Du départ de Pologne à l’errance créative
Le point de départ de cette trajectoire artistique et intellectuelle s’enracine dans une expérience fondatrice : le départ de Pologne, terre natale marquée par une histoire tourmentée, des tensions politiques persistantes et un héritage culturel stratifié. Ce départ ne se limite pas à un déplacement géographique, il s’apparente à une fracture existentielle qui ouvre un espace de remise en question radicale des certitudes identitaires et des structures familiers.
L’exil, volontaire ou contraint, devient dès lors une condition essentielle d’une subjectivité en devenir, placée dans un entre-deux permanent, oscillant entre le refuge dans un passé vécu et l’incertitude d’un avenir à réinventer. Cette situation liminaire, pure déchirure, devient progressivement une source de renouvellement créatif et réflexif. Le déplacement d’une terre à une autre provoque une suspension des habitudes perceptives, une « mise en défaut » des systèmes de sens acquis. Il impose une réévaluation constante des relations au monde et aux autres.
La confrontation progressive à la différence culturelle, linguistique, contribue à l’élaboration d’une esthétique de la situation. Celle-ci se caractérise par un refus d’une vérité univoque ou d’un centre de référence stable, au profit d’une exploration des marges, des zones interstitielles et des dynamiques de passage. Le travail d’écriture se déploie dès lors dans la pluralité des expériences vécues, à travers une attention soutenue aux modalités selon lesquelles lieux et rencontres reconfigurent les conditions mêmes de la perception et de l’expression.
Ce processus de déplacement s’accompagne d’une posture réflexive et critique face aux phénomènes globaux contemporains : l’homogénéisation imposée par le capitalisme culturel, la standardisation touristique, la technologisation croissante des modes de vie. Dans ce contexte, l’art situé se présente comme un contrepoint, un appel à la réappropriation sensible et politique des territoires, au-delà des discours familiers. Le départ de Pologne, en ce sens, n’est pas une simple étape biographique mais une expérience structurante : celle d’un sujet en quête de décentrement et de recomposition, capable de résister aux forces d’uniformisation et d’aliénation par l’acte même de création située.
Ainsi, ce premier moment ouvre la voie à une recherche où l’art d’écrire et de filmer n’est plus seulement un objet ou une production, mais une nécessité, vivante, toujours en devenir, qui mêle les langues, témoigne d’histoire individuelle et collective, intime et politique, locale et globale. Ce mouvement initial trace les contours d’un voyage — littéraire, cinématographique, existentiel — où le déplacement est constitutif du sujet, de ses manières de vivre, comme de ses formes artistiques.
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Traverser la Russie – A bord du Transsibérien
Ce chapitre constitue une autre étape cruciale du parcours existentiel entrepris depuis le départ de Pologne. Le voyage en Russie, et plus spécifiquement la traversée du territoire à bord du Transsibérien, fonctionne comme un condensé expérientiel des tensions constitutives du projet : entre ancrage et errance, entre héritage soviétique et transformations post-industrielles, entre altérité radicale et formes de reconnaissance sensible.
L’expérience du Transsibérien, dans sa durée étirée et son dispositif spatial singulier, crée les conditions d’une écoute et d’une observation prolongée, favorisant une forme d’attention flottante, hypnotique. Le train devient ici un laboratoire mobile de la perception, une chambre d’écho du monde traversé, mais aussi des souvenirs qui s’y inscrivent.
Ce chapitre met ainsi en œuvre une méthode de l’art situé qui conjugue déplacement physique, implication sensible du sujet et attention ethnographique. L’immensité de La Russie n’est pas abordée comme une abstraction géographique, mais comme un tissu d’histoires de vie, de visages, de paysages derrière la vitre. Les gares, les compartiments, les paysages industriels ou sibériens deviennent autant de scènes de rencontre, d’écriture et de remaniement perceptif.
L’approche convoque ici une sensibilité documentaire et performative à la fois, où filmer, écrire, parler, cohabiter avec les passagers devient un mode de connaissance non objectivante. Ce que le voyage produit, ce n’est pas tant un récit linéaire que des fragments d’expériences sensibles, des notations discontinues, des micro-récits en dialogue avec les grands récits (soviétiques, historiques, esthétiques). Cette traversée de la Russie de 9 jours devient dès lors exemplaire d’une poétique du mouvement, de l’inachèvement, et de la relation située — au cœur de l’art comme manière de vivre. Le voyage en train devient une expérience en soi, un théâtre mobile où se rejouent l’ennui, l’observation, les micro-rencontres. Le Transsibérien est ici analysé comme un dispositif spatio-temporel : un « chronotope » au sens de Bakhtine et une hétérotropie au sens faulcautldien, un cadre générateur d’expérience, de narration, de rapport au monde non familier. Ce n’est pas un récit héroïque ou exotique d’un aventurier, mais une reconfiguration de la destinée, une méditation sur les temporalités étirées, les échanges fugaces, les conversations et gestes quotidiens qui composent une poétique du voyage lent. On s’attarde sur les paysages traversés, les stations-fantômes, les vendeuses sur les quais, les conversations fragmentaires avec d’autres passagers russes, ukrainiens, chinois, ou présences simplement silencieuses. La dernière partie s’ouvre à une réflexion sur la rencontre dans un tel contexte : que veut dire « rencontrer » dans le cadre d’une traversée collective, silencieuse, rythmée par le roulis du train ? Il s’agit d’une ethnographie mineure des regards croisés, des mots échangés, des malentendus aussi, où l’écriture devient parfois l’unique médiateur possible entre soi et soi, soi et l’autre. Une attention est portée aux détails matériels (bois, métal, sons, nourritures), mais aussi aux tensions post-soviétiques perceptibles dans les corps et les conversations.
Lien vers le chapitre Russie:
Lien vers les films : Historienne de la Russie, spécialiste de Transsiberien, journaliste/avocat de Vladivostok, images prises depuis le Transsibérien, le sphinx dans mon lit, les églises, les femmes courageuses, la ville de Vladivostok et sa région…
Voyage au Maroc : une esthétique orientale
Le séjour au Maroc s’est imposé comme une expérience transformatrice, à la croisée du journal de terrain, de la recherche ethnographique et d’une écriture existentielle située. Exotisme certes, mais loin d’un regard surplombant ou rêveur. Ce voyage s’est construit dans une désorientation progressive, une mise à nu sensorielle et symbolique, à travers l’épreuve de la langue, des gestes inconnus, du temps acceleré de la traversée du pays et des rituels (extra)ordinaires. Dès l’arrivée à Marrakech une tension s’installe entre la beauté lumineuse des médinas et la dureté de certaines relations : négocier un trajet, refuser l’insistance d’un guide improvisé, apprendre à dire non avec tact. Le voyage se poursuit vers Chefchaouen, puis Fès, où les ruelles labyrinthiques deviennent un dispositif d’égarement volontaire, une école du regard. Un hammam partagé avec des inconnues, une discussion spontanée dans un café ou un moment de silence sur une terrasse au coucher du soleil forment les micro-événements d’un apprentissage de l’altérité, non spectaculaire mais marquante. Rencontre – avec un étudiant curieux, une femme âgée racontant ses douleurs, un vendeur qui récite des vers soufis, un mur de prière – engage une co-présence fragile et éphémère. L’usage de la caméra ou du carnet peu intrusif, il s’essaie comme moyen d’écoute et d’attention. L’enregistrement d’une prière collective depuis une ruelle ou la captation du bruit d’un marché au matin revêtent une saisie fragmentaire qui lui donne une forme poétique, plus que documentaire. Le Maroc tout entier devient ainsi un dispositif relationnel : l’espace n’est pas pré-donné, il se fabrique dans les interstices de déplacement, les rencontres et visites. La fatigue du déplacement, les malentendus linguistiques, la chaleur écrasante, les odeurs entêtantes (de menthe, de cuir, de poussière) dessinent une matière sensible, une archéologie affective du voyage.
Lien vers le films : fusions différents voyages marocains
Un voyage d’étude au Népal : entre lecture, observation, marche et expérience filmique
Mon projet de départ au Népal est né d’un désir de rupture : rupture avec un quotidien saturé, mais aussi avec une posture analytique d’une chercheuse devenue, pour moi, trop désincarnée. Après un bref séjour au Maroc, j’ai commencé à rêver d’un autre voyage, plus lointain, mais surtout plus impliqué — un voyage où le regard ethnographique se mêlerait à une recherche sensible renforcée par l’image. Ce déplacement géographique s’est doublé d’un déplacement épistémologique : il ne s’agissait plus uniquement de « comprendre » une culture, mais d’entrer en relation avec elle à travers le geste filmique.
C’est dans ce contexte que j’ai découvert l’ouvrage de Gérard Toffin, Les tambours de Katmandou. La lecture de ce texte, à la fois rigoureux dans sa description des structures sociales et cérémonielles de la société newar, et attentif aux dimensions sensibles des rituels, a fait écho à mes préoccupations. Le livre de Gérard offre une première cartographie du Népal : celle des cultes urbains et des pratiques vernaculaires, des fêtes masquées et des trajectoires post-monarchiques, de la Kumari — cette figure complexe de l’enfant-déesse — jusqu’aux mutations contemporaines de la ville de Katmandou.
La manière dont Toffin articulait distance analytique et sensibilité située m’a donné le sentiment qu’une autre forme de connaissance était possible : une connaissance traversée par le corps, les affects, la co-présence. Son évocation du film Living Goddess, et des controverses qu’il a suscitées, m’a interrogée sur la manière dont l’image — et en particulier l’image filmique — pouvait rendre compte de telles figures ambivalentes, à la croisée du politique, du sacré et de l’enfance.
Progressivement, un projet s’est dessiné : filmer au Népal non pas pour documenter au sens strict, mais pour explorer — par l’image — ce que signifie « être affectée » par un monde autre. J’ai commencé à esquisser des séquences de film : les ruelles de Katmandou, les temples de Panauti, les gestes ordinaires des habitants, les variations de lumière, les espaces de silence himalayens. Mon intention n’était pas de produire un discours sur la culture népalaise, mais d’entrer dans un rapport perceptif, attentif, incarné. Une ethnographie filmée certes mineure, mais traversée par la marche, une forme de ouverture.
La rencontre avec Gérard Toffin, à Paris, a consolidé cette orientation. Nos échanges, sa disponibilité bienveillante m’ont encouragée à assumer un positionnement liminaire : celui d’une chercheuse en mouvement, acceptant de ne pas tout maîtriser, mais prête au lancement, aux rencontres d’un autre monde. Cette étape a aussi marqué une césure dans mon parcours professionnel : après des années consacrées à l’analyse discursive, je ressentais le besoin de renouer avec une approche plus située, incarnée, où l’écriture puisse à nouveau dialoguer avec l’expérience vécue.
C’est dans ce contexte qu’une image enfouie dans un carton ramené de Pologne a refait surface : celle de la Kumari, aperçue des années plus tôt sur la couverture d’un magazine de géographie polonais collecté dans mon adolescence. Ce souvenir, à la fois banal et énigmatique, m’a soudain semblé constitutif d’un imaginaire plus ancien que je n’avais pas su nommer. Mon intérêt pour le Népal, pour ses formes rituelles et ses figures de médiation, ne procédait pas uniquement d’un choix rationnel, mais s’inscrivait dans une mémoire affective plus profonde — à la croisée de la filiation, de l’image et du désir.
Ce voyage a ainsi représenté bien plus qu’un simple terrain d’étude. Il a été le lieu d’un basculement méthodologique : d’une recherche sur l’autre vers une recherche grâce à l’autre, intégré au sein d’un dispositif de co-présence filmique. Il a aussi constitué, à un niveau plus existentiel, une forme de réappropriation de l’orientation de ma vie : s’immerger, affirmer ses choix, regarder autrement, en fusionant les rythmes, les temporalités, les incertitudes de la rencontre.
Ce déplacement, je l’ai donc conçu comme une expérience d’enquête au sens large : un moment de décentrement où, pour reprendre la formulation de Trinh T. Minh-ha (1991), il ne s’agissait plus de « parler sur » mais de « parler près de ». Autrement dit, d’ouvrir un espace relationnel, fragile et mouvant, à travers le médium filmique. En ce sens, ma démarche s’inscrit dans une tradition d’anthropologie visuelle qui, de Jean Rouch (2000) à David MacDougall (2006), considère la caméra comme un partenaire de la relation — un « tiers agissant », pour reprendre les termes de Jean-Paul Colleyn (2005).
Lien vers essai
Lien vers les images de Gerard, du Nepal :
Les soleils bleu de la Grèce
Au fil de mes séjours successifs en Grèce, notamment sur les îles, Ioniennes, Égéennes et du Dodécanèse, j’ai entrepris une exploration sensible et existentielle que je conçois comme une quête d’un « esprit des îles », entre isolement et ouverture. Ces voyages se sont révélés être des expériences transformatrices où se mêlent les confidences d’inconnus, la mémoire de ma propre histoire et une forme d’insouciance retrouvée. Le déplacement ne précède pas seulement la narration, il la fonde : il faut d’abord vivre intensément ces instants pour pouvoir ensuite les écrire et m’y confronter.
À travers Corfou, Milos, Ikaria, Rhodes, ou Karpathos, …(voir le tableau avec la liste des îles sur lesquels j’ai séjourné) j’ai ressenti la Grèce comme un dispositif poétique et sensoriel, une sorte d’odyssée contemporaine. Ce pays, chargé de mythes et d’histoires littéraires – marquées notamment par les écrits d’Henry Miller et de Lawrence Durrell – s’est offert comme un miroir de ma subjectivité, un lieu d’affects et de résonances intimes. J’y ai vécu des moments de contemplation, entre balcons sur la mer, éclipses lunaires et lectures au soleil, tout en percevant les transformations sociales liées au tourisme et à la pandémie. Par contraste, j’ai été sensible à l’attention méticuleuse que les habitants portent à préserver une image authentique et esthétique de la Grèce.
Mon écriture du voyage mêle ainsi journal intime et observation ethnographique, témoignant d’une pratique où le déplacement géographique est indissociable d’une redéfinition sensible du monde et d’un apaisement personnel. La Grèce, dans cette expérience, est devenue pour moi un interstice spatio-temporel où je pouvais renouer avec une enfance perdue, incarner un exil volontaire et retrouver une légèreté intérieure, portée par le soleil et la mer.
Odyssée des îles grecques parcourues: Milos, Karpathos, Ikaria, Mikonos, Delos, Corfou, Cythère, Mikonos, Syros, Crète, Rhodos, Simi, Halki, Kalymnos, Castelorize, Tylos, Naxos, Amorgos, Santorini, Alonissos, Kos, Skiathos, Skyros, Egine, Lesbos
Mais aussi villes/lieux de Péloponnèse (Sparte, Mnémovasia,…), de la Grèce d’est (Lysseria, les Monastères suspendus, Delphes, Epidaure …) et ouest… (presqu’ile autour de Volos) et bien évidemment à chaque aller-retour en Grèce : Athènes, une fois seulement en visite à Thessalonique.
Les vestiges et l’héritage de la Grèce antique
L’expérience grecque ne saurait, bien entendu, se réduire à la découverte de paysages magnifiques, de rencontres insouciantes ou d’écritures méditatives au bord de mers turquoise. Au fil des années, en parcourant différentes régions de la Grèce, je découvre peu à peu ses multiples particularités locales, ainsi que la complexité de son histoire sociale, politique et religieuse, ancienne comme contemporaine.
Ce qui m’étonne toujours, c’est la présence tangible de vestiges archéologiques — parfois presque anonymes, souvent dispersés — qui jalonnent le territoire et donnent consistance à une mémoire que l’on aurait tort de considérer comme purement mythique. Sans eux, l’esprit de la Grèce antique pourrait sembler relever d’une fiction intellectuelle, déconnectée de tout ancrage matériel.
Les musées d’Athènes, de Thessalonique, de Samos, de Crète, de Rhodes ou de Kos, les sites sacrés comme l’oracle de Delphes ou l’île de Délos, les théâtres antiques tels qu’Épidaure, composent une géographie culturelle, propice à l’émerveillement comme à la réflexion. À travers cette traversée, l’expérience grecque est pour moi une source inépuisable de questionnements, d’apprentissages philosophiques, historiques, sonores et d’un enchantement renouvelé, à la fois sensible et intellectuel.
Egypte : sur les traces de pharaons
Le voyage en Égypte s’ouvre comme le point inaugural d’une aventure, où se nouent l’intime et l’universel, l’histoire personnelle et les vastes récits collectifs. Ce déplacement s’inscrit dans un temps suspendu, une période charnière marquée par une fracture intime du cours tranquille de ma vie, à la fois symbolique et existentielle. Bien plus qu’un lieu géographique, l’Égypte se déploie alors comme un espace vivant, mémoire incarnée du temps, théâtre où s’entrelacent les mythes des pharaons et la trajectoire singulière de celle qui chemine.
Au fil des explorations, notamment autour de la pyramide de Snéfrou, surgissent des valeurs fondamentales — vérité, justice — qui, héritées de la civilisation égyptienne, résonnent comme des échos profonds du questionnement intérieur. Cette immersion ouvre une voie vers une réflexion sur la condition humaine, sur la quête de liberté, et sur ces mouvements incessants de séparation et de recomposition qui façonnent l’existence.
Au-delà du but touristique, ce voyage se révèle être une initiation sensible et esthétique, une rencontre entre l’expérience subjective et les grandes trames de l’histoire collective. Il invite à une confrontation intime avec les notions de destin, de mémoire et de sens, offrant ainsi un cadre propice à la réinvention de soi et à l’élargissement d’une conscience biographique vivante.
Naples
Découvert avec G., le retour à Naples s’annonçait d’abord comme une souffrance. Puis, peu à peu, il s’est transformé en une nouvelle aventure, un enchantement, en libération, en soin apporté par les êtres de plus improbables : Giuseppe Zevola et Nathalie Heidsieck de Saint Phalle. Toute la ville — les îles alentour, la côte amalfitaine, et pire encore, l’Italie tout entière — s’est mise à m’offrir des tours de magie. À Naples, les gens sont particulièrement romantiquement dada.
Japon
Le voyage au Japon s’est déroulé sous une forme guidée, accompagnée, portée par un réseau d’amitiés et d’affinités : des cinéastes, des artistes, des sociologues m’ont soutenue, mise en contact, permis de rencontrer telle ou telle personne, de penser l’impensable — la catastrophe de Fukushima, alors toute récente —, de visiter les vestiges de temples bouddhistes, de m’immerger dans la modernité saisissante des architectures hors normes, ou encore de goûter à l’extraordinaire diversité culinaire des régions japonaises.
Ce furent quinze jours de rencontres intenses, de découvertes, de rencontres sensibles et intellectuelles. Un matériau à déplier, à revisiter, à regarder à nouveau — avec distance, attention et mémoire.
Personnes et artistes rencontrés : Anne Gonon, Takahiko Iimura, Ross, Yu Kaneko, Taguchi (Bar Nadja), etc.
Livres et films associés : Roland Barthes (L’Empire des signes), Claude Lévi-Strauss (Tristes Tropiques), les archives visuelles d’Albert Kahn, les films de Chris Marker (Sans Soleil), Agnès Varda (Ulysse, Les plages d’Agnès), parmi d’autres.
New York :
Une immersion dans la ville à travers des découvertes artistiques, des rencontres, des expositions, des projections de films, des lieux nocturnes, des performances sonores… Une exploration sensible et fragmentée d’un écosystème culturel en perpétuelle effervescence.
Dans la maison penchée de Jed R., le lit est tordu, la fenêtre cassée. Artistes d’Anthologie Film Archives. Pacco, un Mexicain récemment sorti de prison, musicien expérimental. Le lavabo à la Maya Deren. Les chats et les cactus.
J’aime cette atmosphère, digne d’un film found footage. J’aime Jed, qui s’identifie à Jonas Mekas.
Lieux visités, artistes rencontrés :
Corée du Sud:
Un moment fragile, où la découverte d’un pays s’est doublée d’une expérience intime, marquée par une blessure dramatique. J’ai traversé le vécu poignant de ce que j’ai perçu comme une trahison planifiée — une rupture intérieure blessante. Ce vécu s’est transformé peu à peu, s’est déplacé, sous l’effet de l’itinéraire que j’ai emprunté : un parcours à la fois spirituel et enchanteur, depuis Séoul jusqu’à l’île de Jeju, puis l’île de Marado, et enfin la route des temples bouddhistes, de Gwangju, jusqu’à Busan.
Avec le recul, je me félicite d’avoir su dépasser ces émotions, de les avoir laissées se métamorphoser à travers la marche, l’expérience du voyage, la contemplation des étoiles au bord d’une rivière murmurante, la rencontre avec d’autres temporalités, et l’ouverture à une autre forme de présence au monde, cosmique ?
Lieux visités, artistes, personnes rencontrés :
Kalpa : La perception esthétique du paysage himalayen
Je me rappelle ce moment intense où, entourée par les majestueuses chaînes de montagnes de l’Himalaya, mon corps tout entier se met en mouvement, oscillant sans cesse dans une quête désespérée de saisir cette grandeur insaisissable. Kalpa. C’est là, dans cette immensité mouvante, que j’ai vécu une expérience esthétique profonde, semblable à ce que Hadot décrit comme une communion entre l’être humain et la forme du monde.
Je reste immobile sur la terrasse, figée dans une contemplation presque sacrée. Le mont Kinner Kailash se dresse devant moi comme un dieu silencieux. Je cherche à capter chaque détail, chaque forme ondulatoire, chaque jeu de lumière sur la neige éclatante, chaque sommet aux lignes à la fois pointues et douces, comme sculptés par une main invisible. Mais le paysage se dérobe toujours à ma saisie. Il est vivant, toujours changeant, et impossible à figer totalement.
J’essaie de dessiner, de tracer sur le papier ce que mes yeux perçoivent à peine. Mon regard va de gauche à droite, s’attarde sur un sommet, puis sur un autre, s’imprègne des ombres mouvantes, des nuances de couleur. La montagne n’est pas une masse statique : elle respire, elle parle, elle m’enveloppe. Je ressens, au creux de mon corps, cette union étrange entre moi et ce monde vaste et ancien. Comme l’a dit Merleau-Ponty à propos de la peinture, c’est un écho intérieur qui résonne, une qualité de lumière et de forme qui s’inscrit en moi et que je tente de rendre visible.
Je marche ensuite dans les jardins fleuris de pommiers, les fleurs roses éclatantes contrastant avec la rudesse des pics enneigés. Chaque pas offre une nouvelle perspective sur la montagne. Rien ne reste fixe : la montagne change selon la lumière, le vent, l’heure du jour. Parfois, une émotion si forte me serre la gorge que les larmes coulent. Je ressens l’immense humilité de ma propre petitesse face à cette nature. La montagne ne dépend pas de moi, elle m’ignore et pourtant elle m’attire. Elle est la vie, le mystère, la force qui précède tout.
Je comprends alors ce que signifie vraiment contempler. Ce n’est pas regarder un objet extérieur, c’est une expérience incarnée : mon corps, mon regard, mon esprit se mêlent au paysage. Je ne suis plus uniquement celle qui observe, je deviens partie intégrante de ce lieu. Pourtant, paradoxalement, je reste consciente de ma séparation, de mon individualité extérieure à ce qui se déploie devant moi. Ce double mouvement — union et distance — est ce qui fait la richesse de la perception esthétique.
Et je me surprends à penser, comme le disait Cézanne, que dans ce torrent du monde, ce mouvement créateur de formes, il n’y a pas de frontière entre moi et la montagne. C’est une danse silencieuse, où le regard et le paysage s’entrelacent, se construisent mutuellement. Ce n’est pas une appropriation, mais une co-constitution.
Au fil des heures, la chaîne himalayenne se transforme, les couleurs se modifient, les ombres glissent. Chaque instant est unique. Je reviens à la terrasse, toujours fascinée, refusant de perdre quoi que ce soit de cette vue qui m’habite désormais.
Au fond, le Tao lui-même semble s’incarner ici : la voie sans but, pleine de fleurs, qui devient de plus en plus belle à mesure que ma conscience s’élève. Plus besoin de fuir, plus besoin de courir. Ce lieu est chez moi, ici et maintenant. C’est la fin de la quête, la fin du voyage. Que fais-je là ? Comment suis-je arrivée ici, suspendue entre le monde et moi ?
L’Inde du sud
2015, une opportunité rare, le temps libre de cours, j’ai eu l’occasion d’entreprendre un voyage initiatique en Inde du Sud, marqué par une quête d’écriture dans un contexte inspirant, loin de l’Europe hivernale. Installée d’abord à Goa, je me suis retrouvée dans une atmosphère où le temps ralentit, entre plages chaudes et paysages psychédéliques naturels, mais mon corps aspirait a davantage de mobilité. Je me suis fendue à Gokarna, dans le bus j’ai rencontré Renata, une retraitée italienne, ancienne guide touristique, ayant choisi de s’installer en Inde durant les six mois, lieu de refuge et de renaissance à travers la médecine ayurvédique et le yoga. À travers son récit, j’ai entrevu une nouvelle possibilité, une vie libérée de contraintes, faite de détoxication, physique et spirituelle, en résonance avec un environnement naturel luxuriant.
Gokarna. Décidément plus indienne que Goa (ancienne colonie portugaise) où j’ai perçu la permanence d’une connexion cosmique souvent absente des sociétés occidentales modernes, déshumanisées par la technologie et la rationalisation économique. Le traitement ayurvédique Panchakarma, a entrouvert une autre voie, une purification de quinze jours, révélant des émotions enfouies, soignant une fragilité corporelle, mais aussi une transformation esthétique et énergétique. Ensuite, c’est la présence de Rafael Gray, « street » artiste et photographe, qui a ponctué ce voyage d’images oh combien précieuses, témoignant de la rencontre entre l’art, le corps, et l’altérité. Une cohabitation difficile certes, mais enrichie de rencontres avec les guides, les artistes de Kerela, les passants …
Rafael nettoyait les murs et accolait ses papiers peints bleu, rouge, aux motifs floraux. Après une quinzaine de jours de voyage partagé, le départ de R. a marqué le retour à une errance enfin solitaire, nécessaire pour poursuivre cette aventure, inscrite dans la lenteur, le silence et l’attention aux paysages, aux rencontres, une présence à soi. Goa, Gokarna, Kerala, Bout du Monde avec le photographe cinéaste coréen (엄태민 : Eom Tae-min peut ainsi se traduire de façon symbolique par quelque chose comme « Eom, celui qui incarne une grande clarté/paix/intelligence ».), Tamil Nadu en compagnie de Raju, le guide trouvé grâce au Routard, tard la nuit en sortant du train. En route avec lui pour la rencontre d’un chaman ayant prédire l’avenir de mon livre, dans une allée des sculptures improbables de chevaux sacrés) ; la rencontre avec le pêcheur me vendant les perles et les pierres précieuses sur un rocher, Tamil Nadu, oui, les temples hindous de Chidambaram, Thanjavur, Auroville, Pondicherri, rencontre avec X (l’un parmi proches de la mère, l’un des fondateurs d’Aurauville), la rencontre, grâce à lui d’un jeune indien et invention de Kartika edition pour mon livre fleuve…, la mère et les poèmes mantra de Sri Aurobindo, Mahabalipuram, Pascale Magoui, une peintre et architecte inspirée… autant de lieux et de personnes qui ont co-créé la magie et la spiritualité de cette aventure.
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De Ladakh à Bodgaya, 2017
Dans le train pour Vârânasî. Tout se passe parfaitement bien pour l’instant : il y a même une prise électrique à bord pour recharger l’ordinateur. Quel changement depuis deux ans ! Internet a transformé ce pays en un temps si court. Malgré l’absence de chauffage et une électricité intermittente, tout le monde est désormais équipé. C’est incroyable. On peut désormais envisager de travailler ici à distance. Je suis la route de la vie et de la mort, de Ladakh jusqu’au Bodhgaya, comme je l’ai promis au sorcier finlandais rencontré dans un café au vieux New Delhi, et surtout comme je me l’étais promis à moi-même.
Les Indiens, font preuve d’une grande intelligence, sans doute plus vive que celle de nombreux Européens peu instruits feraient à leur place. Mais, bien sûr, chaque jour reste une aventure imprévisible. Quant à la saleté, elle demeure omniprésente, rien à changé depuis deux ans : papiers jonchent les rues, les voies ferrées. Pourtant, les messages éducatifs à la télévision ne manquent pas, incitant les citoyens à jeter leurs ordures dans les poubelles. Le problème, c’est qu’elles sont rares. La terre domine encore les chemins.
Les rivières restent polluées, ce qui est bien dommage. Dans le train, on distribue de l’eau et du jus de citron. So good. Pas dans nos wagons, hélas. Me voilà donc transporté d’une extrémité du pays à l’autre, entre un ciel d’un bleu éclatant et un ciel voilé, blanc d’humidité et de pollution tout aussi voilé.
C’est mon quatrième séjour en Inde. Je m’y sens bien. Qu’y a-t-il ici ? Je l’ignore, mais tout est suffisamment différent pour que l’ennui n’ait aucune prise. On a presque le sentiment que l’on pourrait voyager ainsi indéfiniment, d’un lieu à l’autre. Certes, un peu d’argent est nécessaire, sans quoi le voyage deviendrait vite pénible. Ici, mieux que dans un avion : le train est rapide, on est nourri — incroyable, moi qui ai tant mangé, quelle surprise agréable !
Nous traversons les banlieues de Delhi : maisons délabrées, béton mal vieilli, comme d’habitude. Peintes, elles ont au moins un certain charme. Oh, comme je déteste ces formes cubiques, elles me repoussent. Pourtant, c’est une si belle région, où les arbres poussent avec force ! J’ai déjà beaucoup écrit sur Leh, ses monastères et la vallée de la Numbra, un séjour magnifique malgré le mal des montagnes qui m’ont plié l’estomac et les yeux. La leçon : Il faut avancer doucement, plutôt que de se précipiter vers le sommet d’une gompa.
Ce matin, retour en avion avec des Népalais, qui regagnaient leur pays. On les croisait surtout au bord des routes de montagne, effectuant le travail que même les Ladakhis refusent. Les Gorkhas, habitués de l’Himalaya, capables de tout. Je me demande quel salaire ils touchent pour entretenir les routes himalayennes. En lisant un livre du Dalaï Lama sur l’éthique de vie, j’ai soudain eu envie de pleurer lorsqu’il évoquait que tant de malades viennent à lui, espérant un pouvoir de guérison, alors qu’il n’est qu’un simple homme. Sa seule arme : leur apprendre à partager leur souffrance.
Le grand luxe dans le train continue : on a droit à une bouilloire d’eau chaude et du thé. Les boissons ne sont pas servies avec les repas, mais avant ou après.
J’ai voulu échanger mon billet ; le guichetier, qui m’avait vendu le ticket alors que ce n’était pas son rôle (c’était un guichet d’échange), a fini par me crier dessus. C’est une grande ville, il y a beaucoup de voitures la nuit… We will see. Mais elle est seulement à seize kilomètres de Vârânasî, donc oui, sans doute trouverai-je quelque chose.
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10 novembre 2017, Bodhgaya
C’est peut-être ici, en attendant le train de Bodhgaya pour Delhi, dans le restaurant Maya Roof Top, que doit commencer un nouveau chapitre de mon livre infini. Un livre des merveilles, digne d’un Marco Polo ou des journaux de voyageurs chinois tels que Fa Hien, Fu Xian ou Xuanzang. Car j’explore temples et cultures, je rencontre quelques personnes qui m’ouvrent parfois un fragment d’histoire cachée, un nom oublié.
Je me suis habituée à cette liberté relative, à cette lenteur, à cet esprit tantôt actif, tantôt flottant dans l’inactivité, puis s’auto-disciplinant, invitant plus ou moins vigoureusement à se mouvoir. À reprendre quelques activités délaissées ces dernières semaines, à revenir à l’écriture et à ce que m’impose la vie occidentale qui est la mienne.
Mais peu importe : cette envie d’écrire, lorsqu’elle surgit, est un flot de mots, une joie d’ écrire une nouvelle histoire, ordinaire certes, mais de quelle banalité parler, alors que l’on est en Inde ? Tout — du trafic des rickshaws à la bizarrerie de la flore et des insectes, sans parler des gens et de leurs rituels et festivals — invite à penser que l’on est vraiment ailleurs.
Le merveilleux s’applique bien à Bodhgaya, par son caractère multiculturel. J’entends à cet instant la voix d’une mosquée, le gazouillis des oiseaux, les klaxons des motos, voitures et rickshaws résonnant devant les statues dorées des bouddhas qui parsèment la ville. Comme si, malgré la civilisation, chacun avait le droit d’exister pleinement, d’affirmer sa présence.
L’Inde m’a toujours paru ce pays où l’on tolère tout, où rien ne surprend. Sauf peut-être à l’entrée des temples, où divers règlements et interdictions sont souvent appliqués.
Les temples. On n’en voit généralement que l’extérieur, celui pour lequel ils sont faits, rarement leur fonction intime. Pour cela, il faut être présent lors des festivals. Ces derniers régissent le calendrier, qui a d’ailleurs tendance à changer d’année en année, suivant souvent les pleines et nouvelles lunes, les levers ou couchers du soleil, et maints autres calculs obscurs, propres à chaque région et à leurs micro-spécificités.
Le panthéon hindou est immense : Shiva, Ganesh, Vishnou — la triade — puis tant d’autres. L’hindouisme soutient bien les castes : brahmanes, intouchables, et autres. Les dieux bouddhistes fonctionnent plutôt par formes ou images, permettant aux fidèles de visualiser. Ils sont liés à différentes incarnations. Il n’y a pas un seul bouddhisme, mais plusieurs. Les noms des Bouddhas varient d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre. Impossible de retenir tous ces noms compliqués qui suggèrent les niveaux d’avancement spirituel, mais on perçoit, à travers les musées où les sculptures et les représentations sont exhibés, un fil conducteur commun, enfin, selon quelques principes tantôt similaire, tantôt divergents.
J’aime l’approche simple — ou faussement simple — de l’écriture du Dalaï Lama. Il a su rapprocher ces principes à nous, Occidentaux ignorants, et nous montrer les différences choquantes qu’un bouddhiste peut percevoir face à la vie occidentale. Je pense, lorsque’ils nous voient pour la première fois, ils doivent être véritablement choqué de tant de nourriture, viande, alcool, consommé plus ou moins consciemment. De tant de « richesses » (tissus, objets,…) disponibles, alors qu’eux, dans la montagne ont tant à peine de s’en procurer ne serait ce que les objets vitaux. En même temps, une telle indifférence face à toutes ces possessions matérielles, dont les bouddhiste ne voient que peu, ou d’aucune valeur.
Le soin et le soutien spirituel apportés aux souffrants, aux mourants ; la non-violence, la compassion, le non-attachement ; les techniques de respiration et de visualisation permettant de noter les pensées négatives, celles qui nous heurtent en premier, et troublent notre tranquillité. C’est l’enseignement qui compte.
J’aime le sourire sincère des Indiens d’ici, leur curiosité pour les autres — bien que cette curiosité puisse aussi mettre à l’épreuve mes limites de patience.
Il est temps de quitter le Maya Restaurant et de regagner ma guest house. Surtout, il faut trouver un tuk-tuk avant la nuit.
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l’Inde de nord/est : Rajastan 2019-2020
L’Inde d’année en année, cette fois-ci dans les temples jaïns du Rajasthan, lieux de beauté et de mystère où semble s’énoncer le secret de l’univers, bien que peu soient capables de le déchiffrer. Entre soins ayurvédiques, massages et rituels de purification du corps et de l’esprit, ce pays, si différent de l’Europe, restaure mes enveloppes karmiques physiques, mentales, émotionnelles et énergétiques. J’écris, je mange du poisson, je m’installe dans des cafés face aux océans Indien et Pacifique, à Goa, Gokarna, Mahabalipuram. J’observe les bateaux dans la jungle du Kerala et découvre la beauté des arts traditionnels : danse, musique, arts martiaux. 2019. New Delhi. On me met au courant du décès de Jonas Mekas. Ma chambre jonche le cimetière, je m’effondre une journée entière; Je pleure comme si j’avais perdue mon père une deuxième fois.
Je repars à Goa, puis juste avant mon départ en France et le confinement général, je vais à Coimbatore, danser la nuit blanche, Mahashivaratri 2020, marquée par une initiation au yoga et la rencontre avec Sadhguru. J’ai tant fait et appris, pourtant je ressens encore une instabilité, une absence, une tristesse en ce lieu privé de celle qui a contribué à le construire. La femme de Sadhguru. Son absence-présence flotte dans toute parcelle d’Isha. Mal au point avec tout ça. Qu’est-ce que je fuis ? N’est-ce pas une histoire d’un amour sacrifié, exclusive, sans fin, vers celle de toute autre dimension ?
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l’Inde du centre: Maharashtra, Inde — Entre Histoire, Contrastes Sociaux et Spiritualité (2024)
Le Maharashtra, état le plus peuplé et économiquement puissant de l’Inde, se situe au cœur de la région agricole entre New Delhi et Mumbai, cette dernière étant sa capitale dynamique et portuaire. Composé de 6 divisions et 36 districts aux cultures, dialectes et traditions distinctes, cet état porte une histoire sociale et politique complexe marquée par la coexistence des héritages des Maharajas, des paysans, des élites financières de Mumbai, et des influences coloniales successives.
Bien que largement reconnu comme un moteur économique majeur, avec 32 % des exportations indiennes et le principal récepteur d’investissements étrangers, la réalité quotidienne contraste fortement : une grande partie de la population vit dans la misère, notamment dans les petites villes comme Lonar où le tourisme reste marginal et les infrastructures fragiles. Ce paradoxe révèle une distribution inégale des richesses et une classe moyenne en tension face à une croissance économique spéculative qui profite surtout aux plus riches.
Le Maharashtra est aussi le berceau d’un nationalisme hindouiste militant, notamment incarné par le mouvement Shivaji, avec une forte hostilité envers les minorités musulmanes et chrétiennes, héritage des siècles de domination moghole et coloniale. Cette tension identitaire traverse les paysages urbains et ruraux, où les pratiques religieuses anciennes cohabitent avec des revendications contemporaines parfois conflictuelles.
Parmi les sites culturels majeurs, les grottes et temples d’Ellora, Ajanta et Elephanta illustrent la richesse spirituelle et artistique du Maharashtra, mêlant traditions bouddhistes, jaïns et hindoues. La figure emblématique de Shiva à cinq têtes, Mahesamurti, symbolise une forme de transcendance détachée, reflet d’une quête intérieure au cœur des contradictions sociales. Et le récit de ma vie, suscité par un jeune cinéaste australien, Tristan Heiner venu exprès pour capturer mon récit de vie. Ellora, la grotte choisi un peu au hasard, pour ses capacités sonores, son éloignement des passants, s’est avérée perte la grotte de Shiva à trois têtes ou bien de Brahma, va savoir, c’est là où a eu lieu la captation de mon image par Tristan Heiner. Quelle aventure filmique incroyable. Je croise les doigts pour mon ami qui est reparti pour une plus grande aventure encore, filmer le festival se reproduisant tous les 100 ans à .… Pour que son film puisse prendre le jour un jour…. Pas comme le mien, se lovant dans l’obscurité.
La foule, le déplacement. Non, je ne suis finalement pas allée là. Le retour à Mumbai, la nouvelle rencontre avec Bilu, un pianiste aveugle vivant entre Mumbai, Londre et… incarnant la complexité humaine, faite de fragilité, de créativité, et de luttes quotidiennes dans des environnements hostiles. Notre interaction improvisée révèle les dynamiques d’entraide, de défiance et de quête d’équilibre émotionnel au sein d’un environnement d’hypermobilité.
Mumbai elle-même se déploie comme une mégapole contrastée : un mélange de bidonvilles étendus, d’immeubles modernes, et de vestiges coloniaux délabrés, où le bruit incessant du trafic et de la foule forge une atmosphère unique, exigeant vigilance et adaptation permanente. Le mouvement, le chaos et la diversité culturelle semblent être les forces vitales qui maintiennent la ville en constante transformation.
Enfin, le Maharashtra illustre les défis d’une Inde moderne partagée entre traditions, modernité, disparités sociales, et aspirations économiques mondialisées. Le capitalisme y côtoie la spiritualité ancestrale, tandis que les populations locales cherchent à trouver leur place au sein d’un changement rapide et souvent inégalitaire, dans une région où « tout change, sans que rien ne change vraiment ».
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Cambodge
Plusieurs années après et c’est un chapitre de voyage que je n’arrive pas à débuter. Peut-être à cause de cette indéfinissable tristesse qui le ponctuait. De Bangkok à Battambang en train. Le passage de frontière, attente de visa pour se retrouver dans cette ville nord-ouest de Cambodge, mi moderne mi traditionnelle. Une ville provinciale, plutôt agréable au bord de la rivière Sangker, d’où j’aurais dû partir directement à Phnom Peng. Mais la visite d’une exposition sur les paysages de la rivière Sangker m’a détourné de mon projet. Les rencontres avec les artistes khmer, français et américains dans la « Sangker Art Space and galery » dirigé par Mok Rhota. Des photographies, des peintures, des installations sonores issus du voyage sur la rivière étaient exposés dans la galerie. De très belle photographie noir et blanc, avec des effets voilés de la prise depuis le bateau des paysages au bord de la rivière de Kim Hak, « Daydream », peintures de Tim Lean Chays dont « The raven ». Un oiseau à peine visible se fondant dans le décor noir-marron, tout comme lui. En bas des peintures abstraites de Pen Robbit. Pen m’a amené en moto découvrir son atelier. On est rentrée dans une maison en bois, sur les portes les traces de peinture rouge à l’intérieur d’une grande pièce remplie des pinceaux de toutes taille et des boîtes de peintures. Sur les murs plusieurs peintures en voie de réalisation. Traînées vertes, rouges, bleu. C’est la série 2014. Avant Pen faisait des portraits, abstraits, rouges. Des visages entourés des fouloirs aux motifs khmer. Des tissus. J’ai proposé que Pen fasse un portrait de moi. Une minute après un visage aux yeux tristes m’a été offert. La famille de Pen habitait juste derrière l’atelier, les enfants, le décor de voisinage. Le retour à la galerie où une sculpture en bois d’homme avec des clous dans la langue, dans la tête et dans les oreilles était placée au centre. Les yeux rouges, noirs. Expression de souffrance. J’y voyais une sorte de masque de dieux africains. Ensuite, la rencontre d’un autre artiste me montrant ses peintures des hommes en état de méditation accompagnés d’accessoires : des haltères, échelle, ballon.. Et comme sans transition, je me suis retrouvée devant les ruines d’un temple, devant un immense bouddha méditant.
Les fêtes de Nouvel An. Mok a proposé que l’on aille les passer dans sa maison au nord de Cambodge où il avait des plantations de caoutchouc. Parmi ses nombreuses occupations, il était également acteur et coproducteur. Mok voulait nous montrer le temple où était tourné le film « Le Temps des aveux » réalisé par Régis Wargnier, portant sur l’anthropologue français François Bizot dans lequel Mok jouait le rôle d’un soldat (??). Bizot accusé d’être un espion est prisonnier de Douch, le directeur de la funeste prison et centre de torture S-21 où plus de 20 000 Cambodgiens ont été mis à mort. Le caractère spirituel et romantique des ruines dont de nombreuses sculptures et détails décoratifs proches des temples hindous et de déités méditant étaient magnifiquement conservés, a changé d’aspect, après que nous ayons découvert l’histoire des évènements mortifères qui se sont déroulés dans ce temple.
Un jeune photographe suisse nous y a accompagné. Il est venu sur les traces de son grand père ayant fuit Cambodge lors de la guerre civile, il n’y est jamais retourné. X venait pour la première fois découvrir Cambogne, rencontrer la famille. Il était photographe, il se limitait à une photo par jour. Dix ans après, je me demande qu’est devenue sa collection de photos issues de ce voyage.
Sur notre route, d’autre temples hindous étonnants….
Arrivée dans la grande maison en bois de Mok. Nous nous sommes arrêtés devant ses plantations caoutchouc. Mok nous a fait un cours sur la manière de faire saigner les arbres, ramasser le caoutchouc, le faire travailler, ils nous a montré les habitations de ses ouvriers, expliqué la vie et les conditions de leur travail. Je ne savais pas quoi exactement en penser, car les plantations de caoutchouc remplacent les forêts biodiverses empêchant une grande partie de tribus de subsister dans des forêts et terrains qui leur appartenaient. Cependant Mok nous a dit qu’il a racheté le terrain de caoutchouc déjà existant. Entre Amazonie et Asie…le caoutchouc, une précieuse matière sert à fabriquer les pneus, les préservatifs, les gants, les chaussures… bref. Je réalisais la complicité qui était engagée dans toute cette histoire d’expropriation.
Mékong : Cette grande rive qui traverse le Cambodge « Mère de tous les eaux ». Longue de 4900 mètres, elle prend source en Himalaya, dans la province de Quinghai, le Mékong irrigue successivement la Chine (dans la province du Yunnan), borde le Laos à la frontière de la Birmanie puis de la Thaïlande avant de couler au Laos et de revenir à sa frontière, puis traverse le Cambodge où se forment les premiers bras de son delta, qui se prolonge dans le sud du Viêt Nam où il est appelé traditionnellement le « fleuve des neuf dragons » (en vietnamien : Sông Cửu Long). Environ 70 millions d’habitants vivent directement dans son bassin versant. Je me suis rendue sur une toute petite ville en face de …
Le temps comme suspendu, pas un seul café, les gens vivant là comme il y a x années comme… toujours ?
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Chili – L’art vient de la nature
Ce chapitre retrace une odyssée sud-américaine à travers le Chili, premier contact avec un continent longtemps fantasmé. Du désert d’Atacama aux glaciers de la Patagonie, de la ferveur politique à Santiago vers la magie silencieuse de l’île de Pâques, l’auteure déroule un itinéraire où la nature devient matrice de l’art, source d’abstraction et d’inspiration. Chaque paysage – cratères lunaires, lacs cristallins, chaînes volcaniques – compose un tableau brut, sculpté par le vent et le temps. L’expérience du voyage, marquée par l’imprévu et les dérives, oscille entre émerveillement esthétique et épreuves concrètes, notamment lors d’un long blocage de la carte visa à Puerto Natales, transformant l’errance touristique en leçon d’humilité et d’endurance.
L’île de Pâques, point culminant de cette traversée, devient une énigme vivante, où les Moaïs veillent sur l’île dans un silence ancestral. Mais c’est aussi à Santiago, à travers les musées de la mémoire et les maisons de Pablo Neruda, ou encore dans la vallée d’Elqui auprès de l’ombre poétique de Gabriela Mistral, que se tisse un lien profond entre création, résistance et transmission. Les mots de Mistral, ses images telluriques et mystiques, résonnent avec l’expérience vécue : l’art, comme la vie, s’enracine dans le paysage, dans les pierres, les livres, les êtres, et dans les gestes de celles et ceux qui cherchent à comprendre « ici » comme « là-bas ».
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Sri Lanka 2018
Temples et monastères bouddhistes
Je suis venue ici sur les conseils d’un moine sri-lankais rencontré à Bodhgaya. Il m’avait raconté qu’une souche de l’arbre originel, celui sous lequel Bouddha atteignit l’illumination, avait été transplantée à Anuradhapura, au Sri Lanka, il y a plus de deux millénaires. Cet arbre, le Sri Maha Bodhi, est encore vivant aujourd’hui malgré son âge avancé, et vénéré comme l’un des plus anciens arbres historiquement documentés au monde.
En 2018, alors que je cherchais une destination pour les vacances de Pâques, ce souvenir est remonté à la surface : pourquoi ne pas aller voir l’arbre de Bouddha ? Et, en chemin, m’offrir une retraite, un temps de silence pour fixer un peu mes idées. La méditation vipassana, dont j’avais entendu parler à Katmandou mais que je n’avais jamais osé entreprendre, a soudain pris tout son sens. Avant et après la retraite, je me suis fixé quelques objectifs plus « touristiques » : découvrir les sites archéologiques du Sri Lanka — principalement composés de stoupas et de grottes bouddhistes — puis explorer les forêts, les plantations de thé, les montagnes.
Compte tenu de la saison, j’ai choisi de traverser l’île par le centre et le nord, suivant les itinéraires dessinés par le guide Lonely Planet, sur les traces des vestiges sacrés. Étonnement profond : les temples bouddhistes ne ressemblaient en rien à ce que je connaissais. De vastes dômes de briques coiffés d’une hampe rituelle, des grottes entièrement peintes, habitées par des statues monumentales du Bouddha. Ici, le bouddhisme n’est pas seulement une religion : il fut le socle d’un immense projet politique et spirituel, adopté et consolidé par des rois convertis. Ashoka, les batailles, la réorganisation des structures sociales — toute une histoire où le religieux et le politique s’entrelacent.
Cette dynamique me rappelait d’autres régions d’Asie : en Chine, par exemple, où l’on trouve aussi d’immenses grottes bouddhiques, bien plus gigantesques encore, mais sans ces dômes caractéristiques. Dans l’Antiquité, dès le Ve siècle avant notre ère, le bouddhisme s’est imposé comme une pensée religieuse et politique dominante dans une grande partie de l’Asie. Il n’est pas surprenant que certains en viennent à comparer Bouddha à Jésus : deux figures fondatrices, spirituelles et historiques, inscrites dans des contextes très différents mais toutes deux devenues universelles. Il serait passionnant de revenir sur la géographie et la cartographie de ces diffusions.
Et puis, il y eut l’expérience méditative elle-même — sans doute l’une des plus marquantes de ma vie. Dix jours de silence. Dix heures par jour assise à méditer. Des repas frugaux mais ajustés. Des bénévoles discrets, une organisation précise, et chaque soir un enseignement à écouter. Une plongée radicale dans le silence intérieur, où chaque sensation devient une matière à observer.
Après ces dix jours de silence, le monde m’est apparu à la fois plus vaste et plus simple. Marcher dans les jardins d’Anuradhapura, sous l’ombre du vieil arbre de Bodhi, c’était comme effleurer un fil ténu reliant le présent au temps des origines. Les fidèles s’y pressaient, apportant des offrandes de fleurs, de l’encens, tout en séréntité. Ce qui m’avait frappée, ce n’était pas tant la monumentalité des stoupas ou la rigueur des règles monastiques, mais cette manière qu’avaient les gens d’inscrire la spiritualité dans le quotidien : une vieille femme assise en tailleur au pied d’un mur de briques, un enfant jouant entre les jambes des pèlerins, un moine ajustant sa robe safran à l’écart en lisant un livre.
De site en site, à Polonnaruwa comme à Dambulla, se dessinait une continuité : le bouddhisme ici n’est pas seulement une croyance, il est une architecture, une politique, une mémoire et même une écologie. Les grottes peintes sont comme des ventres de pierre qui protègent des siècles d’images et de couleurs ; les stoupas, eux, jaillissent du sol rouge tels des collines façonnées par la main humaine. Tout autour, la jungle reprend ses droits, les singes escaladent les statues, les racines s’infiltrent dans les fissures : un dialogue permanent entre la nature et la trace des hommes.
À Sigiriya, ce rapport entre pierre et végétation prenait une forme encore plus amplifiée. Gravir le rocher du Lion, massif de pierre dressé au milieu de la plaine, c’était comme escalader un rêve ancestral où l’histoire et la légende se superposent. J’ai pu prendre en photo les fresques des « Demoiselles de Sigiriya », peintes à flanc de falaise, elles semblaient comme suspendues entre ciel et terre, comme des visions fragiles arrachées au temps. Au sommet un site archéologique. Une cité ? Un lieu sacré ?, la vue s’ouvrait sur une mer de forêts, de lacs et de collines : un paysage d’une intensité presque cosmique, qui donnait à ressentir physiquement les énergies puissantes de cette île.
Je réalisais alors que ce voyage n’était pas une simple parenthèse spirituelle : il redessinait ma géographie intérieure, éveillant le poids des traditions et révélant comment une pratique méditative — née il y a plus de vingt-cinq siècles — peut encore aujourd’hui transformer un regard, réorganiser un corps, réinventer une manière d’habiter le monde.
Puis vint ce voyage dans le sud, accompagné de Kiannon Yiong, un jeune yogi qui nous avait « encadrés » lors de la vipassana, déjà bien expérimenté dans les techniques de méditation bouddhiste transmises par Goenka. Nous sommes arrivé dans un monastère dissimulé au cœur de la forêt, où ce moine en robe rouge nous avait accueillis avec une bienveillance. Il nous guida dans cette méditation étrange que je nommerais volontiers de « transportation », tant elle créait une sensation d’être emporté au-delà des limites ordinaires de la conscience : une traversée vertigineuse de l’espace, comparable à une machine à voyager dans le temps, où les frontières du soi s’effaçaient. Je me souviens qu’effrayé à l’idée de ne pas pouvoir revenir, j’ai interrompu le voyage. Mais peut-être était-ce le moine lui-même qui en avait provoqué la rupture ? À mon éveil, il n’était plus en face de moi. Kiannon, quant à lui, méditait tranquillement de l’autre côté du ruisseau.
Vipassana à Sri Lanka
Tableau blanc sur blanc : en voie de réalisation…
Films montés par IA
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Bali
Sur les traces de Margaret Mead et Gregory Bateson, sur les traces d’Yves Winkin en fait. Cet article de son séjour à Bali que j’ai tant aimé et qui a déclenché une véritable « crise existentielle » ou un véritable « retour aux sources ». Cette relation douloureuse débutée par une rencontre lors d’un colloque, puis un échange épistolaire, puis par une relation intime désaxée. Un retour vers cette année 2010, des années de séparation. L’image-souvenir décomposée non plus à la manière d’une planche représentant l’évolution d’une plante, mais une plante véritablement disloquée.
Et, bien moi aussi, j’ai eu là-bas une histoire défragmentée. Quelle île magique. Quelle humidité. Le logement en face d’un champ de riz. Maison traditionnelle en bois, en plein de la ville d’Ubud. Le matin les fleurs et les encens parcourant grâce aux soins discrets de ma logeuse, les différents coins de la maison. C’est la presque fin de la mousson, végétation luxuriante, l’air humide, cuisine succulente, soin, thérapie sonore, incinération spectaculaire d’un proche de la famille royale. Le village mystérieux où se sont établies Mead et Bateson. Rencontres, rituels de sorcière… le feu.
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Tibet 2019 : Expérience du bouddhisme tibétain entre dévotion, transmission et opacité
Chuang Tzu disait que la clé, c’est d’être naturel et ordinaire, comme les oiseaux ou les arbres. En étant ainsi, on peut s’épanouir pleinement, ouvrir nos ailes dans le vaste ciel.
Je me retrouve au Tibet devant un petit temple caché, isolé, presque invisible depuis la route. Il n’y a personne à l’intérieur, mais je me suis laissée entrer, m’y sens bien. Assise sur un petit sofa devant un autel, je ferme les yeux, et dans un état entre veille et sommeil, j’entends une voix me dire : « Je n’ai pas fini de lire ce manuscrit. Il contient le secret des origines de la vie. Il porte le numéro 7. Trouve-le. » Ce message étrange m’a marquée.
Mon voyage au Tibet n’a duré que dix jours, mais il existe désormais un lien qui me traverse avec ce pays: avant, pendant et après. J’y suis allée juste après avoir visité l’exposition « Montagnes sacrées » consacrée à Alexandra David-Néel, exploratrice himalayenne et chercheuse spirituelle. J’ai eu la chance de voir sa maison devenue musée, de plonger dans ses écrits, et de retrouver Fox, un artiste et voyageur qui m’avait autrefois envoyé sur « sa » route en Himalaya. Le départ vers le Tibet. Après avoir attendu un visa et emprunté des chemins compliqués, je suis arrivée à Chengdu, porte d’entrée vers Lhassa.
Ce chapitre propose une traversée du bouddhisme tibétain, l’expérience de terrain prend la forme d’une immersion dans des espaces à la fois historiques, cultuels et touristiques, notamment le monastère du Jokhang, le palais du Potala, et les complexes monastiques de Drepung et Sera. Ces lieux emblématiques, marqués par une stratification historique et théologique complexe, suscitent une confrontation directe à l’altérité des formes rituelles, à l’opacité des cosmologies religieuses et à l’ambiguïté de la médiation contemporaine (guides, infrastructures, flux touristiques). Le monastère du Jokhang, au centre de Lhassa, condense à lui seul plusieurs dimensions constitutives de la tradition tibétaine : syncrétisme des influences chinoises et népalaises, rivalité symbolique des statues fondatrices, hiérarchisation des divinités, et centralité du culte rendu à Jowo Shakyamuni, statue apportée selon la tradition par la princesse chinoise Wencheng. L’observation participante des pratiques dévotionnelles quotidiennes (prosternations, offrandes, circumambulations) révèle une articulation singulière entre intériorité rituelle et visibilité publique, dans un espace saturé à la fois de sacralité, de surveillance, et de présence touristique.
La poursuite du parcours à Drepung et Sera permet d’approfondir la compréhension de l’école Gelugpa et de ses institutions de transmission : bibliothèques, espaces de débat philosophique, imprimeries de textes canoniques. C’est dans ce contexte qu’apparaît la figure de Gendün Tenpa Dargye, lama du XVIe siècle dont un manuscrit (le « n° 7 ») suscite une attention particulière. Ce document, acquis in situ, devient le point de départ d’une enquête spéculative sur le rôle de la parole et de l’écriture dans les processus de transmission spirituelle. Il convoque indirectement la figure tutélaire d’Alexandra David-Néel, mais dans une posture contemporaine, décentrée, plus attentive à l’écart qu’à l’exotisation, et ouverte aux modes de connaissance non doctrinaux.
Ainsi, ce chapitre interroge les conditions d’accès et de non-accès au sens dans un contexte de forte densité symbolique, où les dispositifs de médiation — tradition orale, écriture canonique, dispositifs muséographiques et touristiques — coexistent sans toujours se répondre. L’expérience de Lhassa devient dès lors le lieu d’un questionnement épistémologique sur les seuils du visible et de l’intelligible, sur l’herméneutique du sacré dans une langue étrangère, et sur le statut de l’enquêteur pris entre fascination, méconnaissance et désir de comprendre.
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L’arrivée en Chine
Avant de quitter la chambre, j’avais tiré un hexagramme dans le Yi Jing. C’était le 25 : 無妄 (Wú Wàng) – « L’Inattendu », « L’Innocence ». Je m’étais contentée de cette réponse laconique : « Il est avantageux de persévérer dans ce qui est juste. » Sans interprétation poussée, je l’avais prise comme un encouragement à ne pas sur-préméditer, à me laisser guider, à suivre les signes sans forcer. Mais ce que je n’avais pas saisi sur le moment, c’est que cet hexagramme parlait aussi d’une épreuve : celle de rester en accord avec soi-même au sein d’un monde où les repères se brouillent, où les signes ne répondent plus aux attentes, et où l’innocence — ou la justesse — devient une forme de résistance.
L’errance qui a suivi a pris alors une forme étrange : j’étais à la recherche d’un lieu qui n’existait plus — un café tibétain, une agence de voyage, une promesse lue dans un vieux guide ou sur un forum oublié. Tout se dissolvait dans la moiteur de la ville de Chengdu où je venais d’arriver. Je cherchais cette agence dans un quartier indéfini, sous la pluie, jusqu’à ce que je trouve refuge dans un vaste café, sorte de dortoir humide, anonyme, où des corps endormis gisaient dans le silence. Là, mon corps s’est arrêté vidé. Je suis restée figée des heures, entre hypnose et torpeur. Il n’y avait plus de direction, plus d’élan, juste ce ralentissement extrême qui, parfois, précède un basculement. Et ce basculement eut lieu. Par une sorte de dérive oblique, je me suis retrouvée au monastère Wenshu, qui m’avait été indiqué le premier jour mais que j’avais mis de côté. Là, quelque chose a repris. Un espace de rituel, de recueillement, de la persistance. J’ai assisté à une cérémonie bouddhiste : chants, gestes, encens, feu. Une rythmique lente, souterraine. Ce n’était pas une performance pour touristes. Des vieillards priaient, des enfants couraient, une femme m’a souri sans dire un mot. Dans le silence du repas végétarien pris au temple — servi dans des bols en métal, sous un auvent ruisselant —, j’ai perçu cette coïncidence rare. le Yi Jing, relu après coup, devenait clair : l’inattendu n’est pas ce que l’on cherche, mais ce qui nous advient quand on cesse de vouloir nommer trop vite. La suite, pourtant, est venue brouiller à nouveau ce fragile alignement.
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Canaria Islands l’hiver 2021
Canarian Islands se présente comme un journal de voyage fragmenté mêlant introspection, réflexions spirituelles, et récit autofictionnel d’errance amoureuse. Écrite à la première personne, cette prose hybride fait alterner les langues, traversée par les tensions entre liberté et solitude, lucidité et désir, mélange de spiritualité orientale et d’hédonisme occidental. Lanzarote, île volcanique des Canaries, devient le théâtre d’une retraite temporaire lors de la pandémie covidale, mais aussi d’un enchaînement d’événements ambivalents où le corps, le destin et la mémoire affective s’entrelacent. Entre méditation et les réflexions sur l’impermanence et incidents grotesques – vol d’ordinateur, amour éphémère avec un « prince banquier », passage à la police – l’autrice construit une narration dissonante où le tragique côtoie le burlesque. La perte matérielle d’un travail intellectuel (le « livre straubien ») se double d’un trouble plus profond : celui d’un déséquilibre affectif chronique, d’une répétition de relations désaxées, souvent vécues comme autant d’échos d’un amour central et fuyant, JF.
Ici l’écriture diaristique s’inscrit dans une esthétique de l’exposition de soi sans fard, à la fois critique et sensuelle, où la narration assume sa discontinuité, son désordre émotionnel, son oralité vivante. Les amants défilent comme des fragments d’un roman éclaté du désir, ponctué de moments de joie, de lucidité ironique, mais aussi de désenchantement profond. Le récit mêle également les strates géographiques (Canaries, Grèce, Sicile, Paris), affectives (manque, fantasme, tendresse, rejet), et philosophiques et critiques (références au dharma, à Sadhguru, aux « guerres fabriquées »). Mais aussi découverte de l’oeuvre-île Lanzarote et de l’artiste César Manrique. Entre hédonisme, l’architecture, l’art-nature et l’engagement écologique, quelle joie de pouvoir se plonger dans ses créations grandeur-nature. L’île entière ne saurait être vu autrement qu’instruite par le regard particulier de cet artiste.
Ainsi, Canarian Islands peut être lu comme une tentative d’écriture existentielle au présent, où le paysage volcanique devient métaphore du bouleversement intérieur. Il s’agit d’un parcours d’instabilité assumée, où les irruptions, ruptures, les joies quintessences, pertes et dérives constituent autant de matériaux d’une subjectivité qui se cherche, s’expose, et s’affirme dans l’épreuve du monde, de voyageuse confinée dans une caravane.
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Sicile : Carnet d’une terre traversée par le feu
Je suis partie en Sicile comme on se jette dans un gouffre incandescent, poussée par une impulsion à la fois déraisonnable et inévitable. C’est un voyage insensé d’un point de vue financier, mais il me fallait traverser l’île, à mon rythme, en m’arrêtant, en respirant, en sentant sous mes pas cette terre brûlée, sculptée par les forces élémentaires. L’Etna s’est imposé comme le cœur de ce voyage – une masse vivante, une montagne en feu qui pulse, créatrice et destructrice. Là-haut, en compagnie d’un guide-sherpa ayant tutoyé l’Himalaya, j’ai gravi les crêtes volcaniques jusqu’à 3000 mètres, croisant des glaciers noirs de cendre, des pierres encore fumantes, les traces récentes de coulées qui datent de quelques mois ou de quelques siècles. La puissance de cette lave, son absurdité majestueuse : à quoi bon cette énergie ? Pourquoi cette chaleur, ce feu, cette poussée qui donne naissance à la vie, puis la réduit en poussière ? Une sorte de vertige et questions : cette lave en fusion, ce noyau de feu emprisonné au cœur de la Terre, comment peut-il produire de la chlorophylle ? des mousses ? des arbustes ? Nous sommes faits de cette absurdité-là. Le message de Sadhguru, reçu ce jour-là pour Diwali, faisait écho à ce désarroi cosmique : « May there be light in your life, both within and without. » est venu à mon secours.
À Taormina, j’ai trouvé refuge dans une petite chambre de Villa Mabel, avec son plafond peint et sa terrasse qui donne sur la mer et le clocher de la Madonna. J’y ai dormi d’un sommeil profond, réveillée au matin par la lumière qui inonde les ruelles pavées. J’ai visité encore l’église, son Christ flagellé en bois, les sculptures de crânes, me cognant contre la porte vitrée comme pour me rappeler que chaque beauté contient un avertissement. Goethe, Maupassant, Wilde y ont vu un paradis — et je comprends pourquoi.
Mais la mer n’est pas que contemplation. Elle est aussi onde de choc après les rencontres avortées. À Letojani, j’ai fui un homme qui, sans violence mais sans finesse, croyait pouvoir posséder ce qui s’offrait à lui — comme tant d’autres le font ici, entre deux services ou deux tours de bateau. J’ai refusé cette précipitation, cette planification de la magie. J’ai ri intérieurement quand venu avec les gâteaux, l’hôtelière l’a chassé. Et pourtant, j’aurais aimé parler avec lui, simplement. Il a gâché ce moment.
Je suis revenue à Taormina, une troisième fois. Je monte à Castelmola, contemple l’Etna, découvre des priapes en fer forgé dans un bar perché au sommet, bois un verre seule sur une terrasse suspendue. Le ciel se couvre, la pluie finit par tomber après trois semaines d’Hélios. La lumière, enfin, se déchire. Tout semble se mettre à nu.
Je lis sur Pythagore, Thalès, la géométrie sacrée, les proportions de la pyramide, l’ombre qui révèle la hauteur. La Grande Grèce dont Sicile a fait partie. Les sages grecs, ces voyageurs vers l’Égypte, ne cherchaient pas seulement à comprendre, mais à mesurer. Et cette idée me revient de mon séjours à Lindos, où séjournais l’un des 7 sages, Clevoulos: la sagesse est dans la mesure. Peut-être ce n’est pas une métaphore.
Comment filmer un arbre ? Le souvenir de la rencontre avec Jean-Marie Straub qui m’a tant bouleversée. Me voilà sur ces traces, mais en fait à la recherche de sapin des Madonies (Abies nebrodensis), une espèce d’arbre strictement endémiques, avec seulement une trentaine d’individus connus à l’état sauvage. Je m’établie dans l’auberge Templari Polizzi. Dominico, un jeune propriétaire du restaurant m’accompagne sur le chemin du parc. Une beauté.
Une façon romantique d’habiter le monde. J’écris. Je voyage. Je vis entre les secousses d’un volcan et les effleurements d’une mer qui me parle. N’est-ce pas une aventure digne d’être vécue de la sorte ?
Arrivée à l’aéroport, un ami m’annonce le décès de Jean-Marie Straub. La copie papier du chapitre straubien s’est dispersée par terre… Je venais découvrir la maison d’Elio Vittorini à Syracuse. Les gens se sont mis à ramasser, une par une, mes feuilles. Oh, Sicilia !
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San Domingo
Barahona, 8 février 2018
Un dernier jour dans le sud de la République dominicaine, entre isolement, paysages difficiles d’accès, et frontière oppressante. Une excursion en voiture louée avec chauffeur révèle la dureté de la zone frontalière haïtienne : porte fermée, injustice criante, douleur de l’exclusion. Le rejet viscéral des frontières résonne avec un désir de retour à un monde d’avant la colonisation — en harmonie avec la nature. Dans une salle d’hôtel au charme ancien, bois et ventilateurs, un moment de réconfort naît avec Billy, noire de chez noirs, offrande d’humanité dans un monde de fractures. Pourtant, le sentiment de fermeture intérieure persiste, nourri par l’absence de désir pour Diego, jeune ingénieur mécanique trop rationnel, trop ancré dans un monde capitaliste qu’il comprend trop bien. La narratrice reste en attente : de rencontre, de résonance, d’ouverture.
San Domingo, 10 février 2018
Retour dans la capitale, dans la vieille ville à l’élégance européenne. La terrasse d’un hôtel devient poste d’observation du monde : prostituées anonymes, vieux touristes, oiseaux et fleurs. Le vin californien coule à flot, les pensées vagabondent. Une rencontre prometteuse avec Luisa, entrepreneuse dominicaine dynamique, laisse entrevoir une soirée mondaine — mais l’idée même d’un événement organisé rebute la narratrice, éprise d’improvisation et de liberté. Entre admiration et réticence, elle oscille, comme toujours, entre attirance pour l’altérité et besoin viscéral d’indépendance. Assise sur un toit, elle contemple la ville, un arbre immense en fleurs, le passé colonial comme un fantôme persistant. L’instant se suspend, irradié de lumière, entre béton et nature, mémoire et avenir incertain. L’appel du présent l’emporte : ne rien cueillir, ne rien prévoir, juste ressentir.
18 janvier 2018 – Rêve de voler, Las Galeras, chez Yolanda
Me suis réveillée vers 10h avec un grand sourire sur le visage. J’étais encore dans l’étonnement et la surprise de ma nouvellement acquise capacité de voler. Je me mettais en position de qu gong, cul en l’air un peu courbé, tête et bras bien en avant, et je descendais et montais les pentes des escaliers, j’ai survolé les rues des villes. Les gens étaient assis aux cafés, marchés, et moi j’étais en l’air juste au-dessus d’eux, je me déplaçais en surfant dans l’air. Lorsque j’ai réussi ce mouvement grâce à quelqu’un — un homme, sans doute un mélange de Peter et du capitaine dominicain du petit bateau pour voir les baleines — j’étais si fière de moi. Inoubliable aventure, inoubliables sensations.
Surfer sur les vagues, c’était peut-être cette sensation-là, un peu, ou celle du mouvement énergétique que m’a montré Peter, là-haut, sur la colline surplombant la baie de la Playita. Mais dans mon rêve, j’étais en ville, et le rêve de voler revenait toute la nuit. D’abord dans l’appartement de quelqu’un. Il devait y avoir eu une fête : bouteilles, restes de nourriture. Ensuite je descendais une colline. C’est là que la première tentative de voler m’est venue. En voyant les autres le faire. Se jeter dans le courant d’air. Après quelques pénibles tentatives, ça a marché. J’étais si fière. Puis ça continuait en ville, puis à volonté. Dès que je le souhaitais, je prenais la position du cul en l’air, et je décollais. Ahahaha. Si plaisant rêve. Acquisition d’une nouvelle capacité.
En me réveillant, je me suis précipitée devant la maisonnette et j’ai refait, à ma manière, l’exercice énergétique de Feng Shui : les deux mains l’une en face de l’autre, comme collées par un chewing-gum, mais à distance. Corps debout, cul en retrait, inspirer la lumière, la faire monter jusqu’à la tête, puis la verser sur tout le corps, sentir jusque dans les pieds, recommencer. J’ai ajouté un sourire au moment de l’arrivée de la lumière, puis un léger balancement de hanches pour bien redistribuer cette lumière en moi. Je suis agréablement surprise qu’après toutes ces discussions et aventures en compagnie de Peter, mon corps n’ait retenu que le plaisir de voler.
18 = 9
01 = 1
2018 = 11
Total = 21 → 2 + 1 = 3.
3 : le jour de l’union, n’est-ce pas ?
San Domingo, 10 février 2018
Retour à la capitale. Residencia del Fonte. Quel nom. La vieille ville de nuit a des airs d’Europe. Deux femmes sortent de la chambre voisine, sans doute des prostituées — pas jolies, pas chères. Un vieux chauve, Italien ou Espagnol ? Peu importe. Tout se paie ici. Même Diego avec sa masseuse de Punta Cana — non, pas une prostituée, elle a un appartement, un travail. Mais tôt ou tard, il faudra bien qu’il la paye.
Je suis sur la terrasse, entre pluie et lumière, entre béton brut et luxuriance tropicale. Les arbres en fleurs, les oiseaux. Un vent humide et doux. J’y bois un vin californien, Dark Horses, bon. Je rencontre Luisa, manageuse du collectif Gourmet Dominica, femme vive, indépendante, pleine de projets. Elle organise ce soir une soirée à l’hôtel Sheraton — peut-être y passerai-je. Peut-être pas. Elle a photographié l’index de mon guide de voyage, pense créer quelque chose en espagnol. Idée intéressante — ou pas. Je n’aime pas planifier. J’aime que rien ne soit prévu. Cette esthétique du luxe à l’américaine, ce mauvais goût affiché… je pressens déjà l’ambiance. Mais peut-être me trompé-je. Donnons sa chance à l’imprévu. Luisa, elle, a su s’y ouvrir. Elle a compris que je ne suis pas prévisible. Free as a bird. Moi-même, je ne sais jamais où je serai dans une seconde. Je ne suis pas la seule femme assise ici. En face, une autre, sur le toit d’en face, médite devant sa lessive. La chambre 305, la mienne, donne sur un manguier. Celle du voisin aux prostituées est tout aussi bien située. Il fait chaud. Tout brille. Je pense à Colomb arrivé ici depuis l’Europe, à une époque où tout était vert, bleu, fleuri. Quelle merveille cela a dû être. Et même aujourd’hui, au milieu du béton, les fleurs flamboyantes s’imposent. L’arbre en face, rouge et orange, est en pleine expansion. On voudrait cueillir, collectionner, ramener avec soi — mais c’est une erreur. Il faut laisser ces choses-là à leur sommet, en paix. Laisser la nature splendide là où elle respire.
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San Martin
Petite quinzaine passée sur cette île franco-hollandaise. Fêtes de Noël, carnaval, rencontre avec Franc Juminer, repas chez sa grand-mère. Souvenirs de mon séjour en Guadeloupe. Découverte des plages à la manière de Maya Deren : beauté, insouciance. Une sorte de fête retardée ; je me suis offert un cadeau pour mes quarante ans.
La Graciosa, ou le retour de la lumière
29 décembre 2022.
Retrouvailles en fin d’année avec la petite île de La Graciosa, en face de Lanzarote. Terre de beauté sauvage, familière et fidèle, accueillante malgré la foule festive. L’hôtel Girasol, encore là, face au port — ancrage précieux. Le soleil revient, le poisson du Marocain toujours aussi délicieux, les visages d’autrefois toujours présents. Et puis Ingo, les bars, la chaleur partagée. Le bonheur des retrouvailles ordinaires.
30 décembre.
Longue marche solitaire dans les paysages minéraux de l’île — de 10h à 17h, une traversée intérieure. Et puis ce rêve surgit : Yoko Ono, filmée au milieu d’une cérémonie spirituelle, escortée par des moines tibétains en procession. Un rêve doux, onirique, plein de couleurs et de gestes tendres : une moine, amusée, la nourrit comme une enfant — scène de don, d’attention, de transmission silencieuse.
31 décembre – 1er janvier.
Puis le retour à Paris, ses bistrots, sa grisaille, ses excès. Une autre lumière, celle des livres : La force de l’âge de Simone de Beauvoir, Le Colosse de Maroussi d’Henry Miller. Paris comme écho à Anaïs Nin — qui a initié quoi ? Et malgré la pluie, le quotidien se remet en place : visa indien demandé, contacts repris. Un mail envoyé à Yoko, glissé d’un lapsus de correcteur : année devient amnésie. Tout est dit. L’année recommence, pleine d’ombres, de lumière, et de mémoire trouée.
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Train retour de Saint Jean du Gard à Paris (11 mars 2024)
Ces paysages pelés encore bien hivernaux de la France endormie
Tronc d’arbres sans feuilles pâturages
Nostalgie flaques d’eau constructions électriques
Le sud de la France n’est plus du tout celle de mon adolescence
Si longtemps je n’ai pas voyagé en France qu’elle me paraît tristement grisâtre
Chez Anna et Sebastian dans le Gard
Forêts oui, mais toujours de beaux arbres
Jolie Maison oui, jardin surtout
Mais froide peu chauffée
On y vit habillé jours et nuit
Après le retour de Goa déshabillé quel sentiment désagréable
Petit à petit avec le soleil
Beaux paysages
Appréciation guidée des paysages
Vestiges préhistoriques
Eglises romanes
Traces de dinosaures
Chemins de Stevenson
Caractère obstiné têtu et critique des gens du coin
Locaux et les autres
Territoire
Amour de la terre
Une très vielles terre de schiste et cette lumière nuageuse
La réalité la mienne qui n’est pourtant très peu celle que j’habite
Tout au long de la route
Le même paysage hivernal ou comme si
La pluie avec les vents forts
La chatte qui s’est fait mordre le cul
La chouchuotte miaou miaou
Enfant adopté de ma sœur
Soirée devant la télé
Un seul touriste de passage
Soleil puis la pluie de nouveau
La marche dans la forêt
La vue de la neige
De belles panoramas
Et ce retour à Paris tout aussi gris, plus ?
Et déjà envie de repartir
Quel contraste avec le chaud exotique sable doré
Bateaux colorés visages bronzés décontractés des indiens et des touristes heureux
Le vert de la mer et l’orange soleil coco et palmiers
Temples d’Ajanta Ellora
Oh Shiva Shiva maîtres jaïn et bouddhas
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Photos:
Paris mon Paris à moi
Paris a été — et demeure — lié au rêve parisien, à l’amour, l’une des périodes les plus heureuses de ma vie : ma rencontre avec G. Puis, à l’un des moments les plus douloureux : la vie sans lui, dans une ville qui m’est alors apparue comme une ville fantôme.
Peupler Paris, c’était multiplier les rencontres amoureuses, les amants, intensifier la consommation d’art, de culture, et s’accorder la distance nécessaire que chaque départ permettait — une distance vitale pour raviver mon être.
Tant de films, d’apprentissages, d’expositions, d’artistes, de voyages… autant de fragments à partir desquels a pu émerger cette archive-livre.
C’est aussi l’histoire de trois appartements dans lesquels j’ai vécu.
En voici quelques portraits filmés supplémentaires, grande fresque culturelle d’une époque parisienne dévolue :
Vidéos/photos Journal Parisien accélérée, à la Mekas :
Parmi ceux et celles du monde académique qui y ont contribué, se sont laissés approcher avec la caméra : Michel Barthelemy, Richard Shustermann, Sandra Laugier, Anne Gonon, Christiane Chauviré, Didi-Huberman, Albert Ogien, Gérard Toffin, Yves Winkin, Gérard Bérreby, Gérard-Georges Lemaire…
Lors des événements, expositions, projections filmées, marché de la poésie: Frédérique Acquaviva, Rafael Gray, Fox & Laurent Courreau, Phill Niblock, Esthere Ferrer, Joachim Montessouis, Eva Vautier, Orlan, Frank Ansel, Ricardo Mosner, Jacques Demarques, Adeena May, Frank Leibovici, Gérard Bérreby, Joël Hubaut, musiciens au radio Fip, Agnès b., festival himalayen ….Poètes sonores & marché de la poésie……Et tant d’autres…

