LE CINEMA DE BORIS LEHMAN, COMME METIER ET COMME EXISTENCE

Rendez-vous avec Pip à Pantin, le festival des courts métrages. Pip m’annonce que Boris Lehman sera là. J’ai déjà vu une partie de son film Babel et je suis curieuse de voir le personnage. Je le filme au bar avec une femme. Elle lui dit « Je me suis fait avoir plusieurs fois, Boris. Il faut pas confondre la vie et le travail ». C’est drôle d’entendre dire cela quand on pense à l’art personnel de Boris. Boris en pleine séduction et en pleine photographie. J’ai préparé une petite performance. La première, depuis si longtemps, depuis mon adolescence peut-être. Avant de venir au cinéma, je me suis achetée une perruque et je me suis demandée si j’allais oser la mettre au moment adéquat. Ce moment arrive. Les cinéastes expérimentaux réunis. Je filme Boris qui me prend en photo. Sa manière de se saisir de l’appareil me surprend. Quelle rapidité du geste ; des bras qui se soulèvent soudainement vers le haut, un éclair dans l’œil ! Quel œil !  Je me tourne vers Pip et je chante l’air des Beatles en riant : « help, I need somebody ». Un ami de Pip filme la scène avec ma caméra, puis me la repasse. Boris s’apprête à nouveau à me prendre en photo. Je m’enfuis, puis je mets la perruque et je réapparais dans le champ, transformée en blonde. Eh oui, c’est bien connu, les cinéastes aiment les blondes, alors les actrices se colorent en blondes, si elles ne le sont pas déjà. L’image d’une étoile dans le miroir du bar termine ce plan de hasard. Je change en même temps d’appareil, délaissant mon appareil photo au profit de la très grande caméra. Me verra-t-on encore mieux ? Mouais. Le Off, donc, du festival « Côté Court ». Au bar. Le vernissage, les petits fours, les gens venus là pour faire connaissance, pour se faire voir et se faire connaître. Le monde de l’art. Ce n’est pas le festival de Cannes, mais un festival tout de même. Qui ai-je filmé ? Qui a filmé ? Tout un tas de gens. Des cinéastes, des acteurs, des jolies blondes, des metteurs en scène que je ne connais pas, évidemment. » (Voir les vidéos « Côté Court »)[i]

Le cinéma de Boris Lehman : « Du bonheur de temps perdu vers la course au temps qui passe ».

Il est difficile de dissocier la personnalité de Boris Lehman de ses films. Le plus simple serait de dire que c’est un cinéaste belge, né à Lausanne et qu’il est d’origine polonaise. Ou encore qu’il est en circulation permanente, errant de lieu en lieu, d’appartement en appartement, d’amitié en amitié, puisqu’il est juif, comme il aime bien le rappeler. Et comme il se doit à tout juif bien juif, Boris erre. De plus, comme il le dit tout au long de ses films et comme l’ont souligné nombre de ses amis, son cinéma c’est tout un système de vie : le cinéma comme métier et comme existence.

         Boris est tout de même issu de l’institution cinématographique, diplômé de l’Institut national supérieur des arts du spectacle de Bruxelles, qu’il fréquente de 1962 à 1966. On apprend aussi, dans ses films, qu’il avait, un jour, un tout autre métier : il était professeur de tennis ! Puis, on apprend qu’il est cinéphile et critique, et qu’il a collaboré à de nombreuses revues de cinéma. Boris était engagé dans le mouvement antipsychiatrique au club Antonin Artaud où il a réalisé de 1965 à 1982 des films à des fins thérapeutiques, avec des personnes atteintes de troubles psychiques. Puis, il s’en détache, décide de produire Babel, le film de sa vie dont il conçoit le projet dès les années 70. Le début du film, comme il le rappelle, coïncide (eh oui là encore) avec son quarantième anniversaire. Boris décide de faire un voyage au Mexique sur les traces d’Artaud. Au retour, il devient définitivement son propre employeur, son propre acteur, son propre cinéaste, producteur, metteur en scène… Boris se dit être tantôt seul, tantôt très entouré : d’un réseau d’amis, de connaissances, d’administrations, qu’il enrôle dans son système de vie-film auto-cinématographié. Je pense que ce réseau se constitue en grande partie par affinités. Mais tout et tout le monde est potentiellement filmable.   Un an après notre première rencontre, j’ai eu une soudaine envie de lui transmettre quelques vidéos que j’ai réalisées au moment où Boris me prenait en photo au bar du festival des Courts-Métrages à Pantin. Et Boris dit : non, non il ne se souvient pas de moi. Il me demande si on s’est rencontrés à Cannes. Filou ! Boris arrive à Paris et on va prendre un café. Je le retrouve devant la boutique de Pip, à la galerie du Re: Voir. Pip n’est pas là. Il est à Cannes, il « forme » des étudiant(e)s américain(e)s au cinéma expérimental. Je reviens du Japon et, va savoir pourquoi, mais j’ai envie d’offrir à Boris de la nourriture séchée pour les cosmonautes que j’ai ramenée du musée de l’espace de Tokyo. Je ne sais pas pourquoi, mais je le vois bien flotter dans une navette spatiale avec sa caméra en train de faire de nouvelles expériences. Boris me faisait en effet penser un peu à moi, un peu à un extraterrestre, et pas du tout à cause de ses cheveux gris en bataille sortant de moitié de sa tête, ni de son nez de sorcier et de ses yeux globuleux ou de son sourire de petit garçon, mais à cause justement de cette manière bien atypique de vivre et de concevoir le monde à travers une relation sociale, une rencontre. Boris a toujours un film en cours, puisque de la même manière que pour Jonas Mekas, sa vie et ses films sont étroitement imbriqués. Et il pousse cette réflexivité entre le film et la vie le plus loin possible. Plus de 400 films ! J’en ai vu quelques-uns, certains plus attentivement que d’autres : les parties de Babel, Mes Entretiens, le film sur Stephen Dwoskin, Portrait du peintre dans son atelier, 1985 (40 min), Un Peintre sous surveillance, 2009 (36 min) sur son ami peintre Arié Mandelbaum et Mes sept lieux, la quatrième partie de Babel.

         Les films-fleuves sur la vie de Boris, le film sur ses films, sur ses amis, ses appartements, ses voyages. Des fictions réelles. Car, comme chez Artaud, le théâtre et la vie dans les films de Boris, sont entremêlés. Ce que j’ai aimé dans Babel, c’est la préparation du voyage au Mexique. Boris se filmant avec les yeux pétillants, pleins d’espoirs, de celui qui a si peu de choses et qui désire ardemment faire ce voyage, sur les traces d’Artaud. Une manière de vivre affectivement en dramatisant sa propre existence, puis en s’en distanciant avec une belle dose d’humour. Oui, c’est peut-être cette autodérision, l’humour grinçant de Boris, que j’aime le plus. Sa capacité de se moquer de lui-même, dès qu’il voit que l’image tourne un peu trop au drame, il y insère quelques scènes comiques. Comme pour se convaincre que non, tout n’est pas si noir. Que l’on peut encore en rire. Lorsque j’ai vu Babel, je me suis vue littéralement à sa place tellement mon attitude pouvait paraître semblable avant mon départ pour le Népal. Les cartes, les guides, la visite médicale, la rencontre des amis pour leur dire que je partais, le mail à l’anthropologue Gérard Toffin, la recherche d’un caméraman pouvant m’y accompagner, et ainsi de suite.

         Le film de Boris relate les scènes de la préparation du voyage et Boris s’en sert comme prétexte pour revoir ses amis belges et faire son film. Mais le film porte davantage sur ces moments de rencontre, sur les relations avec ses amis et sur ce film-là, en cours, que sur le voyage lui-même. On voit tout de même une scène radieuse où Boris se baigne dans un lac entouré d’Indiens. Il a bonne mine et le voyage semble tout de même avoir eu lieu. Babel se déroule donc pour l’essentiel en Belgique. Qu’est-ce que Babel ? C’est peut-être l’explication de l’historienne d’art qui décrit le mieux à propos du tableau de Joos de Momper, la Tour de Babel, (avec la collaboration de Frans Franken, musée des beaux arts / Bruxelles) dans le film Mes sept lieux, qui forme la quatrième partie de Babel. Un projet utopique, une construction collective inachevée, un projet de toute une vie, sur plusieurs générations, un rêve, la métaphore de la Boris’vie-film…Mes sept lieux. Mais c’est probablement ce dernier qui, par sa fin métaphysique semble le plus représentatif de la posture existentielle des films de Boris que j’ai vus. Les films mosaïques, une série de faits, d’événements, de situations mis en scène et d’une certaine philosophie de la vie comme l’art de vivre en filmant. Car la vie de Boris est en réflexivité constante avec ses films.

         Le film débute par l’expulsion de Boris de son appartement, le départ quelque peu chaotique, puis les images de déménagements, d’un lieu vers un autre, à n’en plus finir : on (moi, la spectatrice) n’en peut plus de voir tous ces cartons ! Mais ce n’est qu’une petite partie de la vie de Boris qui est résumée ainsi. Ces déménagements donnent pourtant lieu à de belles images des environnements, de l’architecture, des lieux de l’habitation, des appartements dans lesquels Boris emménage et de leurs alentours. Les places, les travaux, la nature, les portraits des gens qui accueillent Boris. De nombreuses scènes sont des scènes comiques où Boris, l’acteur principal, se met à faire des choses « absurdes », comme découper la veste qu’on lui a donnée et en faire un livre d’art, aller faire une sculpture en bronze de ses pieds, monter sur une grue ou descendre en scaphandre dans les égouts pour retrouver son film perdu. Comme d’habitude, les films de Boris sont d’une grande générosité tant pour les personnes qu’il met en scène que pour les spectateurs qui peuvent apprendre à partir de là quelques instructions pour vivre mieux au moyen de l’art filmique et réenchanter un peu, à travers cette expérience visuelle, la monotonie de leur vie. Comme cet anniversaire créatif où Boris rappelle à ses femmes que c’est le jour de son anniversaire, évidemment presque aucune ne s’en souvient. Mais ni Boris ni aucune de ses amies n’en font un drame. Au contraire, les amis se rassemblent autour d’une fête, lui chantent une chanson, lui offrent des cadeaux. Une belle manière de détourner les rites sociaux « obligatoires ». Tous les thèmes de cette vie « de tous les jours », comme toutes les étapes de la réalisation du film, sont abordés. L’amitié, le logement, l’argent, les habits, les questions techniques, l’amour, la sexualité, la nature et l’art sous de nombreuses formes. Boris, me suis-je dit, y joue le rôle du fou dans le jeu d’échec, il est celui qui vient déranger un interlocuteur autant de fois qu’il le veut, sous prétexte de faire un film. Ce faisant, il l’éveille à la relation. Il le sort de ses préoccupations et l’oblige à penser à autre chose, à lui, au film dans lequel il va peut-être figurer… N’est-ce pas une manière très ordinaire d’administrer ainsi le temps, de le prendre et le donner aux autres ?

« Mes sept lieux ». L’errance d’appartement en appartement, les allées et venues chez des amis, les rencontres et activités de tous les jours : faire les comptes, développer les pellicules, filmer les gens, écrire le journal au café.

La bobine numéro dix. Elle m’apparaît comme différente des autres. Il y a quelque chose de plus mystique. De très belles prises existentielles sur les gens qui courent dans un marathon, une foule anonyme allant au concert, les arbres, les vagues, Boris seul face à la mer, en compagnie du son plein de gravité du compositeur expérimental Phill Niblock et les images de la mer comme pour rendre hommage aux films de ce dernier. C’est Boris qui m’a envoyée à la soirée d’anniversaire des 80 ans de Phill Niblock à New York. A Anthology Film Archives, j’ai pu ainsi découvrir un autre magnifique filmeur et le compositeur de bruit-musique d’avant-garde : ses films des années 60, les cadrages et les couleurs de la nature d’une grande beauté et un personnage rempli d’enthousiasme, rempli de vie. J’ai bien sûr failli avoir une crise cardiaque en me mettant tout prêt des enceintes bourdonnantes des sonorités graves continues, mais en changeant de place tout est rentré dans l’ordre. Phill Niblock est l’inventeur d’une forme sonore minimale faisant la part belle aux fréquences continues. J’ai été surprise par les effets que sa musique avait produit sur mon corps et hypnotisée par les films des gestes et des corps au travail, les gens pris en image dans des situations ordinaires, saisies avec le regard d’un peintre naturaliste. Beau !

J’ai pu assister en filmant tant bien que mal quelques-uns de ses concerts-projections, ainsi que ceux de sa compagne, la vidéaste Katherine Liberovskaya. La rencontre avec Phill et Katherine, surtout sa soirée d’anniversaire, a donné lieu à une série de portraits-conversations amusants de ses invités et de lui-même, plutôt flous. Depuis, je filme les concerts de Phill là où je peux et me réjouis des diverses fêtes qu’il organise à ses fréquents passages à Paris.

Je reviens au film interminable et les aventures de changement d’appartements et de déménagements de Boris. Après Phill, on entend une incroyable voix de Mathieu Ha, à l’accordéon. Splendide cette voix. Et en pensant à mes propres films avec Boris, je me suis dit qu’il y a comme un fil conducteur qui se dégage à travers ces différentes scènes, quelque chose de très proustien autour de la thématique du temps long que l’art de Boris et de Phill a en commun. Le temps qui passe. Le temps perdu. La course au temps pour arriver à finir. Le non-sens inhérent aux préoccupations effrénées de la vie. Le point d’arrêt le plus parlant est peut-être l’image de Boris lui-même en train de courir (on ne voit que ses pieds trottinant), puis on le voit enfin arriver. Il tombe à un mètre du tracé blanc signalant l’arrivée des coureurs et se traîne comiquement, difficilement, par terre, en soupirant, dramatiquement, puis il y arrive, enfin ! Voilà, le film est fait, dix ans de sa vie. Mais cette fin n’est-elle pas un peu aussi une petite mort ? Alors on recommence, encore une petite scène, et une autre et on voit Boris en train de faire des reproches à son chef opérateur, car celui-ci arrive chez Boris après avoir filmé pour les autres et il n’y a plus de soleil, alors que Boris a besoin de lumière pour se faire filmer. De plus, il ne donne que trop peu de temps à Boris pour filmer cette scène qui pourrait être un début de ce film si important, bien qu’elle pourrait tout aussi bien être la dernière…

         « J’en arriverai à souhaiter que ce film ne se termine jamais, mais cela même lui était impossible. Il faut bien   être quelqu’un quelque part. D’où me vient ce droit de         raconter la vie des autres, de me servir des autres pour        raconter la mienne ? M’aimera-t-on mieux après ce film ?   Ce film est une réponse publique à ma situation         privée.  »[ii]

Babel, comme mes déambulations dans Paris en compagnie de Boris, semble être une parfaite ode au bonheur du temps perdu – la générosité du personnage qui « milite » ainsi pour prendre ce temps, ô combien précieux, aux autres et leur en donner du sien, son temps oisif à lui, en les associant ainsi à son film. Pourtant la dernière bobine (la bobine dix de la quatrième partie de Babel) a quelque chose de plus métaphysique que les autres et me semble en changer tout de même un peu la donne. Alors qu’il s’en croyait extrait, oisif, au sens le plus positif de ce terme, Boris se révèle être pareil aux autres. En finissant son film, il n’échappe ni à l’absurdité commune des activités de la vie, ni à la course contre le temps qui passe. Mais cette fin-là, il la pressent à chaque fois dès le début d’une série :

         « Je vais vers la fin. Faut-il vraiment finir ce film infinissable ? Est-ce que la mort de l’auteur ne peut pas faire ce travail ? Marcher jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de chemin et mourir en chemin, comme le poète. C’est avec la fin de ma vie que le monde s’arrêtera. Voilà que tout recommence. Le cercle infernal ou plutôt la spirale. Je vais finir, aller vers la fin »

C’est bizarrement chez Boris, et ça m’est venu après avoir visionné cette dixième bobine, que je trouve le message le plus politique qu’il m’ait été donné de lire dans toute mon existence. Je me demande ce qui se passerait si le système de Boris dominait la pensée capitaliste et ce qui s’y passerait si tout le monde se mettait à faire la même chose : vivre de l’art et d’oisiveté en travaillant pour le plaisir. Je me demande aussi si ce monde à la Boris pourrait exister sans cet autre, le monde des manageurs frustrés et insatisfaits, le monde qui ‘tolère’ ainsi à la marge seulement ses agissements créatifs, les considère comme une curiosité. Pourtant le monde-film de Boris est plus qu’une hypothèse et son expansion est plus nécessaire que cet autre, celui qui nous envahit actuellement – la cruelle course à la rentabilité, au travail ennuyeux toute sa vie, au désespoir des pauvres et à l’insatisfaction des riches. C’est peut-être en ce sens que la vie-film de Boris est politique.

L’esthétique de vie et l’esthétique des images

Les films de Boris possèdent une esthétique de l’image propre. Une esthétique classique, pourrais-je dire, malgré la grande variété des plans. Un réalisateur professionnel dirait que Boris sait filmer, cadrer. La prédilection pour les cadres stables dans lesquels les situations se déroulent comme sur une scène de théâtre. Les plans de mouvements sont eux-aussi des plans cadrés. Les thèmes. D’une séquence à l’autre, Boris a recours aux mêmes thèmes : la séquence musicale, la discussion avec les personnes, l’entrée et la sortie du cadre dans des lieux publics, les paysages, la nature. Là encore, comme pour Jonas Mekas, on peut voir le grand intérêt que nourrit Boris pour la peinture. Mais la nature ou la nature morte y est filmée de manière très statique et réaliste. Rien à voir donc avec la dynamique des films de Mekas. Toutefois, comme chez ce dernier, le lien entre une scène et une autre est souvent constitué par le commentaire de l’auteur en voix off, la voix de Boris. Ce qui change : le temps, le rien, l’insupportable temps réel des activités dans lesquelles il ne se passe rien, rien de spectaculaire au sens médiatique de ce terme. Le temps réel d’ouverture d’une boîte, d’un repas, d’une discussion ordinaire, de l’arbre que l’on plante, de l’enlèvement à la scie de la plaque « ici va vivre le cinéaste Boris Lehman », le temps réel d’une chanson. La vie telle qu’elle est, et pourtant Boris ne nous livre qu’une petite sélection de la sienne. Alors peut-être Boris est-il atteint du syndrome du débordement par l’image, et moi avec lui. Mais il est peut-être aussi, tout autant que moi, l’observateur curieux de la vie, dans ses détails les plus insignifiants. Pourtant, il y a des tas d’événements dans ses films. Boris fait le guide de la Belgique, des hôtels où sont passés les grands écrivains et où il passe lui aussi, de l’histoire de la Belgique (eh oui, n’oublions pas que tout commence à Waterloo). Il raconte à ses amis les aléas de son voyage au Mexique (et donc à nous aussi), leur offre de curieux cadeaux venus de là-bas et on a accès nous aussi à cette petite ethnologie qu’il a réalisée au cours de son voyage, on écoute la musique (certes, telle qu’il l’aime lui) … A un autre moment, on voit son désarroi face à toutes ces images, on entend toutes ces réactions des gens qui lui donnent des conseils, des leçons sur comment il faudrait faire, qu’est-ce qu’un vrai, un bon film, c’est-à-dire différent du sien. La franchise des gens. La hardiesse de Boris de les avoir embarqués dans son propre débordement, dans sa dispersion, dans sa perte de temps à lui. Et autant il peut être colérique au cours de la finalisation du film, autant il est tolérant pour sa réception. Boris sait que les gens vont partir à la moitié de la projection de son film, que d’autres reviendront au milieu, vers la fin, que certains de ses amis ne verront jamais ses films, et ainsi de suite. Comme dans une action-painting, sa vie, son film n’ont pas tellement de début ou de fin, tant qu’il vit, tant qu’il filme. On peut prendre le-film-la vie du personnage à n’importe quel moment, par n’importe quel bout. On y trouvera toujours quelque chose pour soi. Une partie de la vie de Boris. Mais il faut tout de même savoir qu’il existe, que cette démarche cinématographique-là, qui se déroule dans le temps présent, a lieu, qu’elle a inspiré toute une génération de filmeurs et d’artistes.

Le portrait du cinéaste dans l’atelier du peintre

Alors peut-être quelques mots encore sur les deux films « courts » et qui portent sur son ami peintre Arié Mandelbaum[iii] que j’ai vus tout récemment: Portrait du peintre dans son atelier, 1985 (40 min), Un Peintre sous surveillance, 2009 (36 min) pour illustrer encore le lien entre la peinture et la musique, car se dégage de cette rencontre le portrait du cinéaste lui-même. Dans un intervalle de vingt années, Boris pose et repose la même question : qu’est-ce que peindre, qu’est-ce que filmer ? Les deux films sont plus des portraits du peintre Arié Mandelbaum et de son atelier qu’un documentaire sur sa peinture. Le second film est aussi, à travers la pratique du peintre, une interrogation de Boris sur lui-même.

BORIS a propos des films sur la peinture

« Qu’est-ce qu’un peintre ? Comment filmer un homme qui peint?
Vingt ans après avoir réalisé « Portrait du peintre dans son atelier » (1985)[iv], Boris Lehman revient chez son ami Arié, pour réaliser un autre film avec les mêmes éléments de base. Les deux films forment à présent un diptyque.

Un peintre sous surveillance :

         « Après beaucoup d’années et d’amitié, j’ai eu le désir de refaire un deuxième film avec Arié, sorte de « Portrait du peintre, 20 ans après ». Non pour expliquer ce qui reste inexplicable ni pour          apporter des éléments nouveaux que j’aurais oubliés dans le premier. Pour simplement continuer la question principale : qu’est-ce que peindre ? Et donc qu’est-ce qu’un peintre ? (ce qui revient à se dire:  qu’est-ce qu’un homme?) Comment filmer la peinture et surtout l’acte de peindre. Et quand je dis : qu’est-ce  qu’un peintre, c’est évidemment la question que je me pose à moi-même, qui revient vers moi comme une balle de ping pong ou un boomerang : qu’est-ce qu’un cinéaste et comment il filme.

         Je me suis donc retrouvé avec cette question sur le dos, et bien décidé à la remettre sur le tapis, pour m’en débarrasser. Facile à dire, je me suis emberlifiquoté dans  la répétition, mais on sait bien qu’on ne se couche jamais deux fois dans le même lit. Avec la patine du temps, l’original se modifie, prend des rides, se scinde en mille facettes, comme des excroissances, des variantes ou des variations, au sens musical du terme.

         Je lance quelques mots au hasard, que je recueille dans le lieu que je filme : umwelt, bleu du ciel, solitude, aimer, orange, prison, juif, œufs…et ils se coincent dans la pellicule comme les mouches dans le vinaigre ou sur la toile d’araignée.

         Il y a la voix d’Arié Mandelbaum et celle d’Esther Lamandier (le duo Lamandier Mandelbaum), la radio qui ronronne, les toiles blanches, les taches sur le sol. Il y a les femmes et les modèles, tout   ça dans l’atelier, le lieu d’une vie où tout se rassemble, où tout se remplit. Il y a vingt ans, je ne pensais pas qu’il fût possible de montrer un homme en train de peindre, que tous les films qui montraient cela étaient des impostures, que tout était faux puisque, quand on crée, on est seul avec soi-même, il n’y a personne   pour voir et surtout pas de caméra. C’est pour cela qu’il essaye de me peindre à la fin, car il n’y          avait qu’un sujet possible, peindre celui qui était en train de le filmer. Mais j’ai reporté l’impossibilité ailleurs. On ne voit rien de ce qu’il peint, uniquement les gestes.

         Serais-je devenu avec le temps et l’habitude complètement transparent? Invisible et insensible à ses yeux ? ou alors accepterait-il de peindre sous surveillance ? Ainsi de ses modèles qui n’acceptent plus de poser, mais seraient devenus à leur tour peintres, maîtresses, jeunes femmes de compagnie, artistes à part entière.

         Alors regardez bien, parce qu’avec des personnes de notre espèce, il y a toujours quelque chose qui échappe. 

         Boris Lehman avril 2007»

Dans le premier film, sur l’atelier du peintre, Boris établit un lien entre les toiles du peintre et ce qui sert à leur élaboration : le cadre de vie/de travail du peintre. On dirait que le cinéaste tente de peindre l’atelier. Il le fait par des mouvements continus, lents de la caméra, d’un va et vient entre les différents éléments, objets, de l’espace. La caméra dévoile les photographies de natures mortes : les bocaux, les surfaces, les surfaces du plafond… Ce qui m’est aussi venu à l’esprit concernant ce premier film, c’est que Boris montrait sans gêne la pauvreté de cet environnement de vie du peintre. Et il montrait en quelque sorte sa beauté. On y voit des mégots, des casseroles brûlées, des fissures dans le plafond, on ressent l’étroitesse de l’atelier par rapport à la taille, grande, de ses toiles. Ce film m’a rappelé certaines descriptions à propos des ateliers des impressionnistes, des expressionnistes, des conditions misérables dans lesquelles vivaient les peintres au début du XXème siècle. Van Gogh, Gauguin, Utrillo… Et je me disais que l’on voit finalement rarement l’atelier d’un peintre tel qu’il est dans les films sur les peintres. Souvent, tout y est aseptisé, nettoyé, arrangé en vue d’un « beau portrait filmé ». Or, ce premier film de Boris montrait bien l’atelier et le peintre tel qu’il était ou du moins tentait de s’en rapprocher le plus possible.

         Le regard filmique plus proche des peintures réalistes, en ce sens proche de la photographie, de la lumière douce et des couleurs rosâtres des peintures, alors que celles-ci me font penser à des traces évoquant le sang. Mais ce n’est pas ainsi qu’on les voit dans le film de Boris. Les bocaux en verre transparent, la couleur jaune d’œuf, le peintre ronflant dans son lit. Il y a comme une douceur dans cette image filmique. La voix féminine chantant un air d’opéra accompagnant ces images de manière nostalgique et forte, ce qui déréalisait l’espace d’atelier. Cherchait-elle avec sa voix et sa harpe à réveiller le peintre ? Ou était-ce Boris qui cherchait à le faire ? Un rêve, comme dans la pièce Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Boris cherche-t-il à unir le couple ainsi ?

         Le second film était très différent du premier. L’atelier du même peintre s’est agrandi. Le peintre et le cinéaste ont pris quelques rides. On rentre dans un tout autre espace qui fournit les décors et les acteurs pour la pièce de théâtre qui va s’y dérouler. Les rôles sont échangés, le peintre devient acteur, Boris modèle, les modèles dansent…Le peintre peint pour donner les décors au film. Il peint autrement, en dessinant moins ? Avec plus de matière ? Et le peintre finit par réaliser son portrait. Lorsqu’on voit pendant quelques minutes le peintre peindre, il s’en dégage une technique assez surprenante d’un geste géométrisant l’espace, comme si le peintre voulait d’abord donner un cadre à la figure humaine qui viendra s’y inscrire. Lorsque l’on voit ses yeux se plisser en alternant entre la toile et le modèle, on peut presque y voir un travail de géomètre. Il esquisse la toile… Il géométrise. Mais cette première esquisse venait en fait de la figure réelle, du modèle Boris, qu’il voyait assis devant lui. Le peintre réalise le portrait de Boris et on aperçoit un cadre vide à la place du visage. C’est assez étonnant de laisser ce portrait à ce stade d’inachevé. Et, je me suis posée la question de savoir si le plan du visage à peine esquissé rend compte de la vision qu’a le peintre du cinéaste ou si c’est le cinéaste, Boris lui-même, qui arrête son portrait sur cette image ? On ne le saura pas. Le visage de Boris est dans cette forme ovale inachevée. Quelques natures mortes encore, un rappel du film précédent. On voit apparaître les oranges, d’autres bocaux, …Et à nouveau la voix féminine, la femme non inchangée, contrairement au peintre et au cinéaste, et venant droit, comme une muse, une citation ou un collage, du premier film. L’acte de peindre et de faire un film se sont à présent mélangés l’un à l’autre. On aurait bien aimé rentrer dans le film nous aussi, ils avaient l’air de bien s’amuser en tous les cas.

         Soudainement m’est venue à l’esprit cette évidente distinction entre celui qui élabore le film, contrôle les plans, mais délègue l’acte de filmer à quelqu’un d’autre et celui qui filme lui-même, au sens non plus métaphorique, mais physique du terme, de tenir la caméra, de la faire se mouvoir. Mais dans le film cadré à la Boris, cette distinction est probablement plus effacée, car la caméra est habituellement posée sur pied, et comme chez Jean-Marie Straub par exemple, le réalisateur et le caméraman se mettent d’accord sur le cadrage, regardent dans le viseur pour voir comment l’environnement qu’ils ont devant eux s’y voit figurer. C’est tout le contraire de la manière de filmer de Mekas par exemple qui filme en tenant la caméra à la main et chez qui il y a comme une connexion physique entre l’appareil, celui qui filme, et l’environnement. Or, dans le film de Boris, c’est Antoine, son chef opérateur, qui le filme la plupart du temps. Je me demande ce que ça donnerait si Boris devait lui-même filmer. J’ai dit à Boris qu’il devrait filmer lui-même et il a répondu que c’est trop tard.

         Boris me fait penser à un metteur en scène. Il délègue l’acte filmique, il ramène les modèles dans l’espace, il crée les situations à filmer, il choisit la musique, les textes, écrit les dialogues… Peindre l’atelier du peintre avec la caméra, peindre son propre portrait en train d’être réalisé. Les films ont une dimension poétique.

Les promenades parisiennes en compagnie de Boris

Les amis de Boris, les expositions, les déambulations dans Paris, à la recherche de la casquette. Emmaüs, friperies, le BHV, … de la Bastille, en passant par le Marais, vers la place des Vosges. La République. Les glaces, les couscous, les ragots, nous pestons contre l’absence de Pip. J’aime bien ce temps perdu en compagnie de Boris. Le film qui se constitue petit à petit, tel un petit Babel, en série. Nous en sommes pour le moment à des rencontres parisiennes. Voici quelques-uns de ses passe-temps. Qui est donc Boris ? De quoi cette relation-film a-t-elle l’air ? Qui suis-je donc ? Quel genre de film est-ce que je fais ?

20 mai 2013 Rendez-vous devant la boutique de Re: Voir

Je n’ai pas encore digéré l’impact de cette rencontre (avec Boris L.), mais une chose est certaine, c’est qu’elle fut positive, joyeuse et belle. On parlait des voyages, j’ai pu voir son journal intime, un cahier noir, de grand format, plus grand que mes cahiers Moleskine, mais dans lequel on retrouve tout aussi exactement le même genre de choses : des feuilles séparées et des petits carnets parallèles, des fleurs séchées, des cartes postales, des cartes d’hôtels et de restaurants. Ce qui m’a le plus émue aujourd’hui, lors de cette rencontre, ce sont ces bouts de fleurs trouvées là par hasard, des tulipes d’Amsterdam, et je me suis écriée en les voyant « ah les tulipes d’Amsterdam » comme si je savais d’où elles venaient. Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé tantôt à Brel, tantôt au tableau de Monet. Des cartes postales, le Hippie peint par la mère de Pip, des collages, des formes d’écrits en rond, en travers, …. Boris Lehman est donc tout aussi bien un poète qu’un écrivain. La vue de ce journal m’a plus que réjouie. Ce journal intime, cette écriture spontanée, ce suivi continu pour on ne sait pas qui des choses que l’on vit, si vital, des choses que l’on fait, des billets de train, des hôtels, des cartes postales reçues, ramassées, Benjamin, Kracauer, nous tous. Documenter toutes ces choses que l’on fait. Est-ce le créer tout simplement ou bien est-ce correspondre à un destin quelconque, ou tout simplement concilier les deux ? Peu importe.

         A partir du moment où Boris m’a montré son journal, il est apparu clairement que Boris est une personne « archivable » et dont la biographie créée pas à pas est désormais une affaire publique devant être stockée quelque part en vue de sa consultation par quiconque souhaiterait ainsi, à partir de ces archives, apprendre les astuces et les ficelles de ce métier. Par la quantité de choses, de voyages effectués, par le nombre de rencontres réalisées, racontées que l’on découvre dans ses films et documents accumulés. Je réalise, quant à moi, la chance que j’ai : dans ces occasions de promenades et des petits bavardages, cette formidable manière de vivre m’est enseignée directement.

         Boris à ce moment-là, à ce stade de sa vie, assis devant moi et moi, à mon stade de ma vie à moi. Qui est Boris à présent ? J’ai comme le pressentiment que les films ne montrent qu’un portrait voilé du personnage. Qu’une dimension « ordinaire » de leur être leur échappe. Car, il y a bel et bien une continuité dans cette identité imagée-là ? Mais y en a-t-il une ? La discussion porte sur l’argent, le prix de mon loyer, mon salaire, sur les riches, sur l’amour, sur les sous-titres dans le film de Boris, sur le festival de Cannes, sur la Russie, L’Inde. Nous comparons les trous de nos vestes. Tiens, d’ailleurs cette veste trouée, je l’ai laissée dans l’appartement de Jed Rapfogel à New York. Jed passe sa vie à Anthology Film Archives, en tant qu’organisateur, conférencier, programmateur des films. Anthologie c’est sa deuxième maison. J’espère qu’un jour ma veste trouée sera accrochée à l’Anthology, juste à côté du lavabo de Maya Deren.

         22 mai 2013. L’exposition à l’école des beaux-arts à Montrouge, en compagnie de son ami artiste et cinéaste, David Legrand. Salon de Montrouge.

         Encore sortie de chez moi par Boris. Nous sommes allés voir une conférence sur la réforme des écoles d’art et surtout la belle performance de David imitant Godard. Drôle, David est un réel imitateur et il fait lui aussi des films. La visite de l’exposition avec quelques vidéos intéressantes, dont l’une sur le Mexique si mon souvenir est bon. Encore un voyage à faire, sur les traces d’Artaud, d’Eisenstein et désormais sur les traces de Boris. Le repas en compagnie de David et de ses amis. Je leur raconte mon projet d’exposition avec mes artistes atypiques au quai Branly. Leur mettre des masques ramenés des îles de Trobriand. Exotiser l’art occidental…

Boris de retour. Du désert des comptoirs. A la recherche de la casquette. Les rues et les passages de Paris, à la Walter Benjamin.

Le 10 juillet 2013.Boris m’embarque dans une longue déambulation dans Paris à la recherche d’une casquette. Rendez-vous au café La Renaissance. Il rentre dans le plan de ma caméra et me raconte sa journée. Assise au café, je suis en train de boire un verre de vin. Boris dit avoir perdu sa casquette. Il se plaint que Pip n’écoute pas ses conseils en matière de gestion du Re: Voir, alors que lui, Boris, à 17 ans, a écrit un traité d’économie marxiste ! A chaque prise de parole, Boris joue. Il vit en jouant. Je me demande s’il existe autrement.

         Puis, il est content, il vient de s’acheter une veste. D’où sans doute ce rendez-vous au café de la Renaissance. Boris en train de renaître, et moi avec ? Quel joli nom en tout cas.

         Oui, j’habite Paris, mais j’y suis constamment perdue. Je ne suis pas capable de me remémorer des rues à deux pas de chez moi. Je me déplace en compagnie d’un GPS, sur mon téléphone portable. Alors Boris fait le guide, il me guide, mais il va lui aussi une fois sur deux dans le sens inverse de l’endroit qu’il est en train de chercher. Nous partons à la recherche d’une casquette, en passant par l’appartement de son ami, car, oui, la nouvelle veste ne va pas avec la chemise jaune. Il faut donc changer de chemise, puisque boris devient un nouvel homme ! Je mets mon micro-cravate dans sa poche et je filme notre promenade, comme je peux, ce que je peux. Nous suivons le petit tour parisien de Boris et rentrons par-ci par-là, au hasard. Les bruits, les images tremblantes, des conversations parfois en lien avec l’environnement, parfois pas. Boris me raconte tout un tas d’anecdotes cinématographiques, dans ce café vient son ami Phillbert, ici Mullet a eu l’accident de moto, là habitait Chris Marker, les films, les festivals, les vrais/faux amis…. Les passages près de la Bastille, le Comptoir Irlandais, Emmaüs, le Cyrillus, le BHV, les glaces au café sur la place du Palais royal, les boutiques de grandes marques, les friperies dans le Marais. Marcher, marcher, marcher. Toutes ces casquettes, toutes ces boutiques. Je filme en continu en espérant que quelque chose se dégage de cette relation, mais je n’y vois rien. La seule chose qui nous réunit et qui nous sépare en même temps dans cette expérience absurde, c’est la présence de la caméra. Boris me raconte l’histoire de son ami photographe aveugle « d’image usée » de la Joconde. Sur quoi porte ce film ? Qui est Boris ? Quel genre de casquette cherche-t-il ? Qui suis-je… Qu’est-ce que je cherche… Nous finissons à nous lasser de cette déambulation qui s’est soldée par un échec. Je suis partie à New York.

7 juin 2014 : La balade dans le Marais. Soirée en compagnie de Boris

Décidemment, Boris enchante bel et bien mes après-midis parisiennes. Il se laisse filmer. Il devient un ami. J’aime ces petites déambulations, j’aime son humour. Alors les images sur Boris défilent d’un disque dur à l’autre. Rendez-vous à Beaubourg. Non, décidemment, je n’arrive pas à y rentrer. Boris m’attend dedans et je fais la queue, comme tout le monde. Boris a encore envie d’une glace. Ah, les glaces italiennes ! La glace à la pistache du café Pozetto, un café italien tout près de Beaubourg. Nous continuons notre déambulation « by chance » dans les rues du Marais. Une exposition de la photographie des grands reporters (les photos politiques, catastrophes, meurtres), puis sortis de là nous sommes attirés par la musique qui a lieu dans un local, il y a là un tournoi de danse pour les gays et les lesbiennes (drôle !). C’est le bâtiment dans lequel se tient la foire aux livres, me dit Boris. Moi, j’y rentre pour la première fois. Nous continuons notre ronde et décidons de rendre visite, à l’improviste, à l’un de ses amis d’il y a… 30, 40 ans… Eduardo Serra, un Portugais et sa femme Hélène, qui habitent un splendide appartement sur deux niveaux en plein Marais avec une magnifique vue sur Paris. Eduardo avait l’air très sympathique. Il était devenu aphasique après un accident vasculaire cérébral, d’après ce que nous disait sa femme. Il avait du mal à s’exprimer. Tout ceci était très touchant et un peu triste avec tous ces souvenirs, donc apparemment quelque peu effacés ou inexprimables, des années de gloire, la nomination aux Oscars, Harry Potter etc.  Dans l’appartement il y avait aussi un gros chat nommé César. Nous sommes ensuite partis diner dans un restaurant américain, American Deli ou quelque chose comme ça. Boris avait raison de prendre un pastrami de veaux – copieux et excellent. Mon tartare bof, je me répète, très classique. Nous avons longé la rue des Francs-Bourgeois, dans un sens puis dans l’autre, eh oui, Boris s’est encore trompé de direction. Et, ne pouvant pas compter sur mon sens de l’orientation… Nous sommes encore rentrés « by chance » dans des endroits bizarres croisés sur la route, Au désert de la rose, au Dôme, un restaurant avec un décor pour les films gothiques, dans le hall d’un hôtel de riches Américains, près de la place des Vosges… Je suis rentrée chez moi après cette agréable promenade. Un bel orage, bleu électrique derrière la fenêtre.

14 Juin 2014. Festival des Courts Métrages à Pantin

Le retour dans ce lieu-souvenir. « Mes sept lieux » en compagnie de Boris. Plus de 5h ! J’étais en train de décrire ma rencontre avec Jonas Mekas, 40 pages. Ouf. Comment vais-je pouvoir supporter ces cinq heures de film ? Eh bien ça s’est très bien passé. J’ai beaucoup aimé ce film. Mais à la sortie, j’avais faim et mal au dos. Le restaurant chinois près du métro Eglise de Pantin, buffet à volonté. J’ai entendu le son de la musique venant du sous-sol. Qu’est-ce que c’est ? Je suis allée voir. Oh, une soirée-anniversaire, une soirée moldave. On m’offre un verre de vodka et un énorme cake. Je dois danser pour décoincer mon dos. Une nouvelle immigration moldave. Comme toujours, profs de psychologie devant s’adapter, venant faire de la peinture en bâtiment, le ménage et le gardiennage des enfants … la vie des immigrés débutant à Paris. Je connais… Paris by night. What’s next ? A suivre. Dans un prochain film en compagnie de Boris. 

La réponse de Boris :

         « C’est une véritable déclaration d’amour que ce texte, Barbara, à peine voilée. Mais tu oublies le moment le plus important, quand tu m’as laissé dans ton lit, en compagnie du tigre. Je me demande d’ailleurs si c’est lui qui a mangé mon carnet d’adresses, à moins que ce soit toi qui l’aies subtilisé pour t’approprier mes secrets.

         Un jour j’ai été séquestré par une femme. Elle m’a enfermé chez elle, il n’y avait pas de téléphone ni d’issue possible, c’était au deuxième étage. J’y suis resté 3 jours (un long week end) jusqu’à ce      qu’elle vienne me délivrer. Elle a feint d’avoir fermé la porte à clé sans l’avoir voulu.

Oui tout est film chez moi, tout est LE film. Nul besoin de pellicule ni même de caméra.

Le mouvement de la vie suffit, la marche, le regard, l’œil qui regarde, détaille, scrute, met en scène.

Tu me comprends j’espère, la promenade ne suscite pas le film, elle EST déjà le film.

Tu as filmé avec moi, tu as vu le film en même temps que moi.

Bonne promenade ! »

(moi : suivie d’une nouvelle promenade de plus de six heures : Beaubourg, visite de l’exposition sur le surréalisme, puis une longue promenade-recherche dans les rues parisiennes d’un restaurant très à l’ancienne, pour finir au café sur la place des Vosges avec deux boules de glace. Eh oui, Boris aime les glaces… Je me demande à quel genre d’activité oisive j’aurai droit lors de son prochain passage à Paris…)

Puis pour finir un fait inespéré : je découvre la cachette à films de Boris et avec lui enfin la ville de Bruxelles et ses quelques nouveaux artistes atypiques, dont un autre archiviste de ses collections, le chimigramiste Pierre Cordier, mais c’est une toute autre histoire !


[i] https://photos.app.goo.gl/kAnZnFYu21ED66cc8

[ii] Boris Lehman, Babel, Re: Voir Vidéo, Yellow Now, 1991, p.78 ; http://www.borislehman.be/soupage/babel.html

[iii] Le peintre Arié Mandelbaum est né en 1939. Il vit et travaille entre Bruxelles, Fontenoille et New York. « De l’intime, l’œuvre révèle le général. La peinture devient une façon de voir le monde, c’est là, selon le peintre son principal propos. Le blanc qui couvre les toiles d’Arié Mandelbaum suggère un espace où l’imaginaire se délivre. Le trait est interrompu et le sujet n’est pas figé dans sa forme ; il est présence ou apparition. » peut-on lire à propos de sa récente exposition  au musée Juif de Bruxelles : http://www.dequeeste-art.be/nl/blog/recent/2012/02/24/ari-mandelbaum-in-het-joods-museum-te-brussels

[iv] http://www.borislehman.be/soupage/unpeintresous.html

Les répétitions: rendre étrange ce qui va de soi

A propos du travail de préparation du film « Un héritier » de Jean Marie Straub

par Barbara Olszewska

Résumé

Une ambiance hivernale, dans une pièce éclairée faiblement par une lampe, le réalisateur Jean Marie Straub et l’acteur Joseph Rottner se penchent avec attention sur les feuilles étalées devant eux, répétant inlassablement un même fragment de texte. Le réalisateur attire l’attention de l’acteur sur les moments de l’interprétation nécessitant des améliorations, spécifiant particulièrement le défi d’accentuer correctement le terme « patriotes » au sein d’une phrase. 

Au cœur de cette interprétation de l’œuvre « Au service de l’Allemagne » de Maurice Barrès, abordée ici, la lecture revêt un caractère politique. Chaque mot, chaque accent, le rythme et la prosodie sont considérés comme des éléments chargés d’idéologie. C’est à travers la manière de délivrer ces éléments que se dessinent les relations entre la langue, le peuple, la nation et la vision du monde de chacun des protagonistes.

Le film de Jean-Marie Straub « Un héritier » réactualise ces questions à sa manière. Ressusciter le passé de l’identité alsacienne, c’est à la fois réactualiser les enjeux et les ambiguïtés de la question de l’identité nationale et, à travers cet exemple précis, d’en prendre ses distances. 

Le film de recherche que j’ai réalisé sur ce travail constitue la base de l’analyse et des réflexions présentées ici. Les extraits de films analysés, réalisés au plus près de l’activité de répétition par les acteurs, témoignent d’une forte attention portée par le réalisateur au moindre détail pouvant fléchir la signification du texte mis en scène. Rien n’y est laissé au hasard, ou seulement les « beautés du hasard », comme les appelle Straub. Faut-il les garder ? Ou au contraire ne pas se laisser influencer par elles ? C’est à travers des décisions prises, pas à pas, avec les acteurs, en puisant dans leurs habitudes langagières, culturelles, vestimentaires, leurs expressions et attitudes corporelles, que s’élabore la mise en scène filmique, permettant progressivement de rompre avec le naturel ou le familier théâtral de la lecture convenue d’un texte. Le réalisateur, tout au contraire, amène l’acteur à ce qu’il considère être sa juste compréhension, en attirant son attention sur des assemblages linguistiques réalisés par Barrès, permettant de voir le sens d’un énoncé préalablement non remarqué. A travers une amplification et l’accent mis sur certains éléments de la parole, des détails souvent insignifiants pour l’acteur, (les particules de connexion, césures, accents, l’intonation des syllabes…), la lecture génère, petit à petit, un effet de dépaysement, voire de mise à distance au texte, en faisant ressortir le sens des mots et des phrases. 

Le choix des fragments de film d’archives que nous souhaitons d’exposer ici, permet de comprendre quelques astuces techniques mises en œuvre par les participants afin de réaliser leurs activités d’interprétation du texte, de sa mise en forme sonore et visuelle, ainsi que de la nature de l’environnement, physique et moral, qui les médie. Le documentaire témoigne de la pertinence du travail de J.M. Straub dans la compréhension des faits sociopolitiques abordés par l’écrivain, ainsi que de la distance qu’il prend vis-à-vis d’eux. On peut comprendre dès lors sa manière d’enseigner sa conception du jeu de l’acteur, de percevoir et de souligner à l’intention du spectateur des détails textuels, que la prosodie découverte dans le travail avec l’acteur relève, du sens des mots auxquels on ne prête habituellement pas attention ou encore de la place de la nature, le paysage jouant en effet un rôle primordial dans la mise en scène du film. En privilégiant l’enregistrement continu permettant saisir d’infimes détails du travail de J.M Straub, ce documentaire laisse par ailleurs apercevoir des « hors champs » du film en train d’être réalisé et les commentaires amusés sur le jeu qui échappe au cadre du travail.

LES FRAGMENTS DE BEAUTE AVEC JONAS MEKAS

« A certains stades de notre évolution, certains individus font figure de maîtres. De maîtres au vrai sens du terme : ils nous ouvrent les yeux et ceux qui nous élèvent au-dessus de nous-mêmes. Ces derniers ne cherchent pas à nous imposer de nouvelles croyances, mais à nous aider à pénétrer plus profondément la réalité, à progresser, autrement dit, dans la science de la réalité. Ils commencent par niveler toutes les superstructures de la pensée. Puis ils désignent un objet au-delà de la pensée, ils montrent, par exemple, l’océan de l’esprit, où flotte la pensée. Et, pour finir, ils nous forcent à penser tout seuls. », Henry Miller [i]

« Qui se soucie de regarder la fleur de la carotte sauvage au temps des cerisiers ? » Yamaguchi Sodô

L’art de l’intime, le document poétique filmé de la vie telle qu’elle vient, dans le cadre de l’imagination et de la fiction cheminant vers la lumière, la nécessité de montrer, de dire.  Le cinéma la Clef pour la projection des films en hommage à Marcel Mazet, la rencontre avec un nouveau personnage, Pip[ii], le précipité de nombreuses rencontres produites depuis. Le monde des cinéastes différents, les coopératives du cinéma expérimental, à la manière de celles qui se développaient aux Etats Unis. Le cinéma underground, intermédia, d’avant-garde. Le 27 mars 2012. La soirée avec Pip, la rencontre de Jonas, Fox et autres membres du gang qui s’est soldée par une déambulation, de bar en bar, des chants et des cris nocturnes. Ce soir-là, Vénus s’est alignée avec Jupiter et la Lune, un nouvel amour m’attendait là, quelque part entre les bars, la musique de jazz et le pont Neuf. 

       Une rencontre peut-elle accomplir l’impossible ? Susciter un intérêt par l’accomplissement d’une affection ? Pourquoi, son surgissement tel un éclair, a-t-il un tel impact sur moi ? Je ne sais pas. Mais il s’agit indubitablement de quelque chose comme un éveil, un coup de foudre, qui surgit en face de cette personne que j’ai devant moi et je pressens intuitivement que quelque chose d’important va naître. La rencontre d’une intensité qui me déborde. Jonas et moi, nous nous mettons à crier de plus en plus fort, en filmant ce chant, cris rituels jusqu’à l’extinction des voix. Nous a-t-on viré du bar dans lequel nous étions ? Ne me rappelle plus. Il se peut. Mais après ça, quel soulagement. Une musique de jazz dans un bar à deux pas de là, l’atmosphère tamisée des années 50. Je me sens si bien… Poète, activiste, voyageur infatigable, parcourant le monde avec ses films et ceux de ses amis, les projetant dans des salles de cinéma ou des lieux d’art, des « terrains vagues », souvent en marge des institutions artistiques. Le fondateur de la célèbre institution du cinéma expérimental, Anthology Film Archives, en continuant ainsi son combat culturel pour la transformation des formes de production et de diffusion cinématographiques, en promouvant des formes filmiques poétiques, subversives, différentes. Ainsi, inlassablement depuis les années 70. Mais Jonas est avant tout, et c’est ce qui m’a intéressé plus particulièrement, un cinéaste atypique, traçant des voies nouvelles, inventant un genre de cinéma personnel. Le Journal filmé, proche dans le genre d’un journal intime écrit, mais non linéaire et non narratif dans sa composition, un film d’art à la première personne, plus proche dans sa forme du nouveau roman, que d’un film narratif. Ses images, en mouvement, produisent de petites secousses, tel un volcan en voie d’éruption, leur marque reconnaissable. Filmeur et non pas un film-maker, filmer ce qui surgit ; le voir avec la caméra. La caméra est devenue l’extension de son œil, de sa voix, de ses mains. « As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty », une véritable fresque, organisée « by chance » dit-il, mais qui a l’air de se propager en ondes dramatiques d’intensité émotionnelle variable, la beauté des plans de la nature, la douceur du bonheur familial, amical, traversée par des moments sombres. Une dimension poétique, sonore et picturale en ressort. Celle qui se retrouve de manière semblable dans Walden et dans certaines de ses vidéos actuelles, que Jonas poste au fur et à mesure sur son site internet. La poésie d’un rouge-gorge filmé depuis la fenêtre accompagnée des haïkus de Y. Sodo. J’aime. Les films de Jonas commencent par une forme de réaction à un évènement qui arrive, celui qui se donne immédiatement à voir : le moment festif, les détails rapprochés de la nature, caméra frôlant en gros plan les visages, se précipitant sur les pieds de pèlerins lors d’une cérémonie religieuse. Les gouttes de pluie et les averses retombant sur le trottoir, les toits escarpés de Brooklyn sombres dans la nuit orageuse, la rue près de son appartement, la sensualité des fleurs pleines de couleurs : rose, bleu, jaune, blanc… Comme s’il cherchait à en extraire l’essence. Ses films contiennent une quantité d’images de personnalités devenues mythiques, mais saisies sur le vif sans leur donner une importance particulière, aussi furtivement que le sont les images de la nature : on peut apercevoir la famille du Président Kennedy, l’écrivain John Fitzgerald, les artistes, John Lennon et Yoko Ono au lit  d’un amour symbolique, militants pour la paix, Andy Warhol avec des amis à la campagne, le concert du Velvet Underground, le poète Alan Ginsberg, les cinéastes de l’Anthology Stan Brakhage, Sherley Clark, Peter Kubelka, Ken Jacobs, le critique de cinéma Paul Adam Sitney et tant d’autres amis, devenus depuis célèbres. Evidemment, la présence de ces célébrités intimide, l’impression d’être en face d’une sorte de monument, quelque chose de véritable se dégage de son attitude silencieuse. Quelque chose de très discret et juste. Qu’est ce qui a éclos lors de cette rencontre ? Dans quel genre d’univers j’avais mis, sans le vouloir, mes pieds et ma tête ? Un monde « alternatif ». L’art et le cinéma « visionnaire », comme l’a joliment appelé Paul Adams Sitney. Je les voyais tantôt comme plongés dans une sorte de folie collective, tous fous, les uns comme les autres, tantôt tout le contraire, libres, émancipés par des univers créatifs dans lesquels ils se mouvaient. Ils se lançaient dans des entreprises plus qu’utopiques, des galeries d’art-maisons qui débordaient d’idées et de matière pelliculaire, ou tout le contraire, en créant des œuvres au ras du sol de la perception, à partir de pas grand-chose, de la manière la plus minimale qu’il soit. Des projets de livres à n’en plus finir, des films en séries, des portraits des uns et des autres, filmant leurs lieux de passage…. Dans un monde verrouillé, de nouvelles dimensions s’entrouvraient. Ces « vies-films » créatives sont devenues pour moi exemplaires de la manière sincère qu’avaient ces individus insatisfaits, sensibles, souffrants et radieux à la fois de lier les affaires de la vie ordinaire aux différentes formes d’art, ou d’anti-art, pour reprendre les propos de Jonas lui-même.

De Maya Deren à Jonas Mekas, la soirée avec Jonas & son gang continue

Toute cette histoire, c’est bien évidemment encore une histoire d’amour déguisée. Quoi de plus intéressant sinon ? Cette Maya à laquelle je me suis tant identifiée et dont la découverte a été occasionnée par un échange de mails avec X à propos de la décomposition des films en série d’images dans « Balinese Character » de Bateson et Mead. X. suggérait que peut-être cette idée était venue à Bateson de Duchamp et des milieux artistiques de Green Village des années 40. C’est en tapant les deux noms sur internet, que j’ai appris que Duchamp était en effet présent lors d’une des conférences organisées par Bateson sur l’acte créatif (est-ce sous l’influence de Maya ?) et qu’il y avait de nombreuses lettres qu’il a échangées avec Maya Deren au sujet de la manière dont on pouvait au mieux comparer entre elles les différentes cultures (voir les articles parus dans la revue « October »), de là je suis tombée sur le film At land de Maya Deren dans lequel apparaissait Duchamp. Un film ô combien poétique. « So exciting ! ». J’ai découvert Maya Deren ! L’une des cinéastes de plus importantes du XX siècle, peu connue cependant.

J’arrive donc devant Jonas avec les feuilles dispersées, des mails personnels et autres résultats de mes recherches cueillies pendant deux ans auprès de différentes archives. Les archives de Maya Deren à Boston, de Gregory Bateson, auprès de Catherine Bateson, ressorties pour l’occasion. Cette relation, intellectuelle et sexuelle, comme le suggère Alan Sudre dans son étude sur Deren[iii], constituait pour moi la preuve des liens « directs » entre le cinéma américain d’avant-garde et l’anthropologie visuelle à la Mead/Bateson. Mais deux ans après, toute cette histoire était bien finie. Maya Deren. Bateson. Bali. Haïti. Je tends vers Jonas une trentaine de feuilles désordonnées, sorties à peine de l’ordinateur où elles étaient enfouies depuis et je les lui livre telles quelles. Jonas regarde ces feuilles et me les redonne, étonné. Pip s’en saisit à son tour et les regarde, lui aussi tout étonné. La recherche en train de se faire. Avant, maintenant, après. Les affinités électives. Bateson aide Maya à obtenir une bourse de la fondation Guggenheim pour partir en Haïti dans le but de comparer les rites du vaudou aux transes filmées par Bateson et Mead à Bali. Un voyage qui a donné lieu à un ouvrage de deux tomes, Divine Horsemen, et un film de 6 heures que Maya n’a jamais fini. Ce film est aujourd’hui à Anthology dans son état inachevé. Nous ne connaissons que des extraits de ce film réalisé par son dernier ami, le compositeur Teji Ito, et le film de Martina Kudlaczek, qui en montre des bouts. En prenant connaissance de cet ensemble saura-t-on un jour quel était le projet « anthropologique » de Maya? Apprendrons-nous davantage sur sa manière de filmer ? Où sont les rushes de Balinese Character que Gregory Bateson et Margaret Mead ont donnés à Maya ? Jonas ne sait pas où se trouve ce footage. Ils ne l’ont pas à l’Anthology. Je veux tout savoir sur les relations affectives de Maya. Sa relation avec Hamid, sa relation avec Bateson, avec Mekas lui-même. Je veux savoir comment elle était, pourquoi elle et Hamid se sont séparés, si Mekas était amoureux d’elle, comment elle est morte, etc. etc. Tant de questions et à vrai dire, peu m’importait sur le moment, si elles avaient déjà été posées ou pas. 

         Nous changeons de bar. La soirée se transforme petit à petit en une fête entre amis. Les objets de travail et la boisson se mélangent, de nouveaux amis arrivent, j’oublie toutes mes questions, je m’amuse. Jonas prépare le dvd de Lost, lost, lost ; The short films, The bridge ; arrive un autre personnage, Lionel Magal (Fox), et on suit les échanges à propos de la préparation de son livre-film « The Psychedeklik Road Book » portant sur l’histoire de son groupe Crium Delirium qu’il a co-fondé avec son frère, Mat LagamFox nous montre un fragment de son DVD (en cours de réalisation), un journaliste disait dans son film que c’est Jonas Mekas qui a appris à Andy Warhol à filmer. On boit, on chante, on joue de l’harmonica. Jonas sort sa caméra.  On va dans un 4ème bar, un bar de jazz….

Le trouble

Le cri chamanique avec Jonas, voilà l’essentiel pour moi de toute cette soirée ! Enfin presque. Car, je me suis réveillée dans un espace étrange, un désordre inimaginable. La tête dans les choux, j’ouvre les yeux et je vois un énorme gorille au plafond. Me suis-je fait enlever ? Me suis-je fait cogner dans la nuit ? Non, on ne peut pas dire non plus que tout a commencé là. Mais ce qui est certain, c’est que ma vidéo a laissé une trace qui me faisait tantôt rire, tantôt me met mal à l’aise. Tant de tension dans ce cri, le cri – dans son intensité. Mais le cri n’est-il pas la dimension la plus élémentaire et la possibilité, à travers lui, de l’auto-affection ? D’une re-naissance ? N’est-ce pas le symbole même de la « vie » ? Comme l’a écrit le philosophe Derrida, le cri, ce fait d’expérience élémentaire, la capacité d’élever la voix, la puissance du son qui sort du corps et qui l’affecte en même temps par sa propre puissance, il ne sort pas de l’extérieur, mais il définit le pouvoir constitutif de la subjectivité d’un être. Je vois, je ressens, je produis des sons, donc je suis, pourrais-je dire, en pervertissant Descartes. 

« Lost, lost, lost », « Walden », « As I was moving ahead occasionally, I saw brief glimpses of beauty »

La dimension esthétique de la vie ne se trouve plus ou du moins pas exclusivement dans le luxueux, mais se trouve dans le banal, dans le quotidien, la moindre occasion où l’individu se saisit des moments anodins et y trouve une bribe de joie et de bonheur. Comme le dit Jonas Mekas dans son film « As I was moving ahead occasionally I saw brief glimpses of beauty  » qui décrit si joliment le flux de la vie mekasienne, « il n’y a rien d’important là-dedans  »  ; ce qui signifie, tout au contraire, que le moindre détail, fragment de vie, peut avoir tout autant d’importance que n’importe quel autre. 

       Le film « As I was moving ahead occasionally, I saw brief glimpses of beauty » se constitue « organiquement » ou « naturellement » avec les matériaux sous la main, déroule le cours de la vie du personnage à la manière proche d’un cinéma-poésie, plutôt qu’en une réaction ou en opposition à quoi que ce soit. Cette « philosophie » de l’ordinaire est encore plus fortement présente dans le film « Walden », qui fait référence au récit « Walden ou la vie dans les bois  » (1854) de Henry David Thoreau, l’ouvrage fondateur du genre littéraire du « nature writing  » (de l’écriture de la nature) qui dévoile également comment, au contact de l’élément naturel, l’individu peut se renouveler et se métamorphoser, prendre conscience de la nécessité de fonder toute action et toute éthique sur le rythme des éléments. Le titre du film fait expressément référence à ce récit. Comme il se plaît à le dire lui-même, il est dans toutes ses images. Le personnage Jonassien s’annonce en général dans une triple forme narrative : à travers sa propre voix, surajoutée la plupart du temps à travers les commentaires sous-titrés à la première personne et bien sûr, pour ceux qui sont capables de le reconnaitre, à travers son image dans le film. Les interludes – cartons, à la manière du cinéma muet, entrecoupent les scènes filmées et nomment les évènements (le mariage de…, l’hiver, l’été à NY,…). Les cadrages, les amis, les fragments poétiques de la nature se rendent visibles et se proposent à la réception d’un public à travers un geste filmique particulier, proche de la peinture. Caméra à la main, Jonas la manie tel un pinceau.

       Un Jonas ordinaire.  Sa voix qui se donne à entendre et révèle le sens profond de ses images, c’est à dire des fragments de vie, comme elles viennent avec les images, les scènes ordinaires de la vie de tous les jours, le plenum qui n’a pas besoin d’être compris ou expliqué, il se donne à voir. En même temps, il n’est pas seulement exhibé, son flux naturel est détourné, retravaillé avec le même matériau qui le compose, mais organisé de telle manière qu’il brouille précisément le format d’une biographie construite par la force des choses et l’imposition de la succession des images, mimesis du temps qui passe en se racontant par la magie de son enregistrement vidéo. L’écoulement de l’existence serait ainsi attesté dans une collection de signes, indéfiniment examinables, qui en facilitent l’appréhension et l’interprétation publiques.

       Dans le film « Lost, lost, lost », un usage particulier est fait de la narration, imbriquant un commentaire au poème, plutôt qu’un discours autobiographique réaliste tel qu’il est habituellement formalisé dans des films documentaires, sous forme d’un récit racontant « son » histoire de vie. Le narrateur s’adresse au personnage mythologique (Ulysse) avec lequel il compare sa destinée.

       « Oh chante Ulysse, chante nos voyages (voix)

       Carton-texte : nous avons emprunté de l’argent et acheté notre première Bolex

       Dis où es-tu allé

       Dis ce que tu as vu (images de deux frères)

       Et raconte l’histoire de l’homme (image de Jonas)

       Qui n’a jamais voulu quitter sa maison

       Qui était heureux / texte : c’était l’année 1949

       Et vivait parmi ceux qu’il connaissait

       Et qui parlait leur langue

       Chante comment il fut alors jeté (rue, main) dehors / texte : Sur Lorimer Street

       A travers le monde (visage d’Adolfo)

       (Images de la pluie sur le sol de la rue, image de Jonas, rue, Jonas, rue, arbre, voiture, visage de Jonas, ciel nuageux)

       Carton-texte : A l’embarcadère de la 23e rue

       Des personnes déplacées arrivent en Amérique (images     des gens attendant, vieux, femmes avec des enfants)

       Texte : nos premières images de NY

       (Image d’un homme/marin avec une poussette énorme

       Image de gratte-ciel

       Noir

       Images des gens sur la patinoire, sorte de musique de        foire)

       Y-avait-il une guerre ?

       (Image enfants à table en train de manger une soupe)

       Voix automatique de Jonas lisant un texte : « La vie continue. Papa travaille à l’usine. Le soir, la famille se rassemble autour de la table. Tout est normal. Tout est très     normal. La seule chose est, c’est que tu ne sais jamais ce   qu’ils pensent (image d’un soldat dans la forêt, armé   s’approchant de la caméra). Tu ne sauras jamais (texte  NEVER) ce que pense une personne déplacée le soir et à NY » (image de soldat)

       Carton rouge, fragment d’un texte tapé à la machine : «  cross-crossing Brooklyn, deep into, to Manhattan, to factory  »

       (Image d’un homme traversant la rue, image d’un autre en train de regarder vers le haut, image de l’usine avec la fumée)

       (Image d’un homme jouant à l’accordéon, enfants, deux hommes)

       Pendant que Brooklyn dormait

       (Image de la rue, maison dans la pénombre)

       A travers les rues de Brooklyn

       (Image hommes avec une pipe, musique chanson lituanienne (?))

       Texte : A travers les rues de Brooklyn

       A travers les rues de Brooklyn j’ai marché

       (Image rue, vielles voitures, chant continu, Jonas rentre dans le champ de dos, marche lentement)

       Carton-Texte : J’ai marché, mon cœur pleurant de solitude

       Carton-Texte : J’essaie de me souvenir…

       (Images des luges sur la neige, le chant continue)

       Carton-Fragment de texte « heavy steel, nightmare, tried   to sleep, exhausted »,

       (Image des luges, rues de NY, sex-shops…)

       La voix de Jonas, sur les images de rues :

       « C’était de longues soirées solitaires, de longues nuits solitaires, morceaux de journal écrit, il y avait beaucoup d’errances (Image : « Amusement ladies invited flea circus ») à travers les nuits de Manhattan, je ne pense pas,  j’ai jamais été

       (Image: « Parisian Dancing  ») aussi seul (chant lituanien, image de New York la nuit)

       Le récit se déroule sous la forme d’une plainte, le voyage forcé, la non possibilité de retour dans le pays natal. Exil. Ce fait existentiel, la guerre, transforme la vie du protagoniste malgré lui. Le narrateur s’adresse à Ulysse pour qu’il raconte l’histoire de ses voyages, il s’identifie à lui pour raconter son destin d’errance de hasard. Le discours à la troisième personne est doublé par les sous-titres, le narrateur s’exprime à la première personne, et qui font explicitement référence à ce que l’on voit à l’image. Lorsque le personnage apparait à l’écran, la narration passe à la première personne. Comment Jonas se présente-t-il dans ses films ?

Walden

Lorsque j’ai vu Walden pour la première fois, j’ai été avant tout saisie par la beauté poétique des images, des visages des jeunes femmes, des plans rapides et rapprochés des fleurs, de l’eau, de la nature. Ces images instanciaient bien une sorte de paradis, une atmosphère paisible marquée par la beauté de la nature, l’invitation au retour à une vie simple, décrite par Thoreau dans l’ouvrage dont le film s’inspire pour l’organisation de sa propre structure. Lorsque l’on voit les films de Jonas pour la première fois, quelque chose de très curieux se manifeste dans sa manière de capter et de présenter les images, tout en mouvement, hachées, tantôt de près, tantôt de loin. Pour celui qui n’est pas habitué aux images en mouvement, cette dimension de tremblement, de changement continuel de focus, doit probablement être pénible. Mais comme l’ensemble du mouvement cinématographique qu’il a contribué à créer, Jonas questionne l’habitude trop bien familière de notre perception et lui en substitue une autre, la sienne propre. C’est de cette déshabituation de la perception qu’il s’agit également.

       Parfois, j’ai pu ressentir une certaine violence, un empressement dans les mouvements rapides, hachés de la caméra, comme si le filmeur avait peur que le phénomène qui se révèle dans sa beauté devant lui, disparaisse. Comme si Jonas voulait agir aussi rapidement qu’un coup d’œil, le dépasser par les capacités de zoom de la caméra, afin de saisir l’événement sur le moment même de son apparition. Jonas filme en accéléré, pour économiser la pellicule disait-il, mais moi j’y voyais une série de petits drames ou des aventures au cœur de la vie quotidienne. Elles sont tellement anodines qu’on ne les remarque pas ou on n’a pas conscience de les avoir vues. Et pourtant. J’ai visionné ensuite quelques films de Stan Brakhage. Parmi eux, « Anticipation of the Night » m’a paru très proche des films de Jonas. La perception filmique de Brakhage animée, poétique, remplie de je ne sais quel mystère. C’est ce qui différenciait ses images mouvementées de celles tournées par d’autres cinéastes plus contemporains, qui essaient de l’imiter. Souvent, dans leurs films, le mouvement semble gratuit. C’est tout le contraire des films-expériences de Brakhage, relatifs à ce qui se présente, à ce qui se passe. 

       La marche, le déplacement en voiture, les observations nocturnes de la lune. On ne sent pas cela dans ces autres films, c’est comme si on maîtrisait la technique (flou/superposition/prise de vue, variation des scènes), mais que l’on manquait quelque chose d’essentiel : l’ancrage dans une expérience personnelle continue… L’expérience personnelle y semble aléatoire, désintéressée. Elle est découpée artificiellement en fragments, hachée (ce qui en soi peut être tout aussi beau), alors que dans les films de Brakhage, cette expérience semble être essentielle, signifiante, chargée d’une activité orientée, en train de se faire. Elle est, en cela, tout autant technique qu’émotionnelle – les différentes séquences thématiques sont marquées par une ambiance (joyeuse, sombre, angoissante, poétique…). C’est sans doute banal, mais je me suis dit ça aussi à propos de l’abstraction que l’on perçoit dans ce film (les effets de superposition, de la lumière, des ombres) – que cela aussi est directement lié à l’expérience particulière de l’environnement que fait le filmeur. L’abstraction n’y est pas recherchée ou construite intentionnellement, elle est le résultat hasardeux d’un contact immédiat avec ce qui l’entoure, de ce que celui-ci provoque sur la caméra en mouvement et le filmeur en déplacement. Elle résulte d’une perception directe d’un filmeur immergé dans un environnement qu’il perçoit en étant en mouvement. 

       En fait, il y a, dans sa manière de percevoir, quelque chose de très naturaliste/réaliste, à l’opposé de l’abstrait. Ce n’est pas tellement d’une connexion physique dont il s’agit, au sens où l’on parle habituellement de la matérialité de la pellicule, mais d’une expérience immédiate de perception-mouvement-état de vie personnelle, qui y est liée directement et se dépose sur la pellicule à travers un geste filmique particulier. En ce sens, c’est quelque chose de plus « significatif », plus émotionnel qu’un lien « physique » (lumière/propriétés chimiques de l’environnement-pellicule) ou « intellectuel », même si la qualité particulière du support – la pellicule – y tient une place essentielle. Mais, dans ce film en particulier, j’avais comme l’impression que Brakhage explorait le lien entre son corps propre, sa perception en mouvement des événements eux-mêmes mouvants (les arbres au vent filmés depuis la voiture, les bouts de nuages qui passent, les ombres produites par des corps, le reflet fugitif de quelque chose sur la surface de la porte qui s’ouvre). Alors, là aussi, ça a dû être dit maintes fois, mais j’aime sa façon d’en rendre compte qui me fait penser à l’idée de flux de la vie décrite par des romanciers et des philosophes proches de la nature et du brouhaha des villes. 

       C’est cette même immédiateté de saisie de l’environnement qui rapproche les films de Brakhage et de Mekas. Mais sans doute le mouvement est davantage créé par l’usage spécifique de la caméra chez Mekas, alors que dans le film de Brakhage, c’est l’environnement qui se meut davantage.

       Le filmeur se met dans des situations d’un environnement en mouvement, en changement. Et il laisse pour ainsi dire venir ce flux de vie dans sa caméra. Evidemment ça dépend des moments, c’est différent d’un film à l’autre, car dans le film de Jonas sur le cirque, c’est tout autant l’environnement qui se meut que la caméra qui le transforme encore plus en spectacle… Mais je pense à une image en particulier qui m’a frappée dans Walden, me semble-t-il. C’est l’image d’une fleur qui a été filmée depuis la terrasse de la maison de Timothy Leary, je crois, et un mouvement brusque est survenu en changeant l’orientation de la caméra d’un seul coup comme si un drame allait ou venait d’arriver. Le drame, c’était de voir cette fleur, de la remarquer dans le champ immense de la nature, de s’en rapprocher au moment où le vent la présentait d’une manière particulière. C’était faire surgir tout un contraste avec un environnement qui était par ailleurs très paisible.

       Le film de Brakhage est assez vertovien. Lorsqu’il filme, Brakhage prend place dans une voiture, il marche, il rôde autour de son habitat et laisse tourner la caméra comme ça vient. La naissance de l’enfant, la mort, le changement des saisons, la nuit/le jour, la terre/le ciel, la lune qui passe. Il cherche à capter les passages, les transformations d’une chose en quelque chose d’autre. Cette recherche me paraît être dans le prolongement des intérêts anthropologiques/cosmiques des films de Maya Deren (comme la saisie des contrastes entre la nature/la culture dans le « Rituals in transfigured time » de 1946   ou « The very eye of night  »…). Cette quête est aussi reprise par Jonas. Mais, à la différence de la manière de filmer de Brakhage, c’est moins l’environnement qui se meut autour de lui, que Jonas, lui-même, qui transforme la vision de cet environnement par son geste filmique particulier. C’est comme s’il le peignait d’après une manière bien à lui. Il le dramatise, le charge émotionnellement par des changements de rythmes (mouvements brusques, changements soudains de perspective, le proche/le lointain). Il crée ainsi de l’événement là où d’habitude rien de particulier ne se donne à voir. Trop vaste est le champ multidimensionnel du cinéma mekassien pour le rapporter ici, je m’en tiendrai à quelques exemples qui m’ont marqués, issus de « As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty ».

A propos des scènes de la vie quotidienne mekasienne

L’intérêt de Jonas Mekas pour le quotidien a été maintes fois souligné et ses références explicites aux philosophes de l’ordinaire, Emerson et Thoreau sont bien connues. Il n’en reste pas moins que l’ordinaire dont il s’agit dans ses films est un ordinaire non pas documenté mais rendu visible à travers sa pratique de filmeur spécifique. Ce n’est pas un ordinaire représenté mais bien plutôt saisi dans les activités et le milieu qui lui donnent consistance. C’est ce dernier point, celui d’un art filmique jonasien, que je voudrais questionner en particulier. Qu’est-ce qui fait qu’il existe ce quelque chose d’ingénieux tant dans la manière de capter ce quotidien que d’en rendre compte par le montage ?

       Le montage au hasard. Le film commence par un sous-titre rouge rédigé à la main et Jonas commence par énoncer un doute sur le contenu personnel (sa vie) qui va suivre. On peut voir ensuite une série d’images qui apparaissent rapidement. Le montage se fait au hasard, nous l’avons compris, mais on ne peut pas s’empêcher de penser que la première image y a été déposée, ou laissée volontairement. On voit quelqu’un dans la pénombre, à qui succède la vue prise à contre-jour d’un couloir, éclairée par la lumière d’une fenêtre que l’on perçoit au fond. Ensuite, la scène d’une fille avec des nattes jouant du violon (issue probablement d’une fête du folklore lituanien), puis un chat jouant avec une souris. On arrive ensuite dans des rues de NY. C’est un commencement bien cohérent, quand on y pense, à la lumière du « non-sens » apparent qui caractérise la vie de l’auteur : la fuite, le camp de travail, l’immigration, le souvenir de l’enfance lituanienne, l’arrivée à NY. Mais Jonas annonce dès le départ qu’il n’y a pas de chronologie là-dedans. 

       Les images sont données « by chance ». C’est bien le traitement détaché, « désintéressé » du parcours biographique, tel que l’aborde Jonas, qui semble résumer l’apport fondamental de son cinéma et livrer le sens de sa méthode. Une fois compris ce geste, livrer le film tel quel, sans aucune chronologie biographique, et dans l’état que l’auteur dit être désordonné, paraît très ingénieux. 

       Il me vient à l’esprit cette fresque de Matisse « Le chemin de Croix » que j’ai vue dans la chapelle à Vence et dont la vue m’a surprise au plus haut point. Ne connaissant rien à Matisse, je découvrais non seulement l’histoire de la chapelle de Vence, mais aussi cette fresque qui me rendait perplexe. Il a osé ! Une composition de chemin de croix non perspectivale, non chronologique, comme si tout était sur le même plan. Pourtant l’ensemble suggère tout au contraire un effet de mouvement très cinématographique. Je détournai le regard, puis je regardai de nouveau ; je m’éloignai, je m’approchai de la fresque pour la voir, tantôt dans son ensemble, tantôt par fragments. Et je n’en revenais pas du caractère manifestement non fini de la fresque. Et pourtant fini. Et il a osé pour ainsi dire la livrer telle quelle, dans son état quasiment de brouillon, d’esquisse, ces figures du Christ placées dans un désordre apparent, superposées, dans une chronologie indiquée par les chiffres, mais dont l’assemblage est fait de manière simultanée. C’est tout le contraire de ce que l’on voit dans n’importe quelle représentation du Chemin de Croix où une suite narrative des scènes est nécessairement respectée et répétée comme telle quelle depuis des siècles. C’est là que le terme « il a osé » convient, surtout lorsque le peintre le réalise non pas à des fins laïques, mais au cœur même d’une chapelle. L’effet de l’esquisse, le sentiment du non fini, est provoqué sans doute par l’ouverture des lignes qui tracent les corps qui frappe par sa modernité, les corps sans visage pour ne laisser la priorité qu’à un seul, celui qui est une empreinte du visage du Christ ressuscité.

       Toutefois non, c’est comme si la résurrection du Christ avait commencé avant la crucifixion, du moins sur le plan visuel, car les figures suivent bel et bien un ordre allant de la gauche vers la droite, puis de la droite vers la gauche, puis à nouveau de la gauche vers la droite. La distance temporelle est suggérée par la taille des figures qui diminuent, comme pour indiquer une chronologie. Mais les scènes donnent l’impression d’être constituées d’un seul trait, toutes en même temps, sur le même plan, comme si la fresque avait été conçue sans un ordre pré-donné, en vrac, pourrait-on dire. Matisse, me suis-je dit, livre, à la place d’une fresque finie, un ensemble de croquis, une étude préliminaire de l’ensemble. Et c’est précisément ça, la fresque qu’il étale sur la céramique de la chapelle. Et c’est ingénieux.

       « We really do need a structure, so we can see we are nowhere » (lit on dans le livre bien structuré pourtant de « Lectures on Nothing » de John Cage)[iv].

Et quelque chose dans le film de Jonas était conçu de la sorte, sans structure, sans chronologie, dans un état d’étude préparatoire pourrait-on dire, non pas « travaillé », fini, mais tel qu’il s’impose de lui-même, comme ces images prises au cours de toute une vie, se dévoilant sur la table de montage sans aucun sens préalable, en le « débordant ». Avec cette terrible contrainte exigée par le cadre de l’exposition du film à venir, le cadre nécessairement plus réduit dans lequel allait s’insérer cet ensemble, en impliquant la sélection et l’arrangement des images. Et Jonas, face à ces images de sa vie, refuse la sélection et laisse le hasard faire cette sélection à sa place, comme solution qu’il trouve pour éviter de donner la priorité à certains fragments d’images, à des fragments de sa vie plutôt qu’à d’autres. Pas de chronologie donc. Le désordre qui permet tout aussi bien d’établir la rupture avec la chronologie datée de sa biographie, le temps qui passe. Refuser l’idée de la vieillesse. Et le processus de cet arrangement improvisé (le montage), lui aussi, à nouveau, comme le moment de la prise de l’image, se constitue en une nouvelle expérience. 

       Le filmeur ne réagit plus à des événements de l’environnement réel qui appellent les différents gestes de les capter en film, mais à des images de sa vie, qu’il voit ainsi se dérouler au fur et à mesure devant lui sur la table de montage. Un mixte d’intentionnalité et de hasard surgit de l’arrangement des images entre elles et crée de nouvelles impulsions, de nouvelles réactions. Des commentaires surgissent de cette expérience de visionnement et se greffent pour ainsi dire sur des fragments d’images qui surviennent. De leur superposition avec la voix qui dit en parallèle quelque chose, s’exprime à nouveau et leur donne une tonalité au temps présent, en fonction de ces réactions et des affects qui surviennent et qui s’imposent pour ainsi dire à lui. Puis, les hasards de cette superposition lui font voir à nouveau des choses. Et il réduit et accélère certaines images, laisse d’autres se dérouler telles quelles.

« Glimpses of beauty » et la peinture 

Je re-regarde les images de « As I Was Moving Ahaed, Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty »[v] et il me vient très spontanément à l’esprit  que la réponse à la question que je me pose peut se faire à partir du rapprochement de ces images filmées avec la peinture impressionniste. Mekas est le filmeur de la couleur. Et les couleurs du film 35 mm sont d’une nature particulière. De plus, il filme « en » accéléré, ce qui produit un flou, en mouvement, la lumière laisse des traînées d’image en image, puis se focalise sur de brefs moments, des instantanés filmiques captés à la volée : des visages, des pétales de fleurs, des arbres, des champs, des scènes qu’elle révèle tels des tableaux impressionnistes.

       Est-ce par le fait de la routine, que les protagonistes des films de Mekas, eux-mêmes très souvent filmeurs, font comme abstraction de la caméra en 16 millimètres, dont le bruit et la présence ne devaient pas passer inaperçus ? C’est en effet fort probable et on a l’impression que tout un environnement est saisi dans toute sa spontanéité naturelle, y compris lorsque les protagonistes filmés regardent la caméra. Quelque chose, comme dans des portraits « bien faits », est révélé de leur nature.

       Il est intéressant de découvrir que Jonas ne se satisfait pas de l’idée empirique du quotidien (« par le simple fait d’avoir été vécu »), mais qu’il a besoin d’un cadre dans lequel ce quotidien est montré de manière à transformer notre regard. 

       Le cadre artistique qui montrerait la vie telle qu’elle est, ses détails singuliers, en exigeant que nous soyons des observateurs « extérieurs » ou du moins détachés par rapport à elle, des spectateurs, tels des voyeurs, pris dans une activité réflexive du voir, distincte donc de l’action, des événements qui se présentent à nous, à voir de manière plus attentive, plus intense, ce qui se trouve dans le cadre, dans lequel la vie est prise comme un moment commun (et non comme un thème ou objet extérieur) particulier de la création. On peut dire qu’en ce sens les films de Jonas atteignent cette double visée : de préservation de l’ordinaire tel qu’il est et de distanciation du regard chez le spectateur, lequel, par le seul fait de regarder le quotidien représenté, s’interroge sur ce qu’il voit, se pose des questions à son sujet, sur la manière dont l’œuvre qui le représente est construite. Ce qui se donne à voir toutefois dans le cas des films de Jonas de manière plus personnelle, qui ne laisse plus de doute sur le caractère authentique de l’expérience et ce qui se présente sous la forme d’une « jolie » composition chez certains artistes, photographes ou peintres qui prennent le quotidien pour thème intentionnellement arrangé.

       Le souci non prévu, non calculé pour ainsi dire, de justesse, se présente également à travers la manière de filmer et d’assembler des fragments filmiques. Le filmeur adopte plusieurs perspectives, l’une à la suite de l’autre. Il est à la fois dans les images (il se filme lui-même), extérieur à elles (il filme son environnement) et à nouveau extérieur (il commente ce qu’il voit à la première personne, depuis l’activité de montage qu’il est en train de réaliser, et là encore il y adopte plusieurs perspectives simultanées : cite le poème d’il y a 30 ans, commente son état de solitude présent, joue et chante. Il y a là des emboîtements de quotidiens temporellement distincts et vus sous des perspectives spatiales différentes (devant/derrière la caméra, depuis le lieu du montage que l’on entend). Le quotidien qui paraît ainsi comme plus réel que le réel vu de manière frontale, en face, d’un seul point de vue, est, du point de vue du film achevé, une construction à plusieurs angles, telle une peinture cubiste à la Picasso, par exemple. 

       Pourtant, quels que soient le niveau ou la perspective adoptés, le quotidien mekassien y reste préservé et évite l’effet d’artificialité dû à l’arrangement planifié de la scène en vue de ressembler à une scène banale ordinaire. L’auteur du film reste continuellement absorbé dans l’activité ordinaire, de filmer tout d’abord, de rendre visible le processus de faire le film ensuite, la transparence qui dissout pour ainsi dire la question de l’intentionnalité en intégrant l’ordinaire filmé dans le film en train de se faire. Les scènes ordinaires filmées depuis la perspective qui est la sienne, celle du filmeur à l’intérieur de la pièce, celle du monteur, celle enfin de ceux qui l’entourent. C’est toujours et partout le même quotidien. Ce qui importe, c’est le regard que le filmeur porte sur lui. Le commentaire seul signifie la distance spatio-temporelle en complexifiant le rapport immersif aux images prises. Et se replace avant tout dans la perspective du monteur en train de visionner les images de sa vie. Il établit ainsi indirectement ce qui semble a priori « difficile », le fait de voir l’ordinaire (et l’intime de l’auteur) tel qu’il est dans un cadre artistique. Son film, à travers ses aspects réflexifs, dissout ainsi le problème de l’observateur et en unit l’ensemble : le spectateur, l’auteur, les scènes naturelles de la vie quotidienne et l’art, comme thème et ressource du film, en un seul et unique cadre, construit dans le film à partir d’un matériau puisé dans la vie ordinaire.

       Qu’est-ce qu’un film poétique ? Dans quelle mesure peut-on dire que le geste filmique se rapproche à certains égards de celui d’un peintre, un peu Monet, un peu Manet, Renoir, … Il peut s’agir de la qualité esthétique qui se dégage d’un plan proche de la composition d’un tableau, de la nature morte, de la vision romantique de la nature, du focus sur un visage souriant, comme si la caméra « brossait » la nature sur la pellicule, tel un pinceau sur la toile.

       Après cette première entrevue, j’ai néanmoins le sentiment qu’il convient de rentrer plus en détails encore dans la matière des films mekasiens pour répondre à la question que je me suis posée au début : qu’est ce qui me fait réagir si intensément, si émotionnellement, dans ces scènes banales de la vie quotidienne d’un autre et dont la vie, pourrais-je dire, ne me regarde pas ? Comment au juste le caractère poétique de ces scènes et des portraits des inconnus me touche et me révèle quelque chose ? Comment dégage-t-il, plus fortement que n’importe quelle rétrospective rationnalisante de soi, un sentiment amoureux, l’amitié et la réminiscence d’une souffrance plus profonde, tout ceci depuis le présent de l’auteur qui commente et contemple les images, face au temps qui passe, en faisant disparaître les gens et les événements associés ? Il ne reste qu’elles, les traces d’un passé, les souvenirs. De quelle manière ces images sont-elles assemblées et quelle est au juste la façon que Jonas trouve d’y apposer sa voix ? Quelle est donc la philosophie de la vie heureuse qui leur est sous-jacente ?

       Il en ressort une matière visuelle créant des effets de sens non prévus à l’avance. Que vois-je donc là-dedans de si terriblement beau et nostalgique à la fois ? Comment le film de Jonas, tel un chat plongé dans l’obscurité de l’appartement, joue avec moi comme avec cette souris, me fait tantôt rire, tantôt pleurer ? Me sens proche. C’est aussi que se déroule ma vie, je suis comme cette souris, la vie s’amuse avec moi et je n’y comprends rien, moi non plus ! Puis ces images en couleur de la rue à New York, une enseigne avec un chien regardant par la vitre et un garçon posté dans la rue, regardant le ciel. Anodin et beau. Si tout n’est pas d’égale beauté, comme le dit Jonas lui-même, quelles sont ces images-peintures immédiatement touchantes, du moins celles qui m’enivrent ? Il y en a tellement. En voici encore quelques-unes. Je ne me lasse pas de les regarder, moi. 

La scène des fraises des bois et de la balade en bateau 

La scène se divise en deux chapitres, comme pour lui donner de l’importance. C’est à ce moment-là que Jonas se dit submergé par la beauté de l’instant. On l’entend siffler, on voit Hollis dans une barque avec la petite Oona devant elle, en train de ramer et de se frayer un chemin à travers les branches feuillues des arbres. Jonas filme la rivière, l’eau sous la barque, la chemise aux motifs de violettes d’Hollis devant lui. La couleur de l’eau en mouvement est d’un bleu sombre, on aperçoit le paysage du lac.

       « Un lac est le trait le plus beau et expressif du paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles voisins de la rive sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, le sourcil qui le surplombe. »[vi]

       « Encore cet étang est-il assez remarquable par sa profondeur et sa pureté pour mériter une description particulière. »[vii]

On voit ensuite Hollis et Oona dans la forêt. Un plan cadré sur les arbres, les pins. La surexposition de l’image suivante. Oona avec une couche-culotte, torse nu, Hollis prenant des photos d’elle. Un découpage rapide du plan qui s’arrête sur cette scène.

Le chemin dans la forêt

Le plan change et on voit Hollis et Oona sur un chemin dans la forêt, une autre « marque» mekassienne (le chemin dans la forêt), puis la petite Oona face aux plantes, chaussures rouges, pantalon redressé, pull, cheveux blonds au vent en s’avançant ainsi prudemment vers elles. Le plan change et on voit Hollis au milieu de ces mêmes plantes au vent au bord d’un lac la prendre en photo. On voit à nouveau Oona face aux tiges de plantes, puis elle se tourne et on la voit en plan rapproché, les cheveux en désordre, les lèvres serrées, courir devant elle. A nouveau image à l’envers d’Hollis assise, vue depuis sa jambe, l’œil collé à l’appareil photo, en train de prendre une image. Nouvelle scène d’elle, un chapeau sur la tête, en train de boire du vin à la bouteille. Plan rapproché de son visage, la bouche encore pleine de liquide, en train de tendre la bouteille à Jonas. Couleurs pastel, vert, bleu, jaune pâle, surexposées, floues.

Les images du paradis

Il s’ensuit un très beau plan de superposition du visage de Hollis sur celui de Jonas. Puis celui de Hollis sur elle-même et suivi de l’image de Oona en train elle aussi de boire un liquide dans une bouteille. Son visage apparaît après les portraits de ses parents, comme une sorte de résultante des deux. On voit Hollis souriante à l’arrière-plan. C’est sur l’image d’Oona qu’arrive un nouveau commentaire de Jonas : « Sans le savoir, inconsciemment ». On voit Oona de côté, une autre image superposée, puis celle de Jonas avec Oona montant sur ses épaules. Le rouge de son pantalon fait écho au rouge de son pull à lui se détachant sur le vert de la végétation à l’arrière-plan. Le commentaire continue alors que Oona finit de s’installer sur ses épaules, et le plan passe sur son pied « nous portons, chacun de nous ». On les voit à nouveau tous les deux, Oona pendue à son cou, « nous portons, chacun de nous, nous portons en nous, avec nous ». Le plan change et on voit Oona sur un lit, torse nu en train de lire un livre « dans un endroit profond, des images du paradis » dit lentement Jonas, alors que Oona se cache le visage derrière le livre. La voix : «  peut-être pas des images, mais une vague impression/feeling» (le tableau d’une plante sous l’eau qui coule sur elle), Hollis avec son père et Oona en train de marcher sur le chemin de la forêt «  que nous étions dans un endroit, (plus fort) des endroits rares, (moins fort) des endroits rares (le plan change, Hollis avance vers la caméra, son père derrière elle avec Oona) dans lesquels on se retrouve dans sa vie… / dans lesquels on se retrouve soi-même (plan / tableau sur une plante avec des fleurs, un arrière-plan avec son ombre, de couleur bleu foncé/ plan très rapide d’une main qui se pose sur l’herbe, puis se retire, et la voix de Jonas annonce  : « j’ai été dans des endroits » (on voit à nouveau Hollis, son père et Oona, au bord d’un lac, plan large très rapide du lac, puis rapproché des plantes dans l’herbe, in such places (dit sur l’image pittoresque de deux mûres, l’une bleu foncé, l’autre encore rouge) «  où je me suis dit ok ahaha (image d’Oona, puis d’un tronc d’arbre coupé, puis des pieds de Oona, puis d’Oona face à un tronc d’arbre en train de prendre une photo) ce doit être le paradis, c’est le paradis  ». 

       Le changement de chapitre : « En visite chez John McGettrick ». La voix continue à lire : « c’est comme ça qu’était le paradis » (on est face d’une tente dans la forêt) et Jonas dit : «  un petit fragment de paradis  » (on voit John en train de jouer avec un chien) «  pas seulement les lieux, j’y étais avec les amis, nous y avons été ensemble ». Le plan change, on est en ville, on voit des lumières de la rue dans la nuit, la voix lit : « ces brefs moments, de ces soirées et il y a eu nombre de ces soirées, mes amis ». La scène suivante commence par un plan du plat noir avec les fruits rouges, la grenade coupée en deux, Oona picore les grains de ce fruit. La soirée avec Paul Sharits, le commentaire porte sur la joie du moment présent, oubli d’éternité, « enjoy », dit Jonas. Interlude comique en rupture avec la portée nostalgique et philosophique des images du paradis.

La vie « comique » du couple, le retour en arrière

Une autre scène domestique, celle qui m’a tant rendue triste, malgré son caractère éminemment joyeux. Dans une chambre remplie de lumière, Hollis fait le lit, le chat est posé tranquillement sur le lit et elle ne sait pas bien quoi en faire, puis elle le couvre de la couette en l’aplatissant comme pour un lit bien fait, avec le chat sous la couette. La musique, proche de celle que l’on entend dans des films de Tati ou de Chaplin, accompagne ces images que l’on voit ensuite en accéléré, comme dans des films comiques.

Le chapitre suivant annonce « Dans la 17ème rue »

La même musique de swing continue. Jonas est à table en train de manger du chocolat et boire du thé. Un plan rapide sur des fleurs jaunes. Son visage d’un côté, puis d’un autre, de profil. Plan sur une vache rouge, les pattes blanches suspendues au plafond. Plan sur le visage de Jonas en train de faire les cornes en imitant la vache. Un chat se levant près d’une chaise, Jonas se balançant dans un hamac, un chat qui guette un insecte, Jonas qui attrape le livre de Gertrude Stein (The autobiography of Alice B-Tokals)[viii], les pieds de Hollis, la caméra remonte le long de sa tunique, on voit Hollis tenir le chat roux sur ces genoux.

Le chapitre : la vie continue

Scène des amis dans la rue, couples avec des enfants, l’ami de Jonas, architecte barbu, la même musique. Hollis dans le parc en train de faire tomber des feuilles sur sa tête. La musique s’arrête et on entend des voix, une discussion, on voit un écureuil qui court, puis une patinoire dans le parc. « Je pense que Nietzsche a été la transition (plan de la rue de la ville de NY la nuit, couleurs). Je crois que c’était le plus grand philosophe de la culture occidentale (la musique se superpose sur cette discussion ; défilent des images d’un concert de piano, puis de la danse), le plus précis de tous  ».

Le chapitre « Sebastian est occupé »

Un beau portrait de Sebastian occupé avec le sac de pommes, la discussion sur Nietzsche continue sur l’image de son visage très concentré sur ce sac. Une belle mise en abyme de la discussion philosophique sérieuse par cet événement banal sur lequel se centre l’attention du filmeur au même moment. La scène montre les différentes « orientations » des participants, la relativité des choses auxquelles on donne de l’importance dans une situation ordinaire. L’image de Sebastian concentré produit une distance légèrement ironique par rapport aux discours des adultes.

Le chapitre « Raimond et Ken discutent de Nietzsche, 26 mai 79 »

La scène de l’appartement. Jonas dit  : «  il a changé ma vie en 1960 (on entend le rire de Oona), en 1959 j’ai lu sa Dramaturgie et j’ai lu l’introduction de la deuxième édition dans laquelle il disait des années plus tard  : ‘si je l’avais dit en tant que poète au lieu d’essayer de le dire en tant que philosophe’  … (image de la table du repas, de la couleur rose du chemisier, des changements de plans rapides) c’est mon favori, alors je me suis dit «  ça suffit il faut que je fasse mes films maintenant et c’est ainsi que j’ai quitté mon travail à Graphic studio et j’ai fait «  Guns of the Trees  ». Quelqu’un a dit « ha, I see ».

La même scène continue. Oona danse devant les gens assis à table « Il avait sa pensée, et il luttait, », Kuchar (un autre cinéaste proche du genre filmique de Jonas, le journal filmé) danse avec Oona. Image floue, enivrante, musique de type d’une parade autrichienne, s’arrête et commence une musique de jazz. Oona danse avec Kuchar, avec un masque, on aperçoit le visage de Jonas, Oona et une femme dansent, la caméra danse avec elles.

Film painting

Qu’est-ce au juste que ces images désordonnées et en mouvement, livrées sous une certaine attitude, cristallisent au sujet de ce qui constitue le « coup » de la caméra proprement mekassienne, qui viennent se déposer sur la toile, c’est-à-dire s’« imprimer » sur la pellicule et se réfléchir sur un écran ? Comme si ce geste cinématographique particulier contenait des « marques » qui lui sont propres, qui sont caractéristiques de son style et qui se déploient ainsi, de fragment en fragment, à travers les images « flottantes », superposées parfois, hachées ou arrêtées brusquement, entre les trainées de lumière, sans qu’elles se ressemblent forcément l’une l’autre, mais possèdent néanmoins des caractéristiques communes. 

 « Pluie et tonnerre 17 août 1974 »

Le nouveau titre du chapitre « Pluie et tonnerre 17 août 1974 ». Voici un « tableau-peinture » qui commence par le bruit de tonnerre avant même que l’image de la pluie dans la rue n’apparaisse. Et on voit un premier fragment de ce qu’annonçait le titre : le fragment d’un trottoir inondé par l’eau. La caméra se déplace tout de suite vers le haut des immeubles. On remarque les toits des maisons et on comprend, avant de passer au plan rapproché de la pluie battante sur la paroi de la fenêtre, que la vue a été prise depuis l’appartement. Un long plan rapproché de cette pluie s’écrasant contre la paroi de la fenêtre en faisant d’elle un tableau bleu pointilliste à la Seurat. A nouveau, la vue des toits des maisons derrière le rideau de pluie, qui font une fois de plus penser à la perception de la couleur qui dégage des points composites à la Monet, à la Seurat, que l’on pense à la cathédrale de Paris, aux études du bassin. Mais elle pourrait renvoyer tout aussi bien aux photographies du début du XX° siècle, lesquelles, par leurs effets de flou et surexposition, ressemblent davantage à des peintures qu’à des photographies aux contours nets proches du rendu des photographies modernes. On regarde ainsi la pluie tomber sous ses différentes perspectives, là encore, comme dans le tableau de la vie domestique avec le chat décrit plus loin. Et la musique du piano arrive à nouveau sur un de ces fragments de peintures abstraites de la pluie, nous fait voir un changement rapide de plan qui se calque à son rythme et qui annonce un drame pour l’arrêter en suspens et passer au chapitre suivant.

« Hollis, Oona bébé et le chat  »

Un autre fragment du film. Une pièce d’appartement, une femme assise à table avec un bébé sur ses genoux, occupés d’eux-mêmes, ne prêtant pas attention à la caméra. La catégorie de la scène est annoncée par un panneau avec le sous-titre « Scènes de la vie domestique. » La voix de Jonas annonce avec un court éclat de rire le fait qu’il n’y comprend toujours rien à cette vie qu’il a devant lui. La scène est très ordinaire pourtant. Un tableau. Les couleurs sont atténuées, les protagonistes plongés dans l’ombre de la pièce éclairée légèrement par une lampe. Le bébé habillé en jaune, Hollis en vert, faisant écho à la couleur verte des fleurs et de la bouteille sur la table, et à la lumière jaunâtre de la lampe. La caméra cadre la pièce en longueur dont on aperçoit la profondeur grâce aux meubles disposés tout au long, au fond une ouverture de la fenêtre qui donne sur l’extérieur, comme l’indique la présence des arbres derrière elle. Le bébé assis sur les genoux d’Hollis regarde en direction de la caméra, puis s’oriente vers le chat roux assis sur la table devant lui. La perspective change. Le cadrage de la caméra se resserre sur les trois protagonistes. Hollis caresse le chat puis regarde le bébé. La position de la caméra change. Jonas se met derrière l’enfant qu’Hollis rapproche du chat. Le cadre change et la caméra les montre de nouveau de côté, la mère et l’enfant observent le chat avec attention. La mère maintient par le poignet le bébé afin de rééquilibrer sa posture encore trop instable. Sur l’image de la main du bébé qui serre le doigt de sa mère, Jonas continue le commentaire : « et je n’ai pas vraiment envie de les comprendre ». On voit le visage du bébé qui regarde la caméra. Il se retourne brusquement vers le chat et se prépare à le toucher. On voit la tête du chat allongé sur le journal lequel, à son tour, regarde vers la caméra. Le plan change et on voit le bébé très concentré en train de toucher prudemment la patte du chat maintenue par la mère. Il retire son doigt rapidement, après avoir effleuré la patte. Une musique douce du piano commence sur cette image. La caméra donne à voir quelques secondes cette scène de la rencontre entre le bébé et le chat. Le bébé maintenu par la mère touche à nouveau la patte du chat du doigt, et se retire, puis la retouche de nouveau. On voit son corps se balancer en arrière, puis se pencher au-dessus du chat allongé paisiblement sur la table. La caméra montre un plan d’ensemble et on voit le visage satisfait du bébé regardant la caméra. La scène s’achève sur cette image furtive.

       On pourrait écrire un traité entier sur cette scène de la découverte de l’aspect de la patte du chat par le contact direct et cette manière coopérative des parents de lui apprendre à le faire. On peut, sans même entendre ce qui est dit à ce moment-là, en comprendre la structure, y déceler la finesse interactionnelle de l’ajustement qui se fait ainsi entre les différents protagonistes humains et y voir même un certain « consentement » du chat à se laisser toucher par le bébé. On comprend dès lors ce que veut dire ironiquement Jonas plus tard dans le film lorsqu’il dit qu’il sait parler aux animaux, mais pas aux hommes. Et on ne peut s’empêcher de penser qu’il sait très bien parler aux deux espèces.

       Si on a bel et bien affaire ici au quotidien, dans l’acception la plus banale du terme, il y a néanmoins quelque chose de bien particulier dans la façon de filmer la scène, approchée par les différents plans du cadrage et les mouvements rapides du passage entre un plan et un autre, une procédure qui me fait penser tantôt à la peinture postimpressioniste ou bien cubiste. Comme si le filmeur voulait par ce changement rapide de focus, d’angles et de perspectives, nous en rapprocher au mieux et nous aider à percevoir l’accomplissement méthodique de cette scène et le merveilleux phénomène du toucher de la patte du chat par le bébé que le changement rapide des plans laisse voir dans ses multiples dimensions. Alors qu’il ne s’agit ici que d’un ordinaire banal vécu par l’auteur même du film, du fait de sa présence non seulement en tant qu’observateur de la scène, mais également en qualité de membre de la situation (le père de l’enfant, l’habitant de l’appartement). Bien que cette manière de poser son regard sur la scène implique une relation d’intimité, rien ne nous empêche de penser que la scène pourrait tout aussi bien être filmée par un observateur extérieur ou bien même entièrement mise en scène.

       Or, il est étonnant de constater à quel point nos sens ne nous trompent pas et que l’on distingue sans aucune difficulté le quotidien « documenté » à la Mekas, cela, par la manière même dont le filmeur attire notre attention sur ces détails émergents et arrive ainsi par cette posture « impliquée » à montrer, sous son aspect anodin, l’extraordinaire phénomène qui tient à la beauté des objets triviaux montrés dans leur état naturel. C’est cette apparition progressive, sous nos yeux, qui lui attribue une qualité et une esthétique si particulières. Certes, en l’absence du film on pourrait très bien percevoir ce phénomène, mais sans lui prêter attention. Celle-ci se trouve sollicitée par la caméra qui nous retient ainsi un instant pour le contempler sous des angles différents, en s’y arrêtant furtivement, sans nous imposer pour autant lourdement la scène qui est à voir. Le mouvement de la caméra de Mekas, rend cette vision délicate, sa caméra effleure les phénomènes plutôt qu’elle ne les montre.

       Voilà l’un de ces fragments, parmi d’autres, « de la beauté» quotidienne que le film de Mekas nous apprend à voir et dont il dit ne rien comprendre en les voyant si bien. Mais regarder n’est pas comprendre. Et on le comprend en le disant. Car tout est là, dans ces images que le cinéaste a découpées si bien pour nous, sans le vouloir.

       Pour illustrer l’importance de ce phénomène précoce de la communication humaine, la pensée sauvage de l’enfance, le philosophe Merleau-Ponty nous le rappelle également :

       « La communication fait de nous les témoins d’un seul monde,  comme la synergie de nos yeux les suspend à une chose unique. Mais dans un cas comme dans l’autre, la certitude, tout irrésistible qu’elle soit, reste absolument obscure ; nous pouvons la vivre nous ne pouvons ni la penser, ni la formuler, ni l’ériger en thèse. Tout essai   d’élucidation nous ramène aux dilemmes. Or, cette   certitude injustifiable d’un monde sensible qui nous soit commun, elle est en nous l’assise de la vérité. Qu’un enfant perçoive avant de penser, qu’il commence par mettre ses rêves dans les choses et ses pensées dans les       autres, formant avec eux comme un bloc de vie commune où les perspectives de chacun ne se       distinguent pas encore, ces faits de genèse ne peuvent être simplement ignorés par la philosophie au nom des exigences de l’analyse intrinsèque. A moins de s’installer en deçà de toute notre expérience, dans un ordre pré-empirique où elle ne mériterait plus son nom, la pensée ne peut ignorer   son histoire apparente, il faut qu’elle se pose le problème de la genèse de son propre sens. »[ix]

       « Certes, c’est très précocement que des motifs, des   catégories très abstraites, fonctionnent dans cette pensée sauvage, comme le montrent assez les anticipations extraordinaires de la vie adulte dans l’enfance ; et l’on peut dire que tout homme est déjà-là. L’enfant comprend bien au-delà de ce qu’il sait dire, répond bien au-delà de ce qu’il saurait définir, et il n’en va d’ailleurs pas autrement de l’adulte. »[x]

Le retour à l’enfance, comme un retour à la sérénité, à la perception première, directe, encore en deçà des mots – une autre marque du quotidien mekasien, la source de son naturalisme, de sa rétrospection et de ses réflexions sur le temps, les étapes de la vie, qu’il brave par son montage « désordonné ». Le retour à la vision de l’enfant permet aussi d’échapper au caractère immuable et linéaire du passage du temps, des étapes naturelles de la vie, allant de l’enfance à la vieillesse. On peut penser par ailleurs que tel est, entre autres, l’avantage « psychologique » de cette déstructuration temporelle des images, livrées par hasard. Les philosophes épicuriens ne nous ont-ils pas appris que :

       « La qualité du moment présent est indifférente à l’âge biologique, parce qu’elle n’est pas polluée par la crainte de la mort et le vain désir de l’éternité. On mettra donc la même application, le même    soin, à vivre et à faire face à la mort  ? »[xi]

Certaines douleurs nous peinent à vide, sans fondement, telle la pensée de la mort ou de notre immortalité. Or, rappelle Epicure, la mort est le manque de sensation, nous ne serons pas là quand elle arrivera, il est inutile de la craindre à vide. Le sage devra ainsi cultiver la vie agréable avec soin. L’amitié, les souvenirs de l’amitié et du bonheur lui permettant de mettre son âme en dehors des troubles. Retrouver la vision de l’enfance, retrouver le mode premier de sensation. Le contact, le toucher, le cri inarticulé, le monde des sensations dans lequel il vit. La perception animale, la communication entre le chat et le bébé. L’origine du langage et de la perception. Nos critères de beauté, rappelle Jonas, sont pour ainsi dire pré-linguistiques, nous lient à la nature, à notre enfance, à notre perception naïve du premier contact avec les surfaces du monde, animé comme inanimé. L’ouverture progressive des yeux, la perception des couleurs dans les objets les plus proches, la lumière. Revoir cette perception première du monde avant sa compréhension, pour, qui sait, mieux y revenir un jour.

       On ne peut s’empêcher d’y penser car l’enfant, le résultat d’un accouplement, une semence, n’arrive pas de nulle part, mais bel et bien d’un univers plus large que celui qui régit les lois de la vie sur terre, de l’univers et avec lui, la fin de nos souffrances, sous quelque forme que ce soit. Si la naissance est souffrance, la vie n’est qu’une alternance de douleurs et de plaisirs. Parmi eux, ceux qui sont nécessaires à la survie, naturels, et d’autres qui ne sont qu’illusion, une construction imaginaire. En naissant, l’enfant se souvient-il encore d’où il vient ? Retrouver le lien cosmique, la loi de la nature, qui précède la naissance. Comme cette autre scène où l’on voit Hollis accoucher, et où l’on entend Jonas dire en s’exclamant qu’elle est partie dans les cieux, qu’elle est ailleurs, là où il ne pourra jamais se rendre.

Le regard ethnologique : les cérémonies, les pieds, les visages

Le film de Jonas nous fait voir de petits drames du quotidien : la fleur qui tremble, les visages en plan rapproché, des enfants pris dans des poses incongrues, les corps montrés rapidement dans des postures inattendues, parfois en fragment, les activités de la vie domestique, les pommes et les poires sur la table, les raisins, les chats, tous sont comme des tableaux mouvants, tout y est vu sous un angle particulier. Ces scènes de la vie quotidienne nous font ainsi littéralement voir ce que nous regardons, certes, mais sans le voir, ce sur quoi notre œil passe sans s’y arrêter, et que l’acte de filmer permet ainsi d’examiner à notre place.

Je regarde au hasard une autre scène, celle du baptême d’Una Abraham qui esquisse furtivement les portraits des amis proches, celui de la fille d’Abraham, de sa femme ? et de lui-même. La caméra s’arrête à plusieurs reprises sur cette fille. On voit furtivement un plan rapproché de son visage, puis un autre plus fragmenté, comme si Jonas cherchait à la cerner dans son ensemble : la caméra va de ses mains qui serrent une cocarde, montre ses chaussures noires appropriées à la cérémonie, puis glisse de la robe vers le visage, et s’arrête quelques secondes sur le visage du père. Le visage d’un homme souriant, barbu. Les couleurs pastel bleu-vert, les contours adoucis. C’est un regard d’ethnologue « étranger à sa culture » qui s’est posé ainsi sur cette scène et sur les gens pris dans ce moment cérémoniel. On ne montre que très rapidement le baptême lui-même. La vue de la fille avec une bougie dans le noir, le plan sur les vitraux de l’église. 

On ressort. C’est comme s’il ne s’agissait pas tellement de cette cérémonie religieuse que de cette autre, plus ordinaire, le rassemblement des amis à cette occasion, le soin qu’ils ont mis dans sa préparation, leurs habits, le repas qui s’ensuit. Le plan sur la cocarde, le bouquet de roses et les chaussures de la fille, son attitude « naïve », fière d’être au centre de l’attention, les costumes « endimanchés » des gens, posant pour la photo, les visages souriants. Les portraits semblent être peints au pastel, les visages aux contours atténués, doux, faits de lumière. Dans cette même tonalité de la couleur verdâtre pastel, la scène du repas. La bûche du pain campagnard au premier plan, des raisins, des récipients, les visages des gens, les activités sans signification particulière, comme ce verre que le garçon se met bizarrement dans la bouche. Le plan change et on a un cadrage d’un autre style, bien que toujours dans la même tonalité, un autre ami avec un garçon que l’on imagine être son fils et que l’on voit derrière une porte verte qu’il referme. Voilà ce qui semble intéresser Jonas dans cette cérémonie, le bonheur simple des activités de la vie quotidienne, l’amitié.

       « Voici ce visage bien connu, ce sourire, ces modulations

       de la voix dont le style m’est aussi familier que moi-même.

       Peut-être dans beaucoup de moments de ma vie, autrui se

       réduit-il pour moi à ce spectacle qui peut-être un charme. »[xii]

Une autre cérémonie. « Le jour de la Saint-François, rue Mulberry, été 74 » 

Une autre cérémonie de la vie courante. La musique s’arrête, on voit quelques personnes défiler en portant sur les épaules la statue de Saint François. C’est précisément à ce moment-là que la musique du piano s’arrête et l’on observe ce défilé en silence, on le voit dans son ensemble tout d’abord, la caméra arrivant en début de cortège, puis elle reste immobile sur le côté et laisse passer le cortège devant elle. Elle le filme ensuite derrière et s’oriente vers le sol. On peut suivre ainsi pendant quelques secondes le prêtre les pieds nus dans ses sandales, en contraste avec les chaussures à talon des femmes qui défilent. Comme dans la scène du baptême lorsque Jonas filme les chaussures endimanchées de la fille, ici aussi la caméra s’arrête comme étonnée en filmant un moment les pieds du prêtre et redonne à l’événement son caractère quelque peu comique. Que fait-il, en effet, ce plan centré sur les pieds dans cette scène religieuse sérieuse ? Faut-il croire que les pieds nus du prêtre attirent l’attention du filmeur davantage que la statuette de Saint François ? C’est celle-là qu’il faudrait remarquer avant tout d’un point de vue de caméraman « professionnel », celui qui s’efforcerait de rendre compte de ce qui est important du point de vue de l’événement officiel. Mais non, Jonas prête attention à un détail à première vue incongru. C’est une autre marque mekassienne, de s’attarder ainsi sur ces détails non aperçus autrement. Quel sens ont ces images de pieds chaussés ? Là encore, comme dans la cérémonie du baptême lorsque Jonas filme cette cérémonie religieuse, il la filme en ethnologue étranger à sa propre culture. Il la regarde avec étonnement, comme s’il la découvrait pour la première fois et se demandait par quel biais la prendre. Il filme pour ainsi dire ce que, dans ce genre de circonstances, pour tout autre membre de la culture en question, il ne serait probablement pas tellement pertinent de filmer – les pieds des participants à la cérémonie. Ce regard « décalé » fait ainsi voir tous les à-côtés, les détails des choses que l’on ne montre pas habituellement, mais qui cependant sont des éléments visibles de la situation. 

       Comme par exemple les normes vestimentaires bourgeoises et religieuses qui se côtoient un temps dans une cérémonie à la réalisation de laquelle ces deux univers sociaux coopèrent, avant de reprendre le cours de leurs activités respectives. Ce que peut vouloir souligner la différence marquée de style des chaussures portées par les uns et les autres à cette occasion. Ce faisant, ce même regard rend étrange ce qui semble aller de soi dans la cérémonie et dans un film documentaire de cérémonies de ce genre. En s’attardant sur ces détails apparemment sans importance, il crée de la distance, de l’étonnement, voire de l’ironie (car on se doute que Jonas a maintes fois vu des processions religieuses) à travers ce nouvel assemblement de détails et de vues furtives prises par le filmeur en passant.

Les scènes de New York

Que ce soit dans « Walden » ou dans « As I was Moving Ahead I saw Brief Glimpses of Beauty », New York y est omniprésent : les rues de New York, les étés à Central Park, les appartements, les bâtiments, les gens, les arbres, la nature. New York dépeint dans toutes ses couleurs, en toutes saisons : le printemps, l’été, l’hiver, l’automne. Les pommiers en fleurs, les rues et le parc sous la neige, le pont de Brooklyn, les quartiers de Manhattan. Comme dans toutes les autres scènes, il ne s’agit pas tellement d’un film documentant la ville que des impressions, là encore, des scènes peintes. Et Jonas le dit lui-même, à plusieurs reprises, ce New York là est le sien, il est transformé par sa mémoire, il est « naturalisé », comme le lui font remarquer ses amis new-yorkais qui ne voient pas la ville de cette manière onirique. Et Jonas étonné, pensant qu’il avait juste filmé ce qu’il y a, regarde ses propres images et dit oui, c’est mon New York à moi.

       « I thought I was shooting New York as it is, but when I looked at the film I realized that my New York was a fantasy – that it does not really have so much snow. I was shooting my memories.        Winter memories are very special to me. At home, everybody worked outside in the summer, but in the winter we all sat together in rooms, and so the memories of my childhood are very much of the winters. In my Diaries, this city of steel and concrete becomes like a Walden, with trees and birds, the seasons     very noticeable. What my Diaries contain is maybe what I would like New York to be. » [xiii] 

Ou encore :

       « Basically, I am against imagination, against creativity, ‘art’. I’d just like to get that snow falling down, just things as they are… We know that it’s more complicated than that, you know. I think that ‘reality as it is’ doesn’t exist, as far as the cinema goes. You exist. Things exist. You know, both exist. But that’s…. I don’t want any creativity… I just want to film the snow fall.

       Question: The whole thing about trying to capture reality. It seems like, that you don’t, that you’re only sort of   jumping around with these, liken quick shots, with single framing and that… that sort of misses it. 

       If you wanted to capture snow, it seems to me that you just sort of, you  set the camera there and you record snow slowly falling, you know, slowly falling down, you know, rather than… these are too fast, you know….

       Jonas: You see, that may be your snow. We come here to different personalities, different worlds, different memories. (…) When I am thinking not only about snow but about many other things at the same time,  there… connected again with my experiences, memories  and   my present state. And all this introduces a different rhythm into it all. It’s a different temperament, it’s a different content behind it all. It’s not just that nature thing – it’s also all things I feel that moment.  »[xiv]

Ce que dit Jonas semble introduire l’idée que « simplement filmer la neige qui tombe », comme il commence à le dire, n’est pas « simplement filmer ce qui arrive ». C’est qu’interviennent également pour lui les considérations, préoccupations du moment, attachés à l’état dans lequel il se trouve, de ce qu’il voit, au phénomène naturel et à une vision particulière de celui-ci. 

A propos du film “Wavelength” de Michel Snow: « Ha, sometimes, I think that life is really Art; it’s art that is really Life. »[xv]

Pas autant de neige à NY ?! Il aurait fallu voir l’hiver dernier (2014) pour se convaincre du contraire et évidemment, Jonas a encore posté les vidéos avec NY sous la neige ! Jonas offre plusieurs pistes intéressantes pour décrire sa manière de filmer et tout aussi bien la clef pour comprendre qu’il ne peut pas y avoir de réponse unilatérale pour savoir comment filmer ce qui se déploie devant nous. Ce n’est pas d’une notion abstraite dont il s’agit ici, mais de la neige, de Hollis, d’Oona, de Kubelka, de, de, de… Des gens et des choses concrètes. Et, comme il le dit bien, il n’y a pas de réponse « objective » à la question de savoir comment filmer la neige. Comme il n’y en a pas non plus s’agissant de savoir comment filmer une cérémonie de baptême, une procession, un mariage. Celle que l’on croit « juste » ou « adéquate » ne relève que des conventions sociales. Or, le commencement de l’aventure mekassienne, comme chez Thoreau, repose sur la méfiance quant à ces dernières. Donc, non seulement le film de l’environnement mekassien est le sien, à la première personne, ce qui veut dire que quelque chose de son expérience s’y dépose forcément dans la manière de l’appréhender. Et ce quelque chose ne relève pas uniquement de ce qu’on appelle habituellement « technique » ou « méthode », mais de son expérience particulière. On l’aura compris, Jonas n’est pas un empiriste, au sens behavioriste de ce terme. Sa pratique filmique, dit-il, repose bel et bien sur de toutes autres expériences qui ont chacune une épaisseur, une symbolique, une histoire. C’est en même temps une expérience telle qu’elle se déroule au présent, ici et maintenant. De plus, Jonas renverse le processus que l’on qualifie habituellement de subjectif. Dans son expérience, pleinement subjective, ce n’est pas tellement de lui que vient l’impulsion de filmer, mais de l’environnement, de quelques détails « qui le choisissent » et auquel il réagit : 

       « I didn’t seek the out, they chose me, and I reacted to them, for very personal reason. They all mean something to me, even if I don’t understand why. My film is a reality that is sorted out through me by way of this very complex   process, and, of course, to one who can «  read  » it, this footage tells a lot about me – actually, more about me than about the city in which I film this footage  : you don’t see the city, you see only these singled-out details. »[xvi]

Jonas dit qu’il se passe quelque chose dans la situation dans laquelle il se trouve, ce quelque chose l’interpelle et il y réagit. Il y a une interaction immédiate entre l’environnement et lui-même qui n’est pas purement physique, mais « réactive » ou « révélatrice » des caractéristiques propres tant à l’environnement qu’à lui-même (sa manière de sentir, de voir, de dire…). Il n’y a de l’émergence de quelque chose de nouveau que lorsque cet environnement a sur lui une emprise, « le choisit » et lorsque ce quelque chose en lui y réagit. De plus, ce même procédé se répète à nouveau dans le cadre de la réception d’un film ; il faut bien que quelque chose en lui « choisisse » le spectateur, pour que celui-ci y réagisse avec ses propres expériences et images.

       New York depuis la fenêtre. Il y a d’abord toutes ces vues les plus proches, prises depuis sa fenêtre. Et on retrouve alors les couchers de soleil, la pluie, les orages qui montrent cet environnement immédiat. Les couleurs sont dans la nature, oui, le ciel orangé provoqué par la réfraction de la lumière dans l’air, se déposant sur les gouttes d’eau des nuages. Ce ciel orangé est là. En fait, on ne voit jamais les couleurs seules, détachées de leurs objets/environnements, c’est presque dire que les couleurs n’existent pas « en soi », il n’y a que des tonalités de lumière qui s’imprègnent de teintes plus ou moins colorées.

Une autre scène : Winter in Central Park

Lorsque la lumière du soleil se mélange à la neige, le blanc s’y reflète et donne lieu à de fortes surexpositions. On obtient des images comme délavées. Lorsque de plus la neige continue à tomber et qu’elle est filmée derrière une vitre, une peinture à la Pissaro et à la Picasso se voient assemblées en un seul tableau mouvant. On passe d’une image à l’autre, on arrive au chapitre « Winter in Central Park » et la chanson de la radio annonce « children, children,…  I love you la la la..» tandis que des enfants sont en train de glisser et tomber sur la glace. On se retrouve ensuite projeté dans l’appartement de Jonas qui filme la rue enneigée en la superposant avec les images prises dans un passage. Puis le tableau devient gris bleuâtre à cause de cette neige qui envahit l’air et on aperçoit l’ombre enneigée d’un homme qui écarte vigoureusement la neige avec une pelle dans la quasi obscurité du jour voilé par une tempête de neige.

       Et je m’arrête sur cette vue-tableau prise depuis le pont de Brooklyn qui pourrait se substituer aux perspectives dignes d’un tableau de Leonardo da Vinci, puis encore sur ce portrait du chat roux filmé dans toute sa majesté sur le fond de la musique du ballet « Le lac des cygnes », puis encore sur ce portrait rosâtre d’Oona, à la Degas, qu’Hollis coiffe et qui tord sa bouche vers la caméra. C’est un environnement qui pourrait tout aussi bien se trouver ailleurs. Les seuls objets reconnaissables sont des constructions de l’esprit.

Les douleurs intimes de Jonas Mekas et les miennes

Mais si « Walden » ressemble à une fresque gigantesque de la vie et des saisons qui passent et se rapproche parfois d’« Anticipation of the Night » de Brakhage, «As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty» frappe par son intimité. Intimité, intimité, intimité me disais-je, alors que j’étais en train de regarder ce film, les souvenirs de ma vie amoureuse, rangés quelque part sur une étagère sous forme de cassettes dv, affluaient sans cesse dans ma tête et me mettaient dans un état de tristesse indéfinissable. Le film de Jonas me faisait littéralement pleurer. Puis, ce matin, je repris le film, j’ai fait dérouler les images de Jonas au hasard, en essayant de m’y prendre avec un regard plus analytique, mais non, à nouveau des larmes m’embuaient les yeux. Et je me suis demandée, ok, il y a là-dedans quelque chose qui me fait pleurer : « Une réaction en apparence excessive pour des images en apparence banales »[xvii]

       Je dois prendre au sérieux cet état de mélancolie soudaine et comprendre ce qui exactement me faisait ainsi pleurer là-dedans ? L’image d’un gros plan sur une boucle d’oreille de Hollis, elle et Jonas heureux dans une chambre, à moitié nus, la fenêtre entr’ouverte, le rideau battant au vent, la pièce ensoleillée, simple, les images du chat roux sur le lit que Hollis recouvre avec la couette, les visages souriants, heureuse d’elle et de Jonas, du bébé Oona, leur fille. Oui, tout ça. Ce bonheur pour ainsi dire me saute aux yeux et me rappelle mon propre bonheur passé. Et je me suis dit, non, je n’ai pas envie de voir ces images, elles sont à présent comme des aiguilles qui rentrent dans mon cœur et me blessent. Puis, je me disais : c’est idiot, ces images sont comme des tableaux, elles sont remplies de lumière, de couleurs. Je ne peux pas, sous prétexte de je ne sais quel sentimentalisme, les condamner ainsi à l’oubli, même si, probablement ce qui me menace en elles, ce n’est pas ce que je vois, mais ce à quoi elles me font penser, ce bonheur amoureux perdu.

       Le poème de Jonas. Oui, changer, changer, changer quelque chose. Mais comment quand on porte cette douleur terrible en soi ? Je me suis enfin décidée à regarder les détails du film. Je vois ces images qui me font tant pleurer et je pense aux miennes propres, celles de mon propre paradis perdu que j’ai tenté d’analyser, de rejeter, de me convaincre raisonnablement de la nécessité de l’oublier. Je re-regardais les images de Jonas et, me disais-je, il en a fait un film sur le bonheur, certes douloureux, mais si poétique.

Je me reprends, Proust est là heureusement, pour me sauver. Et Proust dit quelque chose que j’aurais pu me dire tout aussi bien :

       « Chaque personne qui nous fait souffrir peut-être rattachée par nous à une divinité dont elle n’est qu’un reflet fragmentaire et le dernier degré, divinité (Idée) dont la contemplation nous donne aussitôt de la joie au lieu de la peine que nous avions. Tout l’art de vivre c’est de nous servir des personnes qui nous font souffrir que d’un degré permettant d’accéder à leur forme divine et de peupler ainsi joyeusement notre vie de divinités. Alors, moins éclatante sans doute que celle qui m’avait fait   apercevoir que l’œuvre d’art était le seul moyen de retrouver le Temps perdu, une nouvelle lumière se fit en moi. Et j’ai compris que tous ces matériaux de l’œuvre littéraire, c’était ma vie passée ; je compris qu’ils étaient venus à moi, dans les plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse, dans la douleur, emmagasinés par moi sans que je devinasse plus leur destination, leur survivance même, que la graine mettant en réserve tous les aliments qui nourriront la plante. »[xviii]

       J’aime le visage de cette femme, de ces enfants, des amis certains que j’ai pu rencontrer, j’aime cette voix jonasienne, avec sa dramaturgie tragico-heureuse, ces moments de drôlerie. Le poème lu d’une voix métallique, qui me touche et qui vient en décalage temporel avec les images et les colore d’une tonalité métaphysique. Les différentes scènes, suivant l’atmosphère qu’elles dégagent, sont ponctuées par les silences, par la musique du piano, du jazz, de l’accordéon. Une épopée. Une saga mekassienne dans le désordre. Cinq heures. Et les images, comme la vie, continuent. Et leur assemblage qui est dit être le résultat d’un pur hasard, parait comme évident, naturel. Jonas raconte une histoire poétique de sa vie. Il est tantôt pris par des affaires techniques, revoir le matériel accumulé, tantôt dépassé par les images qui lui parlent, le remettent dans des états émotionnels, lui rappellent les différents moments de sa vie passée, en contraste, avec là où il se trouve à présent. Et je vois ce film se structurant comme un triptyque, le paradis, puis l’enfer, puis le retour au paradis, comme bravant le temps.

       Alors la première partie est une sorte d’hymne à la vie et à la joie de la vie dont Jonas dit tout d’abord ne rien comprendre, mais dont il dit, juste après, qu’il n’a pas besoin de comprendre, et on le comprend ! La seconde partie raconte la souffrance, elle vient juste après la scène du mariage, mais se déploie véritablement lorsque le panneau annonce le séjour dans le New Hampshire. La voix a changé, mais les mêmes images de la vie continuent. Le mariage et d’autres scènes quotidiennes qui bravent le temps et la chronologie des étapes naturelles de la vie (naître, grandir, vieillir, mourir). Pas de cette chronologie-là dans le film de Jonas, pas de mort non plus, puisqu’elle a eu lieu à 40 ans, si ce n’est pas à 20. Et l’une des dernières images du film est un toast à la vie, contre la mort, à travers l’image du couple plus récente où Jonas porte un toast devant la caméra et Hollis l’embrasse affectueusement sur la joue. Peu importe l’ordre et ce qui arrive, on va tous par le même chemin. On vient de quelque part et on retourne là d’où l’on vient. Alors « enjoy » dit Jonas. Sois content de cette vie qui s’offre à toi, remarque ce que tu ne vois pas.

       Cavell a raison sans doute de dire à propos d’une scène clef du film de Max Ophüls d’après Stefan Zweig, « Lettre d’une inconnue », que découvre le protagoniste principal du film : « les images qui le menacent ne sont pas celles qu’il a vues mais celles qu’il n’a pas vues, qu’il a refusé de voir, nous pouvons considérer que ses mains cherchent à chasser un type d’horreur particulier.  »[xix] Et peu importe que Cavell parle de « Lettre d’une inconnue » et moi du film de Mekas, le sentiment douloureux me revient d’autant plus que ces images du paradis perdu et les fragments de beauté donnent lieu, au milieu du film, à un apparent retournement des événements : « Il y a une chambre dans laquelle il y a une femme qui ne cesse de pleurer. » Le commentaire qui arrive sur les images du voyage, après la cérémonie du mariage de Jonas. De quelle femme qui pleure s’agit-il ? On ne le saura pas.

       « Continuer à chercher des choses dans des endroits où il n’y a rien. Le rêve. La chambre pleurante. La chambre pleurante. Le champ pleurant. Il y a une chambre… Il y a une chambre dont on ne voit jamais l’intérieur… it’s (sous- titre : Avec Friedl sur le chemin de l’Italie) insideIl y a une chambre dans laquelle il y a une femme qui ne cesse de pleurer. Nous l’entendons pleurer, mais nous ne la voyons jamais (image de Hollis avec une autre femme brune). Le champ pleurant…Il y a une chambre…(image d’un   coucher de soleil). Nous ne connaissons à priori (sous-titre  : Beauté d’être en Provence et amoureux) (il lit en allemand), des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes. (image des orchidées violettes et des fleurs blanches, puis des fleurs violettes, bleues, jaunes posées sur la voiture en train de rouler  ; on aperçoit une route vide dans un environnement boisé, pendant que la voix continue à lire en allemand) Emmanuel Kant. (Son des cloches sur l’image de la route qui continue à se dérouler devant la caméra. Puis l’image du visage d’Hollis de profil). (Chap. Son : « les cloches de l’église de Venasque ».) On aperçoit ces cloches, puis l’église. Puis quelqu’un travaillant dans ses vignes. La caméra embrasse le paysage d’un seul trait. Une fontaine d’eau, l’eau qui coule d’un masque-visage, le mouvement de la caméra suit l’écoulement du filet d’eau dans la fontaine entre deux     petites rampes en pierre. On voit à nouveau l’image de l’église, au niveau de la porte cette fois-ci.

Après une série d’images du bonheur domestique, Hollis et Oona dans le parc, Oona parcourant l’appartement déjà sur ses pieds sur un fond de musique du Velvet Underground que la voix de Jonas découpe sur une image d’Oona euphorique, en train de courir, et demande : « Mais que se passe-t-il pendant les silences ? ». La musique du Velvet Underground reprend, puis on entend une sorte de musique de cornes celtiques. Puis à nouveau celle du Velvet.

       Un panneau rouge, on continue à voir Oona dans l’appartement jouant avec sa voiture-chien sur une musique classique. Puis on entraperçoit un récipient avec des myrtilles, puis l’image de Hollis éclairée par la lumière du soleil changeant la couche d’Oona posée sur le ventre sur le lit, le visage quelque peu crispé. Puis, on voit Kubelka avec elle dans les bras (bien coiffé, content, cheveux en arrière avec quelques boucles qui rappellent un peu la chevelure légèrement bouclée d’Oona. Kubelka regarde la caméra, pendant que Oona regarde droit devant, puis il regarde Oona, pendant qu’elle se tourne toute fière, regardant la caméra d’un air boudeur. Puis elle regarde Kubelka qui la regarde en souriant).

       Sur le même fond de musique on aperçoit Jonas avec une grappe de raisin, chemise bleue, visage plongé dans l’ombre. Il boit à la bouteille. On voit sa bague de mariage au doigt, le vin blanc…Des images de feuilles vertes au soleil, puis une femme blonde, foulard sur la tête, en tee-shirt, boit à la bouteille également. La même musique continue, Hollis avec l’enfant sur un chemin vert (eh oui, encore, le chemin couvert de feuilles d’arbres, comme on en voit en Lituanie l’été, ce vert-là. Le pique-nique encore et une image de la statue de la liberté s’y superpose, une sorte d’hymne à l’Amérique, le pays d’accueil et de la liberté adopté ?

Les réminiscences de l’enfer 

Le film continue. L’image de Jonas en chapeau de paille, le panneau gris avec le sous-titre : « In New Hampshire. » La voix métallique lit comme une machine à écrire ou un homme anesthésié, à intervalle égal, comme si l’émotion en était extraite, réprimée. Il n’y a probablement que par cette voix monotone, non expressive, quasi automatique, d’où l’émotion a été enlevée, que l’on peut dire les choses les plus chargées d’émotion. La voix lit, se superposant aux images : 

       « La douleur est plus forte que jamais. J’ai vu des bouts de paradis perdus et je sais que je vais vainement essayer d’y retourner, même si ça fait mal. Plus je bascule dans les régions profondes du néant, plus je suis renvoyé loin en moi-même, chaque fois dans des profondeurs de plus en plus effrayantes jusqu’à ce que mon être devienne vertigineux. (bruit d’une machine à écrire qui va à la   ligne, l’image de Hollis en gros plan, puis de Jonas avec une casquette assis dans une voiture. Il sourit, pas sûr de lui.  L’image couleur verdâtre/bleu, claire, comme surexposée, mais sans le soleil) Il y a de brèves éclaircies comme tombant du ciel (l’image de la route encore vue à contrejour depuis l’intérieur de la voiture, entourée d’arbres), et j’ai donc une vague idée d’où je vais, mais il y a encore trop de clarté et d’ordre strict dans les choses, et je tombe toujours sur le même chiffre. Alors je vomis des     morceaux brisés de mots et de syntaxe, de pays où je suis passé, de membres brisés, de maisons abattues, de géographies. 

       Mon cœur est empoisonné, mon cerveau abandonné, dans des lambeaux d’horreur et de tristesse. Je ne t’ai jamais laissé tomber,monde, mais tu m’as fait des choses infectes. Cette sensation de n’aller nulle part, d’être   coincé, de la première strophe de Dante, comme effrayé de la prochaine étape, du prochain pas. Tant que je ne me résume pas, que je reste à la surface, je n’ai pas à avancer plus loin, à prendre de terribles et douloureuses décisions, de choix, où aller et comment, parce que plus        profondément il y a de terribles décisions à prendre, de terribles pas à faire. C’est à 40 ans qu’on meurt, quand on n’est pas mort à 20 ans. C’est à 40 ans que l’on se trahit, notre corps, notre âme, soit en restant à la surface soit en allant plus loin, mais à travers les décisions les plus faciles, retardant, rejetant nos âmes par des centaines d’incarnations (Oona court dans la rue dans un sens puis         dans l’autre, image accélérée, effet comique, bruit de la machine à écrire, à la ligne) Mais je suis proche de la fin maintenant, la question est : « vais-je le faire ou non ? Ma vie est devenue trop pénible et je continue à me demander ce que je fais pour sortir d’où je suis, ce que je fais de ma vie.   (L’image d’Oona derrière une vitre, puis de Hollis)    (silence/pause). Il m’a fallu du temps pour comprendre        que c’est l’amour qui distingue les hommes des pierres (l’image de Jonas avec Oona), des arbres, de la pluie, et que l’amour croît à travers l’amour, (Jonas dans la cuisine en   train de préparer un plat), oui, j’étais si perdu, véritablement perdu. Il y a eu des fois où j’ai voulu changer le monde, me frayer un chemin dans la civilisation occidentale à coup de révolver. Maintenant je veux laisser les autres seuls, ils ont leur propre et terrible destin à  suivre. Maintenant, je veux me frayer un chemin en moi-       même, dans l’épaisse nuit de moi-même. Ainsi je change mon cours, vers l’intérieur, (retour à la ligne, bruit de la machine à écrire) ainsi je plonge dans ma propre obscurité (Oona avec un parapluie dans la rue, l’ensemble de ce texte est sur les images de la vie domestique heureusecomme en décalage – le texte de douleur sur des images de bonheur). Il doit y avoir très bientôt quelque chose, je le sens, ça devait    me donner un signe pour aller dans une direction ou dans l’autre. (les images de New York) Je dois être très ouvert et observateur maintenant, (les images de fleurs, bleu, gris complètement ouvert. Je sais que ça vient. Je marche tel un somnambule qui attend un signal secret, prêt à aller dans        une direction ou une autre, (l’image de fleur rouge et des    feuilles      devant la fenêtre) guettant dans l’immense silence blanc le moindre signe ou appel. (le gros plan sur la fleur   rouge, l’image d’Oona souriante en train de descendre de    la chaise) Et je suis ici seul et loin de toi, (les images des        fleurs) et c’est la nuit, et je réfléchis à tout ce qui est autour de moi, (les images des fleurs rouges        passant de l’ombre   vers la lumière – très beau) et c’est la nuit, et je réfléchis à   tout ce qui est autour de moi, et je pense à toi. (l’image de Oona en train de dormir sur une couverture, bleue, la caméra va ensuite des pieds vers la tête pour voir la position de son corps, se rapproche du visage de la        dormeuse, puis va vers le rideau, puis revient vers le bébé qui bouge) Je l’ai vu dans tes yeux, dans ton amour, tu    plonges dans les profondeurs de ton être (le bébé, les fleurs rouges vues de l’autre côté de l’appartement) en des cercles de plus en plus larges. (les pommes, les poires rouges, vertes, dans      un plat vert, le visage de quelqu’un, la pluie, l’image de la rue vue d’en haut). J’ai vu le bonheur et la douleur dans tes yeux et des reflets de paradis perdus      et retrouvés et perdus à nouveau, cette terrible joie et solitude. Oui, et je réfléchis à cela, et je pense à vous, tels deux pilotes dans l’espace froid, (sur l’image noire), tandis que je suis assis là, seul en cette nuit tardive et je pense à tout ceci »… (coupé, silence sur l’image noire).

Par quelle espèce d’horreur Jonas est-il passé ? De quelles décisions à prendre parle-t-il ? Le spectateur ne le saura pas. Mais a-t-il besoin d’en connaître tous les détails ? Non, il entend quelqu’un qui raconte un moment terrifiant, où il frôle de manière vertigineuse la folie ou la mort, une crise profonde en tout cas au moment crucial de sa vie et adresse ce récit à quelqu’un, à Hollis ? On ne le saura pas non plus. Se sauver seul ou avec quelques autres. Plus loin dans le film, le texte apparaît à nouveau sur l’image du drapeau d’Anthology Film Archives et il suffit de jeter un coup d’œil sur la biographie officielle de Jonas pour rapprocher ce moment de choix du moment de la création d’Anthology, l’institution devenue depuis légendaire. Revoir sa propre vie se dérouler ainsi en un seul trait, cette nuit-là et dire ce qu’elle a été se constituent réflexivement avec le film. L’un et l’autre s’accomplissent en même temps : la « thérapie créative » de l’auteur et la réalisation du film ; laquelle, au début du montage, compte tenu de la masse des images accumulées, paraissait une tâche impossible à effectuer. Dire cette impossibilité de faire le film, que ce soit à cause de ces images qui ressemblent à un paradis perdu et qui lui font tant de mal ou à cause de la masse des images accumulées, s’est avéré être LA solution.

       « C’est l’art, nous dit-on, qui nous permet d’étendre notre compréhension particulière en adoptant la perspective, en rentrant dans le monde d’un autre être humain concret ;   cette sorte d’attention et de réaction concrète procure, d’après le narrateur, l’unique route possible pour sortir de nous-même que nous n’aurions pas pu acquérir autrement. Nous commençons à comprendre pourquoi    une autre forme de représentation serait artificielle et fausse : le style et ses prétentions sont intimement liés à une conception de ce que sont les vérités psychologiques et de la manière dont on peut les atteindre. »[xx]

Ce n’est pas uniquement par la beauté des images, mais aussi par cette performativité que le film est un chef d’œuvre : il se montre en se réalisant depuis le présent, le temps et le lieu où se trouve l’auteur, avec toute l’épaisseur affective, relative aux images qu’il montre. Il y a quelque chose de la manière d’écrire d’Henri Miller à propos de ses livres (cf. l’ouvrage « La vie de mes livres »)[xxi] et du journal intime d’Anaïs Nin là-dedans, du moins dans la façon de s’en sortir… Un film-poème, le nouveau roman ou un livre à la Kerouac, un poème ginsbergien avec, tout au long, des tableaux impressionnistes, pointillistes, des natures mortes, des scènes de la vie domestique et de la ville … Un film poème-sonore, un peu à la John Giorno ou à la Bernard Heidsieck, je pense, entre autres, à l’une de ces œuvres en particulier, L’Affiche 28[xxii] que le graphiste Didier Vergnaud devait réaliser et qu’il n’arrivait pas à faire. Et il a eu un échange avec lui à ce propos. Du coup, l’affiche raconte cet échange sur l’obligation de faire et l’incapacité de le faire, à travers un dialogue écrit… Et c’est précisément ça, l’affiche. Mais, pour aller plus loin, dit Nussbaum, dans cette analyse de l’état d’âme, il faut aussi comprendre ses éléments constitutifs : la vérité sur l’amour à travers la souffrance.

       « La souffrance constitue le contenu de cette histoire qui   veut nous apprendre une vérité humaine : une souffrance   violente, qui « déchire » le cœur humain. Le récit montre que cette vérité        psychologique fondamentale n’est pas comprise par une réflexion calme, mais à travers la souffrance elle-même (…) Ce qui est dans notre imagination et dans notre cœur n’est pas une connaissance, mais le visage et le corps d’une personne particulière que nous évoquons dans notre for intérieur.   Et nous ressentons de nouveau des émotions profondes à son sujet. Et il ne serait pas étonnant que ce surgissement d’émotion provoqué par cette procédure soit si puissant   qu’il interrompe momentanément la lecture elle-même.»[xxiii]

Voici deux autres tableaux qui ponctuent les images du bonheur de visions sombres et dans lesquels il ne s’agit que de Jonas face à lui-même. Sur un fond jaune : « A propos d’un homme dont la lèvre tremble toujours de douleur et de chagrin éprouvés dans un passé connu de lui seul ». L’image du sol mouillé de la rue dans la nuit, quelques lumières de phares de voitures sous la pluie. Jonas commence à chanter en jouant de l’accordéon « oh oh ho », l’image de la ville sombre, par temps orageux, quelques lumières. La ville éclairée de temps en temps par un éclair, retombe à nouveau dans le noir. L’image noire de l’eau qui coule.

Un autre fragment relate le voyage de Jonas à Avignon. Le texte défile sur la musique de l’accordéon, le texte écrit et non plus lu, écrit à la machine : un journal ? : 

       « Je me souviens du matin où j’ai passé Avignon. L’express de Nice traversait la France à toute vitesse. Je me suis réveillé, j’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu le matin, c’était le matin le plus pastoral, le plus paisible que j’eusse vu depuis mon enfance. Oh, sérénité perdue, ai-je pensé, puis je me suis rendormi, sombrant dans un sommeil tourmenté et douloureux. »

Un nouveau tableau très beau sur la musique de l’accordéon continue, l’image du ciel rose, orangé, du soleil levant se frayant à travers le gris des nuages, et les paysages vus depuis le train. Les effets d’abstraction, proche du film « Anticipation » de Brakhage. Le cadre de la fenêtre ressemblant à l’image (photogramme) de la pellicule. On peut y voir à nouveau une forme de réflexivité de l’activité de montage. La scène se termine avec Jonas arrivé sur la terrasse d’un café à Avignon. Tables blanches, café, croissans. Jonas en train de manger des croissants, accompagné d’un chat qui vient se nourrir à côté de lui (très drôle, cette scène avec les chats). La musique de l’accordéon s’arrête. L’image de Jonas buvant son café continue en silence.

30/06/2014 à 16 :59 Jonas Mekas a écrit :

« Barbara, thanks for the manuscript 

I read most of it on the plane and I think what you wrote is very beautiful and personal… thank you!  — jonas »

30/06/2014 à 17 : 22 Jonas Mekas a écrit :

« I forgot from what animal is that tooth you gave me???? »

30/06/2014 à 17 :50 Barbara a écrit :

« dear Jonas,  The tooth is from the Yak: very resistant animal!. I found it in Himalaya, Kibber village, at 4270 !  Thank you so much for your appreciation of my personal study of your films : it is the most important message that I received from so long time and help me right now finish my book ! The beauty of your films has so great impact on me, I’m happy that you like it. Hope be able see you again soon,  With love, Barbara [photo de Barbara avec le Yak envoyée à Jonas] »

L’urgence

La chambre à coucher chez Jonas, la chambre à archives : Fox qui y dort en ce moment vient de m’envoyer une photo des dossiers jonasiens rangés, stockés et, à côté des autres travaux sur Jonas figure le dossier jaune avec mon nom. Le jaune, pourquoi mon texte se trouve-t-il dans un dossier jaune, alors que les autres sont blancs ? Cette photo, je ne sais pas bien pourquoi, me conduit à me consacrer à la relecture de mon chapitre sur lui et au remontage de mes propres vidéos. Alors je relis. Je revois les films de Jonas. Les miens. Les siens. Novembre 2018. Je recommence. Il en ressort un film un peu dada, un peu fluxus, un peu fou, un peu drôle, Jonas continue à occuper mes pensées et je guette impatiemment nos nouvelles rencontres.


[i] Henry Miller, La vie de mes livres, Imaginaire Gallimard, 1957, p.239

[ii] https://barbara2olszewska.wordpress.com ; https://photos.app.goo.gl/1tvbc8EvJHGt6KdX8 ;

[iii] Alan-Alcide Sudre, Dialogues théoriques avec Maya Deren, L’Harmattan, Paris, 1996, p.237.

[iv]John Cage, Lectures on Nothing, Incontri Musicali, 1959 https://seansturm.files.wordpress.com/2012/09/john-cage-lecture on-nothing.pdf

[v] https://www.youtube.com/watch?v=XhmZ7C-oXDY

[vi] Henri David Thoreau, Walden, Imaginaire Gallimard, Paris, 2003, p.215

[vii] Henri David Thoreau, Walden, Imaginaire Gallimar, Paris, 2003, p.204

[viii] Gertrude Stein, The autobiography of Alice B-Tokals, Harcourt, Brace and Company, 1933

[ix] Merleau Ponty, Le visible et l’invisible, éd. Claude Lefort, Gallimard,1964, Paris p.27-p.28

[x] Merleau Ponty, Le visible et l’invisible, éd. Claude Lefort, Gallimard,1964, Paris p.27-p.28, p.29

[xi] Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Gallimard, Paris, 2004,

[xii] Merleau Ponty, Le visible et l’invisible, éd. Claude Lefort, Gallimard,1964, Paris p.27-p.28

[xiii] Jonas Mekas, Diaries, Notes & Sketches also known as Walden, Editions Paris Experimental, Re:Voir Video, 2003.

[xiv] Jonas Mekas, Diaries, Notes & Sketches also known as Walden, Editions Paris Experimental, Re: Voir Video, 2003.p.125 

[xv] Jonas Mekas, Diaries, Notes & Sketches also known as Walden, Editions Paris Experimental, Re: Voir Video, 2003.p. 128 

[xvi] Jonas Mekas, Diaries, Notes & Sketches also known as Walden, Editions Paris Experimental, Re:Voir Video, 2003.p.116

[xvii] Stanley Cavell, La protestation des larmes. Le mélodrame de la femme inconnueÉditions Capricci, coll. « Cinéma », 2012, p.124. 

[xviii] Marcel Proust, Le temps retrouvé, Gallimard, 1989, p.206

[xix] Stanley Cavell, La protestation des larmes. Le mélodrame de la femme inconnueÉditions Capricci, coll. « Cinéma », 2012, p.124. 

[xx] Martha Nussbaum, La connaissance d’amour, Cerf, Paris, 2010, p.376

[xxi] Henri Miller, La vie de mes livres, Imaginaire, Gallimard, Paris,1957.

[xxii] http://www.lebleuducieleditions.fr/produit/laffiche-28

[xxiii] Martha Nussbaum, La connaissance d’amour, Cerf, Paris, 2010, p.377.

LA POESIE DU QUOTIDIEN DANS LE CINEMA DE JAAP PIETERS

Une pétition à signer, un autre mail de Jaap, contre l’annexion des Serres d’Auteuil par Roland Garros. Serres d’Auteuil ? Où c’est ? Je n’y suis jamais allée. Intriguée par mon livre, Jaap de passage à Paris me contacte. Rendez-vous dans le jardin des Serres. 

Skype to Pip :

« 9h en compagnie de Jaap. Dans un très beau jardin exotique, puis dans le métro, puis au café, puis au restaurant, de belles discussions touchantes, belle personne ce Jaap, il voit bien… je crois j’ai de très belles images : Jaap entièrement green, avec les fleurs bizarres. La lecture de son journal, son opéra à lui : à propos de Beckett, Cage, à propos de l’opéra Neither sur un livret de Samuel Beckett de Morton Feldman que Jaap aime bien, à propos des peintures et de la vie de Francis Bacon. Puis, une discussion au café, very profound cette fois-ci, sur la vie de Jaap, ses amours, ses amitiés, les gens autour de lui, l’année 88 : l’année du sida et des suicides. Je dis à Jaap qu’il est attiré par les border-line persons, des outsiders, qu’il prend en photo également. Je me demande pourquoi il est attiré par moi. Il me filme. Il entrevoit en moi cette sorte de folie proche de celle des marginaux qu’il a côtoyés. C’est très facile oui, je tente de me défendre, de devenir fou, il suffit de tomber amoureux et on ne sait plus très bien où on en est. So what ? Dommage qu’on ne voit pas plus ses films. »[i]

Soirée suivante. Jaap programme une tournée italienne de ses films avec Karianne et son ami Jean-Marc. Rendez-vous devant Beaubourg. On va manger des falafels. Jaap parle politique, musique, corps, Amsterdam et relate dans son journal : «… too tired & gotta send Christophe, Larry, Karianne from Bologna who’s here now & the polish barbara who writes a book she filmed & interviewed me for recently again last week tuesday for 8 1/2 not fellini hours starting in the botanic garden’s hilary did send me a petition for that i spreaded & Barbara picked up on it, living here for years but not knowing the gardens & proposing to film & talk in the green…. our talk ended in a subway train ratteling loud with all the windows open & me holding a long monologue till our ways or tracks did split…. that was eleven…. that was last week…. too tired, though having fun ». Et je réponds: « merci cher Jaap, I’ve read your journal-letter and like your description of our garden encounter much better than mine. Our fellini-esque film in the parisian garden (but maybe it was an illusion, there is no garden in Paris !) so with you, 100% green, and in the metro, then your story of Heideggerian et Merleau-Pontian love from december… 1994 »

But it’s all ABSURD and FUNNY ! Jaap in Paris …. what a beautiful collection of exotic plants! and I wake up just right now and my french wittgensteinian philosopher would I come to her house and film her, so I wake up, listen your beautiful link to Tim Buckley, have a coffee, listen to his voice, read your description and have big smile on my face. Have a nice day and still a lot of absurd and funny encounters! »

Au sujet de Jaap

L’annonce de la projection d’un film à l’Entrepôt: « Dans le cinéma expérimental à Beyrouth Avec Jaap Pieters au Liban » de Michel Amarger et Frédérique Devaux, documentaire, 2 mars 2014. Jaap parti avec des amis cinéastes à la recherche d’un ami décédé, les amis cinéastes voulant faire un film sur l’état du cinéma expérimental libanais. Je ne suis apparemment pas la seule à entraîner Jaap dans des expériences, mais c’est peut-être aussi Jaap qui entraîne les autres. Le résultat est en tout cas intéressant. On se promène dans la ville en tension, on entend les cinéastes libanais raconter leurs expériences de filmeurs pendant la guerre. Filmer malgré tout, dans n’importe quelle condition. Ce n’est pas la visée première du film, mais la situation conflictuelle ressort de tous les pores de la pellicule. Il est impossible d’aller par exemple au cimetière où est enterré l’ami de Jaap, c’est trop près de la frontière israélienne, une cinéaste glane des événements ensanglantés de la guerre montrés à la télévision et elle les intègre sous forme de collages dans ses propres films, le passé revient comme un fantôme dans des films détachés, se concentre sur une époque révolue, le film d’un autre cinéaste montre depuis la voiture les rues de Beyrouth, un autre l’appartement d’un filmeur, un autre un cinéma indépendant rare… et ainsi de suite. Le film comme prétexte, pour montrer, pour faire voir.

Nature, abstraction and sound

Juin 2018. Nouvelle venue de Jaap à Paris, une projection commentée au cinéma Mélies. L’entraperçu de Jaap lors du repas en compagnie de ses amis filmmakeurs de Light Cône et Re: Voir. Jaap ressemblant à un personnage d’un film de Méliès, le magicien du Voyage dans la lune. Béni dans la lumière du soleil couchant, irradiant je ne sais quelle béatitude, amoureuse sans doute, pensai-je, en le voyant regarder la fille au visage de Flora Mayo, sculptée par Giacometti, qui l’accompagnait. Une atmosphère joyeuse, paisible, les gens tout autour aussi. Une sortie enfin qui en valait la peine. Je ne sais pas ce que j’ai eu. J’étais bêtement contente. Peut-être bien parce que j’ai pu filmer quelque chose qui avait du sens. Connaissant la faiblesse de ma mémoire, j’ai encore voulu tout enregistrer, non seulement le commentaire que Jaap faisait de ses films, mais aussi quelques images des films. Et j’ai bien fait, car Jaap a montré des films que je n’avais jamais vus. D’un coup une nouvelle dimension, que je n’ai peut-être pas vue précédemment, celle de la nature et de l’abstraction, m’est apparue clairement – une vision holiste et vibratoire des êtres et des objets filmés par Jaap. Les flux d’attractions, de mouvements, des interactions causales. C’est mon expérience de méditation vipassana qui m’a fait comprendre soudainement ce fait. La nature, ce n’est bien sûr pas uniquement la nature extérieure, les paysages, les arbres, les plantes, les animaux, les insectes, les pierres et les montagnes. La nature, c’est le corps humain tout entier, il fait partie de la matière et de ses lois transcendantes. C’est le flux incessant de l’énergie qui me traverse, le souffle qui me fait sentir mes organes, et qui traverse toute autre chose, matière non animée et animée. 

         Les phénomènes enregistrés dans les films de Jaap semblaient se produire comme attirés par sa présence. Quelque chose d’étrange, d’absurde, surgissait au moment de filmer, une forme de coïncidence, permettait l’inscription du hasard sur la pellicule de sa caméra Super 8 contrainte par sa brièveté et les conditions de visibilité qu’une telle prise rapide implique. Le flux énergétique qui unit tous les êtres, les hommes, les insectes, les objets inanimés, la relation qui se crée entre eux, l’énergie qui traverse tous ces moments en lien avec Jaap et sa caméra, qui se manifeste devant elle. Comme dans le film de la libellule qui semble poser devant la caméra en se frottant les ailes. Est-ce elle ou la présence de Jaap qui l’a fait venir ? C’est encore lors de la méditation que j’ai appris que lorsque l’on développe en soi une attitude, une sorte de sympathie envers les choses et les êtres, ils semblent être attirés par nous, et se mouvoir en réponse avec sympathie. J’ai pour la première fois fait ce genre d’expérience à Corfou. Les guêpes qui sont venues manger les restes de mon plat, sont gentiment venues se frotter sur les doigts de ma main en la chatouillant, aspirant l’odeur de la nourriture sur mes doigts. J’ai été émerveillée par cet événement, je les regardais, sans crainte aucune des piqures qu’elles pourraient m’infliger. C’est peut-être ça ce « méta » amour ou sympathie dont parlent les bouddhistes. Je me suis souvenue des remarques semblables d’Alexandra David-Néel à propos des serpents et des araignées. De quoi cette sympathie dépend-elle alors ? Comment la cultiver davantage ? Sont-ce nos projections qui nous font trouver la pièce manquante à nos sentiments et affects ? Et lorsque nous sommes dans une attitude naturellement bienveillante toute chose et être arrive. Est-ce parce que notre attitude était inconsciemment intéressée ? Nocive ? Négative ? Qu’avons-nous fait pour provoquer l’événement contraire à nos désirs ? En bref, comment cela se fait-il que certaines choses non souhaitables nous arrivent sans cesse et d’autres désirables tardent à arriver, nous fuyant entre les mains de manière répétée ? Si nous ne pouvons pas consciemment stopper la roue des événements négatifs emmagasinés dans la mémoire de notre corps, pouvons-nous au moins l’inverser ?

         En tout cas, c’est la beauté de l’image de cette libellule posée là tranquillement à la bonne distance de la caméra, posant presque pour elle, se frottant les ailes, se tournant d’un côté puis de l’autre, qui était cette sorte de moment magique, d’heureux hasard, survenu une fois de plus à Jaap. Comme celui des tasses de café accumulées sur la machine à laver qui se sont mises à trembler lors de l’essorage et à produire des sons orchestraux par les vibrations des unes en sympathie avec les autres, et dont la beauté n’a pas échappé au magicien.


[i] https://www.youtube.com/watch?v=vwgU4qouRjE)

LES RENCONTRES D’ARTISTES

L’art en fragments, en sons et en images

par Barbara Olszewska

Mes remerciements chaleureux à toutes les personnes ayant contribué à la réalisation de ce livre-film : les artistes qui m’ont accueillie chez eux et qui se sont laissé filmer, ceux qui ont contribué à co-créer des situations racontées, ceux qui ont participé par des échanges sur internet en temps réel à garder la trace des événements et à faire naître les données de cette collection de récits fondés sur les échanges, conversations, ainsi que les vidéos et les images qui ont été réalisées dans ces occasions singulières. Merci à tous ceux qui ont relu maintes fois les différentes versions de ce livre (Michel Barthélémy, Anna Rebière, Sandra Laugier) ou certains chapitres (Paul Adams Sittney, Christian Xatrec, Lionel Magal, Boris Lehman, Johnas Mekas, Gabrielle Reiner …). Merci aux amis et aux inconnus qui ont facilité ma route, mes voyages et égayé mes journées par leur présence bienveillante, leurs invitations, accompagnements, offrandes, aides, repas, boissons, spectacles de musique et de poésie, expositions et discussions et sans lesquels rien n’aurait été possible… Merci à Caterina Gualco pour cette magnifique photo prise lors de l’exposition « Fluxus Eptastellare » à Blois, son soutien épistolaire. Merci !

Introduction

IL Y A DES RENCONTRES marquantes, comme il y en a que l’on aurait préféré éviter, des rencontres éphémères et celles qui durent. Celles qui nous laissent amers et celles qui nous énergétisent. Il peut y avoir bien sûr la rencontre avec une œuvre, un livre, celle avec un paysage, une divinité, un animal, une plante, mais seules les rencontres avec d’autres hommes ont une véritable portée pour celui qui se sent égaré et cherche à se sentir vivant. En regardant ce paysage j’ai encore en moi ce sentiment amoureux qui s’est attaché à mon corps et qui me poursuit où que j’aille. Je vois ce paysage d’une manière rêveuse, j’apprécie sa beauté, je le contemple alors que mes pensées vaquent, des souvenirs affluent et leur image se mêle à celle de la vallée que je suis en train de regarder. Quelle beauté, quel véritable sens de la vie d’avoir osé parcourir tout ce chemin, d’être assis au milieu de cette resplendissante chaine de montagnes, sur un rocher sur lequel, depuis des siècles, les moines viennent méditer. 

         La réalité est là, loin des propos bruyants des gens des villes, silencieuse. Elle se découvre dans ses multiples dimensions : tout aussi bien géographique, chimique qu’esthétique. Car je ne pense pas à cette montagne comme à une image statique, à la manière d’une carte postale. Je l’ai saisie, bien plutôt, comme une belle forme à contempler, forme pleine de couleurs, forme dans la forme, englobant d’autres formes dans laquelle il me sera possible bientôt de me faufiler, pour en apprécier tous les détails. La nature terrestre, tantôt de loin, tantôt de près. Une question de perspective. Car je suis plantée en hauteur, j’ai la chaine montagneuse devant moi, se détachant sur un horizon de ciel bleu intense. Quelle luminosité ! Quel contraste.

Puis, je me décide de me lever, je rentre dans le petit temple sur la route, un ancien monastère désaffecté. Des artefacts humains : des manuscrits coincés dans un petit grenier en train de s’abimer, des taganka sur les murs, des masques,… Les bougies signalent la fraiche présence des humains. Quelle idée de s’implanter à une telle altitude, dans cette zone de haute montagne dans laquelle les températures sont très basses en hiver et les routes peu accessibles ?

Aujourd’hui, comme jadis, les moines bouddhistes s’établissent souvent dans des endroits reculés, comme pour mieux se rapprocher du ciel.

Les Portraits

UNE VISITE au Louvre, le jour de mon anniversaire, à l’occasion de l’exposition de Raphaël : la découverte des portraits des nobles, ô combien photographiques ! Les regards des yeux globuleux, les détails des tissus, les couleurs. On ne peut pas dire que les visages des hommes dépeints soient beaux. Rien à voir avec la douceur des visages pastoraux d’un Il Correggio. On peut dire néanmoins que Raphaël avait un souci de vérité. Une sorte de justesse s’y exprime ; lorsque l’on regarde le tableau, on a l’impression d’apprendre quelque chose sur le caractère du personnage, ses vertus et ses vices. Ce sont ces derniers qui frappent souvent le regard, comme si le peintre refusait de se soumettre à l’embellissement de son commanditaire. Alors les portraits prennent la forme d’allégories. 

Je consulte l’un des plus grands maîtres du portrait, celui dont les peintures m’inspirent. J’aime les contempler pour la complexité de ce quelque chose d’indéfinissable qui en émane. Quelque chose qui m’échappe. Qui me rend confuse. Est-ce une pure technique de superposition ? Une manière peu habituelle de représenter les traits d’un visage, comme si certains d’entre eux entraient en contradiction avec d’autres ? En quoi est-ce différent de tant d’autres portraits des peintres de la Renaissance ? Des peintres et dessinateurs d’aujourd’hui ? En quoi ? Bonne question. Je ne sais pas. Une forme de naturalisme transformé. Transcendé. Une expérience s’en dégage. 

Je lis dans le chapitre des Carnets de Léonard de Vinci, « Pourquoi doit être évitée la représentation des groupes de figures superposées » : « Avant de peindre, l’adolescent devra apprendre d’abord la perspective et les proportions de toutes choses, ensuite il travaillera sous l’égide d’un bon maître pour s’habituer à bien faire les membres ; puis d’après la nature, pour avoir confirmation des raisons de ce qu’il a appris ; enfin pendant un temps, il étudiera les œuvres de divers maîtres, pour s’accoutumer à la pratique et à l’exercice de son art ». 

Léonard conseille d’éviter qu’un grand nombre de personnages encombrent et rendent confuse la nature.[i] Il accuse la vision par superposition adoptée sur les murs des chapelles par les peintres des siècles précédents d’être une « pure folie » et leur oppose cette vision autre où le point de vue se trouve devant l’œil du spectateur. Il énumère les avantages de l’ordonnancement que la perspective apporte au regard, permettant d’éviter cette impression de trop-plein. Il faut, d’après lui, tout au contraire, arriver à la décomposition du point de vue, apprendre la proportion des choses, en observant les lois de la nature : Le jeu des ombres et de la lumière, la diminution de la taille des personnages en proportion de leur éloignement dans l’espace de la toile,… L’application des méthodes géométriques implique indirectement la question de l’importance, de la priorité des choses et des figures dans l’espace. 

 Je découvre avec étonnement que cette approche scientifique des proportions vaut également pour les attitudes psychologiques. Léonard met ainsi sur le même plan ces lois dites naturelles et ce qu’il perçoit des attitudes humaines. L’apprenti peintre devra donc « peindre les femmes figurées dans des attitudes modestes, les vieilles femmes avec des mouvements violents et emportés, les vieillards comme nonchalants et au mouvement lent » ! 

Que l’on s’éloigne d’une conception mimétique du paysage ou que l’on critique la notion de cohérence sous-jacente, on doit bien avouer que le monde représenté par les peintres de la Renaissance acquérait enfin une profondeur spatiale et psychologique. Bien qu’elle ne date pas de la Renaissance, (on retrouve l’illusion de la profondeur dans la peinture chinoise par exemple ou dans l’antiquité gréco-romaine dont témoignent les fresques de Pompéi)[i], il est étonnant de constater de quelle manière Léonard en dégage des réflexions sur la modification de la perception chez le spectateur. De là se dégage la capacité de discriminer, de suivre l’ordonnancement de figures dans l’espace de la toile. Et, il va de soi, une certaine complexité des corps, certes toujours immobiles, mais comme cristallisant une grande quantité de mouvements. Je m’adonnais à la suite de cette citation surprenante à quelques observations sur le mystère de ces peintures qui s’étend bien au-delà de ce que peut en faire apparaître une analyse purement géométrique. Plus loin, plus près, on attribue à tel ou tel objet ou personnage, à tel ou tel de ses traits devant être vu en premier, une importance particulière. Et, me disais-je : Léonard avait une capacité rare d’injecter dans ses portraits géométrisés le sublime poétique. Quand bien même on pourrait les fixer et les analyser, quelque chose s’y déroberait constamment à l’attention ou se présenterait plus tard, sans être là au premier coup d’œil. C’est bien sûr souvent vrai des visages et des corps en mouvement que nous observons d’ordinaire. Mais que le secret de cette mutation permanente puisse être capturé sur une toile, voilà un mystère non résolu pour moi. Et le spectateur ne se trompe pas, puisque, peu importe ses connaissances et sa culture, quelque chose de troublant ou de surprenant s’impose à sa vue. Mona LisaSainte AnneLa vierge aux rochersLe vieil homme… La complexité des « choses à voir » dans ces tableaux, la perplexité du regard face à cette multiplicité de traits et de couleurs estompés, aux contours à peine visibles.  La technique du sfumato permettant de créer des contours imprécis et atténués. Et grâce au glacis, un liant à base d’huile, auquel Léonard ajoutait très peu de pigments, il jouait sur les ombres et les lumières en introduisant, telles les peintures chinoises des paysages, une dimension non seulement géométrique, mais également symbolique, aux figures disposées dans l’espace. Et comme a pu le révéler tout récemment le système d’imagerie électronique de la caméra à multiples filtres (multispectrale) mise au point par Pascal Cotte[ii] permettant de « scanner » les profondeurs des peintures de Léonard, ce travail était réalisé par couches successives. Léonard apposait la peinture légèrement teintée sur des croquis assombrissant les contours et les surfaces de manière progressive (et non par ajout du noir).

Je me suis mise à enquêter, à parcourir l’espace du tableau, à m’arrêter sur tel ou tel détail qui invitait à la contemplation. Et une idée incongrue m’est venue de nouveau à l’esprit : les portraits de Léonard sont en un sens de pures fictions. Tout un travail de superposition et d’agencement d’éléments, de modifications progressives, de mises en scène, réalisées et complexifiées au fil des années. Et on le sait ne serait-ce que d’après l’étude sur la réalisation de la peinture « Sainte Anne »[iii]. Mais également à travers d’autres peintures, où chaque petite esquisse de personnages ou d’animaux ne servait que d’étude provisoire, perfectionnée à travers de nombreux essais, des personnages devant se fondre dans le paysage d’une peinture plus grande, telle « L’adoration des mages », dont on peut contempler de nombreuses études préalables de personnages et d’éléments décoratifs. Un cavalier sur le fond du tableau semble non achevé, ce qui remplit la toile d’une beauté bien mystérieuse. La réflectographie infrarouge de ce tableau[iv] permet d’apprécier plus encore les modifications effectuées et de mesurer la distance temporelle entre elles. Des esquisses et études préparatoires révèlent le travail en train de se faire, de sorte qu’un visage acquiert peu à peu une dimension atemporelle, lissée, ornée, située dans un lieu tout aussi atemporel, un paysage pittoresque. Quelquefois, on a comme l’impression, en le regardant, que le visage et le corps ont été apposés sur le paysage qui était là avant lui. Mona Lisa pose accoudée devant un tableau d’une autre époque, est-ce le tableau d’un autre peintre dont nous n’avons plus de traces, mais qui plaît aux habitants du palais devant lequel se met à poser Mona Lisa ? Ou bien est-ce le paysage élaboré par Léonard lui-même, mais bien avant la posture humaine qui vient ainsi l’habiter ? … Le cadrage du tableau laisse cette hypothèse ouverte, bien que l’on pourrait tout aussi bien penser que Mona Lisa pose devant le paysage réel, se trouvant derrière la balustrade, le flou permettant d’apprécier la distance qui le sépare du palais. 

Faute d’avoir un appareil photo, Mona Lisa réalise ainsi son selfie par l’entremise du peintre, devant un bien joli paysage-tableau. Et bien sûr, pas n’importe quel peintre, le peintre de la cour princière. Car Léonard était en ce temps-là embauché à Milan par Ludovico Il Moro, un neveu du roi Sforza. Ce que l’on a déjà écrit maintes fois et ce qui, une fois dit, est devenu visible à tous ses spectateurs successifs : le regard de Mona Lisa, comme son sourire, laissent en eux quelque chose d’étrange. Est-ce un sourire de conquête que Mona Lisa adresse au peintre ? On pourrait croire à tout un tas de choses. Est-elle enceinte, comme quelques spécialistes de l’art l’avancent ? Léonard est-il pour quelque chose dans cette affaire ? Pourquoi gardait-il ce portrait près de lui depuis si longtemps ? Jusqu’à même l’emmener avec lui en France à la cour du roi, François 1er ? Toutefois, c’est tout autre chose qui m’intriguait dans le portrait du même genre, pourrait-on dire, et d’une même époque, le Portrait de Pietro Bembo de Raphaël. Le portait qui ressemblait d’ailleurs aux portraits de Léonard, tant par la disposition du corps du modèle, que par l’orientation de ses yeux, le regard plein de fierté et là aussi, on retrouve comme chez Mona Lisa, cette sorte de sourire défiant le spectateur. L’élève de Léonard à Florence, Raphaël, s’est probablement inspiré de la technique et du style des portraits de ce dernier. Le portrait de Bembo date de 1506, soit la même période, à peu près, que les premières versions de Mona Lisa qui sont de 1503 et que Raphaël a dû voir, comme en témoigne le dessin de 1504, « Young Woman on a Balcony ». Je regarde le dessin de Raphaël et je me dis qu’il n’arrive cependant pas à reproduire le mystère du sourire de la Joconde et encore moins la finesse de ses mains, pire : il les a totalement ratées ! 

Les explications récentes de Daniel Arras et son analyse du tableau apportent quelques informations supplémentaires permettant de fonder l’interprétation sur des faits historiques. Premièrement, la Joconde est le portrait de la femme de Francesco Giocondo[1], un riche mécène de Florence. Le tableau est une commande faite par un mari à qui elle aurait, à cette époque, pu offrir un héritage de deux garçons et pour lequel le mari lui offre ce portrait par le grand peintre de la cour. Deuxièmement, afin d’expliquer l’étrangeté d’arrière-plan rocheux derrière la Joconde, s’expliquerait par le fait qu’à la même période Leonardo travaillerait sur les cartes géologiques de la Toscane. Arras y voit un assemblage poétique d’activités de Leonard, voire à travers l’asymétrie du sourie de la Joconde un lien entre le temps géologique de la terre et l’éphémère de la beauté humaine, le pont laissé dans le paysage symboliserait le temps qui passe, la préoccupation continue de Leonard, par laquelle il finit son journal à propos de l’inachèvement ou la non réalisation des plans esquissés de ses oeuvres : « le temps m’a manqué… ». Ceci est fort plausible, mais n’explique pas à mon sens le défit lancé au spectateur par le regard de la Joconde donnant au sourire ce caractère légèrement ironique voire défiant. Est-ce la même femme que la vierge-enfant à l’enfant peinte quelques années avant devenue désormais épouse et mère, ou peu importe son substitue, n’est ce pas une sorte de défit lancé à l’ingénieur de la nature, incapable ou refusant d’engendrer la vie, sur le thème même de la création ? La femme Joconde est désormais mère, n’est-ce par d’un phénomène naturel « ultime » de la création ? L’engendrement de la vie que la femme célèbre et dont témoigne le regard défiant qu’elle adresse au peintre et à travers lui, à tout un chacun qui regardera le tableau. Un regard et un sourire énigmatique, mais néanmoins victorieux, qu’elle lui adresse. Le paysage n’est-il pas dans ce cas, le symbole de la terre, de ses rochers et ses rivières, le contraste entre un chemin rouge menant vers un horizon bleuté, peut être bien représentation de ce chemin aride qu’est la maternité, si on pense aux fresques d’annonciation où la vie est un miracle (on ne voit pas la bonheur ni la douleur de la mère qui accouche, si ce n’est que devant la mort de son fils crucifié. Etant lui-même probablement homosexuel, on peut néanmoins supposer que le thème de la maternité n’a pas échappé à interroger celui qui a tant exploré les secrets du corps humain. Mona Lisa, n’est ce pas alors ce tableau de « secret de la vie » que Leonardo avait emporté avec lui, parmi les deux autres (« La vierge aux rochers » et « le saint Baptiste », l’androgyne)  en France ? Les trois figures des formes possibles de la conception, de l’existence même ? … Pas étonnant qu’elle aurait pu tant « énerver » d’autres créateurs du « trouble du genre », dont Marcel Duchamp qui n’a pas pu s’empêcher à lui recoller une moustache et dégrader son sourire victorieux de la mère, on le qualifiant de purement sexuel : L.H.O.O.Q !

Je me suis arrêtée, sans savoir pourquoi, sur la représentation de Mona Lisa, au détriment des autres portraits de Léonard, pourtant plus « attirants ». Peut-être bien à cause de ce sourire défiant, ou peut-être bien à cause de ce paysage rocheux escarpé. Pourtant le visage de la vierge aux rochers m’inspire tout autant et le paysage de la grotte encore plus. En sortant d’une exposition au Louvre consacrée aux portraits réalisés par un autre grand peintre du portrait de la Renaissance, Raphael, je me suis demandée ce qui constituait la différence entre les deux. Malgré le manque évident de technicité que l’on pouvait remarquer dans les portraits de ce dernier, en comparaison avec les peintures de Leonard, les portraits de Raphaël transmettent toutefois quelque chose dont Léonard avait l’air de se désintéresser : le caractère brut, net, du trait de pinceau sur une toile et une « simple » « vérité » au sujet d’une personne. Raphaël était en tout cas capable de rendre compte en un coup d’œil (j’exagère) de ce quelque chose de son identité présumée, manifeste, laquelle, chez Léonard, est noyée sous une couche de corrections, d’ajustements, de modifications invisibles à l’œil nu. C’est en cela sans doute que les portraits de Raphaël ont une qualité de reproduction de l’identité du modèle quasi photographique. Ceux de Léonard sont bien trop sophistiqués pour que l’on croit à une quelconque imitation de la nature (malgré ses instructions « naturalistes », délivrées à ses apprentis). Pourtant, lorsque je regarde le portrait de Mona Lisa, je me dis qu’elle a également la qualité esthétique d’un portrait réaliste bien fait (Mona Lisa ressemble bien à une femme et le paysage autour d’elle ressemble bien à des paysages vallonnés que j’ai pu visiter autour de Florence), mais qu’elle est en même temps transformée ; une sorte d’impressionnisme cinématographique inventif surgit de la superposition de différentes couches de traits de crayons, pinceaux, va savoir quoi d’autre… Toute une archéologie. Les trajectoires entre les ombres et la lumière, l’avant et l’arrière-fond du tableau, rappellent les trainées de lumière que laisse la caméra sur une pellicule lorsqu’elle se déplace en essayant de capter l’image d’un sujet en mouvement. 

Des portraits aux rencontres filmées

         Que peut-on dire, à partir de ce cadre « portraitiste » à la Raphaël et Léonard dont la forme continue à s’imposer, certes avec quelques variations, mais elle perdure à travers les différentes versions, de siècle en siècle, d’un portrait à un autre, au sujet des artistes photographiés, vidéographiés que je me suis décidée à exposer ici ?

         Exposer, n’est ce pas interroger à nouveaux frais la raison du portrait, de son rapport à la réalité, et, ici, à l’artiste, de la personne qui s’apprête ainsi à le réaliser ? Enquêter après coup, non seulement sur les différentes techniques de création de ce lien, mais également, à travers elles, sur la relation esthétique établie par le photographe, le filmeur, avec son « modèle ». Quelque chose de cette relation, sa qualité psychologique, esthétique, transparaît dans la représentation retenue par l’image ou le document visuel qui en est fait. Il va de soi que la réalisation d’un portrait passe nécessairement par une certaine forme de relation avec le modèle, l’atmosphère de la situation dans laquelle les deux protagonistes se trouvent, le lien direct entre créait par la co-présence. Et, plus cette relation est « inspirante », « plaisante », quelques fois « troublante », plus le portrait est réussi. Pourtant, ce quelque chose, cette qualité diffuse comme l’appelle Dewey[v], ne peut pas être perçu en détail au moment de la réalisation du portrait. La conscience que le peintre, le photographe ou le filmeur peuvent avoir de leur acte de représentation est relative à la situation constitutive, tant de la relation que de l’image, dans laquelle l’artiste et son modèle sont pris et à la manière particulière, « subjective » de l’artiste d’user de la technique du medium sur lequel il laisse la trace. On peut penser qu’une peinture, grâce au  caractère direct, entre le geste de peindre et la peinture permet d’établir cette connexion de manière plus personnelle. Lorsque l’on filme, l’attention se partage entre la situation de rencontre et l’activité plutôt complexe d’usage de la caméra, nécessitant des compétences particulières de l’appareil. Bien qu’une prise en charge automatisée de ce dernier permette de faciliter et/ou se dispenser du contrôle de l’appareil, il n’en reste que son usage induit des contraintes à la représentation de la scène. Il produit ainsi l’implication simultanée dans deux activités différentes, du film et de la relation, rendant difficile, l’engagement spontané dans cette dernière et bien que l’on puisse le rendre de plus en plus routinier, tel l’usage d’une canne par un aveugle, aide et partie intégrante de l’activité de la marche dans laquelle il se trouve et sans laquelle se déplacer ne lui serait pas possible. Quoi qu’il en soit, représenter l’acte de filmer autant que l’acte de peindre, nécessite une certaine distance intellectuelle, la mise en abyme de la relation qui a été le plus souvent représentée par les artistes eux-mêmes,  représentant un mélange de situations enchâssées l’une dans l’autre, comme par exemple dans « Les Ménines » de Velasquez, dont la composition crée une relation incertaine entre les personnages observés, le peintre et le spectateur. La relation complexe qui se dissout dans différentes formes d’abstraction, lesquelles libèrent la représentation de la ressemblance avec son « modèle », ie. l’imitation de la nature, que l’on pense notamment aux portraits des artistes d’avant-gardes, d’un Picasso, de Chirico, Duchamp, Magritte ou Dali dont chaque portrait questionne la réflexivité et la connexion avec le modèle de manière particulière (en créant le trouble, en démultipliant la forme dans l’espace, en superposant les objets de manière incongrue, …) ou les représentations plus symboliques des arts primitifs (les masques incarnant les divinités et leur traits de caractère),…

Malgré l’intérêt qu’ont pu lui porter les théories esthétiques, le moment constitutif de la relation particulière entre le peintre et son modèle, reste pour ces différentes raisons, un point aveugle ou « perdu ». L’historien ne peut que tenter de la restituer à travers l’analyse des signes et des traces, l’entrée en matière étant un détail singulier ou troublant, une anecdote romancée, mise en intrigue après coup par l’historien d’art (Aby Warburg, Daniel Arrasse, …). Ce dernier se concentre le plus souvent sur l’analyse de l’œuvre, la peinture achevée, le contexte (social, économique) de sa production ou encore sur son appréhension par le spectateur.

La visibilité de ce processus a été rendue possible en partie grâce aux techniques du film, lequel, contrairement à une prise de vue photographique (cliché instantané), permet de relever les détails de l’ordonnancement progressif de la rencontre (ce que font et disent les protagonistes) qu’il rend observable en se réalisant. Considéré souvent comme un moment ponctuel décisif, isolé ou culminant de sa transformation ou transcendance (« le concentré créatif » surgissant sous forme d’un flash : l’illumination soudaine des mystiques, l’« eurêka » d’Archimède, le « aha » des théories cognitivistes…), l’acte de créer est ici considéré comme un processus émergeant, réalisé à travers un accomplissement progressif, rythmé, d’une configuration qualitative d’événements hétérogènes lesquels, du point de vue de l’organisme/ l’individu en action, se déploient dans l’espace circonscrits et à travers des variations produites dans le temps.

On peut identifier ainsi de nombreuses tentatives de « capturer » grâce à la caméra l’acte créatif d’un artiste, les films montrant l’artiste au travail (films ethnographiques, les documentaires) ; les films d’art (que l’on pense à « Anna Magdalena Bach » de Daniel Huillet et Jean Marie Straub), le film d’auteur révélant l’interchangeabilité des rôles entre l’artiste et le filmeur, comme l’exemple du film de Boris Lehman « Peintre dans l’atelier », les films sur le travail artistique, les « Portraits » de Pip Chodorov (sur Patrick Bokanowski) ou encore le portrait du peintre Sam Francis réalisé pendant plusieurs années par le cinéaste Jeffrey Perkins. Plus rares sont cependant ceux qui exhibent librement le rôle et les actions du filmeur tout autant que ceux de l’artiste. Or, il ressort de ce changement de perspective, comme une forme de conversation filmée, plutôt qu’un film « sur ». A vrai dire l’idée même de l’existence d’une technique créative et/ ou d’une identité est quelque chose de problématique. Comme s’il s’agissait d’épingler l’insecte en mouvement sur une planche de botaniste afin d’un répertoire des espèces. D’une certaine manière tous les efforts de catégorisation sont un leurre.

         Il en va ainsi d’une approche « non interventionniste » qui est promue en anthropologie et/ou dans les films d’entretiens, et dont la démarche de Jean Rouch a bousculé les normes. La relation du filmeur au modèle est ainsi « interrogée » visuellement par le caméraman, voire mise en scène. Le cinéaste ayant volontairement sorti l’anthropologue de la relation asymétrique qui définissait conventionnellement sa relation avec les personnes filmées. En l’occurrence, si l’on prend pour exemple le film : 

« Cocorico Monsieur Poulet », dans lequel un chamane noir est filmé en train de se mettre en transe. On peut s’interroger alors sur ce que vaudrait l’acte filmique de Rouch s’il n’avait pas pris part à l’expérience qu’il observait ? Si d’autres auteurs, Georges Bataille, Michel Leiris, ont délaissé pour un moment leur rôle d’anthropologue pour vivre véritablement une expérience de transe, Jean Rouch avait l’idée de munir les personnes filmées elles-mêmes d’une caméra, voulant briser ainsi par ce geste, croyait-il peut-être un peu naïvement, l’autorité qu’exerçait sur eux le preneur d’images. L’acte filmique, dans le geste même de la prise d’images montrant l’acte de peindre, de créer, d’entrer en relation, en transe…, dévoile l’activité de création de cette manière personnelle, en cherchant ainsi à briser la frontière « technique » établie par le médium entre le participant et le filmeur. Une tâche impossible, sauf à oublier l’existence de la caméra, ce qui repousse toujours plus loin le corridor de l’observateur de la scène. De l’objet de recherche, il ne reste pour ainsi dire que ce qu’il y a : le film, les agissements du preneur d’images, à la fois témoin d’une rencontre et co-créateur de la situation. Un document visuel (texte, images) tâchant de rendre « vrai » le geste créatif du peintre (comme dit Emmanuel Carrère : « le genre de littérature que je pratique : c’est le lieu où on ne ment pas »)[vi] et montrant dans un même mouvement la créativité du filmeur qui l’appréhende. Que montre-t-il et de quelle manière ? De quelle manière la relation entre la personne photographiée, filmée et le filmeur est rendue visible, est justement l’objet de ce livre tenant ensemble la source/l’origine de l’acte créatif immersif et son référent (l’œuvre de l’artiste, la relation du filmeur à son modèle dans la situation de la rencontre filmée). 

Du film au texte

         A partir de l’expérience filmique, témoin fragmentaire de la rencontre avec un artiste, d’un entretien, d’une promenade, de l’exploration d’un atelier, d’un appartement, je me suis livrée à une série de réflexions, d’essais sur l’art. En interrogeant à ma manière l’étanchéité présumée entre l’art et la vie, l’art et la recherche. L’emploi de la première personne vise à prendre sur soi la responsabilité de l’acte de voir, de montrer et de décrire la relation d’un point de vue personnel. Raconter ce moment particulier de la rencontre tel que je le vois, raconter ce qu’il me fait, m’inspire, comment je vois celui qui se tient devant moi, qui m’accueille. Aller de la personne à l’œuvre, de l’œuvre à la personne, à son regard particulier sur l’art, à son travail, l’accès à l’un se faisant par l’entremise de l’autre, éprouvé en situation par le fait de ma présence. L’acte d’écrire s’expérimente ici dans des formes langagières diverses, donnant lieu à une série de chapitres-essais, selon la relation qu’en tant qu’autrice, filmeuse, photographe je maintiens à mon modèle et à ses œuvres, en me « dénudant » en même temps. C’est de cette façon, à double face, que chaque chapitre restitue quelques-unes de mes relations avec les artistes filmés, capte ou fige quelques moments, ou traits constitutifs d’un portait en évolution.

Qu’en est-il de la relation entre l’artiste filmé et l’enquêtrice-observatrice dont j’ai endossé le rôle ? Du cadre de vie de la personne que je suis venue filmer ? De l’attitude du « modèle » et de l’interchangeabilité labile des rôles entre nous ? De la qualité de la relation qui s’est créée, du lieu de la rencontre, de son atmosphère ? Des activités et œuvres des artistes filmés ? Et à quoi ressemblera la fresque sociologico-fantastique à laquelle je suis en train de travailler ? Que peut-on dire du placement des différents personnages dans le livre ? Les portraits sont-ils réalistes ou impressionnistes ? Et que dira-t-on du mien ? Dépeinte, filmée et entendue par toutes ces personnage, saurai-je me découvrir davantage ?

Création d’une relation esthétique « outillée »

         Une technique particulière appliquée par le peintre à la composition de la scène constitue l’essence du portrait. Le cadrage, « la prise de vue », le choix et l’usage des couleurs, le jeu des ombres et des lumières et à travers elles, ce qui lui est propre, ce qui révèle son talent, son style, son savoir-faire. Et de tout cela une certaine autonomie du modèle, de son identité, de son caractère surgit parfois. C’est en cela qu’un dessin de Raphaël peut bel et bien ressembler à celui de Léonard. Mais, ce n’est ni cette ressemblance, ni cette « injection » particulière de style qui m’importe, mais plutôt la création d’une relation esthétique qui surgit à travers ce dessin (l’œuvre à faire) entre le peintre et son modèle, tout d’abord, le tableau et le spectateur (l’œuvre à apprécier), par la suite. Le sens d’un regard, d’une pose, de la perspective depuis laquelle le peintre nous fait accéder à un visage, à une figure, un paysage, et qui le lie à l’observateur d’une manière particulière, et qui l’interpelle d’un certain point de vue, ce sens est produit dans l’acte même de la peinture. C’est à travers ces moments uniques d’interaction entre des objets, identités, êtres et personnes « disjointes » par leurs enveloppes corporelles, mais néanmoins réunies à travers cet acte unique de voir et de sentir, de se parler et de se comporter, à des fins particulières d’une représentation picturale, que se crée un lien, à la description duquel je me suis attachée. C’est ainsi que la réalisation d’un portrait permet l’émergence d’une relation. Bien qu’elle lui soit propre, la technique employée est accomplie par le peintre dans l’acte même de la peinture. 

         Compte tenu du caractère unique de la rencontre, son caractère rare, imprévu, voire improbable, il serait vain de vouloir différencier les éléments pris dans cette « alchimie » d’ensemble, l’ensemble qui crée l’influence mutuelle entre le peintre et son modèle, que l’on soit attiré par un regard, une partie du corps ou un lieu particulier. Le paysage qui en fait partie est tout aussi toucher, son, vent, chaud, froid, lumière et tout autre élément aux propriétés actives. La nature, si elle n’emploie pas de langage humain, se manifeste néanmoins de diverses manières. Les bruissements des feuilles d’un arbre, les apparitions et bruits des insectes, des animaux, les chants des oiseaux, les arbres accueillant la vie, les aspects sans cesse changeants des vagues de la mer, de l’air, de sa qualité, de sa lumière, de ses couleurs. 

Les bruits des machines, des voitures, des usines. Les odeurs des villes, les formes et les lumières d’ateliers, d’appartements. L’ameublement. Les objets. Le peintre se saisit de ces détails à sa manière. Il voit des couleurs, des lumières, des formes, s’exerce à comprendre leur coexistence. En un sens, le paysage et le portrait contribuent par leur manière d’être à créer le sentiment d’une qualité atmosphérique, une situation que le spectateur peut sous certaines conditions faire sienne.

Tant de choses à voir dans un visage, dans un regard, dans un corps, dans toute une vie déployée en filigrane devant le spectateur hébété. Non seulement je fabrique en filmant cette fixation de la personne en mouvement, mais j’y contribue par ma présence, mes commentaires sont bien audibles. Je l’incite à continuer sur tel ou tel thème, je l’interromps, je lui expose mes réflexions. Il me demande d’où je viens, d’où viennent mes parents, quelle est la signification de mon nom, pourquoi je suis là, qu’est-ce que je cherche. Caméra à la main, je filme dès les tous premiers instants de la rencontre. Une posture plus proche de l’intrusion dans l’espace intime d’un inconnu que d’une visite courtoise, comme si par cette présence filmique je souhaitais lui arracher son âme. Comme si la caméra que je tiens négligemment à la main en le filmant, avait le pouvoir de se saisir de quelque chose de plus que ce que l’on peut voir à travers ses images apprêtées. J’aime ce moment de début de capture et j’appréhende la réaction de celui que je filme, la réaction qui témoigne souvent de la nature de la relation qui va s’en suivre. Cette entrée en situation inhabituelle permet par ailleurs de susciter une attention, dans une situation qui, autrement, ne ferait de la rencontre peut-être qu’une rencontre habituelle ? C’est en cela que « la méthode » que je me suis mise, plus ou moins consciemment à employer, m’aidait à affronter cet inconnu, réputé dans le champ de l’art, mais que je ne connaissais pas personnellement et qui permettait de le voir sous un nouvel aspect. La caméra permet-elle quelques fois de me faire remarquer et de me faire prendre au sérieux, dans une situation où je passerais autrement inaperçue ? Certes, ce n’est pas toujours très adroit, mais n’apprend-on pas en filmant, comme le suggérait l’inventeur du Journal filmé, Jonas Mekas ? 

Les personnes sont captées dans leurs contextes de vie, moments ordinaires, expressions publiques, moments festifs, euphoriques, petites et grandes aventures de tous les jours. Les résidences d’artistes, les visites des ateliers, des studios-appartements, les rendez-vous dans des cafés, dans des librairies, des conférences avant et après les films. Les expérimentations sonores. Les agissements festifs. Les expositions mondaines des écritures-tableaux, des poèmes-objets. Voici donc les fragments d’une grande fresque d’un monde culturel contemporain décrit selon mes inspirations littéraires : des échanges à la Henry Miller et Anaïs Nin, des monologues à la Marguerite Duras, des portraits d’une Gertrude Stein surtout pour l’audace qu’elle a eue à les dépeindre à sa façon. Mes journaux filmés à la Jonas Mekas, mes autofictions à la Sophie Calle, mes dévoilements à la Boris Lehman ? Pas tout à fait. Et bien sûr ces portraits vidéos ne ressemblent pas aux portraits soigneusement travaillés d’un Léonard, ni aux portraits de ces écrivains, cinéastes-là. Ils ne se fondent pas non plus dans une perspective permettant de les hiérarchiser, de donner aux uns plus d’importance qu’aux autres. 

Les rencontres se succèdent sans ordre, disposant les sujets sur le même plan. Une esquisse où l’existence de tous est équivalente, pourvu que la rencontre puisse offrir une découverte, un apprentissage, un moment d’égayement, inciter au voyage, initier ou réorienter quelque chose dans ma vie, comme la rencontre de ce dessinateur inconnu d’origine laotienne arrivé dans le fin fond d’un bar tabac local du sud de la France. Son, apparu là pour me parler de son appartement qu’il cherchait à louer. N’est pas ce que je recherche ? Son, un peu restaurateur, un peu dessinateur, un peu tout, m’a préparé des sashimis en me racontant des fragments de sa vie de réfugié politique et sa confucéenne-sagesse de se saisir des opportunités qui se présentent. Il se vantait d’avoir beaucoup de chance et les mains en or : ses dix doigts avaient en effet d’étranges empreintes-terminaisons, s’achevant par des fleurs d’or. 

Les rencontres vidéographiées

A première vue, les situations, ce que font et disent les personnages, sont prosaïques. Les conversations se rapprochent des bavardages entre amis, lesquels ne sont pas tellement destinés à être partagés avec un spectateur étranger à la scène. De plus, il faut avoir la patience, l’œil et l’oreille attentifs, pour pouvoir les entendre et en saisir le sens. La caméra s’agitant dans un mouvement incessant où l’intrusion des bruits ambiants et des voix signale au spectateur sa présence. C’est comme si la camérawoman refusait de laisser croire que le film se fait tout seul. Oui, je refuse ma disparition derrière un œil électronique, silencieux et immobile. Dans la situation vécue qui prime, l’image même perd de son importance. Je découvre l’autre en le filmant, je souhaite vivre ce quelque chose qui se produit, éprouver le sentiment d’être au cœur de l’événement en train de se former. Cette praxéologie de la situation permet à la caméra de saisir l’autre et de se saisir soi-même dans un même mouvement, dans une relation vidéographiée dont on ne sait pas à priori ce qu’elle deviendra.

Les études documentaires. Les essais filmiques. Le jeu. La prose libre. Que reste-t-il d’un portait de Raphaël ou de celui de Léonard, si ce n’est l’attention accrue, noyée dans le bruit de la parole gazouillante, d’une image en mouvement capturée par la caméra, se frayant impudiquement un chemin vers l’intimité créative d’un inconnu, ses oeuvres, son corps, sa manière d’être à cet instant imprévu, mais si heureusement complice ? L’autre s’agitant, paradant, s’interrogeant, essayant de m’impressionner. Devant moi ou devant la caméra ? Moi sans la caméra aurais-je un intérêt pour lui ?

Mais tout art implique un détachement, aussi intime soit-il. Bien qu’il provoque quelquefois un trouble, il implique une mise en forme, le trouble permettant non seulement de conserver le phénomène à travers une expression authentique, mais également de le conserver sous une expression nouvelle qui le rend précisément, par son étrangeté, banalité ou beauté, visible. Devant l’œil d’un lecteur curieux, je déploie ma vie en filigrane. Je la transforme en une histoire imagée. L’art et l’écriture, comme la prise d’image, doivent être improvisées, imparfaites, impressionnistes, créer des analogies, servir de pretexte et créer des liens. Elles doivent être performatives.

Les cinéastes, musiciens, écrivains, toute sortes d’artistes, se prenant pour, l’étant, mais ne se définissant pas comme, des poètes à la recherche de la reconnaissance, des hommes joueurs, des hommes séducteurs. De véritables créateurs et des créateurs peu intéressants. Mais qui suis-je pour en juger ? Ils arrivent. Je me cache derrière ma caméra. Je me cache de l’art ? Ne suis-je pas, tout au contraire, en train de me montrer ?

Le monde de l’art, ses mondanités, ses personnalités gonflées, ses plugs dégonflés, ses expositions est ce qui m’intéresse le moins au monde. Les Biennales, les foires, les festivals…Je me suis fait prendre bêtement là-dedans, prendre jusqu’au cou ! Tous ces déballages, gadgets en plastique, objets polluants. Les musées en sont remplis. Des gadgets technologiques, des gadgets numériques, plastiques, en béton, en verre coloré, des portraits robots, des espaces claustrophobes, des verres réfléchissants, des boîtes à musique, des animaux en plâtre, des papiers peints récupérés, créés, déchirés… C’est comme si l’état désastreux du monde causé par la consommation exagérée de ses ressources, de plus en plus rares, ne suffisait pas et qu’il fallait l’enlaidir encore plus. Je suis asphyxiée par toutes ces images et objets. Mais que puis-je faire, au-delà de cette réaction négative-ci, à part me recentrer. Me concentrer sur ces fragments de pratiques qui valent la peine d’être décrits. D’après l’idée que je m’en fais, du moins. De ce qui me semble important d’être sauvegardé. Pour leçon, pour mémoire, pour la beauté, pour la subversion, pour l’humour avant tout. Raconter, montrer là où elles se présentent, ces rares traces de vies artistiques en train de se faire où l’humain, pris comme par surprise dans l’image, se manifeste dans sa complexité. Là où il tente, tant bien que mal, de résister. Découvrir, décrire ce qui vaut encore la peine d’être vécu, ce qui crée du sens, ne serait-ce que par le non-sens apparent. A quoi bon créer sinon? 

Des rencontres. Ponctuelles, de hasard, recherchées, conseillées. Des invitations à voir quelque chose, à entendre, à se réunir… Des artistes très connus, des artistes inconnus, des gens ordinaires créatifs, des collectionneurs inventifs, des galeristes à l’esprit provocant, des farceurs, des… J’en ai aimé quelques-uns. Ceux qui semblaient avoir ce « loca », une petite folie, comme l’appellent les chamans mexicains. Ceux, en tout cas, qui ont eu en eux ce quelque chose d’indéfini ou de difficilement cernable, aidant un peu à transformer les noirceurs grises de ma vision du monde de l’art. Car, il est désormais certain que même dans un monde ensoleillé, on peut broyer du noir.

L’inventaire…

Les arts-actions où la vie et l’art, la fiction et la mort, se mélangent sans cesse, formule commune à toutes les avant-gardes, des plus classiques à nos jours. J’y étais enrôlée de diverses manières. La rencontre avec Sophie Calle par laquelle débute ce livre m’a mise sur la piste bien personnelle qu’avait pris ce projet d’écriture et mon intérêt pour l’art contemporain, l’art d’une certaine sorte d’art cependant.

Jim Richie, une parenthèse sculpturale, je dois un étrange portrait, la maquette en cire d’abeilles de ma sculpture sur un mode cubiste ! Je lui dois également le rappel du romancier Witold Gombrowicz, son ami et voisin, dont les livres manient à la perfection l’art de l’absurde et me sortent réellement des moments down par le rire. Plusieurs années plus tard, c’est à Rita Gombrowicz que je dois ce rappel. 

Pip Chodorov, X et Jeff Perkins m’ont mis en contact avec les filmeurs et les artistes Fluxus, et avec leur propres flux-projets d’art et de films. Pip m’attirant tantôt dans sa galerie d’art microscopique à au Re: Voir, puis à Séoul, et puis encore à Syros pour des événements festivals filmiques et concerts « différents ». 

A Naples, Giuseppe Zevola m’a fait visiter son atelier où l’art du voyage côtoyait la magie ésotérico-alchimique, un fil qui m’a conduit dans le sous-sol des archives de la banque napolitaine et à ses manuscrits annotés, gribouillés par, quelquefois, des peintres tels que Dürer, Il Caravaggio… A deux rues près, sur le toit circulaire du palazzo napolitain du XVIIIe s., habité par Nathalie Heidsieck de Saint Phalle et l’association d’artistes Locus Solus, j’ai pu découvrir l’art sonore et expérimenter par moi-même, en bien joyeuse compagnie, l’art de la performance teintée des traces d’œuvres d’art contemporain, des portraits des poètes de la Beat Generation, des photocopies de livres accrochées au mur, des livres et tout un tas d’œuvres d’art contemporain et d’objets curieux dont un cercueil. Je suis dans une galerie, je vends des œuvres, me rappelle-t-elle. Mais elle écrit et vend des tapis tout aussi bien.

De Jeffrey Perkins, vers Christian Xatrec, de Xatrec vers quelques « échantillons » de poètes français fluxus ou associés, dont Jean Dupuy, dont la brève rencontre a pu néanmoins me rapprocher de l’œuvre sculpturale et anagrammatique de cet artiste, puis de celle des mots-performances de Charles Dreyfus, puis vers Ben Vautier et, à travers Caterina Gualco, vers la Fondation du doute à Blois, puis de l’art en action chez Lara Vinci, à Nice, le temps de son exposition « La vie est un film », ponctuée par un défilé de mode bien à la… Ben ! 

Retour à New York, puis à Paris. Musique. Sons. Lary 7 m’a présenté ses machines tiraillantes, stridentes sur le toit de la Clock Tower avec une vue resplendissante sur New York. Une nouvelle forme de bruitisme, à la Russelo ou presque.

Mon corps a tremblé sous les bruits continus produits par le musicien Phill Niblock, puis est rentré dans une forme d’hypnose d’émerveillement devant la beauté des images de la nature et des corps rythmés par le mouvement des hommes au travail, quelques réactions aux films-concerts de Phill. 

Des effets sonores se prolongeant à travers les concerts-rituels chamaniques de Charlemagne Palestine en compagnie de ses peluches, des guérisseurs des plaies en tout genre trainaient leur valise errante d’un lieu à l’autre, comme ces tourmentes juives dont témoignait l’exposition brillante et colorée au Mahj. Son concert au piano/verre/chant sous la pyramide du Louvre, qui accompagnait le mouvement aléatoire en cercles relatifs de la danseuse Simone Forti, était l’un des plus bouleversants. 

Mon voyage à New York. Lofts, musées, espaces et galeries d’art. Les audio-meubles et les rangements dans le studio d’Alan Berliner témoignaient d’une étrange manière de classer les événements, les faits médiatiques mélangeant étroitement l’intimité de sa vie et de sa famille à ses films. Les archives visuelles et sonores, la mémoire…

La re-rencontre avec l’art contemporain subversif et les films musicaux, œuvres politiques de Robert Attanasio, qui m’introduisit dans les méandres des expositions dans des musées et galeries et à sa propre art-perspective, un peu dada, street-art engagé, un peu pop art, kitch.

Et comme pour souligner le caractère bien aventureux de toutes ces rencontres, la re-rencontre avec Lionel Magal (Foxx) et ses psychédéclics subversions, musiques et films, Fox m’envoyant sans pitié sur la route, ô combien rude, de l’Himalaya. Quelques années après me voilà à Digne-les-Bains en compagnie de musiciens dont un drôle de poète-trompettiste agité, Koyot, un Baba Jo et un autre Jo Erratum ad infinitum éditeur de disques, tout cela pour fêter les cent ans de l’exploratrice himalayenne Alexandra David Néel ! Ainsi de suite, les connexions spirituelles, chamanico-bouddhisto-zen-yogiko-artistiques. Un an après je me retrouve au Tibet. Je continue mon voyage spirituel sur l’art et la nature, sur la route escarpée des monastères perchés au sommet des montagnes himalayennes. Mais tout ça, c’est dans le livre suivant…

L’art comme forme de vie esthétique

Ce livre. Diverses rencontres et événements y sont décrits comme des petites solutions vitales. Des sorties, promenades et discussions intellectuelles, l’art exposé, l’analyse de quelques « œuvres », performances, concerts, films. Il s’en suit une série de portraits-expériences. De quel genre d’art s’agit-il ? Qui est l’artiste dont la trajectoire s’est par le hasard des rencontres incrustée dans la mienne ? Où vit-il ? Que fait-il ? Pourquoi m’amène-t-il à telle ou telle exposition ? Tout m’intéressait… Les paysages, les gens, les maisons, les cafés. Toucher les arbres. Sentir les plantes et les fleurs. Caresser un hérisson. L’art « différent » donc (j’ai horreur des espaces clos des musées, me sens enfermée dans les salles de cinéma, et le gigantisme des événements artistiques me fait habituellement fuir), cet art de la rencontre filmée se diffusait petit à petit dans ma vie. Esquisser de nouvelles voies. Créer autrement. Ecrire autrement. Vivre autrement. Ma vie se brouillait avec l’art, mes essais avec les « œuvres » et, quelques fois avec la vie des artistes rencontrés. Je m’en moque un peu, je me moque de moi-même tellement cette approche se transforme parfois en une pièce de théâtre comique. L’art : entre le drame et la farce ? La réalité tangible m’approchât de plus en plus, les images se réalisaient. Car, de quelle manière la réalité attrape-t-elle un livre si ce n’est par cette sorte de promenades joyeuses, petites et grandes découvertes du monde, mises-en-intrigue, petites fuites ou grandes plaintes ? Mais la vie, sans plainte et sans désir, aurait-elle encore un sens ? N’est-ce pas du reste le nom de Désirade que l’explorateur Christophe Colomb a donné à la première île rencontrée d’Amérique du Sud ? Bon, il croyait arriver en Inde, ce n’était pas le cas, mais c’était déjà bien qu’il soit arrivé quelque part et qu’il y trouve ce qu’il n’avait pas cherché … N’est-ce pas de vivre ce genre d’aventures dont il s’agit avant tout dans l’art ? 

Ce n’est pas uniquement d’une introduction aux pratiques artistiques atypiques dont il s’agit donc à travers cette série de portraits et d’événements rapportés, mais d’un véritable changement de point de vue, de transformation d’un jugement esthétique sur l’art, sur la vie, d’une forme d’apprentissage et quelques fois d’une véritable rencontre. N’est-ce pas ainsi que l’on peut le mieux apprendre quelque chose dans le champ de l’art, se faire une idée de la diversité des formes créatives qui l’animent, de l’approcher, et d’en tirer quelques enseignements ? C’est du moins la démarche que j’ai entreprise en urgence. 

Car, je dois bel et bien m’avouer que je commençais à ressentir, comme la plupart des artistes autour de moi, un profond sentiment de découragement, sinon d’étouffement quant aux possibilités qu’aurait un individu, femme en plus, d’améliorer quelque chose dans le monde. Comme si toute action, décision prise se détournait sans cesse de l’objectif visé. En chavirant ainsi entre les souvenirs du passé et les excès de l’imagination créative, cette pratique de l’écriture s’est imposée pour ainsi dire de soi-même, sur le fond de l’actualité, dans un monde de plus en plus violent et autoritaire. « Surveiller et punir ». N’est-ce pas le monde des institutions décrit par Michel Foucault, dans lequel nous nous trouvons de plus en plus engouffré ? Toutefois, si l’actualité sociale et politique ressort quelque part de ce livre, c’est comme malgré moi. A travers les « œuvres » des artistes visant, aussi minimalement soit-il, à prendre position, à dénoncer certains faits. Mais le livre, tout au contraire, ne s’oppose à rien de précis, il ne fait que résister. Résister à la récupération de mon être, à la crainte intentionnellement créée par des annonces médiatiques, à la soumission et aux injonctions de vies standardisées, établies à l’avance. 

Que peut faire un être privé de la liberté de créer, de choisir aussi minimalement que possible la vie qui lui convient, non pas celle qui le prive de joie. Comment retrouver l’harmonie et le chemin de l’authenticité dans un monde d’épidémies, de chaos sociaux, moraux ? En quoi l’art compris comme une esthétique de vie peut-il aider à retrouver la sérénité ? A vivifier l’être. L’art de composer, l’art de lire, d’écrire, de filmer, d’être pleinement, peu importe la forme que cet être va prendre, puisqu’il s’agit de vivre cette esthétique de maturation de soi à travers l’art, au jour le jour. L’art n’est, bien sûr, pas l’unique mode de cette réappropriation de la liberté d’action, d’autres trouvent leur épanouissement ailleurs (action humanitaire, militante, spirituelle,…).

S’approprier l’art comme un medium, comme un perfectionnement de soi, comme un art de vivre. L’art ne doit-il pas avant tout venir de cette recherche d’apaisement d’être, viser sa connexion plus étroite avec l’existence ? La nature, qui ne réduit pas à l’environnement, à l’extérieur du corps, mais qui est aussi celle qui vit en nous, qui nous constitue. Parmi les addictions florissantes dont certains arts sont les principales causes, l’art peut apparaître comme une forme d’ascèse de vie ou d’expérimentation et de maîtrise de soi, comme le suggèrent certains artistes « anti-art ». Ascèse ne signifiant pas le « don de soi » ou « l’amour de l’autre », version religieuse ou sacrificielle, mais bel et bien un travail sur soi, l’auto-observation, la présence « entière » à la vie, afin de ne pas mourir bouche bée, en regrettant, surpris, comme nous le rappellent quelques gourous ou sages, que le film est déjà fini… 

Je pensais bel et bien, dans ces temps agités, à une forme de spiritualité intime : voyager, voir le monde, ses différentes cultures et manières de créer, manières de vivre. Converser au café, s’arrêter devant les œuvres des artistes qui les créent, méditer, apprécier le bleu du ciel la journée et la lune à la nuit tombée, lire, écrire, marcher dans la forêt, boire et manger, plonger dans l’eau. Plouf. Les ressources naturelles et les paysages qui ont sauvé tant d’autres s’épuisent…Que puis-je y faire ? La population augmente, les bords de mer s’enlaidissent de béton, les voitures circulent et polluent. Malgré les paroles agitées et des convictions de transformation affichées, concrètement, peu ou rien, n’a été fait. Gaspillages. Plastiques. On se compare aux autres, on dénonce, mais on ne se voit pas. On ne tente pas de changer nos habitudes, des supermarchés qui poussent à la consommation de l’eau en bouteilles en plastique, nourriture, boisson, drogues… des géants du numérique qui développent de plus en plus de batteries, de téléphones, d’ordinateurs, d’images… Bref diminuer ce qui est en trop, ce qui nous rend dépendant. Difficile. Nos routines de vie sont notre seul port d’attache. La plupart des humains ne cultivent pas des habitudes réfléchies, mais des addictions, des désirs hérités, cultivés patiemment, à travers de longs conditionnements. C’est lorsque cette harmonie entre le soi et le monde est rendue précaire, voire impossible que tout devient violence, sacrifice, lutte et conflit. Et c’est à ce moment-là que l’art s’écarte de la société, s’hermétise, devient silence, se transforme en petite ou grande révolte que l’on garde provisoirement en soi. Alors, la raison dit au corps : résiste dans la joie, à travers des éclats de rire, résiste dans des fragments de beauté, décelés dans ces rencontres providentielles, dont tu dessines le « plan » sur une nappe de table en papier. Des écritures perçues à travers des levers et des couchers de soleil au bord d’une mer turquoise, peu importe que tu sois dans un environnement touristique ou sauvage, crée les « coïncidences de beauté », réjouis-toi de tes repas, de la chance que tu as de découvrir des arts et des vestiges anciens, des villes, des arts vivants, explore d’autres modes de penser, de vivre en parcourant le monde. Change de perspective, change your mind.


[1]   Deux fois veuf, Francesco del Giocondo épousa en 1495 une jeune femme prénommée Lisa. C’est cette histoire qui donna le nom par lequel ce petit tableau d’une dimension de 77×53 cm. Pourtant une autre théorie veut que la jeune femme représentée ne soit autre qu’une favorite de Julien de Médicis, dirigeant de la République florentine. À ce jour, le mystère n’a toujours pas été résolu.


[i] Ernst Gombrich, Representation of space in western art :

[ii] A propos di système des caméras de Pascal Cotte : https://www.facebook.com/NatGeoFrance/videos/1664839816988925

[iii] Léonard de Vinci, Exposition « Sainte Anne, Leonardo da Vinci’s ultimate masterpiece », March 29, 2012 to June 25, 2012, Louvre.

[iv] Léonard de Vinci, Exposition au Louvre, October 24, 2019–February 24, 2020

[v] John Dewey définit une situation de manière holiste, qui possède une qualité d’ensemble émergeante et ne se réduit pas au nombre d’éléments qui la composent. Dewey souligne que la forme la plus élémentaire de l’expérience esthétique – l’unité immédiatement saisie qui relie les uns aux autres les éléments d’une expérience – est une condition nécessaire qui seule permet de faire d’une situation ou d’un état de choses une expérience cohérente et identifiable, cf. Richard Schusterman, introduction à l’ « Art comme expérience » (John Dewey, éd. Folio Essais, trad. Jean Pierre Cometti et alii, 2010pp.18-19. Pour la définition de la situation voir également « Logique. Théorie de l’enquête », PUF, 1967.

[vi] Emmanuel Carrère, Yoga, POL, 2020, p. 186


[i] Leonard de Vinci, Notes, tome 2, p.237

VERS TEMENOS : LES SERIES DIVINES DE GREGORY MARKOPOULOS

(Chapitre accompagné d’images)

« La traversée du centre du Péloponnèse en bus. Un événement cinématographique m’attend ici, rare comme les Jeux olympiques, ayant lieu tous les quatre ans : la projection des films de Gregory Markopoulos à Lyssarea en Arcadie.

J’arrive dans un village « perdu au milieu de nulle part » à quelques kilomètres du site sacré où a lieu l’événement. D’autres personnes sont là. Des cinéastes, écrivains, critiques d’art, musiciens, architectes et tant d’autres venus du monde entier pour voir ces films. Nous attendons attablés au café jusqu’à minuit, la chaleur indescriptible se dépose sur nos visages. Il doit faire bien plus de 35 degrés. Plus ?

Je voyage en Grèce depuis 2009. La Grèce, comme l’Inde, me soigne, me sauve, me chérit. A chaque problème, elle me trouve un remède. Dès que je pose le pied sur son sol, mon cœur se réchauffe, comme ici par ce soleil qui surgit de la brume du lac sacré de Pushkar au Rajasthan. Le lac sacré, les montagnes sacrées, les lieux sacrés, les rites sacrés.

C’est certainement en songeant aux sites de l’ancienne Grèce, sites votifs, oraculeux, curatifs, mystérieux, amoureux, tel que Delphes, Epidaure, Kos, Pergame, Mycènes, Hydra et tant d’autres, que Gregory Markopoulos avait envisagé son film ? Le film en communion avec l’esprit du lieu, la nature, l’univers même ? Les prescriptions lumineuses apparaissent dans ce site naturel apaisant où je viens d’arriver par curiosité. Quel genre d’expérience ce sera ? Que va-t-il arriver ?

Le film.

Je suis animée par les faisceaux de lumière blanche venant rompre mon silence méditatif d’ensommeillement. Les projections de lumière et les images fragmentées, sélectionnées, arrangées d’après les chiffres correspondant aux mots. Un grand poème, une fresque infinie et un concerto pour une prescription conçue par un étrange médecin, médecin des sens par l’image. De quelle nature est-il ? Hypnotique, rhétorique, musical ? Malgré son sens clairement défini par le filmmaker, c’est à moi, le spectateur-participant, d’en trouver la formule. De ressentir la matière filmique et de la transformer en remède.

Cette transportation par des pulsations lumineuses, je l’ai depuis vécue ailleurs, au Sri Lanka, en méditant avec Saggatharansi, un moine bouddhiste, au bord d’une magnifique chute d’eau, venant se jeter en contrebas d’une grotte. Mes yeux se sont soudainement mis à clignoter et tout mon corps s’est trouvé comme poussé par des vibrations provenant de la grotte, ou plutôt, véritablement d’ailleurs. Je prenais conscience de la force terrible qui m’englobait, cherchant soit à me réduire en poussière, soit à me transporter sur une autre planète. De peur d’être broyée, j’ai ouvert les yeux. Saggatharansi n’était plus là. Onn, le maître assistant de la session de méditation vipassana à laquelle je venais de prendre part, méditait tel un Little Bouddha, de l’autre côté de la rivière. Un flot de sympathie et de soulagement m’a traversé en le voyant. Mon esprit me disait que je devais prendre soin de lui. Il sera un jour mon salut. Mais, qu’ai-je appris de lui ? Et moi, que lui ai-je appris ? Onn, bien que très jeune, avait d’ores et déjà quelque chose d’un grand sage. J’aurais pu être plus heureuse, plus gentille avec lui, mais sa présence m’était petit à petit devenue insupportable. Elle me renvoyait vers une sorte de vide causé par la forme de la relation que je désirais. Un vide, que Onn ne pouvait pas remplir.

Ce vide qui m’empêche de vivre littéralement et qui m’accompagne où que j’aille. Et je suis en train de m’effondrer émotionnellement en le disant, je me jette alors sur le livre « From Darkness to Light » qui se déploie devant moi et le livre, ouvert au hasard, me réponds :

« Keep observing your breathing. You will feel your breathing becoming shorter or longer, observe it. You will observe your inhale shorter and exhale longer. Keep   observing it. If it is difficult to continue, take a deep breath and start again. Then you can refresh your meditation. Do not try to concentrate the mind on your breathing. Keep on observing breathing in and breathing out. Then your mind will become steady. »[i]

Une descente d’une trentaine de minutes dans une vallée vierge d’habitations humaines, la route de gravier au bout de laquelle se trouvent un écran et un projecteur 16mm. Cette expérience inouïe me réoriente vers un champ de construction cinématographique toute légère, en plein air. Une construction réfléchie dans les moindres détails, mais dont le constructeur a retiré les échafaudages. Je le découvre lui, Robert Beavers, l’héritier du bagage markopoulosien, le magicien discret du lieu. Il est là, comme effacé. Presque absent. Bien loin d’un organisateur omniprésent. Il est quelque part là, sans être là. Pourtant là. Avec un chapeau sur la tête qui le protège du soleil. Dans cet espace dont il a dû enlever quelques herbes afin d’y poser plus d’une centaine de coussins roses mous, sur lesquels il nous était possible de nous avachir confortablement et suivre les quelque quatre, cinq heures de séries de films. Les séances ne commençaient donc pas avant neuf, dix heures du soir. Il fallait attendre que s’installe le noir profond d’une nuit sans lune. Même ça, Robert a dû le calculer ! Et sans doute une conjoncture propice à toute une configuration d’étoiles.

Sur le principe des films flickers, la lumière vibrante, aux rythmes et durées variables, blanche et noire, se déversait sur l’écran. On pouvait quelquefois identifier une forme, un fragment de corps, d’une statue ancienne, les ornements d’un temple, des oliviers ; images en couleur, de fragments de fresques préservées de-ci de-là dans des musées et sites archéologiques, venant témoigner de la Grèce antique et de ses fastes, comme ces palais minoens jadis florissants, rappelant d’autres formes de vie, mais qui ne se donnaient désormais à voir qu’à travers cette manière fragmentaire. Des plans des cités, des amas de pierres et des objets déterrés, des inscriptions dont la signification échappe souvent aux historiens.

Les films lumineux, tantôt copulants et extatiques, tantôt graves et contemplatifs, comme le suggéraient ces traces de vies passées sous l’apparence de micros fragments d’images en couleur, incrustés, telles des pierres précieuses dans une parure de laine blanche, brodée à la main par une paysanne, et que l’œil du regardeur tentait de saisir à travers les rythmiques contrapunctiques, blanches et noires. Il cherchait à en deviner la règle. A quel moment l’image colorée allait-elle faire son apparition ? Que pourrions-nous apercevoir à travers elle ?

Les journées commençaient sur la place du petit village où il n’y avait rien d’autre à faire que de s’installer, bavarder, faire connaissance, boire et manger ou bien s’isoler et faire une sieste. Comme ce fut jadis l’usage à Épidaure, les « malades » échangeaient entre eux leurs « cartes de visite ». D’où viens-tu ? Que fais-tu ? Que sais-tu de ce qui va se passer ?

Des conditions adéquates à la bonne réception du film ont été créées. Un visiteur agité, en contact direct avec le monde extérieur, serait sans doute inapte à vivre ce genre d’expérience.

Il fallait ainsi passer par des phases préparatoires : l’épuration de soi, l’oubli du monde extérieur civilisé, chacun délaissant ainsi pour ces trois jours et nuits ses préoccupations et soucis personnels.

Sur le lit, le programme de projection en grec et en anglais intitulé « Temenos 2016 » avec le dessin d’un grillon en couverture, l’insecte symbolique du lieu. Le programme composé de deux énormes pages d’un papier épais, replié en quatre. Le sous-titre « Silent thoughts cast in the air » et « Recognition. How does one recognize one filmmaker from another filmmaker »[ii] Le titre indiquant que la série allait traiter de ces deux questions majeures.

Dans la préface, Beavers rappelait que l’autre filmmaker était, pour Gregory, représenté par des figures mythiques diverses : Éros, Orphée et Eurydice, des soldats mycéniens, Héraclès… mais que le cinéaste ne donnait pas de réponse définitive sur la manière de rencontrer cet autre. Et de son expérience de vie auprès de Markopoulos, il constatait qu’un faiseur de films ne peut jamais comprendre ce qu’un autre est en train de faire en filmant, en montant…

Les parties 9-11 d’Eniaios (Les séries divines) à laquelle nous allions assister était un life-long dialogue avec la Grèce qui allait se rendre visible à travers des portraits choisis (Lilika Nakou, Yannis Tsarouchis, Pandelis Prevalajis, Nina Kandinsky, Catherine Gide…), juxtaposés avec les images des sites archéologiques : d’Epidaure, Mycènes et Delphes, d’extraits de films : The Illiac PassionHimself as Herself. Le découpage formant un langage bien spécifique à Markopoulos : les fragments ont été rassemblés d’après les chiffres d’un calendrier, « Les jours d’Héraclès », inventé par le cinéaste. Le cryptogramme qui se base sur l’alphabet grec arrivait sur l’écran tel un code Morse, les pulsations transmettant des mots et des chiffres cachés. La raison de cette configuration silencieuse consistait, au-delà du message, à donner de l’importance à l’émotion. Et non pas, comme ce fut par exemple le cas chez Duchamp, à l’épurer. L’émotion libérée des « caprices des mots » pouvait-on lire dans le Film as film[iii].

Le film était composé de courtes phrasesressemblant à des prescriptions énigmatiques. Le film « Pyra Heracles », qui devait initialement être dédié au dieu grec, s’est transformé ensuite en l’ensemble de séries uniques, intitulées Eniaiois, Les séries divines. Dans le programme introductif à Temenos 2016, Robert Beavers avait repris les notes de Markopoulos sur Héraclès :

« Here Heracles returns from Olympia and bestows the

healing in space

Here, Heracles, returns from Olympia and bestows the first olive tree Here, Heracles, returns from Olympia and bestows the            healing in space what is there

what is not there that is there

to heal the void of abode

to dismiss thought

to heal the void from

thought dismissed to thinking

Here, Heracles, himself, offers love, lover, and Beloved in/with certainty Futu w w a, in a world of sovereign visual space Feyyos

Let the eye fix the star

Feyyos

Let the ear find the unheard interval

Let the eye find the unseen interval

Feyyos

There is no need for the world state

There is no need for world citizen

Fils de Zeus et d’Alcmène, Héraclès est repris à sa mère par Hermès qui le place auprès de Héra, la femme légitime de Zeus. C’est ainsi d’après une prophétie à sa gloire qu’il est né, Zeus décide d’avoir un fils capable de venir en aide tant aux dieux qu’aux hommes. Afin de devenir dieu il doit néanmoins boire le lait du sein de la déesse et non du sein d’une femme mortelle. Mais Héra, en colère contre l’infidélité de son mari, n’aime pas cet enfant. La légende dit qu’elle lui retire son sein en déversant les trainées de lait dans le ciel, La voie lactée est ainsi créée. Et avec elle, naît le destin agité d’Héraclès. Héra n’arrêtera pas de chercher à lui nuire tout au long de sa vie et le mettra au panthéon des dieux seulement après sa mort.

Héraclès accomplit de nombreux combats, voyages et aventures qui font de lui le dieu à la force indestructible, brute. Un jour frappé par Lyssa (la Folie), il jette ses enfants au feu. Pour se purifier de son acte, Héraclès tente de se suicider, mais sauvé par Thésée, il va consulter l’oracle de Delphes, qui lui indique qu’il doit se mettre au service d’Eurysthée, son ennemi, selon les souhaits d’Héra.

C’est Eurysthée qui lui ordonne ses douze travaux ! L’accomplissement desquels n’arrête tout de même pas l’impétueux personnage de continuer ses voyages guerriers.

Héraclès serait l’instanciation du bien et du mal dans son état brut. Il semblerait pourtant qu’il soit à plusieurs moments de sa vie épris de sentiments. On lui attribue des amours tant envers les hommes, qu’envers les femmes. Iolos, le conducteur de son char est l’un de ses amants le plus dévoué. Il voyage à la recherche de son amant disparu Abdère, le fils d’Hermès, il tombe amoureux d’Admète… bref, il est bien bisexuel. Il est devenu d’ailleurs le symbole de la bisexualité et de manière plus générale des LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres).

Héraclès descendant d’Olympia. Il crée, au terme de ses aventures, les Jeux olympiques. La période de paix consacrée aux jeux sportifs et aux joutes littéraires et surtout au rétablissement des hommes fatigués par les guerres.

Nous visitons le site archéologique d’Olympia, tout près de Temenos, consacré à Zeus. Est-ce le site même créé par Héraclès ?

Héraclès, toute une allégorie céleste. Quelques-uns des douze travaux d’Hercule/Héraclès correspondent à des signes du zodiaque, à l’émergence des configurations de planètes et des étoiles. La constellation du lion, la constellation du cancer, du sagittaire…

Je suis assise sur la plage de Matala en Crète, l’ancien port de Phaistos, avec ses grottes dorées et sa plage jadis hippisée, le site où Zeus transformé en taureau blanc avait séduit Europe, mais le site est sans aucun doute dédié aussi à Héra, car j’ai une véritable vision. Je comprends. La Voie lactée est en ce mois de novembre si visible, si près de la terre. C’est peut-être la configuration de l’île qui permet de la voir comme une route poussiéreuse blanchâtre tombant véritablement dans la mer. C’est la première fois que je la vois à la verticale. Quel éblouissement !

Le poème de Markopoulos indique l’importance des intervalles, de ce qui se trouve entre les images, de leur durée, des sons qui surgissent dans le noir. Ces propriétés rythmiques universelles n’ayant besoin ni d’états, ni de citoyens ; les qualités perceptives sont communes à tous. Le silence et la paix. Nous assistons donc bel et bien à une guérison dont le lieu revêt un caractère primordial.

Guérir la forme vide

Guérir emptiness

La composition des chapitres 9-11 serait donc d’après Beavers guidée par la force d’Héraclès et la légèreté lumineuse de la sauterelle. Beavers n’a-t-il pas, lui-même, une allure

« sauterellesque » ?

Quelques mois, un, deux ans après, j’ai eu l’occasion de revoir ce cinéaste à Paris et de découvrir son film, « From the notebook of… »[iv]. Quel film magnifique. Si jamais on peut filmer le travail intellectuel de conception d’une idée filmique et de sa réalisation, c’est bel et bien le cas ici. Le film de Beavers montre le film sur le film. Et il le fait de manière poétique, légère, sans « caprices de mots » pour reprendre la formule de Markopoulos. Son caractère astucieux, plein de surprises visuelles et sonores, donne envie de regarder ce film encore et encore. Les surprises dans les prises de vues, tantôt capturant l’environnement, tantôt illustrant des réflexions à propos de l’essence du film, du travail de sa conception, les images montrant le cinéaste pris dedans, les images de la prise de notes et leur affichage permettant de les regarder un peu comme on lit un livre en tournant les pages ; Les ouvertures et les fermetures des volets de fenêtre, les filtres colorés abstractisant le réel et marquant les transitions. Les moments de pause ou de distraction provoqués par le beloved et l’invitation à l’activité érotique derrière la porte. La vie des pigeons sur les toits et la vie des gens dans la rue. Le travail de cadrage. Les notes sur la perspective comme illustrées par les plans. Bref, toute une réflexivité finement accomplie, dont les effets sonores participent au plaisir du voir et du revoir, donnant l’illusion d’y être.

Une chambre sous les toits de Florence. Les pigeons se posant sur le parapet, le bruit des ailes de pigeon amplifié, épuré. Un homme assis à son bureau calligraphie un cahier, on ne voit que ses mains et ce cahier, les filtres découpent les scènes au fur et à mesure que les pages du livre se tournent.

Le cinéaste à la table de montage. Même procédé de filtres, bruissement d’ailes de pigeons.

Le titre se réfère à l’Introduction à la méthode de Leonard de Vinci de Paul Valéry[v]. A qui cet hommage est-il adressé ? A l’approche géométrique de Leonardo da Vinci ou aux digressions littéraires de Paul Valéry ?

Le cadrage des scènes, l’image du corps masculin nu de profil, les remarques sur la vision, les ombres et la couleur, renvoient aux études à la Leonardo da Vinci. Comme celle des mains de cinéaste au travail. Mais c’est peut-être dans l’aspect imparfait dont il capte la perspective des rues, des toits filmés depuis la fenêtre et l’architecture des maisons qu’il se rapproche le plus de Leonard. Un homme saisi dans son travail intellectuel créatif : l’écriture d’un livre et le montage d’un film. Gros plan sur les pages tournées d’un livre. On peut lire des fragments de notes. Des remarques sur le film, sa matière, sur la couleur, sur le son.

« How was the strength found to gather the images?

From within a solitude of being, enduring/accepting the moment when a single color is the only sign of feeling in an environment of which all else is opposition. »[vi]

L’image de la rue. Cadrages presque mécaniques d’une caméra sur pied qui tente de « cartographier » l’architecture des maisons, des scènes de rue tout au contraire filmées dans un mouvement chaotique.

Pushkar 2019 où je me suis décidée de clore la série cinématographique de ce livre. Le jeune brahmane Sandy, le propriétaire d’un restaurant lonely planetisé où, d’après lui, on peut tout trouver et où tout est possible, devait méditer ce matin pour moi. Il est lui aussi adepte de vipassana sessions et lorsque je suis rentrée dans son café, il fut, me disait-il, attiré par mon aura de bonnes énergies. Pour lui aussi, comme pour le masseur d’Ayurveda d’hier, mon chakra de cœur n’était pas bien synchronisé avec mes pensées.

En Inde tout est fluctuant. Jouer au « make believe » sans se laisser déborder. Sandy disait que pour accomplir mon projet, il me fallait une énergie bien spéciale. Il allait demander à Shiva ce que je devais faire. Le temps est brumeux aujourd’hui. Je suis allée voir le temple de Brahma, le seul et unique temple de Brahma au monde d’ailleurs. Tout cela à cause d’une femme jalouse ! En effet, sa femme Savitri n’est pas venue à temps pour la cérémonie du feu auprès de Brahma…. Il a donc épousé une autre femme, Gayatri, pour le faire….

Et donc ? Quel était le résultat de cette méditation ? Sandy a posé la fleur de lotus sur la tête de Shiva et lui a raconté mon projet. Il a demandé si Shiva a bien entendu sa requête et…

comme en réponse, la fleur de lotus est tombée. Pour Sandy, il n’y a pas de doute, Shiva a bel et bien tout entendu. Il allait guider la fin de mon livre. Et puis, entrant dans le café Enigma à la recherche d’une bière, je tombe sur le livre « The tantra experience. Talks of the royal song of Saraha d’Osho ». Ouvert au hasard, le livre me dévoileune bribe de réponse à la question de Markopoulos/Beavers : Comment reconnaît-on un autre filmmaker ? Je lis :

« On Shiva’s path you no longer love the form, you no longer love the person; you start loving the whole existence. The whole existence becomes your Thou, you are addressed to the whole existence. (…) You also disappear, but you disappear not like two zeros; you disappear as the beloved disappears into the lover and the lover disappears into the beloved.

Up to this point they are different, but that too is a formal difference. Beyond this, what does it matter whether you disappear like a lover and a beloved, or you disappear like two zeros? The basic point, the fundamental point is that you disappear, that nothing is left.

That disappearance is enlightenment. »[vii]

Peu importe à vrai dire que l’on soit du côté du lover ou du beloved, de celui qui filme ou de celui qui regarde le film. Puisque tout n’est que disparition progressive. Si tant est que ce ne soit pas, tout simplement, dès le départ, une illusion. Maya.

La nuit où l’esprit est plongé dans le néant d’un flottement nuageux, se manifeste cette pulsation énergétique de la poussière dorée venant transporter les présents sur un flot de lumière alternée vers un ailleurs qu’ils ne voient pas. Ou du moins pas encore.

Et cette pulsation m’attire vers une autre somma esthétique, dont la composition cristalline frôle la perfection et dont l’effet ressenti serait plutôt celui de l’ultime étape de la méditation, l’état de l’illumination. C’est en tout cas pour moi la seule véritable expérience filmique, pouvant s’approcher d’ « Enlightenment », tel du moins que je me l’imagine. « Arnulf Rainer » de Peter Kubelka[viii].

Un très grand étonnement après l’avoir vu projeté dans l’endroit le moins approprié au monde, une salle de cours de la Sorbonne. Cristallin, un diamond, oui, comme l’a bien décrit Jonas Mekas après l’avoir vu à Knokke-le-Zoute, lieu du premier festival de films expérimentaux, surpris, comme je le suis maintenant moi-même, par la beauté de cette expérience filmique. Toute la lumière de la Grèce est contenue dans ce film ! s’exclamait Jonas :

« When I saw Peter Kubelka’s film “Arnulf Rainer” for the first time, had such an experience. It was at the Third International Experimental Film Exposition in Knokke-le-Zoute, in December 1963. The screen suddenly lit up with energy; everything came to life, and I was elated. It was an incredible celebration of cinema; a hymn to light. Helios. The Greek civilization that produced us hed its         culmination in “Arnul Rainer”, in light . »[ix]

Oui, toute la lumière de la Grèce y est contenue, pensai-je. La lumière pure projetée à l’écran. Alternance entre le blanc et son absence, entre le son et le silence. D’après un calcul métrique parfaitement maîtrisé. Je n’aurais jamais pensé qu’un film abstrait pourrait susciter autant d’émotion. Et c’est encore de la lumière et de ces pulsations dont il s’agit. Mais peut-être bien projetée selon l’ordre de la musique universelle, comme l’appelait Pitagoras de Samos.

Que faire après avoir créé Ça ?

J’ai rencontré brièvement Peter Kubelka lors de la rétrospective de ses films trop rarement projetés, à Beaubourg en 2017 à l’occasion d’une conférence sur l’art abstrait ; conférence débutant et se terminant devant la Fontaine de Duchamp[x]. Un hommage à l’artiste, à la radicalité du geste créatif, libérant l’art du XXème siècle de son carcan pictural ? Une provocation ? Pas d’émotion, des objets tout faits et des mots. L’art est une construction, il débute non pas par l’art figuratif, mais par l’abstraction. Le détachement du réel. Sa simplification. L’art est une construction intentionnelle de longue date et Peter le montre en s’appuyant sur l’art des pierres taillées par les hommes préhistoriques, vieilles de centaines de milliers d’années. On examine ensuite des peintures, des sculptures et des films abstraits de la collection du musée, en suivant Peter Kubelka, trainant avec lui un caddie rempli des ustensiles indispensables à son exposé.

La tarte Tatin que la cuisinière avait préparée avec tant de soin marque la fin de la conférence. Nous retournons à la Fontaine de Duchamp. Comme pour se rappeler tout de même que tout se rapporte au corps. A ses entrées et à ses sorties. A ce qui le nourrit, le soigne, lui permet de survire aux intempéries. La pensée même naît des sensations. N’est-il pas dit que juste

avant de mourir, Bouddha aurait mangé et bu des choses interdites et s’en serait réjoui ?

Ce que je découvre cette nuit-là, dans ces conditions particulières, dépasse néanmoins de loin toute expérience filmique que je connaisse. Temenos est le lieu de cette fusion avec la nature, sa nuit, ses étoiles, ses bruits d’insectes et une communauté bien particulière de spectateurs qui me permettent de vivre cet événement cinématographique unique. Car il ne s’agissait pas d’une projection de films, au sens habituel du terme, mais bel et bien d’un rituel, d’un hommage et d’une découverte collective d’un projet filmique de toute une vie se déroulant dans un lieu secret, non encore importuné par la civilisation envahissante de toutes parts. N’était-ce pas le désir même de Markopoulos de vouloir garder ce lieu confidentiel ? Je découvre ainsi une pratique filmique entièrement dédiée à une forme d’esthétique de vie s’accomplissant en filmant. A la recherche d’une perception juste, aidée par l’activité filmique, d’une vision du monde en intégrant cette dimension esthétique en son cœur et une réflexion, quelquefois intuitive, sur les ingrédients quasi-alchimiques de sa composition. Comment le film transforme-t-il cette matière vivante en art ?

Gregory Markopoulos n’est plus là. Son corps fait désormais partie de ces amas poussiéreux d’étoiles ou peut-être bien s’est-il déjà réincarné en un être vivant, une sauterelle ou un olivier. En héritage, entre 70 ou 100 heures de films non développés, de nombreuses images simples, silencieuses, sur une pellicule de 16 millimètres. Plus des ¾ de cette somme totale ont déjà été diffusés dans des projections ayant lieu tous les quatre ans à Temenos. La dernière projection aura donc probablement lieu en 2020. Juillet 2016 : y sont projetées trois séries découpées en six fragments de films de Gregory Markopoulos. Nous les découvrons. Personne n’a encore vu ces films, car il avait fallu quatre années pour les restaurer.[xi]

Des portraits d’amis artistes, de nombreuses femmes, des écrits en série, des poèmes et autres créations qui ont influencé la forme filmique D’Eianios, formes brèves, beat poésie visuelle à la légèreté de « La Sérénade » d’un Mozart, les références aux peintures dont le thème central est la beauté du corps masculin. De brèves séquences filmiques, des photogrammes s’apparentant à des unités musicales, organisés en quelques scènes continues, découpées en petites unités projetées de manière répétée ; les partitions indiquant que le mouvement des photogrammes black-white-black qui entrecoupait les images devait rester long. La beauté des corps nus, les prises photographiques des visages et des vestiges archéologiques, se présentant comme une évocation onirique, une invitation à appréhender la vie en toute sérénité.

Il s’ensuit une grande fresque, le symbole de toute une vie et un projet qui a atteint l’immortalité sans être vu par son créateur. Il est impossible d’en saisir le tout. Le film va au-delà d’une simple session de projection. Il invite à vivre une expérience. Initié par Markopoulos, il se propage aux autres faiseurs de films, spectateurs, scripteurs, musiciens, poètes, architectes… Il ne s’agit donc pas uniquement de voir une série de films, mais plutôt d’abord de vivre à travers eux la présence dans ce site-là, en ce moment précis, dans cet univers réel, de quelque chose de très spécial. Le temps présent s’étend à un collectif de regardeurs venus du monde entier pour partager cette forme étrange de retraite.

Le Péloponnèse, un site à part du monde civilisationnel qui sépare l’homme de l’homme, qui éloigne l’homme de la nature, mais dont les statues broyées des athlètes et des dieux, les châteaux forts en ruine, et les vestiges de grandes civilisations réduites en miettes, témoignent de la cruauté des guerres et des catastrophes naturelles qui ont pu s’y dérouler. Que fais-je ici ? Comment me suis-je retrouvée là ?

Tout a commencé avec le projet de Sophie Calle, puis les films de Jean-Marie Straub. Puis avec la rencontre de Oleg, puis de Pip et de Jonas m’incitant à voyager et à rencontrer ces quelques cinéastes, musiciens, artistes, faiseurs du feu vital de la création. Mon séjour new-yorkais et la rencontre de toute une faune de filmeurs et d’artistes hybrides. C’est à New York donc que j’ai pu rencontrer pour la première fois Robert Beavers lors de la projection du film-portraits « Galaxie » de Markopoulos au Moma. Les portraits qui saisissaient quelque chose de « l’âme » de la personne, de ses gestes et expressions, le corps comme mis en situation dans des décors proches de ceux des peintures flamandes. Quelquefois des portraits dignes d’un Raphaël. Paul Adams Sitney assis à côté de moi émettait de petites exclamations en voyant ces portraits « oh un tel, oh un autre »… Des personnalités artistiques ayant acquis une certaine notoriété. Mais pour moi, l’histoire ne faisait que commencer. Je ne reconnaissais personne.

Gregory Markopoulos, me dis-je alors, a cette idée bien classique du film, c’est un « faiseur de films » et pas du tout un filmeur. La réalité l’intéresse en tant qu’abstraction arrangée. Le film est une mise en scène du regard, une rencontre entre ce qui est à voir et la caméra. Et tout est méticuleusement observé, pensé, avant d’être capturé. Et quelquefois le hasard survient, et il est pris comme un signe. Filmer consiste en une fine observation de ce qu’il y a et la recherche de l’effet que l’image produira sur le spectateur, les conditions esthétiques étant réunies en un lieu dont il s’agissait de découvrir et de capturer les composantes. L’autre, le regardeur, étant inclus pour ainsi dire dans cette manière de concevoir le cadre d’un portait, chaque scène constituant une incitation à voir. A voir ce que voit le cinéaste, pour le voir tel quel. Et Markopoulos décrit bien précisément sa démarche quasi ethnographique lorsqu’il s’apprête à filmer une fresque byzantine à l’église de St. John the Baptist sur l’île d’Hydra, par exemple. Il prête attention au moindre détail filmé : rien de ce qui est à voir dans ce lieu ne lui échappe. Ni sa couleur, ni sa structure, ni le jeu de lumière changeant dans la journée ni les ombres qu’elle dépose sur les objets et espaces présents. Par son souci de filmer « ça », il en est rendu sensiblement conscient. Il photographie successivement plan par plan, comparant sa démarche à celle d’un sculpteur. Le plan large de la fresque, une vieille femme rentrant dans l’église passant devant la fresque et donc devant la caméra, une lumière sur le sol, une araignée ayant tant émerveillé le filmmaker. On peut lire dans le chapitre « Adventures with Bliss in Roma» :

« I had heard of the church during my prolonged visit on the island, but it was not until the end of July or thereabouts that I actually visited the small church. Immediately I was taken by the sumptuous color of the frescos, Byzantine in nature, which far surpassed what was visible in the area of Sparta; that is Mistra » (…) From the very inception of idea to photograph the frescos I had decided to limit myself to only two rolls of film. The first day I set myself the limit of one roll of film or one hundred feet. I began my work by deciding what          the first composition should be; and I decided upon a           wide-angle composition taken with a 10mm wide angle lens of the side entrance of the church as seen from inside. The door was slightly ajar, and the sole light was, of course, the sun itself. It should be realized that the whole series of superimpositions which followed were based on this first composition: the door ajar, the room itself, and only the door itself, and the lock. How many layers there were on this first roll of film I cannot recall, though, perhaps, anywhere from one to ten.

The first composition was begun with the full force of the idea of a beginning, just as if a writer was preparing the first paragraph of a short novel. The second composition which followed upon the first became a bit more complex. By the third composition, it may have been the shot of the hanging lock, the film-image layer became more agitated in effect. From thereon in I worked feverishly and without pause photographing the various successive layers. It was as if I were working          with a chisel on marble, cutting away, cutting away            (filming layer on layer) until I knew I must stop.     Whether it was from sheer exhaustion or from an innate     knowledge that the roll was completed, I dare not   know. Perhaps, exhaustion for the filmmaker equates to       an uncanny sense of when to stop.

As I worked one symbol struck me concerning the whole of the church and that was the disrepair of its interior. This was followed by the discovery of a spider in a small window area. I photographed the unmoving creature; I thought of Greek priest, of the Greek Orthodox Church in which I had been raised; of the good and the evil. In a sense I was in anger when I photographed the spider, and I suppose that if there is any meaning in images used symbolically, the moment was then. The filmmaker’s anger charged toward a particular image and hopefully producing the results of an art and contributing to the very whole and form of the film work at hand. A subsequent challenge was a single vertical           source of light between two shutters. »[xii]

L’exhaustion (épuisement). Un mot juste pour désigner ce que veut dire arrêter de filmer pour un tel cinéaste. C’est peut-être bel et bien le cas. Lorsqu’il n’en peut plus, lorsqu’il a épuisé tous les angles possiblement filmables, la décision de s’arrêter survient. D’elle-même. Une belle description du flux de la pensée filmique en train de se faire et des éléments émergeant du contexte qui attirent l’attention de celui qui essaie de le comprendre. Les qualités esthétiques du lieu, de la situation et des autres présents : insectes, objets, personnes, lesquels arrivent vers le cinéaste en lui « parlant » de son passé, comme cette araignée qu’il associe à l’expression de sa colère ; sans savoir pourquoi cette colère a surgi ni pourquoi elle s’est concentrée sur cette petite bête.

Mais voici que le cinéaste décide de rendre tout ce travail documentaire abstrait. D’accomplir le geste de la transformation créative où cet ensemble de « réels » recueillis devait se fondre dans un ordre tout autre. N’est-ce pas un geste d’ultime détachement et de dissolution de l’ego ? Ou encore une manière de mettre fin à ses souffrances par un acte sacrificiel, à la manière de celui d’Héraclès qui prépare son propre bûcher ?

Une première perception donc, un souvenir imprécis, poétisé, exagéré. Deux ans après une première fouille au fin fond de ma mémoire dont le résultat s’est soldé tout d’abord par un :

je ne me souviens de rien, m’étais-je fait hypnotiser ? ». Puis, si, je me souviens de ça, de cette projection rythmée là et de ce ciel étoilé et de François assis à côté de moi, en me sortant de temps en temps de ma torpeur afin tout de même de ne pas rater les scènes les plus importantes du film. Me souviens encore des coussins rouges sur lesquels le corps pouvait s’avachir, de l’odeur de l’herbe dans la nuit, des chants de cigales, du vin âpre, et de tous ces autres gens tout autour qui rendaient l’expérience intime impossible, mais néanmoins si intense.

Le chemin lent du retour, animé par les discussions. Le bus pour nous ramener au village. Et cette abeille qui a piqué le chauffeur, parti aux urgences. Un incident dans le bus. N’est-ce pas un signe nous renvoyant encore aux mésaventures que Markopoulos et Beavers ont rencontrées sur le site ?[xiii]

La chaleur, la nuit blanche à cause du ronflement de la fille grecque. Elle ou moi, je ne sais plus, quelqu’un en tout cas a changé de chambre. Je m’en rends de plus en plus compte. Je suis profondément sauvage, les groupes ne me conviennent pas. Pourtant quelques amitiés se sont nouées. Nous avons examiné nos perceptions, dit nos sensations.

De quoi ai-je rêvé ce premier jour ? Et le jour suivant ? Je ne trouve plus mes notes issues de cette expérience. Que s’est-il passé ? Je me vois écrire pourtant…Pourquoi mes disques durs restent-ils muets ? Mon vécu de spectatrice à Temenos me fait désormais penser à mon expérience méditative srilankaise. Elle s’y incorpore grâce à toutes sortes d’ingrédients. Dix jours de silence et d’observation des sensations de mon corps. Respiration par le nez, les fourmillements dans le corps. Les flottements de plaisir, les inquiétudes qui traversent le corps laissé pour compte, s’exposant à son propre intérieur de peines, à ses négativités émotives et mentales, à ses attentes impatientes, à ses crises de nerfs silencieuses allant jusqu’à secouer les jambes croisées dans la position du lotus trop longtemps conservée. Et le vide qui prend forme en s’observant, sans tout à fait vouloir comprendre ce que veut dire réellement observer le bout de son nez et être présent, ce que veut dire l’impermanence et l’inutilité de la souffrance.

Et je somnole à nouveau en détachant le regard de l’écran clignotant, j’inspecte celui du firmament, au-dessus de ma tête, la Voie lactée, la petite et la Grande Ourse, l’amas de poussières et quelques planètes brillantes dont je ne connais pas les noms. J’entends les cyk cyk collectifs des grillons logés dans la nature, leurs sons rivalisent avec les pulsations de lumière, rythmés d’après un ordre secret, avec la précision d’un laser s’incrustant quelquefois avec violence dans la toile de l’écran. Le noir. Puis, un visage, un sexe, un fragment de statue, de décors d’une fresque, des hommes sous un olivier. Puis à nouveau le noir. Et de nouveau les pulsations de blanc.

Gregory Markopoulos dit avoir mesuré tout cela très précisément. Les chiffres correspondent aux lettres. À des notes de musique ? Il a une volonté de soigner. Se prend pour un médecin, à la manière d’un Apollon et Asclépios, il est le messager des dieux grecs, cherchant à transformer l’état du spectateur malade en Amor[xiv] et lui propose de se retrouver dans un lieu unique, lui permettant d’entendre l’instruction qu’il devra suivre et dont l’accomplissement l’amènera vers la guérison.

L’écran est le centre de ce phrasé caché, délivré par la voie des sensations visuelles, les images apparaissant à la manière d’un rêve, quelquefois nettement, d’autres fois tout au contraire de manière floue.

On vient donc à Temenos pour se ressourcer, pour se renforcer, se régénérer, nouer des amitiés avec ses semblables, tous différents. Pour retrouver la nature. Car les séries divines de Markopoulos, plus qu’aucune autre, font l’éloge du cinéma de la nature ; le film constituant un lien entre la terre, les humains et l’univers et offrant à travers une partition musicale de la projection lumineuse un concert de sauterelles et autres phénomènes sonores, il offrait une expérience à la John Cage, dans un espace arrangé où la technique, les hommes et la nature pouvaient coexister en harmonie. Trois nuits de projections, trois nuits entre soi, sur le lieu familial que Gregory Markopoulos avait choisi pour construire son Epidaurum cinématographique, y mener sa cure et enseigner ses procédés guérisseurs aux autres. Mais aussi un lieu de sacrifice, le témoignage d’une vie entièrement consacrée au film. Les travaux de Markopoulos. La vie comme film. Le film comme vie. Car le cinéaste se prend bel et bien pour un médecin ; il délivre ses prescriptions sous la forme d’images. Les images suggestives issues de sa propre vie, transformées en abstraction rythmique. Il dit vouloir transporter le spectateur créatif touché par ses images vers une existence plus élevée, au-delà de la banalité du monde visible. Il envoie, tel Apollon Maléatas, ses vibrations murmurantes vers le spectateur créatif, lesquelles, de film en film, se rassemblent et révèlent l’être même de ce spectateur. Elles rendent visibles ses tendances, ses structures… De portrait en portrait, de conception abstraite en conception abstraite, les vibrations d’images deviennent comme des graines de vie merveilleuses, graines qui fusionnent avec l’héritage de vies précédentes, par un bombardement d’images lumineuses et de sensations. Le spectateur est comme frappé par la poudre des fresques et des fragments des objets des sociétés archaïques, arrachés par les images aux cieux, transformés en reliques sacrées[xv].

Le spectateur doit être créatif, il doit donc accomplir ce voyage au cours de l’expérience filmique avec la même détermination que celle du filmmaker qui a réalisé le film. Dans le chaos apparent des images abstraites, il doit relier, rassembler en une totalité, donner un sens à la communion avec une essence divine. Peu importe que ce rassemblement lui arrive sous la forme d’un flash, à travers une perception immédiate ou via un empoudrement progressif. Les images répétitives de motifs visuels, forment à travers les contrastes entre les couleurs et les mouvements noirs et blancs une unité évidente, une architecture, parsemée des symboles discrets que le cinéaste a découverts en cours de tournage, différenciés grâce à son mode de montage alternant entre les portraits, les fragments d’anciens films et les paysages des sites.

Les vibrations créées devaient se rapprocher de l’effet de sensation du toucher produit par le film. Comme si les faisceaux de lumière devaient pénétrer le spectateur par les yeux, l’érotiser à distance par un jet lumineux. Sur un mode subliminal, entouré de bruits et d’odeurs : le film devient à la fois une maladie et sa propre thérapie, décoction et contre-poison qui fournit un éveil sensoriel tant au cinéaste qu’au spectateur qui y participe, par sa présence physique et par son ressenti intérieur. C’est par l’éveil de toute cette géographie subliminale mouvementée que le film devient le locus solus de la régénération à la vie plutôt qu’une simple purification des images négatives ou des maladies physiques que les visiteurs portent en eux. L’ordonnance, comme dans les anciens temples, visant à prendre soin de leur corps et de leur esprit, passait pour certains par la lecture, pour d’autres par l’activité filmique, l’écriture, le bain dans la rivière, la visite d’un site archéologique, un échange fructueux, l’amour ou la nourriture, faisant intégralement partie de ces rituels. Le filmmaker soucieux tant par sa composition que par l’emplacement de son cinéma dans la nature, dans ce lieu « saint »-ci visant à influer sur le bien-être du spectateur.

L’expérience cinématographique s’offrait ainsi généreusement à ceux qui savaient s’y rendre présents : savaient regarder et écouter, échanger, boire et manger, nager dans la rivière tels les anciens pèlerins d’Épidaure.

On comprend alors parfaitement pourquoi le cinéaste clame la nécessité de spaciousness pour ses séries de films et que le premier titre proposé du film a été « EternityThe Celestial Eye ». En effet, il est impossible d’enfermer ce genre d’images dans une salle de cinéma. Le film ne peut toucher le spectateur que dans ces conditions uniques, un lieu adéquatement aménagé pour sa réception. Pour entendre le message divin, il faut s’y préparer d’une certaine manière. Celui qui a pu fréquenter les sanctuaires dédiés à la prière et à la méditation comprend aisément cette idée, aujourd’hui disparue des pratiques médicales occidentales[xvi].

La cure de la Grèce antique était une cure à la fois du corps et de l’esprit, holiste. Elle se faisait en rupture avec les activités de la vie quotidienne. Et cette rupture ne pouvait pas se réaliser sans l’aide des organisateurs ou associés discrets « initiés ». Ceux qui faisaient le service et ceux qui assistaient les visiteurs en leur permettant de vivre l’expérience méditative sans être perturbés. L’amitié, que Platon plaçait à un rang plus élevé que l’amour dans son dialogue Lysis, jouait ici également un rôle important. « Les prescriptions » reçues par tout un chacun étaient commentées, décrites, imagées. « Le malade » racontait ce qui lui arrivait à son voisin, puis au voisin suivant. Ceux-ci l’aidant ainsi à interpréter le message, l’encourageant à accomplir la prescription pouvant paraître impossible à réaliser.

Assise là une troisième nuit, je m’aperçois que les films produisent en moi des réactions inattendues. Quelquefois la lenteur me paraissait insupportable, me laissant avec moi-même dans le creux du silence de la nature, exposée à mon impatience. La forme minimaliste, répétitive, mais néanmoins non régulière de la composition créait les conditions pour une attention accrue, l’œil rentrant dans un jeu de chasse à l’image colorée, fragment d’une scène, visage, paysage reconnaissable. Cette figure reconnaissable disparaissait et on guettait, frustré, de nouveau, son apparition.

Étrangement, à travers ces projections de lumière clignotantes et silencieuses, un sens sonore et une chorégraphie s’en dégageaient. Des pulsations silencieuses de lumière sont-elles véritablement silencieuses ? Le silence n’est-il pas, comme l’a bien suggéré le compositeur John Cage, une pure abstraction ? Et, admettons que nous soyons dans une pièce totalement isolée, nos pensées ne sont-elles pas en effet, quelquefois omniprésentes, pire, criardes ? Quand est-ce que le calme que nous apparentons au silence surgit en nous ? Dans quelles conditions ? Quels sont ces rares moments véritablement propices au détachement ? A la détente ? A un laisser-aller du corps libéré des tensions ? N’est-ce pas cet état que nous appelons le silence ?

Et si, en poursuivant cette idée plausiblement vraie, mais qui va à l’encontre de notre conception occidentale, « rationalisant » cet esprit et ces sensations, que nous avons catégorisées, dualisées, séparées, et si c’était ce tout énergétique flottant et continu, apparaissant et disparaissant, qui faisait exister « les entités closes », nommées par le langage, découpées dans le flux continu de la vie, et non pas notre culture scientifique, de plus en plus étroite, réduite au service de la guerre, c’est-à-dire érigée par des idées de plus en plus coupées du reste de notre existence, de notre condition humaine ?

Un cinéma médical et radical préparé, si ce n’est mijoté, par le couple Markopoulos/Beavers pendant des années et délivré dans ce site familial là. Là où est né le père de Markopoulos, là où Markopoulos est venu réaliser son œuvre finale et mourir. Temenos. Comme tout site sacré, il est consacré aux rites, aux sacrifices, à la communion avec les dieux, aux offrandes, et aux trois jours de cure par des phrases de lumière dont on ne doit pas chercher à saisir le sens dans une démarche rationnelle, car c’est aux sens que le film s’adresse.

A Pushkar en ce moment, le temps est plutôt clément, la vie paraît indéfiniment plus tranquille qu’en France, plongée dans un climat de violence difficilement évitable, dont je me suis, une fois de plus, enfuie. Ce froid permanent et cette fermeture aux possibles frôlent l’étouffement. Rien de comparable, ici, avec cette ambiance sordide. Je me sens apaisée. Ni les toilettes à l’extérieur, ni la fraîcheur de la nuit, ni même les difficultés de la route, ne m’empêchent d’être heureuse. Comment est-ce possible ? J’ai pris la route des temples. J’écris en changeant de perspective. Comme ici, au Bharatpur palace, depuis la chambre numéro 1, dont les quatre portes s’ouvrent sur le lac, une chambre qui semble s’y verser littéralement et m’offre une vue splendide sur les pèlerins en train de prendre leur bain rituel purificateur. La vie tout entière semble être là. Les pigeons sur les toits métalliques, les bandes de singes sautant comme des antilopes de branche d’arbre en toit de maison et les oiseaux qui viennent sans crainte aucune le soir au bord du lac. Des aigrettes, des paons, des oiseaux blancs et gris dont les noms m’échappent, et les chiens qui se donnent rendez-vous sur les ghâts la nuit. L’Inde et ses couleurs. Le Rajasthan, ses temples jains, ses mosquées dentelées en marbre, ses châteaux et ses palais. Pushkar et son lac sacré, ses dieux hindous du bien et du mal et mon lit au milieu de tout ça. Et j’aimerais que ça reste ainsi pour toujours. Que la brutalité de l’Occident matérialiste à outrance s’en éloigne.

Vers quoi renvoient les chiffres de la composition 9-11 d’Eniaios ? Quel message-poème lui correspond-il ? Je fais un nouveau voyage dans le temps. Dans les sites de guérison de la Grèce antique les prescriptions délivrées par les dieux-médecins étaient individualisées. A Épidaure un tel qui manquait de souffle devait a contrario s’efforcer de déclamer des poèmes en public, de composer des chants et des discours, tel autre devait se soigner par les feuilles d’une herbe médicinale poisoneuse, un autre prendre des bains froids, jeûner. Dans le genre de rassemblements modernes, comme ce fut dans le lieu unique à Temenos, cette individualité ne dépendait que de la façon particulière qu’avait chaque visiteur de recevoir la matière filmique et de profiter du site ; chaque regardeur, pour reprendre le terme de Duchamp, étant libre pour ainsi dire d’en prendre ce qu’il voulait, ce qui lui correspondait le mieux, ce qui lui permettait de faire face aux inconvénients (d’être en groupe, d’être exposé à la chaleur, de devoir attendre,…). Le caractère abstrait des images laissant les interprétations et les réactions ouvertes.

En traversant le Péloponnèse vers le sud, la vue des tombeaux mycéniens, de l’art byzantin de la Grèce orthodoxe et de l’histoire d’amour à Hydra.

Heureuse, belle vue depuis le fort, assise à la taverna de Mnemovasia, je lis le livre « Cinema as poetry » de Paul Adams Sitney, le chapitre sur Temenos.

Éclairant. Sitney décrit les trois sessions précédentes[xvii]. C’était donc sa quatrième. Il décrit ce qu’il a pu voir, ce qu’il a appris du projet, ce qu’il savait. Pourtant, si la qualité de la réception de l’œuvre filmique de Markopoulos échappe à son créateur, en revanche, de ses secrets de fabrication, en est-il le seul maître ? En lisant le livre sous un olivier, se fraye entre les branches, en se projetant de manière insistante, un faisceau de lumière sur les mots du livre :

« Unique, Temenos, éditer maintenant, Anthology Film Archive »[xviii]

N’est-ce pas le signe que Markopoulos voulait bien m’adresser ? Mais que veut-il bien me dire à travers ce message ?

Le Péloponnèse encore. Je regarde ces sculptures d’hommes nus dans le musée archéologique d’Olympia. Une série de jeunes hommes nus avec les fesses bandantes et homosexuels ou pas, je comprends moi aussi pourquoi il faut se réjouir et filmer ça. Je filme ces corps masculins finement sculptés, beaux. La beauté du corps de jeunes hommes grecs. Ils sont comme ceux représentés dans des livres de la mythologie grecque. Les corps sveltes, bien proportionnés. Le sexe au repos, les fessiers ronds et fermes, le visage doux. Je tourne ainsi comme une toupie autour de l’une de ces sculptures et je l’admire. Oui, je suis éprise. Ce n’est qu’une sculpture bien sûr, mais quel érotisme. Le groupe des temenosiens cinéastes se balade ici par-ci par-là. J’arrête. Mon emprise devient trop visible. Et d’ailleurs n’est-ce pas d’un érotisme homosexuel dont il est question avant tout ?

Et là encore le film “From the notes of…” de Robert Beavers[xix] me revient à l’esprit.

Vue sur chambre. Un homme nu, comme une statue grecque

Légèreté poétique d’un film sur le travail intellectuel de composition. Illustration de la pensée créative écrite en acte, non pas illustration, mais exhibition, on la voit en train de se faire

Le texte annonce l’image, la scène, sorte de plan scénario

Filtre comme des feuilles en plastique, on a quelquefois l’impression de visionner des diapos

Les prises de vue sur la ville : ingénieux arrêts sur images

Buildings

Mouvements chaotiques, un nouvel arrêt sur images

Mélange de mise en scène et d’imprévu

Retour sur des scènes de pigeons en cage

A nouveau des fragments du livre

Collages, insertion d’images successives

Film de photogrammes dans les mains

Alternance de visage de profil, col blanc, pigeon de profil,

col blanc poilu

Filtre : l’un poussant l’autre

Ville

Fermeture des volets d’une fenêtre

Même fermeture ouverture des pages de notes

Film et livre se renvoyant l’un vers l’autre

Le filmmaker au travail de montage et d’écriture

Autoréflexivité

L’exhibition du travail intellectuel et de son rapport à la matière filmique et à l’espace

La géographie du lieu

L’érotisme poétiquement maîtrisé !

TEMENOS 2016

https://photos.app.goo.gl/h4baNXcdNx7tVbG66

TEMENOS 2022

https://photos.app.goo.gl/7qCP3aAv9S4Bxe99A


[1] Ce projet a bénéficié d’un appui du CNRS entre 2013 et 2016, accueil au laboratoire CEMS, merci à Sandra Laugier, Michel Barthélémy, Anthology Film Archives, la société Re :Voir et tous les artistes filmées. Grand merci à Barbara Hammer (https://barbarahammer.com) qui a bien voulu héberger et diffuser ce projet sur son site, cf. https://barbarahammer.com/wp-content/uploads/2019/11/Projet-CNRS-OLSZEWSKA-2013.pdf


[i] From Darkness to Light by Lanka Nanda Thero Sri Lanka, 2018, p. 30

[ii] Robert Beavers, Préface au Temenos 2016 ; Gregory Markopoulos, Film as film, The visible Press, ed. Mark London, Webber, 2014 

[iii]Gregory Markopoulos, Film as film, The visible Press, ed. Mark Webber, London, 2014 ; https://library.harvard.edu/film/films/2014sepoct/markopoulos.html

[iv] “From the Notebook Of” (Robert Beavers, 1971/1998) : https://www.youtube.com/watch?v=IClK-TkriPI ; https://robertbeavers.com/films/from-the-notebook-of/

Robert Beavers edited by Rebekah Rutkoff ; P. Adams Sitney, Eyes Upsaid Down, Oxford University Press, 2008, « Beavers’s Third Cycle: The Theater of Gesture » chap.16, p.349

[v] Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, édition de La nouvelle revue française, Paris, 1919 ; https://archive.org/details/introductionla00valuoft/page/6

[vi] http://www.mfj-online.org/journalPages/MFJ32%2C33/beavers.html

[vii] Osho, The Tantra experience. Talks on the royal song of Saraha, Diamon books, 1977, p.24

[viii] Christian Lebras, Peter Kubelka, Paris Expérimental Editions, 1990 ;

https://en.wikipedia.org/wiki/Arnulf_Rainer_(film).

[ix] Jonas Mekas, A dance with Fred Astaire, Anthology Editions, New York, 217, p. 179

[x] vidéo B.O. : https://www.youtube.com/watch?v=7-qXCYDZC7o

[xi]http://www.elumiere.net/exclusivo_web/entrevistabeavers/entrevistabeavers_02_en.php ;

[xii] Gregory Markopoulos, Film as film, The visible Press, ed. Mark Webber, 2014, p.256

[xiii] cf. le chapitre sur Robert Beavers de Paul Adams Sitney qui relate l’accident de bus vécu par Beavers et Markopoulos, P. Adams Sitney, Eyes Upsaid Down, Oxford University Press, 2008, « Beavers’s Third Cycle: The Theater of Gesture » chap.16, p.349

[xiv] idem, p. 459

[xv] Cf. lectures et commentaires de Mark Webber, traduites par Helga Fanderl, du livre Film as film à Au: Revoir, vidéo de B.O.

[xvi] Antoine Pietrobelli, « Galen’s Religious Itineraries » Mohr Siebeck, 2017 ; Georgia Petridou, Contesting medical and religious expertise in the Hieroi Logoi: Aristides as therapeutēs and the therapeutai of Asclepius at Pergamum, Erfurt, 14th-16th of January 2015 ; Georgia Petridou, « Poésie pour l’esprit, rhétorique pour le corps : remèdes littéraires et cautions épistolaires dans les hieroi logoi d’Aelius Aristide »

[xvii] Paul Adams Sitney, Cinema as poetry, “Markopoulos and Temenos”, Oxford University Press, 2008, chap.9, p.215.

[xviii] Quelques images issues de cette « cure » : https://photos.app.goo.gl/h4baNXcdNx7tVbG66

[xix] Conférence après la projection du film : https://photos.app.goo.gl/nv5ji3YPZGntbTrJA

L’ART, L’INTERACTION SOCIALE ET LA NATURE

L’enquête sur la production des expériences esthétiques

B. Olszewska1

Résumé

Je me suis engagée dans une enquête exploratoire mêlant recherche, création filmique et rédaction d’un ouvrage traitant de l’art, des dynamiques sociales et de la nature. Ce projet s’appuie sur des enquêtes empiriques et s’articule autour de deux axes fondamentaux. Le premier aborde les enjeux de l’expérience esthétique et de son émergence au sein des interactions sociales, mettant particulièrement l’accent sur les activités artistiques. Le second axe accorde une importance capitale à la nature et à l’environnement que j’appréhende à travers mes expériences de voyage et enquêtes sur des projets d’art écologique. Ce deuxième axe permet de questionner la notion d’identité et de territoire, d’explorer la diversité des formes culturelles, tout en remettant en question le cours déterministe de leur histoire et observant leurs modes d’évolution actuels. Le projet repose sur une étude d’un éventail représentatif de lieux, englobant les espaces naturels préservés ainsi que les patrimoines culturels. Ces investigations questionnent le rôle constitutif des dispositifs techniques d’enregistrement des moments et des expériences esthétiques, des formes de leur description, diffusion et de leur archivage.

Si ces réflexions prennent principalement racine dans les interactions filmées des artistes, les arts étant, de par leur nature même, aptes à créer des formes d’expériences esthétiques, je m’intéresse en réalité à toute rencontre ou événement propice à l’émergence d’une expérience esthétique. Cela englobe les échanges humains, les environnements naturels et les lieux insolites, les pratiques et les expériences captivantes, surgissant dans divers contextes de la vie quotidienne, comme en témoigne la série d’articles accompagnés de vidéos, regroupés par thèmes : « Les portraits d’artistes », série 2 : « Les cinémas différents », série 3 : « Voyages d’étude ».

Cette dernière série d’articles se focalise particulièrement sur des liens entre l’art et la nature. La nature y est appréhendée dans son sens environnemental comme existentiel, en tant que « matière » première de toute création. Je questionne en particulier le pouvoir transformateur de certaines situations, des rencontres et découvertes réalisées lors des voyages. A travers l’éloignement des aspects culturels et familiers, le voyage offre en effet la possibilité du dépaysement, ainsi que la découverte des modes de vie artistiques, culturelles, spirituelles, alternatives, visant la re-connexion plus harmonieuse avec l’environnement naturel. Les enquêtes empiriques sont restituées à travers une description personnelle accompagnée de vidéos, photos et des journaux de voyage relatant ces rencontres et apprentissages.

Le projet inclue des recherches menées sur le concept d’art-nature de Cesare Manrique à la Fondation Cesare Manrique à Lanzarote et à Grande Canarie (2022/23) ; les paysages des îles grecques ; les expériences à « Temenos » (2018, 2022, Lyssarea, Grèce), intégrant le cinéma dans la nature ; « la nature méditée » (méditation vipassana, yoga lors des «Mahashivaratri »), le projet « Save Soil » d’Isha Foundation (Coimbatore, Inde, 2020), la découverte de vestiges et des paysages au Nepal (2012), Chine (2019), Inde (2015, 2016, 2017, 2020, 2023), Tibet (2019), Cambodge (2017), Chilli (2018), l’enquête à bord du Transsibérien, les Moaï de l’île de Pacques…

Visées de Recherche :

– Examiner l’évolution de la notion d’expérience esthétique, de son déplacement du rapport exclusif aux beaux-arts vers un contexte social plus large, son lien avec l’environnement naturel et interactions sociales

– Analyser la distinction entre deux modes d’immersion distincts : l’immersion ciblée qui caractérise le terme d’une enquête qui qualifie l’expérience d’esthétique et l’absorption plus diffuse, comme par exemple celle vécue lors de la contemplation d’un paysage

– Explorer certaines pratiques de travail et/ou formes de vies artistiques conçues de manière à fournir la matière à « une œuvre d’art », celles qui abordent l’art et la vie dans un même élan d’expérience esthétique et éthique

– Questionner les rapports entre l’art contemporain, la science et l’environnement naturel

Problématique

1° L’esthétique comme « une valeur ajoutée » et la transformation de l’ordinaire[1]

Le sujet de l’expérience esthétique que je m’apprête à aborder ici, dépasse celui devenu, depuis Hegel, un objet de réflexion philosophique sur l’art, l’art lequel à l’époque de Hegel était principalement considéré à travers les beaux-arts tels que la peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie et la musique. Hegel tentait d’établir leurs caractéristiques et les différences concernant les formes de médiation entre le monde sensible et le monde de l’esprit permettant aux individus de comprendre et de ressentir des « vérités » universelles. L’art constituait donc le moyen privilégié de relier la sensibilité humaine à la nature. En mettant l’accent sur l’interaction sociale, la philosophie le pragmatisme, de Mead et de Dewey notamment, a permis de déplacer l’objet d’étude de l’esthétique comme une discipline visant à analyser le fonctionnement des concepts inhérents aux développement des arts vers des phénomènes plus généraux se produisant au sein de la vie sociale. Dewey s’intéressait notamment aux formes d’expression esthétique dans la vie quotidienne, au-delà des activités artistiques à proprement dites. Dans ce cadre, la notion d’expérience esthétique, n’est plus rattachée exclusivement aux notions traditionnelles de « beau » ou de « sublime ». Elle se détache également des interprétations courantes associées au terme « esthétique » que l’on relie à des éléments tels qu’une personne séduisante, un paysage pittoresque, ou encore un objet attrayant, voire à des particularités stylistiques d’un édifice, ou à des lieux qui rehaussent notre perception, souvent considérés comme nobles ou valorisants. En effet, la diversité considérable de nos expériences esthétiques dépasse ces classifications restrictives. Une expérience esthétique implique par exemple exploration de nouvelles idées, suscite des émotions et des états qui transcendent le simple attrait visuel ou sensoriel. Elle peut inclure des éléments conceptuels qui suscitent des réflexions approfondies, provoquent des remises en question, ou génèrent des émotions complexes voire contradictoires.

L’expérience esthétique est ainsi étroitement liée aux normes érigées par une culture ou une société, pour catégoriser et différencier les divers actes, comportements, expressions ou formes d’événements. Kant, dans sa « Critique de la faculté de juger », a introduit l’idée d’un jugement esthétique « désintéressé », soulignant que l’expérience esthétique ne se limite pas à une simple préférence individuelle, mais repose également sur des notions de plaisir désintéressé et de jugement partagé. D’autre part, elle est associée au désir, à la souffrance et à la « volonté » propre au déroulement de la vie, si l’on se réfère à Schopenhauer. La volonté, notion centrale dans sa philosophie, associe l’esthétique à des désirs, des souffrances et à une force motrice fondamentale inhérente à la vie organique comme à la matière inerte. Schopenhauer considérait que l’art offrait une évasion temporaire de la souffrance inhérente à la volonté, offrant ainsi une contemplation esthétique qui transcendait les préoccupations quotidiennes. Comme Maurice Merleau-Ponty l’a illustré également dans la « Phénoménologie de la perception », l’esthétique est étroitement liée à la perception et à la corporéité. : « Le corps comme puissance motrice et projet du monde donne sens à son entourage, fait du monde un domaine familier, dessine et déploie son Umwelt, il est « puissance d’un certain monde ».

Expérience de l’art et éducation

John Dewey interroge la nature de l’expérience esthétique dans le champs artistique, le résultat qu’il délivre dans son ouvrage « L’art comme expérience » (1934). Celui ci a inspiré de nombreux artistes et collectionneurs d’art, dont Albert C. Barnes avec lequel Dewey partageait ses réflexions. Ce dernier a appliqué les principes exposés par Dewey dans sa manière de collectionner et d’exposer l’art. Plutôt que de simplement afficher des œuvres d’art dans un cadre traditionnel de musée, Barnes a créé une disposition performative pour sa collection. Sa Fondation proposait une présentation unique d’œuvres, organisées selon les principes éducatifs et esthétiques de Dewey. Contrairement aux pratiques muséales traditionnelles, Barnes a organisé sa collection en « ensembles muraux » : des groupements d’œuvres de différentes époques, styles et cultures, juxtaposant peintures, sculptures, objets africains, mobilier ancien et fer forgé. Cette approche visait à encourager une perception comparative et contextuelle de l’art, favorisant une expérience immersive et réflexive .Barnes Foundation

Cette disposition a été influencée par les idées de John Dewey, philosophe pragmatiste et éducateur, avec qui Barnes entretenait une relation intellectuelle étroite. Dewey a été conseiller de la Fondation en 1925 et a contribué à façonner sa vision pédagogique. Il considérait l’art comme un moyen d’éducation esthétique, capable de transformer l’expérience quotidienne et de stimuler la pensée critiqueDes ensembles visuels complexes où des peintures, des sculptures et des objets étaient juxtaposés encourageant les visiteurs à établir des connexions entre les différentes œuvres, favorisant ainsi une expérience d’apprentissage et d’appréciation esthétique dynamique.

Cette collaboration permet d’illustrer concrètement le lien entre l’idée de l’expérience esthétique que se faisait Dewey et sa conception de la pédagogie, active et expérimentale, proche en cela des expériences menées dans des écoles en ce temps en Russie soviétique post-révolutionnaire que Dewey a pu visiter. C’est en lien avec de nouvelles idées de pédagogie expérimentale que Dewey insiste sur le fait qu’afin de mieux comprendre la spécificité des productions artistiques, il est nécessaire de s’en éloigner dans un premier temps et de reconsidérer ce qui dans l’expérience ordinaire suscite le sentiment de beauté, d’horreur, de laideur, d’enchantement… ce qui attire l’attention et ce qui permet à un individu d’enrichir son expérience par un « jugement » d’ordre « réfléchissant » plutôt que par un raisonnement, pour reprendre la distinction kantienne. Dewey cherchait ainsi à décloisonner les catégories réifiées de l’existence, permettant ainsi à l’esthétique de s’émanciper du champ purement artistique où elle a été reléguée. Elle a suscitait par ailleurs au sein des arts, de nouvelles attitudes visant à une reconsidération des liens entre l’art et la vie, en déplaçant l’objet même de l’art et la place de public dans son appréhension (cf. Avant-gardes artistiques). Pour Dewey, la philosophie se doit questionner les usages, les « jeux de langage » (pour reprendre également le concept de L. Wittgenstein), et les conditions pragmatiques concrètes dans lesquelles les qualificatifs du beau, de la création, de sublime et d’autres termes réservées à ce que nous considérons comme expérience esthétique, sont exprimés. Il souligne par ailleurs que l’observation d’une œuvre d’art ne conduit pas nécessairement à une expérience esthétique profonde, car la relation que nous entretenons avec l’objet peut demeurer superficielle et rudimentaire. À l’inverse, une expérience ordinaire peut revêtir une dimension esthétique [2]. L’étude de phénomènes esthétiques s’intéresse donc à la manière dont ils se manifestent dans des conditions et des contextes spécifiques, appréhendée au cœur des situations, ce qui représente le paradigme même de l’étude de l’expérience esthétique, car elle seule permet de prendre conscience des transformations résultant des interactions entre l’individu et l’environnement naturel et social dans lequel tant l’émergence que l’appréciation esthétique d’un événement a lieu. Ainsi, pour Dewey, le qualificatif « esthétique » découle davantage d’une expérience, d’un processus, que d’un environnement ou un objet « tout fait », comme l’est, par exemple, un beau tableau ou un paysage. L’expérience esthétique, remarque Dewey, « marque chaque expérience satisfaisante et transformatrice de son empreinte, en ce sens elle renvoie à une valeur ». [1] Elle joue le rôle essentiel dans d’autres formes d’expérience (scientifique, politique), comme dans l’émergence des formes de vies nouvelles ou de la prise de conscience de leur qualité. En ce sens, elle transcende les frontières disciplinaires et s’étends à différentes facettes de l’existence. Sa manifestation sensible est le moyen par lequel nous pouvons accéder à une appréciation plus profonde de la qualité de la vie, au-delà des créations matérielles des objets d’art. L’esthétique telle qu’elle est appréhendée chez Dewey est intrinsèquement liée à notre interaction directe avec le monde naturel ou social. Le succès dans la culture de plantes, une conversation, l’immersion dans un paysage naturel ou la création d’une œuvre d’art peuvent donc constituer autant d’occasions d’un épanouissement et appréciation de la vie, devant tout à la fois esthétique comme éthique.

Le sentiment esthétique dans l’enquête

« Il n’y a pas de solution, parce qu’il n’y a pas de problème » (Marcel Duchamp)

Voilà une citation à l’encontre de la théorie de l’enquête de John Dewey qui décrit en effet l’expression de divers sentiments de satisfaction que procure une enquête menée à son terme et attire notre attention sur des conditions dans lesquelles émergent nos jugements du beau et nos sentiments esthétiques. Comme lors d’une découverte scientifique, lorsque, arrivée à son terme l’enquête se clôture par l’expression de la qualité esthétique la plus fortement éprouvée. Suite à la résolution d’un problème, l’individu prend conscience du problème, la solution trouvée requalifie la situation problématique d’une nouvelle manière. C’est le fameux « eureka » (j’ai trouvé !) d’Archimède, l’expression de la joie, le sentiment de justesse et d’apaisement qui s’en suive. La solution trouvée permet de comprendre la situation problématique, lui confère une forme, lui attribue un sentiment de totalité qualitative unie : « L’enquête est la transformation contrôlée ou dirigée d’une situation indéterminée en une situation qui est si déterminée en ses distinctions et relations constitutives qu’elle convertit les éléments de la situation originelle en un tout unifié » (Dewey, p.169). Inhérente à la résolution de problème, le sentiment esthétique concerne en fait toute sorte de situations d’enquête. Dewey cherche à montrer que les enquêtes scientifiques comme celles de sens commun suivent en réalité un schème semblable. Il attire notre attention sur les différentes étapes de constitution de l’expérience d’un individu pris dans une situation problématique. Allant de la perception, plutôt sentie, que réfléchie de la situation problématique, jusqu’à la découverte de ce qui causait la perturbation. Cette dernière constitue le focus de sa réflexion sur l’enquête, mais également dans des situations de découverte de la solution, l’apprentissage, la transformation logique du raisonnement quant aux étapes et les erreurs commis, l’analyse et le réarrangement des relations cognitives entre les données, etc. C’est seulement au terme de l’enquête, d’après Dewey, que l’on peut définir une expérience authentique, le fait « d’avoir eu une expérience ». Car, si d’une certaine manière toute activité implique un changement, seulement dans ce cas précis nous vivons émotionnellement et intellectuellement une véritable requalification de choses ou d’états de faits et acquérons à leur sujet une perception nouvelle, vivons la dispersion de la tension accumulée. Parvenue au terme de l’enquête, l’individu vit alors une véritable transformation émotionnelle et psychologique dans laquelle l’expérience vécue acquiert un nouveau sens. D’incertaine et chaotique, la situation devient clairement définie. Le sentiment d’apaisement qui surgit au moment de la découverte de la solution s’étale sur la situation vécue comme problématique dans le passé immédiat, permet à l’individu de comprendre les différentes étapes de la recherche, ses erreurs, ses errances et ses impasses. Il la requalifie, comme en témoignent souvent les différentes formes langagières ponctuant voire constituant les différentes étapes de l’enquête, pour ainsi dire d’une nouvelle manière. De l’expérience anesthétique, vécue dans un état de tension et de « négativité », l’activité retrouve le sens de l’équilibre, l’individu perçoit et exprime des relations justes entre les données et les informations qu’il reçoit et auxquels il réagit à présent de manière harmonieuse. La transformation de la situation qui s’ensuit, bien que vécue individuellement, n’est pas pour autant subjective ou arbitraire, ni purement cognitive. Elle est fondée organiquement et socialement, se fonde sur des faits, des significations et des symboles, des conventions sociales historiquement établies, devenus « faits sociaux », elle implique des personnes et des objets matériels perçus en rapport avec l’enquête. Le sentiment désagréable, comme par exemple « avoir sur le bout de la langue le terme recherché », la tension, le déséquilibre, se transforme en sentiment de satisfaction, la « trouvaille » coïncide avec ce qui a été recherché, la situation change d’aspect.

Dewey considérait que l’expérience esthétique implique un engagement, en particulier lorsque un individu s’implique dans une situation de création (musique, poésie, œuvre d’art ou tout autre objet constitutif  de « forme de vie » différentes). L’expérience esthétique ne se limite donc pas à une contemplation passive de l’objet ou de « spectacle » sensoriel, mais implique une interaction dynamique entre le sujet (sa conception sociale/morale de vie), l’environnement et la situation vécue. L’individu explore pour ainsi dire les évènements qui surgissent, inspecte les objets qui se présentent, observe, contemple ou interagit avec eux, se pose des questions, exprime des émotions, et finalement développe une compréhension plus approfondie et une appréciation enrichie de l’expérience. Dans ce processus, autant symbolique que physique, spatial que temporel, intuitif comme intentionnel, le jugement esthétique émerge comme une conséquence naturelle. Il n’est pas fondé sur des normes rigides ou des critères prédéfinis, mais constitue l’expérience même de l’individu qui le vit, implique le hasard et l’intuition, la logique et l’imagination, et souvent le sentiment d’apaisement à l’issue d’une situation problématique. Il en est de même de la perception de qualités esthétiques dans un environnement naturel, lors de la conception d’un objet ou une situation d’interaction, qui n’est pas moins active et exploratoire afin de permettre l’appréciation esthétique. Rappelons toutefois, que la notion de la satisfaction due au terme d’une enquête ne se confonds pas chez Dewey à la réalisation achevée d’une œuvre/chose matérielle. Le sentiment de satisfaction a plutôt lien avec la qualité et à la forme (belle, harmonieuse, créative…) que prennent des situations dès lors qu’elles ne sont plus troublées. Ce sont des états et des situations problématiques, inachevées, perpétués de manière « avortée », qui sont pour ainsi dire anesthétiques (car elles manifestent la persistance du problème, la répétition des logiques erronées et de ce fait l’insatisfaction continuelle de l’individu qui les vit et dont l’état « raisonne » dans la vie sociale qu’il mène…). Ce sont donc ces situations troublées qui doivent se clore et non pas des « créations » (objets, œuvres d’art) que ces situations impliquent. En un sens plus profond, toute réification de nos « pulsions », réactions, créations en des « objets » délimités n’est que provisoire. Elle n’a pas de réalité définie une fois pour toutes, mais l’incarne à l’issu des processus complexes d’interactions autant matérielles que symboliques, de ce que nous comprenons des lois de la nature et de leur logique. Car, comme nous rappelant les philosophies orientales, il n’y a pas dans le monde naturel de formes d’évènements déterminées une fois pour toutes, la nature nous mène de la naissance vers la mort, ainsi, dans le monde social, il existe seulement des formes qui évoluent, se perfectionnent, au sein de différentes cultures et sociétés et d’après des logiques qui leur sont propres, et que ses membres transmettent, telles des pierres immuables, de génération en génération. Ces « formes logiques/raisonnements/principes ou idéaux » s’expriment à travers des interactions sociales et jeux de langage, à travers usages et production d’objets, qui varient selon des lieux ou des techniques. Ces dernières ayant pour but de « figer » ou de « contraindre » certaines pratiques, raisonnements, d’en constituer d’autres. Pourtant, ce n’est que d’un point de vue limité de jugement et de la perception qui sont les nôtres à un moment donné, relatif aux contextes d’interaction et de vie particuliers, que ces objets, telles les œuvres d’art ou les projets que l’on cultive patiemment au jour le jour, acquièrent une force de réalité. A son état de plus primaire, la vie n’est qu’un flux continu d’énergies, un amas de forces se cristallisant à un moment dans une forme provisoire dont la finalité nous échappe.

3° Film et l’écriture comme lien social et matière artistique : « JE-vidéo »

« l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » ! (Robert Filliou)

Aussi instructifs soient-ils, ces concepts et idées philosophiques ne nous permettent cependant pas de comprendre pleinement la diversité des manifestations et des expériences vécues de manière esthétique par des personnes dans divers contextes, ni de saisir le statut et l’évolution de nos conceptions contemporaines de l’esthétique.

S’appuyant sur l’idée deweyenne soulignant que l’art est avant tout une expérience, je me suis munie d’une caméra/appareil photo et je souhaitais, à ma manière, de capter ces situations et moments permettant de rendre visible la nature de l’expérience esthétique dans différents contextes de la vie : la mienne pour commencer en tant qu’apprentissage, création et appréciation artistique, à travers les rencontres et les expériences de voyage, en essayant de saisir l’art de la nature, les fragments de beauté dans des situations ordinaires…

En me référant tout d’abord aux moments d’échanges et interactions filmées auprès des artistes et milieux d’art contemporain, cette enquête m’a permis d’identifier rétrospectivement ces quelques moments au sein de situations où se produit l’émergence d’une qualité esthétique partagée, transformant le cours ordinaire de la situation. Sur la base des vidéos et des récits réalisés de ces moments et cela malgré le caractère unique des situations dans lesquelles ils se produisent, j’ai tenté esquisser quelques traits génériques et des conditions de leur émergence qui les caractérisant.

Il s’agissait en particulier de questionner les configurations entre l’interaction sociale médiée par la caméra, objets d’art et/ou environnement naturel transformant la perception du réel, faisant émerger des idées, de nouveaux objets de connaissance, émotions. De manière plus générale, il s’agissait de poser à nouveaux frais la question dans quelle mesure est-il possible d’affirmer que l’art a le pouvoir/la capacité de transformer les situations sociales particulières, d’ouvrir au questionnement les états de choses les plus solidement conçus comme « allant de soi », et de reconsidérer les normes et les valeurs qui leur sont communément associés ? Ce constat apparemment banal, selon lequel « l’art transforme le réel », ouvre en réalité une piste d’enquête au plus près, non pas des courants artistiques et de leur histoire, mais de la production et reconnaissance « ordinaires » du phénomène esthétique qui sont observables et descriptibles dans les pratiques mêmes de la création (ici la création de situations filmées) et qui lui donnent une forme reconnaissable. Si cet énoncé est pourvu de sens, la question qui se pose est dès lors de retrouver la réalité phénoménale que la formule évoque en mettant l’accent sur quelque chose qui est fondamentalement de l’ordre de l’expérience communicable, à la manière du jugement réfléchissant [2], et non de l’expérience privée réputée incommunicable, bien que toute expérience esthétique implique les sentiments intimes, les sensations et les émotions personnelles que la personne vit pour ainsi dire « de l’intérieur ». L’adoption de cette posture phénoménologique et praxéologique autorise d’examiner les deux volets de ladite proposition de manière solidaire : le premier se traduit par un programme d’investigation empirique de situations au sein desquelles une activité créatrice se déroule qui, pour le champ artistique qui nous intéresse, joue sur un mode contrastif, émotionnel, ironique ou métaphorique avec les situations, les codes sociaux, les pratiques artistiques professionnelles, l’environnement physique et matériel, employés comme autant de ressources pour mettre en question le rapport conventionnel à l’art, à sa place dans la société et à sa rupture supposée avec le monde de la vie ordinaire. Le second volet, contigu au premier, est celui de la reconnaissance de la survenue de cette transformation esthétique d’une situation de la vie courante, dégagée par cette grammaire en acte, qui s’appuie sur l’expérience que l’observateur-participant en fait in situ et sur l’image que le film en capte, témoin impliqué de et dans ses conditions uniques d’occurrence .

Un des enjeux majeurs de cette recherche résidait dans l’examen des procédés et processus créatifs, conçus comme des activités socialement organisées et descriptibles en tant que telles. Il s’agissait de comprendre comment, dans le cadre des interactions sociales, la production et la réception de chaque acte (qu’il s’agisse d’un geste, d’une parole ou d’une autre forme d’expression), intrinsèquement liées et complémentaires, contribuent de manière réflexive à l’émergence d’un objet esthétique partagé, qualifié d’« intersubjectif ». Cet objet n’est pas simplement une construction ou sentiment individuel, mais le fruit d’une co-création où la singularité de chacun de participant entre en dialogue avec celle des autres, façonnant ainsi une réalité esthétique collective. L’activité filmique, à la fois prétexte, enquête et expérience, constitue ainsi un point de départ et une ressource de ce projet. Elle occupe cette place en observant, provoquant et filmant les moments des rencontres avec des personnes particuliers, dans lesquelles une activité créatrice est déployée. Dans ces circonstances en effet, l’observateur-participant peut saisir ce travail créatif en acte, par lequel quelque chose qui se produit se transforme en quelque chose d’autre (en tant qu’émergence de la « nouveauté » dans la situation actuelle, ou d’une situation apparaissant comme nouvelle, car appréhendable d’une manière autre que précédemment, l’acquisition d’une connaissance, la transformation d’une catégorie en une autre…), sur le moment même de sa réalisation, une métamorphose qui peut être reconnue comme telle par les protagonistes et observateurs des situations examinées. La caméra peut être vue comme un témoin voire un élément faisant partie intégrante du dispositif scénique dans lequel des pratiques créatives se déroulent de manière occasionnée. Le film acquiert ainsi un caractère hybride, en ce qu’il montre et donne accès à une « performance », une réalisation artistique ou une expérience esthétique située. Il permet ainsi de découvrir les méthodes employées par les membres pour façonner les situations et les actions pratiques mises en œuvre localement afin de réaliser une activité donnée, dans son environnement spécifique. Ces méthodes sont perceptibles comme des manières d’agir appropriées à la situation considérée. J’ai examiné en particulier la manière dont le film en train de se faire, in vivo et in situ, participe à l’activité de rendre visible l’impondérable de la situation, le basculement de l’ordinaire vers le registre esthétique. Le projet consistait ainsi à étudier la façon dont cette transformation s’opère matériellement, à la regarder en situation, à travers son déploiement sous forme de réalisations concrètes, lesquelles font surgir de l’intérieur des situations d’occurrence naturelles qui en sont le foyer les éléments non encore explorés ou non perçus par leurs membres et les transforment en objet d’art ou matière à création. L’enquête consistait en la constitution et l’analyse d’un corpus de films se focalisant sur des moments particuliers dans lesquels émerge une « nouveauté », objet de l’enquête (Dewey, 1938). Une partie de ce matériel constitue le support premier des réflexions qui seront prolongées lors de cette étude, notamment à travers la réflexion portant sur le montage de vidéos, rapport entre les textes, commentaires, descriptions et images.

ll s’agit d’examiner la manière dont l’activité filmique, en incluant la présence de l’observateur que la réalisation de cette activité indexe à la situation vécue, a pu suivre la technique d’étrangeté mise en œuvre dans un travail cinématographique J.M. Straub:  http://fr.wikipedia.org/wiki/JeanMarie_Straub_et_Danièle_Huillet ), a suscité l’émergence d’une sculpture (Jim Ritchies : http://www.jim-ritchie.com/), a compris le rôle du désordre et de l’intelligible dans la magie de l’art (lors de la visite de l’appartement-musée de G.Zevolla : http://fr.wikipedia.org/wiki/Giuseppe_Zevola) ou a pu établir pratiquement (en filmant l’activité de se rendre sur place et de découvrir l’agencement de ce lieu) la connexion endogène entre l’aménagement de l’habitat et la pratique artistique visant la publicisation de l’intime (chez Nathalie Saint Phalle :http://paris-ontheothersideofintimacy.blogspot.fr/2009/06/albergo-del-purgatorio-lieudexposition.html), a contribué à la mise en situation filmique concernant un projet d’art (dans le cadre du projet « Prenez soin de vous » de Sophie Calle : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sophie_Calle), a été impliquée de manière festive à la manière de susciter les situations et de filmer qui est caractéristique de la manière du cinéaste Jonas Mekas : http://jonasmekasfilms.com/diary/, de la manière dont la vie et le film s’imbriquent chez le réalisateur Boris Lehman, Alan Berliner, Ken Jacobs, Robert Attanasio, etc.)…

Le matériel mobilisé a permis d’interroger les processus de transformation créatifs accomplis lors de ces rencontres et situations filmées afin de souligner plus concrètement les liens que la perception esthétique entretient avec ses médiations : le film en tant qu’il est susceptible de rendre publique la situation enregistrée, les objets et les personnes présentes (observateurs, public), l’environnement immédiat (habitat, rue, café, environnement naturel…), mais également de leur transformation esthétique. En s’appuyant sur les travaux de l’ethnométhodologie sur les activités de travail (Ethnomethodological Studies of Work) et également sur la philosophie pragmatiste de « l’art comme expérience » (J. Dewey) ou les « jeux de langage » (L. Wittgenstein), ce projet a permis d’esquisser les caractéristiques plus générales de cette esthétique située dans le « monde de l’art », de sa « grammaire », ses objets, ses procédés, ses artistes et à s’interroger sur sa place dans la vie sociale en général, en étendant la réflexion menée sur cette question en relation aux milieux de l’art vers d’autres milieux et situations d’activités de la vie ordinaire, (voyage, apprentissage, découverte scientifique, résolution d’un problème) …

Ainsi, si le sens commun et de nombreuses théories de l’esthétique attribuent la perception et le jugement esthétique à un individu, à ses caractéristiques émotionnelles, psychologiques, voire mystiques, l’artiste comme un créateur-génie y est souvent considéré comme un médium des apparitions soudaines, d’une forme, d’une idée ou d’un esprit qui viendraient soudainement l’habiter ; de son côté, l’approche pragmatiste le place au contraire au cœur de la rationalité, des formes objectives de la représentation artistique et de la « grammaire » du champ culturel dans lequel elles opèrent. La conception que l’on peut nommer romantique ou mystique sépare, souligne Dewey, le moment d’émergence de la nouveauté des opérations de l’enquête qui lui a donné naissance et contribue, ce faisant, à rendre le processus créatif opaque, inaccessible à l’analyse. La notion d’enquête permet ainsi de situer le moment de transformation créative dans un processus d’expérience plus large et montre comment on arrive progressivement au changement qualitatif de la situation et à sa qualification esthétique nouvelle. Ainsi, si on devait dégager un schème commun au surgissement d’une nouveauté, au sens de réorientation ou d’appréciation différente de ce qui précède, qui se traduit en particulier par le fait que l’on est désormais à même d’en rendre compte d’une manière explicitement fondée, on pourrait dire qu’elle se produit tout d’abord au cours des différents moments de l’enquête (comme une ressource permettant d’apprécier correctement ses différentes étapes) et qu’elle a une fonction décisive dans sa clôture, en tant qu’elle est liée au jugement esthétique qui la réalise, via la reconnaissance d’un résultat satisfaisant (la résolution d’un problème), et requalifie l’ensemble des phases de l’enquête sous une catégorie nouvelle et, semble-t-il, plus appropriée. Ainsi, si la créativité a quelque chose à voir avec une rupture, une mise en tension ou un départ délibéré des modes habituels de voir ou de faire de l’art, comme de se rapporter au monde de la vie dans l’attitude naturelle de la pensée courante, il serait toutefois erroné de ne l’appréhender qu’à la lumière d’un changement qualitatif simplement ponctuel et soudain.

4° L’environnement de la perception esthétique

Ainsi, à la manière de Dewey, nous avons porté l’attention sur la nature de l’expérience esthétique dans différents contextes de la vie et à travers l’expérience des moments dit « esthétiques », c’est-à-dire ceux où quelque chose d’un apprentissage, d’une découverte, d’une nouveauté surgit que ce soit au sein même de la création et appréciation artistique, expérience de voyage, contact avec les éléments naturels d’un paysage, conversations et activités ordinaires « inspirantes »…

Les voyages constituent en cela la source d’inspiration d’innombrables expériences artistiques que ce soit à travers les paysages découverts, le contact avec la nature, les découvertes, rencontres et apprentissages. Le voyage impliquent la mobilité, la traversée des frontières, l’immersion, l’accueil de « l’étrangeté » culturelle ou paysagère. Il est ancrée dans des contextes précis, relative aux situations particulières vécues par des voyageurs, à l’état émotionnel de personnes, aux moyens et aux « techniques » à leur portée. Si, dans certains cas, comme lors de migration volontaire ou forcée, le déplacement engendre l’angoisse lié à la survie et la volonté de préserver son intégrité, voire sa vie, dans d’autres circonstances, il est la source d’émerveillement, de découverte des environnements culturels, géographiques et paysages jusque-là inconnus, créant le sentiment de bien-être dans l’atmosphère insouciante des lieux, il évoque la légèreté de l’existence. Quelles que soient les circonstances et les raisons du départ, qu’elles soient avantageuses ou désastreuses, le voyage peut non seulement servir de catalyseur à des expériences esthétiques enrichissantes, mais offre également des conditions propices à la transformation de cadre de vie, à la « métamorphose du soi», voire, dans certains cas, à la formation d’un individu éthique ou spirituel.

Ce second volet du projet propose d’explorer la notion d’expérience esthétique en puisant son essence dans les méandres des situations vécues, là où se dessine l’art subtil de la perception d’innombrables manifestations de l’esthétique en acte. Je me suis particulièrement attachée à élucider les circonstances dans lesquelles, au cours de ces voyages, certaines situations tendent à revêtir une dimension vitale intensifiée. Qu’il s’agisse du dépaysement ressenti par les voyageurs lors de la découverte de lieux insolites, des rencontres fortuites et culturelles, de l’état d’esprit des individus confrontés à des contraintes et des dangers, ou encore de la sensation de libération d’un fardeau qu’ils laissent derrière eux, les traces des expériences de voyage constituent un terreau propice non seulement à la compréhension de l’expérience esthétique vécue, mais également à son émergence sous des formes littéraires et filmiques.

Ces dernières permettent d’interroger les qualités de l’environnement de l’expérience esthétique, ainsi que la manière dont celui-ci façonne, en retour, le sentiment et le jugement esthétique d’un individu. Il influe sur sa manière d’être et de ressentir, sur la conception qu’il a de lui-même, voire sur la transformation de son identité. Je souhaitais élargir cette réflexion en questionnant la formes des descriptions de ces interactions (journaux intimes, carnets de voyage) et de leurs traces visuelles. Ces documents offrent la possibilité de questionner le rapport de l’art à la nature, à la technologie et à l’art, et de reconsidérer, à l’ère de l’Anthropocène, notre relation au paysage, à ses usages touristiques et à ses exploitations industrielles, tout en renouvelant la réflexion sur la relation entre esthétique et écologie.

Sous quelle forme les récits portent-ils les traces de l’authenticité des expériences vécues ? Comment le film devient-il un journal de voyage ? Un « journal filmé » ? Comment concevoir l’archivage de traces visuelles et écrites sans pour autant perdre leur caractère dynamique, lié à la biographie des protagonistes ? Comment préserver leur intimité, voire, dans certains cas, leur anonymat ?

Les observations, découvertes « ethnographiques » ainsi que les expériences autobiographiques vécues et « mises en scène » visuelle et sonore sont répertoriées dans un tableau numérique, qui classe les événements par années et par mois. Les titres des événements fournissent des liens vers divers chapitres accompagnés des traces visuelles que le lecteur-spectateur pourra explorer au gré de sa curiosité. Une série de parcours possibles lui sera néanmoins suggérée.

RESUME DE CONTENUS :

Le projet d’ouvrage fondées sur les traces de ces expériences se décline en trois parties :

Le premier chapitre explore la notion d’expérience esthétique à partir des concepts philosophiques à l’appui des exemples de pratiques artistiques permettant de les illustrer. J’ai voulu, à ma manière, commenter quelques idées de philosophes tels que Hegel, Schopenhauer, Dewey et Wittgenstein pour évoquer quelques idées sur la façon dont ces philosophes ont abordé l’art comme expérience. Je me focalise ici en particulier sur la constitution d’expérience esthétique à travers l’interaction sociale (milieux d’art) et à travers l’interaction médiatisée de la nature. La démarche d’auto-fiction de Boris Lehman, d’Alan Berliner ou les projets d’art de Sophie Calle questionnent quant à eux la nature sociale, la manière dont l’expérience humaine (la sienne en l’occurrence) offre la matière première de la création, allant jusqu’à transformer les événements de sa propre vie en « une œuvre d’art ». Les artistes réactualisent en cela l’esprit des avant-gardes et leurs démarches de transformation esthétique de l’ordinaire : dada, surréalisme, expressionisme abstrait, lettrisme, situationnistes, beat generation, fluxus,…On examinera quelque-unes de ces rencontres.

Bien que l’environnement naturel soit considéré ici sous sa forme « autonome », comme intégrant les éléments sensoriels et esthétiques, ouvrant la voie à une expérience vitale, laquelle, au-delà de l’intellect, transcende toute forme de production et de représentation, (la nature s’appréhende sentie plutôt que purement « vue » ou réfléchie), l’expérience esthétique qui en émerge est elle également « médiatisée ». Cette idée est développée dans le chapitre suivant qui questionne la distinction entre la notion d’esthétique en tant que résultat final d’une enquête, prenant la forme d’une immersion ciblée, et celle plus diffuse ou « désintéressée », telle qu’on peut la vivre lors de l’expérience vécue d’un paysage, discutée par différents écrivains et philosophes (Hadot, Rancière, Bégout). Cette discussion se concentre sur la façon dont le paysage vécu offre une expérience immersive directe, engageant les sens et les émotions de l’individu de manière très différente de celle qui naît de l’interaction avec une personne ou une œuvre d’art.

Cette s’appuie sur plusieurs exemples de pratiques des artistes me permettant d’illustrer comment l’art et la nature coexistent dans un même élan. L’environnement naturel étant « célébré » de diverses manières. L’architecture « trouvée » de Cesare Manrique, le cinéma artisanal de Jean Marie Straub, le Journal filmée de Jonas Mekas, le cinéma expérimental de Peter Kubelka, Jaap Pieters, les films-concerts et expériences psychédéliques de Lionel Magal, le projet « Temenos » de cinéma de G. Markopoulos/ R. Beavers, les concerts-films de Phill Niblock, sont en ce sens exemplaires.

La dernière partie prolonge ces mêmes réflexions à travers un journal de voyage, rapportant les fragments d’expérience esthétique et anesthétique saisit au sein de la vie quotidienne, impulsion et matière à « l’œuvre d’art », construite à l’aide des expériences de rencontres, voyages, de prise d’images et d’écriture à travers le monde et partagés avec mes lecteurs sous forme de confidences, d’observations, de méditations et de découvertes, réunis dans différents chapitres consacrés aux « voyages d’étude ». Les deux derniers chapitres esquissent les difficultés auxquelles se heurte la description scientifique de l’expérience esthétique face à celle promue par des artistes qui privilégient des formes d’expression personnelle.

Présentation de l’auteur

  1. Barbara Olszewska, Anthropologue/Sociologue, Maître de conférences en Sciences de la Communication à l’Université de Technologie de Compiègne, depuis 2004 au laboratoire Costech (Connaissance, Organisations et Systèmes Techniques), responsable des enseignements « Art et société », « Interaction sociale et numérique ». Auteure de nombreux articles, communications et films de recherche sur le « travail » artistique et les concepts mis en oeuvre: « Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi. A propos du travail de préparation des acteurs et mon expérience filmique sur le tournage des films « Un héritier » et « Inconsolable » par Jean-Marie Straub », 2010-2017, (texte et vidéos disponibles sur le blog « Je-vidéo » : barbara2 olszewska.com et youtube/ ; • Olszewska B., Barthélémy M. & M. Dupont, « La production interactionnelle de l’espace chorégraphique : le corps comme donnée et outil », in B. Olszewska, M. Barthélémy & M. Dupont (eds), Les données de l’enquête, Paris, PUF, 2010 ; Olszewska B., (2007) « D’une rupture sentimentale vers une rupture technologique ? », texte publié dans Sophie Calle, Prenez soin de vous, Actes Sud (ed.), catalogue de l’exposition de la Biennale de Venise ; Olszewska B., Barthélémy M., Dupont M., (2007), «La production interactionnelle de l’espace chorégraphique: le corps comme donnée et outil », colloque international Les données de l’enquête, Compiègne, UTC, 21-23 novembre; Olszewska B., Garreta G., (2008), « Sémiotique et pratique de la danse : la production située du sens chorégraphique », XVIIIème congrès AISLF, Istanbul, 7-11 juillet; Olszewska B., (2009), « L’esprit dans la danse. Technique du corps et chorégraphie mentale   », Colloque : Les lieux de l’esprit, 4-6 juin 2009, Collège International de Philosophie (CIPh), Organisation : Guillaume Garreta, Pascale Gillot, Pascal Séverac, … ↩︎