Préambule
UN ECHANGE de mails avec Jaap Pieters m’a soudainement rappelé ce fait évident que toute cette expérience a commencé au cinéma La Clef. Tout a donc commencé avec la soirée en hommage à Marcel Mazet organisé par le Collectif Jeune Cinéma. C’est là aussi que j’ai vu ses films pour la première fois. Je me souviens encore de ce film onirique, (Le Rituel de Fontainebleau (2000) de Stéphane Marti où Marcel pousse inlassablement, tel Sisyphe, une boule énorme à travers la forêt. L’absurde de la vie et de la mort.
Et Jaap, tel un moustique, avec ses questions, vient me déranger dans mon écriture. Il m’envoie une annonce d’une projection de ses belles images dans un festival à Zurich. Et, va savoir pourquoi, cette annonce et cette idée de festival m’irritent. Peut-être parce que festival veut dire rendre public, projeter, dire. Ce dont précisément je ne me sens pas capable, pas avant que ce livre soit fini, avant que je le juge à peu près complet. Mais aussi, parce que festival ça veut dire : mettre en compétition, juger, stariser les auteurs, être obligé de se gaver de films, les uns à la suite des autres… C’est devenu un peu comme des colloques, des projets et des communications – quelque chose qui me devient de moins en moins sympathique, surtout lorsque cela est organisé dans le format « grand nombre ». J’aime les rassemblements minimalistes, modestes, des discussions longues et profondes, des projections de films peu nombreux et rares. Puis, l’idée même de « postuler », d’envoyer « une proposition », de devoir rendre la recherche compatible avec ce qui est attendu, exigé, de formater les images et les textes, me sort par les oreilles. Tout ce formatage me paraît être une perte de temps. Mais que faire ? Il faut bien pouvoir rendre public quelque part ce que l’on fait.
Et je regarde donc ces images oniriques de Jaap et je lui réponds : « beautiful ! thank you » et il me demande : « how’s your life right now??? ». Le mail m’arrive le 27/05/14 à 01:33 ! Comme si rien ne pouvait échapper à cet Œil pas uniquement d’Amsterdam (il se nomme the Eye of Amsterdam), mais aussi à cet Œil de l’intérieur. Trop sensible pour se faire avoir par une si brève réponse. Alors, je prends la question de Jaap « how is your life now ??? » avec ses trois points d’interrogation au sérieux et je lui réponds : « I write my book… it’s a little hard work after my super travel in Himalaya… more domestic life, rather empty… it’s funny you arrive always in this kind « down » moments. I just came back. Some friends feel something! and how is your life? it seems great, the beautiful images! ».
Et, comme pour confirmer la théorie des émotions de James, je pense « empty », « empty » et plus je pense « empty », plus les larmes affluent à mes yeux et me rendent encore plus triste. What’s the hell ? Pourquoi me pose-t-il cette question ? Là, la nuit à une heure non pas trente, mais trente-trois ? Et je réfléchis à ma rencontre avec lui au cinéma, cinéma la Clef, la Clef. Cinéma de la Clef. Cinéma c’est la clef. Rue de la Clef. Car, c’est là que j’ai vu une projection des films tragi-comiques de Jaap qui m’ont tant fait pleurer de rire. Il était question des films en Super 8 et des captations de scènes de la vie quotidienne de 3 minutes, le temps de la durée de la pellicule. Des clochards, des alcooliques, des femmes nettoyant les vitres d’appartements situés dans les étages élevés d’immeubles dont la hauteur donne le vertige…
De l’absurde, du clownesque dans nos activités ordinaires, comme cette canette qui tombait de la poche trouée d’un clochard qui la remettait ainsi inlassablement dedans, elle tombait et retombait, mais il continuait… Ou celui qui se trimbalait avec son caddie en le déplaçant d’un lieu à l’autre. C’est un peu du Tati ou du Chaplin contemporain. Jaap est donc ce cinéaste qui observe tous ces gens depuis sa fenêtre et filme l’absurde au cœur de l’ordinaire, c’est-à-dire en bas de sa rue. Je suis allée essuyer mes larmes dans la salle de bains et j’ai remarqué ce cristal de sucre que j’ai ramené de Nagar (Inde) que m’a donné un Brahman du temple Krishna. Puis j’ai regardé le bracelet en fil rouge attaché à mon poignet et j’ai pensé « puja », « puja » (prière) et à toutes ces activités indiennes « absurdes » que j’ai vues et qui m’ont tant étonnée et j’ai éclaté de rire en pensant à tout ce sérieux que les Indiens y mettent. A quoi bon lécher ce morceau de sucre, se mettre de la pâte rouge, jaune, au front, ramasser et coudre les fleurs pour les mettre sur des statuettes-dieux ?… Puis j’ai repensé aux films de Jaap. Et je me suis dit, la vie européenne n’est pas plus ni moins absurde. Alors écrire un livre qui n’en finit pas, telle cette canette qui tombe et retombe de la poche d’un clochard, avant de s’apercevoir que la poche est trouée et que toute cette activité ne sert à rien, pourquoi pas ?
Quelques jours après, un nouveau mail. L’annonce de l’exposition sur Jaap à Amsterdam.
« In this link you’ll find a couple of short (printed & filmed) interviews with Jaap Pieters, ‘the eye of Amsterdam’, two in english, one elder one (2006) in dutch [i]….»
Il est question des films de Jaap en super 8 :
« The evening focuses on Dutch artist Jaap Pieters, probably the best known Super 8 practitioner in Holland, also known as the EYE of Amsterdam. His films are small gems of the everyday life, poetic diary films, shot from and around his apartment in Amsterdam. The evening offers a rare occasion to see Super 8 films projected in its original format by the artist in person. The program includes short films by Luk Sponselee, Peter Rubin, Barbara Meter and Jean-Pierre Sens and is presented by Simona Monizza, curator of experimental film in EYE. »
Alors, j’ai regardé de nouveau cette vidéo que j’ai prise de Jaap après la projection de ses films. Qui était Jaap, à quel monde appartenait-il ? The Amsterdam Eye…. D’autres aspects de son univers se dévoilaient parfois par des annonces qu’il m’envoyait, des remarques qu’il me faisait, des documentaires sur lui. Il en ressortait un portrait d’une sorte de sage, dans le genre rock and roll, souvent accompagné d’un brin d’humour. Un fin observateur de la rue et des êtres, en tout cas. Je me rappelle encore cette chanson qu’il m’a fait parvenir, « The white rabbit », de Alison Jefferson alors que j’étais dans un état, eh oui, là encore, malheureusement amoureux. Alison chantait :
« One pill makes you larger
And one pill makes you small And the ones that mother gives you
Don’t do anything at all….
Et :
And if you go chasing rabbits And you know you’re going to fall Tell ’em a hookah smoking caterpillar
Has given you the call…
Call Alice
When she was just small »
Cette chanson me rappellait tout l’absurde de ma quête amoureuse et me conseillait : « When logic and proportion Have fallen sloppy dead And the White Knight is talking backwards And the Red Queen’s off with her head Remember what the Dormouse said Feed your head Feed your head »[ii]
Elle a ensuite provoquée une petite performance filmée avec un jeune musicien rencontré dans la rue et qui est passé me rendre visite un soir, sorte de comédie de boulevard. Ne suis-je pas une grande comique ?
Qu’est-ce que l’art ? De quelle manière l’art filmique peut-il devenir une « solution » à la vie qui passe ? Je le comprenais comme une sorte de moments particuliers où l’ordinaire devenait extraordinaire. Quelque chose le transcendait, faisait surgir l’émerveillement, l’enchantement dû au caractère surprenant des rencontres et des situations prenant quelquefois un aspect improbable là où elles se produisaient. Les motifs et les ornements creusés dans la pierre, les couleurs des tissus brodés à la main, la végétation luxuriante, les ronronnements d’un chat et le grognement d’un tigre, prenaient doucement place au cœur de la vie banale, ennuyeuse, violente. Un monde parallèle, une fable partagée, un cri d’angoisse ou de colère, exprimés à travers des échanges et des monologues, des analyses savantes, des images accumulées. De rencontre en rencontre, d’année en année. Les coïncidences entre les sons et les paysages, la configuration entre la lumière et les voix provenant de la rue, la musique contemporaine se mettant soudainement en route, tel un vieux disque rayé. Et il m’est arrivé souvent de capter ce genre de moments avec ma caméra, en rencontrant certaines personnes, en relevant les « phénomènes » merveilleux de la vie en train de se dérouler. C’est de ce genre de petits « eurêka » bousculant un quotidien autrement bien banal, voire désastreux, que j’ai eu envie de parler ici. En prêtant une attention particulière aux impressions que certaines situations, certains films, certains paysages et visages ont suscités en moi. Les décrire avec un souci de ne pas les laisser simplement passer et s’évaporer, mais les rendre visibles à travers les images et les sons, me raconter les histoires à moi-même.
Il en résulte une série d’essais, un mélange d’impressions et de remarques personnelles, un point d’entrée pour approcher les créations, les discours, les opinions de quelques filmeurs et cinéastes mettant au centre de leurs pratiques de film cette attitude de fusionner leur vie à leur art. S’en dégagent quelques ingrédients pour une expérience esthétique, une technique rencontrant le mode de travail et de vie d’un individu lequel, par sa propre force créatrice, arrive à transformer quelque chose dans sa propre vie et le monde qui l’entoure.
Le film et l’écriture, au-delà d’une technique, un art de vivre, qui est le fil conducteur, le point de départ et l’arrière-plan continu de ces essais, l’observation des situations et des occasions de leur transformation en œuvres vécues.
Une tentative de réponse à cette expérience esthétique ordinaire et bien personnelle. Le résultat d’un apprentissage et d’une recherche identitaire et de ses « embarras » : par quel cheminement, quelles activités devient-on un auteur, un artiste, un cinéaste ? Quelle est la clef d’une vie épanouie ?. Se côtoient donc dans ce livre des pratiques et des vies de personnalités très différentes les unes des autres, les faiseurs de films et les filmeurs que j’ai rencontrés, au sens tant interpersonnel qu’intellectuel de ce terme. Ceux qui m’ont appris quelque chose, qui ont réenchanté mon quotidien, qui m’ont accueillie chez eux.
Il ne s’ensuit pas que tous ces « personnages » soient des « sages », bien au contraire ! Mais quelque chose dans leurs attitudes ou pratiques a fait, et ce quelque chose sera au centre de ce livre, que j’ai eu envie de m’y arrêter ne serait-ce que furtivement, d’en relever quelques aspects « intrigants ». C’est sur quelques fragments prélevés sur leurs travaux, œuvres et vies, par ailleurs naturellement plus riches et plus variés, que je m’appuie ici pour formuler ces quelques idées sur l’acte de créer, filmer, projeter et recevoir un film.
Les portraits des filmeurs et des « faiseurs de films » retenus ici débutent habituellement par une expérience de rencontre directe, m’engageant physiquement et affectivement avec la personne qui se trouve en face de moi et que je découvre en même temps qu’elle me découvre. Les conversations pouvant s’engager sur son identité, son travail, la visite de son habitat ou atelier, la lecture de textes, journaux intimes, poèmes. Une première rencontre suscitant un intérêt, une curiosité à propos de leurs films, écrits, œuvres, à propos des manières de les réaliser. Le film débute bien souvent sur une impulsion, matérialisée par un acte d’enregistrer ce qui se présente à la vue. De là vient éventuellement une idée sur la manière de composer l’image, à partir d’un changement méthodique de point de vue.
Je me suis intéressée à ceux qui, saisis d’une passion pour la perception visuelle, sonore, ont appris à voir et entendre le monde et les gens d’une manière particulière, d’une façon parfois très différente de celle d’une personne ordinaire, décidés d’en faire leur expérience habituelle et la matière d’un art filmique, littéraire, spirituel. Tant de nécessités, tant de pratiques filmiques, artistiques et expériences quotidiennes qui constituent ces différentes formes esthétiques. Elles ont toutes un lien avec le corps : la transformation du regard, le placement et le mouvement corporel, l’attention auditive, le point de départ de la prise d’images.
Le pouvoir des mots, les effets politiques, l’éthique du langage écrit, prononcé d’une certaine manière, sont au cœur des recherches cinématographiques de Jean-Marie Straub qui poursuit l’œuvre commune débutée avec sa compagnie, Danièle Huillet. A travers ses films, il rend inlassablement étrange ce qui va de soi pour un lecteur/spectateur peu attentif. Il, éveille chez ce dernier une conscience en lui faisant voir dans le texte lu/entendu des variations de sens présentes, mais non préalablement perçues.
La question qui se pose dans le cadre de ce travail filmique, souvent en marge des pratiques les plus couramment admises et les moins questionnées au sein de la société et de ses institutions, permet justement de découvrir comment faire surgir une tension, perturber ou rendre étrange ce qui allait pour lui de soi et dont la nouvelle qualité sensible ne peut être découverte qu’en étant expérimentée sous une nouvelle posture. C’est en faisant appel à l’adoption d’une façon de voir différente qu’elles suscitent, que ces pratiques permettent ainsi de rendre visible une alternative possible et de réévaluer le quotidien, voire de le dénaturaliser, en proposant des formes, des visions ou des perceptions, c’est à dire aussi des normes nouvelles qui le questionnent en retour voire réorganisent différemment l’expérience que l’on peut en faire. Cette rupture, qu’elle soit intentionnelle ou qu’elle surgisse de manière spontanée, non volontaire, permet ainsi d’exprimer les aspects d’un monde ordinaire, non perçus habituellement, et de les voir selon des perspectives asymétriques, alternatives ou divergentes.
Les filmeurs de l’intime, donnent ainsi à voir le monde, ses aspects esthétiques, politiques, écologiques, à travers leur expérience de vie propre. Jonas Mekas ou Boris Lehman, sont des praticiens reconnus de ce mode d’expression personnelle, sous des formes différentes. Un cinéma faillible, affecté, relatif aux situations, incertain, voilé, les deux n’assumant que leur propre vision du monde, à partir du corps regardant, ressentant.
L’esthétique de Jonas Mekas se matérialise dans ses films. Les cadrages, les amis, les fragments poétiques de la nature se rendent visibles à travers un geste filmique particulier proche de la peinture. Jonas est dans toutes ses images, comme il se plaît à le dire. Mais c’est finalement ce que Jonas s’imagine être. Jonas filmé, ordinaire. Sa voix qui se donne à entendre, révèle le sens profond de ses images, c’est à dire des fragments de vie, comme elles viennent avec les images, les scènes ordinaires de tous les jours, le plenum qui n’a pas besoin d’être compris ou expliqué. Il est.
Boris Lehman se dévoile (nu, parfois !) dans des films qu’il met en scène. Il est dans son histoire racontée, fictionnalisée, à travers le monde proche que l’on découvre en série, à travers la vie de Boris mise en scène. Le film de Boris est en mouvement permanent. Boris plus ou moins transparent, camouflé, poétique, genré, sexué, tellement « Boris » qu’il n’est jamais exclusivement « Boris ». C’est un Boris relatif aux autres.
Le cinéma abstrait, curatif, divin et énigmatique de Gregory Markopoulos, projeté dans la nature, film-expérience par excellence exigeant la présence du spectateur, l’expérience permise par son ami et héritier Robert Beavers, est une forme unique de lien entre le cinéma et le sacré, le cinéma et la nature. Temenos est l’exemple unique de ce genre de projet filmique Total.
Cette approche expérientielle du matériau créatif, dans ses contenus et techniques, est le trait commun de tous les cinéastes rassemblés ici. Le regard phénoménologique, la posture existentielle, peuvent être aperçus à travers les films de Jaap Pieters, Gregory Markopoulos, Robert Beavers, Takahiko Immura ou Ken Jacobs.
Une première série de rencontres et de fragments de portraits filmés de ces « pères fondateurs » du cinéma expérimental ou d’avant-garde que l’on pourrait situer dans les années 60/70, rencontrés au cours des voyages, lors des expositions, conférences, lectures de livres, après les projections, concerts, dans des cafés. Les filmeurs qui m’ont ouvert un accès vers leurs modes de vie et l’art de l’image, me permettant d’esquisser les différentes voies envisageables pour comprendre la nature filmique de l’expérience ou le caractère expérientiel du film.
Désordonner les formes, emprunter les images, mélanger les objets anciens et les modernes, rendre visible l’étrange dans le lieu même de son apparition, le principe même de la magie. Rendre compte de l’épaisseur des sons, de la densité de leur matière, de leur pouvoir d’action sur le corps, de la respiration, de la tension. Les performances de Takahiko Immura et de Phill Niblock sont l’instanciation même de la capacité des images et des sons à faire agir, sentir le son dans le corps. La matérialité de la peinture, les empreintes laissées sur une pellicule, l’histoire de la couleur, du cinéma qui se projette sur une surface blanche. Qu’est-ce qu’un film ? Qu’est-ce qu’un original ? Qui est l’auteur de l’œuvre ? Comment le rapport entre la lumière et l’obscurité se manifeste-t-il ? Quel est son lien avec la cuisine ? Peter Kubelka en parle le mieux.
L’art, le film, l’écriture, la collection et la diffusion des images comme une forme d’existence, comme transformation de soi, comme intrusion, comme action, et non plus uniquement comme une matière, une technique ou une représentation donc. Mais, de quelle manière le spectateur est-il enrôlé dans quelque chose qui est davantage qu’un film, quel est l’impact que celui-ci peut avoir sur lui ? Sur son corps, sa perception de lui-même, du monde qui l’entoure ? Les expérimentations en 3D de Ken Jacobs invitent l’image à sortir de l’écran, les films de Jaap Pieters captent et construisent des moments tragi-comiques de scènes de la rue, interrogent l’étrangeté inquiétante et fascinante du quotidien, invitent à « radicaliser » le cinéma, à expérimenter et à voyager. Les constructions « intermédiaires » de Robert Beavers, rappellent l’importance de tout ce dont le film ou l’œuvre comme produit final ne rend pas tellement compte, mais qui est pourtant indispensable à sa réalisation : les moyens de discipliner, de contrôler le processus créatif, de subordonner l’action finale (le film) à une autre, qui fait le pont entre ces différents moments. Une manière d’arranger l’environnement de façon à préparer l’action…C’est aussi d’une certaine manière la pratique de l’édition de Jonas Mekas qui se conçoit dans le cadre de la structure d’un site web. Il lui indique ce qui lui reste à faire pour y inscrire une expérience. Comment s’y prendre pour faire du film non pas une structure contraignante, mais l’occasion de la révélation d’une expérience inédite ?
Je pourrais présenter ces rencontres selon leur ordre d’apparition dans ma vie, mais ce serait un fil conducteur fondé sur des impulsions et des hasards de la vie plus que sur des liens qui font sens. Suivre année après année, mois après mois, jour après jour, mes trajectoires en zigzag ne permettraient pas de retrouver des régularités qui s’en dégagent pourtant avec le temps. Une certaine distance s’impose pour reprendre ces matériaux de scènes et d’actions et les arranger sous une forme signifiante. Les portraits évoluent, de nouveaux personnages entrent en scène, la vie continue. Le livre se présente comme une « œuvre ouverte » qui se développe selon les deux axes temporels : un journal de voyage avec des événements marquants de ma vie, s’incrustant dans une série de portraits, la description personnelle de quelques œuvres, films.
Peut-être bien que c’est la notion surréaliste de coïncidence qui donne encore à ces rencontres tout leur sens. Le livre, comme les analyses qu’il contient, est pour cette raison fondé sur ces notes personnelles. Voyager en filmant, en photographiant et en écrivant constitue une visée plus englobante que la situation cinématographique d’une rencontre particulière qui est plus ponctuelle. En même temps, si voyager a encore un sens, c’est pour justement pouvoir vivre et revivre ces moments uniques, qui échappent au cadre habituel en permettant de voir autrement ces personnalités déjà bien connues dans l’histoire du cinéma.
Les vidéos réalisées sont donc étroitement liées à cette expérience d’écriture en cours. A mes états affectifs, mes aspirations, mes soucis du moment, à ce que « j’attends » de l’autre, de la vie. Toujours en instance d’un nouveau départ. Mais peut-être en train de faire aussi toujours la même chose ?.
Ma vidéo de Jaap dans la rue La Clef. Je me suis rendue compte de plusieurs petits hasards qui s’y sont incrustés. Je pense à ce propos à des photos de Cartier-Bresson, celle entre autres de l’homme qui saute par-dessus une flaque d’eau, les deux pieds en l’air. Un commentaire relatait à propos de cette photo cette part de chance, cet « au-delà », proche des images surréalistes, qui caractérisait souvent les photographies de Cartier Bresson. Le photographe arrivait à capter ces moments éphémères, « les moments décisifs » comme par intuition, il saisissait ce qu’une vision non appareillée aurait eu du mal à saisir. Son appareil fonctionnait comme un coup d’œil[iii].
Le film de Gjon Mili, Henri Cartier-Bresson photographing the Chinese New Year, à New York[iv], sorte de portrait en action, a bien saisi la manière qu’avait le photographe de se déplacer dans la rue et le cinéaste a bien capté son mouvement, proche de celui d’un danseur lorsqu’il s’arrêtait sur la pointe des pieds pour prendre une photo au milieu de la foule. Cartier Bresson étirait son long corps au-dessus de la foule et crac il prenait son image, content comme un chasseur qui a atteint sa cible. Etait-il conscient de ce qu’il captait au moment où il prenait sa photographie ? Sans doute pas. Mais il est vrai qu’il s’agit d’une attention prêtée à une situation dans son ensemble et d’une capacité d’anticiper le mouvement, d’y saisir de l’incongruité. Et, en un sens, c’est cet incroyable que représente Jaap dans ses films, avec la contrainte temporelle de la durée brève due à la longueur de la bande d’un film en super 8 (3min20). Ainsi, contrairement à la saisie instantanée des photographies de Cartier-Bresson, les moments étonnants représentés dans des films de Jaap durent, se répètent. Certaines scènes paraissent d’ailleurs tellement improbables que je me demandais si elles n’étaient pas mises en scène ou jouées par des acteurs (Jaap lui-même ?!), des acteurs si naturels qu’ils paraissent vrais, pris dans des situations si absurdes qu’elles paraissent fausses.
La vidéo avec Jaap est, elle aussi, remplie de petites coïncidences qui s’y sont infiltrées comme par hasard. La scène a lieu dans la rue de la Clef tout d’abord. Une cinéaste filme Jaap, caméra à l’œil et l’interroge, une autre jeune femme traduit en anglais ses questions. Jaap lui parle de l’interdit qu’il dit avoir appris à appréhender, il y a des interdits que l’on ne peut pas franchir. Je regarde ma vidéo et je m’aperçois que derrière lui il y a un panneau d’interdiction. Ma caméra bouge et on voit le nom de la rue : Rue de la Clef. Un signe ? La clef de mon livre est peut-être dans le cinéma la Clef, me suis-je dit.
Une pétition à signer, un autre mail de Jaap, contre l’annexion des Serres d’Auteuil par Roland Garros. Serres d’Auteuil ? Où c’est ? Je n’y suis jamais allée. Intriguée par mon livre, Jaap de passage à Paris me contacte. Rendez-vous dans le jardin des Serres.
Skype to Pip :
« 9h en compagnie de Jaap. Dans un très beau jardin exotique, puis dans le métro, puis au café, puis au restaurant, de belles discussions touchantes, belle personne ce Jaap, il voit bien… je crois j’ai de très belles images : Jaap entièrement green, avec les fleurs bizarres. La lecture de son journal, son opéra à lui : à propos de Beckett, Cage, à propos de l’opéra Neither sur un livret de Samuel Beckett de Morton Feldman que Jaap aime bien, à propos des peintures et de la vie de Francis Bacon. Puis, une discussion au café, very profound cette fois-ci, sur la vie de Jaap, ses amours, ses amitiés, les gens autour de lui, l’année 88 : l’année du sida et des suicides. Je dis à Jaap qu’il est attiré par les border-line persons, des outsiders, qu’il prend en photo également. Je me demande pourquoi il est attiré par moi. Il me filme. Il entrevoit en moi cette sorte de folie proche de celle des fous et marginaux qu’il a côtoyés. C’est très facile oui, je tente de me défendre, de devenir fou, il suffit de tomber amoureux et on ne sait plus très bien où on en est. So what ? Dommage qu’on ne voit pas plus ses films. »[i]
Soirée suivante. Jaap programme une tournée italienne de ses films avec Karianne et son ami Jean-Marc. Rendez-vous devant Beaubourg. On va manger des falafels. Jaap parle politique, musique, corps, Amsterdam et relate dans son journal : «… too tired & gotta send Christophe, Larry, Karianne from Bologna who’s here now & the polish barbara who writes a book she filmed & interviewed me for recently again last week tuesday for 8 1/2 not fellini hours starting in the botanic garden’s hilary did send me a petition for that i spreaded & Barbara picked up on it, living here for years but not knowing the gardens & proposing to film & talk in the green…. our talk ended in a subway train ratteling loud with all the windows open & me holding a long monologue till our ways or tracks did split…. that was eleven…. that was last week…. too tired, though having fun ». Et je réponds: « merci cher Jaap, I’ve read your journal-letter and like your description of our garden encounter much better than mine. Our fellini-esque film in the parisian garden (but maybe it was an illusion, there is no garden in Paris !) so with you, 100% green, and in the metro, then your story of Heideggerian et Merleau-Pontian love from december… 1994 »
But it’s all ABSURD and FUNNY !Jaap in Paris …. what a beautiful collection of exotic plants! and I wake up just right now and my french wittgensteinian philosopher would I come to her house and film her, so I wake up, listen your beautiful link to Tim Buckley, have a coffee, listen to his voice, read your description and have big smile on my face. Have a nice day and still a lot of absurd and funny encounters! »
Au sujet de Jaap
L’annonce de la projection d’un film à l’Entrepôt: « Dans le cinéma expérimental à Beyrouth Avec Jaap Pieters au Liban » de Michel Amarger et Frédérique Devaux, documentaire, 2 mars 2014. Jaap parti avec des amis cinéastes à la recherche d’un ami décédé, les amis cinéastes voulant faire un film sur l’état du cinéma expérimental libanais. Je ne suis apparemment pas la seule à entraîner Jaap dans des expériences, mais c’est peut-être aussi Jaap qui entraîne les autres. Le résultat est en tout cas intéressant. On se promène dans la ville en tension, on entend les cinéastes libanais raconter leurs expériences de filmeurs pendant la guerre. Filmer malgré tout, dans n’importe quelle condition. Ce n’est pas la visée première du film, mais la situation conflictuelle ressort de tous les pores de la pellicule. Il est impossible d’aller par exemple au cimetière où est enterré l’ami de Jaap, c’est trop près de la frontière israélienne, une cinéaste glane des événements ensanglantés de la guerre montrés à la télévision et elle les intègre sous forme de collages dans ses propres films, le passé revient comme un fantôme dans des films détachés, se concentre sur une époque révolue, le film d’un autre cinéaste montre depuis la voiture les rues de Beyrouth, un autre l’appartement d’un filmeur, un autre un cinéma indépendant rare… et ainsi de suite. Le film comme prétexte, pour montrer, pour faire voir.
Nature, abstraction and sound
Juin 2018. Nouvelle venue de Jaap à Paris, une projection commentée au cinéma Mélies. L’entraperçu de Jaap lors du repas en compagnie de ses amis filmmakeurs de Light Cône et Re: Voir. Jaap ressemblant à un personnage d’un film de Méliès, le magicien du Voyage dans la lune. Béni dans la lumière du soleil couchant, irradiant je ne sais quelle béatitude, amoureuse sans doute, pensai-je, en le voyant regarder la fille au visage de Flora Mayo, sculptée par Giacometti, qui l’accompagnait. Une atmosphère joyeuse, paisible, les gens tout autour aussi. Une sortie enfin qui en valait la peine. Je ne sais pas ce que j’ai eu. J’étais bêtement contente. Peut-être bien parce que j’ai pu filmer quelque chose qui avait du sens. Connaissant la faiblesse de ma mémoire, j’ai encore voulu tout enregistrer, non seulement le commentaire que Jaap faisait de ses films, mais aussi quelques images des films. Et j’ai bien fait, car Jaap a montré des films que je n’avais jamais vus. D’un coup une nouvelle dimension, que je n’ai peut-être pas vue précédemment, celle de la nature et de l’abstraction, m’est apparue clairement – une vision holiste et vibratoire des êtres et des objets filmés par Jaap. Les flux d’attractions, de mouvements, des interactions causales. C’est mon expérience de méditation vipassana qui m’a fait comprendre soudainement ce fait. La nature, ce n’est bien sûr pas uniquement la nature extérieure, les paysages, les arbres, les plantes, les animaux, les insectes, les pierres et les montagnes. La nature, c’est le corps humain tout entier, il fait partie de la matière et de ses lois transcendantes. C’est le flux incessant de l’énergie qui me traverse, le souffle qui me fait sentir mes organes, et qui traverse toute autre chose, matière non animée et animée.
Les phénomènes enregistrés dans les films de Jaap semblaient se produire comme attirés par sa présence. Quelque chose d’étrange, d’absurde, dada, surréaliste, surgissait au moment de filmer, une forme de coïncidence, permettait l’inscription du hasard sur la pellicule de sa caméra Super 8 contrainte par sa brièveté et les conditions de visibilité qu’une telle prise rapide implique. Le flux énergétique qui unit tous les êtres, les hommes, les insectes, les objets inanimés, la relation qui se crée entre eux, l’énergie qui traverse tous ces moments en lien avec Jaap et sa caméra, qui se manifeste devant elle. Comme dans le film de la libellule qui semble poser devant la caméra en se frottant les ailes. Est-ce elle ou la présence de Jaap qui l’a fait venir ? C’est encore lors de la méditation que j’ai appris que lorsque l’on développe en soi une attitude, une sorte de sympathie envers les choses et les êtres, ils semblent être attirés par nous, et se mouvoir en réponse avec sympathie. J’ai pour la première fois fait ce genre d’expérience à Corfou. Les guêpes qui sont venues manger les restes de mon plat, sont gentiment venues se frotter sur les doigts de ma main en la chatouillant, aspirant l’odeur de la nourriture sur mes doigts. J’ai été émerveillée par cet événement, je les regardais, sans crainte aucune des piqures qu’elles pourraient m’infliger. C’est peut-être ça ce « méta » amour ou sympathie dont parlent les bouddhistes. Je me suis souvenue des remarques semblables d’Alexandra David Néel à propos des serpents et des araignées. De quoi cette sympathie dépend-elle alors ? Comment la cultiver davantage ? Sont-ce nos projections qui nous font trouver la pièce manquante à nos sentiments et affects ? Et lorsque nous sommes dans une attitude naturellement bienveillante toute chose et être arrive. Est-ce parce que notre attitude était inconsciemment intéressée ? Nocive ? Négative ? Qu’avons-nous fait pour provoquer l’événement contraire à nos désirs ? En bref, comment cela se fait-il que certaines choses non souhaitables nous arrivent sans cesse et d’autres désirables tardent à arriver, nous fuyant entre les mains de manière répétée ? Si nous ne pouvons pas consciemment stopper la roue des événements négatifs emmagasinés dans la mémoire de notre corps, pouvons-nous au moins l’inverser ?
En tout cas, c’est la beauté de l’image de cette libellule posée là tranquillement à la bonne distance de la caméra, posant presque pour elle, se frottant les ailes, se tournant d’un côté puis de l’autre, qui était cette sorte de moment magique, d’heureux hasard, survenu une fois de plus à Jaap. Comme celui des tasses de café accumulées sur la machine à laver qui se sont mises à trembler lors de l’essorage et à produire des sons orchestraux par les vibrations des unes en sympathie avec les autres, et dont la beauté n’a pas échappé au magicien.
[i] https://www.youtube.com/watch?v=vwgU4qouRjE)
[i] « dear barbara, don’t have the program leaflets in a computer so have to look elsewhere for the la clef program first of all, & this is from a message I did send to the anthology in 2011: as usually I put together the program about a day before after I’ve kinda sensed the atmosphere in a place/space or city but a full list of titles from which i will choose out the things I wanna show, is what I can put together for you & hopefully that makes sense to you I hope… first of all all I show is on super8 film copied from the original super8 films. here’s a rough list of most of the titles:
1991: « de blikjesman » 3min20 [the tincanman] silent, ALSO 35mm blow-up 2006
« de winkelwagenman » 3’20 [the trolleyman] silent, ALSO 35mm blow-up 2011
« willem I, willem II, willem III » 17’12 [william the first, william the second, william the third] partly sound…
1992: « de bereklauw » 3’20 [the hogweed] silent. ALSO, 35mm blow-up 2011
1993: « jimmy’s ballet » 3’00 silent, ALSO 35mm blow-up 2006
« gentleman waiting » 3’20 with sound.
1994: « de kopjesdans » 2’20 [the cupsdance] with sound, ALSO 35mm blow-up 2006
« kim & steven » 3’20 silent,
« snaarloos » 3’20
[stringless]
silent,
« schreeuwman » 3’20 [screamman] silent, ALSO 35mm blow-up 2011
« tranen uit papa’s pak » 5’30 [tears from daddy’s suit] silent.
1995: « schuimschrobben » 3’20 [sudscrubbing] silent,
« de vliegenier » 3’20 [the flyer] silent,
« vleesvervoer » 3’20 [meattransport] silent.
1996: « radioman & de kaarsenvrouw » 10’00 [radioman & the candleswoman] silent,
« mersey-side » 3’20 silent,
« passanten op zondag » 3’20 [passers-by on sunday] silent. ALSO, 35mm blow-up 2011
1997: « schone uitzichten » 2’20 [clear views] silent,
« taksimboom » 3’20 [taksimtree] silent,
« spreeuwen vreten (a.k.a. who’s next) » 4’20 [sparrows eat] silent.
1998: « ulrike’s spin » 3’20 [ulrike’s spider] silent,
« het gewicht (a.k.a. who’s afraid of red, yellow & blue) » 6’40 [the weight (a.k.a. …)] silent.
1999: « dansende trap » 3’00 [dancing steps/ladder] silent,
« natty dread » 3’20 silent,
« kuifje eet kip & spoelt haar weg » 6’40 [tim eats chicken & gulps her under] silent, « heeft u een kleinigheidje voor de armen mevrouw/mijnheer??? » 3’20 [could you spare a dime for the poor my lady/sir???] silent.
2000: « zilver grijze golven op het land OF de witte zee » (met dank aan TGR) 3’20 [silver grey waves on the land OR the white sea (with thanx to TGR)] silent,
« spinsuisse » 3’20 [swissspider] silent,
« een zwitsers libel » 3’20 [a swiss dragonfly] silent,
« 4 agenten bekeuren » 6’40 [4 policemen writing tickets] silent,
« zürcher zegnerin » 3’20 [zürich blissness] silent, ALSO 35mm blow-up 2006
« züri waschmann » 3’20 [zürich washman] silent.
2002: « woedende met fles & blik » 1’30 [the furious with bottle & can] silent.
2004: « michelsschaduwwerking » 3’20 [michelsshadowworks] silent,
« de woedende niet zo woedend » 3’20 [the furious not so furious] silent.
« opwaaiingen » 3’20 silent ONLY 35mm blow-up 2010
2007 « winde’s geluk » 3’20 [winde’s bliss] silent ONLY 35mm blow-up 2010
1994 / 2007: « raumschiff schweiz » 8’30 [spaceship suisse] silent. L’occhio di Amsterdam
[ii] https://genius.com/Jefferson-airplane-white-rabbit-lyrics#note-563506
[iii] Roger Kahane, L’Aventure Moderne, 1962. Documentary film, black and white, sound, 29’ (excerpts). INA (ORTF) – 1962. Fondation Henri Cartier-Bresson Collection, Paris ; https://www.youtube.com/watch?v=14ih3WgeOLs
[iv] Gjon Mili, Henri Cartier-Bresson photographing the Chinese New Year, NYC, 1956. Black and white film, silent, 3’. Fondation Henri Cartier-Bresson Collection, Paris. Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York.