CATALOGUE VOYAGES D’ETUDE

Du départ de Pologne à lerrance créative

Le point de départ de cette trajectoire artistique et intellectuelle s’enracine dans une expérience fondatrice : le départ de Pologne, terre natale marquée par une histoire tourmentée, des tensions politiques persistantes et un héritage culturel stratifié. Ce départ ne se limite pas à un déplacement géographique, il s’apparente à une fracture existentielle qui ouvre un espace de remise en question radicale des certitudes identitaires et des structures familiers.

L’exil, volontaire ou contraint, devient dès lors une condition essentielle d’une subjectivité en devenir, placée dans un entre-deux permanent, oscillant entre le refuge dans un passé vécu et l’incertitude d’un avenir à réinventer. Cette situation liminaire, pure déchirure, devient progressivement une source de renouvellement créatif et réflexif. Le déplacement d’une terre à une autre provoque une suspension des habitudes perceptives, une « mise en défaut » des systèmes de sens acquis. Il impose une réévaluation constante des relations au monde et aux autres.

La confrontation progressive à la différence culturelle, linguistique, contribue à l’élaboration d’une esthétique de la situation. Celle-ci se caractérise par un refus d’une vérité univoque ou d’un centre de référence stable, au profit d’une exploration des marges, des zones interstitielles et des dynamiques de passage. Le travail d’écriture se déploie dès lors dans la pluralité des expériences vécues, à travers une attention soutenue aux modalités selon lesquelles lieux et rencontres reconfigurent les conditions mêmes de la perception et de l’expression.

Ce processus de déplacement s’accompagne d’une posture réflexive et critique face aux phénomènes globaux contemporains : l’homogénéisation imposée par le capitalisme culturel, la standardisation touristique, la technologisation croissante des modes de vie. Dans ce contexte, l’art situé se présente comme un contrepoint, un appel à la réappropriation sensible et politique des territoires, au-delà des discours familiers. Le départ de Pologne, en ce sens, n’est pas une simple étape biographique mais une expérience structurante : celle d’un sujet en quête de décentrement et de recomposition, capable de résister aux forces d’uniformisation et d’aliénation par l’acte même de création située.

Ainsi, ce premier moment ouvre la voie à une recherche où l’art d’écrire et de filmer n’est plus seulement un objet ou une production, mais une nécessité, vivante, toujours en devenir, qui mêle les langues, témoigne d’histoire individuelle et collective, intime et politique, locale et globale. Ce mouvement initial trace les contours d’un voyage — littéraire, cinématographique, existentiel — où le déplacement est constitutif du sujet, de ses manières de vivre, comme de ses formes artistiques.

Lien vers le chapitre : Pologne

Lien vers les images : 

Traverser la Russie – A bord du Transsibérien

Ce chapitre constitue une autre étape cruciale du parcours existentiel entrepris depuis le départ de Pologne. Le voyage en Russie, et plus spécifiquement la traversée du territoire à bord du Transsibérien, fonctionne comme un condensé expérientiel des tensions constitutives du projet : entre ancrage et errance, entre héritage soviétique et transformations post-industrielles, entre altérité radicale et formes de reconnaissance sensible.

L’expérience du Transsibérien, dans sa durée étirée et son dispositif spatial singulier, crée les conditions d’une écoute et d’une observation prolongée, favorisant une forme d’attention flottante, hypnotique. Le train devient ici un laboratoire mobile de la perception, une chambre d’écho du monde traversé, mais aussi des souvenirs qui s’y inscrivent.

Ce chapitre met ainsi en œuvre une méthode de l’art situé qui conjugue déplacement physique, implication sensible du sujet et attention ethnographique. L’immensité de La Russie n’est pas abordée comme une abstraction géographique, mais comme un tissu d’histoires de vie, de visages, de paysages derrière la vitre. Les gares, les compartiments, les paysages industriels ou sibériens deviennent autant de scènes de rencontre, d’écriture et de remaniement perceptif.

L’approche convoque ici une sensibilité documentaire et performative à la fois, où filmer, écrire, parler, cohabiter avec les passagers devient un mode de connaissance non objectivante. Ce que le voyage produit, ce n’est pas tant un récit linéaire que des fragments d’expériences sensibles, des notations discontinues, des micro-récits en dialogue avec les grands récits (soviétiques, historiques, esthétiques). Cette traversée de la Russie de 9 jours devient dès lors exemplaire d’une poétique du mouvement, de l’inachèvement, et de la relation située — au cœur de l’art comme manière de vivre. Le voyage en train devient une expérience en soi, un théâtre mobile où se rejouent l’ennui, l’observation, les micro-rencontres. Le Transsibérien est ici analysé comme un dispositif spatio-temporel : un « chronotope » au sens de Bakhtine et une hétérotropie au sens faulcautldien, un cadre générateur d’expérience, de narration, de rapport au monde non familier. Ce n’est pas un récit héroïque ou exotique d’un aventurier, mais une reconfiguration de la destinée, une méditation sur les temporalités étirées, les échanges fugaces, les conversations et gestes quotidiens qui composent une poétique du voyage lent. On s’attarde sur les paysages traversés, les stations-fantômes, les vendeuses sur les quais, les conversations fragmentaires avec d’autres passagers russes, ukrainiens, chinois, ou présences simplement silencieuses. La dernière partie s’ouvre à une réflexion sur la rencontre dans un tel contexte : que veut dire « rencontrer » dans le cadre d’une traversée collective, silencieuse, rythmée par le roulis du train ? Il s’agit d’une ethnographie mineure des regards croisés, des mots échangés, des malentendus aussi, où l’écriture devient parfois l’unique médiateur possible entre soi et soi, soi et l’autre. Une attention est portée aux détails matériels (bois, métal, sons, nourritures), mais aussi aux tensions post-soviétiques perceptibles dans les corps et les conversations.

Lien vers le chapitre Russie: 

Lien vers les films : Historienne de la Russie, spécialiste de Transsiberien, journaliste/avocat de Vladivostok, images prises depuis le Transsibérien, le sphinx dans mon lit, les églises, les femmes courageuses, la ville de Vladivostok et sa région…

Voyage au Maroc : une esthétique orientale

Le séjour au Maroc s’est imposé comme une expérience transformatrice, à la croisée du journal de terrain, de la recherche ethnographique et d’une écriture existentielle située. Exotisme certes, mais loin d’un regard surplombant ou rêveur. Ce voyage s’est construit dans une désorientation progressive, une mise à nu sensorielle et symbolique, à travers l’épreuve de la langue, des gestes inconnus, du temps acceleré de la traversée du pays et des rituels (extra)ordinaires. Dès l’arrivée à Marrakech une tension s’installe entre la beauté lumineuse des médinas et la dureté de certaines relations : négocier un trajet, refuser l’insistance d’un guide improvisé, apprendre à dire non avec tact. Le voyage se poursuit vers Chefchaouen, puis Fès, où les ruelles labyrinthiques deviennent un dispositif d’égarement volontaire, une école du regard. Un hammam partagé avec des inconnues, une discussion spontanée dans un café ou un moment de silence sur une terrasse au coucher du soleil forment les micro-événements d’un apprentissage de l’altérité, non spectaculaire mais marquante. Rencontre – avec un étudiant curieux, une femme âgée racontant ses douleurs, un vendeur qui récite des vers soufis, un mur de prière – engage une co-présence fragile et éphémère. L’usage de la caméra ou du carnet peu intrusif, il s’essaie comme moyen d’écoute et d’attention. L’enregistrement d’une prière collective depuis une ruelle ou la captation du bruit d’un marché au matin revêtent une saisie fragmentaire qui lui donne une forme poétique, plus que documentaire. Le Maroc tout entier devient ainsi un dispositif relationnel : l’espace n’est pas pré-donné, il se fabrique dans les interstices de déplacement, les rencontres et visites. La fatigue du déplacement, les malentendus linguistiques, la chaleur écrasante, les odeurs entêtantes (de menthe, de cuir, de poussière) dessinent une matière sensible, une archéologie affective du voyage.

Lien vers le films : fusions différents voyages marocains

Un voyage d’étude au Népal : entre lecture, observation, marche et expérience filmique

Mon projet de départ au Népal est né d’un désir de rupture : rupture avec un quotidien saturé, mais aussi avec une posture analytique d’une chercheuse devenue, pour moi, trop désincarnée. Après un bref séjour au Maroc, j’ai commencé à rêver d’un autre voyage, plus lointain, mais surtout plus impliqué — un voyage où le regard ethnographique se mêlerait à une recherche sensible renforcée par l’image. Ce déplacement géographique s’est doublé d’un déplacement épistémologique : il ne s’agissait plus uniquement de « comprendre » une culture, mais d’entrer en relation avec elle à travers le geste filmique.

C’est dans ce contexte que j’ai découvert l’ouvrage de Gérard Toffin, Les tambours de Katmandou. La lecture de ce texte, à la fois rigoureux dans sa description des structures sociales et cérémonielles de la société newar, et attentif aux dimensions sensibles des rituels, a fait écho à mes préoccupations.  Le livre de Gérard offre une première cartographie du Népal : celle des cultes urbains et des pratiques vernaculaires, des fêtes masquées et des trajectoires post-monarchiques, de la Kumari — cette figure complexe de l’enfant-déesse — jusqu’aux mutations contemporaines de la ville de Katmandou.

La manière dont Toffin articulait distance analytique et sensibilité située m’a donné le sentiment qu’une autre forme de connaissance était possible : une connaissance traversée par le corps, les affects, la co-présence. Son évocation du film Living Goddess, et des controverses qu’il a suscitées, m’a interrogée sur la manière dont l’image — et en particulier l’image filmique — pouvait rendre compte de telles figures ambivalentes, à la croisée du politique, du sacré et de l’enfance.

Progressivement, un projet s’est dessiné : filmer au Népal non pas pour documenter au sens strict, mais pour explorer — par l’image — ce que signifie « être affectée » par un monde autre. J’ai commencé à esquisser des séquences de film : les ruelles de Katmandou, les temples de Panauti, les gestes ordinaires des habitants, les variations de lumière, les espaces de silence himalayens. Mon intention n’était pas de produire un discours sur la culture népalaise, mais d’entrer dans un rapport perceptif, attentif, incarné. Une ethnographie filmée certes mineure, mais traversée par la marche, une forme de ouverture.

La rencontre avec Gérard Toffin, à Paris, a consolidé cette orientation. Nos échanges, sa disponibilité bienveillante m’ont encouragée à assumer un positionnement liminaire : celui d’une chercheuse en mouvement, acceptant de ne pas tout maîtriser, mais prête au lancement, aux rencontres d’un autre monde. Cette étape a aussi marqué une césure dans mon parcours professionnel : après des années consacrées à l’analyse discursive, je ressentais le besoin de renouer avec une approche plus située, incarnée, où l’écriture puisse à nouveau dialoguer avec l’expérience vécue.

C’est dans ce contexte qu’une image enfouie dans un carton ramené de Pologne a refait surface : celle de la Kumari, aperçue des années plus tôt sur la couverture d’un magazine de géographie polonais collecté dans mon adolescence. Ce souvenir, à la fois banal et énigmatique, m’a soudain semblé constitutif d’un imaginaire plus ancien que je n’avais pas su nommer. Mon intérêt pour le Népal, pour ses formes rituelles et ses figures de médiation, ne procédait pas uniquement d’un choix rationnel, mais s’inscrivait dans une mémoire affective plus profonde — à la croisée de la filiation, de l’image et du désir.

Ce voyage a ainsi représenté bien plus qu’un simple terrain d’étude. Il a été le lieu d’un basculement méthodologique : d’une recherche sur l’autre vers une recherche grâce à l’autre, intégré au sein d’un dispositif de co-présence filmique. Il a aussi constitué, à un niveau plus existentiel, une forme de réappropriation de l’orientation de ma vie : s’immerger, affirmer ses choix, regarder autrement, en fusionant les rythmes, les temporalités, les incertitudes de la rencontre.

Ce déplacement, je l’ai donc conçu comme une expérience d’enquête au sens large : un moment de décentrement où, pour reprendre la formulation de Trinh T. Minh-ha (1991), il ne s’agissait plus de « parler sur » mais de « parler près de ». Autrement dit, d’ouvrir un espace relationnel, fragile et mouvant, à travers le médium filmique. En ce sens, ma démarche s’inscrit dans une tradition d’anthropologie visuelle qui, de Jean Rouch (2000) à David MacDougall (2006), considère la caméra comme un partenaire de la relation — un « tiers agissant », pour reprendre les termes de Jean-Paul Colleyn (2005).

Lien vers essai

Lien vers les images de Gerard, du Nepal :

Les soleils bleu de la Grèce

Au fil de mes séjours successifs en Grèce, notamment sur les îles, Ioniennes, Égéennes et du Dodécanèse, j’ai entrepris une exploration sensible et existentielle que je conçois comme une quête d’un « esprit des îles », entre isolement et ouverture. Ces voyages se sont révélés être des expériences transformatrices où se mêlent les confidences d’inconnus, la mémoire de ma propre histoire et une forme d’insouciance retrouvée. Le déplacement ne précède pas seulement la narration, il la fonde : il faut d’abord vivre intensément ces instants pour pouvoir ensuite les écrire et m’y confronter.

À travers Corfou, Milos, Ikaria, Rhodes, ou Karpathos, …(voir le tableau avec la liste des îles sur lesquels j’ai séjourné) j’ai ressenti la Grèce comme un dispositif poétique et sensoriel, une sorte d’odyssée contemporaine. Ce pays, chargé de mythes et d’histoires littéraires – marquées notamment par les écrits d’Henry Miller et de Lawrence Durrell – s’est offert comme un miroir de ma subjectivité, un lieu d’affects et de résonances intimes. J’y ai vécu des moments de contemplation, entre balcons sur la mer, éclipses lunaires et lectures au soleil, tout en percevant les transformations sociales liées au tourisme et à la pandémie. Par contraste, j’ai été sensible à l’attention méticuleuse que les habitants portent à préserver une image authentique et esthétique de la Grèce.

Mon écriture du voyage mêle ainsi journal intime et observation ethnographique, témoignant d’une pratique où le déplacement géographique est indissociable d’une redéfinition sensible du monde et d’un apaisement personnel. La Grèce, dans cette expérience, est devenue pour moi un interstice spatio-temporel où je pouvais renouer avec une enfance perdue, incarner un exil volontaire et retrouver une légèreté intérieure, portée par le soleil et la mer.

Odyssée des îles grecques parcourues: Milos, Karpathos, Ikaria, Mikonos, Delos, Corfou, Cythère, Mikonos, Syros, Crète, Rhodos, Simi, Halki, Kalymnos, Castelorize, Tylos, Naxos, Amorgos, Santorini, Alonissos, Kos, Skiathos, Skyros, Egine, Lesbos

Mais aussi villes/lieux de Péloponnèse (Sparte, Mnémovasia,…), de la Grèce d’est (Lysseria, les Monastères suspendus, Delphes, Epidaure …) et ouest… (presqu’ile autour de Volos) et bien évidemment à chaque aller-retour en Grèce : Athènes, une fois seulement en visite à Thessalonique.

Les vestiges et l’héritage de la Grèce antique

L’expérience grecque ne saurait, bien entendu, se réduire à la découverte de paysages magnifiques, de rencontres insouciantes ou d’écritures méditatives au bord de mers turquoise. Au fil des années, en parcourant différentes régions de la Grèce, je découvre peu à peu ses multiples particularités locales, ainsi que la complexité de son histoire sociale, politique et religieuse, ancienne comme contemporaine.

Ce qui m’étonne toujours, c’est la présence tangible de vestiges archéologiques — parfois presque anonymes, souvent dispersés — qui jalonnent le territoire et donnent consistance à une mémoire que l’on aurait tort de considérer comme purement mythique. Sans eux, l’esprit de la Grèce antique pourrait sembler relever d’une fiction intellectuelle, déconnectée de tout ancrage matériel.

Les musées d’Athènes, de Thessalonique, de Samos, de Crète, de Rhodes ou de Kos, les sites sacrés comme l’oracle de Delphes ou l’île de Délos, les théâtres antiques tels qu’Épidaure, composent une géographie culturelle, propice à l’émerveillement comme à la réflexion. À travers cette traversée, l’expérience grecque est pour moi une source inépuisable de questionnements, d’apprentissages philosophiques, historiques, sonores et d’un enchantement renouvelé, à la fois sensible et intellectuel.

Egypte : sur les traces de pharaons

Le voyage en Égypte s’ouvre comme le point inaugural d’une aventure, où se nouent l’intime et l’universel, l’histoire personnelle et les vastes récits collectifs. Ce déplacement s’inscrit dans un temps suspendu, une période charnière marquée par une fracture intime du cours tranquille de ma vie, à la fois symbolique et existentielle. Bien plus qu’un lieu géographique, l’Égypte se déploie alors comme un espace vivant, mémoire incarnée du temps, théâtre où s’entrelacent les mythes des pharaons et la trajectoire singulière de celle qui chemine.

Au fil des explorations, notamment autour de la pyramide de Snéfrou, surgissent des valeurs fondamentales — vérité, justice — qui, héritées de la civilisation égyptienne, résonnent comme des échos profonds du questionnement intérieur. Cette immersion ouvre une voie vers une réflexion sur la condition humaine, sur la quête de liberté, et sur ces mouvements incessants de séparation et de recomposition qui façonnent l’existence.

Au-delà du but touristique, ce voyage se révèle être une initiation sensible et esthétique, une rencontre entre l’expérience subjective et les grandes trames de l’histoire collective. Il invite à une confrontation intime avec les notions de destin, de mémoire et de sens, offrant ainsi un cadre propice à la réinvention de soi et à l’élargissement d’une conscience biographique vivante.

Naples

Découvert avec G., le retour à Naples s’annonçait d’abord comme une souffrance. Puis, peu à peu, il s’est transformé en une nouvelle aventure, un enchantement, en libération, en soin apporté par les êtres de plus improbables : Giuseppe Zevola et Nathalie Heidsieck de Saint Phalle. Toute la ville — les îles alentour, la côte amalfitaine, et pire encore, l’Italie tout entière — s’est mise à m’offrir des tours de magie. À Naples, les gens sont particulièrement romantiquement dada.

Japon

Le voyage au Japon s’est déroulé sous une forme guidée, accompagnée, portée par un réseau d’amitiés et d’affinités : des cinéastes, des artistes, des sociologues m’ont soutenue, mise en contact, permis de rencontrer telle ou telle personne, de penser l’impensable — la catastrophe de Fukushima, alors toute récente —, de visiter les vestiges de temples bouddhistes, de m’immerger dans la modernité saisissante des architectures hors normes, ou encore de goûter à l’extraordinaire diversité culinaire des régions japonaises.

Ce furent quinze jours de rencontres intenses, de découvertes, de rencontres sensibles et intellectuelles. Un matériau à déplier, à revisiter, à regarder à nouveau — avec distance, attention et mémoire.

Personnes et artistes rencontrés : Anne Gonon, Takahiko Iimura, Ross, Yu Kaneko, Taguchi (Bar Nadja), etc.
Livres et films associés : Roland Barthes (LEmpire des signes), Claude Lévi-Strauss (Tristes Tropiques), les archives visuelles d’Albert Kahn, les films de Chris Marker (Sans Soleil), Agnès Varda (Ulysse, Les plages dAgnès), parmi d’autres.

New York : 

Une immersion dans la ville à travers des découvertes artistiques, des rencontres, des expositions, des projections de films, des lieux nocturnes, des performances sonores… Une exploration sensible et fragmentée d’un écosystème culturel en perpétuelle effervescence.

Dans la maison penchée de Jed R., le lit est tordu, la fenêtre cassée. Artistes d’Anthologie Film Archives. Pacco, un Mexicain récemment sorti de prison, musicien expérimental. Le lavabo à la Maya Deren. Les chats et les cactus.

J’aime cette atmosphère, digne d’un film found footage. J’aime Jed, qui s’identifie à Jonas Mekas.

Lieux visités, artistes rencontrés : 

Corée du Sud:

Un moment fragile, où la découverte d’un pays s’est doublée d’une expérience intime, marquée par une blessure dramatique. J’ai traversé le vécu poignant de ce que j’ai perçu comme une trahison planifiée — une rupture intérieure blessante. Ce vécu s’est transformé peu à peu, s’est déplacé, sous l’effet de l’itinéraire que j’ai emprunté : un parcours à la fois spirituel et enchanteur, depuis Séoul jusqu’à l’île de Jeju, puis l’île de Marado, et enfin la route des temples bouddhistes, de Gwangju, jusqu’à Busan.

Avec le recul, je me félicite d’avoir su dépasser ces émotions, de les avoir laissées se métamorphoser à travers la marche, l’expérience du voyage, la contemplation des étoiles au bord d’une rivière murmurante, la rencontre avec d’autres temporalités, et l’ouverture à une autre forme de présence au monde, cosmique ?

Lieux visités, artistes, personnes rencontrés :

Kalpa : La perception esthétique du paysage himalayen

Je me rappelle ce moment intense où, entourée par les majestueuses chaînes de montagnes de l’Himalaya, mon corps tout entier se met en mouvement, oscillant sans cesse dans une quête désespérée de saisir cette grandeur insaisissable. Kalpa. C’est là, dans cette immensité mouvante, que j’ai vécu une expérience esthétique profonde, semblable à ce que Hadot décrit comme une communion entre l’être humain et la forme du monde.

Je reste immobile sur la terrasse, figée dans une contemplation presque sacrée. Le mont Kinner Kailash se dresse devant moi comme un dieu silencieux. Je cherche à capter chaque détail, chaque forme ondulatoire, chaque jeu de lumière sur la neige éclatante, chaque sommet aux lignes à la fois pointues et douces, comme sculptés par une main invisible. Mais le paysage se dérobe toujours à ma saisie. Il est vivant, toujours changeant, et impossible à figer totalement.

J’essaie de dessiner, de tracer sur le papier ce que mes yeux perçoivent à peine. Mon regard va de gauche à droite, s’attarde sur un sommet, puis sur un autre, s’imprègne des ombres mouvantes, des nuances de couleur. La montagne n’est pas une masse statique : elle respire, elle parle, elle m’enveloppe. Je ressens, au creux de mon corps, cette union étrange entre moi et ce monde vaste et ancien. Comme l’a dit Merleau-Ponty à propos de la peinture, c’est un écho intérieur qui résonne, une qualité de lumière et de forme qui s’inscrit en moi et que je tente de rendre visible.

Je marche ensuite dans les jardins fleuris de pommiers, les fleurs roses éclatantes contrastant avec la rudesse des pics enneigés. Chaque pas offre une nouvelle perspective sur la montagne. Rien ne reste fixe : la montagne change selon la lumière, le vent, l’heure du jour. Parfois, une émotion si forte me serre la gorge que les larmes coulent. Je ressens l’immense humilité de ma propre petitesse face à cette nature. La montagne ne dépend pas de moi, elle m’ignore et pourtant elle m’attire. Elle est la vie, le mystère, la force qui précède tout.

Je comprends alors ce que signifie vraiment contempler. Ce n’est pas regarder un objet extérieur, c’est une expérience incarnée : mon corps, mon regard, mon esprit se mêlent au paysage. Je ne suis plus uniquement celle qui observe, je deviens partie intégrante de ce lieu. Pourtant, paradoxalement, je reste consciente de ma séparation, de mon individualité extérieure à ce qui se déploie devant moi. Ce double mouvement — union et distance — est ce qui fait la richesse de la perception esthétique.

Et je me surprends à penser, comme le disait Cézanne, que dans ce torrent du monde, ce mouvement créateur de formes, il n’y a pas de frontière entre moi et la montagne. C’est une danse silencieuse, où le regard et le paysage s’entrelacent, se construisent mutuellement. Ce n’est pas une appropriation, mais une co-constitution.

Au fil des heures, la chaîne himalayenne se transforme, les couleurs se modifient, les ombres glissent. Chaque instant est unique. Je reviens à la terrasse, toujours fascinée, refusant de perdre quoi que ce soit de cette vue qui m’habite désormais.

Au fond, le Tao lui-même semble s’incarner ici : la voie sans but, pleine de fleurs, qui devient de plus en plus belle à mesure que ma conscience s’élève. Plus besoin de fuir, plus besoin de courir. Ce lieu est chez moi, ici et maintenant. C’est la fin de la quête, la fin du voyage. Que fais-je là ? Comment suis-je arrivée ici, suspendue entre le monde et moi ?

L’Inde du sud

2015, une opportunité rare, le temps libre de cours, j’ai eu l’occasion d’entreprendre un voyage initiatique en Inde du Sud, marqué par une quête d’écriture dans un contexte inspirant, loin de l’Europe hivernale. Installée d’abord à Goa, je me suis retrouvée dans une atmosphère où le temps ralentit, entre plages chaudes et paysages psychédéliques naturels, mais mon corps aspirait a davantage de mobilité. Je me suis fendue à Gokarna, dans le bus j’ai rencontré Renata, une retraitée italienne, ancienne guide touristique, ayant choisi de s’installer en Inde durant les six mois, lieu de refuge et de renaissance à travers la médecine ayurvédique et le yoga. À travers son récit, j’ai entrevu une nouvelle possibilité, une vie libérée de contraintes, faite de détoxication, physique et spirituelle, en résonance avec un environnement naturel luxuriant.

Gokarna. Décidément plus indienne que Goa (ancienne colonie portugaise) où j’ai perçu la permanence d’une connexion cosmique souvent absente des sociétés occidentales modernes, déshumanisées par la technologie et la rationalisation économique. Le traitement ayurvédique Panchakarma, a entrouvert une autre voie, une purification de quinze jours, révélant des émotions enfouies, soignant une fragilité corporelle, mais aussi une transformation esthétique et énergétique. Ensuite, c’est la présence de Rafael Gray, « street » artiste et photographe, qui a ponctué ce voyage d’images oh combien précieuses, témoignant de la rencontre entre l’art, le corps, et l’altérité. Une cohabitation difficile certes, mais enrichie de rencontres avec les guides, les artistes de Kerela, les passants …

Rafael nettoyait les murs et accolait ses papiers peints bleu, rouge, aux motifs floraux. Après une quinzaine de jours de voyage partagé, le départ de R. a marqué le retour à une errance enfin solitaire, nécessaire pour poursuivre cette aventure, inscrite dans la lenteur, le silence et l’attention aux paysages, aux rencontres, une présence à soi. Goa, Gokarna, Kerala, Bout du Monde avec le photographe cinéaste coréen (엄태민  : Eom Tae-min peut ainsi se traduire de façon symbolique par quelque chose comme « Eom, celui qui incarne une grande clarté/paix/intelligence ».), Tamil Nadu en compagnie de Raju, le guide trouvé grâce au Routard, tard la nuit en sortant du train. En route avec lui pour la rencontre d’un chaman ayant prédire l’avenir de mon livre, dans une allée des sculptures improbables de chevaux sacrés) ; la rencontre avec le pêcheur me vendant les perles et les pierres précieuses sur un rocher, Tamil Nadu, oui, les temples hindous de Chidambaram, Thanjavur, Auroville, Pondicherri, rencontre avec X (l’un parmi proches de la mère, l’un des fondateurs d’Aurauville), la rencontre, grâce à lui d’un jeune indien et invention de Kartika edition pour mon livre fleuve…, la mère et les poèmes mantra de Sri Aurobindo, Mahabalipuram, Pascale Magoui, une peintre et architecte inspirée… autant de lieux et de personnes qui ont co-créé la magie et la spiritualité de cette aventure.

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De Ladakh à Bodgaya, 2017

Dans le train pour Vârânasî. Tout se passe parfaitement bien pour l’instant : il y a même une prise électrique à bord pour recharger l’ordinateur. Quel changement depuis deux ans ! Internet a transformé ce pays en un temps si court. Malgré l’absence de chauffage et une électricité intermittente, tout le monde est désormais équipé. C’est incroyable. On peut désormais envisager de travailler ici à distance. Je suis la route de la vie et de la mort, de Ladakh jusqu’au Bodhgaya, comme je l’ai promis au sorcier finlandais rencontré dans un café au vieux New Delhi, et surtout comme je me l’étais promis à moi-même.

Les Indiens, font preuve d’une grande intelligence, sans doute plus vive que celle de nombreux Européens peu instruits feraient à leur place. Mais, bien sûr, chaque jour reste une aventure imprévisible. Quant à la saleté, elle demeure omniprésente, rien à changé depuis deux ans : papiers jonchent les rues, les voies ferrées. Pourtant, les messages éducatifs à la télévision ne manquent pas, incitant les citoyens à jeter leurs ordures dans les poubelles. Le problème, c’est qu’elles sont rares. La terre domine encore les chemins.

Les rivières restent polluées, ce qui est bien dommage. Dans le train, on distribue de l’eau et du jus de citron. So good. Pas dans nos wagons, hélas. Me voilà donc transporté d’une extrémité du pays à l’autre, entre un ciel d’un bleu éclatant et un ciel voilé, blanc d’humidité et de pollution tout aussi voilé.

C’est mon quatrième séjour en Inde. Je m’y sens bien. Qu’y a-t-il ici ? Je l’ignore, mais tout est suffisamment différent pour que l’ennui n’ait aucune prise. On a presque le sentiment que l’on pourrait voyager ainsi indéfiniment, d’un lieu à l’autre. Certes, un peu d’argent est nécessaire, sans quoi le voyage deviendrait vite pénible. Ici, mieux que dans un avion : le train est rapide, on est nourri — incroyable, moi qui ai tant mangé, quelle surprise agréable !

Nous traversons les banlieues de Delhi : maisons délabrées, béton mal vieilli, comme d’habitude. Peintes, elles ont au moins un certain charme. Oh, comme je déteste ces formes cubiques, elles me repoussent. Pourtant, c’est une si belle région, où les arbres poussent avec force ! J’ai déjà beaucoup écrit sur Leh, ses monastères et la vallée de la Numbra, un séjour magnifique malgré le mal des montagnes qui m’ont plié l’estomac et les yeux. La leçon :  Il faut avancer doucement, plutôt que de se précipiter vers le sommet d’une gompa. 

Ce matin, retour en avion avec des Népalais, qui regagnaient leur pays. On les croisait surtout au bord des routes de montagne, effectuant le travail que même les Ladakhis refusent. Les Gorkhas, habitués de l’Himalaya, capables de tout. Je me demande quel salaire ils touchent pour entretenir les routes himalayennes. En lisant un livre du Dalaï Lama sur l’éthique de vie, j’ai soudain eu envie de pleurer lorsqu’il évoquait que tant de malades viennent à lui, espérant un pouvoir de guérison, alors qu’il n’est qu’un simple homme. Sa seule arme : leur apprendre à partager leur souffrance.

Le grand luxe dans le train continue : on a droit à une bouilloire d’eau chaude et du thé. Les boissons ne sont pas servies avec les repas, mais avant ou après.

J’ai voulu échanger mon billet ; le guichetier, qui m’avait vendu le ticket alors que ce n’était pas son rôle (c’était un guichet d’échange), a fini par me crier dessus. C’est une grande ville, il y a beaucoup de voitures la nuit… We will see. Mais elle est seulement à seize kilomètres de Vârânasî, donc oui, sans doute trouverai-je quelque chose.

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10 novembre 2017, Bodhgaya

C’est peut-être ici, en attendant le train de Bodhgaya pour Delhi, dans le restaurant Maya Roof Top, que doit commencer un nouveau chapitre de mon livre infini. Un livre des merveilles, digne d’un Marco Polo ou des journaux de voyageurs chinois tels que Fa Hien, Fu Xian ou Xuanzang. Car j’explore temples et cultures, je rencontre quelques personnes qui m’ouvrent parfois un fragment d’histoire cachée, un nom oublié.

Je me suis habituée à cette liberté relative, à cette lenteur, à cet esprit tantôt actif, tantôt flottant dans l’inactivité, puis s’auto-disciplinant, invitant plus ou moins vigoureusement à se mouvoir. À reprendre quelques activités délaissées ces dernières semaines, à revenir à l’écriture et à ce que m’impose la vie occidentale qui est la mienne.

Mais peu importe : cette envie d’écrire, lorsqu’elle surgit, est un flot de mots, une joie d’ écrire une nouvelle histoire, ordinaire certes, mais de quelle banalité parler, alors que l’on est en Inde ? Tout — du trafic des rickshaws à la bizarrerie de la flore et des insectes, sans parler des gens et de leurs rituels et festivals — invite à penser que l’on est vraiment ailleurs.

Le merveilleux s’applique bien à Bodhgaya, par son caractère multiculturel. J’entends à cet instant la voix d’une mosquée, le gazouillis des oiseaux, les klaxons des motos, voitures et rickshaws résonnant devant les statues dorées des bouddhas qui parsèment la ville. Comme si, malgré la civilisation, chacun avait le droit d’exister pleinement, d’affirmer sa présence.

L’Inde m’a toujours paru ce pays où l’on tolère tout, où rien ne surprend. Sauf peut-être à l’entrée des temples, où divers règlements et interdictions sont souvent appliqués.

Les temples. On n’en voit généralement que l’extérieur, celui pour lequel ils sont faits, rarement leur fonction intime. Pour cela, il faut être présent lors des festivals. Ces derniers régissent le calendrier, qui a d’ailleurs tendance à changer d’année en année, suivant souvent les pleines et nouvelles lunes, les levers ou couchers du soleil, et maints autres calculs obscurs, propres à chaque région et à leurs micro-spécificités.

Le panthéon hindou est immense : Shiva, Ganesh, Vishnou — la triade — puis tant d’autres. L’hindouisme soutient bien les castes : brahmanes, intouchables, et autres. Les dieux bouddhistes fonctionnent plutôt par formes ou images, permettant aux fidèles de visualiser. Ils sont liés à différentes incarnations. Il n’y a pas un seul bouddhisme, mais plusieurs. Les noms des Bouddhas varient d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre. Impossible de retenir tous ces noms compliqués qui suggèrent les niveaux d’avancement spirituel, mais on perçoit, à travers les musées où les sculptures et les représentations sont exhibés, un fil conducteur commun, enfin, selon quelques principes tantôt similaire, tantôt divergents.

J’aime l’approche simple — ou faussement simple — de l’écriture du Dalaï Lama. Il a su rapprocher ces principes à nous, Occidentaux ignorants, et nous montrer les différences choquantes qu’un bouddhiste peut percevoir face à la vie occidentale. Je pense, lorsque’ils nous voient pour la première fois, ils doivent être véritablement choqué de tant de nourriture, viande, alcool, consommé plus ou moins consciemment. De tant de « richesses » (tissus, objets,…) disponibles, alors qu’eux, dans la montagne ont tant à peine de s’en procurer ne serait ce que les objets vitaux. En même temps, une telle indifférence face à toutes ces possessions matérielles, dont les bouddhiste ne voient que peu, ou d’aucune valeur.

Le soin et le soutien spirituel apportés aux souffrants, aux mourants ; la non-violence, la compassion, le non-attachement ; les techniques de respiration et de visualisation permettant de noter les pensées négatives, celles qui nous heurtent en premier, et troublent notre tranquillité. C’est l’enseignement qui compte.

J’aime le sourire sincère des Indiens d’ici, leur curiosité pour les autres — bien que cette curiosité puisse aussi mettre à l’épreuve mes limites de patience.

Il est temps de quitter le Maya Restaurant et de regagner ma guest house. Surtout, il faut trouver un tuk-tuk avant la nuit.

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l’Inde de nord/est : Rajastan 2019-2020

L’Inde d’année en année, cette fois-ci dans les temples jaïns du Rajasthan, lieux de beauté et de mystère où semble s’énoncer le secret de l’univers, bien que peu soient capables de le déchiffrer. Entre soins ayurvédiques, massages et rituels de purification du corps et de l’esprit, ce pays, si différent de l’Europe, restaure mes enveloppes karmiques physiques, mentales, émotionnelles et énergétiques. J’écris, je mange du poisson, je m’installe dans des cafés face aux océans Indien et Pacifique, à Goa, Gokarna, Mahabalipuram. J’observe les bateaux dans la jungle du Kerala et découvre la beauté des arts traditionnels : danse, musique, arts martiaux. 2019. New Delhi. On me met au courant du décès de Jonas Mekas. Ma chambre jonche le cimetière, je m’effondre une journée entière; Je pleure comme si j’avais perdue mon père une deuxième fois. 

Je repars à Goa, puis juste avant mon départ en France et le confinement général, je vais à Coimbatore, danser la nuit blanche, Mahashivaratri 2020, marquée par une initiation au yoga et la rencontre avec Sadhguru. J’ai tant fait et appris, pourtant je ressens encore une instabilité, une absence, une tristesse en ce lieu privé de celle qui a contribué à le construire. La femme de Sadhguru. Son absence-présence flotte dans toute parcelle d’Isha. Mal au point avec tout ça. Qu’est-ce que je fuis ? N’est-ce pas une histoire d’un amour sacrifié, exclusive, sans fin, vers celle de toute autre dimension ?

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l’Inde du centre: Maharashtra, Inde — Entre Histoire, Contrastes Sociaux et Spiritualité (2024)

Le Maharashtra, état le plus peuplé et économiquement puissant de l’Inde, se situe au cœur de la région agricole entre New Delhi et Mumbai, cette dernière étant sa capitale dynamique et portuaire. Composé de 6 divisions et 36 districts aux cultures, dialectes et traditions distinctes, cet état porte une histoire sociale et politique complexe marquée par la coexistence des héritages des Maharajas, des paysans, des élites financières de Mumbai, et des influences coloniales successives.

Bien que largement reconnu comme un moteur économique majeur, avec 32 % des exportations indiennes et le principal récepteur d’investissements étrangers, la réalité quotidienne contraste fortement : une grande partie de la population vit dans la misère, notamment dans les petites villes comme Lonar où le tourisme reste marginal et les infrastructures fragiles. Ce paradoxe révèle une distribution inégale des richesses et une classe moyenne en tension face à une croissance économique spéculative qui profite surtout aux plus riches.

Le Maharashtra est aussi le berceau d’un nationalisme hindouiste militant, notamment incarné par le mouvement Shivaji, avec une forte hostilité envers les minorités musulmanes et chrétiennes, héritage des siècles de domination moghole et coloniale. Cette tension identitaire traverse les paysages urbains et ruraux, où les pratiques religieuses anciennes cohabitent avec des revendications contemporaines parfois conflictuelles.

Parmi les sites culturels majeurs, les grottes et temples d’Ellora, Ajanta et Elephanta illustrent la richesse spirituelle et artistique du Maharashtra, mêlant traditions bouddhistes, jaïns et hindoues. La figure emblématique de Shiva à cinq têtes, Mahesamurti, symbolise une forme de transcendance détachée, reflet d’une quête intérieure au cœur des contradictions sociales. Et le récit de ma vie, suscité par un jeune cinéaste australien, Tristan Heiner venu exprès pour capturer mon récit de vie. Ellora, la grotte choisi un peu au hasard, pour ses capacités sonores, son éloignement des passants, s’est avérée perte la grotte de Shiva à trois têtes ou bien de Brahma, va savoir, c’est là où a eu lieu la captation de mon image par Tristan Heiner. Quelle aventure filmique incroyable. Je croise les doigts pour mon ami qui est reparti pour une plus grande aventure encore, filmer le festival se reproduisant tous les 100 ans à .…  Pour que son film puisse prendre le jour un jour…. Pas comme le mien, se lovant dans l’obscurité.

La foule, le déplacement. Non, je ne suis finalement pas allée là. Le retour à Mumbai, la nouvelle rencontre avec Bilu, un pianiste aveugle vivant entre Mumbai, Londre et… incarnant la complexité humaine, faite de fragilité, de créativité, et de luttes quotidiennes dans des environnements hostiles. Notre interaction improvisée révèle les dynamiques d’entraide, de défiance et de quête d’équilibre émotionnel au sein d’un environnement d’hypermobilité.

Mumbai elle-même se déploie comme une mégapole contrastée : un mélange de bidonvilles étendus, d’immeubles modernes, et de vestiges coloniaux délabrés, où le bruit incessant du trafic et de la foule forge une atmosphère unique, exigeant vigilance et adaptation permanente. Le mouvement, le chaos et la diversité culturelle semblent être les forces vitales qui maintiennent la ville en constante transformation.

Enfin, le Maharashtra illustre les défis d’une Inde moderne partagée entre traditions, modernité, disparités sociales, et aspirations économiques mondialisées. Le capitalisme y côtoie la spiritualité ancestrale, tandis que les populations locales cherchent à trouver leur place au sein d’un changement rapide et souvent inégalitaire, dans une région où « tout change, sans que rien ne change vraiment ».

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Cambodge

Plusieurs années après et c’est un chapitre de voyage que je n’arrive pas à débuter. Peut-être à cause de cette indéfinissable tristesse qui le ponctuait. De Bangkok à Battambang en train. Le passage de frontière, attente de visa pour se retrouver dans cette ville nord-ouest de Cambodge, mi moderne mi traditionnelle. Une ville provinciale, plutôt agréable au bord de la rivière Sangker, d’où j’aurais dû partir directement à Phnom Peng. Mais la visite d’une exposition sur les paysages de la rivière Sangker m’a détourné de mon projet. Les rencontres avec les artistes khmer, français et américains dans la « Sangker Art Space and galery » dirigé par Mok Rhota. Des photographies, des peintures, des installations sonores issus du voyage sur la rivière étaient exposés dans la galerie. De très belle photographie noir et blanc, avec des effets voilés de la prise depuis le bateau des paysages au bord de la rivière de Kim Hak, « Daydream », peintures de Tim Lean Chays dont « The raven ». Un oiseau à peine visible se fondant dans le décor noir-marron, tout comme lui. En bas des peintures abstraites de Pen Robbit. Pen m’a amené en moto découvrir son atelier. On est rentrée dans une maison en bois, sur les portes les traces de peinture rouge à l’intérieur d’une grande pièce remplie des pinceaux de toutes taille et des boîtes de peintures. Sur les murs plusieurs peintures en voie de réalisation. Traînées vertes, rouges, bleu. C’est la série 2014. Avant Pen faisait des portraits, abstraits, rouges. Des visages entourés des fouloirs aux motifs khmer. Des tissus. J’ai proposé que Pen fasse un portrait de moi. Une minute après un visage aux yeux tristes m’a été offert. La famille de Pen habitait juste derrière l’atelier, les enfants, le décor de voisinage. Le retour à la galerie où une sculpture en bois d’homme avec des clous dans la langue, dans la tête et dans les oreilles était placée au centre. Les yeux rouges, noirs. Expression de souffrance. J’y voyais une sorte de masque de dieux africains. Ensuite, la rencontre d’un autre artiste me montrant ses peintures des hommes en état de méditation accompagnés d’accessoires : des haltères, échelle, ballon.. Et comme sans transition, je me suis retrouvée devant les ruines d’un temple, devant un immense bouddha méditant.

Les fêtes de Nouvel An. Mok a proposé que l’on aille les passer dans sa maison au nord de Cambodge où il avait des plantations de caoutchouc. Parmi ses nombreuses occupations, il était également acteur et coproducteur. Mok voulait nous montrer le temple où était tourné le film « Le Temps des aveux » réalisé par Régis Wargnier, portant sur l’anthropologue français François Bizot dans lequel Mok jouait le rôle d’un soldat (??). Bizot accusé d’être un espion est prisonnier de Douch, le directeur de la funeste prison et centre de torture S-21 où plus de 20 000 Cambodgiens ont été mis à mort. Le caractère spirituel et romantique des ruines dont de nombreuses sculptures et détails décoratifs proches des temples hindous et de déités méditant étaient magnifiquement conservés, a changé d’aspect, après que nous ayons découvert l’histoire des évènements mortifères qui se sont déroulés dans ce temple.

Un jeune photographe suisse nous y a accompagné. Il est venu sur les traces de son grand père ayant fuit Cambodge lors de la guerre civile, il n’y est jamais retourné. X venait pour la première fois découvrir Cambogne, rencontrer la famille. Il était photographe, il se limitait à une photo par jour. Dix ans après, je me demande qu’est devenue sa collection de photos issues de ce voyage.

Sur notre route, d’autre temples hindous étonnants….

Arrivée dans la grande maison en bois de Mok. Nous nous sommes arrêtés devant ses plantations caoutchouc. Mok nous a fait un cours sur la manière de faire saigner les arbres, ramasser le caoutchouc, le faire travailler, ils nous a montré les habitations de ses ouvriers, expliqué la vie et les conditions de leur travail. Je ne savais pas quoi exactement en penser, car les plantations de caoutchouc remplacent les forêts biodiverses empêchant une grande partie de tribus de subsister dans des forêts et terrains qui leur appartenaient. Cependant Mok nous a dit qu’il a racheté le terrain de caoutchouc déjà existant. Entre Amazonie et Asie…le caoutchouc, une précieuse matière sert à fabriquer les pneus, les préservatifs, les gants, les chaussures… bref. Je réalisais la complicité qui était engagée dans toute cette histoire d’expropriation.

Mékong : Cette grande rive qui traverse le Cambodge « Mère de tous les eaux ». Longue de 4900 mètres, elle prend source en Himalaya, dans la province de Quinghai, le Mékong irrigue successivement la Chine (dans la province du Yunnan), borde le Laos à la frontière de la Birmanie puis de la Thaïlande avant de couler au Laos et de revenir à sa frontière, puis traverse le Cambodge où se forment les premiers bras de son delta, qui se prolonge dans le sud du Viêt Nam où il est appelé traditionnellement le « fleuve des neuf dragons » (en vietnamien : Sông Cửu Long). Environ 70 millions d’habitants vivent directement dans son bassin versant. Je me suis rendue sur une toute petite ville en face de …

Le temps comme suspendu, pas un seul café, les gens vivant là comme il y a x années comme… toujours ?

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Chili – Lart vient de la nature

Ce chapitre retrace une odyssée sud-américaine à travers le Chili, premier contact avec un continent longtemps fantasmé. Du désert d’Atacama aux glaciers de la Patagonie, de la ferveur politique à Santiago vers la magie silencieuse de l’île de Pâques, l’auteure déroule un itinéraire où la nature devient matrice de l’art, source d’abstraction et d’inspiration. Chaque paysage – cratères lunaires, lacs cristallins, chaînes volcaniques – compose un tableau brut, sculpté par le vent et le temps. L’expérience du voyage, marquée par l’imprévu et les dérives, oscille entre émerveillement esthétique et épreuves concrètes, notamment lors d’un long blocage de la carte visa à Puerto Natales, transformant l’errance touristique en leçon d’humilité et d’endurance.

L’île de Pâques, point culminant de cette traversée, devient une énigme vivante, où les Moaïs veillent sur l’île dans un silence ancestral. Mais c’est aussi à Santiago, à travers les musées de la mémoire et les maisons de Pablo Neruda, ou encore dans la vallée d’Elqui auprès de l’ombre poétique de Gabriela Mistral, que se tisse un lien profond entre création, résistance et transmission. Les mots de Mistral, ses images telluriques et mystiques, résonnent avec l’expérience vécue : l’art, comme la vie, s’enracine dans le paysage, dans les pierres, les livres, les êtres, et dans les gestes de celles et ceux qui cherchent à comprendre « ici » comme « là-bas ».

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Sri Lanka 2018

Temples et monastères bouddhistes

Je suis venue ici sur les conseils d’un moine sri-lankais rencontré à Bodhgaya. Il m’avait raconté qu’une souche de l’arbre originel, celui sous lequel Bouddha atteignit l’illumination, avait été transplantée à Anuradhapura, au Sri Lanka, il y a plus de deux millénaires. Cet arbre, le Sri Maha Bodhi, est encore vivant aujourd’hui malgré son âge avancé, et vénéré comme l’un des plus anciens arbres historiquement documentés au monde.

En 2018, alors que je cherchais une destination pour les vacances de Pâques, ce souvenir est remonté à la surface : pourquoi ne pas aller voir l’arbre de Bouddha ? Et, en chemin, m’offrir une retraite, un temps de silence pour fixer un peu mes idées. La méditation vipassana, dont j’avais entendu parler à Katmandou mais que je n’avais jamais osé entreprendre, a soudain pris tout son sens. Avant et après la retraite, je me suis fixé quelques objectifs plus « touristiques » : découvrir les sites archéologiques du Sri Lanka — principalement composés de stoupas et de grottes bouddhistes — puis explorer les forêts, les plantations de thé, les montagnes.

Compte tenu de la saison, j’ai choisi de traverser l’île par le centre et le nord, suivant les itinéraires dessinés par le guide Lonely Planet, sur les traces des vestiges sacrés. Étonnement profond : les temples bouddhistes ne ressemblaient en rien à ce que je connaissais. De vastes dômes de briques coiffés d’une hampe rituelle, des grottes entièrement peintes, habitées par des statues monumentales du Bouddha. Ici, le bouddhisme n’est pas seulement une religion : il fut le socle d’un immense projet politique et spirituel, adopté et consolidé par des rois convertis. Ashoka, les batailles, la réorganisation des structures sociales — toute une histoire où le religieux et le politique s’entrelacent.

Cette dynamique me rappelait d’autres régions d’Asie : en Chine, par exemple, où l’on trouve aussi d’immenses grottes bouddhiques, bien plus gigantesques encore, mais sans ces dômes caractéristiques. Dans l’Antiquité, dès le Ve siècle avant notre ère, le bouddhisme s’est imposé comme une pensée religieuse et politique dominante dans une grande partie de l’Asie. Il n’est pas surprenant que certains en viennent à comparer Bouddha à Jésus : deux figures fondatrices, spirituelles et historiques, inscrites dans des contextes très différents mais toutes deux devenues universelles. Il serait passionnant de revenir sur la géographie et la cartographie de ces diffusions.

Et puis, il y eut l’expérience méditative elle-même — sans doute l’une des plus marquantes de ma vie. Dix jours de silence. Dix heures par jour assise à méditer. Des repas frugaux mais ajustés. Des bénévoles discrets, une organisation précise, et chaque soir un enseignement à écouter. Une plongée radicale dans le silence intérieur, où chaque sensation devient une matière à observer.

Après ces dix jours de silence, le monde m’est apparu à la fois plus vaste et plus simple. Marcher dans les jardins d’Anuradhapura, sous l’ombre du vieil arbre de Bodhi, c’était comme effleurer un fil ténu reliant le présent au temps des origines. Les fidèles s’y pressaient, apportant des offrandes de fleurs, de l’encens, tout en séréntité. Ce qui m’avait frappée, ce n’était pas tant la monumentalité des stoupas ou la rigueur des règles monastiques, mais cette manière qu’avaient les gens d’inscrire la spiritualité dans le quotidien : une vieille femme assise en tailleur au pied d’un mur de briques, un enfant jouant entre les jambes des pèlerins, un moine ajustant sa robe safran à l’écart en lisant un livre.

De site en site, à Polonnaruwa comme à Dambulla, se dessinait une continuité : le bouddhisme ici n’est pas seulement une croyance, il est une architecture, une politique, une mémoire et même une écologie. Les grottes peintes sont comme des ventres de pierre qui protègent des siècles d’images et de couleurs ; les stoupas, eux, jaillissent du sol rouge tels des collines façonnées par la main humaine. Tout autour, la jungle reprend ses droits, les singes escaladent les statues, les racines s’infiltrent dans les fissures : un dialogue permanent entre la nature et la trace des hommes.

À Sigiriya, ce rapport entre pierre et végétation prenait une forme encore plus amplifiée. Gravir le rocher du Lion, massif de pierre dressé au milieu de la plaine, c’était comme escalader un rêve ancestral où l’histoire et la légende se superposent. J’ai pu prendre en photo les fresques des « Demoiselles de Sigiriya », peintes à flanc de falaise, elles semblaient comme suspendues entre ciel et terre, comme des visions fragiles arrachées au temps. Au sommet un site archéologique. Une cité ? Un lieu sacré ?, la vue s’ouvrait sur une mer de forêts, de lacs et de collines : un paysage d’une intensité presque cosmique, qui donnait à ressentir physiquement les énergies puissantes de cette île.

Je réalisais alors que ce voyage n’était pas une simple parenthèse spirituelle : il redessinait ma géographie intérieure, éveillant le poids des traditions et révélant comment une pratique méditative — née il y a plus de vingt-cinq siècles — peut encore aujourd’hui transformer un regard, réorganiser un corps, réinventer une manière d’habiter le monde.

Puis vint ce voyage dans le sud, accompagné de Kiannon Yiong, un jeune yogi qui nous avait « encadrés » lors de la vipassana, déjà bien expérimenté dans les techniques de méditation bouddhiste transmises par Goenka. Nous sommes arrivé dans un monastère dissimulé au cœur de la forêt, où ce moine en robe rouge nous avait accueillis avec une bienveillance. Il nous guida dans cette méditation étrange que je nommerais volontiers de « transportation », tant elle créait une sensation d’être emporté au-delà des limites ordinaires de la conscience : une traversée vertigineuse de l’espace, comparable à une machine à voyager dans le temps, où les frontières du soi s’effaçaient. Je me souviens qu’effrayé à l’idée de ne pas pouvoir revenir, j’ai interrompu le voyage. Mais peut-être était-ce le moine lui-même qui en avait provoqué la rupture ? À mon éveil, il n’était plus en face de moi. Kiannon, quant à lui, méditait tranquillement de l’autre côté du ruisseau.

Vipassana à Sri Lanka 

Tableau blanc sur blanc : en voie de réalisation…

Films montés par IA

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Bali

Sur les traces de Margaret Mead et Gregory Bateson, sur les traces d’Yves Winkin en fait. Cet article de son séjour à Bali que j’ai tant aimé et qui a déclenché une véritable « crise existentielle » ou un véritable « retour aux sources ». Cette relation douloureuse débutée par une rencontre lors d’un colloque, puis un échange épistolaire, puis par une relation intime désaxée. Un retour vers cette année 2010, des années de séparation. L’image-souvenir décomposée non plus à la manière d’une planche représentant l’évolution d’une plante, mais une plante véritablement disloquée.
Et, bien moi aussi, j’ai eu là-bas une histoire défragmentée. Quelle île magique. Quelle humidité. Le logement en face d’un champ de riz. Maison traditionnelle en bois, en plein de la ville d’Ubud. Le matin les fleurs et les encens parcourant grâce aux soins discrets de ma logeuse, les différents coins de la maison. C’est la presque fin de la mousson, végétation luxuriante, l’air humide, cuisine succulente, soin, thérapie sonore, incinération spectaculaire d’un proche de la famille royale. Le village mystérieux où se sont établies Mead et Bateson. Rencontres, rituels de sorcière… le feu.

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Tibet 2019 : Expérience du bouddhisme tibétain entre dévotion, transmission et opacité

Chuang Tzu disait que la clé, c’est d’être naturel et ordinaire, comme les oiseaux ou les arbres. En étant ainsi, on peut s’épanouir pleinement, ouvrir nos ailes dans le vaste ciel.

Je me retrouve au Tibet devant un petit temple caché, isolé, presque invisible depuis la route. Il n’y a personne à l’intérieur, mais je me suis laissée entrer, m’y sens bien. Assise sur un petit sofa devant un autel, je ferme les yeux, et dans un état entre veille et sommeil, j’entends une voix me dire : « Je n’ai pas fini de lire ce manuscrit. Il contient le secret des origines de la vie. Il porte le numéro 7. Trouve-le. » Ce message étrange m’a marquée.

Mon voyage au Tibet n’a duré que dix jours, mais il existe désormais un lien qui me traverse avec ce pays: avant, pendant et après. J’y suis allée juste après avoir visité l’exposition « Montagnes sacrées » consacrée à Alexandra David-Néel, exploratrice himalayenne et chercheuse spirituelle. J’ai eu la chance de voir sa maison devenue musée, de plonger dans ses écrits, et de retrouver Fox, un artiste et voyageur qui m’avait autrefois envoyé sur « sa » route en Himalaya. Le départ vers le Tibet. Après avoir attendu un visa et emprunté des chemins compliqués, je suis arrivée à Chengdu, porte d’entrée vers Lhassa.

Ce chapitre propose une traversée du bouddhisme tibétain, l’expérience de terrain prend la forme d’une immersion dans des espaces à la fois historiques, cultuels et touristiques, notamment le monastère du Jokhang, le palais du Potala, et les complexes monastiques de Drepung et Sera. Ces lieux emblématiques, marqués par une stratification historique et théologique complexe, suscitent une confrontation directe à l’altérité des formes rituelles, à l’opacité des cosmologies religieuses et à l’ambiguïté de la médiation contemporaine (guides, infrastructures, flux touristiques). Le monastère du Jokhang, au centre de Lhassa, condense à lui seul plusieurs dimensions constitutives de la tradition tibétaine : syncrétisme des influences chinoises et népalaises, rivalité symbolique des statues fondatrices, hiérarchisation des divinités, et centralité du culte rendu à Jowo Shakyamuni, statue apportée selon la tradition par la princesse chinoise Wencheng. L’observation participante des pratiques dévotionnelles quotidiennes (prosternations, offrandes, circumambulations) révèle une articulation singulière entre intériorité rituelle et visibilité publique, dans un espace saturé à la fois de sacralité, de surveillance, et de présence touristique.

La poursuite du parcours à Drepung et Sera permet d’approfondir la compréhension de l’école Gelugpa et de ses institutions de transmission : bibliothèques, espaces de débat philosophique, imprimeries de textes canoniques. C’est dans ce contexte qu’apparaît la figure de Gendün Tenpa Dargye, lama du XVIe siècle dont un manuscrit (le « n° 7 ») suscite une attention particulière. Ce document, acquis in situ, devient le point de départ d’une enquête spéculative sur le rôle de la parole et de l’écriture dans les processus de transmission spirituelle. Il convoque indirectement la figure tutélaire d’Alexandra David-Néel, mais dans une posture contemporaine, décentrée, plus attentive à l’écart qu’à l’exotisation, et ouverte aux modes de connaissance non doctrinaux.

Ainsi, ce chapitre interroge les conditions d’accès et de non-accès au sens dans un contexte de forte densité symbolique, où les dispositifs de médiation — tradition orale, écriture canonique, dispositifs muséographiques et touristiques — coexistent sans toujours se répondre. L’expérience de Lhassa devient dès lors le lieu d’un questionnement épistémologique sur les seuils du visible et de l’intelligible, sur l’herméneutique du sacré dans une langue étrangère, et sur le statut de l’enquêteur pris entre fascination, méconnaissance et désir de comprendre.

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L’arrivée en Chine

Avant de quitter la chambre, j’avais tiré un hexagramme dans le Yi Jing. C’était le 25 : 無妄 (Wú Wàng) – « L’Inattendu », « L’Innocence ». Je m’étais contentée de cette réponse laconique : « Il est avantageux de persévérer dans ce qui est juste. » Sans interprétation poussée, je l’avais prise comme un encouragement à ne pas sur-préméditer, à me laisser guider, à suivre les signes sans forcer. Mais ce que je n’avais pas saisi sur le moment, c’est que cet hexagramme parlait aussi d’une épreuve : celle de rester en accord avec soi-même au sein d’un monde où les repères se brouillent, où les signes ne répondent plus aux attentes, et où l’innocence — ou la justesse — devient une forme de résistance.

L’errance qui a suivi a pris alors une forme étrange : j’étais à la recherche d’un lieu qui n’existait plus — un café tibétain, une agence de voyage, une promesse lue dans un vieux guide ou sur un forum oublié. Tout se dissolvait dans la moiteur de la ville de Chengdu où je venais d’arriver. Je cherchais cette agence dans un quartier indéfini, sous la pluie, jusqu’à ce que je trouve refuge dans un vaste café, sorte de dortoir humide, anonyme, où des corps endormis gisaient dans le silence. Là, mon corps s’est arrêté vidé. Je suis restée figée des heures, entre hypnose et torpeur. Il n’y avait plus de direction, plus d’élan, juste ce ralentissement extrême qui, parfois, précède un basculement. Et ce basculement eut lieu. Par une sorte de dérive oblique, je me suis retrouvée au monastère Wenshu, qui m’avait été indiqué le premier jour mais que j’avais mis de côté. Là, quelque chose a repris. Un espace de rituel, de recueillement, de la persistance. J’ai assisté à une cérémonie bouddhiste : chants, gestes, encens, feu. Une rythmique lente, souterraine. Ce n’était pas une performance pour touristes. Des vieillards priaient, des enfants couraient, une femme m’a souri sans dire un mot. Dans le silence du repas végétarien pris au temple — servi dans des bols en métal, sous un auvent ruisselant —, j’ai perçu cette coïncidence rare. le Yi Jing, relu après coup, devenait clair : l’inattendu n’est pas ce que l’on cherche, mais ce qui nous advient quand on cesse de vouloir nommer trop vite. La suite, pourtant, est venue brouiller à nouveau ce fragile alignement.

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Canaria Islands l’hiver 2021

Canarian Islands se présente comme un journal de voyage fragmenté mêlant introspection, réflexions spirituelles, et récit autofictionnel d’errance amoureuse. Écrite à la première personne, cette prose hybride fait alterner les langues, traversée par les tensions entre liberté et solitude, lucidité et désir, mélange de spiritualité orientale et d’hédonisme occidental. Lanzarote, île volcanique des Canaries, devient le théâtre d’une retraite temporaire lors de la pandémie covidale, mais aussi d’un enchaînement d’événements ambivalents où le corps, le destin et la mémoire affective s’entrelacent. Entre méditation et les réflexions sur l’impermanence et incidents grotesques – vol d’ordinateur, amour éphémère avec un « prince banquier », passage à la police – l’autrice construit une narration dissonante où le tragique côtoie le burlesque. La perte matérielle d’un travail intellectuel (le « livre straubien ») se double d’un trouble plus profond : celui d’un déséquilibre affectif chronique, d’une répétition de relations désaxées, souvent vécues comme autant d’échos d’un amour central et fuyant, JF.

Ici l’écriture diaristique s’inscrit dans une esthétique de l’exposition de soi sans fard, à la fois critique et sensuelle, où la narration assume sa discontinuité, son désordre émotionnel, son oralité vivante. Les amants défilent comme des fragments d’un roman éclaté du désir, ponctué de moments de joie, de lucidité ironique, mais aussi de désenchantement profond. Le récit mêle également les strates géographiques (Canaries, Grèce, Sicile, Paris), affectives (manque, fantasme, tendresse, rejet), et philosophiques et critiques (références au dharma, à Sadhguru, aux « guerres fabriquées »). Mais aussi découverte de l’oeuvre-île Lanzarote et de l’artiste César Manrique. Entre hédonisme, l’architecture, l’art-nature et l’engagement écologique, quelle joie de pouvoir se plonger dans ses créations grandeur-nature. L’île entière ne saurait être vu autrement qu’instruite par le regard particulier de cet artiste. 

Ainsi, Canarian Islands peut être lu comme une tentative d’écriture existentielle au présent, où le paysage volcanique devient métaphore du bouleversement intérieur. Il s’agit d’un parcours d’instabilité assumée, où les irruptions, ruptures, les joies quintessences, pertes et dérives constituent autant de matériaux d’une subjectivité qui se cherche, s’expose, et s’affirme dans l’épreuve du monde, de voyageuse confinée dans une caravane.

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Sicile : Carnet dune terre traversée par le feu

Je suis partie en Sicile comme on se jette dans un gouffre incandescent, poussée par une impulsion à la fois déraisonnable et inévitable. C’est un voyage insensé d’un point de vue financier, mais il me fallait traverser l’île, à mon rythme, en m’arrêtant, en respirant, en sentant sous mes pas cette terre brûlée, sculptée par les forces élémentaires. L’Etna s’est imposé comme le cœur de ce voyage – une masse vivante, une montagne en feu qui pulse, créatrice et destructrice. Là-haut, en compagnie d’un guide-sherpa ayant tutoyé l’Himalaya, j’ai gravi les crêtes volcaniques jusqu’à 3000 mètres, croisant des glaciers noirs de cendre, des pierres encore fumantes, les traces récentes de coulées qui datent de quelques mois ou de quelques siècles. La puissance de cette lave, son absurdité majestueuse : à quoi bon cette énergie ? Pourquoi cette chaleur, ce feu, cette poussée qui donne naissance à la vie, puis la réduit en poussière ? Une sorte de vertige et questions : cette lave en fusion, ce noyau de feu emprisonné au cœur de la Terre, comment peut-il produire de la chlorophylle ? des mousses ? des arbustes ? Nous sommes faits de cette absurdité-là. Le message de Sadhguru, reçu ce jour-là pour Diwali, faisait écho à ce désarroi cosmique : « May there be light in your life, both within and without. » est venu à mon secours.

À Taormina, j’ai trouvé refuge dans une petite chambre de Villa Mabel, avec son plafond peint et sa terrasse qui donne sur la mer et le clocher de la Madonna. J’y ai dormi d’un sommeil profond, réveillée au matin par la lumière qui inonde les ruelles pavées. J’ai visité encore l’église, son Christ flagellé en bois, les sculptures de crânes, me cognant contre la porte vitrée comme pour me rappeler que chaque beauté contient un avertissement. Goethe, Maupassant, Wilde y ont vu un paradis — et je comprends pourquoi.

Mais la mer n’est pas que contemplation. Elle est aussi onde de choc après les rencontres avortées. À Letojani, j’ai fui un homme qui, sans violence mais sans finesse, croyait pouvoir posséder ce qui s’offrait à lui — comme tant d’autres le font ici, entre deux services ou deux tours de bateau. J’ai refusé cette précipitation, cette planification de la magie. J’ai ri intérieurement quand venu avec les gâteaux, l’hôtelière l’a chassé. Et pourtant, j’aurais aimé parler avec lui, simplement. Il a gâché ce moment.

Je suis revenue à Taormina, une troisième fois. Je monte à Castelmola, contemple l’Etna, découvre des priapes en fer forgé dans un bar perché au sommet, bois un verre seule sur une terrasse suspendue. Le ciel se couvre, la pluie finit par tomber après trois semaines d’Hélios. La lumière, enfin, se déchire. Tout semble se mettre à nu. 

Je lis sur Pythagore, Thalès, la géométrie sacrée, les proportions de la pyramide, l’ombre qui révèle la hauteur. La Grande Grèce dont Sicile a fait partie. Les sages grecs, ces voyageurs vers l’Égypte, ne cherchaient pas seulement à comprendre, mais à mesurer. Et cette idée me revient de mon séjours à Lindos, où séjournais l’un des 7 sages, Clevoulos: la sagesse est dans la mesure. Peut-être ce n’est pas une métaphore. 

Comment filmer un arbre ? Le souvenir de la rencontre avec Jean-Marie Straub qui m’a tant bouleversée. Me voilà sur ces traces, mais en fait à la recherche de sapin des Madonies (Abies nebrodensis), une espèce d’arbre strictement endémiques, avec seulement une trentaine d’individus connus à l’état sauvage. Je m’établie dans l’auberge Templari Polizzi. Dominico, un jeune propriétaire du restaurant m’accompagne sur le chemin du parc. Une beauté.

Une façon romantique d’habiter le monde. J’écris. Je voyage. Je vis entre les secousses d’un volcan et les effleurements d’une mer qui me parle. N’est-ce pas une aventure digne d’être vécue de la sorte ?

Arrivée à l’aéroport, un ami m’annonce le décès de Jean-Marie Straub. La copie papier du chapitre straubien s’est dispersée par terre… Je venais découvrir la maison d’Elio Vittorini à Syracuse. Les gens se sont mis à ramasser, une par une, mes feuilles. Oh, Sicilia !

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San Domingo

Barahona, 8 février 2018


Un dernier jour dans le sud de la République dominicaine, entre isolement, paysages difficiles d’accès, et frontière oppressante. Une excursion en voiture louée avec chauffeur révèle la dureté de la zone frontalière haïtienne : porte fermée, injustice criante, douleur de l’exclusion. Le rejet viscéral des frontières résonne avec un désir de retour à un monde d’avant la colonisation — en harmonie avec la nature. Dans une salle d’hôtel au charme ancien, bois et ventilateurs, un moment de réconfort naît avec Billy, noire de chez noirs, offrande d’humanité dans un monde de fractures. Pourtant, le sentiment de fermeture intérieure persiste, nourri par l’absence de désir pour Diego, jeune ingénieur mécanique trop rationnel, trop ancré dans un monde capitaliste qu’il comprend trop bien. La narratrice reste en attente : de rencontre, de résonance, d’ouverture.

San Domingo, 10 février 2018
Retour dans la capitale, dans la vieille ville à l’élégance européenne. La terrasse d’un hôtel devient poste d’observation du monde : prostituées anonymes, vieux touristes, oiseaux et fleurs. Le vin californien coule à flot, les pensées vagabondent. Une rencontre prometteuse avec Luisa, entrepreneuse dominicaine dynamique, laisse entrevoir une soirée mondaine — mais l’idée même d’un événement organisé rebute la narratrice, éprise d’improvisation et de liberté. Entre admiration et réticence, elle oscille, comme toujours, entre attirance pour l’altérité et besoin viscéral d’indépendance. Assise sur un toit, elle contemple la ville, un arbre immense en fleurs, le passé colonial comme un fantôme persistant. L’instant se suspend, irradié de lumière, entre béton et nature, mémoire et avenir incertain. L’appel du présent l’emporte : ne rien cueillir, ne rien prévoir, juste ressentir.

18 janvier 2018 – Rêve de voler, Las Galeras, chez Yolanda

Me suis réveillée vers 10h avec un grand sourire sur le visage. J’étais encore dans l’étonnement et la surprise de ma nouvellement acquise capacité de voler. Je me mettais en position de qu gong, cul en l’air un peu courbé, tête et bras bien en avant, et je descendais et montais les pentes des escaliers, j’ai survolé les rues des villes. Les gens étaient assis aux cafés, marchés, et moi j’étais en l’air juste au-dessus d’eux, je me déplaçais en surfant dans l’air. Lorsque j’ai réussi ce mouvement grâce à quelqu’un — un homme, sans doute un mélange de Peter et du capitaine dominicain du petit bateau pour voir les baleines — j’étais si fière de moi. Inoubliable aventure, inoubliables sensations.

Surfer sur les vagues, c’était peut-être cette sensation-là, un peu, ou celle du mouvement énergétique que m’a montré Peter, là-haut, sur la colline surplombant la baie de la Playita. Mais dans mon rêve, j’étais en ville, et le rêve de voler revenait toute la nuit. D’abord dans l’appartement de quelqu’un. Il devait y avoir eu une fête : bouteilles, restes de nourriture. Ensuite je descendais une colline. C’est là que la première tentative de voler m’est venue. En voyant les autres le faire. Se jeter dans le courant d’air. Après quelques pénibles tentatives, ça a marché. J’étais si fière. Puis ça continuait en ville, puis à volonté. Dès que je le souhaitais, je prenais la position du cul en l’air, et je décollais. Ahahaha. Si plaisant rêve. Acquisition d’une nouvelle capacité.

En me réveillant, je me suis précipitée devant la maisonnette et j’ai refait, à ma manière, l’exercice énergétique de Feng Shui : les deux mains l’une en face de l’autre, comme collées par un chewing-gum, mais à distance. Corps debout, cul en retrait, inspirer la lumière, la faire monter jusqu’à la tête, puis la verser sur tout le corps, sentir jusque dans les pieds, recommencer. J’ai ajouté un sourire au moment de l’arrivée de la lumière, puis un léger balancement de hanches pour bien redistribuer cette lumière en moi. Je suis agréablement surprise qu’après toutes ces discussions et aventures en compagnie de Peter, mon corps n’ait retenu que le plaisir de voler.

18 = 9
01 = 1
2018 = 11
Total = 21 → 2 + 1 = 3.
3 : le jour de l’union, n’est-ce pas ?

San Domingo, 10 février 2018
Retour à la capitale. Residencia del Fonte. Quel nom. La vieille ville de nuit a des airs d’Europe. Deux femmes sortent de la chambre voisine, sans doute des prostituées — pas jolies, pas chères. Un vieux chauve, Italien ou Espagnol ? Peu importe. Tout se paie ici. Même Diego avec sa masseuse de Punta Cana — non, pas une prostituée, elle a un appartement, un travail. Mais tôt ou tard, il faudra bien qu’il la paye.

Je suis sur la terrasse, entre pluie et lumière, entre béton brut et luxuriance tropicale. Les arbres en fleurs, les oiseaux. Un vent humide et doux. J’y bois un vin californien, Dark Horses, bon. Je rencontre Luisa, manageuse du collectif Gourmet Dominica, femme vive, indépendante, pleine de projets. Elle organise ce soir une soirée à l’hôtel Sheraton — peut-être y passerai-je. Peut-être pas. Elle a photographié l’index de mon guide de voyage, pense créer quelque chose en espagnol. Idée intéressante — ou pas. Je n’aime pas planifier. J’aime que rien ne soit prévu. Cette esthétique du luxe à l’américaine, ce mauvais goût affiché… je pressens déjà l’ambiance. Mais peut-être me trompé-je. Donnons sa chance à l’imprévu. Luisa, elle, a su s’y ouvrir. Elle a compris que je ne suis pas prévisible. Free as a bird. Moi-même, je ne sais jamais où je serai dans une seconde. Je ne suis pas la seule femme assise ici. En face, une autre, sur le toit d’en face, médite devant sa lessive. La chambre 305, la mienne, donne sur un manguier. Celle du voisin aux prostituées est tout aussi bien située. Il fait chaud. Tout brille. Je pense à Colomb arrivé ici depuis l’Europe, à une époque où tout était vert, bleu, fleuri. Quelle merveille cela a dû être. Et même aujourd’hui, au milieu du béton, les fleurs flamboyantes s’imposent. L’arbre en face, rouge et orange, est en pleine expansion. On voudrait cueillir, collectionner, ramener avec soi — mais c’est une erreur. Il faut laisser ces choses-là à leur sommet, en paix. Laisser la nature splendide là où elle respire.

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San Martin

Petite quinzaine passée sur cette île franco-hollandaise. Fêtes de Noël, carnaval, rencontre avec Franc Juminer, repas chez sa grand-mère. Souvenirs de mon séjour en Guadeloupe. Découverte des plages à la manière de Maya Deren : beauté, insouciance. Une sorte de fête retardée ; je me suis offert un cadeau pour mes quarante ans.

La Graciosa, ou le retour de la lumière

29 décembre 2022.
Retrouvailles en fin d’année avec la petite île de La Graciosa, en face de Lanzarote. Terre de beauté sauvage, familière et fidèle, accueillante malgré la foule festive. L’hôtel Girasol, encore là, face au port — ancrage précieux. Le soleil revient, le poisson du Marocain toujours aussi délicieux, les visages d’autrefois toujours présents. Et puis Ingo, les bars, la chaleur partagée. Le bonheur des retrouvailles ordinaires.

30 décembre.
Longue marche solitaire dans les paysages minéraux de l’île — de 10h à 17h, une traversée intérieure. Et puis ce rêve surgit : Yoko Ono, filmée au milieu d’une cérémonie spirituelle, escortée par des moines tibétains en procession. Un rêve doux, onirique, plein de couleurs et de gestes tendres : une moine, amusée, la nourrit comme une enfant — scène de don, d’attention, de transmission silencieuse.

31 décembre – 1er janvier.
Puis le retour à Paris, ses bistrots, sa grisaille, ses excès. Une autre lumière, celle des livres : La force de l’âge de Simone de Beauvoir, Le Colosse de Maroussi d’Henry Miller. Paris comme écho à Anaïs Nin — qui a initié quoi ? Et malgré la pluie, le quotidien se remet en place : visa indien demandé, contacts repris. Un mail envoyé à Yoko, glissé d’un lapsus de correcteur : année devient amnésie. Tout est dit. L’année recommence, pleine d’ombres, de lumière, et de mémoire trouée.

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Train retour de Saint Jean du Gard à Paris (11 mars 2024)

Ces paysages pelés encore bien hivernaux de la France endormie

Tronc d’arbres sans feuilles pâturages

Nostalgie flaques d’eau constructions électriques

Le sud de la France n’est plus du tout celle de mon adolescence

Si longtemps je n’ai pas voyagé en France qu’elle me paraît tristement grisâtre

Chez Anna et Sebastian dans le Gard

Forêts oui, mais toujours de beaux arbres

Jolie Maison oui, jardin surtout

Mais froide peu chauffée

On y vit habillé jours et nuit

Après le retour de Goa déshabillé quel sentiment désagréable

Petit à petit avec le soleil

Beaux paysages

Appréciation guidée des paysages

Vestiges préhistoriques

Eglises romanes

Traces de dinosaures

Chemins de Stevenson

Caractère obstiné têtu et critique des gens du coin

Locaux et les autres

Territoire

Amour de la terre

Une très vielles terre de schiste et cette lumière nuageuse

La réalité la mienne qui n’est pourtant très peu celle que j’habite

Tout au long de la route

Le même paysage hivernal ou comme si

La pluie avec les vents forts

La chatte qui s’est fait mordre le cul

La chouchuotte miaou miaou

Enfant adopté de ma sœur

Soirée devant la télé

Un seul touriste de passage

Soleil puis la pluie de nouveau

La marche dans la forêt

La vue de la neige

De belles panoramas

Et ce retour à Paris tout aussi gris, plus ?

Et déjà envie de repartir

Quel contraste avec le chaud exotique sable doré

Bateaux colorés visages bronzés décontractés des indiens et des touristes heureux

Le vert de la mer et l’orange soleil coco et palmiers

Temples d’Ajanta Ellora

Oh Shiva Shiva maîtres jaïn et bouddhas

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Photos: 

Paris mon Paris à moi

Paris a été — et demeure — lié au rêve parisien, à l’amour, l’une des périodes les plus heureuses de ma vie : ma rencontre avec G. Puis, à l’un des moments les plus douloureux : la vie sans lui, dans une ville qui m’est alors apparue comme une ville fantôme.

Peupler Paris, c’était multiplier les rencontres amoureuses, les amants, intensifier la consommation d’art, de culture, et s’accorder la distance nécessaire que chaque départ permettait — une distance vitale pour raviver mon être.

Tant de films, d’apprentissages, d’expositions, d’artistes, de voyages… autant de fragments à partir desquels a pu émerger cette archive-livre.
C’est aussi l’histoire de trois appartements dans lesquels j’ai vécu.

En voici quelques portraits filmés supplémentaires, grande fresque culturelle d’une époque parisienne dévolue :

Vidéos/photos Journal Parisien accélérée, à la Mekas :

Parmi ceux et celles du monde académique qui y ont contribué, se sont laissés approcher avec la caméra : Michel Barthelemy, Richard Shustermann, Sandra Laugier, Anne Gonon, Christiane Chauviré, Didi-Huberman, Albert Ogien, Gérard Toffin, Yves Winkin, Gérard Bérreby, Gérard-Georges Lemaire…

Lors des événements, expositions, projections filmées, marché de la poésie: Frédérique Acquaviva, Rafael Gray, Fox & Laurent Courreau, Phill Niblock, Esthere Ferrer, Joachim Montessouis, Eva Vautier, Orlan, Frank Ansel, Ricardo Mosner, Jacques Demarques, Adeena May, Frank Leibovici, Gérard Bérreby, Joël Hubaut, musiciens au radio Fip, Agnès b., festival himalayen ….Poètes sonores & marché de la poésie……Et tant d’autres…

PROJET : « ART & NATURE»

Enquête sociologique sur les pratiques artistiques et l’écologie

Resp. B. Olszewska

Présentation de l’auteur :

Barbara Olszewska, Maître de conférences à l’Université de Technologie de Compiègne depuis 2004, au laboratoire Costech (Connaissance, Organisations et Systèmes Techniques), responsable des enseignements « Art et société », « Interaction sociale et numérique ».

Présentation des principaux axes de recherche :

Je me suis engagée dans une enquête exploratoire mêlant recherche, création filmique et rédaction d’un ouvrage traitant de l’art, des dynamiques sociales et de la nature. Ce projet s’appuie sur des enquêtes empiriques et s’articule autour de deux axes fondamentaux. Le premier aborde les enjeux de l’expérience esthétique et de son émergence au sein des interactions sociales, mettant particulièrement l’accent sur les activités artistiques. Le second axe accorde une importance capitale à la nature et à l’environnement que j’appréhende à travers mes expériences de voyage. Ce second axe de recherche permet d’interroger la notion d’identité et de territoire, explore la diversité des formes culturelles, tout en remettant en question à la fois le cours déterministe de leur histoire et leurs modes d’évolution actuels. Le projet repose sur une étude approfondie d’un éventail représentatif de lieux, englobant les espaces naturels préservés ainsi que les patrimoines culturels. Ces investigations questionnent en même temps le rôle constitutif des dispositifs techniques d’enregistrement des moments et des expériences esthétiques, des formes de leur description, diffusion et de leur archivage.

Si ces réflexions prennent principalement racine dans les interactions filmées des artistes, les arts étant, de par leur nature même, aptes à créer des formes d’expériences esthétiques, cette étude s’intéresse en réalité à toute rencontre ou événement propice à une transformation esthétique/an-esthétiques. Cela englobe les échanges humains, les environnements et les lieux insolites, les pratiques et les expériences captivantes, surgissant dans divers contextes de la vie quotidienne, comme en témoigne la série d’ouvrages accompagnée de vidéos : série 1 : « Les portraits d’artistes », série 2 : « Du film au texte », série 3 : « Art, nature et spiritualité ».

Cette dernière série se focalise particulièrement sur les liens entre l’art et la nature. La nature y est appréhendée dans son sens environnemental existentiel, en tant que « matière » première de toute création. Je questionne en particulier le pouvoir transformateur de certaines situations, des rencontres et découvertes lors des voyages. A travers l’éloignement des aspects culturels et familiers, les voyages offrent en effet la possibilité du dépaysement, ainsi que la découverte des modes de vie artistiques, culturelles, spirituelles, alternatives, visant la re-connexion plus harmonieuse avec l’environnement naturel. Les enquêtes empiriques sont restituées à travers une description personnelle accompagnée de vidéos, photos et des journaux de voyage relatant des rencontres, des activités et des apprentissages divers. Cela inclut la mission de recherche menée sur le concept d’art-nature de Cesare Manrique à la Fondation Cesare Manrique à Lanzarote et à Gran Canaria (2022/23) ; le projet dédié à l’art et au paysage sur l’île de Rhodes en collaboration avec l’Agence Consulaire de France ; ma participation à « Temenos » (2018, 2022, Lyssarea, Grèce), intégrant le cinéma dans la nature ; ainsi que diverses expériences spirituelles : méditation vipassana (Sri Lanka, 2017), initiation au yoga lors des «Mahashivaratri » et au projet « Save Soil » à l’Isha Foundation (Coimbatore, Inde, 2020), et de récits de voyage (Nepal, Thibet, Chine, Inde, Maroc, Egypte, Cambodge, Chilli, …).

Problématique

Dans le contexte des transformations environnementales accélérées que l’on désigne désormais sous le terme de « crise écologique », la nécessité de repenser notre relation à la nature et de promouvoir des modes de vie plus respectueux des écosystèmes s’impose comme une priorité. L’art a de tout temps joué un rôle essentiel en révélant la beauté et la diversité du vivant, tout en questionnant notre rapport quotidien à l’environnement. Toutefois, il est désormais indispensable d’analyser de manière plus précise la manière dont l’écologie est investie dans le champ de l’art contemporain, ainsi que les enjeux majeurs que celui-ci met en évidence à l’ère de l’« Anthropocène » et du « Capitalocène ». La complexité des problématiques soulevées et leur nécessaire traduction dans un langage esthétique se trouvent aujourd’hui au cœur des démarches artistiques à visée écologique, dans lesquelles les frontières entre création artistique et vie sociale tendent à s’estomper.

Le projet de cours se concentre spécifiquement sur l’évolution du rapport de l’Art à la Nature, considérée aujourd’hui principalement en tant que rapport à l’environnement. Nous cherchons à démontrer les limites des approches purement environnementalistes et la nécessité de revenir à une approche plus cosmologique de la Nature. Le projet enquête sur le rôle de l’art et de la spiritualité dans notre compréhension de la nature, dans la préservation de l’environnement et dans la restauration de l’équilibre entre l’homme et la nature, perturbé de manière irréversible par les pratiques économiques, les modes de vie humains et l’industrialisation massive. Les artistes s’emparent du thème écologique de différentes manières, le mettent en forme et, en « transfigurant le banal » (A. Danto), interrogent tant la définition de l’art que celle de la nature.

Contexte de recherche :

1° Le concept de la nature dans l’art

Nous pouvons évoquer plusieurs références et recherches traitant des liens entre l’art et l’environnement. Dans son ouvrage « Balance: Art and Nature », John K. Grande montre par exemple de quelle manière l’artiste d’aujourd’hui est devenu un médiateur capable d’éveiller notre conscience écologique et de susciter une réflexion sur notre relation avec le monde naturel. K. Grande fait un inventaire des artistes engagés dès les années 60 dans la préservation de la biodiversité, attirant l’attention du public et des institutions sur les défis environnementaux auxquels nous sommes confrontés. L’ouvrage incite à prendre des mesures afin de préserver l’écosystème de la planète et de tenter de rétablir l’équilibre nécessaire à la survie de la diversité des formes de vie. Il montre les différentes manières dont l’art est un moyen efficace non seulement pour dénoncer les dégradations commises, mais aussi pour stimuler notre engagement envers le respect de l’environnement, promouvoir la recherche d’un équilibre entre les humains, la faune et la flore, être attentif aux changements climatiques, géologiques et géographiques. Plusieurs exemples de pratiques écologiques peuvent être évoqués. Un exemple particulièrement intéressant visant à la fois la valorisation et la protection de l’environnement, le tourisme « éducatif » et l’esthétique peut être illustré à travers la pratique artistique et architecturale, ainsi que l’engagement écologique, de César Manrique (1919-1992), artiste espagnol multidisciplinaire, peintre, architecte et écologiste de Lanzarote, connu pour sa lutte contre l’urbanisation massive et pour son approche artistique et environnementale intégrée à l’île de Lanzarote (îles Canaries). Au-delà d’un héritage artistique exemplaire, l’œuvre de cet artiste permet en effet une réflexion plus générale sur la manière dont l’art contemporain, les traditions, l’activité touristique et la nature peuvent coexister symbiotiquement. Il ancre pratiquement ces idées d’intégration de l’art dans l’environnement naturel et les arts artisanaux, en cherchant à préserver la beauté naturelle de l’île de Lanzarote, tout en créant un contexte favorable, grâce à des interventions artistiques, révélant la beauté de l’environnement naturel. Son approche est souvent qualifiée d’« art-nature », où l’art et l’architecture se fondent harmonieusement avec le paysage. L’approche développée par César Manrique, dont l’héritage subsiste de manière fragilisée sur une île désormais largement convoitée par les promoteurs immobiliers et touristiques, révèle l’urgence d’un renversement de perspective. Dans un monde où la logique technologique et financière engendre une productivité démesurée et reconfigure profondément nos manières d’habiter et de vivre, seule une vision holistique paraît en mesure de répondre à l’ampleur de la mutation en cours. En intégrant l’art, l’architecture et l’écologie dans une même démarche, Manrique nous invite à dépasser la fragmentation des savoirs spécialisés pour articuler les dimensions économiques, sociales, culturelles et environnementales de l’existence, et ainsi rendre possible une pensée véritablement intégratrice des enjeux écologiques contemporains.

2° La spiritualité et esthétique écologique

La transition écologique ne peut être envisagée sans une réflexion approfondie qui embrasse l’ensemble des sphères et pratiques sociales. Elle requiert une approche à la fois interdisciplinaire, théorique et pratique, privilégiant la coopération et l’inclusivité plutôt que la logique de compétition, comme le mettent en évidence de nombreux travaux consacrés à ce champ. Au-delà du domaine artistique, l’attention doit ainsi se porter sur les dimensions économiques, les dynamiques du développement technologique et leurs incidences sur les transformations environnementales. Les projets de recherche insistent sur la nécessité d’un engagement plus étroit entre la production académique et les pratiques concrètes, qu’il s’agisse de l’agriculture, du tourisme, des transports, de la consommation, des activités économiques et financières, de la recherche scientifique, du développement technologique, du secteur militaire ou encore des traditions culturelles.

Toutefois, rares sont les travaux universitaires qui s’attachent à analyser empiriquement les interactions sociales donnant lieu à des projets transversaux et interdisciplinaires, et qui permettent de saisir à la fois leur portée et les obstacles auxquels ils se heurtent. Encore plus rares sont ceux qui mettent explicitement en relation la transition écologique avec un travail portant sur nos états émotionnels, cognitifs et affectifs — ce que l’on pourrait nommer une forme d’« ingénierie intérieure ». Or, cette dimension subjective, qui implique la maîtrise des conduites compulsives de consommation, le développement de la compassion, des modes d’attention écologique et la « stabilisation » de l’esprit, exerce une influence tangible sur nos manières collectives d’habiter le monde. Elle ouvre à des usages plus équilibrés des ressources environnementales et favorise des pratiques de « réparation » — telles que la reforestation, l’éducation, ou des initiatives comme le mouvement Save Soil et le programme d’« ingénierie intérieure » porté par la fondation Isha. À cet égard, la campagne internationale conduite par son fondateur, le yogi Sadhguru, constitue un exemple emblématique de l’articulation entre transformation individuelle et engagement écologique collectif.

3° L’activisme artistique et l’environnement

L’examen des pratiques artistiques environnementales s’inscrit dans un horizon élargi où l’Anthropocène, le Capitalocène et les débats sur la durabilité ne désignent pas seulement une crise écologique, mais aussi une crise des catégories conceptuelles par lesquelles nous pensons notre rapport au monde. Depuis les premières interventions du Land Art (Smithson, Long, Mendieta, Harrison), l’art a déplacé son champ d’action du musée vers le territoire, interrogeant les manières dont la culture s’inscrit matériellement dans la nature. Ces pratiques ont inauguré une forme d’esthétique critique où l’œuvre devient à la fois trace, perturbation et médiation, mettant en évidence la fragilité des écosystèmes et la responsabilité humaine dans leur transformation.

Cette évolution peut être éclairée par des cadres théoriques contemporains. Timothy Morton, par exemple, désigne les phénomènes globaux tels que le réchauffement climatique ou la pollution plastique comme des hyperobjets, entités diffuses, massives et insaisissables qui excèdent l’expérience humaine immédiate. L’art, en matérialisant ou en rendant sensible ces réalités, agit comme dispositif de dévoilement de ces hyperobjets autrement abstraits. De même, Bruno Latour souligne que la modernité a séparé artificiellement nature et culture, et que nous sommes désormais contraints de recomposer des « régimes d’énonciation » où humains et non-humains apparaissent comme co-acteurs d’un même monde commun. L’art écologique devient alors un lieu privilégié pour expérimenter ces nouvelles médiations.

Donna Haraway invite quant à elle à « penser avec » le vivant, à élaborer des pratiques de sympoïèse, c’est-à-dire de co-création entre espèces. Nombre d’installations contemporaines (Olafur Eliasson, Yoko Ono, Marc Namblard) peuvent être interprétées sous cet angle : elles ne se contentent pas de représenter l’environnement, mais instituent des dispositifs relationnels où spectateurs, milieux et êtres vivants se trouvent engagés dans des pratiques partagées d’attention, de soin ou de réparation.

Dans cette perspective, l’art écologique ne se limite pas à une fonction illustrative ou pédagogique. Il participe à la refonte de nos imaginaires collectifs et à la transformation des modes de subjectivation dans un contexte de crise planétaire. Les réseaux et collectifs contemporains (Ecoartnetwork, SongBird, The Center for Land Use Interpretation, entre autres) montrent comment l’art, lorsqu’il se déploie dans un registre transdisciplinaire, peut devenir un opérateur de reconfiguration politique et sociale. En articulant esthétiques sensibles, savoirs scientifiques et pratiques situées, ces initiatives dessinent une écologie de l’attention (Isabelle Stengers) où la perception, la pensée et l’action se trouvent reconfigurées en fonction d’un monde commun élargi.

Ainsi comprise, l’esthétique écologique n’est ni une représentation de la nature ni un surplomb critique : elle constitue un espace expérimental où s’inventent de nouvelles ontologies relationnelles, où l’art travaille à réarticuler les conditions de la coexistence entre humains et non-humains. Elle révèle l’ambiguïté constitutive de notre rapport à l’environnement — à la fois condition vitale et espace menacé — et ouvre la voie à une éthique de la cohabitation et de la réparation.

PROPOSITION D’UV


Le projet visant à enquêter sur ces démarches artistiques a pour but de permettre aux étudiants ingénieurs de s’y impliquer de différentes manières. Ils auront ainsi l’opportunité d’explorer les projets mis en place par des artistes, de contribuer à combiner les compétences de l’ingénierie avec l’approche artistique, de discuter de son intégration et de son expression esthétique-écologique. En combinant l’approche artistique avec des perspectives scientifiques, le projet aborde les thèmes tels que le rapport nature/culture, la durabilité, l’Anthropocène, le Capitalocène, la pollution, la biodiversité et la dégradation de l’environnement. Ces thématiques constituent des éléments pour une approche esthétique renouvelée de l’art et de la nature, mettant en évidence la puissance et la fragilité de cette dernière ainsi que l’ambiguïté de notre relation à l’environnement, dont nos existences dépendent.

Méthode

Observation et engagement dans des interactions et situations de transformation écologique (analyse interactionnelle, recherche-action).

Organisation pressentie des cours:

UV ingénieur ; 2C/2TD, branches (Format 32hC/32 TD/ Printemps

(Le cours sera organisé de manière suivante : 2 semaines de cours à distance/ une journée présentielle de 4h de régulation toutes les deux semaines + Deux journée présentielles de soutenances et rendu des projets)

Le cours comprends deux parties : une partie théorique et empirique et un projet d’étude (32h TD).

Partie 1 – Théorique : Introduction aux enjeux écologiques dans l’art contemporain

Cette première partie présente les enjeux sociaux et explore les mouvements artistiques liés aux problèmes écologiques. Les étudiants découvrent les travaux d’artistes et de collectifs qui se sont intéressés à ces thèmes, ainsi que les courants de pensée sous-jacents. Cette partie étudie également les notions esthétiques, anthropologiques et philosophiques telles que la nature-culture, l’art-nature, l’écologie, la biodiversité, et leur utilisation pour aborder les questions environnementales.

Partie 2 – Projet de recherche :

La deuxième partie du cours se concentre sur un projet d’enquête mené par les étudiants en rencontrant et en interrogeant des artistes ou collectifs d’artistes de leur choix. Elle explore également comment intégrer les approches scientifiques à la démarche artistique pour créer des œuvres qui sensibilisent le public à la préservation de l’environnement.

Elle s’appuie sur l’approche ethnographique et analyse du travail artistique, recherche documentaire, exploration des approches scientifiques et techniques pour une démarche artistique écologique, rencontres et entretiens avec des artistes/collectifs, analyse d’actions et œuvres d’art écologiques.

Programme détaillé :

Partie I. THEORIES, APPROCHES, CONCEPTS

C1 – Présentation de la problématique, des enjeux et du programme de l’UV « Art & écologie » (présentiel).

C2 – Introduction : Histoire et exemples de pratiques, land art, art-action, d’art écologique; questionnements soulevés (par exemple : rapport éphémère ou durable de l’intervention artistique, utilisation des matériaux, aspects économiques et partenariats scientifiques, caractère esthétique de la modification de l’environnement, lutte pour le paysage, enjeux éthiques et sociaux des pratiques artistiques et scientifiques : modifications (de l’architecture, du paysage, transgéniques, etc.) (à distance)

TDs : Recherche documentaire et présentation des pratiques écologiques proposées par l’enseignant (références bibliographiques), réalisation d’une action d’art écologique.

Ils impliqueront l’intervention des conférenciers, artistes, activistes et chercheurs sur l’art écologique

( à distance)

C3 : Discussion des notions abordées par l’art écologique, présentation des grands penseurs engagés dans la protection de l’environnement, questions écologiques (références bibliographiques). (à distance)

TDs : Analyse et questionnement des pratiques artistiques à partir des enjeux et des traditions anthropologiques, discussion des notions, analyse de controverses, devoir sur table, réalisation d’une action/œuvre d’art écologique, réflexions et préparation du projet.

C4 : Discussion des notions abordées par l’art écologique, présentation des grands penseurs engagés dans la protection de l’environnement, questions écologiques (références bibliographiques). (à distance)

TDs : Analyse et questionnement des pratiques artistiques à partir des enjeux et des traditions anthropologiques, discussion des notions, analyse de controverses, devoir sur table, réalisation d’une action/œuvre d’art écologique, réflexions et préparation du projet. ((à distance)

C5 : Journée régulation (notions) : (en présence)

TD : Questions, discussion et préparation du projet. (en présence)

C6 / C7 : Intervention des artistes (à distance)

TD6/TD7 : Discussion avec les intervenants (à distance)

C 8 : Journée de régulation (en présence)

TD 8 : Discussion/Travail sur des projets des étudiants (en présence)

C9/C12 : Méthodologie de l’enquête (à distance)

TD9/TD10 : Travail sur des enquêtes empiriques des étudiants (à distance)

C13/C13 : Régulation/blogs (en présence)

TD 13/TD13 : Soutenance présentation des projets par groupe (en présence)

Les soleils bleus de la Grèce

Existe-t-il un esprit des îles ? J’écoute, telle une psychiatre empathisée, la vie animée qui m’est racontée par des inconnus qui croisent ma route et qui souhaitent se confier. Toutes sortes de marginaux, de différents, de « à part » viennent à moi. Et c’est à eux, à leur tour, d’être mes thérapeutes providentiels, car à travers leurs histoires de vie, je leur raconte la mienne. Ainsi a commencé ce chapitre de voyages grec. Par les îles. C’est comme si je devais d’abord vivre ce quelque chose, me mouvoir, pour qu’il soit digne d’être décrit, pour que j’aie envie d’écrire et surtout de me lire et me relire, car je sais désormais que je devrai ainsi rester avec cette écriture et moi-même pour le reste de ma vie. L’été 2018. La Grèce. L’île de Corfou. Le hasard aidé par la chance. Une île verte que je ne connais pas. Quelque chose avec un goût de littérature. Comme si cela devait m’aider à écrire. M’aider à m’arrêter là, provisoirement. L’île de Lawrence Durrell et surtout, un court moment, l’île d’Henry Miller ! Aucun endroit de Grèce ne se ressemble. Ni même la moitié de mes journées. Tout change sans cesse. À quoi est-ce dû ? À la topologie du lieu ? D’île en île, de crique en crique, de la perspective de la taverna dans lequel je me retrouve ? À la qualité de la nourriture et du vin ingurgités ? À mon état hormonal ? À la qualité et à la couleur de l’eau de mer, au silence ou au contraire au bruit provoqué par les autres humains, humanoïdes ? Familles, enfants, couples. Encore ! C’est à croire que je les attire ! Corfou. Non, rien à voir avec l’île décrite par Durrell. Vraiment rien. Peut-être seulement quelquefois je reste encore éblouie par les plantes, la couleur de l’eau, les cyprès, oui la lumière, la nature. Vautrée devant la maison blanche à Kalamata, sur un coussin, « Black Book » de Durrell à la main. Puis un autre, le livre de poésie de la nature, Stephanides, un poète d’origine indienne, son ami, ayant vécu là également. Le poète fait l’éloge des saisons, de la nature, des feuilles d’arbres, des insectes, comme le remarque également Henry Miller dans son livre phare grec « Le Colosse de Maroussie ». Ces paysages escarpés, magiquement déployés devant la vue, gâchée immédiatement par les voitures, groupes, rires, conversations. Des touristes, j’en ai rarement vu autant à la fois ! Mais en triant, en me faufilant entre eux, avant/après eux, pendant qu’ils dorment ou qu’ils mangent, j’arrive encore à les éviter, j’en fais abstraction, je m’y fais. Je trouve des coins et des recoins, des instants de bonheur contemplatif. Comme dans cette chambre en face de la plage, chez Angelo, avec le balcon qui m’a permis de passer les nuits entières à regarder la lune croisant Mars et surtout de vivre ce moment ô combien poétique de son éclipse totale. Observer la lune rouge. Rêver dans l’obscurité des temps révolus de la famille Durrell, lorsque l’île, avant la Seconde Guerre mondiale, était encore un petit village et personne, mais vraiment personne, n’y parlait anglais.

Le chapitre grec doit avoir lieu, mais par quoi dois-je commencer ? L’été 2020, l’année Covid, je suis arrivée au Little Lindos Studios. Assise sur la terrasse en face de l’Acropole Athéna Lindia, je me réjouis véritablement de tout ce qui m’arrive. L’île de Rhodes. Plein été. L’île du Colosse d’Hélios. Comment était-il ? À quoi ressemblait sa sculpture ? Où était-elle située ? Je suis sortie enfin de ma chambrette parisienne après le confinement de trois mois, pourvu que cela ne recommence pas… Non, ce n’était pas drôle, malgré le caractère tant désiré de certains changements : le ralentissement du trafic, l’attention accrue aux bienfaits de l’atmosphère non polluée des villes, au ressourcement de la faune et de la flore et bien évidemment, à cette prise de conscience de la fragilité des possessions, du caractère éphémère de la vie. Ainsi pour tout le monde. Des bons et des méchants, des riches et des pauvres, tous dans le même sac épidémiologique. Certes, certains enfermés plus confortablement que d’autres, mais enfermés tout de même. Car combien de ces luxueuses forteresses se sont transformées en prisons ? La Grèce mythologisée, remplie de ruines antiques et de vestiges. La Grèce de la mer Ionienne et Égéenne, la Grèce des maisons blanches et du soleil intense en été. Les bleus turquoises de la mer, les couleurs resplendissantes aux levers et couchers du soleil, les hibiscus rouges et violets, l’odeur du jasmin et des magnolias dans la ville de Rhodes. Lindos. C’est exotique, romantique, magnifique, avec la côte montagneuse turque visible en face et quelques traces de ses influences orientales : les maisons avec les lits de pacha, n’oublions pas que l’île de Rhodes a été pendant plus de 400 ans Turque, les « Captain Houses », les dessins tels de petits blasons sur les murs des maisons (tourterelles, daims, croix, fleurs…), leurs ornements taillés dans la pierre, les mosquées élevées en flèche, telles de petites fusées. Plus fins que les châteaux massifs des Templiers tout autour. La Grèce frontalière, donc, avec tout ce que cela implique : la guerre, les intrigues économiques et politiques, les réfugiés et maintenant l’histoire du gaz et du pétrole.

La Grèce d’île en île

Ma découverte de la Grèce a commencé par les îles. Un jour, l’année 2011, une idée m’est venue à cause d’un amant d’origine grecque : aller me perdre en Grèce, aller d’île en île, sauter de bateau en bateau, à l’aventure. Voici ce que je me suis décidée à faire : devenir une Ulysse-ienne, descendre de l’avion à Athènes, aller en bus au port et prendre le premier bateau venu pour une île dont j’allais découvrir le nom au dernier moment. Milos fut ma première destination. Peut-être bien à cause de la Vénus de Milos ? C’est en tout cas la seule chose que j’associais avec le nom de cette île. Le débarquement sur le gros Blue Ferry, en route pour un tour des îles grecques. Sur le pont, un vent de liberté s’infiltrant petit à petit dans mon corps et mes cheveux. Je respirais. Quelle joie indescriptible, quel oubli des petites-grandes peines. Une innombrable quantité d’îles émergeant tout au long de la route, comment ne pas se prendre pour une errante Ulysse ? Milos, toutes sortes de plages différentes et le lieu escarpé où la découverte de la Vénus a eu lieu. La Vénus de Milos est au Louvre. Sur le site, rien de spécial, à peine une indication. De plus, les pneus de ma voiture se sont percés en y allant. Un couple d’Anglais, qui me l’a louée et qui nourrissait une quantité inimaginable de chats, a dû se déplacer de l’autre côté de l’île pour me secourir. Échouée sur une plage en attendant que Monsieur change la roue de la voiture, en buvant avec Madame de petits verres d’ouzo, j’étais, oh là là, si bien, quelle magnifique coïncidence, quel insouciant bonheur ! Est-ce cela que j’aime en venant depuis tant d’années ici ? Cette insouciance d’été que la Grèce m’offre, me donnant l’impression de revenir en enfance, lorsque tout était encore possible. Je retrouve le sentiment de liberté, alors que, je le sais bien, pendant que je m’amuse, la Grèce entière est au travail. Comme de nombreux visiteurs, j’échoue véritablement comme une épave sur la plage. Une semaine à peine, et le relâchement des tensions dues à ce trop de sérieux, trop d’inquiétudes de la vie parisienne, s’efface. Cette année, l’année du Covid, ayant enfin pu passer l’hiver sur l’île de Rhodes, je regardais, un à un, les touristes arriver, blancs pâles translucides, inquiets, fatigués, si ce n’est véritablement épuisés. Quelques journées seulement en contact avec l’eau, après avoir rechargé leurs batteries sur des fauteuils de plage remplis de soleil, en allant se plonger dans la mer, s’agitant là un peu, revenant sur les fauteuils, puis s’attablant au restaurant, arrosés de vin et d’ouzo, eux aussi enfin libres, heureux, insouciants… Le miracle grec a encore, une fois de plus, agi, même au temps du Covid. En quoi consiste-t-il ? En ce soleil, cette mer généreuse, ces perspectives si différentes des îles, que l’on peut découvrir depuis le bateau, ces différentes choses « à faire » ou précisément à ne pas faire. C’est hors saison que l’on peut observer le travail méticuleux de la construction de l’illusion d’insouciance destinée aux touristes en vacances. Le travail soigneux d’entretien et de rénovation des maisons, l’attention aux décors, au choix des fleurs, des plantes, des peintures, celles qui vont laisser l’impression de la Grèce authentique, celle des cartes postales… Ces maisons, désormais toutes ou presque devenues « hôtels », sources de revenus, rien à voir, pour ainsi dire, avec le caractère impersonnel des grands ressorts des côtes espagnoles ou françaises, brutalisées pour la plupart par l’architecture de béton des années 50-70. A Lindos dont le site est classé par l’Unesco, il est interdit de construire ce genre d’horreurs, chaque villa aspire l’âme et la vie de ses propriétaires… Oui, car ils savent qu’ils devront y passer la saison entière à accueillir les gens, à nettoyer, à arroser les plantes, à travailler à ne plus en pouvoir dans des températures qui descendent rarement en dessous de 30 degrés. Se dépenser jour et nuit. Rester figés dans des restaurants, boutiques, tout l’été pour enfin, début novembre, prendre leur temps de repos…

Milos 2011

Il est déjà 19h. Où vais-je dormir ce soir ? J’ai récupéré la voiture aux pneus réparés, et en passant près du port, j’ai aperçu un énorme bateau avec l’inscription Karpathos. Le ferry partait dans 10 minutes… J’ai garé la voiture sur le parking et j’ai littéralement sauté dans le bateau qui partait. J’espérais simplement que Monsieur et Madame aient un double des clés de la voiture, car la clé partait avec moi à Karpathos. La nuit entière sur le bateau voilà ce qui a pu résoudre de manière économique mon problème de logement, nous arriverons à Karpathos tôt le matin. Je dors, ou plutôt je ne dors pas vraiment. Je contemple le mouvement de la mer depuis la terrasse du bateau. Je regarde la lune et je sens le mouvement des vagues. Si je devais définir la liberté, elle serait ainsi décrite : dans la contemplation des étoiles en mouvement, à bord d’un bateau longeant la mer Égée. Depuis longtemps, j’ai compris qu’il suffisait de se déplacer pour que les choses arrivent, par contact, par coïncidence, par le toucher. La vie aidée par le hasard, le hasard aidé par la vie. Les signes surgissent, comme ces messages optimistes inscrits sur le tee-shirt de l’homme qui vient de monter à bord : « self improvement », « balance », « well-being », « wellness », « fun », « health », « strength », et se concluant par « whatever gives you pleasure… » avec devant « the train for [….]. » Enfin, un usage intelligent de l’art prêt-à-porter. Le bonheur à lire par tout un chacun regardant le dos de cet homme et imaginant son propre bonheur. Mais moi, je pense irrésistiblement à toi. Tu occupes maintenant mon esprit. Et j’ajouterais à cette liste : « l’amour », « la sensualité », « le voyage », « les fleurs des montagnes », « les poissons crus », « le vin » : ligo krassi, ligo thalassa, kai to agori mou…

Le Népal

Mais cet hiver-là, mon séjour marocain fut de courte durée. Il me fallait simplement échapper à la folie des fêtes de Noël et du Nouvel An, car je savais qu’un autre voyage, encore plus « exotique », m’attendait : un voyage au Népal. Pour une fois, je m’étais un peu préparée. J’avais les guides, les cartes, les vêtements, un sac de couchage pour survivre à -30 degrés dans l’Himalaya, et des chaussures de marche. J’étais prête à affronter le Yéti, ou que sais-je encore. En errant parmi les rayons poussiéreux d’une librairie de voyages, les cartes et les guides sur l’Himalaya se déployaient comme des promesses de contrées lointaines. Mon regard s’est posé par hasard sur un livre qui semblait émettre une lueur propre : Les tambours de Katmandou de Gérard Toffin m’a immédiatement envoûtée. La couverture, d’une sobriété trompeuse, proclamait un héritage digne de Tristes Tropiques et présentait l’auteur comme un vétéran du métier d’ethnologue, qu’il exerçait depuis plus de trente ans dans la mystique vallée de Katmandou. Gérard s’intéressait particulièrement aux formes de vie et à la culture des Newars, les premiers habitants de la vallée. Ces êtres anciens, gardiens d’une sagesse séculaire et de rites envoûtants, devenaient sous sa plume des entités presque mythologiques, vivantes dans le réel tissé. En feuilletant les pages, je pouvais presque sentir le parfum des encens et des épices, entendre les murmures des tambours résonnant dans la nuit népalaise. Ce livre donnait envie de prendre la route, de fréquenter les mêmes lieux, de rencontrer les mêmes personnes. L’auteur disait par exemple : « Je prends plaisir à ces heures fébriles qui précèdent les départs, aux légers flottements que provoquent les voyages, aux moments de rupture, à ce brutal franchissement qui conduit en quelques heures plusieurs siècles en arrière. Encore aujourd’hui, j’éprouve une sorte de manque à ne pas retourner au Népal pendant une longue période. En tant qu’ethnologue, j’ai tissé avec ce pays toutes sortes de liens où le privé et le professionnel s’entremêlent. » Le récit, écrit à la première personne, déployait devant mes yeux une odyssée multidimensionnelle, une symphonie de recherches et d’aventures, mêlant le réel à l’imaginaire. Il ne s’agissait pas seulement de discussions académiques, mais aussi de fragments de vie, de bribes d’humanité brute capturées dans le village reculé de Penaygon. La structure labyrinthique de la vieille ville de Katmandou se dévoilait comme un mandala vivant, chaque ruelle une artère palpitante de mystères à élucider. Dans les modestes appartements des habitants, l’auteur menait ses enquêtes avec une curiosité insatiable, scrutant les manières de vivre comme un poète cherche les vers dans le quotidien. Il mentionnait également un film, Living Goddess d’Ishbel Whitaker et Mark Hawker[1], dont il avait guidé la réalisation. Ce documentaire raconte l’histoire de la petite fille incarnant la déesse Kumari, une déité vivante dont l’existence défie la rationalité occidentale. « Les dieux les plus élevés de l’hindouisme sont Shiva et Vishnu, mais c’est la Déesse dont les sanctuaires affichent les plus longues files d’attente un samedi. Les rois du Népal pouvaient avoir été bénis par la poussière des pieds de Pashupatinath, mais c’était le mantra de la déesse Taleju qu’un roi mourant de la dynastie Malla tentait de transmettre à son successeur comme garantie de pouvoir royal », écrivait l’ethnologue (Toffin, 1993 : 45). Le culte de la Kumari a été crucial pour la continuité de la culture hindou-bouddhiste de la vallée, central pour légitimer les rois hindous Malla et les festivals des Newars (Allen 1989; Gellner 1992: 87). Et, bien que cette pratique semble relativement récente dans la représentation populaire, il est certain que l’adoration des jeunes filles vierges en tant que Kumari est une pratique hindoue très ancienne. L’auteur souligne de nombreux débats et paradoxes soulevés par cet héritage : « L’institution de la Kumari a été attaquée par des avocats des droits de l’homme qui soutiennent que les droits de l’enfant de la jeune fille—le droit à une éducation normale—sont enfreints. Les activistes newars répondent qu’il s’agit d’une attaque inspirée par les Brahmanes contre une partie essentielle du patrimoine des Newars, motivée moins par un souci réel des droits de l’enfant que par l’envie de l’histoire et de la culture riches des Newars. Parallèlement, le rôle de cette institution religieuse clé, et d’autres institutions similaires, dans la légitimation de la monarchie a été mis en lumière après le Mouvement populaire II, la deuxième révolution de rue qui a renversé le roi Gyanendra en avril 2006. Le Premier ministre Girija Koirala a usurpé la place du roi et a commencé à assister aux festivals à sa place en tant que chef de l’État. En 2008, le président nouvellement élu, le Dr Ram Baran Yadav, a pris la place du Premier ministre » (Gellner, p. 90). La réalisation du film[2] s’est heurtée au contexte politique du pays, qui doit choisir entre deux visions du monde et des traditions incompatibles : d’un côté, l’émancipation des rituels et traditions ; de l’autre, leur respect et perpétuation, incarnés par les festivals et le culte de la Kumari. Au XXIe siècle, le Népal est l’un des rares pays où la spiritualité incarnée dans les déités est vécue et où les temples continuent d’être « habités ».

Toffin décrivait cependant, depuis son expérience de terrain, la diversité des rites, l’histoire complexe des castes, et les problèmes qui se posaient lors de la reconstruction des temples hindous, bouddhistes, newars – un projet de sauvegarde de cet héritage complexe auquel il avait prêté ses mains, son esprit, et son âme. Chaque page du livre semblait imprégnée des chants, des rituels, du murmure des prières millénaires. Il n’était pas seulement un observateur, il était un participant, un amoureux des cultures qu’il étudiait, dont ce livre paraissait comme une offrande.

A la relecture des passages du livre se dégageaient naturellement les scènes d’un film. Les mots prenaient vie dans mon esprit, chaque page un cadre cinématographique vibrant de couleurs et de sons. Je me suis dit qu’il me faudrait extraire les passages les plus captivants et, à partir de là, capturer les moments ou les situations s’y rapprochant, du moins l’ambiance qu’il décrivait avec tant de poésie et de précision. Mais je savais dès le départ que cette expérience serait mienne, donc inévitablement différente. Chaque perception, chaque sensation, chaque émotion serait filtrée à travers le prisme unique de mon être. Pourrait-on superposer ces images et ces histoires avec ce que j’allais y vivre ? Probablement pas. Et c’était bien ainsi. Car la véritable essence de toute aventure, de toute quête, réside dans cette singularité inimitable de l’expérience.

Les images de Katmandou (l’ambassade, les écoliers ayant froid avec leurs châles, la ville dans la brume au matin, le mur moyenâgeux, le Bazar, les temples)

Les images des rituels (les cérémonies, les problèmes d’enquête filmique – l’impression d’intrusion, les décalages des visions occidentales par rapport à celles, népalaises hautement symboliques, la différence dans l’appréhension des rituels sacrés, comme est celle de l’élection de la petite déesse Kumari)

Les images de Panauti (le temple, le haut et le bas de la ville, le sacré dans le quotidien, l’inscription de purification, des rites ayant lieux dans différents quartiers de la ville, les informateurs, la dimension familiale de perpétuation des castes)

Les images de Penaygon (la continuité des enquêtes, les difficultés du langage entre le jeune chercheur et les membres de la communauté du village)

Les images des paysages (le printemps, les montagnes, les villes, les bus, les touk touk)

La danse des masques (Bajaacharya puja)

Les lieux et les amis (les restaurants – Takali, Embalisn, Rita Brand Hand Coffe, les villages, les restaurants ,…). »

J’ai contacté l’auteur de l’ouvrage et deux jours après, à ma grande surprise, nous prenions un café ensemble sur la place de Contrescarpe. La vie est une aventure merveilleuse, un enchantement secret qui se révèle à ceux qui frappent à la porte au moment opportun, déclenchant ainsi l’épopée d’une existence. C’est en engageant activement avec le monde que nous trouvons notre sens et notre direction. En décidant de suivre ses traces, j’ai entrepris un voyage qui allait me conduire à la rencontre de l’inouï : filmer les artistes népalais, immortaliser les rites collectifs, explorer les temples sacrés et, bien sûr, marcher sur des sentiers majestueux dans l’Himalaya. L’Annapurna, à plus de quatre mille mètres d’altitude, m’appelait, vers un voyage initiatique. J’étais sûre d’y trouver le Yéti, cette créature légendaire, symbole de l’inconnu !

Armée de l’inspiration puisée dans ces pages, je me préparais à vivre une expérience où le connu et l’inconnu se fondraient, où les histoires des autres deviendraient le terreau de mes propres récits. Ce voyage, à la fois intime et collectif, serait une danse entre l’ombre et la lumière, entre le passé et le présent, entre le livre et la vie. Et au bout du compte, ce film intérieur serait un hommage à cette merveilleuse et infinie diversité de l’existence humaine.

Juste avant mon départ, j’ai découvert dans mes affaires deux journaux de géographie, un magazine polonais que je collectionnais dans mon adolescence. Ces images exotiques me faisaient voyager bien avant que je ne foule les terres lointaines. En vidant l’appartement après le décès de ma mère, je me suis demandé ce qui restait de ma vie polonaise. Mon héritage se réduisait à quelques vieux livres, des photos, des journaux intimes. En fouillant parmi ces trésors, je suis tombée sur un article en polonais des années 70 sur Dubar Square de Katmandou et la Kumari, la déesse vivante. L’avais-je déjà lu ? Était-ce là un signe, une coïncidence extraordinaire, une manifestation de la contingence de l’expérience humaine ?

Plongée dans les écrits de Gérard, une évidence m’a sauté aux yeux. Ma pratique de l’écriture et de la recherche, enfermée dans l’analyse et la décomposition des images, était devenue un fardeau. Mon appartement, transformé en véritable bibliothèque, était le théâtre de cette lutte intérieure. Pendant plus de vingt ans, j’avais disséqué des films, analysé des séquences linguistiques, enfermée dans une routine de réflexion et de critique. Trop de temps consacré à la lecture et à l’analyse, pas assez à l’action et à la vie. Il fallait que je change de style, que je me libère de cette stase intellectuelle. Pourquoi mon écriture intime coulait-elle naturellement de source, alors que l’autre était devenue un poids insupportable ? Mon corps, mon esprit, mon âme en souffraient. Il était temps de bouger, de voir l’étendue du monde dans lequel je vivais. Comme Wittgenstein le dirait, la signification est dans l’usage, et l’expérience directe du monde est essentielle pour comprendre notre place dans le langage complexe de la vie.

Le fragment de la vie d’un autre et me voilà embarquée dans un nouveau projet de voyage. Qui était-il ? Quelles étaient ses préoccupations, ses recherches ? Ces voyages d’enquêtes sur les traces de quelqu’un d’autre me conduisait de chapitre en chapitre, de sa vie à la construction de la mienne. Le voyage et l’écriture et ses effets de boomerang, tout cela s’emboitait parfaitement dans le processus dynamique et interactif de la vie. Comment rester détachée ? La vie d’un autre n’était pas la mienne, et pourtant, j’y étais impliquée. Dans quelles circonstances ? Pour apprendre quoi ? Ce qui m’importait dans ce voyage, ce n’était pas tant l’histoire ou l’ethnologie du Népal. C’était cet exotisme moderne, cet amalgame de cultures et de traditions, réunies comme des pièces d’un puzzle en constante évolution, créant l’émerveillement face à tant de richesse. Les paysages des montagnes et des lacs, les routes parsemées d’obstacles, la multiplicité des langues, des visages, des temples: tout cela constituait un monde différent à explorer, à approcher, à goûter. Le Népal m’appelait. La vie devenait une découverte incessante, un apprentissage sans fin, une élévation de la conscience, malgré les difficultés. C’était non seulement la réalisation de ma destinée, mais aussi la décision de participer activement à ce flux constant d’expériences, d’épreuves et de révélations. La vie un terrain d’expérimentation, une quête de compréhension à travers l’action et l’engagement direct dans le monde.

Les scènes décrites dans le livre de Toffin, avec leurs rituels ancestraux et leurs paysages mystiques, allaient devenir le décor sur lequel j’allais peindre mes propres impressions. Chaque rencontre, chaque découverte, était une touche de couleur ajoutée à cette fresque en constante évolution. Les tambours de Katmandou résonnaient en harmonie avec mes propres battements de cœur, et les temples sacrés se révèleraient à moi sous une lumière unique. Ainsi, inspirée par ces pages, je me préparais à vivre une expérience où le connu et l’inconnu se mêleraient, où les histoires des autres nourriraient mes propres récits. Ce voyage, à la fois intime et savant, serait une exploration entre le livre et la vie. Et au bout du compte, ce film intérieur serait un hommage à cette infinie diversité de l’existence humaine.

Mais tout ceci était loin d’être clair, évidemment. Le puzzle s’agençait lentement et même à présent, la figure de ce nouvel être n’était pas tout-à-fait visible. Est-ce à vrai dire important ? Est-ce cette manière de vivre plutôt qui importe ? Car aurais-je pu aller n’importe où ailleurs. Ailleurs ? À quoi donc tient la singularité d’un pays, d’un lieu, d’un paysage, d’un être ? J’allais, une fois de plus me défier, me faire peur, me laisser prendre par des routes et rencontres inconnues. Car bien évidemment, je craignais tout un tas de choses. J’avais peur de partir seule, peur d’avoir froid, peur de me perdre. Je me disais, allons contacter Gérard, on ne sait jamais – le principe de laisser le hasard pour faire venir les idées et surtout trouver un contact là-bas, laisser une trace de vie à quelqu’un, se protéger un peu, se faire guider et surtout donner un peu de sens à toute cette aventure sans but autre qu’elle-même. Un livre, une rencontre et voilà nos destins entremêlés.

Un voyage transforme toujours, même légèrement. Il rend attentif, ouvre les yeux aux situations risquées, et surtout conduit vers des buts et de nouvelles découvertes. En un sens, comme le décrivent souvent les écrivains voyageurs, il est une forme d’initiation, un processus par lequel nous expérimentons le monde et nous-mêmes à travers nos actions, engagements, interactions. Pour que le voyage devienne aventureux, il faut y projeter une vision, une forme d’attente « ouverte » cependant à des nombreuses déclinaisons, obstacles, désirs. Il faut pour cela qu’envisager le départ soit accompagné d’une véritable impulsion, du sentiment que le moment est adéquat, que la direction à prendre s’impose pour ainsi dire d’elle-même. Une fois ces craintes dépassées, j’ai appris à voyager seule. J’en suis même devenue addictive. Tous les voyages ne sont bien sûr pas de cet ordre aventureux-là. Certains, d’ordre vital, visent simplement à retrouver la nature, à décoincer le dos dans une eau de mer baignable, une taverne mangeable avec perspective ouverte sur le bleu, vert, gris ou bleu marin, et même quelque fois, le noir profond qu’une eau de mer peut prendre. L’acte d’écrire alterne avec les évènements, les déplacements, les visites des lieux historiques, touristiques, les rencontres. Et il y en a toujours. Ne serait-ce que celles avec les travailleurs des restaurants, bars, hôtels, guest houses, les propriétaires-serviteurs-décideurs-râleurs, les vendeurs de tout ce qui peut se vendre… Ainsi, de même, dans n’importe quel endroit du monde, avec quelques variations tout de même.

Argent

La question de l’argent fait partie intégrante de n’importe quel déplacement. C’est à se demander, par quel miracle, ces rares moments d’extase esthétique lui échappent. Le sociologue Hartmut Rosa essayait tout récemment de thématiser ces moments d’extase esthétique décrit par les artistes, poètes et écrivains en les qualifiant de résonance d’avec-le monde. Une résonance qui ne se prévoit pas, ne se fabrique pas, ne se contrôle pas. Elle repose sur l’inattendu, l’éphémère, l’infra ordinaire, ce je ne sais pas quoi, comme l’a encore nommé Jankielewicz. Qui peut être aussi minime qu’un échange de regards complices, un évènement vécu partagé, comme celui solitaire, de contemplation de sublime beauté de la neige tombante, du sentiment de la silencieuse douceur qu’elle puisse provoquer dans l’environnement et d’apaisement en nous-même[1]. Il nous faut accepter le caractère incertain de son apparition, comme l’irrémédiable moment de sa disparition, sans que sa durée puisse être définit clairement. « ce qui n’a pas de prix », écrivait encore Annie le Brun en formulant, d’après les surréalistes, la critique d’une certaine conception d’art contemporain réduite à la marchandise[2]. Aussi intime soit-il, le voyage n’échappe pas à la marchandisation, la critique de la société capitaliste a été émise avec force par Guy Debord dans la « Société du Spectacle »[3]. Selon Debord, le voyage moderne est souvent coopté par les mécanismes du capitalisme avancé, où même les expériences les plus authentiques peuvent être réduites à des produits consommables. La quête de liberté et d’authenticité se heurte ainsi nécessairement aux systèmes techniques et des personnes (vendeurs comme consommateurs) qui font tourner leur rouages, en commercialisant et en standardisant l’expérience humaine, en transformant les destinations « féeriques » en parcelles de marchandises à vendre plutôt qu’en terrains d’accomplissement personnel. La critique de Debord pointe du doigt la transformation des voyages en une industrie lucrative où les entreprises touristiques exploitent souvent la quête individuelle de sens pour des gains commerciaux. Ainsi, même dans la recherche de liberté personnelle à travers le voyage, il est difficile de se soustraire complètement à la logique du marché qui tend à uniformiser et à contrôler la variété d’expériences humaines. Bien sûr, je ne pars pas en vacances à proprement dit, je n’ai pas les moyens de me choisir tout le temps des logements confortables, mon budget est pour ainsi dire toujours à la lisière de ce qui est possible et chacun de mes départs me demande toujours un tas de pirouettes : emprunter de l’argent, trouver des colocataires, acheter un billet pas cher, prévoir donc un aller/retour impliquant de fixer les dates, plus long est-il, mieux c’est. Je pars dans des périodes de vacances scolaires, ce que l’emploi de la fonction publique que je me suis choisie m’a garantie jusqu’à présent. Je suis tout de même une fois partie en mission. Ne suis-je pas chercheuse après tout ? C’est à peine ai-je pu négocier un billet. Mais décidément, je m’y prends mal dans mes négociations. Trop de temps perdu pour faire les dossiers de financement, trop de temps pour leur formatage scientifique, le développement des alliances, trop de temps pour savoir quand et sous quelle forme le projet sera-t-il éventuellement accepté. Je me tiens donc à ce minimum que mon salaire peut couvrir, ces voyages ne servent après tout à moi tout d’abord. Et vraiment je me vois mal dans un voyage organisé, encore moins dans un groupe. Et, me sentirais-je tout aussi mal à l’aise de devoir quelque chose à quelqu’un, une entreprise privée, un mécène, quelque chose que lui devrais-je alors en contrepartie, sorte d’un rapport formaté pour valoriser ses produits, sa marque, où je ne sais pas quoi d’autre. Ne s’agit-il pas après tout d’une quête personnelle, celle de la liberté, mi-planifiée, mi-improvisée, qui échappe à toute logique de récupération de mon être par un système autoritaire et des gens avides dont le seul mot d’ordre est le profit. De quel profit s’agit-il cependant ? Celui qui se moque de ma sensibilité, de la célébration de la vie, de la sauvegarde et de la protection de la nature. Ou alors, seulement en tant que produit à vendre. Lors d’un voyage, on accède encore heureusement, précisément en raison de son caractère improvisé, à ces moments de bonheur, à ces lieux de beauté et de joie imprévisibles, où je dois me faire confiance, où mes côtés dispersés se resserrent, et mes sens s’aiguisent. Je m’observe agir et réagir, j’affronte les situations imprévues prudemment, sur la pointe des pieds, comme un petit chat qui se prend pour un tigre. Et il ne sert à rien de se plaindre de la chaleur excessive ou du froid, de la surabondance de touristes, des arnaques en tous genres, ou de ma qualité de « pigeon », souvent perçue comme plus riche par les gens que je rencontre… De toute façon, personne n’est là pour m’entendre.

J’ai regardé hier un film « Dying To Know: Ram Dass & Timothy Leary » diffusé sur la chaîne Gaia[4], l’histoire tumultueuse de vie de deux psychologues en plein dans leur carrière universitaire, Timothy Leary et Richard Alpert. Une carrière, que tant l’un, comme l’autre décident de rompre. Le film me rappelle qu’une attitude exploratoire, lorsqu’elle s’érige sur une règle d’authenticité et de sincérité est un risque, un plongeon dans l’inconnu où nos certitudes vacillent. À travers des images d’archives, le film nous transporte dans un tourbillon d’époque et de politique, tout en témoignant des échanges passionnés entre Leary et Alpert sur des sujets aussi intimes que la mort. Ils questionnent ce passage mystérieux, ce seuil entre deux mondes, ce « bardo » du Livre tibétain des morts. Leurs expériences audacieuses avec la psilocybine et le LSD ont métamorphosé leur être profond, les transmutant de savants sérieux en explorateurs d’une réalité altérée, embrassant l’essence même de la contre-culture. Pour Timothy Leary, cette métamorphose des états de conscience réside dans l’excitation du système nerveux et l’impact sur nos circuits neuronaux. En revanche, Richard Alpert, devenu baba Ram Dass, explore les voies yogiques de méditation, cherchant la transcendance à travers l’introspection et la contemplation. Accompagné par Ram Dass, Timothy Larry, confronté au cancer, choisit de faire de sa propre fin une expérience, défiant ainsi les limites de la vie et de la connaissance. Après avoir traversé la douleur déchirante suite d’un AVC, Ram Dass est paralysé et vit ses dernières années entouré d’amis proches, avant de s’éteindre le 22 décembre 2019. Et je pense, à Jonas Mekas, témoin infatigable de l’époque hippie à travers l’objectif de sa caméra, que j’ai pu rencontrer furtivement, mort lui aussi cette année. Toute une série d’explorateurs en voie de disparition.

C’est au Rajastan, puis via New Delhi, à Bodh-Gayâ que je me trouvais cet hivers-là, continuant mes propres explorations-expériences intérieures. En août, mes pas m’ont conduit en Chine et au Tibet, suivant les traces d’Alexandra David-Néel. En décembre je suis repartie en Inde, à la rencontre d’un des plus grands yogis vivants, Sadhguru. 2024 a déjà sonné, le temps s’égrène inexorablement, la vie s’écoule comme un ruisseau murmureux dans la nuit, et je me retrouve en Grèce. Et me pose cette éternelle question : qu’est-ce que l’humanité ? Sommes-nous les reflets changeants de nos émotions, les contours flous d’une présence éphémère dans l’immensité du cosmos ? Ou bien sommes-nous une danse sacrée, un ballet d’ombres et de lumières, à la recherche perpétuelle de notre place dans ce grand théâtre du monde ? Face à notre mortalité inéluctable, nous poursuivons notre chemin, tissant des rêves et des illusions, créant des mondes et des Golems de notre propre fabrication.

La Grèce, où dans certains villages, le temps durant l’été semble se dérouler encore comme il l’a toujours fait. Entre la mer, les tavernas, les enfants jouant et piaillant, les familles venues près de la plage pour se rafraîchir le temps d’un week-end. Le fort ensoleillement ralentit les déplacements, le vin invite à la fête, puis au repos. S’isoler un temps permet ainsi de se protéger, de s’ouvrir à quelque chose d’autre. Se laisser envahir par la nature, par un environnement humain et sonore anonyme, par un animal inconnu, celui qui arrive. Je filme. Je prends des photos. Mais je veux sentir tout ceci directement, avec mon propre corps, pas à travers les images. Sentir le vent et la chaleur du soleil sur ma peau, humecter l’humidité qui se dégage d’une forêt tropicale, ressentir la sécheresse des montagnes en haute altitude. Entendre les bruits des vagues, des cigales et des oiseaux, écouter le silence. Cet esprit qui habite mon corps, n’est-il pas mon guide et ami le plus fiable, mon conseiller le plus sûr, celui qui se tient à ma disposition ? Pas toujours, hélas. Je dois bien avouer que parfois mes agitations frôlent le danger. Faute de connaissances culturelles, linguistiques, géographiques et situations politiques pour comprendre ce que j’ai en face, je me fie souvent à ces intuitions premières dont la rapidité dépasse de loin la pensée. Il ne faut pas toujours s’y fier. Parfois, mon corps est bel et bien traître. Je me surprends moi-même de l’audace à laquelle il m’expose parfois. L’inconnu, l’étranger, à la fois à découvrir et à craindre, et bien évidemment la source première d’aide. C’est dans ces moments de premier contact que les choses se ressentent le plus. Est-ce vrai ?

« Le même phénomène se produit parfois à l’occasion de notre première rencontre avec quelqu’un. Sa personnalité nous frappe si vivement que, même s’il change ou s’il révèle de nouveaux aspects de lui-même, c’est cette première image qui subsiste. Parfois c’est une bénédiction qu’on puisse conserver l’impression première ; parfois aussi, c’est une criante injustice dont souffre celui que nous aimons » écrit si bien Henry Miller à propos de sa rencontre littéraire avec John Giono[i].

La construction de la suite est une toute autre affaire. Une affaire compliquée de hasards et de « bagages » de vie que chacun de nous porte avec soi, une vie dont le déroulement ne se décrète pas a priori. Voici mon approche hétéroclite, mon anthropologie de la vie contemporaine, si différente de celle des ethnologues véritables qui ont consacré la moitié, si ce n’est pas plus de leur vie à l’approfondissement des connaissances sur une culture étrangère, à l’étude de ses pratiques, de sa langue, de ses rites, changements sociaux-politiques. Ils croient fermement en saisir une certaine forme.


[1] Hartmut Rosa : comment entrer en résonance ? France Inter, Sous le soleil de Platon, l’édito-philo de Charles Pepin ; Hartmut Rosa, « Résonance », éd. Découverte, 2018.

[2] Annie le Brun, « Ce qui n’a pas de prix », éd. Fayard, 2021

[3] Guy Debord, La société de spectacle, éd. Buchet-Chastel. 1967

[4] « Dying To Know: Ram Dass & Timothy Leary » (2014). Storyline:  Dying to Know: Ram Dass & Timothy Leary (2014) Histoire : Dying to Know: Ram Dass & Timothy Leary (2014) Dying to Know est un portrait intime célébrant deux personnages très complexes et controversés dans une amitié épique qui a façonné une génération. Au début des années 1960, les professeurs de psychologie de Harvard, Timothy Leary et Richard Alpert, ont commencé à explorer les limites de la conscience à travers leurs expériences avec des psychédéliques. Leary est devenu le gourou du LSD, nous invitant à penser par nous-mêmes, enflammant un mouvement contre-culturel mondial et se retrouvant en prison après que Nixon l’ait qualifié de « l’homme le plus dangereux d’Amérique ». Alpert a voyagé vers l’Est pour devenir Ram Dass, un enseignant spirituel pour une génération entière qui continue dans ses 80 ans à enseigner le service par la compassion. Avec des interviews couvrant 50 ans, le film nous invite dans le futur en nous encourageant à réfléchir à des questions sur la vie, les drogues et le plus grand mystère de tous : la mort.

Le Népal de Gérard Toffin

Le Népal occupe une place centrale dans l’engagement de Gérard Toffin, une dévotion pleinement investie. Ses « informateurs » sont devenus ses compagnons, tissant des réseaux d’échanges. Il a su mobiliser l’UNESCO, des sociologues et des architectes pour la restauration des temples hindous et bouddhistes. Expert du Népal, de la langue newaraise, de son histoire et de son patrimoine culturel, il suscite des réflexions diverses sur cet héritage, souvent vu sous l’angle d’une tradition post-coloniale occidentale. Cependant, ceux qui arpentent le Népal découvrent une toute autre perspective à ses recherches. Car, sans ces temples, sans la valorisation et la préservation internationale de cet héritage, ne risquerait-on pas de voir le Népal se transformer peu à peu en un centre de vacances pour des touristes avides de sports extrêmes en haute altitude ? Le sommet de l’Everest, l’exploitation des sherpas, l’essor du tourisme de masse témoignent de la transformation des villes en points de départ vers des parcs, comme Pokhara, débordante d’agences et de boutiques pour aventuriers. Chaque coin de ce paysage, façonné par les visiteurs et les opportunistes temporaires, se métamorphose en un marché domestiqué. Malheureusement, cette réalité reflète les effets sombres, non exagérés, de nos échanges commerciaux à l’ère de l’Anthropo-Capitalocène. Le Népal, l’Inde, l’Afrique, l’Amérique du Sud — partout où l’homme blanc peut extorquer quelque chose, librement ou avec consentement forcé. Les États et les entreprises privées main dans la main, justifient leur politique envers ces populations spoliées. Le monde entier suit ce schéma. N’oublions pas l’Afrique, le commerce des armes, ni l’Inde, souvent vue comme une poubelle des investisseurs étrangers. Bangalore, la Silicon Valley indienne, numérique et high-tech, mais des routes non entretenues. Des sociétés-écrans, des lamentations sur la saleté et la pauvreté, sans reconnaissance de leur propre responsabilité. Je réalise ma propre complicité dans cette frénésie de « consommation de paysage », comme l’a décrit Augustin Berque en esquissant l’histoire même de sa conception/représentation[1]. Fragmentant mes visites, prenant note de mes expériences et de mes impressions avant de partir ailleurs, à la rencontre de nouvelles histoires, d’arts et de rêves. Y aller, ne pas y aller, vous êtes prévenus, comme le guide du Routard le préconise : le choix est nôtre. En attendant une régulation sérieuse du trafic aérien et du tourisme mondial, une gestion mondiale des ressources de la planète, afin d’empêcher la dégradation des plages, montagnes et lacs. Plus je contemple cela, plus je crains que nous ne précipitions notre propre fin du monde, accélérée par nos actions destructrices. L’âge de l’Anthropocène est bien là. Le climat change, c’est évident et nous ne pouvons que débuter, si ce n’est pas déjà fait, chacun à son niveau, le travail conscient pour tenter diminuer les dégâts en vue.

Le Népal j’y suis, presque

Le ticket non transformable, non échangeable, aller-retour, moins cher qu’un ticket ouvert, là c’est sûr, je pars. Rendez-vous avec Gérard au café Delmas sur la place de la Contrescarpe donc. Le côté nord. La première impression ? J’avais pourtant vu quelques photos, mais je ne m’attendais pas du tout à voir cette sorte de monsieur distingué, qui me faisait davantage penser à un aristocrate anglais qu’à un ethnologue « tout terrain ». Il avait aussi quelque chose d’un gourou. C’est en tout cas ce qui m’est venu à l’esprit lors de cette première entrevue. Gérard s’était passionné par l’idée du film et de mon enquête sur ses traces népalaises et m’a proposé de me mettre en contact avec deux de ses amis-« informateurs », comme on dit chez les ethnographes. L’un d’eux, Raju, était étudiant en histoire de l’art et danseur, performeur des danses sacrés newarèses, l’autre Prasant photographe, il documentait les pratiques rituelles, travaillait les images pour les livres que produisait Gérard [2]. Je me rends compte à présent que Gérard raisonnait à la manière d’un ethnologue professionnel, à la manière de tout un chacun d’ailleurs : on fait une chose A pour arriver à une chose B. On ne se déplace pas à ma manière, « dans le vide », sans un projet préétablit et surtout sans savoir dans quel but on filme. J’y vais après tout en tant que qui ? Pour apprendre quoi ? Je comprends que Gérard comme tout le monde me prend pour une sociologue. Il ne sait pas que c’est de tout autre chose qu’il s’agit.

23 janvier 2012 – lundi nouvelle lune, Paris.  Décidément je me trompe sur tout ! De jour, d’année (sauf de mois !). Fatiguée, nuit presque blanche. L’inquiétude, mais excitation aussi. L’impossible empaquetage du sac à dos, gonflé à mort. La mort. Ne m’apprête pas d’une certaine manière à aller mourir ?

Depuis quasiment un mois, je ne pense qu’à ce voyage comme si c’était le dernier, mais je pense en même temps à ma gloire : à ce film sur Kumari, à ma gloire d’écrivaine et de cinéaste à venir, à cette enquête sur les danses rituelles, à cette marche aux sommets d’Himalaya sur les traces du Yéti ! Je suis à l’évidence en train de planer, haut. Oui, oui, oui, j’ai envie de voir ça, de devenir cela. D’y aller un peu, pas tout à fait complètement, mais un peu, malgré la peur, malgré le froid. De me frotter contre la neige. On verra.

Il est vrai, quand la décision de départ a été prise, il ne reste qu’à se mouvoir et tout devient incroyablement imaginaire. La personne qui part est traitée avec un respect par ceux qui savent évaluer les risques qu’elle prend.

Tout récit de voyage est en grande partie élaboré, construit par des récits sur le lointain, géographiquement et culturellement parlant. Loin de la France et comme je vais probablement m’en apercevoir, moins loin de la Pologne et de la Russie. Car, étrangement, partout où je vais, je trouve souvent mes compatriotes venus de l’est, eux, comme moi privé jadis de mouvement, à cause d’un climat politique emmuré, toute une génération est assoiffée de découvrir le monde, recherche l’exotisme, le dépaysement. Je me retrouve comme prise au piège de mes origines ?

En même temps, j’ai comme un pressentiment que quelque chose d’extraordinaire va se produire là-bas et qui aura un impact sur ma vie ici. Il ne s’agit pas du tout de la démarche d’un Kapuscinski, le grand reporter polonais qui a sillonné le monde entier et l’a décrit de l’intérieur des situations vécues. Car Kapuscinski, le reporteur de l’est, il était pris par une mission politique, au service de l’état communiste. Il devait découvrir ce monde « autre » et le rapporter aux siens. Bien qu’il soit muni de cette mission, ces voyages l’ont totalement transformé. Le monde diffère pour ainsi dire de la propagande formatée par des médias. L’autre diabolisé, dépeint comme dangereux, or, on s’aperçoit du contraire, on réalise la vision réductrice, construite et propulsée à ceux qui n’ont jamais sorti de chez eux. Je viens de trouver son petit livre avec de belles réflexions sur l’étranger, celui que l’on a devant soi, sur la différence de couleurs, de langage, sur cette incompréhension mutuelle continue.[1] Et c’est bien vrai, mais on arrive tout de même à se comprendre, au-delà des mots, l’autre nous ressemble dans ses besoins quotidiens, désirs, rêves.

D’autre part, comme le souligne Krakaeur, la mobilité permet de créer une attitude relativisante : « A mesure que s’accroît la mobilité sociale, le flux des informations les plus variées, que les médias de communication de masse rendent de plus en plus accessibles, fait comprendre aux gens que toute chose peut être vue sous divers angles et que la façon de vivre qui est la leur n’est pas la seule qui ait droit à être reconnue. Parallèlement, la confiance qu’ils accordent aux absolus vacille ; et l’élargissement de leur horizon les invite en même temps à comparer les diverses vues et perspectives qui leur sont présentées »[2] Je me laisse porter, je flâne entre une ville et une autre, comme bon me semble. J’organise mon voyage au fur et à mesure, d’un lieu à l’autre. Je ne planifie aucun parcours, ni aucune visite, je ne réserve pas à l’avance de chambres, ou peut-être seulement pour la première nuit. Je préfère me loger dans les centres-villes plutôt que dans des banlieues. Je choisis des lieux reconnus pour leur valeur historique. Lorsque je me retrouve dans un souk labyrinthique de Marrakech, de Fès, de New Delhi ou de Naples, mon cœur explose de joie face à tant d’incertitude et aux innombrables passages dont on ne sait jamais à l’avance où ils vont mener. Je me souviens avoir lu une remarque similaire chez Walter Benjamin à propos des peintures, lorsqu’il parlait de la reconstruction réussie de la vieille ville de Varsovie, entièrement bombardée pendant la guerre. Dans une ville qui évolue organiquement, rien n’est semblable d’un coin de rue à un autre. Ni les maisons, ni les gens, ni les perspectives. Ainsi, la ville conserve une épaisseur temporelle, suivant le cours naturel de sa transformation de siècle en siècle, d’année en année. C’est ce qui différencie une ville si chère au visiteur d’une ville moderne où tout est identique, créant l’ennui. On se demande d’où vient aux architectes cette idée de construire des carrés et des cubes en béton, avec toute la grisaille qu’ils importent, induisant chez n’importe quel habitant un sentiment de monotonie, avec pour seul horizon le profit, une ligne désespérément droite et prévisible, promettant une existence tout aussi plate et prédéterminée. Dans des villes où l’histoire est préservée, chaque quartier est une surprise permanente pour le passant. Quel merveilleux sentiment que d’être soudainement transporté dans le temps, de passer de la modernité au Moyen Âge. Dans la médina de Marrakech, dans la vieille ville de New Delhi, à Bakhtapur, dans le centre de Katmandou, dans les villes historiques d’Europe… tout est surprise, tout est aventure. Tout maintient un état d’attention constante, tantôt enchanté, tantôt repoussé. Et bien sûr, la réalité ne correspond jamais à celle que l’on voit dans les images d’un guide ou même dans celles que l’on prend soi-même. On n’y ressent ni le froid ni la pollution, ni l’odeur des déchets, ni la longueur et la dureté de la route parcourue, ni la « dangerosité » des situations dans lesquelles certaines images ont été captées, ni l’enthousiasme de la lumière, des couleurs, des odeurs d’épices, ou des expressions des visages.

Elle est de toute façon « autre », plus belle, moins belle, aux couleurs différentes, aux perspectives plus larges. Il n’empêche, cet imaginaire revisité alimente la capacité de voir, de se déplacer. Elle inspire l’écriture.

Cet ordinaire « naturel », suivant le cours habituel du développement, de la nature, du climat même, comme celui « extra-ordinaire » des festivités, rites, pratiques ou arrangements artistiques, était l’un des plus riches terroirs de l’imagination. C’est cette totalité inconnue qui s’impose d’un coup, qui apparaît sous une certaine physionomie, l’ambiance d’un pays, d’une ville, d’une rencontre. Ce sont ces premiers aperçus qui m’intriguent le plus. C’est à la fois vers cet ensemble hétéroclite – la modernité aux portes de la vielle ville de Fès, la banlieue polluée du Caire avec ses maisons sans charme, les quartiers du vieux Caire aux images bibliques frappantes, les vestiges du passé colonial en contraste, et bien sûr, les pyramides, le désert – qui crée cet extraordinaire vers lequel chacun de ces voyages mène. À chaque fois, je me demande si c’est là que je devrais vivre. Puis, au bout d’un certain temps, l’envie de partir se fait de plus en plus vive. Je ne sais plus si l’extraordinaire y est objectivement présent ou si c’est moi qui l’y injecte. Pourtant, a posteriori, quelque chose s’y passe toujours indépendamment de moi, comme la rencontre avec cet artiste peintre Angelo, quelque peu mystique, que j’ai pu visiter au Caire, et qui est devenu mon véritable ange gardien égyptien. Il avait son atelier de peinture dans un garage, où il peignait des tableaux avec des âmes volantes, inspiré, tout en continuant à travailler comme chauffeur de taxi.

Et le Caire n’est pas New York ; la conduite y est l’une des plus risquées. Alors peut-être que ces événements et ces rencontres qui « viennent à moi » lorsque je voyage, et plus rarement à Paris, sont en fait dus à une attitude particulière : cette attitude désintéressée, épurée des savoirs et des injonctions idéologiques, suspendant provisoirement le jugement sur les catégories socio-professionnelles de personnes rencontrées. C’est ce « lâcher prise » dont parlent tant les thérapeutes et les livres du Tao. Est-ce vraiment extraordinaire, ou est-ce moi qui le perçois ainsi, comme je perçois certains de ces spams « coïncidant » que je reçois dans ma boîte de mails en pensant qu’ils sont des messages chargés de sens, transmis par un homme très amoureux de moi, qui tenterait ainsi de téléguider mon parcours de vie pour le rendre aventureusement heureux ? [1]. Comment ne pas y croire ? Tant de voyants et d’horoscopes, avec des titres aussi percutants que celui de Mélanie qui m’annonce en gras : « Emparez-vous de votre destin dès maintenant ! », alors que je suis en train d’échanger avec Jaap Pieters à propos de ses films phénoménologiques en Super 8. Le fameux « Eye d’Amsterdam » m’écrit depuis un festival de vidéo expérimentale à Zurich, et je m’apprête à réaliser son portrait. Quel est le sens de tout cela ? Des coïncidences, des connexions issues du marketing numérique, des expérimentations en IA, de la surveillance, des attributions, des projections ? C’est comme croire en Dieu ; dès la moindre mésaventure, on s’aperçoit qu’il n’y a personne derrière le rideau, et que tout le puzzle se construit soit par une machine, soit par une imagination, soit par un pur hasard. Un hasard aidé, parfois.

C’est ainsi en tout cas que se déroulent mes rencontres. Sous l’œil de la caméra, appareil photos ou téléphone, qui les transforme irrémédiablement en tout autre chose qu’elles ne le sont ou qu’elles pourraient être. La caméra qui attire et qui éloigne en même temps.

Et lorsqu’une certaine magie est suffisamment intégrée à son être, mon interlocuteur se transforme en acteur, en personnage d’un roman, d’une pièce de théâtre burlesque et nous voilà repartis, on continue à jouer à faire le film. Tant d’excellents acteurs dans ma vie ! Jouer à faire du cinéma, c’est l’une des techniques de plus simples, pourrais-je dire, pour s’en sortir, à la manière d’un enfant, de la noirceur de l’atmosphère qui colore souvent le quotidien. Il y a des expériences qui permettent de réaliser des images, comme celle qui mènent à l’écriture des livres.

Le livre de Gérard m’a réellement sortie d’une longue apathie. La rencontre avec le danseur Raju et le photographe Prasant, ma marche solitaire dans l’Annapurna, ce que mangent les Népalais, leur gentillesse, le prêtre Newaré de Panauti et les rites de purification par le feu puis par l’eau, les chiens envahissant la ville de Patan à la tombée de la nuit, ma rencontre avec un chamane, avec la petite déesse Kumari de Patan et sa mère… La vie étrange des autres.

25 janvier 2012 Patan

A l’hôtel Mahabuddha à 450r la nuit. La configuration hivernale est fort semblable à celle du Maroc, sauf que, globalement on se fait un peu moins emmerder… Enfin c’est la présence de Raju y est sans doute pour quelque chose. Je suis arrivée hier soir et ce fut assez incroyable ce melting pot des gens dans la vielle ville, tout en contraste, avec la banlieue de Katmandou que nous longions en taxi, depuis l’aéroport, une ambiance pour le dire vite, ayant l’air soviétique. Tant de visages différents, je n’arrivais pas à savoir de quelles régions du monde ils venaient. Je n’avais aucun critère connu pour les distinguer, leur attribuer des étiquettes. Aucune comparaison.

Le changement d’avion à Doha : une immense gare de transit de l’Europe vers l’Asie, hyper moderne, organisé, équipé d’ordinateurs à disposition des passagers, des chaises allongeables pour pouvoir s’y reposer et dormir, etc. Une économie efficace. En effet, pour le prix du billet, 600e A/R vers Katmandou, c’est pas mal la Qatar Air company.

L’arrivée spectaculaire sur Katmandou. Je me suis vraiment demandée comment c’était possible. Des nuages sortaient tous ces pics immenses de l’Himalaya. La carte affichée à l’écran de l’ordinateur indiquait que l’on rentrait dans les montagnes. J’avais à côté de moi une sorte de sherpa qui crachait dans un mouchoir tout au long du trajet. Normalement, j’ai compris ça après, les népalés, comme des indiens d’ailleurs, ont une technique de se moucher avec la main et ils expulsent le pus du nez en le projetant parterre. Ce qui doit en effet être bien plus compliqué en utilisant un mouchoir. La modernité qui bouleverse tant de manières de faire, de savoir vivre. Il était beau, rapide à première vue, puis m’a paru plus rustre avec ses crachats qui me dégoutaient. La plupart des passagers de l’avion étaient des travailleurs népali à Doha. Les hommes pour la plupart. Le premier sentiment que j’avais en étant initialement assise seule parmi eux était celui de l’insécurité. Des hommes pour la plupart petits, ouf deux femmes, petites elles aussi, des longs jupons colorés, des cheveux longs, noirs. Sorte de gitanes. Quatre touristes, dont un type assez âgé, équipé pour la montagne et deux jeunes femmes blondes, un homme handicapé, au visage détruit par la drogue, sorte de hippie ayant probablement mal tourné, pensais-je. Lorsque l’avion a dépassé les premiers sommets on a pu entrevoir la partie nord de la vallée de Katmandou. De petits villages parsemés dans des vallées entourées des pics qui les découpaient à la manière d’une vague menaçante. Nous avons eu de la chance, car le temps était clair et nous pouvions voir le paysage assez distinctement, ce qui donnait l’impression de frôler ces montagnes. La frontière. L’aéroport ressemblait à ceux des pays de l’est des années 70. Le visa et le contrôle des cartes sim, mais pas trop de difficultés pour passer ses bagages. Pas plus pas moins que dans des aéroports européens. Le cirque de la négociation du prix de la course du taxi. 500r, ce qui correspond à peu près à 5euro. Pas trop cher en effet, vu la grande distance qu’il fallait parcourir pour aller au centre-ville de Patan. J’ai pris donc un taxi dont le conducteur m’avait l’air le plus « normal ». La route encombrée, bruyante, polluée. Mais nous sommes arrivés au bout et Raju, comme prévu par mail, était bel et bien là. Raju ? Ma première impression : il avait des traits du visage assez atypiques par rapport à ceux des autres autour de nous, qui étaient soit très noirs, typiques des montagnards, soit très indiens. Raju avait quelque chose d’un Africain, avec une bouche épaisse et un nez aplati. Il était vêtu modestement et avait une démarche lente qui me rappelait celle d’un moine bouddhiste. Nous sommes partis vers l’hôtel situé dans la même rue. Il y avait quelques problèmes avec ma réservation ; apparemment, mon mail n’avait pas été pris en compte. Il ne restait que des chambres doubles, plus chères. Il fallait attendre le patron. Nous sommes allés prendre un thé en attendant. Raju m’a conduit dans un restaurant en face de Durbar Square à Patan. C’était un restaurant assez cher et international, mais situé dans une maison traditionnelle en bois. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que j’ai entrevu les temples à travers la fenêtre médiévale devant laquelle nous étions assis. Il faisait déjà nuit, et les temples émergeaient de la place comme des champignons, l’un après l’autre. C’était très beau et surprenant, totalement en contraste avec les maisons en briques du nord de la ville que je venais de traverser. Ils avaient des formes incongrues et bizarres qui semblaient surgir de nulle part. Ces temples étaient très différents de ceux que j’ai vus, par exemple, en Thaïlande : plus décorés, avec des formes plus ondulantes et des décorations colorées plus manifestes. Les temples de Patan avaient quelque chose de plus rustique, de montagnard, avec un bois qui pourrait être du chêne massif. Les toits étaient systématiquement dédoublés, en deux étages. L’ensemble dégageait une impression très déréalisante. J’étais émerveillée. Quelle jolie découverte. Les chocs et les contre-chocs.

    Le retour à l’hôtel, le froid dans la chambre, la lumière blanche, genre néon et j’ai appris que j’avais de la chance de me trouver dans cet hôtel-là, car l’ensemble de la ville était plongé dans le noir à partir de 20h, à part quelques lieux touristiques et stratégiques. L’économie de l’énergie. Évidemment, puisqu’elle arrive de l’Inde et les prix du pétrole augmentent d’année en année. Aujourd’hui d’ailleurs tout était fermé. Il y avait partout dans la ville des manifestations contre la hausse des prix du pétrole. Je me suis levée tard, vers dix heures, après une nuit agitée à cause de l’aboiement des chiens toute la nuit. Raju m’avait prévenue : les chiens se rassemblent en bandes à la tombée de la nuit pour nettoyer la ville. C’est ainsi depuis le Moyen Âge… Lorsqu’on se promène le soir (ce que Raju me déconseillait), il fallait d’après lui, avoir avec soi un morceau de viande au cas où. Je me voyais mal à me balader avec un bout de barbaque rentrant à l’hôtel à la tombée de la nuit, mais soit.

    Le lendemain. Rendez-vous avec Raju pour une première visite des temples. Les dieux et les temples portent des noms incompréhensibles. Je n’ai rien retenu. Heureusement les vidéos et les images permettent de retracer nos visites. L’ensemble m’a paru mystérieux, enchantant, étonnant. La place remplie des gens assis tout le long sur les escaliers des temples. Toutes sortes de visages. Les newars ont la peau très mate, ils portent des vêtements traditionnels. Les beaux visages, comme taillés dans la roche, les couleurs des robes rouges, avec un peu de vert. Les hommes portent de petits chapeaux colorés. Raju était un peu gêné par ma manière (massive) de prendre des photos. Le rapport aux dieux qui se trouvent dans ces temples est sacré. Je me sens souvent obligée de rompre cette loi de l’interdiction de la prise des images. J’ai comme un sentiment, que c’est pour leur bien. Et après le dernier tremblement de terre qui a tout ou presque foutu parterre, j’ai encore l’impression d’avoir bien fait de « voler » ces images. Anicca, anicca mantrisent les bouddhistes. Tout est illusion… J’ai en moi l’âme obstinée de conserver les traces, à la manière d’une Alexandra David-Néel qui n’hésitait pas à préserver certains manuscrits…… Nous avons tous le devoir de sauvegarder ce patrimoine humain qui se dérobe sous nos yeux, pensais-je. Les lieux sans traces d’histoire sont des lieux fantômes, des ruines tristes et détruites.

    Dans un temple hindou, nous sommes tombés sur un sacrifice de mouton. Je filmais avec un sang-froid apparent la mise à mort de l’animal, qui souffrait. J’étais habituée à la mise à mort des cochons par mon père en Pologne. Il fallait recueillir le sang chaud pour le boudin sans que l’animal soit complètement mort, d’où la nécessité de lui couper la gorge. Les enfants regardaient ce spectacle violent avec dégoût. Une fois, l’animal blessé s’était enfui avec une hache plantée dans le cou, courant à travers les rues de la ville en hurlant comme un cochon écorché, ce qu’il était.

Ici, le sang de l’animal égorgé était versé sur la statuette du dieu, puis on a coupé la tête et les oreilles du mouton pour les offrir à la déesse. Le reste de la viande était conservé pour la fête. Un mariage ? Une naissance ? Nous ne le saurons pas. Raju s’est éloigné, ne souhaitant pas assister à cela. Les bouddhistes ne pratiquent pas les sacrifices d’animaux. Dans ce square, il y avait des feux de purification, des jeux pour les garçons habillés en moines (ils marchaient sur des feuilles vertes qu’il ne fallait pas toucher), des jeux pour les petites filles en l’honneur du soleil. Les offrandes étaient pleines de couleurs, de fleurs et de fruits. Les gens semblaient joyeux. Je n’ai pas réussi à déterminer de quel type de célébration il s’agissait : une fête régulière, un mariage, un rite particulier…

Invitée à diner chez la famille de Raju. La mère de Raju m’avait étonnée par son look paysan. C’est à vrai dire la première fois que j’ai mangé parterre. Et je n’arrivais pas à ne pas me révolter intérieurement contre le fait que j’ai été servie la première, qu’on ne mangeait pas tous ensemble. Raju a mangé ensuite et sa mère à la fin, ce qui m’a profondément gêné. Le plat de riz, le fameux, toujours le même, dal-bhat (riz aux lentilles). De petits légumes marinés, le riz, un mélange de soupe aux lentilles, parfois quelques bouts de poulet compartimenté dans un plat en métal. Normalement on mange avec les mains, mais j’avais le droit à une cuillère. C’est comme ça qu’ils mangent les népalais et ils varient ce plat avec les momos, sorte de raviolis fourrés de végétaux, parfois de viande.

    La famille de Raju, de caste royale, habite dans une maison moderne, années 70, à côté de leur ancienne maison, un vieux palais médiéval. Ils habitent ensemble, chacun à un étage. La chambre de Raju était toute petite, un vieil ordinateur, quelques livres par ci par là. Il était particulièrement fier de ceux que lui a envoyé Gérard. Un matelas pour dormir, des vêtements un peu partout. Ce n’est qu’après avoir vu comment vivent les autres, que je me suis rendue compte que la famille de Raju avait un peu plus d’espace. Cette maison me renvoyait, une fois de plus vers ma propre maison d’enfance, car certes elle était grande, mais nous y vivions à sept. Et encore, comme probablement dans toutes les maisons, on pouvait remarquer la place centrale de la cuisine dans l’habitat familial. Raju m’a organisé un spectacle de danse sacré en compagnie de son maître. En dépit de la situation népalaise et de la période hivernale lors de laquelle de nombreuses coupures de courant ont eu lieu, je pense que j’ai pu tout de même jouir de quelques rares occasions pour voir ce qu’il était possible de voir : les très beaux rituels de l’ablution du matin à Panauti avec Prasant, un autre ami de Gérard, un photographe, puis (quelle chance !) la petite Kumari de Patan, et là, ce spectacle de danse. Rien avoir avec les rites masqués illustrés et décrites par Gérard, ce n’était pas la bonne période, mais une première, petite introduction aux forces sacrées qui régnaient ici à travers les modes de vies népalaises. Les offrandes des fleurs et des fruits, plusieurs fois par jours, l’usage de l’eau et de la pâte colorée à mettre sur le front, sur les sculptures en pierres des dieux, et comme chez les hindous… la méditation, les parfums d’encenses…Il m’a d’emblée paru évident que Raju, lui aussi, se cherchait. Il voulait tantôt partir danser en Europe, tantôt faire de l’anthropologie, tantôt faire de l’art… J’ai aussi très vite compris que Raju ne souhaitait pas se marier[2]. En tout cas, le mariage tant attendu par sa famille avait l’air de lui poser problème, ainsi qu’à sa sœur d’ailleurs qui, selon les coutumes propres à sa caste royale, devait attendre le mariage de son frère plus âgé avant de pouvoir se marier elle-même. J’ai appris ensuite qu’elle a finalement rompu cette règle familiale et que non seulement elle s’est mariée, mais aussi qu’elle a épousé un homme de la caste des agriculteurs (farmers), inférieure donc à la sienne. Le couple est aussi parti vivre à Boston aux Etats Unis. Quel changement ! Est-ce ma rencontre qui l’a faite se décider ? Est-ce une attente trop lente de la réalisation d’un futur amoureux sans rompre pour autant la règle de l’abstinence sexuelle avant le mariage. Pas de sexe avant le mariage ? Je n’y croyais pas. Elle avait 25 ans. Comment peut-elle ? Avec toutes ces scènes « pornographiques » de positions sexuelles des sculptures des plus variées que l’on voit accrochées aux temples ? J’entrais moi-même dans une période de liberté sexuelle qui me posait à mon tour de nombreuses difficultés et interrogations. Mais elle ? Apparemment, ça n’avait pas d’importance. Peut-être en effet, le désir naît avec l’acte, quand l’acte n’a pas encore eu lieu, il n’a pas la même importance. Me voilà en pleine interrogation sur les mœurs et la vie sexuelle des couples népalais. En apparence : pas de sexe avant le mariage. Et en réalité ? Le choix de Sajani de rompre toutes ces règles, j’y suis pour quelque chose ? Va savoir. Maybe.

26 janvier 2012 Vers Pyangaon

Sur les traces de Gérard Toffin vers Pyangaon, je voulais absolument voir le village qu’il décrivait dans son livre. Et il m’en a offert par la suite un autre, issu de sa thèse qui s’appuie sur les recherches dans ce village où il a séjourné pendant six mois. Le village qui lui a causé tant de soucis, mais c’est aussi là qu’il a fait ses premiers pas d’ethnologue. Dans le bus, accompagnée ce matin par Sajan, la sœur de Raju. Heureusement, car il est quasiment impossible de comprendre quel bus va vers où. J’étais dans le bus, puis je devais en changer, car il était tombé en panne. On part, puis on nous remet à nouveau dans le premier bus qui est réparé…ça ressemble au début d’une expédition dada. Les gens dans le bus ressemblent un peu à ceux de l’avion à Doha. La plupart sont jeunes, une moitié pourrait être définie de « débrouillards », l’autre de paysans. Je passe la description de l’état de la route et du nombre de gens qui s’accrochent au bus au fur et à mesure de la route. Tout un système de paiement au fur et à mesure de la conduite est mis en place. Un homme accroché à la porte ouverte tout au long du trajet, passe et repasse devant les passagers et encaisse les billets. Ce système a un avantage, c’est que les gens peuvent littéralement sauter dans le bus à n’importe quel moment et payer le trajet exact, l’inconvénient est que la porte est constamment ouverte et le contrôleur se déplace sans cesse dans la foule des gens en leur demandant de l’argent. C’est le même, comme je l’ai appris plus tard, système qu’en Inde. Je suis sortie du bus au milieu d’une route d’un grand village. Les maisons modernes tout autour. Ça a dû changer depuis 30 ans, pensais-je, mais à tel point ! Je ne reconnaissais rien des photos de Gérard. Je me suis demandée si j’étais dans le même village. Il va falloir de toute manière que je passe une nuit-là. Une enseigne « hôtel » sur une maison en face avait été en fait trompeuse. Il n’y avait plus d’hôtel. Je marchais avec mon sac à dos le long de la route vers un espace un peu moins urbain en me demandant quoi faire. Peut-être trouverais-je un café ? Pas de café. Une femme m’a abordé et tentait de me demander ce que je cherchais, en népalais of course. Hôtel, hôtel, répondis-je, ne sachant pas très bien ce qu’elle m’avait demandé. Elle m’a fait signe de la suivre. Oui ? Non ? Vais-je me faire enlever ? Sur la route un jeune garçon à l’air un peu voleur nous a rejoint. C’est mon fils disait-elle. Il parle anglais. Nous avons suivi une route dans la forêt. Mon angoisse augmentait au fur et à mesure de la descente. Ouf, nous sommes arrivés dans une école qui s’est situait tout en bas du chemin forestier. Présentations de la famille qui s’est décidé ainsi de m’accueillir. La femme fait les ménages dans une école pour enfants. Ils habitent là, juste à côté. Je suis donc arrivée par cet heureux hasard chez Divi Sherpa et sa famille (les filles Bibina, Bina, une amie Taman Sulina étaient là. Je me suis demandée si Devi m’amenait là pour dormir ou bien pour me dépouiller. C’est étonnant la façon dont je projetais sur ces gens adorables mes craintes… Mais j’étais seule et je ne savais absolument pas à qui j’avais affaire et je savais que la pauvreté pouvait amener les gens à tout. Le fils rencontré en cours de route se présenta comme guide. Il avait l’air plutôt de tout savoir faire ou de se débrouiller. Je les suivais en chassant de mes pensées ces mauvaises attributions et j’ai essayé d’en savoir un peu plus, de parler de moi, de parler du fils. J’ai raconté mon histoire du village recherchait sur des traces de Gérard au fils qui l’a traduite à la famille et tout devenait clair et compréhensible. Ils étaient rassurés. Une femme seule au Népal, on ne sait jamais !

    J’ai laissé mon sac à dos chez la famille qui m’a accueillie et je suis repartie vers le village, guidée par le fils. Le village était situé un peu derrière la route que j’avais prise, mais il était comme séparé du reste par un espace libre. Étonnant, en effet, et c’est exactement ce que décrivait Gérard, on dirait que le village perdurait isolé, malgré la modernisation qui l’envahissait tout autour. Il ressemblait en effet à un quartier isolé du reste, hyper moderne et aggloméré. L’histoire de Gérard y a été pour quelque chose ? Je ne sais pas. Peut-être jouait elle un double tour aux gens du village ? Devoir rester comme ils étaient ? Ne rien changer à leurs pratiques ni rites. Dans la tradition inconfortable, mais dont la continuation seule peut les aider ? Comme d’ailleurs de nombreuses choses des traditions (temples, rites, sites naturels) protégées par l’Unesco. Je me rappelle de la sensation semblable que j’avais à Fès au Maroc, où des « faux » artisans se mettaient à faire leurs casseroles en fer dès qu’ils voient arriver le touriste, de même aux monastères de la ville de Bouddha où les moines se mettaient à chanter avec leurs voix transcendantales plus fort que d’habitude ou, pire encore, lorsque les voitures et des bus envahissaient soudainement les endroits les plus paisibles des volcans éteints aux formes étonnantes à Jeju, en Corée du Sud. La foule, le bruit des cars, de voitures, les groupes accompagnés des guides criards. Boostons les pigeons ou créons l’atmosphère éphorique dont on suppose qu’ils veulent vivre. Des projections d’un côté comme de l’autre, multipliant des incompréhensions de jugements infinis, ainsi depuis des millénaires. Que me veut cet autre qui est arrivé ici ? Que cherche-t-il ? Jeju island Corée, un site que j’ai visité quelques années après, avec, juste à côté, la construction d’une base navale militaire. Pingyao en Chine que je viens de visiter avec une usine de charbon à 40 km de là, Mahabalipuran à Tamil Nadou avec un site nucléaire à quelques kilomètres de là, Matala et Faistos en Crète avec une base militaire et des avions de chasse s’entrainant plusieurs fois par jours en dessous des temples et des habitas et là Volos, encore en Grèce, same, ou presque, configuration, compte tenu des inondations de l’année dernière, qui ont rendues le golf Pagasétique impraticable. Comment est-ce possible ? On se demande parfois si ces sites ne sont pas de petites vitrines pour masquer cette réalité autre, calmer tant les touristes que les habitants.

Nous sommes arrivés au village. J’ai expliqué au garçon qui m’a accompagné que je voulais y aller toute seule, sans traducteur. Je voulais expériencer cette étrangeté présumée seule, y entrer doucement, en filmant, me faire une idée de l’état actuel du village. A ma grande surprise ce village avait l’air inchangé. La rue principale ressemblait aux photos prises par Gérard. Je le reconnaissais désormais. J’ai réalisé que le village était resté à part, comme inchangeait depuis des siècles, du reste de la ville, désormais moderne. Il se composait d’une rue principale et de quelques rues parallèles. Quelques maisons alignées des deux côtés de la rue, se faisant face, le côté nord et le côté sud. Des enfants jouaient avec les animaux, des femmes tissaient la paille… je prenais des photos plus ou moins discrètement de ce que je voyais. On ne faisait pas trop d’attention à moi. Après quelques photos et vidéos, j’ai commencé mon enquête sur la famille qui avait accueilli Gérard il y a une 40aine d’années de là. J’avais son livre à la main et je tentais de me faire comprendre auprès des habitants, assis parterre devant une maison. On m’a invité à m’arrêter, m’asseoir, et on m’a offert un thé. Siga siga, pensais-je. Après une suite des incompréhensions, ils ont fait venir un garçon parlant anglais qui nous a servi de traducteur, et est devenu mon guide. Petit à petit (j’avais souligné dans le livre de Gérard les prénoms des personnes qu’il décrivait et j’ai demandé où elles habitaient, dans quelle maison) ma raison d’être-là, a ainsi pris sens pour eux. Accompagnée de mon guide newaré parlant anglais, je suis allée faire le tour du village. Les champs de blé d’un côté, les champs de riz, de l’autre. Les deux côtés du village n’avaient strictement rien à voir en termes d’environnement et même de climat. Les gens ne se livraient pas aux mêmes activités d’un côté et de l’autre. Gérard décrivait également la séparation des affinités entre les gens des deux côtés de la rue. Autant je n’avais pas sentie de conflits notables entre eux, autant cette disparité climatique m’a paru très étrange. L’un des côtés était ensoleillé et sec, l’autre humide et plutôt à l’ombre. D’un côté on cultivait du blé et on taillait la pierre, de l’autre on cultivait le riz. Le garçon m’a proposé de m’amener dans le bar du village pour manger. Nous sommes rentrés dans une pièce sombre remplie de gens attablés. On m’a servi les momo et un verre d’un alcool local. Le fait que je veuille en boire a fait rire tout le monde. Les gens se sont regroupés autour de moi, alors j’ai fait ethnologue, je leur ai demandé quelles étaient les spécificités de leur langue, de leurs habitudes, de leurs rites. Ils se sont bien moqués de ma naïveté, tellement mes questions leur paraissaient incongrues, mais tout ce regroupement a été très sympathique. Ils m’en trouvé la maison de Vishnou, la personne qui a accueillie Gérard, et je retardais à vrai dire ma visite désormais « toute faite », tellement je me sentais bien dans ce bar…

Livre de Gérard : Chapitre II Les secrets de Pyangaon

« Au cours des semaines précédentes, Kesab Raj Bhandari et moi avions préparé le terrain, si j’ose dire, et annoncé mon installation aux villageois. On nous avait parlé d’une petite maison inoccupée où je pourrais loger, et d’un jeune garçon qui préparerait mes repas. Mais, dès mon arrivée dans le village, il n’en fut plus question, la maison n’était plus libre. Où m’installer ? L’affaire échauffait les esprits. Au bout du compte, Homsi, un homme d’une cinquantaine d’années aux yeux très doux, décida de m’accueillir chez lui. Sa maison aux fenêtres finement ouvragées était située à l’extrémité du village. Elle abritait une grande famille, douze personnes au total. Dans la vaste pièce du deuxième étage, des enfants à moitié nus couraient en riant après des poules. Le sol en terre battue ne brillait pas par sa propreté, mais peu m’importait : j’étais prêt à tout pour m’intégrer. On m’installa dans un cagibi, un réduit de quelques mètres carrés contigus à un silo à riz. Le soir, lorsque je dînais avec la famille, les flammes vacillantes des lampes à huile disposées sur le sol projetaient d’étranges lueurs sur les murs. La nuit venue, les rats remplissaient la maison du bruit de mille cavalcades, de mille frôlements, peu propices au repos. (…) »

Une énorme vache m’a accueillie à l’entrée, je rentrais en filmant la maison de Vishnou. Ils sont patients et gentils ces newarés, car que veut dire s’inviter ainsi dans une maison en filmant ? Mais, c’est pour la bonne cause, me disais-je. Je me le dis toujours en filmant que c’est pour la bonne cause. Capter ces fragments de vie et ces rencontres occasionnées par je ne sais quel hasard et quelle curiosité. Je me suis donc invitée chez eux. Et bien qu’étonnés, Vishnou et sa famille m’ont accueilli avec un sourire et une grande gentillesse. J’ai monté les escaliers en y croisant une petite fille, Anamika, qui ne savait pas encore marcher, puis une fois montée j’ai demandé à l’homme présent là s’il était bien Vishnou. Je me suis présentée comme l’amie de Gérard Toffin. Ils ont toute de suite confirmée qu’ils le connaissaient, Vishnou comme sa petite fille. Gérard décrivait un conflit entre les familles du village qui se déclencha peu après son arrivée dans le village. On l’accusait de vouloir voler les divinités du village, de séduire les femmes, de jeter le mauvais sort, etc. Il devait quitter la maison de Homsi. Celle précisément que je voulais visiter. Vishnou était le fils ainé de Homsi. Gérard le décrivait de la manière suivante :

« Le fils aîné de Homsi, Vishnou Bahadu me prit sous sa protection. C’était un jeune homme de vingt-sept ans au corps puissant. Avec ses pommettes saillantes et son teint bistre, son visage me faisait penser à celui des tribus rai du Népal oriental. Vishnou avait travaillé pendant un an comme « coolie » à l’aéroport de Calcutta, un fait exceptionnel dans ce village où l’on conçoit difficilement de vivre en dehors de sa communauté. Cette expérience l’avait beaucoup marqué. Il me faisait parler de la France, lui me racontait Dum Dum aéroport. Il m’accompagnait partout à l’intérieur de Pyangaon. Il m’introduisait auprès de ses amis et prenait ses repas avec moi. Un éternel sourire flottait sur ses lèvres. Il me témoignait beaucoup d’amitié. »[i]

Je revois mon portrait filmé de Vishnou. Il m’inspire à moi aussi la même impression de grande bonté. Sa petite fille de 23 ans, laquelle était instructrice au village, me faisait la traduction. Lorsqu’elle est sortie, un long moment de silence est survenu. Le père ne parlant pas anglais et moi pas newaré, comme m’ont tout de suite fait remarquer les deux. Gérard lui parle newaré, ils s’attendaient à ce qu’une amie de Gérard parle elle aussi newaré. Ils ne savaient pas que j’étais là sans raison, que je ne suis pas venue étudier la culture newaraise à la Gérard. Je me suis dit après coup, voilà pourquoi je ne peux pas me qualifier d’ethnologue. Sa fille m’a félicité d’avoir réussi à retrouver son grand père. Il est vrai, que ce n’était pas extrêmement simple, mais que probablement le passage au bar du village avait été nécessaire pour y arriver. Quelques années plus tard, c’est de cette même façon, en cherchant une bière que j’ai pu retrouver la maison de Margaret Mead et de Gregory Bateson à Bali, dans un village qui m’a un peu fait penser (par sa taille, son caractère isolé, rural et animiste) au village étudié par Gérard. Il y a comme une forme de continuité dans la manière dont les ethnologues mènent leurs enquêtes…J’ai osé fixer Vishnou un long moment avec ma caméra qui se baladait ainsi sur les traits de son visage, ses yeux plissés, son sourire, son regard intelligent. Il était gêné, mais s’est laissé filmer. Vishnou avait pris de l’âge. Il avait probablement près de 75 ans, bien qu’il paraissait plus jeune. Gérard l’a connu à 27 ans, donc il y a 48 ans ! Les marques sur son visage signalaient une certaine fatigue, il me donnait l’impression d’avoir beaucoup travaillé dans sa vie. Il était agriculteur, il cultivait le riz. La pièce dans laquelle je me trouvais ressemblait à celle décrite par Gérard. Il y régnait une atmosphère paisible. Sa petite fille est arrivée avec le thé et traduisait mes questions sur la rencontre avec Gérard. Si j’ai bien compris, le conflit avait aussi commencé, car Gérard ne voulait pas payer le logement et Vishnou l’avait défendu et accueilli. Après quelques échanges sur le mariage, le sien et le mien, ainsi que nos âges respectifs, j’ai demandé encore à ce qu’elle demande à Vishnou qu’il me raconte l’arrivée de Gérard. Il racontait ce qu’étudiait Gérard, mais j’avais un petit peu de mal à le comprendre. J’ai vaguement compris que Gérard étudiait la fête de jatra, les plats qu’on y mangeait, la poterie et les mariages. On est revenu sur le conflit au village, les croyances des uns et des autres. Puis on a parlé des fêtes hindous et des dates. C’est ainsi aussi que je me suis rendue compte que ma question sur la période des fêtes n’a pas été immédiatement comprise. Une autre fête devait avoir lieu, Sistani bodha. La petite fille de Vishnou m’invitait à rester chez elle pour pouvoir la suivre. Hélas, j’avais déjà mon billet de retour, je devais partir avant la date de cette fête. Puis une autre fête devait avoir lieu la nuit… Encore à la mauvaise date. Ah, oui, le calendrier : la date qui était évidente pour moi, la fille devait la traduire à partir d’un calendrier népalé. Je suis retournée chez ma famille d’accueil. 19h17, la nuit noire. La famille s’organise pour faire à manger. Ils sont allés faire les courses. Ils ont fait le feu devant la maison, préparé le riz avec des légumes, sorti des légumes marinés. Le plat traditionnel népalais. Après une longue carrière de guide de montagne (il a fait plusieurs ascensions du Mont Everest), le père travaillait dans le bâtiment. La mère faisait des ménages dans l’école et dans une banque. Ils dormaient tous dans la même pièce. Le garçon, les deux filles et les parents. On m’a offert le lit d’un d’entre eux et nous sommes allés dormir. J’ai laissé un peu d’argents, ils n’en voulaient pas, et je les avais pas… J’ai du cependant insister et laisser les 5 dollars et je suis repartie vers Patan. Pour, de là, à reprendre la route à nouveau, cette fois-ci vers Panauti.


[i] Gérard Toffin, 1996, p.35

NOTES HUMBOLDT COSMOS

Le secret de la vie est sur la terre.

Viens d’interaction entre deux polarité extrêmes : le froid des sommets des neiges et chaud des profondeurs de la terre. Il en résulte un « milieu », la mer, ça forme, la terre solide, ça donne la vie

L’émergence de la vie vient d’une compression de deux forces opposés, donnant lieu à une écologie du milieu favorable à la vie (l’air, l’eau…)

Les images des rites, des temples, des gens. Prasant Shresta, le photographe et ami de Gérard, m’a introduit auprès de la communauté du village de Panauti pour que je puisse filmer là un rituel de purification ayant lieu tous les 12 ans appelé Makar Mela. Pendant le festival, les fidèles se baignent dans les eaux sacrées de la rivière Punyamati, qui est considérée comme purificatrice. Ce rituel est accompli pour se débarrasser de tous les péchés et impuretés. L’expérience de ce festival fut unique. Dès le matin, 6h du matin, Prasant m’a dit de venir au temple d’où allait débuter la procession, rampante et roulante en fait, accompagnée de la fumée des feux autour des corps des brahmanes et fidèles se roulant littéralement vers l’eau de la rivière. Les sons des trompettes et des coquillages soufflaient, l’accompagnés. Je restais là, à essayer de filmer tantôt de près tantôt de loin cette cérémonie de purification jusqu’au bout, malgré le froid. Retour à l’hôtel et j’ai le sentiment d’avoir pu filmer quelque chose d’important. Le sentiment que mes images sont belles, que mon être tout entier a pu profiter de ce rituel de purification, bien que je n’aie fait qu’effleurer mon front avec l’eau de la rivière sacrée. En même temps une sorte de distance par rapport à ce qu’ils font et de la manière dont ils le font. L’empathie cependant par rapport à ces vies pas faciles, pas très confortables, sans qu’elles soient pour autant misérables. Mais bien évidement, on ne peut pas s’empêcher y penser à travers les visages aux traits marqués, toujours une sorte de bave au nez, à cause de ces maisons pas chauffées, l’observation de ces rythmes de travail, commerce de petites mains, agriculture, en voyant ces vêtements usés, ces châles en Kashmir qui servent de commerce tout aussi bien, à trous, entachés, emboués. Avec toutes ces images en tête et une certaine nostalgie se dégagée, ayant partagée un bout d’expérience avec ces personnes pour lesquelles ma visite n’a pas été anodine, ne passe pas non plus inaperçue, mais constitue une lueur de fierté, de sens, malgré, disons vite la pauvreté, au sens que l’on lui attribue en occident, et j’ai comme l’impression de contribuer un peu à travers l’écriture de ce livre et je sens que je peux désormais aller continuer mon épreuve dans Himalaya.

Sur la route cependant, encore une école, encore un temple… le mélange de la modernité, aux lueurs maoïstes, et de la tradition royaliste…. Le Népal.

En route vers Pokara

En bus, sur une route pleine de trous, comme d’habitude, dangereuse. Quelques frôlements risqués, mais le chauffeur roule lentement ; il connaît cette route par cœur. C’est ce qui est rassurant lorsqu’on voyage avec les bus locaux. Parfois, c’est aussi leur taille et leur carapace métallique qui permettent de faire face aux pierres tombantes des montagnes, bien que cela n’aide pas à traverser les virages, surtout quand les deux bus se croisent ou lorsqu’on rencontre des jeeps allant à toute allure. Je suis arrivée à Pokhara, dans une auberge, pour préparer ma marche. Le lac est très beau, mais comparée à l’ambiance médiévale et spirituelle des villes précédentes, la ville semble très touristique. Je prévois d’y rester quelques jours afin de m’organiser, de décider, ou plutôt de comprendre le trajet de cette marche, dont je sais qu’elle ne sera pas facile : le petit circuit de l’Annapurna. Il faut compter une dizaine de jours de marche dans des montagnes de plus en plus élevées. Heureusement que l’on ne sait pas tout à l’avance, car sinon on hésiterait à se lancer… Ce jour-là, c’est décidé, je suis prête. Je prends le bus qui, avec de nombreux groupes de touristes, est censé nous déposer devant l’entrée du parc. J’y entre, je valide mon ticket d’entrée, mais au bout d’un certain temps — une, deux, trois heures de marche — je m’aperçois que je ne reconnais rien entre la route que je suis en train de suivre et le trajet prévu sur la carte. Que faire ? Où me mène le sentier que je suis en train de suivre ? Combien de temps me faudra-t-il pour revenir sur mes pas avant la tombée de la nuit, si nécessaire ? Je décide d’accélérer le pas, me disant que je suis désormais trop avancée pour faire demi-tour. J’espère seulement tomber sur quelques habitations avant la nuit. La route monte de plus en plus haut. Je marche aussi vite que je peux, bien que mes dix kilos sur le dos n’aident pas cette accélération… Arrivée à un croisement, j’aperçois quelqu’un devant moi, assis par terre. Je m’approche de lui pour essayer d’obtenir quelques informations sur la route. Un jeune homme, lui aussi avec un sac à dos, seul, ne sait pas non plus. Lui, comme moi, s’est trompé de route. Il vient de New York. On décide de marcher ensemble. C’est toujours mieux que de marcher seule dans ce genre de circonstance. De plus, il est bien mieux équipé que moi ; il a même une casserole pour faire cuire quelque chose ! Nous marchons tout en nous racontant nos vies, en nous mettant d’accord qu’au moins, d’après la carte, nous avons certes pris un mauvais chemin, mais il nous sera possible de rejoindre la première étape, ou du moins de trouver un abri avant la tombée de la nuit. Il nous faut cependant aller vite. Nous traversons, rassurés, une série de petites maisons au bord d’immenses vallées de rizières. Nous essayons en vain de demander des renseignements à un paysan qui ne parle pas anglais, et puisque la rivière semble se situer sur la carte, nous décidons, faute de sentier bien visible, de dévaler la vallée des champs de riz en terrasses, droit vers la rivière qui ne paraît pas si loin. À un moment donné, mon compagnon, qui marche devant moi, trébuche et je le vois tomber d’une, deux terrasses plus bas, arrêté finalement dans sa chute par son sac à dos qui le plaque, pour ainsi dire, au sol. Je le regarde, effrayée, je vois que lui-même a eu bien peur, pensant rouler tout en bas de la montagne « It could be dangerous », ai-je dit en réalisant le vertigineux précipice derrière lui. « Yeah », répond-il, en s’essuyant et en se relevant. Nous continuons à descendre les champs plus prudemment désormais. Un silence gêné s’installe entre nous. Je lui en veux pour cet incident. Je suis venue ici toute seule et voici que je me sens responsable de la vie de quelqu’un. Et s’il tombe, je ne pourrais hélas rien faire, même pas appeler les secours. Puis, en marchant ainsi et en discutant de philosophie, nous ne faisons pas assez attention à la route. Nous atteignons la rivière et une maison juste avant la tombée de la nuit. Au lieu des 4 heures prévues pour cette première étape, j’ai marché 9 heures… Le feu est allumé dans le gîte d’étape et il est possible de commander de la nourriture. En consultant les cartes, et recoupant le nom de l’auberge, nous réalisons que nous sommes désormais sur la bonne route, un jour d’avance. Nous devrions arriver ici seulement le lendemain. Nous avons pris une sorte de raccourci. Bref, ce n’est pas si mal, me dis-je. De toutes façons, il faudra revenir par le même chemin ; je pourrai ainsi revoir la partie manquée, dont une source d’eau chaude, au retour… Nous parlions de ce que nous faisons. Il s’avère que mon compagnon et moi sommes tous deux universitaires, travaillant plus ou moins sur le même sujet, lui en sciences cognitives, moi en sociologie. Nous parlions de la philosophie, débattant de la portée de telle ou telle théorie de la cognition. Je n’avais pas envie de me coucher, alors que lui, très fatigué, dormait debout. Le lendemain, mon jeune compagnon est parti de bonne heure… je ne l’ai plus revu. Est-il au moins arrivé au camp d’Annapurna ?

En voici la fin de mon histoire. Les photos de la marche se suffisent à elles-mêmes. Quand reviendrai-je à nouveau au Népal ? Je ne sais pas. Il y a comme des intuitions qui me disent : maintenant est le bon moment, j’ai envie d’y aller comme si j’étais poussée par je ne sais pas bien quoi. Il faut attendre ce moment-là. Le désirer. Ou du moins se sentir prête.

IMAGES :

Avion/ Arrivée dans la Vallée de Kathmandou

https://photos.app.goo.gl/axXRpJGQMJRAmP4fA

Patan : 1er Jour, 25 JANVIER 2012

https://photos.app.goo.gl/ddixu7rnbmnV1ixR8

RAJU_NEPAL 2_FEV 2012

https://photos.app.goo.gl/d9K9KYyscBCpw6yM7

Nepal, PANAUTI, 5_JANV 2012

https://photos.app.goo.gl/Z25HZE3fkpyNR9h6A

Nepal, Changu Narayan, 31 JANVIER 2012

https://photos.app.goo.gl/HdVxkKnX8ACPgcKd8

Nepal, Nagarkot, 1 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/UdZffryGvSTGw4BL6

Nepal, Kiptipur, 3 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/2chfyPRVPbUtAws48

Nepal, Patan, 3_6_FEV 2012

https://photos.app.goo.gl/zMexa64v7qW6QEsJ8

Nepal, J12, Pharphing, 4-6 Fev

https://photos.app.goo.gl/nXBSQcxYc8L5Xuhw6

PYANGON NEPAL 4_FEV 2012

https://photos.app.goo.gl/n41DhieTXsdiEHow9

Nepal, Patan, 6 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/uVVzVGbA6DV5cMam9

Nepal, J11, Katmandou, 7 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/3eSzbsGTyMrXkM2d8

Nepal, J15 Pokhara, 9 fev2012

https://photos.app.goo.gl/FyZ6L7PBZFXHv36f6

Nepal, J16, Nayapul Khola, 10 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/mgxGNgDuvuDoadXE6

Nepal, Durali, 13 FEV 2012

https://photos.app.goo.gl/NyeLBXNbJXnyxbtZ8

NEPAL MBC, 14 FEV 2012

https://photos.app.goo.gl/5J1iLhWVfq9BFGux9

Nepal BaudaPathinashap, 22 fev2012

https://photos.app.goo.gl/uBYTgb1uuAaFPqWRA

Nepal, Tolka, 17 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/ch7WcBfYUVN9qnZA8

Nepal, J21, Begnas Birmindram, 19 fev2012

https://photos.app.goo.gl/8fUsSnchUwYY9hA56

Nepal, J23, BaudaPathinashap, 22 fev2012

https://photos.app.goo.gl/uBYTgb1uuAaFPqWRA

NEPAL 03 MARS 2012 19:09 (SELECTION)

https://goo.gl/photos/V3DSKWggudB4zdFJ9

NEPAL 2012 FRIENDS

https://photos.app.goo.gl/5nphfzTXPyZc6k5y8


[1] On peut citer de nombreuses recherches portant sur l’environnement urbain et les états émotionnels, crées sous la pression administrative ou celle émergeant spontanément à travers les activités quotidiennes des résidents, cf. par exemple Lidin, K. (2021). HAPPINESS AND URBAN ENVIRONMENT. Academia Letters, Article 1853.

https://doi.org/10.20935/AL1853.

[2] Raju est désormais marié, me signale Gérard !


[1] Ryszard Kapuscinski, Cet autre, Plon, 2009.

[2] Siegfried Kracauer, Théorie du film. La rédemption de la réalité matérielle, p.415, Flammaion, Paris, 2010.


[1] Augustin Berque, Les raisons du paysage, de la Chine antique aux environnements de synthèse – Editions Hazan, 1995 ; http://datablock.free.fr/AUGUSTIN%20BERQUE%20Les%20raisons%20du%20paysage.pdf

[2] https://himalaya.cnrs.fr/spip3/IMG/pdf/the_kathmandu_post_panauti_past_and_present_12janv2022.pdf


[i] Henry Miller, Les livres de ma vie, ed. Gallimard, 1969, p.147-148.


[1] Film « Living Goddess » par Ishbel Whitaker, produit par Dune & Channel 4, 2008 :
https://en.wikipedia.org/wiki/Living_Goddess_(film)

https://ishbelwhitaker.net/portfolio/living-goddess-movie

[2] Le film produit par Dune et Channel four

à la Une

L’ART, L’INTERACTION SOCIALE ET LA NATURE

L’enquête sur la production des expériences esthétiques

B. Olszewska1

Résumé

Je me suis engagée dans une enquête exploratoire mêlant recherche, création filmique et rédaction d’un ouvrage traitant de l’art, des dynamiques sociales et de la nature. Ce projet s’appuie sur des enquêtes empiriques et s’articule autour de deux axes fondamentaux. Le premier aborde les enjeux de l’expérience esthétique et de son émergence au sein des interactions sociales, mettant particulièrement l’accent sur les activités artistiques. Le second axe accorde une importance capitale à la nature et à l’environnement que j’appréhende à travers mes expériences de voyage et enquêtes sur des projets d’art écologique. Ce deuxième axe permet de questionner la notion d’identité et de territoire, d’explorer la diversité des formes culturelles, tout en remettant en question le cours déterministe de leur histoire et observant leurs modes d’évolution actuels. Le projet repose sur une étude d’un éventail représentatif de lieux, englobant les espaces naturels préservés ainsi que les patrimoines culturels. Ces investigations questionnent le rôle constitutif des dispositifs techniques d’enregistrement des moments et des expériences esthétiques, des formes de leur description, diffusion et de leur archivage.

Si ces réflexions prennent principalement racine dans les interactions filmées des artistes, les arts étant, de par leur nature même, aptes à créer des formes d’expériences esthétiques, je m’intéresse en réalité à toute rencontre ou événement propice à l’émergence d’une expérience esthétique. Cela englobe les échanges humains, les environnements naturels et les lieux insolites, les pratiques et les expériences captivantes, surgissant dans divers contextes de la vie quotidienne, comme en témoigne la série d’articles accompagnés de vidéos, regroupés par thèmes : « Les portraits d’artistes », série 2 : « Les cinémas différents », série 3 : « Voyages d’étude ».

Cette dernière série d’articles se focalise particulièrement sur des liens entre l’art et la nature. La nature y est appréhendée dans son sens environnemental comme existentiel, en tant que « matière » première de toute création. Je questionne en particulier le pouvoir transformateur de certaines situations, des rencontres et découvertes réalisées lors des voyages. A travers l’éloignement des aspects culturels et familiers, le voyage offre en effet la possibilité du dépaysement, ainsi que la découverte des modes de vie artistiques, culturelles, spirituelles, alternatives, visant la re-connexion plus harmonieuse avec l’environnement naturel. Les enquêtes empiriques sont restituées à travers une description personnelle accompagnée de vidéos, photos et des journaux de voyage relatant ces rencontres et apprentissages.

Le projet inclue des recherches menées sur le concept d’art-nature de Cesare Manrique à la Fondation Cesare Manrique à Lanzarote et à Grande Canarie (2022/23) ; les paysages des îles grecques ; les expériences à « Temenos » (2018, 2022, Lyssarea, Grèce), intégrant le cinéma dans la nature ; « la nature méditée » (méditation vipassana, yoga lors des «Mahashivaratri »), le projet « Save Soil » d’Isha Foundation (Coimbatore, Inde, 2020), la découverte de vestiges et des paysages au Nepal (2012), Chine (2019), Inde (2015, 2016, 2017, 2020, 2023), Tibet (2019), Cambodge (2017), Chilli (2018), l’enquête à bord du Transsibérien, les Moaï de l’île de Pacques…

Visées de Recherche :

– Examiner l’évolution de la notion d’expérience esthétique, de son déplacement du rapport exclusif aux beaux-arts vers un contexte social plus large, son lien avec l’environnement naturel et interactions sociales

– Analyser la distinction entre deux modes d’immersion distincts : l’immersion ciblée qui caractérise le terme d’une enquête qui qualifie l’expérience d’esthétique et l’absorption plus diffuse, comme par exemple celle vécue lors de la contemplation d’un paysage

– Explorer certaines pratiques de travail et/ou formes de vies artistiques conçues de manière à fournir la matière à « une œuvre d’art », celles qui abordent l’art et la vie dans un même élan d’expérience esthétique et éthique

– Questionner les rapports entre l’art contemporain, la science et l’environnement naturel

Problématique

1° L’esthétique comme « une valeur ajoutée » et la transformation de l’ordinaire[1]

Le sujet de l’expérience esthétique que je m’apprête à aborder ici, dépasse celui devenu, depuis Hegel, un objet de réflexion philosophique sur l’art, l’art lequel à l’époque de Hegel était principalement considéré à travers les beaux-arts tels que la peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie et la musique. Hegel tentait d’établir leurs caractéristiques et les différences concernant les formes de médiation entre le monde sensible et le monde de l’esprit permettant aux individus de comprendre et de ressentir des « vérités » universelles. L’art constituait donc le moyen privilégié de relier la sensibilité humaine à la nature. En mettant l’accent sur l’interaction sociale, la philosophie le pragmatisme, de Mead et de Dewey notamment, a permis de déplacer l’objet d’étude de l’esthétique comme une discipline visant à analyser le fonctionnement des concepts inhérents aux développement des arts vers des phénomènes plus généraux se produisant au sein de la vie sociale. Dewey s’intéressait notamment aux formes d’expression esthétique dans la vie quotidienne, au-delà des activités artistiques à proprement dites. Dans ce cadre, la notion d’expérience esthétique, n’est plus rattachée exclusivement aux notions traditionnelles de « beau » ou de « sublime ». Elle se détache également des interprétations courantes associées au terme « esthétique » que l’on relie à des éléments tels qu’une personne séduisante, un paysage pittoresque, ou encore un objet attrayant, voire à des particularités stylistiques d’un édifice, ou à des lieux qui rehaussent notre perception, souvent considérés comme nobles ou valorisants. En effet, la diversité considérable de nos expériences esthétiques dépasse ces classifications restrictives. Une expérience esthétique implique par exemple exploration de nouvelles idées, suscite des émotions et des états qui transcendent le simple attrait visuel ou sensoriel. Elle peut inclure des éléments conceptuels qui suscitent des réflexions approfondies, provoquent des remises en question, ou génèrent des émotions complexes voire contradictoires.

L’expérience esthétique est ainsi étroitement liée aux normes érigées par une culture ou une société, pour catégoriser et différencier les divers actes, comportements, expressions ou formes d’événements. Kant, dans sa « Critique de la faculté de juger », a introduit l’idée d’un jugement esthétique « désintéressé », soulignant que l’expérience esthétique ne se limite pas à une simple préférence individuelle, mais repose également sur des notions de plaisir désintéressé et de jugement partagé. D’autre part, elle est associée au désir, à la souffrance et à la « volonté » propre au déroulement de la vie, si l’on se réfère à Schopenhauer. La volonté, notion centrale dans sa philosophie, associe l’esthétique à des désirs, des souffrances et à une force motrice fondamentale inhérente à la vie organique comme à la matière inerte. Schopenhauer considérait que l’art offrait une évasion temporaire de la souffrance inhérente à la volonté, offrant ainsi une contemplation esthétique qui transcendait les préoccupations quotidiennes. Comme Maurice Merleau-Ponty l’a illustré également dans la « Phénoménologie de la perception », l’esthétique est étroitement liée à la perception et à la corporéité. : « Le corps comme puissance motrice et projet du monde donne sens à son entourage, fait du monde un domaine familier, dessine et déploie son Umwelt, il est « puissance d’un certain monde ».

Expérience de l’art et éducation

John Dewey interroge la nature de l’expérience esthétique dans le champs artistique, le résultat qu’il délivre dans son ouvrage « L’art comme expérience » (1934). Celui ci a inspiré de nombreux artistes et collectionneurs d’art, dont Albert C. Barnes avec lequel Dewey partageait ses réflexions. Ce dernier a appliqué les principes exposés par Dewey dans sa manière de collectionner et d’exposer l’art. Plutôt que de simplement afficher des œuvres d’art dans un cadre traditionnel de musée, Barnes a créé une disposition performative pour sa collection. Sa Fondation proposait une présentation unique d’œuvres, organisées selon les principes éducatifs et esthétiques de Dewey. Contrairement aux pratiques muséales traditionnelles, Barnes a organisé sa collection en « ensembles muraux » : des groupements d’œuvres de différentes époques, styles et cultures, juxtaposant peintures, sculptures, objets africains, mobilier ancien et fer forgé. Cette approche visait à encourager une perception comparative et contextuelle de l’art, favorisant une expérience immersive et réflexive .Barnes Foundation

Cette disposition a été influencée par les idées de John Dewey, philosophe pragmatiste et éducateur, avec qui Barnes entretenait une relation intellectuelle étroite. Dewey a été conseiller de la Fondation en 1925 et a contribué à façonner sa vision pédagogique. Il considérait l’art comme un moyen d’éducation esthétique, capable de transformer l’expérience quotidienne et de stimuler la pensée critiqueDes ensembles visuels complexes où des peintures, des sculptures et des objets étaient juxtaposés encourageant les visiteurs à établir des connexions entre les différentes œuvres, favorisant ainsi une expérience d’apprentissage et d’appréciation esthétique dynamique.

Cette collaboration permet d’illustrer concrètement le lien entre l’idée de l’expérience esthétique que se faisait Dewey et sa conception de la pédagogie, active et expérimentale, proche en cela des expériences menées dans des écoles en ce temps en Russie soviétique post-révolutionnaire que Dewey a pu visiter. C’est en lien avec de nouvelles idées de pédagogie expérimentale que Dewey insiste sur le fait qu’afin de mieux comprendre la spécificité des productions artistiques, il est nécessaire de s’en éloigner dans un premier temps et de reconsidérer ce qui dans l’expérience ordinaire suscite le sentiment de beauté, d’horreur, de laideur, d’enchantement… ce qui attire l’attention et ce qui permet à un individu d’enrichir son expérience par un « jugement » d’ordre « réfléchissant » plutôt que par un raisonnement, pour reprendre la distinction kantienne. Dewey cherchait ainsi à décloisonner les catégories réifiées de l’existence, permettant ainsi à l’esthétique de s’émanciper du champ purement artistique où elle a été reléguée. Elle a suscitait par ailleurs au sein des arts, de nouvelles attitudes visant à une reconsidération des liens entre l’art et la vie, en déplaçant l’objet même de l’art et la place de public dans son appréhension (cf. Avant-gardes artistiques). Pour Dewey, la philosophie se doit questionner les usages, les « jeux de langage » (pour reprendre également le concept de L. Wittgenstein), et les conditions pragmatiques concrètes dans lesquelles les qualificatifs du beau, de la création, de sublime et d’autres termes réservées à ce que nous considérons comme expérience esthétique, sont exprimés. Il souligne par ailleurs que l’observation d’une œuvre d’art ne conduit pas nécessairement à une expérience esthétique profonde, car la relation que nous entretenons avec l’objet peut demeurer superficielle et rudimentaire. À l’inverse, une expérience ordinaire peut revêtir une dimension esthétique [2]. L’étude de phénomènes esthétiques s’intéresse donc à la manière dont ils se manifestent dans des conditions et des contextes spécifiques, appréhendée au cœur des situations, ce qui représente le paradigme même de l’étude de l’expérience esthétique, car elle seule permet de prendre conscience des transformations résultant des interactions entre l’individu et l’environnement naturel et social dans lequel tant l’émergence que l’appréciation esthétique d’un événement a lieu. Ainsi, pour Dewey, le qualificatif « esthétique » découle davantage d’une expérience, d’un processus, que d’un environnement ou un objet « tout fait », comme l’est, par exemple, un beau tableau ou un paysage. L’expérience esthétique, remarque Dewey, « marque chaque expérience satisfaisante et transformatrice de son empreinte, en ce sens elle renvoie à une valeur ». [1] Elle joue le rôle essentiel dans d’autres formes d’expérience (scientifique, politique), comme dans l’émergence des formes de vies nouvelles ou de la prise de conscience de leur qualité. En ce sens, elle transcende les frontières disciplinaires et s’étends à différentes facettes de l’existence. Sa manifestation sensible est le moyen par lequel nous pouvons accéder à une appréciation plus profonde de la qualité de la vie, au-delà des créations matérielles des objets d’art. L’esthétique telle qu’elle est appréhendée chez Dewey est intrinsèquement liée à notre interaction directe avec le monde naturel ou social. Le succès dans la culture de plantes, une conversation, l’immersion dans un paysage naturel ou la création d’une œuvre d’art peuvent donc constituer autant d’occasions d’un épanouissement et appréciation de la vie, devant tout à la fois esthétique comme éthique.

Le sentiment esthétique dans l’enquête

« Il n’y a pas de solution, parce qu’il n’y a pas de problème » (Marcel Duchamp)

Voilà une citation à l’encontre de la théorie de l’enquête de John Dewey qui décrit en effet l’expression de divers sentiments de satisfaction que procure une enquête menée à son terme et attire notre attention sur des conditions dans lesquelles émergent nos jugements du beau et nos sentiments esthétiques. Comme lors d’une découverte scientifique, lorsque, arrivée à son terme l’enquête se clôture par l’expression de la qualité esthétique la plus fortement éprouvée. Suite à la résolution d’un problème, l’individu prend conscience du problème, la solution trouvée requalifie la situation problématique d’une nouvelle manière. C’est le fameux « eureka » (j’ai trouvé !) d’Archimède, l’expression de la joie, le sentiment de justesse et d’apaisement qui s’en suive. La solution trouvée permet de comprendre la situation problématique, lui confère une forme, lui attribue un sentiment de totalité qualitative unie : « L’enquête est la transformation contrôlée ou dirigée d’une situation indéterminée en une situation qui est si déterminée en ses distinctions et relations constitutives qu’elle convertit les éléments de la situation originelle en un tout unifié » (Dewey, p.169). Inhérente à la résolution de problème, le sentiment esthétique concerne en fait toute sorte de situations d’enquête. Dewey cherche à montrer que les enquêtes scientifiques comme celles de sens commun suivent en réalité un schème semblable. Il attire notre attention sur les différentes étapes de constitution de l’expérience d’un individu pris dans une situation problématique. Allant de la perception, plutôt sentie, que réfléchie de la situation problématique, jusqu’à la découverte de ce qui causait la perturbation. Cette dernière constitue le focus de sa réflexion sur l’enquête, mais également dans des situations de découverte de la solution, l’apprentissage, la transformation logique du raisonnement quant aux étapes et les erreurs commis, l’analyse et le réarrangement des relations cognitives entre les données, etc. C’est seulement au terme de l’enquête, d’après Dewey, que l’on peut définir une expérience authentique, le fait « d’avoir eu une expérience ». Car, si d’une certaine manière toute activité implique un changement, seulement dans ce cas précis nous vivons émotionnellement et intellectuellement une véritable requalification de choses ou d’états de faits et acquérons à leur sujet une perception nouvelle, vivons la dispersion de la tension accumulée. Parvenue au terme de l’enquête, l’individu vit alors une véritable transformation émotionnelle et psychologique dans laquelle l’expérience vécue acquiert un nouveau sens. D’incertaine et chaotique, la situation devient clairement définie. Le sentiment d’apaisement qui surgit au moment de la découverte de la solution s’étale sur la situation vécue comme problématique dans le passé immédiat, permet à l’individu de comprendre les différentes étapes de la recherche, ses erreurs, ses errances et ses impasses. Il la requalifie, comme en témoignent souvent les différentes formes langagières ponctuant voire constituant les différentes étapes de l’enquête, pour ainsi dire d’une nouvelle manière. De l’expérience anesthétique, vécue dans un état de tension et de « négativité », l’activité retrouve le sens de l’équilibre, l’individu perçoit et exprime des relations justes entre les données et les informations qu’il reçoit et auxquels il réagit à présent de manière harmonieuse. La transformation de la situation qui s’ensuit, bien que vécue individuellement, n’est pas pour autant subjective ou arbitraire, ni purement cognitive. Elle est fondée organiquement et socialement, se fonde sur des faits, des significations et des symboles, des conventions sociales historiquement établies, devenus « faits sociaux », elle implique des personnes et des objets matériels perçus en rapport avec l’enquête. Le sentiment désagréable, comme par exemple « avoir sur le bout de la langue le terme recherché », la tension, le déséquilibre, se transforme en sentiment de satisfaction, la « trouvaille » coïncide avec ce qui a été recherché, la situation change d’aspect.

Dewey considérait que l’expérience esthétique implique un engagement, en particulier lorsque un individu s’implique dans une situation de création (musique, poésie, œuvre d’art ou tout autre objet constitutif  de « forme de vie » différentes). L’expérience esthétique ne se limite donc pas à une contemplation passive de l’objet ou de « spectacle » sensoriel, mais implique une interaction dynamique entre le sujet (sa conception sociale/morale de vie), l’environnement et la situation vécue. L’individu explore pour ainsi dire les évènements qui surgissent, inspecte les objets qui se présentent, observe, contemple ou interagit avec eux, se pose des questions, exprime des émotions, et finalement développe une compréhension plus approfondie et une appréciation enrichie de l’expérience. Dans ce processus, autant symbolique que physique, spatial que temporel, intuitif comme intentionnel, le jugement esthétique émerge comme une conséquence naturelle. Il n’est pas fondé sur des normes rigides ou des critères prédéfinis, mais constitue l’expérience même de l’individu qui le vit, implique le hasard et l’intuition, la logique et l’imagination, et souvent le sentiment d’apaisement à l’issue d’une situation problématique. Il en est de même de la perception de qualités esthétiques dans un environnement naturel, lors de la conception d’un objet ou une situation d’interaction, qui n’est pas moins active et exploratoire afin de permettre l’appréciation esthétique. Rappelons toutefois, que la notion de la satisfaction due au terme d’une enquête ne se confonds pas chez Dewey à la réalisation achevée d’une œuvre/chose matérielle. Le sentiment de satisfaction a plutôt lien avec la qualité et à la forme (belle, harmonieuse, créative…) que prennent des situations dès lors qu’elles ne sont plus troublées. Ce sont des états et des situations problématiques, inachevées, perpétués de manière « avortée », qui sont pour ainsi dire anesthétiques (car elles manifestent la persistance du problème, la répétition des logiques erronées et de ce fait l’insatisfaction continuelle de l’individu qui les vit et dont l’état « raisonne » dans la vie sociale qu’il mène…). Ce sont donc ces situations troublées qui doivent se clore et non pas des « créations » (objets, œuvres d’art) que ces situations impliquent. En un sens plus profond, toute réification de nos « pulsions », réactions, créations en des « objets » délimités n’est que provisoire. Elle n’a pas de réalité définie une fois pour toutes, mais l’incarne à l’issu des processus complexes d’interactions autant matérielles que symboliques, de ce que nous comprenons des lois de la nature et de leur logique. Car, comme nous rappelant les philosophies orientales, il n’y a pas dans le monde naturel de formes d’évènements déterminées une fois pour toutes, la nature nous mène de la naissance vers la mort, ainsi, dans le monde social, il existe seulement des formes qui évoluent, se perfectionnent, au sein de différentes cultures et sociétés et d’après des logiques qui leur sont propres, et que ses membres transmettent, telles des pierres immuables, de génération en génération. Ces « formes logiques/raisonnements/principes ou idéaux » s’expriment à travers des interactions sociales et jeux de langage, à travers usages et production d’objets, qui varient selon des lieux ou des techniques. Ces dernières ayant pour but de « figer » ou de « contraindre » certaines pratiques, raisonnements, d’en constituer d’autres. Pourtant, ce n’est que d’un point de vue limité de jugement et de la perception qui sont les nôtres à un moment donné, relatif aux contextes d’interaction et de vie particuliers, que ces objets, telles les œuvres d’art ou les projets que l’on cultive patiemment au jour le jour, acquièrent une force de réalité. A son état de plus primaire, la vie n’est qu’un flux continu d’énergies, un amas de forces se cristallisant à un moment dans une forme provisoire dont la finalité nous échappe.

3° Film et l’écriture comme lien social et matière artistique : « JE-vidéo »

« l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » ! (Robert Filliou)

Aussi instructifs soient-ils, ces concepts et idées philosophiques ne nous permettent cependant pas de comprendre pleinement la diversité des manifestations et des expériences vécues de manière esthétique par des personnes dans divers contextes, ni de saisir le statut et l’évolution de nos conceptions contemporaines de l’esthétique.

S’appuyant sur l’idée deweyenne soulignant que l’art est avant tout une expérience, je me suis munie d’une caméra/appareil photo et je souhaitais, à ma manière, de capter ces situations et moments permettant de rendre visible la nature de l’expérience esthétique dans différents contextes de la vie : la mienne pour commencer en tant qu’apprentissage, création et appréciation artistique, à travers les rencontres et les expériences de voyage, en essayant de saisir l’art de la nature, les fragments de beauté dans des situations ordinaires…

En me référant tout d’abord aux moments d’échanges et interactions filmées auprès des artistes et milieux d’art contemporain, cette enquête m’a permis d’identifier rétrospectivement ces quelques moments au sein de situations où se produit l’émergence d’une qualité esthétique partagée, transformant le cours ordinaire de la situation. Sur la base des vidéos et des récits réalisés de ces moments et cela malgré le caractère unique des situations dans lesquelles ils se produisent, j’ai tenté esquisser quelques traits génériques et des conditions de leur émergence qui les caractérisant.

Il s’agissait en particulier de questionner les configurations entre l’interaction sociale médiée par la caméra, objets d’art et/ou environnement naturel transformant la perception du réel, faisant émerger des idées, de nouveaux objets de connaissance, émotions. De manière plus générale, il s’agissait de poser à nouveaux frais la question dans quelle mesure est-il possible d’affirmer que l’art a le pouvoir/la capacité de transformer les situations sociales particulières, d’ouvrir au questionnement les états de choses les plus solidement conçus comme « allant de soi », et de reconsidérer les normes et les valeurs qui leur sont communément associés ? Ce constat apparemment banal, selon lequel « l’art transforme le réel », ouvre en réalité une piste d’enquête au plus près, non pas des courants artistiques et de leur histoire, mais de la production et reconnaissance « ordinaires » du phénomène esthétique qui sont observables et descriptibles dans les pratiques mêmes de la création (ici la création de situations filmées) et qui lui donnent une forme reconnaissable. Si cet énoncé est pourvu de sens, la question qui se pose est dès lors de retrouver la réalité phénoménale que la formule évoque en mettant l’accent sur quelque chose qui est fondamentalement de l’ordre de l’expérience communicable, à la manière du jugement réfléchissant [2], et non de l’expérience privée réputée incommunicable, bien que toute expérience esthétique implique les sentiments intimes, les sensations et les émotions personnelles que la personne vit pour ainsi dire « de l’intérieur ». L’adoption de cette posture phénoménologique et praxéologique autorise d’examiner les deux volets de ladite proposition de manière solidaire : le premier se traduit par un programme d’investigation empirique de situations au sein desquelles une activité créatrice se déroule qui, pour le champ artistique qui nous intéresse, joue sur un mode contrastif, émotionnel, ironique ou métaphorique avec les situations, les codes sociaux, les pratiques artistiques professionnelles, l’environnement physique et matériel, employés comme autant de ressources pour mettre en question le rapport conventionnel à l’art, à sa place dans la société et à sa rupture supposée avec le monde de la vie ordinaire. Le second volet, contigu au premier, est celui de la reconnaissance de la survenue de cette transformation esthétique d’une situation de la vie courante, dégagée par cette grammaire en acte, qui s’appuie sur l’expérience que l’observateur-participant en fait in situ et sur l’image que le film en capte, témoin impliqué de et dans ses conditions uniques d’occurrence .

Un des enjeux majeurs de cette recherche résidait dans l’examen des procédés et processus créatifs, conçus comme des activités socialement organisées et descriptibles en tant que telles. Il s’agissait de comprendre comment, dans le cadre des interactions sociales, la production et la réception de chaque acte (qu’il s’agisse d’un geste, d’une parole ou d’une autre forme d’expression), intrinsèquement liées et complémentaires, contribuent de manière réflexive à l’émergence d’un objet esthétique partagé, qualifié d’« intersubjectif ». Cet objet n’est pas simplement une construction ou sentiment individuel, mais le fruit d’une co-création où la singularité de chacun de participant entre en dialogue avec celle des autres, façonnant ainsi une réalité esthétique collective. L’activité filmique, à la fois prétexte, enquête et expérience, constitue ainsi un point de départ et une ressource de ce projet. Elle occupe cette place en observant, provoquant et filmant les moments des rencontres avec des personnes particuliers, dans lesquelles une activité créatrice est déployée. Dans ces circonstances en effet, l’observateur-participant peut saisir ce travail créatif en acte, par lequel quelque chose qui se produit se transforme en quelque chose d’autre (en tant qu’émergence de la « nouveauté » dans la situation actuelle, ou d’une situation apparaissant comme nouvelle, car appréhendable d’une manière autre que précédemment, l’acquisition d’une connaissance, la transformation d’une catégorie en une autre…), sur le moment même de sa réalisation, une métamorphose qui peut être reconnue comme telle par les protagonistes et observateurs des situations examinées. La caméra peut être vue comme un témoin voire un élément faisant partie intégrante du dispositif scénique dans lequel des pratiques créatives se déroulent de manière occasionnée. Le film acquiert ainsi un caractère hybride, en ce qu’il montre et donne accès à une « performance », une réalisation artistique ou une expérience esthétique située. Il permet ainsi de découvrir les méthodes employées par les membres pour façonner les situations et les actions pratiques mises en œuvre localement afin de réaliser une activité donnée, dans son environnement spécifique. Ces méthodes sont perceptibles comme des manières d’agir appropriées à la situation considérée. J’ai examiné en particulier la manière dont le film en train de se faire, in vivo et in situ, participe à l’activité de rendre visible l’impondérable de la situation, le basculement de l’ordinaire vers le registre esthétique. Le projet consistait ainsi à étudier la façon dont cette transformation s’opère matériellement, à la regarder en situation, à travers son déploiement sous forme de réalisations concrètes, lesquelles font surgir de l’intérieur des situations d’occurrence naturelles qui en sont le foyer les éléments non encore explorés ou non perçus par leurs membres et les transforment en objet d’art ou matière à création. L’enquête consistait en la constitution et l’analyse d’un corpus de films se focalisant sur des moments particuliers dans lesquels émerge une « nouveauté », objet de l’enquête (Dewey, 1938). Une partie de ce matériel constitue le support premier des réflexions qui seront prolongées lors de cette étude, notamment à travers la réflexion portant sur le montage de vidéos, rapport entre les textes, commentaires, descriptions et images.

ll s’agit d’examiner la manière dont l’activité filmique, en incluant la présence de l’observateur que la réalisation de cette activité indexe à la situation vécue, a pu suivre la technique d’étrangeté mise en œuvre dans un travail cinématographique J.M. Straub:  http://fr.wikipedia.org/wiki/JeanMarie_Straub_et_Danièle_Huillet ), a suscité l’émergence d’une sculpture (Jim Ritchies : http://www.jim-ritchie.com/), a compris le rôle du désordre et de l’intelligible dans la magie de l’art (lors de la visite de l’appartement-musée de G.Zevolla : http://fr.wikipedia.org/wiki/Giuseppe_Zevola) ou a pu établir pratiquement (en filmant l’activité de se rendre sur place et de découvrir l’agencement de ce lieu) la connexion endogène entre l’aménagement de l’habitat et la pratique artistique visant la publicisation de l’intime (chez Nathalie Saint Phalle :http://paris-ontheothersideofintimacy.blogspot.fr/2009/06/albergo-del-purgatorio-lieudexposition.html), a contribué à la mise en situation filmique concernant un projet d’art (dans le cadre du projet « Prenez soin de vous » de Sophie Calle : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sophie_Calle), a été impliquée de manière festive à la manière de susciter les situations et de filmer qui est caractéristique de la manière du cinéaste Jonas Mekas : http://jonasmekasfilms.com/diary/, de la manière dont la vie et le film s’imbriquent chez le réalisateur Boris Lehman, Alan Berliner, Ken Jacobs, Robert Attanasio, etc.)…

Le matériel mobilisé a permis d’interroger les processus de transformation créatifs accomplis lors de ces rencontres et situations filmées afin de souligner plus concrètement les liens que la perception esthétique entretient avec ses médiations : le film en tant qu’il est susceptible de rendre publique la situation enregistrée, les objets et les personnes présentes (observateurs, public), l’environnement immédiat (habitat, rue, café, environnement naturel…), mais également de leur transformation esthétique. En s’appuyant sur les travaux de l’ethnométhodologie sur les activités de travail (Ethnomethodological Studies of Work) et également sur la philosophie pragmatiste de « l’art comme expérience » (J. Dewey) ou les « jeux de langage » (L. Wittgenstein), ce projet a permis d’esquisser les caractéristiques plus générales de cette esthétique située dans le « monde de l’art », de sa « grammaire », ses objets, ses procédés, ses artistes et à s’interroger sur sa place dans la vie sociale en général, en étendant la réflexion menée sur cette question en relation aux milieux de l’art vers d’autres milieux et situations d’activités de la vie ordinaire, (voyage, apprentissage, découverte scientifique, résolution d’un problème) …

Ainsi, si le sens commun et de nombreuses théories de l’esthétique attribuent la perception et le jugement esthétique à un individu, à ses caractéristiques émotionnelles, psychologiques, voire mystiques, l’artiste comme un créateur-génie y est souvent considéré comme un médium des apparitions soudaines, d’une forme, d’une idée ou d’un esprit qui viendraient soudainement l’habiter ; de son côté, l’approche pragmatiste le place au contraire au cœur de la rationalité, des formes objectives de la représentation artistique et de la « grammaire » du champ culturel dans lequel elles opèrent. La conception que l’on peut nommer romantique ou mystique sépare, souligne Dewey, le moment d’émergence de la nouveauté des opérations de l’enquête qui lui a donné naissance et contribue, ce faisant, à rendre le processus créatif opaque, inaccessible à l’analyse. La notion d’enquête permet ainsi de situer le moment de transformation créative dans un processus d’expérience plus large et montre comment on arrive progressivement au changement qualitatif de la situation et à sa qualification esthétique nouvelle. Ainsi, si on devait dégager un schème commun au surgissement d’une nouveauté, au sens de réorientation ou d’appréciation différente de ce qui précède, qui se traduit en particulier par le fait que l’on est désormais à même d’en rendre compte d’une manière explicitement fondée, on pourrait dire qu’elle se produit tout d’abord au cours des différents moments de l’enquête (comme une ressource permettant d’apprécier correctement ses différentes étapes) et qu’elle a une fonction décisive dans sa clôture, en tant qu’elle est liée au jugement esthétique qui la réalise, via la reconnaissance d’un résultat satisfaisant (la résolution d’un problème), et requalifie l’ensemble des phases de l’enquête sous une catégorie nouvelle et, semble-t-il, plus appropriée. Ainsi, si la créativité a quelque chose à voir avec une rupture, une mise en tension ou un départ délibéré des modes habituels de voir ou de faire de l’art, comme de se rapporter au monde de la vie dans l’attitude naturelle de la pensée courante, il serait toutefois erroné de ne l’appréhender qu’à la lumière d’un changement qualitatif simplement ponctuel et soudain.

4° L’environnement de la perception esthétique

Ainsi, à la manière de Dewey, nous avons porté l’attention sur la nature de l’expérience esthétique dans différents contextes de la vie et à travers l’expérience des moments dit « esthétiques », c’est-à-dire ceux où quelque chose d’un apprentissage, d’une découverte, d’une nouveauté surgit que ce soit au sein même de la création et appréciation artistique, expérience de voyage, contact avec les éléments naturels d’un paysage, conversations et activités ordinaires « inspirantes »…

Les voyages constituent en cela la source d’inspiration d’innombrables expériences artistiques que ce soit à travers les paysages découverts, le contact avec la nature, les découvertes, rencontres et apprentissages. Le voyage impliquent la mobilité, la traversée des frontières, l’immersion, l’accueil de « l’étrangeté » culturelle ou paysagère. Il est ancrée dans des contextes précis, relative aux situations particulières vécues par des voyageurs, à l’état émotionnel de personnes, aux moyens et aux « techniques » à leur portée. Si, dans certains cas, comme lors de migration volontaire ou forcée, le déplacement engendre l’angoisse lié à la survie et la volonté de préserver son intégrité, voire sa vie, dans d’autres circonstances, il est la source d’émerveillement, de découverte des environnements culturels, géographiques et paysages jusque-là inconnus, créant le sentiment de bien-être dans l’atmosphère insouciante des lieux, il évoque la légèreté de l’existence. Quelles que soient les circonstances et les raisons du départ, qu’elles soient avantageuses ou désastreuses, le voyage peut non seulement servir de catalyseur à des expériences esthétiques enrichissantes, mais offre également des conditions propices à la transformation de cadre de vie, à la « métamorphose du soi», voire, dans certains cas, à la formation d’un individu éthique ou spirituel.

Ce second volet du projet propose d’explorer la notion d’expérience esthétique en puisant son essence dans les méandres des situations vécues, là où se dessine l’art subtil de la perception d’innombrables manifestations de l’esthétique en acte. Je me suis particulièrement attachée à élucider les circonstances dans lesquelles, au cours de ces voyages, certaines situations tendent à revêtir une dimension vitale intensifiée. Qu’il s’agisse du dépaysement ressenti par les voyageurs lors de la découverte de lieux insolites, des rencontres fortuites et culturelles, de l’état d’esprit des individus confrontés à des contraintes et des dangers, ou encore de la sensation de libération d’un fardeau qu’ils laissent derrière eux, les traces des expériences de voyage constituent un terreau propice non seulement à la compréhension de l’expérience esthétique vécue, mais également à son émergence sous des formes littéraires et filmiques.

Ces dernières permettent d’interroger les qualités de l’environnement de l’expérience esthétique, ainsi que la manière dont celui-ci façonne, en retour, le sentiment et le jugement esthétique d’un individu. Il influe sur sa manière d’être et de ressentir, sur la conception qu’il a de lui-même, voire sur la transformation de son identité. Je souhaitais élargir cette réflexion en questionnant la formes des descriptions de ces interactions (journaux intimes, carnets de voyage) et de leurs traces visuelles. Ces documents offrent la possibilité de questionner le rapport de l’art à la nature, à la technologie et à l’art, et de reconsidérer, à l’ère de l’Anthropocène, notre relation au paysage, à ses usages touristiques et à ses exploitations industrielles, tout en renouvelant la réflexion sur la relation entre esthétique et écologie.

Sous quelle forme les récits portent-ils les traces de l’authenticité des expériences vécues ? Comment le film devient-il un journal de voyage ? Un « journal filmé » ? Comment concevoir l’archivage de traces visuelles et écrites sans pour autant perdre leur caractère dynamique, lié à la biographie des protagonistes ? Comment préserver leur intimité, voire, dans certains cas, leur anonymat ?

Les observations, découvertes « ethnographiques » ainsi que les expériences autobiographiques vécues et « mises en scène » visuelle et sonore sont répertoriées dans un tableau numérique, qui classe les événements par années et par mois. Les titres des événements fournissent des liens vers divers chapitres accompagnés des traces visuelles que le lecteur-spectateur pourra explorer au gré de sa curiosité. Une série de parcours possibles lui sera néanmoins suggérée.

RESUME DE CONTENUS :

Le projet d’ouvrage fondées sur les traces de ces expériences se décline en trois parties :

Le premier chapitre explore la notion d’expérience esthétique à partir des concepts philosophiques à l’appui des exemples de pratiques artistiques permettant de les illustrer. J’ai voulu, à ma manière, commenter quelques idées de philosophes tels que Hegel, Schopenhauer, Dewey et Wittgenstein pour évoquer quelques idées sur la façon dont ces philosophes ont abordé l’art comme expérience. Je me focalise ici en particulier sur la constitution d’expérience esthétique à travers l’interaction sociale (milieux d’art) et à travers l’interaction médiatisée de la nature. La démarche d’auto-fiction de Boris Lehman, d’Alan Berliner ou les projets d’art de Sophie Calle questionnent quant à eux la nature sociale, la manière dont l’expérience humaine (la sienne en l’occurrence) offre la matière première de la création, allant jusqu’à transformer les événements de sa propre vie en « une œuvre d’art ». Les artistes réactualisent en cela l’esprit des avant-gardes et leurs démarches de transformation esthétique de l’ordinaire : dada, surréalisme, expressionisme abstrait, lettrisme, situationnistes, beat generation, fluxus,…On examinera quelque-unes de ces rencontres.

Bien que l’environnement naturel soit considéré ici sous sa forme « autonome », comme intégrant les éléments sensoriels et esthétiques, ouvrant la voie à une expérience vitale, laquelle, au-delà de l’intellect, transcende toute forme de production et de représentation, (la nature s’appréhende sentie plutôt que purement « vue » ou réfléchie), l’expérience esthétique qui en émerge est elle également « médiatisée ». Cette idée est développée dans le chapitre suivant qui questionne la distinction entre la notion d’esthétique en tant que résultat final d’une enquête, prenant la forme d’une immersion ciblée, et celle plus diffuse ou « désintéressée », telle qu’on peut la vivre lors de l’expérience vécue d’un paysage, discutée par différents écrivains et philosophes (Hadot, Rancière, Bégout). Cette discussion se concentre sur la façon dont le paysage vécu offre une expérience immersive directe, engageant les sens et les émotions de l’individu de manière très différente de celle qui naît de l’interaction avec une personne ou une œuvre d’art.

Cette s’appuie sur plusieurs exemples de pratiques des artistes me permettant d’illustrer comment l’art et la nature coexistent dans un même élan. L’environnement naturel étant « célébré » de diverses manières. L’architecture « trouvée » de Cesare Manrique, le cinéma artisanal de Jean Marie Straub, le Journal filmée de Jonas Mekas, le cinéma expérimental de Peter Kubelka, Jaap Pieters, les films-concerts et expériences psychédéliques de Lionel Magal, le projet « Temenos » de cinéma de G. Markopoulos/ R. Beavers, les concerts-films de Phill Niblock, sont en ce sens exemplaires.

La dernière partie prolonge ces mêmes réflexions à travers un journal de voyage, rapportant les fragments d’expérience esthétique et anesthétique saisit au sein de la vie quotidienne, impulsion et matière à « l’œuvre d’art », construite à l’aide des expériences de rencontres, voyages, de prise d’images et d’écriture à travers le monde et partagés avec mes lecteurs sous forme de confidences, d’observations, de méditations et de découvertes, réunis dans différents chapitres consacrés aux « voyages d’étude ». Les deux derniers chapitres esquissent les difficultés auxquelles se heurte la description scientifique de l’expérience esthétique face à celle promue par des artistes qui privilégient des formes d’expression personnelle.

Présentation de l’auteur

  1. Barbara Olszewska, Anthropologue/Sociologue, Maître de conférences en Sciences de la Communication à l’Université de Technologie de Compiègne, depuis 2004 au laboratoire Costech (Connaissance, Organisations et Systèmes Techniques), responsable des enseignements « Art et société », « Interaction sociale et numérique ». Auteure de nombreux articles, communications et films de recherche sur le « travail » artistique et les concepts mis en oeuvre: « Olszewska B., « Les répétitions. Rendre étrange ce qui va de soi. A propos du travail de préparation des acteurs et mon expérience filmique sur le tournage des films « Un héritier » et « Inconsolable » par Jean-Marie Straub », 2010-2017, (texte et vidéos disponibles sur le blog « Je-vidéo » : barbara2 olszewska.com et youtube/ ; • Olszewska B., Barthélémy M. & M. Dupont, « La production interactionnelle de l’espace chorégraphique : le corps comme donnée et outil », in B. Olszewska, M. Barthélémy & M. Dupont (eds), Les données de l’enquête, Paris, PUF, 2010 ; Olszewska B., (2007) « D’une rupture sentimentale vers une rupture technologique ? », texte publié dans Sophie Calle, Prenez soin de vous, Actes Sud (ed.), catalogue de l’exposition de la Biennale de Venise ; Olszewska B., Barthélémy M., Dupont M., (2007), «La production interactionnelle de l’espace chorégraphique: le corps comme donnée et outil », colloque international Les données de l’enquête, Compiègne, UTC, 21-23 novembre; Olszewska B., Garreta G., (2008), « Sémiotique et pratique de la danse : la production située du sens chorégraphique », XVIIIème congrès AISLF, Istanbul, 7-11 juillet; Olszewska B., (2009), « L’esprit dans la danse. Technique du corps et chorégraphie mentale   », Colloque : Les lieux de l’esprit, 4-6 juin 2009, Collège International de Philosophie (CIPh), Organisation : Guillaume Garreta, Pascale Gillot, Pascal Séverac, … ↩︎