds. J’étais dans un loft rempli de cinéastes, de compositeurs, de professeurs d’art et de littérature et artistes de toute sorte de nationalités. Personne ne me connaissait et je ne connaissais personne. Tant mieux. L’immersion dans un lieu, l’ouverture intrigante, non cadrée par des étiquettes sociales et professionnelles circonscrites des stars entre elles. Et star ou pas star, je ne serai pas capable de la reconnaître. Je ne regarde pas les films, je ne vais pas au cinéma… Que cherchais-je dans un portrait ? Son humanité.
La rencontre avec Lary 7, a donné lieu à une conversation, certes décousue, mais tout à fait sérieuse. Je ne fais pas des entretiens, mais c’en est un peu un. Lary évoque la fin d’un monde, le monde de la photographie analogique, et la naissance d’un nouveau, d’un tout autre genre de pratiques de prise d’images dont on ne sait pas encore vers quoi il va nous amener, le monde de la photographie numérique. Photographe professionnel, Lary travaillait pour des galeries et des artistes pendant plus de 30 ans. Il disait qu’avant de prendre certaines images, il y pensait pendant des années, et que ses meilleures photos étaient celles qu’il n’a jamais prises. Les propos qui me faisaient penser à ce que disait le photographe italien Mario Giacomelli : « Les plus belles photos sont celles, peut-être, qu’on ne fait pas, parce que si on les avait faites, on aurait gâché quelque chose. »[67]
“Je peux presque toujours voir l’image avant même d’avoir déclenché l’appareil.”
“Une photographie n’est pas faite seulement de ce que tu vois, mais aussi de ce que ton imagination y ajoute. Il m’observe avec curiosité en filmant là « tout le temps ». Je m’en fous de la qualité de l’image au sens classique de ce terme. L’abstraction, et la beauté, sont pour moi, tout au contraire, dans ce réel imprévu qui se présente à chaque instant, dans la seconde furtive où l’évènement a lieu, elles ne sont pas dans une idée imaginaire. C’est pour ce côté ordinaire surprenant que j’aime ces situations de hasard, la beauté des phénomènes qui surgissent, des micro-réactions, événements. Je réagis, comme dirait Jonas Mekas, à ce quelque chose qui arrive : les choses anodines, les expressions particulières de visage, les fleurs, les paysages, les insectes, les lumières opaques, les lumières transparentes, les conversations, les voix naturelles… Peut-être bien que je réagis à ce qui arrive d’un coup. C’est tellement plus simple, plus intuitif, de capturer ça avec une petite caméra qu’avec un appareil lourd, plein de technicité réglable. Enfin, les photographes à l’affût voient sans doute les choses différemment. Je comprends. Mais, je regarde ce morceau de vidéo de la soirée et bêtement elle me plait. J’aime ce que le hasard a pu produire en son et image, dans son décadrage, avec la figure sombre de Lary se détachant sur le fond de lumière orangée, l’image prise par l’appareil posé sur mes genoux, avec en fond sonore la musique d’Ahmad Jamal (quel titre d’ailleurs « Greater Lover » !).
J’ai vu par la suite comment Lary s’y prend pour réaliser ses photos 3D avec des caméras Super 8. Il prend du temps pour mesurer tous ces facteurs : la lumière, la profondeur, la superposition des deux images, le cadrage, le positionnement de la caméra… Les distinctions se perdent : entre une caméra, un téléphone, un appareil photo, tous ces appareils peuvent enregistrer les sons, les photos, les vidéos. Les photographes eux-mêmes ont du mal à définir ces nouveaux dispositifs de prise d’images. Lary interroge la place de cet enregistrement massif et son pouvoir pour documenter l’histoire.
– On ne sait pas, dit-il, comment nous allons voir dans le futur les vidéos que nous avons prises aujourd’hui. Comme toute ère technologique, avec le temps ces documents prendront peut-être de la valeur.
Ces médias que nous peuplons par nos histoires et nos images nous transforment à leur tour, mais de quelle manière, nous ne le savons pas. Et si l’on compare les capacités de nos technologies aux capacités exercées par l’œil, l’oreille, le corps tout entier, nous constaterons pour la plupart des cas qu’elles ne font que les appauvrir. A part la capacité d’un zoom et autres électro ondes, peut-être, dont on peut constater qu’ils ont une certaine tendance de nous rapprocher de sujet observé. Mais ce qui paraît comme un défaut aux photographes, filmeurs professionnels de la netteté, le caractère brut, ce flou et ce mouvement constant, moi au contraire, je les aime. La photo paraît alors proche de la peinture, dont le pinceau efface la dureté des contours. Pourquoi en effet ne pourrions-nous pas peindre avec les appareils numériques, comme on le fait au moyen des appareils analogiques ?
Je regardais mes propres vidéos. Mes « non images », mes images « non matérielles », les formes et les formats de leur affichage, suivant l’ordinateur, le téléphone, les pigments « autres », les épaisseurs compressées de l’image, les prises de vues trop floues ou trop statiques, les sons captés au moyen d’un seul appareil, le bruit résultant de l’usage volontairement non maîtrisé des appareils, tant perfectionnés par les ingénieurs de l’imitation de l’œil statique que le moindre mouvement introduit des distorsions.
Notre conversation nocturne continue. Je découvre en alternance les biographies entremêlées de Lary 7 et de Bradley Eros[68]. Un entretien qu’ils continuent à présent sans moi, mais pour moi, se racontant leurs vies et se filmant. Une danse sur une musique de jazz : on va danser, enfin !
Dans la Clock Tower
Je suis invitée à la Clock Tower, une résidence d’artistes où Lary avait produit ses installations sonores à cordes. Nous rentrons dans une tour new yorkaise de la fin du XIXe siècle. Un étage entier réservé aux artistes se situe au dernier étage. Je découvre le studio d’enregistrement où se trouve la résidence de Lary. A côté, une pièce avec, quelle surprise, une étrange installation. Une machine à câbles métalliques stridents, résonnants, avec des objets accrochés à leur extrémité, leur permettant de se balancer et en se balançant à produire des sons. Je réalise que Lary est un vrai ingénieur du son, au sens ancien, noble de ce terme, celui d’un véritable créateur, et non celui de nos pseudo-ingénieurs contemporains qui voient toute la réalité à travers un code informatique, en se désintéressant des effets nocifs que leurs « arts » produisent sur nos vies – ils travaillent pour des grandes compagnies, les grandes compagnies doivent vendre le plus possible,… (je suis, je sais, expressément platement critique, je ne cherche plus à nuancer mon propos et on pourra toujours me dire que ma vision des entreprises technologiques est bancale, certes). J’ai appris que Lary a effectivement fait des études d’ingénieur pour les quitter aussitôt et se consacrer entièrement à l’art de l’image et du son à sa manière.
Lary règle le comportement sonore de ses matériaux, la façon dont ils agissent les uns avec les autres. L’ambiance dans le studio évoque un atelier d’électronique/mécanique, un studio d’enregistrement et un atelier de performance. Face à sa machine sonore, il me fait penser aux scènes des films sur le Golem, Frankenstein, le créateur de Maria dans Métropolis, bref à tous ces moments dans lesquels un génie hors du commun contemple avec satisfaction la créature mécanique à laquelle il a réussi à donner vie. De nombreuses personnes viennent la nuit pour toucher, tirailler, perturber la bête à ressorts, qui leur répond en retour, en délivrant de nouveaux sons. Les interactions entre les pièces électronico-mécaniques sont si complexes que la créature paraît indomptable : les frottements, les bruits, les vibrations se propagent en produisant en permanence des sonorités aux fréquences, timbres, bruits changeants. Quelle surprise d’entendre un enregistrement rythmique contrôlé de la bête. Je constate que le lieu de résidence de Lary 7 est un théâtre de performances permanentes. Les espaces sont dotés d’autres objets sonores encore dont le visiteur fait l’expérience en déambulant d’une pièce à l’autre. A l’entrée une machine à trois niveaux produit, comme un moulin à vent et à vitesses réglables, des bruits de frottement ou de lissage. Le visiteur est ensuite accueilli dans le salon où un poste de radio mange à moitié les disques sonores des années 50, 60, dont une grande quantité est suspendue sur le mur d’en face. Les disques produisent des mélodies étendues, dérèglées, se bloquent dans la machine et produisent des bugs et des bruits imprévus. Ces bugs ravissent Lary qui les commente d’un diabolique éclat de rire. Les sons des machines et les conversations humaines se croisent en produisant un fond sonore proche du brouhaha. Une autre surprise : nous sortons sur le toit terrasse de la Clock tower. Nous sommes au cœur de NY. Waw ! Quelle vue incroyable !
Sur le Toit
Dans la nuit froide, étoilée, en compagnie de Lary, se déploie la vue nocturne de l’architecture, des tours vues depuis le cœur de Manhattan. Un toit magique. Avec ce musicien qui se trouve là, cette jeune artiste, son frère, moi et Kazue et….
Mon film de ce moment a en lui-même quelque chose de magique. Les paroles ne correspondant pas à ce qui est vu, mais ce qui a été vu prenait un sens du merveilleux que Lary, amoureux du down town, incarne si bien dans sa propre trajectoire de vie. L’engagement dans le travail de composition, entre le bricolage, l’arrangement et l’invention continue, me sont devenus comme évidents dans sa manière de créer.
Il n’est probablement pas nécessaire d’avoir un profil familial, sociologique, d’un artiste pour comprendre son « style » créatif, mais s’en priver serait tout aussi artificiel.
« Car si Léonard est autre chose que la victime d’une enfance malheureuse, ce n’est pas qu’il ait un pied dans l’au-delà, c’est que, de tout ce qu’il avait vécu, il a réussi à faire un moyen d’interpréter le monde – ce n’est pas qu’il n’eût pas de corps ou de vision, c’est que sa situation corporelle ou vitale a été constituée en lui en langage. » peut-on lire chez Merleau-Ponty[69].
La nuit, les étoiles, il fait froid. J’aperçois les lumières des buildings de Manhattan. Gehry building, Cristal Building que Lary dit avoir photographié pour « Cremaster 4 » de Matthew Barney, et que son père, middle class worker originaire de Pologne, voulait visiter à tout prix en arrivant à NY. Matthew Barney devant amener Lary au top de Chrysler Building, hélas il n’a pas réussi. Voilà une idée formidable qui me vient à l’esprit, il faudrait que Lary installe sa machine sonore sur le toit du Chrysler Building. Et il serait bien sûr nécessaire que j’aille filmer ça pour poursuivre mon entretien filmé !
– Margaret White, photo-essai, c’est elle la première, dit Lary, qui a photographié ce bâtiment en 1929 et qui en est tombée amoureuse au point de vouloir y habiter. On lui a dit, non personne ne peut habiter là-dedans, seulement des gens de service, personnel d’entretien, surveillants. Elle s’est donc fait embaucher comme femme de ménage et a pu ainsi vivre sur la terrasse du Chrysler Building.
De petites idées rêveuses de ce genre j’en ai plein. Lary rêve, raconte des histoires de sa vie, nous rêvons avec lui. Voici un être qui semble venir d’une autre planète, se poser sur ce toit ouvert et quel toit ! Tout en surplomb de la vie nocturne se mouvant dans les rues en contrebas, sous forme de lumières clignotantes des voitures. Un ami de Lary, musicien et disc-jockey, arrive et je n’ai plus à me soucier d’animer la conversation dans mon mauvais anglais, je n’ai qu’à écouter, à regarder. La montre sur la Clock Tower sonne deux heures du matin. Lary raconte… D’autres images si précieuses ont été prises dans la résidence. Probablement les dernières, se plaint Lary. Le bâtiment a été vendu, rien de moins sûr que le nouveau propriétaire va y garder un quelconque lien avec l’art.
Ma deuxième visite à la Clock Tower, quelques jours plus tard, en compagnie de Kazue Taguchi, une artiste plasticienne japonaise installée à NY, que j’ai rencontrée chez Phill Niblock. Le travail de Kazue porte sur la lumière. Elle venait de réaliser une belle installation à la galerie NY25. Issues du vernissage de cette exposition, des photos de nos visages éclairés, transformés par la lumière en masques blancs ! Mais c’est du pur théâtre Nô !
Nous montons donc de nouveau sur le toit. Cette fois-ci les lumières de la ville sont encore plus présentes. Lary nous montre l’ouverture dans la palissade de la Tour de la Montre qui lui a servi à prendre ses photos. Une avenue vue très en profondeur, de part et d’autre, le Chrysler Building au bout. New York la nuit. La chanson de Nico me vient à l’esprit. It’s up to you, New York, New York…. Tamtamtarara tamtam tarara…. Je suis partie au moment où le cinéaste Bradley Eros est arrivé avec un groupe de jeunes créatures peu disciplinées, les design-euses cats. Je ne connais pas la suite des événements qui ont dû se produire cette nuit-là….
LE FILM C’EST LA VIE : EN VISITE CHEZ JEFFREY PERKINS
Oui, c’est sûr, il s’agit bien de faire des films et des journaux « différents », peu importe l’appareil de capture. Des portraits « autres ». Mais quelle est la nature de la transformation esthétique que ces films produisent ?
Les films de Jeffrey Perkins constituent un bel exemple de genre de portraits – « enquêtes » réalisés dans un temps long. Que ce soit celui réalisé sur le peintre abstractionniste Sam Francis ou celui autour de George Maciunas, le personnage clef de Fluxus ou encore des conversations enregistrées dans le taxi, pendant qu’il travaillait. Ce sont des productions qui prennent quelque fois vingt temps. C’est à peine un miracle que l’on arrive finalement à les voir. Il en résulte malheureusement quelques « réductions » à destination du grand public. Ce sont ces « rushes » qu’il serait intéressant, un jour, d’étudier davantage. Car Jeff, à la manière d’un ethnographe, approche ses sujets, tant dans leur travail que dans leur vie intime. Le film est d’ailleurs monté de manière à montrer cette intrication, les images colorées de la nature en lien avec les périodes « heureuses » de Sam Francis, les peintures de plus en noires dans la période de son divorce et de sa maladie. L’observateur et l’observé sont d’ailleurs impliqué par cet acte filmique sans concession. Et sans aucun doute de nombreuses idées de Francis, l’alchimie, l’usage des rêves, ont inspirés le travail filmique et poétique de Jeff. Sa vie donc.
Fluxus agent
Jeffrey Perkins ? Quel est son métier ? Il me raconte qu’il était avant tout un chauffeur de taxi new-yorkais. Un travail qu’il dit effectuer uniquement le week-end. Que faisait-il le reste des journées de la semaine ? Nul ne le sait. On mentionne que sur les conseils de Nam June Paik, il a enregistré les conversations avec ses clients, de 1995 à 2002. C’est à cause de Nam June Paik donc que Jeffrey a conduit un taxi pendant 22 ans et a enregistré plus de 400 heures de conversations avec ses clients ! Je comprends pourquoi Paik l’a défini comme « l’ultime artiste fluxus » ! Il n’est peut-être pas l’ultime, mais sans aucun doute l’un des plus radicaux. Cet enregistrement de conversations a ainsi donné lieu à un film auditif « Movies for the blind » montré au Fluxus Festival organisé par June Naim Paik à l’Anthology Film Archives en 1996.
Lors de notre conversation, je découvre que Jeffrey est aussi un artiste peintre, un poète, un performeur et sans aucun doute un cinéaste fluxus, car il a participé et a réalisé quelques films Fluxus auprès des personnages célèbres, telle par exemple Yoko Ono, dont Jeffrey était un véritable fan et sans aucun doute bien amoureux. Je découvre qu’il connaît tous les fluxus guys et que tous les fluxus guys le connaissent. [70]
Mais qu’est-ce que Fluxus ? Dans un entretien Jeffrey cite Nam June Paik [71] :
« Nam June Paik : Fluxus donc. Cela signifie « purge », quand vous souffrez de constipation, alors vous vous mettez quelque chose à cet endroit… Voilà la vraie signification de Fluxus, c’est ce laxatif que vous prenez quand vous avez des problèmes, et notre laxatif c’était cet homme qui s’appelle George Maciunas.
EH : Que faites-vous au juste ?
NJP : Nous réalisons de mauvaises œuvres.
EH Donc c’est un groupe de mauvais compositeurs, de mauvais musiciens et de mauvais vidéastes ? »
Des mauvaises œuvres, « anti-art ». L’humour de Paik. Enfin une définition véritable de ce que c’est tout ce gang et ce pourquoi, eh bien, mon film lui-aussi, à force de fréquenter tous ces mauvais gens… devient vraiment mauvais !
En tout cas, cette rencontre m’a amené, à mon tour, vers des études tantôt d’histoire de ce mouvement, tantôt vers des rencontres, de plus en nombreuses avec ses membres, anciens et nouveaux. Je ne peux pas vraiment dire que je me sente proche d’un Maciunas, une personnalité clef de ce mouvement, mais j’en retient finalement une forme de légèreté et d’amusement permanent qui caractérise, après lui, presque tous ces nouveaux et anciens membres. Pourtant, rien de drôle à première vue, lorsque l’on lit le Journal de sa mère[72], dans sa vie. Immigrés lituaniens, balancés entre les différents pays pendant la guerre, s’ayant finalement installé aux Etat Unis où George a tenté de construire sa biographie apparentée à celle des autres, trouver un travail, s’inscrire à l’université, créer une galerie. Mais rien, finalement n’a pas pu se figer ou déterminer entièrement.
Les échecs dans toutes ces entreprises continuent, George passe d’une activité à l’autre, pour enfin, tenter « organiser » en de multiples « diagrammes », plus ou moins cohérents, l’existence des autres, artistes, performeurs autour de lui, l’existence de monde, cartographiant, documentant la réalité artistique en train de se constituer et qu’il propulsait jour et nuit, jusqu’à sa mort, à travers ces derniers « events » : son mariage, en plein cœur de sa maladie et deux mois avant sa mort, et son enterrement, avec le choix de la musique qu’on allait y diffuser, de Monteverdi, « Zefiro Torna », comme on peut l’entendre dans le film de Jonas Mekas sur George.
Jeff réalise un film tout différent, un documentaire, tout autour de Georges, pourrait-on dire, lequel dresse en même des portraits de ses amis proches, Fluxus familly, et de leurs diverses pratiques artistiques. Jeff trace des liens, enquête sur les origines de Fluxus, son ancrage dans des expérimentations de New York des années 50/60, ses liens avec Yoko Ono, la Monte Young, avec les concerts dans le loft de Yoko Ono, ayant lieu bien avant AG gallery, sur le caractère et apport de Maciunas dans la construction artistique de Soho par ces projets de la coopérative, sur des capacité graphiques de ce dernier et toute une nébuleuse de personnes gravitant autour de Georges entre les Etats Unis et l’Europe dans ces années-là. Et, ce que j’aime le plus sur le projet d’une île Fluxus et l’aventure de groupe sur Ginger Island, étant, hélas, mal tourné.
Dans l’appartement de Jeff
Je suis venue rendre visite à Jeff dans son appartement au nord de Manhattan, situé à la limite de Central Park. En rentrant j’aperçois un diagramme accroché sur la porte de la chambre, des noms organisés par dates, groupés par des événements, des lieux. C’est une sorte de « script » de film, me dit Jeff, qu’il prépare depuis de nombreuses années sur la vie-œuvre de George Maciunas. Son enfance en Lituanie, ses études à NY, AG gallery, Wiesbaden, ses funérailles. Des entretiens filmés des artistes en lien avec GEORGE : Henry Flynt, Ay-O, Jonas Mekas, Yoko Ono. Les débuts et les péripéties de fluxus. De nouveaux membres recrutés à Wiesbaden : Eric Andersen, John Hendricks, Ben Petterson, Ben Vautier, Bernard Heidsieck, Phill Corner… Jeff habitait un tout petit appartement, pas loin de celui de Yoko Ono : une pièce principale avec le bureau, la table, la petite cuisine, une chambre à coucher en face, une autre, à côté. Une lumière jaune venant de la cuisine éclairait la pièce. Un porte-bouteilles Du’champ’esque était accroché au plafond. En voyant ma tête venue du froid et transformée en « papier mâché », Jeff m’offre un jus fraichement mixé : banane, carottes, oranges, gingembre. Des vitamines ! Me voyant le filmer, il me demande si je fais une interview. Une interview ? Non, je ne fais pas des interviews. Je suis une sociologue qui ne fait pas des interviews. Je raconte à Jeff l’histoire de mes rencontres atypiques, mes voyages. Jeff prend ma caméra. Il réalise mon portrait, un parfait résumé de mon projet de film-livre : mon livre, mes films en cours, mon « middle » âge, la longue vie que je souhaiterais avoir, mes souhaits,… Une affinité entre nous s’installe. Jeff me raconte son rêve : Yoko Ono l’appelle pour lui dire qu’elle est en train de mourir. Puis le rêve de Jeff se transforme, ce n’est plus Yoko qui était en train de mourir, mais son père. Jeff voyait son père désespéré, les mains couvrant son visage assis dans un espace infini, en pleine négociation avec la mort. Il lui disait, non je ne peux pas mourir, je n’ai pas encore fini mon travail ! « Not yet » ! Nous avons éclaté de rire. Je me voyais parfaitement bien, d’ici mes cent trois ans, n’ayant toujours pas fini mon livre. Quelle conclusion rassurante[73].
Film, fluxus, rêve
Je me demandais qu’elle était la place de ces étranges rêves dans la création artistique de Jeff, que voulait-il me dire ? Si raconter une histoire vise le plus souvent à produire des effets sur celui qui l’entend, raconter un rêve semble tout aussi bien avoir un effet sur celui qui le raconte. Le rêveur mobilise un ensemble d’événements, lesquels, tels des indices parsemés dans une fiction, orientent la pensée de celui qui l’entend, signifient quelque chose à l’interlocuteur, en dessinant, au-delà du « fait » vécu, une image que l’on a de soi. Trois jours en compagnie de Jeff, deux rêves, les deux autour d’une même expérience, un voyage astral dans l’au-delà, avec un flash de lumière blanche. The white dream. Le premier rêve sur le thème de la mort, le second sur la sexualité, un immense orgasme. La mort de Yoko Ono, se transformant en la mort de son père qui refusait de mourir car il n’avait pas fini son travail. Puis en un désir de fécondation, Jeff a rendu une femme enceinte. Quel accueil !
La chute du rêve ayant ainsi pris un rôle performatif : décoincer une vision trop figée sur l’œuvre finie, penser la vie entière comme un processus créatif, vital. Jeff me mettait devant un fait d’ordre existentiel : l’art c’est la vie. Alors créer c’est vivre. La fin, il n’y en a qu’une, si du moins l’on s’en tient au point de vue de la rationalité occidentale, c’est celle de la fin de vie. Tout le reste n’est constitué que de fins provisoires et d’incessants recommencements ? S’en dégage la philosophie bouddhiste, zen, et celle, commune à tous les personnages fluxus, de la créativité permanente à la quelle appelait si gaîment, un autre Fluxus associé Robert Filliou. J’ai déjà gommé la souffrance de ma naissance, si on se souvient de mon voyage prénatal (voire le chapitre napolitain), et maintenant on me signifie que vivre créativement va m’aider à vivre longuement. C’est ce que Jeff était lui-même en train de faire, il réalisait un film en portraits-séries infinis pour remédier à cette fin. En outre, en me racontant son rêve, il me signalait le caractère absurde de ma crainte de la mort. J’ai regardé son œuvre « Endless column » qu’il m’a montrée dans le livre sur Georges (G.M, Endless column, 1999)[74].
Oui, d’accord, mais que venait faire dans toute cette histoire Yoko Ono ? Jeff s’est mis à me raconter l’histoire de sa relation avec Yoko. La rencontre à Tokyo, lors de son service militaire où Jeff travaillait à l’hôpital. Yoko lui fournissait des éditions fluxus que Maciunas lui envoyait depuis l’Allemagne. Un vrai flux-trafic !
Sur le mur de la chambre une photo de Jeff avec Cox, le premier mari de Yoko, avec lequel Jeff faisait les films fluxus. J’apprends qu’il travaillait pour John et Yoko Ono à San Francisco où ils ont rencontré Steve Jobs le fondateur d’Apple, pour montrer l’ordinateur à leur fils Sean. Jeff me dit que Warhol était là également. Steve faisait de la méditation zen et prenait des cours de calligraphie japonaise ; ce qui l’aurait inspiré pour son design de la pomme « apple ». Il aurait également, d’après Jeff, des dons thérapeutiques. John aurait suivi une thérapie par l’acupuncture pour soigner son addiction, il prenait de la méthadone. A proximité habitait également doctor Jdanov, l’auteur de « Primal Scream », dont l’idée de thérapie viendrait, d’après Jeff, d’une pièce de théâtre d’avant-garde que Jdanov aurait vu à New York. Un homme habillé en bébé s’est mis à crier très fort, ce qui aurait pour but d’ouvrir la cage thoracique et de faire ressortir ses tensions. Je me suis décidée de montrer à Jeff mes vidéos de rencontre avec Jonas Mekas. Notre cri commun filmé, accompagné de mon chant désynchronisé à celui de Fox. Nous poursuivons la discussion sur Yoko Ono. Je demande à Jeff comment la contacter. Il me conseille de lui écrire. J’écris une lettre à Yoko Ono. Me voilà entre une blague, un rêve et la réalité, sans me rendre compte, prise dans une sorte de performance de type Fluxus !
Un concert en hommage à John Ford
Jeff a voulu me montrer ses photos de John Ford et John Wayne dont il est très fier. Il a pu les rencontrer sur un tournage de film lors d’une balade dans le Colorado. Les photos noires et blanches de Ford assis sous un parasol, face à un paysage désertique du Colorado. On voit d’ailleurs à côté de lui la chaise vide avec l’inscription « John Wayne ». Jeff arrivait à capter quelque chose de sa posture, machiste et majestueuse en même temps : Ford debout, la ceinture à munitions, la main posée sur son colt comme dans les westerns, en train d’être maquillé. Quelqu’un poudrait avec le coton son visage. Jeff déployait prudemment, une à une, ses photos, emballées dans un papier transparent. Je filmais en silence ces bruits fragiles du papier, sorte de musique, dirait Cage. Je me demandais ce qui allait apparaître, tellement Jeff réalisait avec soin cet acte de déballage prenant la posture d’un prête lors d’un rituel sacré.
Les poésies, les écrits : daily life de Jeff
Pendant que Jeff finissait de remballer ses photos, je regardais un livre sur George Maciunas posé sur la table du salon. Il y avait là une notice sur Jeff également qui l’identifiait comme un agent secret de Fluxus. En sortant de la chambre, Jeff a saisi un grand cahier noir, puis tiré d’en dessous du bureau une caisse énorme remplie de cahiers noirs, des journaux-poèmes. Un style juvénile réapparaissait lors des lectures. Des poèmes avaient un air beat new yorkais.
Je n’arrivais pas à savoir quel âge avait Jeff, 60, 65, 70 ? Impossible de savoir. Il avait cette manière de parler très directe, séductrice, un peu à la bad boy. Tout le contraire de cet être que j’ai trouvé quelque peu vieilli et renfermé en arrivant. A présent, il s’éveillait… Les poèmes sur la vie, l’amour, le rêve, la rue ; il devenait de plus en plus jeune en me les lisant. Le plaisir de la lecture et le plaisir de l’écoute de la lecture. Un moment de discussion enfin intelligente, intéressante. En ce moment même, avec Jeff éveillé, je me sentais transportée dans l’adolescence. Proche de moi-même. Telle que je suis ou je me crois être, à juger mon état soudainement joyeux. Un délicieux jus à la main, je m’immergeais dans la musique de sa voix. Vu son état énergétiquement élevé, je lui demande ce qu’il fait de ses soirées, s’il veut aller prendre un verre. Il me regardait comme si je lui faisais une proposition amoureuse.
– Oui, non, peut-être. Je verrai, j’ai quelque chose à finir pour Guggenheim museum. Puis, oui, peut-être même demain. D’accord. Peut-être demain, il me dira.
Le deuxième jour en compagnie de Jeff. Un autre white dream
Une nouvelle visite, plus animée encore. Un nouveau jus végétal mixé. Je le filme en préparant cette musique débrayante colorée. Il prévu une séance de visionnage de ses films. Le premier portait sur les conversations dans le taxi avec une jeune fille, le second avec un dealer de drogue, un ami, celui qui fournissait la drogue à Bob Dylan, paraît-il… Eh bien, Jeff fait des films sociologiques, sorte de documentaires, me suis-je dit. On accède au monde par le biais des gens, racontant leur vie devant sa caméra, les vies différentes les unes des autres : un dealer, une fille inconnue au comportement de star visitant NY en taxi, un peintre connu…
Jeff me raconte un deuxième rêve. Un voyage astral. Un flash et nous sommes repartis dans l’espace cosmique. Un rêve qui m’a bien angoissée cette fois-ci. Est-ce à cause de la manière de me le livrer, debout, les pieds plantés fermement sur le sol, très proche de moi, face à face, me criant presque au visage ce rêve avec une chute pas du tout joyeuse. J’étais prise d’effroi, puis de fatigue. The White dream marqué par une histoire amoureuse douloureuse. Le désir amoureux d’une femme, le désir d’un orgasme. Jeff insistant comme un lion, frappant à sa porte. Puis une fécondité et un avortement. Jeff me montre la revue « Mobile Album International n° 02 – Translation » avec lui et un ami artiste en première page, en train de peindre les murs d’une galerie en blanc. Jeff racontait son rêve lors de cette performance. Une activité ordinaire de peinture, peindre en blanc, un fait ordinaire marquant connecté à une dimension spirituelle, le rêve blanc : la peinture, la cocaïne, l’état second, l’hypnose, la fécondation, la mort… tout était lié.
Le troisième jour en compagnie de Jeff. The political reasons
La vue sur Central Park à la hauteur de l’appartement de Jeff. Je suis allée me promener dans le parc. J’ai filmé les écureuils gris, des feuilles colorées d’arbres et de plantes de l’automne, des coureurs. Une chasseuse oui, d’images je suis. Une paparazzi des écureuils. Des événements non perçus de la vie quotidienne, les gens et les feuilles roses dans le parc. Le temps se fait plus frais. Nous discutons des liens entre Henry Flynt[75] et George Maciunas, à la crêperie tout près de l’appartement de Jeff.
Jeff m’explique la philosophie sociale à la Henry Flynt, ses propositions pour la transformation de la société et la place de l’art pour y parvenir. S’en dégagent deux approches bien différentes. Flynt appelant le mouvement Fluxus « epic cabaret » (shit cabaret). Il y avait, d’après Jeff, des liens bien marqués et bien différents chez chacun d’eux avec le parti communiste, l’activisme, la pensée marxiste, les différences dans les approches des transformations sociales, de l’art, et, malgré ces différences, l’influence mutuelle de l’un sur l’autre. Concept-art, anti-art ou art comme « veramusement », les concerts politiques… J’apprends que Flynt vit dans l’appartement de Maciunas. Je me demande si Jeff est davantage flyntien ou maciunasien. Il est entre les deux, me répond-il.
Je visionne un film encore et nous allons rejoindre un ami de Jeff au bar, un Français, Christian Xatrec, l’ex- directeur de la galerie Emily Harvey, l’ex-mari d’Emily, un manager, un artiste conceptuel, un critique d’art et tout un tas d’autres choses, comme je l’ai découvert après. Il me voit le filmer. Me met en garde. Le personnage a en lui quelque chose de menaçant d’un séducteur. Je lui réponds qu’il ne me fait pas peur, je sais dresser les tigres, moi. X finit par se laisser filmer et se met à nous raconter la vie de sa famille, en mouvement permanent, en transportant un piano à travers le sud de la France. Famille originaire de Malte et de la Tunisie où son père travaillait comme ingénieur. La couleur rouge sombre du bar éclairait par moments les deux visages. Jeff menant son enquête sur des french fluxus guys, Christian racontant sa vie. Ce qui m’a frappé soudainement c’est l’existence d’un monde parallèle au cœur même du système capitaliste, un grand nombre de lieux critiques de la politique américaine. Je me posais néanmoins la question sur la manière dont certains galeristes arrivaient à gérer le paradoxe de la critique de la politique d’état et à obtenir des financements ? La critique du capitalisme se nourrissant des fondations privées ? Le système de fonctionnement des galeries américaines et de leur histoire m’échappait, comme l’histoire de ces lieux alternatifs.
Changement de bar, nous poursuivons avec Jeff, la discussion sur la pensée politique de George Maciunas. Jeff avait une vision précise de la division des richesses sur terre, plus proche en cela de celle de Henry Flynt que de Maciunas. Mais d’après ce que j’ai pu comprendre, Maciunas n’a jamais adhéré à aucun parti, bien que Henry Flynt, membre du parti communiste, avait une forte influence sur lui. Comme le raconte Jeff dans un entretien :
« George. Pas du tout un marchand rusé. À chaque fois qu’il a voulu faire des affaires, comme avec la boutique Fluxus sur Canal Street, il n’a quasiment rien vendu. De même pour ses ventes à l’AG Gallery, des produits d’importation continentale, pour les lofts de Soho et pour Ginger Island. C’était un véritable désastre en matière d’affaires. Un activiste ? Non. Henry Flynt a essayé de l’entraîner dans sa cellule communiste, mais ça n’a pas pris avec George. Certes, la newsletter Fluxus #6 a fait scandale car elle encourageait à des actions dissidentes en ville. Certains en ont voulu à Flynt, mais ce dernier a rejeté ces accusations sur George. » [76]
Jeff me disait aussi que Georges Maciunas s’était intéressé aux expériences menées dans la Russie soviétique des années 20/30 pour élaborer sa propre conception d’« anti-art ». Je lui racontais ce que je savais de cette période expérimentale à laquelle s’était également intéressé John Dewey lorsqu’il s’est rendu en Russie. Les activités coopératives à l’école, de nouvelles formes d’art, de l’organisation agricole…On savait que Fluxus s’inspirait de la philosophie sociale deweyenne, mais on se disait que des liens plus précis seraient sans doute à redécouvrir avec la période expérimentale russe, les avant-gardes, pour mieux comprendre les projets de Maciunas.
Le lendemain X nous a invité à un concert « NSA/USA: Sound as Prophecy » (2013) »[77] à la galerie d’Emily Harvey, un concert avec les partitions remplies des photos instanciant la surveillance américaine, dévoilée par un lanceur d’alertes, Edward Snowden, réfugié – ironie de l’histoire – en Russie.
Une nouvelle séance de visionnage de ses films
Jeff s’est fait connaître pour ses films expérimentaux co-réalisés avec le premier mari de Yoko Ono, Cox. Il me dit d’avoir participé et filmé les performances de Yoko Ono dans les années 60 (ses fesses figurent bel et bien dans le flux film de Yoko Ono, ainsi que son cri « Shut »).
Jeff me montre de longs extraits de son film fleuve sur le peintre Sam Francis[78]. Le documentaire le plus long dans l’histoire filmique. Un film réalisé en plusieurs parties, sur plusieurs années. Jeff allait rendre visite au peintre, parlait avec lui de son travail, il capturait sa vie, il est devenu son ami, l’ami de ses enfants… Il a réussi surtout à filmer de longs moments où Sam était en train de peindre, où la peinture comme le peintre était en train de se métamorphoser. On le voit de plus en plus malade, fou, sa peinture dégouline d’immenses toiles posées au sol, sur lequel le peintre jette les seaux de peinture. Sa maladie, puis sa mort. Ses différentes femmes, ses enfants. Le film de Jeff sur Sam est étonnant par cette approche à la fois distante et amicale, un véritable suivi dans le temps. On arrive ainsi à comprendre l’évolution tant de sa technique de peinture, que de sa vie. Non, je ne crois pas avoir déjà vu un film sur la peinture de cette sorte. Le portrait « noir » du peintre sombrant progressivement dans la maladie. Corrélé à l’évolution sombre de la peinture. La vie, l’art et les films s’emboîtaient. C’était ce que Jeff mettait en pratique tout au long de sa vie, qui allait de ses entretiens réalisés en tant que taxi-man, jusqu’à ses films, écrits et poèmes. Une démarche accompagnatrice, participante, plutôt qu’un film sur.
Yoko Ono, GEORGE film, le nouveau projet de voyage
Mars 2016. Horrible comment le temps a l’air de filer. A chaque retour de voyage j’ai l’impression d’être partie depuis plusieurs années. Quatre mois en Inde et le retour me parait plus difficile que d’habitude. De Mahaballipuram où j’ai vécu paisiblement sur la terrasse d’un bungalow face à la mer, j’ai atterri droit à Gennevilliers. Mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire à ce cher Ganesh, dieu de la chance, pour me retrouver dans cette grisaille parisienne sans fin et ce froid-là ? Il y a bien dû y avoir une erreur quelque part dans la réception de mes vœux formulés auprès des dieux lors de mes visites des différents temples. Madurai, Tanjore, Trichy, Chidambaram. Chidambaram ! Shiva et Parvati sont-ils devenus sourds ? C’est fort possible, à force d’entendre les bruits de klaxons et le vacarme des instruments, tant de lamentations et de mantras, ils ne discernent plus rien ! En Inde, le jour de Nouvel An, j’ai pu rencontrer Christine, elle habite à Lyon. Elle m’a invité dans son ô combien spacieux et agréable appartement pour que je puisse voir l’exposition de/sur Yoko Ono. Ma vie devient de nouveau aventureuse. La soirée avec Jonas Mekas, Pip et Fox et d’autres Mekas friends, nous fêtons la sortie de son livre Scrapbook of the sixties, au bar. J’offre à Jonas des poèmes mantras de Sri Auraubindo et à Fox une écharpe Om hindou. Jonas transforme une affiche en effaçant les différentes lettres. Il n’en reste que « Fleeting ». Un moment de vérité existentielle…
A peine sortie de l’appartement de Coco le surréaliste avec les objets, masques bretonisantes appartenant à sa femme, Aude (la fille d’André Breton), je me retrouve chez Christine rencontré en Inde. Elle possède un appartement avec la vue plongeante sur Lyon et me propose de lui rendre visite. C’est l’occasion de voir enfin les instructions/travaux de Yoko Ono, regroupées dans une exposition « Lumière de l’aube » qui lui est consacrée au Musée d’Art Contemporain. Quel lien avec Magritte ? Coco me racontait que Yoko lui a acheté la peinture « Empire des lumières » …
J’espérais tellement pouvoir la rencontrer à cette occasion. Mais, non, elle ne viendra pas, elle est malade. Comme une intuition étrange que quelque chose ne va pas. Un mail reçu le matin, la nuit pour elle, elle dit : « The last word from the doctor is that i will not travel for a while….yoko »
Je vais tout de même prendre mon billet. Je ne peux pas rester à Gennevilliers. Mon corps s’y refuse. Ne suis-je pas devenue une déesse, la protégée du temple de Chidambaram, le haut lieu, cosmique de la créativité ? De la terre, de la vie, du cosmos même ? Un brahman nommé Ganesha m’a en tout cas fait comprendre que j’avais une mission à accomplir. Il m’a offert son livre « Good principles and the secret of life » avec une poudre blanche qui exauce tous les veux. Je suis désormais convaincue que je dois aller tapisser le front de Yoko avec cette poudre à NY. Oui, non, oui ? Quelle est la solution la plus sage ? Reporter mon projet au printemps, le vrai ? Jeff me remet sur le droit chemin.
Créer poétiquement. Les jeux d’art. Yes. Pamplemous instructions. Lyon. Loin des clichés et de ce que j’ai pu entendre sur et contre l’art de Yoko, je découvre une série d’œuvres sooo poetical ! Les instructions tout d’abord, la reproduction de son travail conceptuel des années 60. Comment ouvrir l’imagination, jouer avec les mots-objets et les connecter à la vie. Les instructions-poèmes toutes pleines de malignité et de drôlerie. De plus, à travers elles, le tout début d’amour avec John s’y profile, du mot au geste. Un jeu d’art dans lequel Yoko artiste invite son amoureux à découvrir sa réponse en réalisant l’instruction. Il faut monter une haute échelle pour y découvrir à travers une loupe le micro « yes » écrit sur le plafond. N’est-ce pas, au-delà du jeu, la découverte d’un secret, un oui adressé à un amoureux ?
L’APPRENTISSAGE DE L’ART-VIE AVEC JEAN DUPUY[79]
26 juin 2015. Je suis en train de déplacer les poussières, d’une étagère à l’autre, d’un livre à l’autre. Le grand désordre ici pour ne pas dire le chaos. Je quitte mon appartement en me préparant mentalement à un départ définitif, vers une banlieue parisienne, ou carrément dans une autre ville. En attendant : la Grèce, l’île d’Icare : Ikaria où je suis arrivée l’année dernière par hasard, en oubliant de sortir du bateau sur une île précédente : quelle importance ? Ikaria donc : c’est mieux comme ça : l’île de ma prédestinée. L’île des poètes. Je m’apprête donc à quitter, oui, pour quelques mois, la France. La France ! que des grands F. Et puis ? Surtout un grand théâtre. Des illusions. Et pourtant. Mes amis, ma famille adoptive, mes amants, passés et futurs, mes chers atypiques inconnus a-fluxent par dizaines pour ne pas dire quinzaines en ce moment de départ et ce déplacement de poussières : cueillis à la soirée chez la sculptrice-filmeuse Gabriella Silva Béju, avec d’autre fluxus échantillons, Charles Dreyfus me détournant par ses œuvres-mots drôlissimes de mes travaux de nettoyage, Jean-François Hébert et sa prose rythmique sans virgules américaine (je n’y comprends rien, mais ça m’enchante !) accompagnée de gribouillages au crayon, ô combien sombres dessins, Taniuchi Tsuneko la performeuse avec ses histoires de mariages universaux à deux, trois, jusqu’à quatre en costume unique : ça donne envie ! Ce qu’est, oui, moyenne d’âge proche de la centaine, ils se sont tous vus dans mes désirs de recommencement et de longue vie romantico-utopique. Tout à l’envers si ce n’est pas en zigzag. Et donc oui, les évènements et les joyeuses rencontres se multiplient. Des fluxus’ants endormis jusque-là débarquent à Paris et me réveillent. Voilà X, il sera de passage à Paris pour une conférence qu’il coorganise à « deux voix », avec Jean. Intriguée par cette annonce, je me rends au sous-sol de Beaubourg.
La conférence de l’artiste Jean Dupuy : accompagnateur/explicateur Christian Xatrec
Jean, l’artiste fluxusant atypique, très connu dans le milieu de l’art avant-contemporain, dont je suis la seule à ne rien connaître, est venu du sud de la France pour présenter ses anagrammes. Eh bien, c’est bien. Surtout les lectures à sens-multiples cachés, colorés peinturisées et musicalisées. Le piano à deux queues et à quatre mains. Brahms parlant à Beethoven dans une conversation plus proche de bruits d’oiseaux que d’un concert de musique purement classique. Puis le bruit du train, à fond, à ne plus en finir pendant plusieurs minutes pour atterrir en bruit et en beauté dans le couloir du musée. Samedi, la soirée en hommage à Jean continue. X dit de venir chez la sculptrice et filmeuse, Gabriela Silva-Beju. Tant d’artistes, de poètes et de performeurs à la fois ! Oh là là là. J’ai la tête qui tourne. Il était question de Lazy Suzanne, des trous et de la verge, de l’origine d’un genre et de dieu en deux fois, enfermé dans une cabane à outils bretonne (les chiottes), la boîte à Duchamp, dis-je, il rit, en tout cas c’est de l’origine de la création dont il s’agit, et bien évidemment de celle de l’humanité même. C’est ainsi, pour dire, quasi immédiatement, que mon amour pour Jean a pu surgir. Un amour spirituel, bien évidemment, car Jean bien qu’extatique et érotisant, n’est pas tout jeune, une quatre-vingt dizaine en cours…. Mais quel regard séducteur et surtout quel esprit ! Des mots. Dès qu’il ouvre la bouche, les syllabes en sortent à la louche et il faut le suivre, car l’ironie subtile cache le double sens des maux bien-pensants d’un interlocuteur inattentif. Ce n’est pas l’humour bi cyclique d’un Duchamp, mais ça y ressemble. Car Jean est l’un des explorateurs de l’avant-garde new yorkaise dont il fait désormais partie reconnue et intégrante. J’ai appris par ailleurs par X que Jean était comme un frère pour le banquier sonore Bernard Heidsieck dont j’ai pu découvrir quelques créations dans la galerie de sa fille, Nathalie Hiedsieck de Saint Phalle à Naples. J’ai appris aussi que Jean a acheté au prix modique le loft de Maciunas. L’un va sans l’autre, car cela arrive grâce à la danseuse Simone Forti, laquelle partage déjà le même immeuble, elle vivait en haut. Le même loft repris par la suite par Emily Harvey et X, étalant avec sa casquette sur le toit des sacs poubelles. A temps, il a pu donc se croiser avec Emily. S’étant désigné comme un véritable Rastignac à son arrivé, Jean le confirme, c’est à l’opposé de ce qu’il devint 3 mois plus tard ! (dit-il). Mouais. Le monde de l’art est petit, me disais-je, je ne fais inlassablement que tomber sur les uns qui ont un lien avec les autres. Fluxus familly, post, arrière, avant-garde, familly. Et ce n’est pas seulement le surréalisme qui est un ready-made trop aidé. Toutefois, peu importe tous ces embrassades et ces copinages, où l’art et la médiocrité se mélangent souvent sans recul, l’art ingénieux de Jean restera pour toujours dans des annales de l’art. Car, c’est sans doute l’un de ces artistes d’une rare élégance érotico-aristocratique, celui qui cache bien son jeu. Elégance, si l’on comprend par-là la rapidité et la saisie quasi immédiate de leur fonctionnement contradictoire mais réversible. J’ai pu l’expérimenter sur moi-même, Jean projetant les morceaux défragmentés des mots en face de son interlocuteur, amusé par son incapacité de comprendre le jeu permanent qui amusait Jean pour arriver à son ridiculisation délicate et imperceptible. L’art du baron. Jean passait ainsi son temps à expliquer ce qu’il disait et faisait aux êtres ignorants et lents autour de lui. Oh là là là quel ennui la paresse. Il faut tout leur dire, se plaignait-il ! Plus encore, Jean procédait par une mise en abîme de ce verbatim en l’associant à des compositions créatives d’objets, d’ambiances, d’œuvres et de situations venant tout droit de sa vie. Des jeux poétiques avec les objets, avec les hommes, avec les femmes, des jeux de langage et de l’esprit. Je suis conviée, quelques mois après, va savoir pourquoi, à accompagner Jean dans une autre exposition à Beaubourg. Jean-François et Philipe ?… étaient déjà là. Je le savais un peu déjà d’internet et des livres, mais ce jour-là j’ai pu le vérifier par moi-même, Jean était un véritable maître de la performance. Ses histoires de pompes à chapeaux et autres échanges de vêtements (avec Olga Adorno sa femme, une autre formidable performeuse) étant bien connues dans le milieu de l’art et de son histoire. Je voulais moi-aussi performer. Rdv dans le hall d’entrée de Beaubourg. Il me dit au téléphone qu’il n’est pas sûr de pouvoir me reconnaître, alors je lui dis que je viendrai avec un chapeau sur la tête. Mais quel genre de chapeau ? Comme poussée par une nécessité soudaine, je suis arrivée dans un magasin de déguisements et suis tombée nez à nez sur un chapeau de sorcière. Un chapeau qui allait cacher un perroquet en peluche coloré comme ses peintures. Une soirée et une nuit étrange suivirent cet achat. Car, non seulement ce chapeau, mais aussi la découverte d’un nouveau quartier, Montparnasse et ses cafés, le triangle d’or et tutti frutti surréel qui m’a fait faire un grand détour pour échouer dans un… restaurant polonais. Montmartre et Montparnasse impressionnistes, avant-garde littéraires, les cafés, les rues, les ateliers d’artistes, … je me voyais soudainement transportée dans le temps. Les années 20, 30 et Paris ô combien parisien. Modern art. Un architecte et sa femme sont venus s’assoir à côté. Fêtant l’anniversaire du mari. ET là, miracle, le champagne que le couple buvait, s’est mis soudainement à se déverser dans mon verre. Les effets magiques de mon chapeau ? Et ainsi, toute la soirée, la nuit même. L’art n’est-il pas un amusement ? De Marcel Duchamp, à la galerie transportable dans un chapeau de Robert Filliou, en passant par des vêtements inversés et échangés de Jean et Olga, de Maciunas et de Billy le travestissement de Jean, le doigt d’honneur que Jean à fait au Jean-Baptiste de Léonard au Louvre, des performances collectives, les fesses des spectateurs voyeurs sur les échelles pour pouvoir voir à travers le trou et enfin pour en arriver à l’art paresseux de faire travailler les autres, et à l’art hermétique de l’ego-non centré, un passe-temps avec des anagrammes…. Ce chapeau de sorcière, il faut l’avouer, m’a rendue célèbre … En tout cas, Jean a immédiatement adopté le perroquet et la performeuse au chapeau qui allait avec. Quelques confidences étranges m’ont été faites à ce moment-là, le fait par exemple que Jean communiquait avec ses amis défunts. Deux en plus !
L’œuvre d’art comme lutte : la visite de l’exposition d’Anselm Kiefer à Beaubourg
« L’obscure âpreté et la pesanteur pénétrante de la terre, son insistance et son éclat sans réponse, sa dissimulation silencieuse de toute chose, en un mot : la dureté prodigue d’elle-même qui se referme, n’accède à la constance qu’encore sous la forme d’une dureté. Et c’est là la dureté de la limite du contour, du profil et du plan. Alors que ce qui se referme est entraîné d’un trait, ce qui emporte d’un trait doit lui-même être porté à l’ouvert, dans le trait, dans la limite et la jointure pénétrantes. Dans ce caractère fondamental de l’être-œuvre comme dispute se trouve le fondement de la nécessité de ce que nous appelons « forme » ».
« En tant que dispute, l’œuvre met en retranchement la terre, en la portant à l’ouvert, dans un monde. Ce monde n’émerge jamais lui-même dans la terre en tant qu’escorte qui indique. Toutefois, ce retranchement rentrant met l’œuvre en avant et ouvre un ouvert. Ce dernier est le milieu de l’espace de jeu au sein duquel la terre est mondainement fermée et le monde terrestrement ouvert. L’œuvre fonde d’abord l’espace de jeu qu’elle ouvre. Celui-ci est l’ouverture du Là, où les choses et les hommes viennent se tenir pour assumer leur Là. »
Martin Heiddeger, Aux origines de l’œuvre d’art
Cette citation d’Heidegger pleine de gravité sur la terre permet d’introduire le lecteur dans l’ambiance de l’exposition d’Anselm Kiefer. La suite de notre parcours, moins drôle. Mais non sans lien. Les sorcières n’avaient-elles pas été condamnées à être brûlées ? Comme les autres formes de savoirs exposés enfermées ici, des livres, brulés, détruits, des débris ready-made, posés sous une vitre. Les tableaux et les œuvres dramatiques d’Anselm Kiefer, baignant dans une ambiance de catastrophe sombre, noire, brûlée, en ruines, évoquant la deuxième guerre mondiale. En regardant ses tableaux, je suis transportée à Berlin et à Varsovie, du moins d’après les peintures et des photos des villes bombardées. Les villes détruites à néant. Les histoires racontées par des survivants hantés. Mais je suis également dans ma ville natale de la frontière allemande et je joue dans des abris en brique laissés par les allemands. Rentrer dans ces abris, mes premières frayeurs… Nous avons surtout parlé des peintures de Kiefer. Jean, n’a-t-il pas été jadis peintre ? Il m’a raconté par la suite l’une de ses premières actions : jeter une à une ses immenses toiles du pont Mirabeau dans la Seine. Un acte destructif total. Je lui propose d’en faire une autre, l’immerger dans le fleuve, puis aller chercher les restes dans la Seine et exposer ce qu’on y trouve… Je regardais les tableaux de Kiefer devant moi. La grande taille des toiles et leur expressivisme intense dégoulinait sur le regardeur. Il l’envahissait. L’étouffait sous l’immensité des toiles exposées. Comme si le lieu n’était pas suffisamment grand. Le sera-t-il un jour ? L’épaisseur de la peinture débordait même sur les cadres. Les ruines, la destruction, la peinture trouée, maltraitée, brûlée. Le romantisme des ruines ? Les vestiges d’Orient, de la Grèce et de la Rome antique, … Les pyramides et le sphinx d’Egypte. Les peintures fin de siècle et l’emprise des romantiques devant les ruines anciennes, la beauté de ces ruines couvertes par la végétation ? Non. Ce n’est pas de tels souvenirs dont il s’agissait. Bien que pour Anselm Kiefer cette ruine soit synonyme de beauté. Né en Allemagne en 1945 à la fin de la guerre, la ruine, il la connaissait bien, les briques, il n’avait que ça comme jouets racontait-il à Bernard Blistène[80]. Mais aussi la forêt, noire… Nous nous sommes arrêtés devant l’un des tableaux représentant l’intérieur d’un bâtiment dont les murs étaient peints avec des touches épaisses de peinture à l’huile, blanche, noire, dorée, elle donnait l’impression d’un moment enfin paisible après la fin d’un bombardement. Une perspective calme et lumineuse à première vue, grandeur réelle, soit que le hangar sortait du tableau, soit qu’il incluait le spectateur[81]. La peinture mélangée à la terre. Le sens de ce bâtiment est révélé davantage par Jean Baptiste Gauvin :
« Anselm Kiefer évoque le travail de l’architecte Albert Speer qui a notamment réalisé la commande d’Adolf Hitler de construire la nouvelle chancellerie (Neue Reichskanzlei) à Berlin, bâtiment néo-fasciste aux dimensions pharaoniques… L’artiste s’intéresse notamment à la salle des mosaïques dont il reprend le motif pour nous en donner une version imaginaire où le lieu tombe en ruine, où la magnificence passée se fond dans un présent macabre. En regardant de près, la toile est lacérée, trouée, déchirée. Elle est volontairement abimée par Kiefer qui insiste de ce fait sur l’entreprise de la ruine, de la destruction, de la mort, dont sont nées ces architectures colossales. »
Interroger les symboles nationaux qui hantent. Revoir l’histoire de l’enfance à nouveaux frais. Ne rien omettre. Ni le plaisir des fables des héros germaniques, des légendes de bravoure répétées dans les familles, ce qui a pu faire de certains des soldats au service de la nation, ni Wagner, ni les forêts, ni la famille…
Toute l’Europe est mue par ces légendes, des batailles entre les romains et les germains, le paganisme des peuples slaves envahis, coincés au milieu là-dedans, de l’histoire des peuples écrasés, défendus à cheval face aux tanks allemands, l’histoire des monuments patriotiques, symboles de la gloire, leur destruction, puis leur reconstruction…L’histoire des origines qui hantent, des déportés, des gazés, des humiliés et des survivants. Les origines nazies dont le rejet et l’acceptation sont sans cesse interrogées. C’est la seule manière, suggère Kiefer, de se trouver[82]. Aller vers les fondements historiques des lieux et des faits, là où ils ont planté leurs racines, aller vers l’enfance. C’est sous cette perspective, que les œuvres exposées se réappropriaient l’histoire de l’art moderne et de ses techniques, le rapport entre l’art et le quotidien des objets trouvés, collages, assemblages de pièces et de machines, l’ésotérisme des mots écrits, de la transmutation de la matière. C’est de cette manière que Kiefer se veut alchimiste et qu’il transforme l’ordinaire et le tragique en art.
La salle suivante. Quatre immenses tableaux de fleurs. Une sorte de peintures colorées de la peinture à l’huile de style impressionnisto-symboliste, réalisées avec un jet que je m’imaginais nerveux, grosses tartines de beurre, à la van Gogh, mais de taille immense et la couleur cendrée remplie de noirceur au bord. Une atmosphère triste malgré le thème joyeux : les fleurs. Les fleurs du mal de Baudelaire, les fleurs en cendre. Une grande peinture avec des écritures, un texte énigmatique, et un autoportrait avec des livres brûlés insérés dans la peinture. Un homme mort en bas d’un chemin, tableau dédicacé au poète juif roumain Paul Celan. Encore des livres insérés dans le tableau, comme si l’artiste voulait rendre hommage à celui qui a pu, lui, écrire après l’horreur de la guerre, la déportation et la mort de ses parents, son emprisonnement, et dans la langue des bourreaux. L’œuvre d’art est un poème, écrivait Heidegger. Au commencement était le verbe, et il le reste tout autant à la fin ? Paul Celan se jette du pont Mirabeau où coule la Seine. En cherchant les peintures de Jean, le plongeur aurait-il pu tomber sur le corps des poètes en débris ? Car, Geronimo Luca, le poète de Passionnément et du Silence qui parle l’a suivi. Qu’y a-t-il donc sur le pont Mirabeau ? Sous le pont Mirabeau coule la Seine… récitait Jean en marchant. C’est de côté de l’enfance que Kiefer se tourne pour déterrer ses propres images de la peur. Comme si le temps s’était arrêté là. Consciemment ou inconsciemment, nous rappelle l’artiste, on ne reproduit que ce qu’on en a appris à cet âge. Et, sous un ordre apparent de ses œuvres, irrémédiablement on voit affleurer le souvenir de la guerre, le chaos, la contradiction et la lutte. Comment s’y retrouver ? Comment faire un tri et vivre parmi tout cet héritage ? Car, à l’évidence, la complainte continuait à creuser le trou, elle n’arrivait pas à être contenue, malgré les tentatives de sa destruction. A la formule optimiste des avant-gardes : « dans l’art tout est possible », Kieffer lui en opposait une autre : « l’art réside dans le fait que presque rien n’est possible ».[83]
« Mais l’œuvre d’art ne représente rien. Et ceci pour la simple et bonne raison qu’il n’y a rien qu’elle doive représenter. Car l’œuvre, dans la dispute de la lutte entre le monde et la terre, ouvre à sa manière l’ouvert qu’elle a conquis préalablement : la clairière (Lichtung). C’est dans cette lumière que l’étant en tant que tel nous rencontre comme au premier jour ou — s’il nous est devenu familier — se transforme. (…) Cette solitude de l’œuvre d’art est la marque qu’elle se dresse dans son monde en se reposant sur sa terre, à travers la dispute de la lutte. »
Martin Heiddeger, Aux origines de l’œuvre d’art
A l’origine de l’œuvre
Jean, dès cet instant, s’est mis à nous raconter sa propre trajectoire, ses œuvres, sa vie artistique. Des pierres ramassées pendant des années sur une plage de Porto Rico, jusqu’à avoir attrapé un cancer de la peau. C’est une maladie de métier, j’ai répondu, non sans ironie, en me voyant bien faire de l’art ainsi. Mais j’ai aussi pensé à mon ami sculpteur Jim Richie qui me racontait une histoire semblable. Il allait ramasser des os sur des plages en Afrique pour en faire des sculptures. Et bien sûr, il fallait qu’un os aille avec un autre. Jim était un chercheur d’os formidable. Il savait si tel ou tel os allait faire ou pas son affaire. Alors il cherchait, inspectait, écumait les plages … L’art fait avec ce plus « rien », des restes regrettables, pourrait-on dire. L’art né de la coïncidence, aussi douloureuse soit-elle, et d’une capacité d’association nouvelle de voir ce qui est constamment devant les yeux. Le voir autrement.
Le cœur bat la poussière
Sortis de Beaubourg sous une pluie froide, nous sommes partis vers Créteil, où avait eu lieu une autre exposition, d’Art et de technologies cette fois-ci. Nous devions retrouver dans des salles labyrinthiques du musée la reproduction de la sculpture de Jean. Perdus, nous avions du mal, dans le labyrinthe du supermarché qui menait vers le centre d’art, à trouver la sortie, et encore moins l’entrée des artistes. De plus, dès notre arrivée, de la fumée s’est échappée près de l’endroit où nous nous trouvions et l’alarme s’est mise à sonner, les hôtesses de la salle d’exposition nous invitant à quitter le lieu en urgence. Ça ressemblait à une blague, mais non, ce n’en était pas une !… Nous sortions à la va vite du musée, véritablement enfumés. Une fois l’alarme arrêtée, et la fumée dissipée, nous avons poursuivi la visite d’« œuvres » réalisée exprès pour Jean par une jeune femme passionnée de technologies, toutes au caractère gadgétisant et techno-centré. On dirait des jouets mécaniques, façon digitalisée. Où est l’art là-dedans se demandait Jean et nous avec. L’installation des objets dans l’espace muséal ne leur attribuait pas pour autant la qualité d’œuvre d’art. Car les objets gadgets technologiques se voulaient beaux et sérieux ! Ils voulaient ressembler à l’art classique, or ils ne faisaient qu’imiter maladroitement, ce qui les rendaient d’autant plus platement technologiques. Et, manifestement l’implication physique du spectateur ne suffisait pas. Il leur manquait un second degré pour ainsi dire. Ou, ce quelque chose de poétique et de vivant qui faisait d’un objet conçu l’œuvre d’art. L’œuvre ne doit-elle pas avant tout avoir un lien avec l’existence ? L’œuvre d’art est un medium. Pour devenir l’œuvre, il lui faut instituer son être. Et, comme l’écrivait le philosophe de l’être Martin Heidegger, instituer se manifesterait en un triple geste : celui de faire un don (envoyer), d’asseoir sur un fondement (ériger), et d’inciter à quelque chose (commencer). Que reste-t-il dans ce triptyque de la structure de ces soi-disantes expériences des objets exposés, à part leur caractère d’« experiment », se mouvant entre une action et une réaction, conçus d’après la mécanique abrupte, fondée sur une psychologie behavioriste fin de siècle ? Ces objets nous font réagir, contraignent nos sensations, certes, mais à part nous exciter, nous faire peur ou nous faire rire, en quoi instituent-t-ils quelque chose de particulier en notre être ? En quoi installent-ils leur être en tant qu’œuvre d’art ? Heureusement Jean était là et, malgré le caractère incorrect de la reconstruction de sa sculpture (la caisse de projection de lumière trop basse, le son du stéthoscope connecté aux enceintes pas assez fort), nous avons pu continuer notre discussion sur ses origines. Tout au long de notre promenade, du musée, au métro, jusqu’au restaurant, Jean me racontait l’histoire de cette sculpture, « Le cœur bat la poussière » ou « Cône pyramide », laquelle l’a jadis rendu célèbre. Jean se vantait d’avoir gagné le prix d’ingénieur à New York dans un concourt mêlant l’art et l’ingénierie (E.A.T. – Experiment in Art & Technology)[84] dirigé par Robert Rauschenberg et Billy Klüver avec un ensemble d’artistes, danseurs, cinéastes, compositeurs et ingénieurs révélant des aspects moteurs du corps humain.
J’ai découvert en tout cas l’existence de cette sculpture de poussière, dont il me racontait l’histoire, de fragment en fragment, tout au long de la soirée. Je pense, j’en suis venue à l’aimer pas uniquement à cause de l’œuvre qu’elle est, mais aussi à cause de cette histoire, de la dimension aventureuse de sa conception. Et Jean est un conteur formidable. Grâce à ce concours sa vie a changé, il est devenu célèbre du jour au lendemain. Pourtant, tout a très mal commencé. Il s’est embarqué dans un projet d’art avec la société Celanese Co. qui lui a fait don de trois mètres cubes (180 plaques, 200 x 90 x 0,6 cm) de plaques de polyéthylène en six couleurs.
« La charge électrostatique était telle qu’elle attirait la poussière. Je l’époussetais, mais rien n’y faisait. J’avais remarqué qu’au cinéma, grâce à la poussière, les mouvements des rayons de lumière venant de la cabine projetaient sur l’écran les images. J’imaginais alors de faire une sculpture de poussière. Il me fallait donc un projecteur de lumière et un pigment de densité très faible. Ce qui m’a demandé le plus de temps, c’est de trouver le mouvement pour agiter le pigment. Pour cela, je me suis revu en train d’écouter mon propre cœur avec le stéthoscope de Laennec de mon grand-père. Cela collait parfaitement et d’autant plus qu’un ingénieur m’avait donné un pigment d’une très faible densité et d’une couleur rouge sang. On aperçoit donc à travers une vitre, dans un espace fermé (70 x 60 x 60 cm), circonscrit dans une boîte (180 x 60 x 60 cm), un latex situé en bas de l’espace (il est tendu au-dessus d’un haut-parleur). En haut de cet espace, on voit la lentille ronde d’un projeteur de lumière. Le pigment rouge sang (densité 1,56) est posé sur le latex. Un observateur fait face à la vitre. En posant le microphone d’un stéthoscope électronique au niveau de son cœur, il entend alors ses pulsations : elles vont agir sur le latex. Celui-ci, en suivant les rythmes cardiaques, va, en quelques minutes, projeter et remplir l’espace de pigments rouges, que l’on va voir seulement dans le rai du projecteur. Apparaît alors une forme géométrique qui ressemble à une pyramide (on croit voir un cône dans la partie haute du rai : en fait c’est un trompe-l’œil !). C’est pourquoi la machine s’appelle Cône pyramide. J’avais d’abord donné à la machine le titre de Heart Beats Dust (Le cœur bat la poussière) car, en battant la poussière, le son du cœur amplifié électroniquement devenait le principal agent « conducteur » de la sculpture. C’était donner au cœur une deuxième fonction : celle de montrer à un observateur une réflexion directe, vibrante, vivante, de lui-même. » [85]
De poussière en poussière, le cinéma, et à cause de la base rectangulaire de l’écran sur lequel elle se projetait sous la forme d’un cône, Jean a eu soudainement l’idée de réaliser une sculpture de poussière pyramidale. C’est plus ou moins ainsi que le « Cône pyramide » est né et Jean a pu résoudre le problème géométrique de la quadrature du cercle ! Un cercle quarrable pour le dire vite. Et un rapport avec Pi.
Dans le trajet-retour au métro, j’ai eu droit aux explications techniques, car il n’est pas si simple que ça d’enfermer et d’agiter la poussière ! Surtout en lien avec les battements d’un cœur.
« On aperçoit donc à travers une vitre, dans un espace fermé (70 x 60 x 60 cm), circonscrit dans une boîte (180 x 60 x 60 cm), un latex situé en bas de l’espace (il est tendu au-dessus d’un haut-parleur). En haut de cet espace, on voit la lentille ronde d’un projecteur de lumière. Le pigment rouge sang (densité 1,56) est posé sur le latex. Un observateur fait face à la vitre. En posant le microphone d’un stéthoscope électronique au niveau de son cœur, il entend alors ses pulsations : elles vont agir sur le latex. Celui-ci, en suivant les rythmes cardiaques, va, en quelques minutes, projeter et remplir l’espace de pigments rouges, que l’on va voir seulement dans le rai du projecteur. Apparait alors une forme géométrique qui ressemble à une pyramide (on croit voir une forme quadripolaire, mais en fait c’est un trompe-l’œil). C’est pourquoi la machine s’appelle « Cône pyramide ». J’avais d’abord donné à la machine le titre de Heart Beats Dust (Le cœur bat la poussière) car, en battant la poussière, le son du cœur ampli électroniquement devenait le principal agent « conducteur » de la sculpture. C’était donner au cœur une deuxième fonction : celle de montrer à un observateur une réflexion directe, vibrante, vivante, de lui-même. »
Ingénieux (il fallait néanmoins avoir une idée sur la façon d’assembler tous ces ingrédients avec les matériaux les plus simples possible), aventureux (faisant appel aux voyages en rêve de Jean Passepartout de Jules Vernes), beat poétique romantique (heart beats dust/le cœur bat la poussière, le clin d’œil à Duchamp – sculpture agricole d’élevage des poussières et à John Cage – le cône pyramidal est une sculpture sonore), scientifique (Jean a « résolu » le problème de la quadrature du cercle), bref : voilà quelques ingrédients mystérieux de cette transmutatrice œuvre totale ! L’œuvre autobiographique, un résumé de la vie de Jean, un hommage à son grand-père médecin, de son enfance en Auvergne auprès de lui, de ses « jouets » (instruments médicaux du grand père, que sa grand-mère qui l’invitait à aller explorer son cabinet dans l’espoir que Jean « reprenne l’affaire »,). Puis, de ce qu’il est devenu… Non, Jean n’est pas devenu médecin ou ingénieur, il est donc devenu, contre toutes les espérances de sa grand-mère, l’artiste. Bien que son art soit un peu tout ça à la fois.
Le cœur bat la poussière
Peut-on vraiment mesurer l’intensité passionnelle de son cœur ? Alors que j’étais en train de nettoyer les étagères de mon appartement que je m’apprêtais à quitter et que mon cœur battait fort de nostalgie. C’était peut-être bien de cette nostalgie dont il était question dans toute cette histoire de « Cône pyramidal » et de cette quadrature du cercle. Le cœur a deux fonctions, disait Jean, il fait circuler le sang et il construit un cône pyramidal. Un cœur rêveur, un projecteur de tonnes de poussières. La sculpture constituée prenait vie par le battement du cœur, le cœur battait la poussière au sens littéral, comme métaphorique, de ce terme. De plus, on l’entend battre, car le son est amplifié par les enceintes des hauts parleurs. On pourrait ainsi pu établir un comparateur entre les visiteurs. Quel est le cœur qui produit le plus de poussière ? Une sculpture rouge de lumière sonore, une projection filmique. J’ai plié mes bagages, je me fais encore un film. N’est-ce pas, une fois de plus, une histoire comme ce cône pyramidal : une illusion d’optique ? Puis, j’ai pensé, c’est malin, grâce à cette sculpture Jean a résolu en un seul coup tous ses problèmes. Il est devenu célèbre et riche, a pu piquer la femme de Klüver, gagner le prix d’ingénieur, en démontrant ainsi la supériorité de l’art sur la technologie. Après avoir compris l’astuce de cette œuvre, je devais moi aussi être capable de solutionner mes problèmes insolubles de la sorte. Oui, mais comment ? Je réfléchissais. Un nouveau voyage autour du monde ? C’est raté. Une rencontre miraculeuse ? Aussi. Une œuvre collage à coïncidences multiples ? Mouais. Une valise d’art ? Pour aller où ? Une œuvre-poème, des livres, des je-vidéos. La vie poussiéreuse projetée sur des écrans qui n’existent pas. N’est-ce pas ce que je suis en train de faire ?Puis, Jean est devenu paresseux, ayant tant appris de Duchamp, que dès les années 80, il a pris plaisir à l’ennui et dans sa vie sont apparus les anagrammes. Cette poétique est bien souvent érotique. Mais elle est tout aussi cérébrale, elle permet à l’ego de s’occuper d’autre chose que de lui-même. Ces poèmes difficiles à déchiffrer et incompris par les collectionneurs d’œuvres d’art, des regardeurs, mais néanmoins jolis et colorés, pouvant bien décorer un salon par des mots… Ce sont d’ailleurs des néons, « Trou Verge » en tête, qui se vendent le plus, racontait-il.
Au Bourbon
La soirée était finie, mais pas pour nous. Il fallait que quelqu’un puisse accompagner Jean chez lui. Et il fallait que quelqu’un après cette dure journée, et compte tenu de la nuit blanche de la veille, m’invite à diner. Arrivés dans les beaux quartiers, Jean logeait chez sa cousine, nous sommes entrés au restaurant « Le Bourbon ». C’est là, qu’entre un verre et un autre, j’ai pu être initiée à sa poésie anagrammatique. Il fallait prendre cette photo-là. Et je m’en félicite. Jean à table en inspectant le menu avec ce titre improbable en gros plan « Le Bourbon ». L’aristocrate d’avant-garde et artistocrate tout court. Et, une sorte de maline coïncidence, une référence imprévue à Rauchenberg, sa série de peintures « Urban bourbons », « Elephant Tale » ? « Night Shift » ? ou « Cactus Kiss » ? En tout cas, la lumière s’est mise tout d’un coup à clignoter dans le restaurant, en projetant sur nous une sorte de lumière blanche électrique … Jean a sorti son carnet de poèmes. Je propose d’ouvrir le carnet au hasard. Pages blanches…
Puis Dieu, puis…
Et là ? L’anagramme original !
L’érotisme en mots peinturisés, des images et des objets trouvés
Avril 2017. Jean est à nouveau venu de son village provençal pour exposer à Paris. A la galerie Lovenbruck, a lieu son exposition sur l’érotisme, en dialogue avec Marcel Duchamp. En vitrine, une copie de « La mariée mise à nu par ses célibataires, même » ; une copie grandeur nature rapatriée pour l’occasion ! La vitrine, c’est le plus important, comme le savent bien tous les vendeurs … Alors là la reproduction du Grand Verre avec, en prime, un petit verre du rouge posé devant imperceptiblement, comme si de rien n’était, et ça accroche. Aujourd’hui comme jadis à NY, Armory Show, 1913 (côté Duchamp), E.A.T 1968 (côté Jean), tout le milieu guindé de l’art d’arrière-garde est venu pour l’exposition. Et même moi désormais je commençais à en reconnaître quelques-uns : artistes, collectionneurs, directeurs d’institutions muséales, certain(e)s se promenant avec les mappemondes vaduzées de leurs pères[86], des passants curieux et j’en passe…ça débordait. On dirait une grande famille réunie pour célébrer l’union ô combien symbolique, mais tout aussi bien économique entre Jean Dupuy et Marcel Duchamp. Car Marcel continue à faire vivre ceux qui prônent la paresse et l’ennui (mat et é’chec) et quelquefois, étant donné les circonstances, la cérébration de la vie érotique à coup de champagne. Rose est la vie, comme on dit. L’exposition porte bien sur l’érotisme, mais c’est un érotisme bien étrange dont il s’agit, l’érotisme qui ne montre rien pour ainsi dire, il ne fait que dire, de plus au moyen de mots et de nombres à déchiffrer : un érotisme anagrammatique. Et même les associations les plus ouvertement érotiques cachent en elles une vision alternative et un autre sens qui fait allusion à… Dès la rentrée, on arrive donc d’emblée dans la quatrième dimension ! De Gaston de Pawlowski vers Marcel puis vers Jean. La première salle, dévoile six œuvres poèmes dont deux auto-imagées, visibles à travers Le grand verre. A l’approche, l’éros érotisé s’est mis en valeur par des couleurs, des peintures mots érotico-pornographiques, dont deux expliqués par des lignes tracées entre des couleurs et des lettres. L’Eros ostentatoire ! Un fragment de mot désigne un objet représentant la couleur correspondante. Une rose est rose. Une sorte d’autobiographie tout aussi anagrammisée et illustrée par le corps nu de Jean, le petit verre inséré dans le grand aidant. La mariée mise à nu par ses célibataires même. Que faisait-elle là ? Comment comprendre l’association, si ce n’est pas par la perspective qu’elle offrait à travers la vitre sur les poèmes de Jean et le public ? Mais c’est à l’évidence. Jean qui se mettait ainsi à nu, comme l’illustraient ses nus autoportraits, l’un sous forme de dessin, l’autre de la photographie retouchée, torse taché de taches marrons, basquets de la marque nike bien en vue, une photo publicitaire de « Do it yourself », transformée. L’œuvre de Jean, malgré ses explications, reste volontairement énigmatique. Et le rapprochement avec le « Grand verre », malgré le thème vitalisant « L’éros c’est la vie » laisse le regardeur dans un état de malaise, proche de celui que l’on peut éprouver, les yeux collés, en face d’« Etant donné ». Comme si Eros et Thanatos coupaient le poème à part égale par un blanc silencieux. Dans le premier poème, à gauche en rentrant, la photo de Jean à côte de l’anagrammatique-poème. Le sens littéral lui est explicitement bi-érotique. Le poème raconte l’histoire d’un musicien Joe, bisexuel, un noir chantant et heureux au bord d’un ruisseau, séduisant et séduit par un homme à la peau rose. Pas clair. Car une femme, Lulu, en fait également partie. On ne sait plus à vrai dire à quel moment qui a affaire à qui. Joe a une mère adorable parfaitement bilingue, aux ailes des éléphants volants (Ailéphant vole), tout va bien et c’est joyeux, Joe adore chanter le blues (à Porto Rico ?), tralali et tralala de toutes les couleurs et de tous les noms (Tits tits, blue black) et de toutes les notes, et il est bien évidemment question de la métaphore autant musicale que peinturale (the red figs, the red full figs dans le full moon), car le sujet clef du poème se demande qu’est-ce que le noir ? Le marron est la somme de toutes ces couleurs ! (mais the blacks are brown !). Il y a le bleu, le rouge, le vert et le jaune comme l’annonce le début du poème « Le brownish purple tint on a tit ». Et on comprend alors que le poème de Jean fait tilt au brun de la broyeuse de chocolat de la Mariée. Et soudainement tout se noircit dans la dernière strophe du poème ou de la chanson qui s’arrête brusquement de chanter, pourrait-on dire. C’est l’arrivée du père, « Oh, Pa ! hi ! » 78999 couleurs mixées en une qui donne d’un coup au garçon un teint marron. Tu vois Joe, dit le père, ce que veut dire le noir ? Toutes ces pierres autour et cet énoncé final : « bye son »… Ainsi se conclue la chose menaçante en le menaçant.
Une scène d’amour adolescente, de séduction, de sexe, se finissant par un viol parental qui fait comprendre à Joe ce que veut dire être black ? Un fils abandonné ? Ou Oh anal encore anal ??? L’érotisme, une sensation trouble ou la machine infernale, comme le disait à propos du moulin à café de Duchamp André Breton ? Le poème entre en scène sous une forme étonnamment « beat », Ginsberg, Burroughs, Dylan se font entrevoir dans le relâchement des mots habituellement dressés en anagrammes. Il doit y avoir ici également des correspondances, mais elles ne sont pas clairement montrées. Est-ce le prélude des « Confessions » ? La lecture des Confessions de Rousseau accompagnée d’un fauteuil rouge réglable masturbatoire/tortureux se trouve exposé dans la deuxième salle. La salle dans laquelle, on ne sait plus ce qui relève de la torture et de l’éros (Il faut tout leur dire, se plaint Jean). L’art érotique qui fait mal ? Oh Johnny Johnny Johnny… Boris Vian ou Sade ?. On dirait…Ah la perverse, s’exclamait-il en me voyant le filmer ! Comme s’il ne le voyait pas… Voyons ! Un autre poème dans une tonalité semblable qui a tant plu à Bernard Blistène. Pas étonnant. Le poème est sonore et il l’a lu comme s’il s’exerçait à le sonoriser. Black black black, rose rose rose rose… les r et les s scintillaient dans sa bouche déployée, séductrice, surprise, en pleine effervescence, au hasard de la route d’un appareil photo. Une récitation romantico-germanique. Ursonate. Mais on dirait Sturm und Drang, le jeune Werther de Goethe. Si. Ne suis-je pas, moi aussi, romantique à ce naïf point-là ? Oui. Mais que fais-je là devant le poème dont le résultat pornographique était cette fois-ci explicitement démontré par une multiplicité de traits à ne plus en finir « Fer rougi gris bleu marron bis ocre pré salé jaune rouge vert pissenlit // Marguerite lasse, suçait une grosse pine ignoble. Brr, l’ai-je ouï proférer » (50e anniversaire de la naissance de l’Aretin). Un hommage à ce débaucheur de femmes mariées, putains et autres courtisanes, « La puttana errante » ou « Le dialogue de Marguerite et de Julie » qui a tant inspiré l’imagination de la cour pro et anticléricale, de Rabelais à Apollinaire… Et voici qu’elle inspire l’art de Jean également. C’était quand, avec un retard millénaire, et donc surpris par la honte, l’Occident a enfin découvert la variété des positions érotiques, Kamasoutra version italienne. Avec ce rougissement au visage et la passation des livres mots et images en cachette. La peau des zizi et non plus la peau et zi(zi) majestueusement décrites par la putain errante, style Ulysse, le dernier chapitre à quelques siècles près, le livre qui continue de réjouir quelques vieux papas et des célibataires confinés. Car on ne peut pas dire qu’il fasse tellement rire les femmes. Quoi que. Le livre est pour ainsi dire, comme ce poème, posé sur un tabouret des toilettes, telle une roue de bicyclette rayée, à tenir d’une main pour la faire se mouvoir en se projetant tristement dans la quatrième dimension, de la sorte de cinéma solitaire et bien intime, faute d’un regardeur palpable. Ça, à côté des voies ferrées bien serrées, encore un clin d’œil à l’écart de l’ennui duchampien. La seconde salle, se rapproche donc davantage du donné, mais étant donné, quoi ? La chute d’eau ? Le gaz d’éclairage ? Le désir ayant trop tourné sur lui-même et nécessitant un refroidissement ? Le moulin à eau, tel un triste entremetteur, placé côte à côte, enfermé dans une géométrie euclidienne, pour que son état hyperbolique n’en déborde pas ? Il est en tout cas toujours question d’un corps désirant, sexué, souffrant, torturé et prostitué dans ses divers trous et parties : masturbant, copulant, suçant, regardant en se cachant, performant, s’échangeant, mordant, léchant, violenté, sadique, chiffré et saoul… A aucun moment il n’est question d’amour. Comme si l’amour, ce terme éthéré et pompeux des romantiques, n’existait pas, la copulation n’étant qu’une pure mécanique de la reproduction, peu importe la dimension, trois ou quatre dimensionnelle, dans laquelle on la place. Est-ce dans cette triste dimension là que Puy Du retrouve Champ Du Nu ? Dedans deux des poèmes annagramisés colorés ont attiré mon attention, car, nouveauté, ils sont accompagnés de sculptures en bois à activer, l’une faisant marcher une sorte de mécanisme en bois actionné par une tige, l’autre les boîtes copulantes, et la troisième un fauteuil rouge, tout droit sorti de chez le coiffeur, du genre pop art homosexué, le retour à l’objet design et à l’image en association au texte. Les Confessions de Rousseau. Transportée dans le NY des années 70, mais à la façon de Magritte. Car le tout prend un certain écart, si ce n’est pas un véritable écartèlement. L’art cubiste à la Picabia, aidé par Apollinaire. Lui encore ! Comme sorti d’outre-tombe ! Ces objets de représentants sexuels inquiétants, pour ne pas dire sadiques, ce dernier en face d’un énigmatique poème et sur lui, comme un collage l’Origine d’un genre déjà bien connue, le Trou Verge menaçant, divisé plus drastiquement encore sur les deux côtés du bois, indiquant que l’on doit le penser unique dans un acte d’écartèlement ou de dévoilement, tel un rideau théâtral, référence à une autre pièce de Jean, comme le suggérait son ami Antoine.
Le grand verre
Tant d’articles et d’ouvrages ont fait couler sur lui leur encre depuis son apparition précoce. Les histoires simples, celles des entretiens de Cabanne, et le bel ouvrage de Robert Lebel pour l’introduction. Puis l’article de Janis à propos de l’humour de Duchamp, mais aussi le livre difficile de Lyotard, plus compliqué, mais soulevant des rapprochements intéressants avec Léonard de Vinci, par exemple. Et, bien évidemment, le livre, une sorte de science-fiction philosophico-scientifique de Gaston de Pawlowski[87], qui a tant inspiré Duchamp pour son Grand Verre. Est-ce vrai ? Ou pas. Le voyage a bel et bien lieu au pays de la quatrième dimension. Et en re-regardant les photos des pièces préparatoires, quelques annotations autour des croquis des appareils industriels, il m’est venu soudainement à l’esprit, que cet ensemble composé sur la plaque de verre avait quelque chose d’un kit, d’un mode d’emploi. Il incitait pour ainsi dire à la réalisation de la machine érotique composée et ressemblait moins, comme le suggère Robert Lebel, à un tableau médiéval qui mettait tout sur le même plan (voir à ce sujet la critique de Léonard de Vinci qui traite ce genre de représentations de « pure folie »[88]. Les différentes pièces ne se réduisent pas, par ailleurs, à une géométrie euclidienne, 2 et 3 D, car le chariot à 3D enferme le moulin à eau sphérique, mais intégralement la géométrie hyperbolique (à la manière des mandala) dont témoigne la Broyeuse de chocolat, la figure principale du Grand Verre, faisant tourner le désir des mâlics, déjà bien présent à travers le principe de fonctionnement du « Moulin à Café » réaliséquelques années auparavant. La pièce pourrait ainsi témoigner de la synthèse de deux géométries complémentaires, l’une avec l’autre, euclidienne et non euclidienne, selon la perspective dans laquelle on se place : à l’intérieur de cercle ou à l’extérieur. Ce qui paraît aux hommes sur terre comme une ligne droite (la route), constitue d’un point de vue extérieur à la terre, un arc. Sans s’en rendre compte, l’homme est pour ainsi dire un être chavirant. Le désir représenté par la broyeuse de chocolat, à la fois le sexe masculin et un athanor (le symbole du sexe).
En même temps,
« le Moulin à Café nous aiguillerait vers des indices d’un autre ordre. Nous en avons juxtaposé la manivelle à une figure étonnamment analogue, cueillie dans une étude du Dr. Jean Vinchon sur le Mandala. On sait que Jung y voit une représentation, commune aux mystiques indo-tibétains et aux névropathes, d’une lutte de la dissociation psychique et d’un effort vers l’unification par l’essai d’organisation de formes autour d’un centre. (…) Il n’est pas indifférent que le moulin à Café apparaisse à une époque où nous avons cru discerner chez Duchamp le début d’une crise, qui s’est manifestée par une rupture morale avec son entourage »[89].
L’imagination et la projection, appartiennent donc bien au regardeur. Des jumelles lui sont par ailleurs proposées, ici caractérisées par des cercles optiques qui permettent de se projeter vers le haut du verre, comme l’indiquent les lignes pointillées tracées sur l’un des dessins préparatoires[90] Ou encore à regarder à travers le verre, et à constituer ainsi par soi-même la perspective, le point d’observation se situant au travers. Le thème de la projection cinématographique se manifeste plus explicitement dans la sphère vague et vaporeuse de la Voie lactée, laquelle conduit, à travers les pistons, courants d’air, ressemblant à des écrans de projection, vers une machine guêpière bien réglée. La sphère nuageuse des pistons de courants d’air qui traversent trois écrans vides, prête à accueillir les vapeurs venues, via les tamis de gaz d’éclairage des mâlics et de la sphère chocolatière, tirant vers la guêpe de la mariée. Les pistons, les tubes et airs d’alimentation et de refroidissement coopèrent afin que la guêpière puisse non seulement recevoir des messages vaporeux et des tirs, mais aussi les alimenter par un rayon aguicheur bien opérationnel. On sait que Duchamp a consacré des années entières à la conception de chacune des figures, comme en témoignent au moins trois versions précédentes de la broyeuse de chocolat. C’est pour dire qu’entre la théorie et la pratique l’étude ne devait pas être simple. D’autant plus que Duchamp ne cachait pas ses qualités androgynes. Une femme résidait en lui sans aucun doute, ce qui lui permettait d’arriver à l’autonomie, à l’écart des autres. La femme ? : un supplément ? un amour ? … Oh non, surtout pas. Au mieux une mécanique du désir dont la sécheresse devrait être réduite mécaniquement, par un moulin à eau et autres machines à vapeur. Il est vrai que la période de l’entre-deux guerres n’aidait pas à avoir confiance en autrui. Les prétendants mâlics sont bel et bien représentés par des hommes en uniformes, comme si la mise à nu de la mariée contenait en elle le plan stratégique d’une bataille embusquée et le transfert des messages secrets entre l’armée des mâlics et la mariée. Le silence et l’écart de Duchamp, tant de ses compatriotes que du monde scénique NYké, se faisait d’autant plus compréhensible. Il n’en reste donc que des formules lapidaires, paradoxales, à double sens, ne permettant pas à un interlocuteur de le catégoriser, et encore moins de le mettre en cage. L’absurde, le chiffrement et l’allusion devenaient la solution. L’Etant donné confirme peut-être plus encore ce fait et donne raison à l’artiste. Il fait voir le corps abandonné d’une femme ? d’un mannequin ? d’une sculpture ? dans une position de disgrâce dans la nature, avec un trou indéfinissable, les jambes écartées, corps délaissé dans un faux paysage, une sorte de mise en scène de la naturalité, sur laquelle joue précisément « le metteur en scène » créant le sentiment d’horreur de la scène vue par un témoin oculaire. La sculpture tient pourtant dans la main fièrement une lampe à gaz dont le geste de bravoure ressemble peu ou prou à celui d’une flamme portée par d’héroïques athlètes olympiques ou plus encore à la posture de la statue de la Liberté postée à l’entrée de la baie de NY. Car ce n’est pas d’un peep show dont il s’agit ici. Le regardeur participe activement à la construction de la vision de la liberté mise en abime en la contemplant. Pourquoi continue-t-il de regarder ? Parce que l’horreur élargit ses yeux ? Car il ne sait plus s’il lui incombe de choisir entre la pulsion de vie ou celle de mort, éros ou thanatos, s’il doit rester là à regarder ou bien fuir ? Dans la deuxième salle, les œuvres de Jean évoquent tantôt l’effroi, tantôt l’amusement. Il n’est pas anodin, que l’objet d’écartèlement exposé face aux mots « Trou verge » et le poème-instruction « quand tu actionnes cette tige grise » puisse faire penser tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Et l’Origine d’un genre pourrait bien être un plaisir incestueux. Réel ou imaginaire, entre le plaisir et le dégoût. Et ça pourrait être la clef de toute cette histoire. Celle qui rapproche et distingue en même temps la sexualité humaine de celle des autres animaux. Car il importe peu par qui, et de quelle manière elle a lieu. C’est en ce sens que l’érotique sèche de Duchamp lui interdit tout sentiment. Une autre reproduction de fragment significatif du genre sado-masochiste, « Le jugement dernier » de Giotto s’y trouve accrochée à côté d’un poème. Un homme se fait mordre le sexe par une sorte de petit monstre marin, (ou une sorte de pangolin). Le fragment d’image sélectionné se centre sur l’homme. Nous rions car le poème souligne le caractère ambigu de la représentation de son expression, entre la souffrance et le plaisir. A côté, un autre poème-amusement et l’image d’un travestissement. Jean et Maciunas, féminisés, perruques sur la tête. George sans les pantalons, sur les genoux de Jean. Une origine de genre commune ? La boxe – machine copulante à deux corps indistincts et pour finir un poème fard : Le rouge à lèvres gouleyant du rouge, permettant aux regardeurs, après ce bref détour, de revenir au P’tit verre de rouge, intégré prudemment au Grand Verre. Là encore, malgré le caractère ostensiblement pornographique d’une bouche se régalant avec une verge (voir à ce propos l’analyse très détaillée d’Arnaud Labelle-Rojoux dans son livre « Marcel Duchamp en affinité(s) Jean Dupuy »)[91], on déchiffre un message bien prosaïque de l’ivresse poétique. Une autre clef de l’origine du genre. Une bouche boit un coup de rouge et se régale et le genre, poétique, lui vient à l’esprit. Quatrième dimension. Il va et il vient. Et c’est tout. La poésie. Quelquefois lasse, quelquefois là si do quelquefois en er et dans la main une lampe à gaz, os. Erratum continuel.
LE JE EST UN JEU PARMI D’AUTRES :
LA RENCONTRE AVEC CHARLES DREYFUS-PECHKOFF
L’éros est la vie, une peau et zi et une autre me mise à nu. Charles Dreyfus-Pechkoff arrive de Strasbourg à Paris, en passant par Londres, puis par la Grèce, en allant vers Nîmes, en s’arrêtant à Nice, puis à Marseille et là il dort à Montreuil. Il vient cette fois-ci non plus en « oui bus », mais en train. Voici un autre french Fluxus « échantillon » ou du moins ce qu’il en reste, mais ce qu’il en reste est toujours en mouvement, voilà ce qui est rassurant. Car Charles avait bel et bien suivi jadis Jean Dupuy à son école d’art de la longue vie paresseuse à New York, l’ayant poursuivi par là-bas dès les années 70 au sujet de la participation au jeu du spectateur.
Fluxus c’est ….
« Né dans les années 60, Fluxus est un courant de l’art contemporain rejetant les institutions et la notion même d’œuvre d’art, (bis, bis…)
Influencé par Dada, la musique de John Cage et la philosophie Zen, le mouvement Fluxus abolit les frontières entre les arts et construisit son utopie sur l’idée d’union entre l’art et la vie (un vrai casse-tête pour l’historien). Si c’était possible Fluxus serait déjà oublié. En projetant de faire une coopérative avec les plus grands ‘egos’ de la planète, George Maciunas avec Fluxus donne naissance à l’art pour les artistes. Rien de mieux pour perdurer. Eric Andersen définit « un travail Fluxus comme quelque chose de complètement ouvert »
À partir de quel moment devient-on artiste ? « Une chose ne peut-être de l’art que si elle a préalablement été certifiée par un nom, celui de l’artiste » pense Henry Flynt à qui George Brecht répond : « Je pose la question suivante à quiconque croit faire de l’art, ou de l’anti-art, ou du non-art de réaliser un travail qui en toute probabilité ne pourrait être considéré comme de l’art ». Chacun de ceux qui ont traversé Fluxus (La Monte Young, Yoko Ono, Nam June Paik, Robert Filliou, Joseph Beuys, Emmett Williams, Alison Knowles, Dick Higgins, Takako Saito, Ben Patterson, Ben Vautier…) ou qui traverseront Fluxus ne manqueront pas de continuer à noyer le poisson. Comme le dit Maciunas lui-même. « L’Inde a inventé la roue. Fluxus a inventé l’Inde ».
Docteur en philosophie, poète, artiste-plasticien, performer et critique d’art, les expressions artistiques de Charles Dreyfus sont imprégnées par l’art comme concept.
Charles Dreyfus, Le cheveu de ma langue s’est encore pris dans le poil de ma main »
… écrit Charles
C’est ainsi, en cherchant, que Charles a pu tomber à pic et s’entretenir avec George Maciunas, celui-ci l’ayant poussé dans un travail de thèse sur la philosophie du Fluxus. Une thèse dont l’écriture n’a duré qu’une vingtaine d’années et qui n’a fait que commencer sa nouvelle fluxus vie. Depuis, Charles est devenu performeur, écrivain, critique d’art, le philosophe du fluxus, aux histoires amoureuses intrigantes, à l’histoire familiale historiquement complexe (non, d’après les dires de Charles, son nom ne vient pas de la même branche que celle du capitaine Dreyfus, mais d’un autre Dreyfus connu pour la bourse du blé). D’une aiguille à l’autre et afin de rattraper le temps qui passe, Charles est devenu poète.
Depuis ce dépoussiérage des étagères, depuis mon départ à Ikaria, Charles est devenu mon ami-journal et mon introducteur en la pratique de fluxus art. Juin 2015. Lors de la soirée en hommage à Jean Dupuy chez la sculptrice Gabriella Sylva Beju, naturellement Charles était également là. L’ayant déjà entendu lors d’un débat-conférence sur des fluxus films[92], je lui ai demandé où pouvait-on trouver son livre de thèse. Rdv au café sur la butte Montmartre pour me remettre son livre-entretiens, puis pour un repas dans son lieu d’habitation où a eu lieu le rituel d’achat de son trip tique, « Seins » « beaux » « lics » et de son « avenir tu tardes ». Nous avons déambulé de son antre de Montreuil (mais ne nous trompons pas – c’est l’un parmi les nombreux lieux d’habitation de Charles et de sa famille, proche ou adoptée) aux pique-niques-promenades et aux cafés, expositions d’art, pour finir dans la sienne.
Une joute de mot à mot, la nuit de juin dernier, après la soirée en hommage à Jean Dupuy de passage à Paris, avant mon départ pour Ikaria. J’ai extrait nos conversations sur messenger, 355 pages de dialogues un an après, et ça continue. Charles parle beaucoup de ses activités de promotion et il en a plein : l’exposition à Limoges, puis à Marseille, puis à Metz et à Strasbourg, ses articles sur les personnalités artistiques Fluxus, ses comptes rendus dans la revue Inter dont il est le correspondant français, avec des artistes qu’il a côtoyés ou rencontrés : Rauchenberg, Warhol, Yoko Ono, John Giorno, Jean Dupuy, Ben, Tarkos, Joël Hubaut. Il publicise beaucoup ses livres : sa thèse-livre, « Fluxus l’avant-garde en mouvement », « La vérité », « 45 ans de jeux de langage », « Un c’est cent » et ses performances aux cornes cuivrées remplies de mots… Charles a cette (rare) attitude fluxusante amusante : il fait l’idiot, il fait l’amoureux, il joue sans jouer et, à la Duchamp-Brisset-Magritte, il passe son temps à inventer des assemblages entre des phrases parlées à double sens pour les graver sur des objets. On ne comprend pas toujours ce qu’il est en train de dire, car il mâche bien le sens de ses mots. Charles m’invite chez lui à Montreuil. On va faire un entretien-déjeuneur. Dès la rentrée une série d’objets-mots lacanisés s’insèrent sous forme de coussins sur un canapé. Leur déploiement n’est-il pas dû à mon arrivé ? Ne cherche-t-il pas à m’intimider ? Les mots coussinisés visent-ils à créer le consentement du visiteur et à le responsabiliser ? (« Lacan, j’arrive ! »). Dois-je ou pas m’assoir sur Lacan ? Telle est bel et bien la question que je me pose. Bien sûr lacanisation du coussin me donne envie… Puis-je ? Je demande prudemment en m’asseyant ? Bien sûr, répond-t-il.
Je regarde tout autour. L’assemblage d’œuvres tissées, gravées sur des objets en cuivre, miroirs, les jeux de mots inscrits sur les toiles font immédiatement surgir l’esprit de dada drôlerie. Des objets élégants, des renvois amusants entre les objets et les mots : « copie qu’on forme » déployée sur un miroir triptyque, à côté d’un « ego sans trique » et un « avenir tu tardes » à côté des trois autres tableaux : « Seins » « beau » « liques ». Les montres avec des aiguilles allant dans des sens inverses de ceux que l’on a l’habitude de voir, sorte d’échappée belle au temps qui passe, rendue visible de gauche à droite et de droite à gauche, « Fut-il utile »/Inutile, « signifié signifiant »/Insignifiant : il faut bouger son corps pour voir la différence. Enfin les phrases qui font mouvement ! Indiquer l’heure à l’envers et dans tous les sens, vouloir remonter le temps ? L’absurde des aiguilles agitées qui leur donne tout autre chose que ce dont elles ont l’air : l’heure. Charles est pour ainsi dire un être chavirant, ne cessant pas de cesser et à recommencer de nouveau. A aller de l’avant puis en arrière, se retourner sur lui-même, faire un pas à côté, revenir et repartir. C’est ainsi que son œuvre clef l’a bien trouvée : une montre, dont les aiguilles se dérèglent facilement. Brouiller la montre et le temps, l’homme et la femme, l’art et la vie, Charles sait bien le faire.
Voici une première impression face à ce personnage mouvementé, un résumé pris de court, sur la vie de Charles au moment de notre rencontre.
Au moment où je devais quitter en urgence mon appartement. Interdiction bancaire, loyer trop élevé, je partais sauver la Grèce en pleine crise. Me reposer, me refluer de nouvelles énergies, rencontrer les Grecs, me sauver moi-même, de moi-même. Fuir. Mais « l’avenir tarde à venir », comme prédisait l’une des pièces-tableaux de Charles que je venais d’acquérir. Et, vu le temps qui passe, il tarde, l’avenir. Paris. Trois mois après mon retour indien, il n’arrête pas de pleuvoir.
J’e relis donc quelques-unes de mes 355 pages de nos échanges pour voir un peu quel genre de poésie s’en dégage. Une poésie érotique certes, mais pas uniquement. Entre le sérieux mystique de la « Vérité » et les mots-à-humour inscrits sur des objets « ready made », je me demande comment les mots de Charles se mettent-ils à danser ? Sous quelle forme le langage est-il devenu pour lui un jeu ? Les dialogues informent sur la forme de nos vies en cours, celles qui se mettent à cristalliser dans des objets textuels, des objets cuivrés, des relations racontées, évoquées… Cinq ans de vidéos qui accompagnent ces échanges sont tout aussi absurdes. Il y a par exemple celle prise à l’Opéra Bastille où nous sommes allés voir (places à 10e derrière un poteau) Madame Butterfly de Puccini (mis en scène par Bob Wilson) ou la vidéo avec des énormes œufs jaunes dont Charles m’a nourri et qui m’ont tant rendu malade, et la vidéo avec la valise rouge dans laquelle Charles s’apprêtait à mettre tout Yoko Ono big catalogue, et autre livres pour écrire sur elle dans Inter. Hélas, le code lui manquait pour ouvrir la valise. Puis celle où il s’endort en me lisant son livre Incessant. De nombreuses images ont été prises dans des expositions poético-artistiques (Sur la psychanalyse à Mahj avec pour guide un spécialiste de fluxus, Nicolas Feuillet, celle de la « Mnémosyne » de Warburg, celle, chez Gabriella, pour une soirée lecture des pièces de théâtre d’Antigone, une rencontre improvisée très dada chez son ami pop orthodoxe Bruno, celle en hommage à John Giorno au Palais de Tokyo, dans A Balzac et A Rodin pour le concert performance avec sa fille, la soirée fluxus Inter revue et autres, chez Satellite, chez Poesie is not Dead avec les poésies tee-shirt codés des Do(c)ks et pour finir la sienne propre « Tiché entichée » chez Lara Vinci…
Ce n’est bien sûr pas le moment de me déranger dans ce moment que je considère comme charnier dans ma vie. Les soucis d’argent, les soucis d’appartement, les échecs dans tous les domaines et donc en tous genres. Je dois d’urgence tout quitter et très vite. Grèce, oui la Grèce. Ikaria. Je connais déjà. J’ai découvert cette île par hasard. En pleine discussion artistique avec le compositeur Frederick Acquaviva, j’ai raté mon arrêt sur l’île Syros où m’attendait ma chambre dans Paradise hôtel. Le bateau est repartit. Où allons nous ? Demandais-je inquiète à ma voisine ? Quelle est la station suivante ? « Don’t worry we go to Ikaria island, you could sleep on the beach, it’s much more better then Syros », a-t-elle dit. Rassurée ? Pas tellement car l’accostage du bateau était prévu à 4h du matin. Et pas tellement dans la plage, mais dans le port d’Evylos… Un an après, le retour à Ikaria. Je partais de nouveau à l’aventure. Sans savoir vraiment où j’allais me loger, mais je connaissais désormais un peu mon île de prédilection. Une valise remplie de livres, disques durs remplis de mes vidéos, des affaires pour l’été et pour l’hiver, au cas où. Sorte de dernière soirée parisienne, au cœur de Paris, Charles appelle. Que fait-il à me tenir ainsi la jambe tard dans la nuit avec ses histoires d’exposition et la publication de ses livres alors que je dois faire ma valise ? Il me parle de Limoges, de la Vérité, de je ne sais plus bien quoi et quoi encore. Quelques mois après je découvre, grâce à la revue la Gazette Drouot, l’article « Rencontre » portant sur les pièces de Charles dans le cadre de l’exposition « L’amour, la mort, le diable » qui s’est tenue à la galerie des Hospices de Limoges, bâtie par le collectionneur au goût douteux (mon collectionneur dit Charles), Jean Mairet. C’est gai, toutes les pièces de cette exposition ou quasiment toutes portent sur la vieillesse. Heureusement les artistes qui s’exposent ainsi ont cette (rare) capacité de se moquer d’eux-mêmes. J’ai vu le catalogue de cette exposition chez Charles, sorte de trou de serrure sur la couverture comme s’il s’adressait au lecteur-spectateur voyeur. Les personnalités artistiques vieillissantes et les seins jadis resplendissants de Sophie Calle, elle aussi dans l’exposition, n’échappent pas à l’affaire de la dégradation temporelle de son corps. Je me souviens parfaitement les circonstances de la découverte de cet article, un soir, lors de l’exposition de John Giorno que nous sommes allés voir au Palais de Tokyo, nous rentrons for a while dans une cabane en bois où nous regardons une vidéo de performance sonore. La photo d’un objet en verre qui ressemblait à un flacon de parfum ou un bijou, mais non (une lampe-loupe de dentelière), et sur laquelle une phrase a été gravée en italique : « Le jour où la nuit vit le jour ». C’est une phrase sortie d’un cauchemar, me suis-je dis en la lisant, d’autant plus qu’elle apparaît sur le fond sonore du cri de John Giorno, tout aussi sombre. Mais aujourd’hui, le poème de Charles me fait penser à celui de Duchamp (« Belle Haleine. Eau de Voilette ») et je trouve la phrase douce et poétique. La nuit qui voit le jour, c’est l’Aube. Et à l’aube, c’est le ton Bre qui parfume malicieusement la lampe Aladin de Charles.
Les relations étendues de Charles, le milieu d’art contemporain, l’art des institutions aux pouvoirs relationnels masculins. Entre temps je suis devenue très pro Yoko Ono. « The power of women ». Ce n’est pas que j’ai envie de refaire Simone de Beauvoir et libérer les femmes de leurs attaches, mais à bien la relire, ça fait rappeler l’essentiel. « La femme indépendante » Existe… Mais c’est un autre poème, de X, en plus en néon rouge, ressemblant à un panneau de sortie[93]. A l’écart, quelques formes de vies créatives, le sens plus ou moins équilibré de la balance en déséquilibre. Des donnant-donnant commerciaux, des amitiés créatives, des désirs plus ou moins ambigus de la reconnaissance, des échanges poétiques et des rivalités entre concombres, excitation vitale arrivant à des bizarreries, des mots dits et non-dits. A l’heure qu’il est, 3h39 du matin, je sens que le chapitre Charles D.P. n’en finira jamais et ne voulant pas trop vite agiter sa « Vérité », je me retiens d’une analyse trop bavarde pour ne signaler que quelques traits des plus actuels des travaux en cours permanents du personnage lesquels rentrent impudemment dans mes propres activités d’écriture.
L’esthétique du Witz ou de l’art du paradoxe
« Traduit de l’allemand par blague, bon mot, en psychanalyse, mot d’esprit jouant sur la consonance d’un mot avec un autre et induisant un glissement de sens que l’auteur du mot d’esprit n’a pas voulu ».
Ce glissement est dans la poésie de Charles plus que voulu. Il est même recherché. Plutôt que de laisser les mots s’échapper, Charles les attrape, les compose, les arrange les uns avec les autres et en retire les paradoxes, les tautologies, les phrases auto-contradictoires, annulant le sens logique d’elles-mêmes. « Il est interdit d‘interdire », non celle-là n’est pas de lui. Je lis les notes de Charles, j’apprends sa vision de l’art, j’entre dans l’esprit scriptural du personnage. Quel genre de roman c’est ? Le roman philosophique, celui de la drague au quotidien dans le milieu bourgeois, puis quelques réflexions, comme elles viennent, sur l’art, son lien avec l’état de la société au moment où il crée. Brisset pataphysicien, Picabia et Duchamp assembleurs des mots sur des objets faits et autres peintres raisonneurs planent en arrière fond de tous ces jeux. L’écriture de Charles, simple est un peu vaniteuse et, il va de soi, remplie de petites grossièretés misogynes, mais elle ne s’éloigne jamais de l’expression parlée. La femme vue sexuée, fragmentée en ses parties désirables. Lacan j’arrive ! Je me rends compte, j’écris comme si je me parlais à moi-même, seule avec moi-même tout au long de la journée… Et peu importe le nombre de personnes avec lesquelles j’ai échangé des mots. N’est-ce pas étrange que l’on appelle cette entrée en contact : un échange ? Un échange de quoi au juste ?
Charles ne me plaint jamais. A chaque fois que je m’apitoie sur moi, il m’envoie en retour des informations sur lui, sa famille, les informations au sujet du monde, des ragots dans son milieu. Il sait que je ne suis pas l’actualité ni médiatique ni artistique et que la politique ne m’intéresse pas. De nombreuses updates de nos aventures filmiques sont à faire. Entre autres, celle de la sortie de son livre Un c’est cent et une performance « en avant-première » spécialement pour moi. Aussi, petits et grands évènements de l’année dernière dont ses nombreuses performances accompagnées par un autre trompettiste, Michel Giraud, de passage à Paris. Il dort chez Ryszard Piegza et sa femme Anna, me dit-il, d’autres artistes performeurs hybrides. Voilà, j’en suis arrivée à filmer la bande quasi complète des dadasophes. Je dois notamment parler de la nouvelle performance de Charles, devenue mythique : celle que Charles finit en se roulant parterre en criant ….
Ré-actée de nombreuses fois, j’ai eu une préférence pour la verve de son roulement dans la petite galerie des Vertus. Son grand corps avait du mal à se déployer parterre, sur l’arrière fond des chapeaux-plantes, d’un fox et lapin en paille et le Bartok improvisé par sa fille adoptive, Arianne. De fil en fil, je dois également parler de l’exposition minimale des dards pointus en tout genre, attirants et inquiétants, au sous-sol de la librairie A Balzac et A Rodin. « Lacan j’arrive » toujours et une série de gens pas sérieux du tout, dont un certain Philipe, russophone à moustaches ! Un nouveau collectionneur de Charles…
Mes aventures continuent
Charles m’a amené dans une soirée poésie improvisée « organisée » par son ami pop orthodoxe Bruno
le regroupement assez incroyable des gens des âges et des classes sociales très différentes là-dedans
n’ayant à priori rien à voir les unes avec les autres
un poète dada lisant très bien les poèmes de Charles
Etre à paraître si ce n’est pas A part Etre
une chanteuse d’opéra hongroise sous antibiotiques
une monteuse de sites de voyance et son ami dealer
une femme à la voix d’homme en chapeau pataphysicien il ne lui manquait que la plume
Benji chanteur et joueur de guitare rasta
un comptable en thèse
une blonde lisant en russe des poèmes sorties au hasard d’un énorme sac rouge
une vieille fragile en pull rose avec des poèmes malins
et donc nous
et les autres passants entrant sortant
écoutant ces improvisations
le monde devient de plus en plus inquiétant oui
alors nous fêtons la vie dès que nous pouvons
un opéra d’amour avait clôturé la soirée
avant le repas
Paris, en fête ?
Une soirée décisive[94] : l’exposition « Tyché entichée »
L’exposition très sérieuse de Charles dans « sa » galerie, Lara Vinci, Liliane désormais plus là, mais avec son fils, Yuri, et une occasion de revoir les échantillons guindés de la Fluxus, ou assimilée, compagnie. Des lettristes, des russophones, des commissaires d’expositions et des collectionneurs, des sémiocarnaciens, des barbus à chapeaux, des montres folles, de la drogue et du champagne ! A Paris tout se mélange avec tout. La foule. Je fais le tour rapide des mots-objets avant que l’on finisse la boisson.
Tout épurée. Sans émotion. Murs blancs, le carrelage au sol. On se croirait dans un hôpital ou en cure de désintoxication. Sevrage. Objets brocante vieille pharmacie. Des objets évoquant tantôt la maladie tantôt le soin. Des seringues en métal plantées dans le mur ou exposées dans une vitrine : attention l’objet précieux, fragile, plus cher ? : « La demi ration », « sport addiction ». En verre : Une belle coupe à glaces et en italique police romantico-poétique : « fluxus », une bouteille-flasque rallongée avec deux autres bras faisant arbre greffé : « bonsaï concis d’érable »/ bonsaï considérable, une bouteille avec un ventre bondé « insidieux l’homme créa »/ ainsi dieu l’homme créa, « cygne y fiente »/ signifiante, une bouteille éprouvette avec un fin versoir rallongé « vice et versa »/ vice eversa, dont le liquide pourrait être versé goutte à goutte, ou encore éprouvette bras fin allongé : « vers quoi temps tu »/vers quoi tends tu. Des tableaux mots 3D réversibles. « Signifier signifiant/faire semblant », « Fut-il utile ?/ L’utile futile ? » « en rien/ne nier ». Une trompe de trompette d’éléphant en cuivre : « L’olifant trompe son monde ». Des miroirs narcissiques. Moi de nouveau devant le trip tique miroir. La partie centrale collée au mur, les deux autres portes libres de mouvement, pour bien se voir, de face, de côté et de dos. Un autre, de haut en bas. Avec une ombre portée. Un miroir à visage. Conte de fée. Et encore un autre « nous-mêmes » et « Doux nœud ». Miroir miroir dis-moi comment je suis… Que fais-je ici ? « Ici de Ici de ». Les dés ? Décidé ?
A l’objet téléphone « le Je dans le Nous » je réponds « le Je est un jeu parmi d’autres », ce à quoi la trompette à cornes me répond :
Inquiétant : « Le kairos est avancé » gravé sur le cuivre d’une seringue
« Vas-y tremolo » un déboucheur de toilettes en cuivre ?
en contraste avec la tour phallique dorée : « la partie fine de la particule »
Tubes en verre, pharmaceutique encore, sous perfusion un mot rassurant anesthésiant :
« Je dors
pour vous »
tout ça pour marcher sur :
« l’épié plateau réfléchissant au sol / les pieds »
Comprends qui voudra
Poésie thérapeutique car
« Mon dada pour les échecs » écrit-il
L’être à échecs/ à échoir
A essorer et à séchoir, une lave machine coua !
Le paradoxe/ le para dogs / le dadadogs
Sur quoi alors porte cette exposition ? Et que signifie son titre Tyché entyché ?
Tyché la déesse de la fortune, bonne chance, une corne d’argent vient clarifier tout ça !
Tyché fortune donc et en même temps le désordre et l’irrationnel, « son culte marque la faillite du panthéon olympien, les hommes doutant de l’efficacité des autres dieux ».
Une prédiction aristotélicienne ?, un rappel du principe métaphysique ? : « la fortune est aveugle, prompte à nous ôter le fruit de notre peine et à bouleverser ce qui nous semble être la prospérité sans aucune opportunité déterminée », « nécessité transcendantale qui oriente les événements dans le sens d’une finalité prédéterminée » (Théophraste dans Callisthène)
Le heureux hasard et
La fortune de hasard
Car, ce n’est pas des jeux de casinos que les poètes se sont enrichis, alors de quoi ? Des drogues ? De l’alcool ? De Baudelaire à Apollinaire en passant par Michaud et les poètes de la Beat Generation, les alcools ne sont jamais bien loin, l’opium et la cocaïne non plus, substance vice versant, renversant, évanescent du verre de la pipe-fumoir en verre en témoignent parmi d’autres, seringues et objets à vapeurs. Parmi eux celui du désir. Fluxus. La boule magique une glace à lécher, lâcher prise en y enfonçant sa langue. Et on s’en doute bien que tous ces poètes ne vivent pas que des mots,
Voyons, ça se saurait si la poésie était payante.
Bal masqué
A bas les masques
La roue de la fortune, il suffit de l’évoquer pour qu’elle tourne
Et bien
Que l’avenir tarde toujours pendouillant maladroitement sur mon mur
Si… si… si… si
Je suis la
Tyché Entichée
heureuse et si bien lotie
Ce qui provoque le rire, ce sont les effets d’étrangeté, du rire, et d’étonnement que les phrases/mots associés ou déposés sur des objets produisent sur moi. L’effet d’apaisement suscité par le sens incongru des énoncés composés entre eux. Pouvant quelquefois se lire tantôt à l’endroit, tantôt à l’envers/ en sens inverse. Les bienfaits du rire. Witz. La dispersion du désir et du vouloir s’orientant simultanément dans les deux sens opposés, l’obstination d’avancer mise à mal, bloquée, le caractère non nécessaire de la réussite, son ridicule. L’absurde. Charles est à deux mètres de l’échec. Charlie Chaplin de la poésie, il propulse des coups de mots en face d’un invisible adversaire, et tombe sous son propre poids. La lourdeur et la légèreté.
On traine les mots lourdement, puis d’un coup une perle en sort comme par surprise. Ça sort, c’est beau, c’est complet en soi, il y a de plus une astuce là-dedans, dirait Jean. Je me relis, non ce n’est pas d’une légèreté absolue, les mots dégoulinent sous mes mains, je ne sais plus à vrai dire quoi dire, j’ai chaud, je me sens enfermée, j’ai besoin de sortir de ma chambrette au cœur de Paris. Le confinement m’attrape à la gorge. Si encore on pouvait ouvrir les parcs et les jardins… car : j’étouffe !
Il re-arrive. On se voit en coup de vent près de la gare de Bercy. Il veut me montrer les épreuves de son livre « 45 ans des jeux de langage ». J’ouvre une page au hasard où on peut lire :
RUE DU CHERCHE MIDI A QUATORZE HEURE
L’ENFER ME MENT
DÈS QU’ON S’EN LASSE
L’HISTOIRE BELGE S’EFFRITE
DE L’ÉTHER NAÎT LE RETOUR …
Que le lecteur doit bien sûr restituer dans leur forme habituelle : l’enferment, dès qu’on s’enlace, de l’éternel retour.
Cela arrive lorsqu’il les prononce à voix haute, et qu’il en saisit la signification « cachée », bien plus usuelle, voire banale. La composition rabelaisienne qui permet tout aussi bien de prendre ses distances avec le sérieux des mots et d’assister à la désacralisation de la « haute » poésie. En réalisant le retour aux phrases qui mentent, des phrases étranges (« l’enfer me ment ») et à leur sens ordinaire évident (« l’enfermement ») voulant dire tout et son contraire eh bien donc, la même chose. L’assemblage inhabituel des mots vise explicitement à tromper le lecteur qui se rend ainsi compte de la duperie qui n’en est, après coup, pas une. Il le réalise (le lecteur) lorsqu’il accomplit de lui-même le travail d’épellation des mots et perçoit, ou entend, leur autre sens possible ou « changement d’aspect ». Il s’aperçoit alors que ce qu’il cherchait dès lors à interpréter de manière par trop intellectuelle est en réalité un jeu construit intentionnellement pour le ramener sur le sol raboteux de la réalité de la parole et de son emploi en toute simplicité, si ce n’est pas : banalité.
Et je tombe sur la phrase qui, telle une annonce, m’apparaît comme un porte-bonheur à mettre en exergue dans un de mes multiples ouvrages à protéger de mauvais yeux en lui attirant ainsi la prospérité !
« ESPERANCE DE POÉSIE PAR DEUX VERS SOIT…
À COMPTE D’HAUTEUR
AVENIR RASSURÉ
D’autant plus que sur la page suivante on retrouve FESSES QUE VOUDRA, UN LIT BERTHE UN et autres phrases du genre comme OUBLIE TOI TOI-MEME, VRAI AVEC NOIR. Du non-sens, des anglicismes francisés et russophonisés SHARE NO BILL comme pour rappeler cette multitude d’origines linguistiques et culturelles dont est issu Charles (n’oublions pas qu’il s’appelle non seulement Dreyfus, mais également Pechkoff et que sa mère a été élevée en Angleterre). Les alliances non voulues mais tant bien que mal choisies. Well.
Les procédés dont use Charles sont donc toujours à double, si ce n’est pas à triple, sens. Un fin rhétoricien, il emploie diverses figures de style allant de la litote à l’euphémisme en passant par…la métonymie. Tout ou presque est un paradoxe et se base sur l’usage usuel des segments du langage parlé, phonétisé, doublé d’un jeu supplémentaire entre les énoncés et la matière d’un objet ready-made transformé. Dada dada dada surréalisto poétique pour s’enjouer avec l’apparence et le caractère facilement tordable entre le sens et la forme linguistique que prennent les mots. « Signifiant signifié ». Les reprises sémioticiennes. Mais c’est à de la sémiologie plutôt à la Barthes que l’on pourrait les rapprocher. Le monde est signe. Car le sémioticien premier, Peirce, lui, a plutôt mis en évidence sa division triadique (du signe) : indice, icône symbole, et l’a déclinée en strates à n’en plus finir. Dans la représentation picturale de la pipe de René Magritte, il manque une pipe pour ainsi dire. Le manque que Joseph Kosuth a voulu compléter par la chaise triadique : une photo de la chaise, sa définition et une chaise « réelle ». Le manque que Magritte, a bien avant, complété de manière plus amusante. A la Duchamp, il lui a trouvé un titre malin : « Ceci n’est pas une pipe ». Depuis, le spectateur doit bel et bien se figurer cet aspect de réalité manquante. L’image d’une pipe n’est pas une pipe. Comme la photographie d’un cheval n’est pas un cheval. Et peut-être bien que Peirce en l’écrivant se réfèrerait-il aux images sérielles des chevaux galopant de Muybride ? Bref, un chèque n’est pas la monnaie, la monnaie n’est pas ce qu’elle peut acheter, surtout lorsque les accords et les conventions symboliques s’effondrent. Et lorsque j’ai faim et soif (ce qui est le cas), je dois bel et bien me rendre compte qu’une valeur symbolique ne vaut pas la matérialité de la nourriture, bien qu’elle puisse donner l’illusion d’en avoir (de la matérialité). Dans l’ombre de ces grands penseurs, la poésie de Charles est en plus thérapeutique, car, plutôt que de laisser le lien hasardeux et involontaire des mots se servir de lui, par des lapsus et autres débordements, il les utilise consciemment et se fait rire. C’est, grosso modo, la réponse qu’un patient donnerait à la question « pourquoi cet art-ci » ? à son psychanalyste lacanien. Alors Charles passe son temps à recomposer/décomposer la forme usuelle des mots. Bien qu’ils soient corrects grammaticalement, le lecteur se demande tout d’abord ce que le poète veut bien vouloir dire, en visionnant le sens premier des mots. La bizarrerie inhabituelle de l’inscription graphique laquelle ne veut rien dire de signifiant, mais qui dévoile, après la lecture silencieuse ou à voix haute, un autre sens. C’est ainsi que « de l’éther naît le retour » devient un retour éternel et « l’enfer me ment » un enfermement. C’est selon, comme bon lui semble, la figure tant du canard que du lapin est admise. Le non-sens autant que le sens se valent. Faut-il penser que le non-sens n’a pas de sens ? Ou plutôt qu’ils se contiennent l’un l’autre ? Dans le non-sens, y-t-il un sens ? Et la perception visuelle des mots, quand bien même elle serait silencieuse, est néanmoins vocale, est vocale, car je me parle à moi-même en épelant, avec ma langue remuant dans ma bouche, ses mots. Quelle est donc l’utilité de cette démonstration ? Fut-il utile ? Aucune, si ce n’est de remarquer la limite des frontières des usages de notre langage, la valeur relative de nos raisonnements. Ni noir ni blanc ou encore un jour noir, un jour blanc. N’est-ce pas la réalité illusoire de l’existence ? Peut-être… N’est-ce pas la réalité illusoire de l’existence ? Sans doute…Le retour aux usages ordinaires du langage, la thérapie que le philosophe L. Wittgenstein conseillait aux philosophes, comme celle du retour à la vie simple et à la parole ordinaire (voir la référence constante de Charles à la notion de dépouillement présente chez un autre fluxus poète, Robert Filliou) pourrait, me suis-je dit, être le fil conducteur de l’ensemble de ses créations. La simplicité que l’on retrouve tout aussi bien dans ses performances, sa prose, ses mots-tableaux poèmes et/ou la forme que prennent ses relations. S’y dégage une certaine éthique de vie rendue manifeste tant dans sa manière de créer que dans la manière de vivre, dépouillée d’ornements. Alors si poète il y a, il ne peut être que désengagé. Ou engagé complètement dans la valeur relativement double ou multiple des mots. Le poète est celui dont la vérité des mots doit s’échapper. Peut-être bien parce que la vie (la famille, la société, tout ce qu’on veut) ne lui a pas permis de voir leur sens unique. Alors, il y voit sans cesse un double sens. Et ce double sens lui saute pour ainsi dire aux yeux et l’empêche de se mouvoir. Le verre n’est-il pas à moitié vide et à moitié plein ? C’est probablement ce que dirait Diogène depuis sa niche à chiens ou depuis son tonneau de vin, c’est selon.
Loin des peintures hasardeuses des jets jubilatoires de la peinture à l’huile ou de l’écriture automatique surréaliste de hasard, la thérapie des poètes des « para dogs » conceptuels se maintient, bien qu’elle est en voie de disparition dans une société des sens ascensionnels. Et le hasard objectif me donne la raison de m’en méfier. Car cette pratique d’inventivité contrôlée risquerait d’empêcher l’échappée belle de ma prose libre.
DE « TAS D’ESPRITS » A « LA VIE EST UN FILM » AVEC LE DEFILE DE MODE DES MOTS, L’ART-EGO DE BEN VAUTIER ET LA FONDATION DU DOUTE
The last, but not the least…un aperçu rapide d’œuvres de Ben Vautier et de lui-même en pleine agitation créative. Des lieux d’art, des expositions, des performances. La première « Tout est art ? », une sorte de mini-rétrospective de ses performances, œuvres, au musée Maillol, la seconde « chez Lara Vinci « Incroyable foutoir », la troisième à Blois « La (sa) fondation du doute » avec des artistes fluxus et enfin « La vie est un film » à Nice. Cette dernière, toute une Odyssée de mots, je m’y suis rendue dans l’espoir de « vraiment » rencontrer Ben, c’est-à-dire de m’incruster un peu dans son art avec mon appareil. Ai-je réussi ? Pas sûr. Ben ne se fait pas aborder aussi facilement par une inconnue. Et sans Caterina et Eva et Annie, familly and associates business affaire, c’est sûr, rien n’aurait été possible. Avec ces supports-piliers, j’ai pu donc, telle une petite souris super-ego, capturer furtivement Ben au travail.
Avant. Musée Maillol. Une première approche de l’oeuvre-vie de l’artiste. Je découvre l’étendue gigantesque des performances, happenings, œuvres provocantes qu’il a réalisés, depuis au moins les années 60. Ben signe tout, Ben provoque, Ben questionne, gesticule… Il devient un critique d’art-artiste. Il affiche au grand jour ce que l’artiste exhibe: l’ego de l’artiste.
L’écriture bien reconnaissable de Ben : son style, sa marque de fabrique. Ben philosophe… cynique, irrévérencieux, vulgaire : « pas d’art sans merde », écrit-il ! De ses mots se dégagent des pensées existentielles, à propos de la vie, à propos du monde de l’art, à propos du métier d’artiste, de son statut, de son rapport à la vie, à propos des évènements sociaux, politiques, à propos de la guerre. Comme de nombreux autres artistes Fluxus, Ben s’appuie sur la démarche des avant-gardes classiques, dada, lettrisme, les expériences des années 60, 70 s’éloignant de l’art dit décoratif ou rétinien. Ben questionne l’art par l’art, performe, choque, interpelle, échappe à toute forme de catégorisation : « Tout est décoration », vient-il poster sur sa Facebook page, comme pour me contredire.
La Fondation du doute
Je reviens d’un voyage en Inde, cette année : Rajasthan, Goa, Gokarna, je suis la route touristique des impressionnants châteaux médiévaux abrégeant toute sorte de temples et de palais. Jodhpur la bleue, avec une muraille imprenable, et un concert de musique sacrée, méditative, dans le palais du roi. Les sons de l’univers que des musiciens exercent avec habileté sur des tablas, sitars et santours que les cordes assemblées en patterns sont censées évoquer. La rencontre avec le musicien et le yogi Nawab Khan dont la musique raisonnait dans mon corps tout au long de mon voyage. Jaisalmer : une ville en sable au milieu du désert, abritant des palais et des temples jains dont la sculpture dentelé, taillée en marbre, m’émerveille. De là, un nouveau trajet de neuf heures en bus vers Bikaner et à l’intérieur du château le tombeau d’un prophète musulman entouré d’une sculpture en marbre encore dentelée dont les rayons du soleil se reflètent sur les miroirs colorés des mosaïques, redonnant au tombeau je ne sais quelle atmosphère joyeuse et paisible.
Un voyage qui serait féerique s’il n’était pas ponctué par le décès de Jonas Mekas. 27 décembre 2018, du Temple des Rats où j’ai filmé les danses et les chants d’un mariage traditionnel après m’avoir fait embrasser les pieds par des princes réincarnés en rats, j’ai atterri sur le toit de l’hôtel Métropolis de Old Delhi à New Delhi, alors que ce triste message arrivait. Joachim m’envoie une photo de Jonas en pleine salutation, un verre de vin rouge à la main, il m’annonce la triste nouvelle. Pourquoi maintenant ? demandais-je. « Il attendait que tu sois en Inde », me répond Jo. Je détourne ma tête de désespoir, afin que les serveurs ne me voient pas pleurer, et j’aperçois une statue de Bouddha pleurant avec l’eau qui coule sur son visage. Comment se fait-il que je ne l’aie jamais aperçu avant ? Je considère l’apparition de la statue comme un signe, je me mets devant, je demande au serveur de me filmer. « Yes, like this, do you see me in the window ? Do nothing, it is already filming, it’s a video. Je me blottis contre la sculpture de Bouddha du futur pleurant et je salue Jonas.
Les retours d’Inde sont particulièrement difficiles, comme si mon corps s’y refusait. Je reviens à Paris en reculant. Mais que faire ? 16 mars 2019. Une annonce-invitation de Caterina Gualco pour un vernissage, une exposition Fluxus Eptastellare, avec un Cocktail Performance à Blois. Dis comme ça… ça fait très longtemps que je corresponds avec Caterina en lui faisant part de mes aventures, mais je ne l’ai jamais encore rencontrée. C’est l’occasion, de plus, de voir la Fondation du doute, dont Ben a décoré la façade avec ses mots et qui déborde d’œuvres « douteuses » d’artistes Fluxus. Pourquoi pas Blois, je ne connais pas encore cette ville, ça va me distraire. Je pousse Bertrand Clavez à nous y rejoindre. Me sentirai ainsi moins seule, me dis-je. Bertrand est d’ores et déjà un spécialiste reconnu des agitations Fluxus. Son livre sur Georges Maciunas a fait le tour de Fluxus.
Caterina me conseille gentiment un hôtel, celui où logent habituellement les artistes Fluxus. L’hôtel bien coloré est décoré des dessins et des sculptures évoquant les aventures de Tintin ! Dans ma chambre, le voyage de Tintin en Australie. Dès l’entrée dans l’hôtel, je prends tout pour un signe. Australie, mon prochain voyage ? Pourquoi pas. Puisque c’est sur la route des îles de Trobriand, là précisément où je veux me rendre depuis tant d’années, sur les traces de l’ethnologue polonais Bronislaw Malinowski. Well, on verra bien ce qu’en dit le futur, en attendant j’atterris dans une pizzeria. Et en sortant j’entends une dame parler très fort de l’exposition. Caterina Gualco ? Je demande. Oui, c’est moi, répond-t-elle. Comment pourrait-il en être autrement, où pourrais-je rencontrer Caterina fraichement arrivée d’Italie, si ce n’est dans une pizzeria ?
Le vernissage de Caterina Gualco « Fluxus Eptastellare »
Il s’agit d’une étoile à sept bras, les bras d’artistes fluxus, choisie par Caterina. Un hommage à sept artistes historiques du mouvement Fluxus : Giuseppe Chiari, Philip Corner, Geoffrey Hendricks, Alison Knowles, George Maciunas, Ben Patterson, Ben Vautier.
« J’ai imaginé une citadelle à sept branches, inspirée de la « Cittadelle de Palmanova », qu’on appelle aussi la Ville étoilée, située dans la province d’Udine, dans la région autonome du Frioul-Vénétie julienne dans le nord-est de l’Italie.
C’est l’une des plus grandes réalisations de l’architecture militaire européenne.
Outre qu’il s’agit d’une machine de guerre impressionnante, conçue par Vincenzo Scamozzi, ce fut aussi la matérialisation du concept de ville idéale de la Renaissance, conçu sur la base de canons mathématiques et géométriques.
Ma citadelle, préserve et garde en son sein les qualités inhérentes et éternelles de l’art ; ce que montrera cette exposition, c’est la vérité qui en découle, le sens profond des œuvres, une recherche artistique toujours liée à la joie de vivre, avec toutes les qualités qui ont fait de Fluxus la dernière avant-garde. Sur chaque pointe de l’étoile, il y a un artiste qui échange ses énergies avec les autres et tous ensemble rayonnent sur le monde d’une vérité nouvelle et éternelle.
Fluxus est une famille élargie : ce n’est pas un groupe, ce n’est pas un mouvement, ce n’est pas une tendance, c’est vraiment une « espèce » au sens scientifique d’une population formée de plusieurs « exemplaires », qui se déplacent dans un même « système solaire », où ils entrent et sortent à volonté, avec le nomadisme instable qui les caractérise, nomadisme qui se manifeste aussi dans leur travaux, avec la migration d’une discipline à l’autre, souvent sans en privilégier aucune.
Les « Fluxers » sont citoyens de la planète, toujours prêts à se ruer d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, toujours fidèles à eux-mêmes, toujours autonomes, toujours chez eux partout, toujours prêts à changer de langue, d’habitudes, de cuisine, d’amours… Pendant ces quarante ans, au cours desquels j’ai vécu et travaillé dans leur univers sans frontières, j’ai moi aussi beaucoup voyagé en suivant festivals, Fluxtours, expositions, fêtes en tous genres, hommages à la mémoire collective. J’ai accumulé une grande variété de témoignages, d’expériences sur le tas, d’écrits, de photos, de vidéos et d’œuvres. En voici quelques exemplaires présentés dans cette exposition qui me semblent particulièrement pertinents. »[95] écrit-elle.
Je comprends petit à petit que Caterina est une véritable forteresse Fluxus, elleest au cœur d’un cyclone qui se déplace à grande vitesse. Elle expose et collectionne ces différents artistes depuis plus de 50 ans. L’anniversaire d’Unimediamodern Galery a lieu cette année d’ailleurs, 1er novembre 2020 avec le 8 octobre, une exposition de l’artiste fluxus Ay-O. Tiens, des grenouilles en train de copuler ! C’est pour dire qu’ils lui doivent beaucoup les fluxus phénomènes qu’elle expose depuis tant d’années. Elle peut ainsi se permettre de raconter dans ses livres tous les dessous de l’art, érotique ? sans aucun doute.
Son portrait a d’ailleurs été réalisé maintes fois. Par les deux Ben (Patterson, Vautier), par… et par… Comme de nombreux personnages décrits dans ce livre, Caterina possède également son correspondant animalier : la frog ! Je crois bien que cette histoire de grenouilles avait commencé avec Ben Patterson, mais peut-être avec Ay-O dont les grenouilles colorées s’agitent d’une planche à l’autre ?
Ainsi par ses qwak qwak, Caterina illustre bien le propos de Jean-Pierre Brisset[96]sur la supériorité de l’intelligence des grenouilles sur celle des hommes. Et maintenant, la citadelle militaire en moins, je sais aussi pourquoi je me sens, en sa chère compagnie, à ma place, tellement la description de son exposition colle à la description de ma propre vie. Je comprends comment, sans le vouloir, mes agissements ont un nom et une famille adoptive qui se nomme Fluxus.
Dans le sous-sol de l’hôtel Tintin, dans la chambre de Milou, je découvre néanmoins un huitième bras de l’étoile, un bras caché, celui qui a fait se transporter Caterina à Blois, un artiste numérique Jean-Paul Charles. L’œuvre téléphonique d’infiniment petit, agrandie, se transforme en infiniment grand et trône dans l’exposition eptastellare. C’est avec Jean-Paul (quel prénom !) que nous sommes d’ailleurs allés visiter les vitraux de la Cathédrale de Saint Louis, des anciens et ceux qui sont l’œuvre de l’artiste néerlandais Jan Dibbets et du maître verrier français Jean Mauret.
La nef a été détruite par une tempête de 1678, ce qui donnait à la cathédrale, par son asymétrie, un air non fini ou penché…
Le vernissage
Du château-musée de Léonard de Vinci vers celui de l’art Fluxus, j’arrive en retard dans l’espace de l’exposition, mais juste à temps pour capturer un bout de discours explicatif de Caterina. Tout le milieu local est là, y compris le milieu politique, dont le maire de Blois. Le lien avec les 500 ans de Léonard de Vinci dont Caterina a su détourner malicieusement l’anniversaire au profit des étoiles filantes de fluxus, art oblige. C’est l’occasion de secouer la salade. Le maire ré-énacte d’ailleurs la performance initiée jadis par l’artiste Alison Knowles « Make a salad ».
Pour son discours à la gloire de Léonard de Vinci et Caterina, le maire s’est malencontreusement placé devant le tableau « l’Emmerdeur ». Je ne connais pas le maire, mais cette coïncidence, comme dirait Breton, redonne, une fois de plus à mon film, et à la situation de congratulations, un caractère comique. Comme si, sans que je le veuille ou que je le sache, l’esprit des artistes fluxus réunis dans l’exposition continuaient à me jouer des tours en s’appropriant mon appareil. Il se peut également que, sans que je le veuille ou le sache, j’ai quelques prédispositions légèrement cyniques ou/et malicieuses qui se manifestent ainsi dans certaines de ces occasions sérieuses.
Car les bruits enregistrés des grenouilles (pièce de Ben Patterson) se déposent au hasard sur les explications d’œuvres-cadeaux reçues depuis des années et cueillies dans la vitrine par Caterina, ou encore sur les explications de l’œuvre « Infini » du 8ème bras de l’étoile, le Milou (Jean-Paul Charles dont il était question la veille) ou encore sur les photos de Bertrand Clavez dont la corpulence contraste avec le tableau-écriture de Ben « rien à manger » et « je cherche un cendrillon » et « il ne fallait pas se reproduire » ou encore sur la photo prise de l’artiste de la cerise Jacques Halbert, et du couple de galeristes on line, Cat Vir, Catherine et Jacques Pineau, « nous sommes tous des génies du bistro », ainsi de suite. Impossible d’échapper aux écritures ironiques de Ben, débordantes de toutes parts. Caterina, elle, m’envoie la photo qu’elle a prise de moi, l’appareil photo à la main devant l’affiche symbolique de Fluxus, tête tirant la langue (inspirée de masques grecs) avec l’inscription La vérité. Me voilà capturée à mon tour par Caterina !
Du discours de Caterina se dégage toute une histoire performative, politique de Fluxus. On se retrouve devant le drapeau américain… Amérique responsable de plus de génocides que tous les exterminateurs des autres pays réunis,… Puis, devant la photo des performances échangistes des couples déguisés, Georges et Olga Maciunas, Jean Dupuy et Olga Adorno. Jean me racontait qu’il a habité dans le loft de Georges pendant deux ans, le loft qu’il a acquis pour l’aider et devenu aujourd’hui la Fondation Emily Harvey. Tant des arts fondés en fondations, me dis-je… Nous passons ensuite à la collection de Caterina. Les affiches, les cartes postales, les boîtes sonores, de petits messages affectifs…
L’art c’est la guerre
Je suis arrivée tard, très tard, et je l’ai aperçu sur un piédestal en train de crier : l’art c’est la guerre, l’art c’est la guerre. Il parlait des marchands d’art et des artistes marchands. De l’art et des marchés bousiers. De mieux en mieux : Ben Vautier en deux jours. Du musée Maillol où j’ai dû effacer ma photo prise de l’ « être », menacée par les vigiles, puis à la galerie Lara Vincy, pour un fourre-tout de Ben. De la brocante au foutoir puis vers un défilé des mots. Une première et une dernière entrevue du personnage grâce au repas miam miam et surtout à l’amabilité de tous les autres performeurs, artistes, assistants, collectionneurs milliardaires avec des chiens et des diamants, qui m’ont hélas échappé, me sont passés sous le nez sans rien me laisser, comme d’habitude – une soirée très agréable néanmoins, des discussions intéressantes et amusantes. Et autant l’exposition du musée Maillol m’a fait dangereusement tourner la tête, (une overdose des mots ?), autant cette soirée-exposition là chez Lara Vinci, m’a paru plus cohérente, y compris dans son débordement même, mais surtout à cause de la présence de l’artiste qui occupait de tout son esprit la petite salle de l’exposition.
La « rétrospective » au musée Maillol : je ne sais pas si c’est le cabinet érotico-maniaque, avec des objets certes drôles, mais poussiéreux, comme les draps rouges du lit invitant à rêver et la lumière tamisée, à l‘hôtel de passe, ou bien le rayon des suicidés qui m’ont tant dégoutée ? Ou peut-être c’étaient les machines et les objets dégoulinants ? Je ne sais pas. L’art poussé tous les jours un peu plus loin de la vie, dans un infini débordement des objets-mots, dans le paroxysme, version quelque peu « pathétique ». Mal de tête si ce n’est pas la terreur devant cet infini des mots à ne plus en finir. « Trop de mots » est l’énoncé auto-qualifiant de son art par l’artiste lui-même, juste. Rien d’étonnant que les commissaires d’expositions soient obligé(e)s de les comprimer dans une sorte de conteneur, une cabane cubiste réunissant tout, ou presque. Un tas de mots compressés à la manière des sculptures, ferraille comprimée, d’un César. Ou encore, le magasin de Ben, œuvre fluxus collective, déposée à Beaubourg. Comme pour rappeler que, malgré la cristallisation sur son nom de la « gloire » créative, Ben, comme tous les autres agitateurs Fluxus, est la résultante d’un collectif flou d’actions et pensées, d’une sensibilité proche, qui a débuté dans les années 60 grâce à des efforts rassembleurs de Georges Maciunas. Comme on peut lire dans l’entretien de Charles Dreyfus, c’est aussi ce dernier qui aurait mis Ben « dans le coup » des festivals et des concerts dont Ben (raconte Georges) était l’un des organisateurs et participants les plus actifs. Ce qu’il est intéressant de constater, après tant d’années d’existence de la grande famille, c’est la manière « libre » dont ses différents membres y prennent part individuellement, s’y attachent ponctuellement ou s’en détachent, en y trouvant inspiration, orientation, quelquefois même un nom de « scène » ou une identité artistique ou même une raison de vivre créativement.
Une ambiance toute autre donc chez Youri, Lara Vincy galerie, amicale, plutôt joyeuse, l’atmosphère néo-fluxus de jadis. Les murs remplis de tas de mots et d’objets de curiosité là encore, mais comme « organisés », l’espace réduit de la galerie oblige et sans doute l’esprit « ordonné » de Youri le galeriste. C’est vraiment à se demander comment il arrive à travailler avec les artistes aussi débordants. Je soupçonne qu’il en devient fou.
Je m’amuse, je me balade avec ma caméra, appareil photo orienté sur le tas d’œuvres, pour en faire ressortir un esprit. J’en capture quelques-unes, en passant… Celle de la musique fluxus goutte à goutte que j’ai failli casser avec mon sac à dos (je suis toujours prête à partir) et que je m’apprête à acheter, car j’en ai d’un seul coup fait l’expérience. Marc, veilleur sur les œuvres de Ben, m’a tout de suite repéré… Ouf, si la chose se cassait, je n’imagine même pas le problème… Je me rappelle de cette œuvre-ci, puis d’un Perroquet… puis d’un film quasi porn’art ou du genre d’art, de Ben nu avec une femme nue… au lit ? En faisant quoi ? Je ne me rappelle pas. Je crois bien rien.
Mon appareil capture des bribes de conversations au passage, des visages, connus, plus ou moins familiers, inconnus, pour moi. L’art c’est la guerre, criait Ben sur son piédestal, en agitant le catalogue de « Tas d’esprit ». Sur le mur un grand carnet, comme dans des bureaux d’entrepreneurs de la planification, dont les feuilles tournent à la verticale, en vue d’un buisines plan. Un assistant de Ben écrit le manifeste crié par Ben, peut-être bien pour que l’acceptation du non-sens général des mots soit mieux organisée ? Pourtant, malgré le brouhaha généralisé, le manifeste prend forme…
Trop de gens, trop de bruit, on n’entend rien. Arrive-t-on vers la fin de la quête spirituelle de Ben ? Le recueillement, les amis, la vente certes, mais aussi une occasion de fête dont on profite tous. Le résultat ? A part le repas miam miam payé par Youri, me tarde à vrai dire de récupérer mon être et de le gonfler d’ego de Ben. Alors e-go vers Nice ?
Nice. J’ose. Après la Chine et l’Himalaya tibétain, rien ne me fait peur. Je viens de parcourir des montagnes et des lacs à 5600m d’altitude, j’ai survécu à la contamination des déchets nucléaires baignés dans le splendide lac Qinghai décrit splendidement par Alexandra David-Néel et je n’ai même pas mal à la tête après Lassa bière bue à minuit au camp du Mont Everest. La joie d’être là, la fierté, ne suis-je pas devenue désormais un super-ego ? De plus, le chapeau rouge acheté à Lhassa, je m’aperçois, ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de Ben. Comme une famille de ressemblances, la gloire en moins, ces mots et ces films qui dégoulinent, dont je n’arrive pas à me débarrasser, ni à stopper. Rien n’y fait. Comme une maladie semblable. Une maladie de débordement. Attirer l’attention par les mots qui coulent. Il y a deux sortes de déséquilibres dans l’attitude vitale des êtres dit Sadghuru indien : la diarrhée et la constipation. Les psychiatres diraient qu’un enfant est resté bloqué dans le corps d’un adulte, blessé par un manque d’affection. Il cherche à se mesurer, à se bagarrer, à prouver sa supériorité aux autres, fameux artistes, dont il piétine gentiment et sans pitié les prétendues avancées en art. La futilité de la gloire d’un artiste, sa bêtise, même. Il n’y a que l’humour qui arrive à le retenir et à le ranger à son tour dans le lot de prétentieux. J’apprends que Ben avait depuis très longtemps compris comment jouer avec. C’est qu’au-delà de la bêtise apparente, une certaine philosophie se dégage. La philosophie du concept qui frappe, qui transcende, qui attrape et qui se moque discrètement du visiteur. Le mot est suffisamment ambigu pour ne pas trop le heurter ou bien tellement grossier qu’il ne peut être que pris avec humour. Ainsi marche l’art de Ben face à un public toujours renouvelé, les artistes et les non-artistes tous âges confondus, les anciens sont partis ennuyés ou bien sont restés et participent au jeu. Et on s’en doute, le jeu de mots de Ben n’a pas de fin. Quelquefois grossier, quelquefois mystique, d’un seul mot, ouvertement, s’en dégage quelque chose de mystérieux. Pourquoi ? Comment ? Le mot semble habité, quel en est le secret ?
Je n’arrivais pas à cerner le procédé pourtant là, devant mes yeux. « être libre », « être », « dieu »… qu’est ce qui dans ces simples mots peints à la main, faisait sortir d’eux cette sorte de gravité et d’écho retentissant au-delà du tableau ? Et puisque je ne crois pas aux esprits, je devais bien admettre que quelque chose de cette profondeur des mots devait se dégager du tableau encadré et peut-être bien de la seule forme de l’écriture de Ben. Cette écriture contenait bel et bien quelque chose au-delà d’elle-même, puisqu’elle existait même suspendue ou déposée sur n’importe quel support, objet, être, avec ou sans cadre.
« Je ne suis pas en guerre », le rappel de 2005 et « Maudite soit la guerre » écriture, guerre en néon fond rouge comme dans des enseignes lumineuses que l’on retrouve à New York, bien en résonance avec l’actualité de cette fin d’année 2020.
Qu’y a-t-il donc dans l’écriture de Ben ?
Plus j’ai observé des lettres, leur forme, les liaisons entre des lettres, plus je sentais sa présence. L’écriture peinte ressemblait bel et bien à celle écrite à la main, intégrant ainsi le geste qui l’a tracée. Seulement chez Jonas Mekas, j’avais jadis cette même impression, impression d’une main guidée par un esprit. Un esprit quelque peu enfantin, maladroit ou moqueur qui s’exerçait à écrire en essayant de bien lier des lettres entre elles. Des lettres sont ainsi liées par des lignes, comme si l’auteur cherchait à garder la connexion entre elles. Pourtant les lettres assemblées débordaient quelques fois dangereusement, certaines étant exagérément grandes, menaçantes, les mots collant des lettres trop près, serrés, comme dans la peinture « je suis noir et beau », sortant du cadre et dont le mot noir était au centre, prégnant. Un enseignant d’école dirait que Ben ne sait pas écrire, que ses lettres ne sont pas homogènes, ni droites… Dans « Ben » des années 60, le B est une sorte de galimatias d’ornement « inutile », créant une corde à nœuds. D’ailleurs, le « nœud à débrouiller » complétait l’idée de mot peint « ben », posté à sa gauche, comme une sorte de constat, d‘auto-portait ou d’instruction autobiographique adressée au regardeur. Qui est Ben ? Un nœud peint à débrouiller, amplifié par la présence d’un nœud réel d’une corde accolée au tableau. Tandis que « Ben » de 1958 ressemble à un véritable serpent entremêlé.
Nice donc.
Septembre 2019. Je suis attirée par le titre : « La vie est un film » et par l’évènement à venir : un défilé de mode des mots. Me dis-je voilà quelque chose de vivant. Un évènement où Ben sera au travail. Depuis mes films cale’ien, gourfink’ien/toeplit’ziens, straubiens, niblock’iens, lary7’iens, lehman’iens, pip’siens, mekas’iens, fox’iens… ne suis-je pas devenue la spécialiste du film du travail créatif ? Voici qu’une occasion en or se présente pour approcher le travail de Ben. Grâce à Eva, sa fille et sa « galeriste », dès le matin, je rejoins le groupe au travail. 10h : Ben est déjà à la Station. Un grand bâtiment, sorte de préfabriqué, anciens abattoirs, comme je l’ai appris après.Une grande affiche jaune en correspondance avec la couleur de la grille d’entrée, jaune également, annonce en rouge ce dont il est question : « La vie est un film ». Je n’ai pas le temps de regarder les œuvres tout autour, car le film est déjà commencé… Derrière un podium « le ring du doute », dans les cabines d’essayage, les modèles réajustent leurs robes écritures, choisissent leurs accessoires, la musique se met en route, l’essai-défilé commence.
Je tombe sur Ben sortant de la cabine d’essayage, cheveux blancs-gris « coiffés » de l’arrière vers l’avant, sorte de punk, un manteau-veste orangée d’hiver, le micro dans la main. Mais, c’est le costume du lapin d’Alice aux Pays des Merveilles ! Je continue à filmer prête à arrêter si jamais… Il crie dans le micro en me voyant, « Toooom, on est en train de m’emmerder là ! ». Il rerentre dans la cabine d’essayage, « Y avait Ebola qui passait alors, Ebola ici ! ». Une jeune femme noire sort avec un chapeau, sorte de sac jaune en plastique, à l’envers, sur la tête, sur lequel est écrit « ébola ». Robe en rayures de tigre. Ben la fait défiler. « Plus doucement, marche doucement… ». Son micro ne marche pas. Une femme accompagne la fille dans son défilé, en rythmant sa marche, sans doute une professionnelle de la mode… La musique techno horrible s’arrête, une autre fille au masque blanc avec le nez allongé d’un Cyrano de Bergerac apparaît pour montrer à Ben son accessoire, il valide. « Gérard », crie-t-il, « met nous la musique » ! La fille au nez de Cyrano et en robe noire de danseuse du lac des Cygnes, plutôt sexy, mais avec, au niveau du ventre, « haine » inscrit dans un cœur, se met à défiler pieds nus. Ça plaît bien à Annie et à Ben. Est-ce la petite taille de mon appareil photo qui le rassure ou est-ce la mienne, va savoir, en tout cas, bon signe, Ben se laisse capturer …
Tiens, un homme. Sorte de veste, un côté noir, un autre rayures blanches, du devant, mots, derrière les rayures en forme d’arc en ciel de différentes variétés du bleu, le chapeau carré à la main avec les écritures, invisibles pour le moment.
Une autre femme noire sort avec une robe moulante, « oui oui oui oui » du devant, dans un cadre rouge, sur le fond noir tâches jaunes, c’est gai. Derrière, « je suis à toi pour toujours » en jaune. Cheveux bouclés très longs, un joli décolleté, manches courtes en dentelle blanche. « Moi ça me plaît », « Moi ça me plaît », répète Ben. J’entre dans la cabine d’essayage remplie d’accessoires et de robes. Ici, c’est Annie qui commande. Quoi que. Ben rentre dans la cabine lui-aussi, il commente au micro les choix des chapeaux et des sacs des unes et des autres. La scène ressemble plus à une fête entre les jeunes filles, qu’à une séance de travail. Je regarde les robes accrochées sur les cintres : moi aussi je veux m’en mettre une !
Ben n’arrive pas à travailler sans musique. On attend que Tom, le petit fils d’Annie, arrive pour la faire jouer. J’explore les mots-œuvres tout autour. Encore en jaune : « La vérité est un concept incertain », à côté de « Détendez-vous, ce n’est que de l’art ! » de Labelle-Rojoux, puis une histoire de vérité d’Anna Byskov « Convaincre l’humilité et l’existence sans maîtrise… » un fragment, un signe ? La panique, oh la pauvre ! Une autre œuvre, « Tissus de mensonges » de ?… Ben fait semblant d’abandonner la musique… Il s’approche néanmoins des enceintes, déplace l’accumulateur et le pose sur le caisson « Fragile artiste want ». En dessous du ring, l’inscription « Créer c’est gagner ». Arrivée de Tom et d’Eva. Eva en veste jaune japonisante à fleurs roses bleues. Tom règle la musique. La musique techno horrible redémarre. Le micro de Ben aussi.
Un homme noir avec une veste blanche, avec des imprimés d’animaux, des taureaux ? des antilopes ? Derrière, sur le fond noir « elle m’a dit tu es une tâche ». Belle veste. La tâche en trop. La musique chante : « You’re fantastic, you’re so special ». Ben fait tourner l’homme sur le podium avec son micro. Une femme avec une veste courte « Je vois toi », mini-jupe avec des mots, défile. « Plus droite, tiens-toi plus droite », dit Ben. « Suit le fil bleu ». « Suit le fil bleu ». « Ça va, mais, c’est pas top, mais c’est bien », d’après lui. Je me dis qu’il doit avoir très chaud avec son manteau de lapin. « Les robes sont bien. Ce qui est moins bien c’est le rythme et le passage » annonce-t-il au micro à la salle vide. La même musique horrible continue, « you are so special, so fantastic », un troisième homme sort de la cabine. Une veste d’homme classique « Je suis un mythe oh man » associé à la robe de la femme tout aussi classique, années 80 ? collante, décolleté du genre tango du devant, les écritures dada sur la face arrière, malheureusement illisibles. « Marche », crie Ben à l’homme en train de se mouvoir en balançant sa tête du bas vers le haut. « La tête haute » crie Ben, « T’es pas en train de jouer une pièce de théâtre » ! « Allez plus vite ». « Ne fais pas le pape…. », réagit-il en l’observant faire le geste de se corriger le col de chemise avant d’entrer sur le podium. « Tu suis la ligne bleu ! ». La femme en robe décolletée tango s’apprête à défiler. L’homme noir du début, désormais en manteau rouge à motifs africains, inscription « Why not », bien droit, fier, entre sur le podium. « Te faudrait un chapeau » dit Ben. Pas sûr, me dis-je. Car la tête du jeune homme est vraiment belle à regarder. La musique techno disco, encore plus horrible que celle d’avant, se dépose sur cette pièce. Ben conseille à l’homme à la veste classique d’en essayer une autre. Il met une veste blanche à motifs-peinturés de Ben. Là ça change tout.
Une femme jupe courte noire avec inscription en jaune « J’ai la rage » au niveau des fesses. Ben lui conseille de tourner la rage devant, au niveau du sexe. « On la voit mieux comme ça », dit-il. L’homme avec la veste blanche à flèches, vers les ronds, sorte de spermatozoïdes se rapprochant vers les ovules du devant, et l’inscription : « tout est cool coule tout roule » sur le dos. Belle veste. La femme avec la jupe « j’ai la rage » défile avec les deux chaussures différentes. Bottine et talon haut. La femme en robe classique tango s’apprête à défiler avec son accessoire : un lasso à la main. L’inscription sur la robe : « attache moi je ferai ce que tu veux ». Les fantasmes de Ben. Une autre femme en peignoir blanc sort de la cabine : l’inscription « fuck me now », encore pire. Mais, bon je ne dirais pas non, si mon amant m’offrait cette sorte de peignoir. Une femme rousse, robe blanche, un par-dessous blanc poilu peluche, l’écriture « à poil » du devant. La musique techno horrible continue.
« Maintenant on va essayer à plusieurs. Au départ » crie Ben. Une femme en maillot noir, robe et chapeau transparent commence le défilé. « Y a pas d’texte là » dit Ben. Ouf…sorte de silence visuel. Les filles ont de la difficulté à suivre la ligne bleue et d’aller se torticoller au centre, ce qui énerve beaucoup Ben… « C’est dans la poche » défile la robe d’une autre femme, jolie. « Montre le chat » crie Ben à la femme suivante, en robe noire, avec l’image de la tête de chat qui pendouille au niveau de son sexe. « Y a pas de texte, il faut un texte là », dit-il. « Allez à toi. Chapeau doré, chapeau doré » La fille à la casquette dorée défile. « Black is black » crie-t-il en riant. Sur la robe noire brillante est écrit « black is black » en blanc, derrière « red is red », en rouge. C’est logique. Suivie par une danseuse lac des Cygnes, cette fois-ci, en robe verte, cheveux courts : « Je m’envole en pensant à un oiseau » devant, « J’aime qu’on m’aime » derrière, chapeau noir en décalage, pas génial. Elle fait cygne avec ses mains comme dans les ballets russes.
Collages : robes photos, cartes postales, hommes, femmes nues etc. « Là il y a trop de photos » dit Ben pour la première. « Tom ! Il ne marche pas le son » crie-t-il, en manipulant l’application sonore sur le téléphone. « Collection privée » inscrite en dessous des photos de nu sur la deuxième robe- collage. Je mettrai que des photos d’hommes nus, moi. Mais c’est encore ringard. La musique techno change. C’est un peu mieux. Femme avec manteau fausse panthère, bison ? un trou découpé sur l’arrière du dos allant jusqu’aux fesses, on voit l’inscription sur la robe en dessous : « peau de femme ». Une femme plus âgée que les autres, dos nu devant, couvert par un tas de cravates. « J’aime qu’on m’aime » avec un énorme boa orange. Moi ça me plaît. Femme blonde, en robe rouge « Occitanie libre », avec un motif occitan,… Une autre avec l’inscription « Serial lover », etc.
Ben dans la cabine en train de mettre une sorte de dinosaure peluche jaune sur la tête d’une femme habillée en ours, avec l’inscription « Why not » au milieu. « Non non, ça fait trop drôle » dit-il. Je ris. Ça fait beaucoup. Derrière, Annie et un homme établissent l’ordre de la liste des femmes dans un tableau : « Nathalie le nounours…Cynthia robe noire avec un trou… » Je filme les robes et un sac transparent « Rien à cacher », dedans un ourse et un ballon, pas mal J
Chaque femme a deux ou trois robes. La répétition générale du mouvement sur le podium et enfin, les mariés ! « Y en a trois », annonce Ben. J’aime en particulier celle dont le voile est tenu par une femme japonaise en kimono jaune. Très zen. Le dessin de poils de sexe féminin du devant, à l’emplacement du sexe. Une chatte zen. Belle musique de fin.
Le défilé
Mon film débute par le nettoyage avec l’aspirateur du podium par Gérard. Le bruit de l’aspirateur couvre la voix de Ben. Gérard réalise son activité avec beaucoup de grâce. Une vraie performance-nettoyage. J’aime bien ce début-là, très à la fluxus, annonçant que quelque chose d’important se prépare.
Beaucoup de monde, Ben sur le podium explique qu’il a acheté ses robes chez Abbé Pierre à 2, 3 euros pièce et qu’il a mis ses écritures là-dessus.
Quelle surprise agréable, la chanson de Jefferson Airplane Alice, White Rabbit, fait partie du répertoire musical, hélas en version techno agitée, but ! Je me disais bien qu’un lapin était par là.
Je découvre d’autres costumes, robes, dont une nommée « Ecologie » annonce Ben : une femme en robe en bouteilles en plastique, perruque orange, seins nus. Ayant suscité beaucoup d’enthousiasme. Et la troisième robe de mariée. Sortie du carton sacs poubelles et l’emballage en plastique, une femme blonde s’entourant avec et attachant le tout par une corde. Une performance sur un fond de heavy metal. Ben explique le travail d’artiste, elle rentre dans les magasins de vêtements, prend les sacs poubelles et se les met sur la tête.
Voilà qu’avec cette performance le sens politique du défilé se dégage ouvertement. La critique vise avant tout le caractère polluant de l’industrie des vêtements, dont l’industrie du luxe. La cabine d’essayage située dans les anciens abattoirs dont on voit encore des crochets à viande, n’est pas sans penser aux rapprochements. Qu’est-ce qu’un modèle ? A quoi tous ces défilés servent ? Pourquoi autant de gaspillages, de « tortures » de corps, des sacrifices pour le maintenir à la taille convenue… Au passage, quelques autres « messages » : le multiculturalisme de Ben. Me suis souvenue de l’œuvre de Ben, langues tirées aux impérialistes d’avant-garde par les Africains, de l’une de ses premières peintures « je suis noir et beau » et des œuvres « bananes »… Ben défendant des cultures et des langues locales. Toute une Occitanie avait le droit à ses performances à la Station. Ben c’est aussi l’école de Nice et tout un collectif d’artistes échoués là. Comme d’habitude dénonçant avec humour toutes sortes de constructions égocentrées et sexuées sur lesquelles joue l’univers de la mode : « Moi moi moi » « Regardez-moi », « Fuck me »… Les hommes « forts », fiers, les femmes chaperons rouges, les femmes Alice au pays des merveilles, les femmes chasseuses d’hommes, SM, les rêves de mariage, …
Toutefois, Ben préfère clôturer son défilé par la mariée chatte zen. Une très belle musique, belle danse de la maîtresse zen avec la mariée, voilà ce qui apaise l’atmosphère, sans effacer le message ni l’humour décalé des écritures placées malicieusement sur les différentes zones du corps des femmes portant les robes.
ça continue
Je loge avec l’une des artistes performeuse dans l’appartement en vente d’Eva au centre de Nice. Grand appartement désormais presque vide, quelques livres, ustensiles, de quoi dormir néanmoins et passer de belles soirées. Ça me change de ma studette parisienne. Anna Byskov, ma colocataire momentanée dont je me souviens d’avoir déjà filmé l’installation vidéo sculpturale sur la vérité, exposée dans les escaliers de la Fondation du doute à Blois. J’ai aperçu Anna au réveil méditant devant la superbe machine à café expresso et dès nos premiers mots empotés échangés, je l’ai identifiée comme une sorte d’âme semblable. Anna vie en ce moment en Allemagne et vient pour la journée des performances/concerts fluxus que Ben organise le lendemain du défilé. Elle est en pleine préparation, est en train de se trouer les pantoufles. Mhm…. Je me demande pourquoi faire. Le retour à La Station, pour voir quelques performances de Ben and co. Ça commence par un match de boxe. Pourquoi pas.
Les performances
Anna est une superbe performeuse, elle s’est mise dans des trous après s’est avoir mis un sac d’eau sur la tête, elle s’est trouée des paputtes (chaussures poilus de chambre), pour faire de la peinture jetable avec ses doigts : la panique annoncée par « mémoires de l’être » ou quelque chose de la sorte ! Je n’ai rien compris. Elle m’a poussé sur le podium avec Ben pour tenir la nappe à trous dans laquelle elle se mettait, une jambe après l’autre, pour finir la tête en bas le cul en haut, ça fait un drôle de film ! Après le défilé, Eva nous a mis dans le coffre de sa voiture pour nous amener au restaurant, avec les deux autres performeurs, Philippe qui fabrique des balais suspendus invisibles et son ami Kader… Le jour suivant nous avons marché tous ensemble, artiste collectif Steiner avec sa guitare (il va se marier samedi, Ben sera son témoin : le scoop !), alors Ben a chanté le blues avec lui et j’ai réussi à y mettre ma flûte ! Ben est un véritable chanteur ! Toute cette improvisation est une question de rythme. Le soir, nous sommes allés dans un autre lieu d’art restaurant où Kouro performait avec ses jolies danseuses, liseuses des poètes de la Beat Generation, puis, a projeté son film des bd pâte à modeler sur Kamasoutra ! Nous étions tous très excités après le film dont les différents « tableaux » illustraient les positions sexuelles compliquées exercées par différents individus dans différents pays … Sorte de mille et une nuits, des voyages exotiques exploratoires. J’ai parlé toute la nuit de mes voyages avec Philippe qui continuait à me raconter l’histoire de sa vie et le sens de son œuvre du balais suspendu et invisible exposé à la Station dans l’exposition La vie est un film… Il est vrai, bien qu’il soit dressé au milieu du hangar, personne ne l’a remarqué, sans doute le public le prenait pour un balai banal. Ah oui, Ben m’a appelé pour me dire qu’il a lu presque la totalité de mon livre Du film au texte ! Il l’a bien aimé, ça m’a encouragé à finir la seconde série des portraits. Il m’invite chez lui à déjeuner, hélas, je suis déjà partie.
Etre libre
Encore une contradiction dans les faits si ce n’est pas une tautologie. C’est à croire que Ben est sartrien. Il pourrait même inventer le néant. En voici le titre d’une toute ancienne-nouvelle exposition, au château de Chamarande. Mais ce n’est pas à travers l’ego que le lien avec l’univers peut se constituer. Je réfléchissais. N’est-ce pas justement à travers l’être ? Je réfléchis trop. La spiritualité n’a rien à voir avec la philosophie. C’est une méthode. Je me suis inscrite aux cours de philosophie bouddhiste et la méthode serait d’après les Tibétains une partie seulement du chemin vers l’éveil. La seconde, la plus fondamentale, serait celle de la connaissance. Certes il ne s’agit pas de connaissance au sens occidental de ce terme, mais de connaissance logique tout de même, bien qu’elle soit étroitement connectée à la pratique de la méditation. Ben aurait-il donc raison de sortir la critique d’art de sa cogitation ? Faire ou ne pas faire, mais s’arrêter de penser en rond, car une cogitation sans action emprisonne l’être. Alors entre un sexe maniaque et une sculpture vivante, la vie artistique et avec elle la vie tout court, de Ben, pourrait-elle se résumer en ce même long geste, affirmé, instruit : « être libre », sur des fonds de toutes les couleurs possibles.
L’artiste est dans l’escalier
On se focalise, il est vrai toujours sur le nu descendant et plus rarement sur la forme du socle qui le maintient et sur lequel comme une sculpture vivante, il se meut. Du berceau avec l’écriture « le temps passe » pour arriver à « pas d’art sans souffrance », vers côte à côte, les portraits de Duchamp et de Cage.
Une fois en bas on peut lire : « la vie est une marche après l’autre », « attention à l’esprit d’escaliers qui nous guette », « marche ou crève – t’arrête pas – marche » ; « je marche – sur ma tête » ; « l’artiste est dans les escaliers – ». Et l’image du film Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, de la poussette avec le bébé dévalant dramatiquement la pente du haut des escaliers d’Odessa, s’impose à moi plus encore que le nu défragmenté de Duchamp. L’art révolutionnaire, d’Eisenstein, Duchamp, Cage à Ben n’est-il pas si bien résumé à travers ce plan condensé de la vie qui passe, d’une façon bien saccadée ? L’être, tel ce bébé lequel, dégringole chaotiquement à grande vitesse parmi les mutinés, après être tombé, une marche après l’autre, sur sa tête. C’est ainsi que l’artiste est né, dans la souffrance ?
L’amour ce sont des mots, doux
Je visionne mes images des expositions de Ben. J’y recherche quelques mots optimistes. Mais quoi ? N’ai-je pas appris déjà avec Straub qu’il fallait résister à l’optimisme ? Et je tombe sur l’une des pièces anciennes de Ben, écrite maladroitement, « l’amour c’est des mots ». J’y ajoute « doux ». Encore un mensonge. L’amour c’est tout sauf les mots, diraient les gourous et autres chamans de la guérison amoureuse. L’amour, comme l’être, ne se dit pas, il est. Je me mets ainsi petit à petit à intervenir dans des écritures de Ben, à les transformer, romantiquement, inlassablement. « Pas de désir sans amour » à la place de « pas d’amour sans désir ». Est-ce vrai ? Mais l’amour a-t-il quelque chose à faire avec la vérité ? Et avec l’art ?
[1] Leonard de Vinci, Notes, tome 2, p.237
[2] Ernst Gombrich, Representation of space in western art :
[3] A propos di système des caméras de Pascal Cotte : https://www.facebook.com/NatGeoFrance/videos/1664839816988925
[4] Léonard de Vinci, Exposition « Saint Anne, Leonardo da Vinci’s ultimate masterpiece », March 29, 2012 to June 25, 2012, Louvre.
[5] Léonard de Vinci, Exposition au Louvre, October 24, 2019–February 24, 2020
[6] John Dewey parle de la qualité d’une situation qui possède une qualité d’ensemble émergeante et qui ne se réduit pas au nombre d’éléments qui la composent, cf. « Logique. Théorie de l’enquête », PUF, 1967.
[7] Emmanuel Carrère, Yoga, POL, 2020, p. 186
[8] Annie Le Brun, Ce qui n’a pas de prix, Stock, 2019
[9] Michael Fried, Pourquoi la photographie a aujourd’hui force d’art, éd. Hazan, 2015
[10] Henry Miller, Les livres de ma vie, « The story of my heart » de Richard Jefferies, p.239, Gallimard, 1969.
[11] Jonas Mekas, Scrapbook of the sixties, Spector Books, 2016, p.9-p.10.
[12] Gombrowicz, Journal, 1957-1961, pp.246-247 dans la préface « La philosophie de Gombrowicz » par Francesco M. Cataluccio, p.35, W. Gombrowicz, Cours de philosophie en six heures un quart »
[13] René Descartes, Méditations Métaphysiques, GF-Flammarion, 1979, p.89-p91
« C’est un mot (to see again) avec les deux points qui signifie « a propos de » dans le sens « re: » des e-mails. Il y a donc plusieurs sans – pour revoir un film – a propos de la vision – comment les cinéastes voient le monde » « Ca ne vient pas des emails mais des lettres d’affaires autrefois. « Re: » veut dire « regarding » – ça indique le sujet de la lettre ». La société Re :Voir a été fondée le 16 mars 1994, http://re-voir.com/shop/
[15] Voir par exemple Collectif du Jeune Cinéma : http://www.cjcinema.org
[16] Wittgenstein, De l’incertitude, (note),
[17] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »
[18] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »
[19] A Mahabalipuram des temples au bord des plages ressemblent à des simples rochers, or, comme le montre joliment Praveen Moham dans ses vidéos, ils ont été taillés, sinon apportés ici de manière intentionnelle. Des versions provisoires, « miniatures », sculptés des temples principaux, (Lion, …) placés un peu plus dans des terres. C’est à croire aux pratiques de championnat de sculptures, dont la région continue à garder ses traces.
[20] Lewis Caroll, Alice aux pays des merveilles, (p.).
[21] John Dewey, p.327
[22] DAILY ACTIONS (AZIONI QUOTIDIANE) de Giuseppe Zevola. vidéo numérique. ITALIE 2008. 25 min. Short videos shot in Naples in my home studio with Lucio lo Gatto who composed the music. Recurring iconographic sources consist of: objects taken around the house, instruments of measurement and lighting, elements such as tap water, fire in the kitchen stove, air blowers, the unexpected visit of a friend, the occasion of a lunar eclipse, and often a small incident wihch, like a « deus ex machina, » reverses the situation. To sum up the series as a whole, maybe: Imaginative Fantasy and Prepared Chaos. Azione 000 durata 1’22 »
/Azione 002 durata 1’50 » /Azione 003 durata 3’19 » /Azione 004 durata 3’12 » /Azione 007 durata 2’45 » /Azione 009 durata 2’39 » / Azione 011 durata 5’33 » /Azione 012 durata 2’01 » / Azione 013 durata 0’51 » / Azione 014
durata 2’32 »
[23] Giordano Bruno, [2000], p.54
[24] Lucia Dacome and Renata Peters, FABRICATING THE BODY: THE ANATOMICAL MACHINES OF THE PRINCE OF
SANSEVERO, http://resources.culturalheritage.org/wp-content/uploads/sites/8/2015/02/osg014-10.pdf
[25] http://www.museonitsch.org
[26] Antonin Artaud, p.141
[27] Tara bateau scientifique destiné à la recherche et à la défense de l’environnement : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tara_(go%C3%A9lette) ; https://oceans.taraexpeditions.org/taraparis/
[28] Maya Deren, Divine Horsmen, Documentexte, McPherson et Compagny, 1983, p.189 (à ver)
[29] Cant. d’amour, couplet 99
[30] Le « lieu unique » comme entendu ici, est celui de la parole (loquere), du solipsisme solaire qui émane depuis chaque création exposée dans le jardin et traduite par la bouche de Martial (allusion au poète latin) Canterel (le Kantor, le maître de chapelle, le conteur, etc.). Pour rédiger ce roman, Roussel utilisa, entre autres, et comme base de son procédé le Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle.
[31] Carlo De Rita, un intellectuel italien, professeur d’esthétique et de philosophie.
[32] (« On dirait à te lire que j’ai hérité d’argent »), commentaire de NHSP.
[33] (« zéro culture musicale classique »), idem.
[34] Peter Sloterdijk, Bulles, Sphères I, Pluriel, 2002.
[35] Philipe-Alain Michaud, Aby Warburg et l’image en mouvement, Macula, 1998.
[36] Où, rappelons-le, s’est installé toute la beat bande d’amis de son père : William Burroughs,
Bryon Gysin, Alan Ginsberg, Corso….
[37] Magasin consacré aux idées progressistes sur la poésie, créé en 1960 par Ashbery, Koch and Schuyler et dans laquelle W.
Burroughs a commencé de publier les petits textes en cut-ups.
Locus Solus
[38] Jean Jacques Lebel…
[39] Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Gallimard, 2004, p279-p.301
[40] Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Gallimard, 2004, p.297.
[41] Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, Gallimard, 1964.
[42] Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, Gallimard, 1964, p.18
[43] Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, Gallimard, 1964, p.19
[44] Merleau-Ponty, L’œil et l’esprit, Gallimard, 1964, p.22
[45] Osho, Tao, The state and the Art, Macmillan, 2011
[46] http://www.dailymotion.com/video/xvybo_alexandra-david-neel_travel
[47] Extrait de l’article du journal Actuel N°3, 1970 par Jean-François Bizot
[48] Lionel Magal, Crium Delirium. The Psykedeklik Road Book, Crium amicorum, Le Mot et le reste eds., 2012, p.25.
[49] Lionel Magal, Crium Delirium. The Psykedeklik Road Book, Crium amicorum, Le Mot et le reste eds., 2012, p.64
[50] http://www.cirque-electrique.com
[51] Pip Chodorov, cinéaste, artiste, enseignant et critique d’art, le réalisateur de portraits des cinéastes et artistes d’avant-garde (Jonas Mekas, Charlemagne Palestine, …), de film documentaire sur le cinéma expérimental Free Radicals permettant d’entrer dans le vif de l’histoire de cinémas et cinéastes/artistes/filmeur regroupés autour d’Anthology Film Archives.
[52] Cette excursion a été rendue possible en partie grâce à mon détachement au CNRS, cf. projet de recherche, « L’ordinaire et sa transformation esthétique ». Merci à Sandra Laugier qui en fut la directrice et au laboratoire CEMS de l’Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales de l’avoir facilité.
[53] http://www.castelligallery.com/on-view.html.
[54] https://www.youtube.com/watch?v=yBKi81JJ6e0
[55] http://www.aldotambellini.com, http://www.whitelightcinema.com/Tambellini.html
[56] http://www.jamescohan.com/exhibitions/ (533 west 26th st. betw. 10 + 11th ave)
[57] https://www.n3krozoft.com/_xxbcf67373.TMP/tv/aldo_tambellini.html ; https://www.jamescohan.com/artists/aldo-tambellini#related-exhibitions
[58] paru dans Artefuse (http://artefuse.com/interview-and-studio-visit-with-artist-robert-attanasio-2/
[59] Partie 1
– Burn the Screen (1981, 16mm), 3 mins.
– no more eMpTyV (2004, video), 3 mins.
– Counterfeit Music Videos #1-6 (1996-1999), 24 mins.
– Negativland (dvd) 4 mins.
-Volume (2002, video) 9 mins. (en guise d’entr’acte)
Partie 2
– La trilogie échantillonnée (15 mins.)
No illusions (1990)
Whitewash U.S.A. (1991)
State of the Union (1992)
– Not from Concentrate (1995, 5 mins.)
– Wu-Tang Clan, 4mins.
– Counterfeit Music Videos #7-11, #16-19 (2002 – 2008), 30 mins.
– Radiohead, 4 mins.
– Counterfeit Music Video #20 (2008) 3 mins.
[60] http://tonyoursler.com, http://www.arte.tv/fr/tony-oursler-plasticien-videaste/2988624,CmC=3305198.html)
[61] Elana Herzog : http://www.elanaherzog.com, From the plaid series, 2007.
[62] « For immediate release » organisé par Robert en collaboration avec Bob Seng: Exit 778, 2011; Robert Attanasio: Critical Condition, 2012; Adam Taye: Jungle Variations, 2011; Children of a Wiser Day, 2013, –this is by street artist gilf!
[63] http://www.alanberliner.com
[64] Comme le note Alan sur son site web : « Twice a recipient of a Guggenheim fellowship and awards from the National Endowment of the Arts and Humanities, Honig traveled extensively, particularly through Spain and Portugal. Perhaps the greatest influence on his own writing was the immersion, facilitated by those voyages, in the work of poets—unknown to English speaking audiences until he made them available—from the Iberian Peninsula. The first to have translated the modernist Portuguese poet, Fernando Pessoa (1971), Honig also wrote the first critical study of Federico García Lorca (1944). His translations of six Calderón plays (1994) and, jointly with Alan Trueblood, Lope de Vega’s Dorotea (1985) are considered the definitive English texts of those Spanish Renaissance writers. Additionally, he has rendered English versions of the poetry of Miguel Hernández (1990), García Lorca (1990), and of Cervantes’ Interludes (1964). As a practitioner of the art, Honig published a series of interviews with fellow-translators, The Poet’s Other Voice (1986). For his translations, Honig
was knighted by the President of Portugal in 1986 and similarly by the King of Spain in 1996 », alanberliner.com/first_cousin.php?pag_id=107
[65] www.phillniblock.com ; http://www.experimentalintermedia.org
[66] Six films sonores des années 60 de 16mm projetés à Anthology Film Archives : MORNING 1966-69, 17min, 16mm-to video, b&w avec les membres d’Open Theater Group ; THE MAGIC SUN 1966-68, 17 min, 16mm-to-video, b&w avec les membres et la musique de Sun Ra and the Arkestra; DOG TRACK 1969, 9min, 16mm-to-video, le film basé sur le texte lu par Barbara Porte, ANNIE, 1968, 8 min, 16 mm-to-video, le portrait de danseur Ann Danoff ; MAX 1966-68, 7min,16mm-to video, b&w, le film collage de portrait de Max Neuhas avec le sound track de Neuhas, edité par David Geary ; RAOUL 1968/69, 20min, 16mm-to-video, le portrait de peintre Raoul Middleman, le sound track improvisé par Middleman et Niblock.
[67] Mario Giacomelli (1925-2000). Photographe italien du XXe siècle. Il s’intéresse à la typographie et travaille dans une imprimerie. Le noir et blanc, les contrastes, les zones clairs et sombres, les noirs profonds caractérisent son travail. Bricoleur et créatif dans l’âme il ne cesse de rechercher de nouvelles formes de travail visuel.
[68] Bradley Eros, cinéaste, programmateur, projectionniste, caissier… à l’Anthology Film Archives, http://mfjonline.org/journalPages/MFJ43/Eros.html
[69] Maurice Merleau-Ponty, La prose du monde, Gallimard, 1969.
[70] Films : Shut de 1966 avec Tony Cox, le Film Fluxus #22 ; Film #4, avec le film Bottoms en 1966 ; The painter Sam Francis (2008) : de l’art abstrait américain ; La Vida Loca : sur un dealer de cocaïne ; GEORGE : film sur George Maciunas, https://www.kickstarter.com/projects/688458836/george; http://www.indiegogo.com/projects/george–2
[71] http://www.ensba-lyon.fr/revueinitiales/pdf/INITIALES_05_brugerolle.pdf
[72] Emmett Williams et Ayo, …Charles Dreyfus, Bertrand Clavez,
George Maciunas – Une révolution furtive, A propos du film George de Jeffrey Perkins :https://brooklynrail.org/2018/04/artseen/JEFFREY-PERKINS-George (de Mark Bloch – Mark Bloch is a writer, public speaker and pan-media artist from Ohio living in Manhattan since 1982. His archive of Mail/Network/Communication Art is part of the Downtown Collection at the Fales Library of New York University)
[73] Qui fait penser à la pièce « Unfinished Business : Education of the Boy Child » de Geoffrey Hendricks, cf. Hanna Higins, University of California Press, 2002 [1964], p. 101.
[74] GM, Presses du réel, 2013 , avec parmi d’autres la contribution de Jeffrey Perkins et la photographie de son œuvre « Endless Column »
[75] http://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_Flynt ; http://www.henryflynt.org : « Flynt’s work devolves from what he calls “cognitive nihilism,” first announced in the 1960 and 1961 drafts of Philosophy Proper. (The 1961 draft was published with other early work in his book Blueprint for a Higher Civilization, Milan, 1975.) He refined these dispensations in the “Is there language?” trap, published as “Primary Study” in 1964. In 1961, Flynt coined the term concept art. Concept art’s first appearance in a book was in An Anthology, release date 1963. In 1962, Flynt began to campaign for an anti-art position. He demonstrated against cultural institutions in New York in 1963 with Tony Conrad and Jack Smith, and against Stockhausen twice in 1964. He wanted art to be superseded by “veramusement” and “brend,” neologisms meaning approximately pure recreation. From about 1980, Flynt has given a great deal of time to two endeavors which did not achieve the notoriety of the early actions— »meta-technology » and « personhood theory. » In 1987, he revived concept art for tactical reasons; he spent seven years in the art world. After that, Flynt began to publish recorded but unreleased musical compositions; over a dozen CDs have appeared as of 2007. Because of his friendship and collaboration with George Maciunas, Flynt sometimes gets linked to Fluxus by unsympathetic reviewers. » (…) « In 1980, Flynt concluded that existential phenomenology needed to be radicalized to become a devolutional non-intellectual epistemology, which he called « Personhood Theory. » It would allow the explication of “high-level affections or qualities” such as dignity. Personhood theory is envisioned to support meta-technology in addressing the interplay between the reality-picture and the whole person that allows one civilization to employ instrumental knowledge which seems insane to another civilization. »
[76] Entretien réalisé par Marie de Brugerolle : « Un agent secret au pays de Fluxus: http://www.ensba-lyon.fr/revueinitiales/pdf/INITIALES_05_brugerolle.pdf
[77] « NSA-USA takes as its point of departure the recent citizen spying scandal emanating from the activities of the National Security Agency. Both American and citizens outside the United States were surveyed and there is disagreement as to the whether Edward Snowden is a hero or a villain. As such this work is an investigation of the nature of doubt. » :
NSA/USA: Sound as Prophecy – MANIFESTA 10, 2014
[78] http://www.samfrancis.com
[79] Le texte en compagnie étroite avec les je-vidéos :
https://goo.gl/photos/6nnMMPUGhnd6kTLT6
https://goo.gl/photos/mTMugtdecpLDyxbbA
https://photos.app.goo.gl/tbbgRNcuNY1S9MGY8
[80] Anselm Kiefer, France Culture entretien avec Bernard Blistène ; https://www.franceculture.fr/emissions/les-regardeurs/anselm-kiefer
https://www.franceculture.fr/conferences/institut-national-du-patrimoine/ce-quexposer-veut-dire-exposer-lart-contemporain; https://www.franceculture.fr/peinture/du-grand-art-pantin
[81] Anselm Kiefer, InnerRaum/ Intérieur, 1981 ;
[82] Kiefer entretient France Culture : https://www.franceculture.fr/oeuvre-anselm-kiefer-l-alchimie-du-livre-de-marie-minssieux-chamonard
[83] https://www.lemonde.fr/culture/article/2005/08/03/anselm-kiefer-pour-survivre-je-cree-un-sens-et-c-est-mon-art_677392_3246.html
[84] http://www.lesartistescontemporains.com/Artistes/dupuy.html
[85] Entretien avec Jean Dupuy par Charles Dreyfus, revue Inter-érudit, n°109, 2011,
https://id.erudit.org/iderudit/65329acCopied
[86] Il s’agit de l’œuvre Vaduz de Bernard Heidsieck, imprimée en nombre de version comme une carte du monde… et que Nathalie tentait de vendre.
[87] Gaston de Pawlowski, Voyage au pays de la quatrième dimension, https://fr.wikisource.org/wiki/Voyage_au_pays_de_la_quatri%C3%A8me_dimension
[88] Leonard de Vinci, Notes, tome 2, p.237
[89] Robert Lebel, Sur Marcel Duchamp, Traversée du grand verre, ed.Mamco, 2015, p.7
[90] Pierre Cabanne, Duchamp & Cie, éd. Terrail 1996, p.134, (Extrait de Miroir de la marié, Jean Suquet, Flammarion).
[91] Arnaud Labelle-Rojoux, Marcel Duchamp en affinité(s) Jean Dupuy, éd. Loevenbruck,
[92] Louvre, fluxus….
[93] Il s’agit de l’ouvrage « La femme indépendante » de Simone de Beauvoir et de l’oeuvre « Existe » de l’artiste Christian Xatrec.
[94] Accompagnée des photos de Charles Dreyfus :
https://photos.app.goo.gl/LBAyyBENHeF6BTeT9
Et de mes je-vidéos :
https://photos.app.goo.gl/Aa6zTysc9MgHK4t36
[95] https://www.fondationdudoute.fr/exposition/17/1584-presentation.htm
[96] Jean-Pierre Brisset, Les œuvres complètes, Presses du réel ; LES GRENOUILLES QUI VONT SUR L’EAU ONT–ELLES DES AILES ? ; Art of swiming (as a grenouille).