PROJET : « ART & NATURE»

Enquête sociologique sur les pratiques artistiques et l’écologie

Resp. B. Olszewska

Présentation de l’auteur :

Barbara Olszewska, Maître de conférences à l’Université de Technologie de Compiègne depuis 2004, au laboratoire Costech (Connaissance, Organisations et Systèmes Techniques), responsable des enseignements « Art et société », « Interaction sociale et numérique ».

Présentation des principaux axes de recherche :

Je me suis engagée dans une enquête exploratoire mêlant recherche, création filmique et rédaction d’un ouvrage traitant de l’art, des dynamiques sociales et de la nature. Ce projet s’appuie sur des enquêtes empiriques et s’articule autour de deux axes fondamentaux. Le premier aborde les enjeux de l’expérience esthétique et de son émergence au sein des interactions sociales, mettant particulièrement l’accent sur les activités artistiques. Le second axe accorde une importance capitale à la nature et à l’environnement que j’appréhende à travers mes expériences de voyage. Ce second axe de recherche permet d’interroger la notion d’identité et de territoire, explore la diversité des formes culturelles, tout en remettant en question à la fois le cours déterministe de leur histoire et leurs modes d’évolution actuels. Le projet repose sur une étude approfondie d’un éventail représentatif de lieux, englobant les espaces naturels préservés ainsi que les patrimoines culturels. Ces investigations questionnent en même temps le rôle constitutif des dispositifs techniques d’enregistrement des moments et des expériences esthétiques, des formes de leur description, diffusion et de leur archivage.

Si ces réflexions prennent principalement racine dans les interactions filmées des artistes, les arts étant, de par leur nature même, aptes à créer des formes d’expériences esthétiques, cette étude s’intéresse en réalité à toute rencontre ou événement propice à une transformation esthétique/an-esthétiques. Cela englobe les échanges humains, les environnements et les lieux insolites, les pratiques et les expériences captivantes, surgissant dans divers contextes de la vie quotidienne, comme en témoigne la série d’ouvrages accompagnée de vidéos : série 1 : « Les portraits d’artistes », série 2 : « Du film au texte », série 3 : « Art, nature et spiritualité ».

Cette dernière série se focalise particulièrement sur les liens entre l’art et la nature. La nature y est appréhendée dans son sens environnemental existentiel, en tant que « matière » première de toute création. Je questionne en particulier le pouvoir transformateur de certaines situations, des rencontres et découvertes lors des voyages. A travers l’éloignement des aspects culturels et familiers, les voyages offrent en effet la possibilité du dépaysement, ainsi que la découverte des modes de vie artistiques, culturelles, spirituelles, alternatives, visant la re-connexion plus harmonieuse avec l’environnement naturel. Les enquêtes empiriques sont restituées à travers une description personnelle accompagnée de vidéos, photos et des journaux de voyage relatant des rencontres, des activités et des apprentissages divers. Cela inclut la mission de recherche menée sur le concept d’art-nature de Cesare Manrique à la Fondation Cesare Manrique à Lanzarote et à Gran Canaria (2022/23) ; le projet dédié à l’art et au paysage sur l’île de Rhodes en collaboration avec l’Agence Consulaire de France ; ma participation à « Temenos » (2018, 2022, Lyssarea, Grèce), intégrant le cinéma dans la nature ; ainsi que diverses expériences spirituelles : méditation vipassana (Sri Lanka, 2017), initiation au yoga lors des «Mahashivaratri » et au projet « Save Soil » à l’Isha Foundation (Coimbatore, Inde, 2020), et de récits de voyage (Nepal, Thibet, Chine, Inde, Maroc, Egypte, Cambodge, Chilli, …).

Problématique

Dans le contexte des transformations environnementales accélérées que l’on désigne désormais sous le terme de « crise écologique », la nécessité de repenser notre relation à la nature et de promouvoir des modes de vie plus respectueux des écosystèmes s’impose comme une priorité. L’art a de tout temps joué un rôle essentiel en révélant la beauté et la diversité du vivant, tout en questionnant notre rapport quotidien à l’environnement. Toutefois, il est désormais indispensable d’analyser de manière plus précise la manière dont l’écologie est investie dans le champ de l’art contemporain, ainsi que les enjeux majeurs que celui-ci met en évidence à l’ère de l’« Anthropocène » et du « Capitalocène ». La complexité des problématiques soulevées et leur nécessaire traduction dans un langage esthétique se trouvent aujourd’hui au cœur des démarches artistiques à visée écologique, dans lesquelles les frontières entre création artistique et vie sociale tendent à s’estomper.

Le projet de cours se concentre spécifiquement sur l’évolution du rapport de l’Art à la Nature, considérée aujourd’hui principalement en tant que rapport à l’environnement. Nous cherchons à démontrer les limites des approches purement environnementalistes et la nécessité de revenir à une approche plus cosmologique de la Nature. Le projet enquête sur le rôle de l’art et de la spiritualité dans notre compréhension de la nature, dans la préservation de l’environnement et dans la restauration de l’équilibre entre l’homme et la nature, perturbé de manière irréversible par les pratiques économiques, les modes de vie humains et l’industrialisation massive. Les artistes s’emparent du thème écologique de différentes manières, le mettent en forme et, en « transfigurant le banal » (A. Danto), interrogent tant la définition de l’art que celle de la nature.

Contexte de recherche :

1° Le concept de la nature dans l’art

Nous pouvons évoquer plusieurs références et recherches traitant des liens entre l’art et l’environnement. Dans son ouvrage « Balance: Art and Nature », John K. Grande montre par exemple de quelle manière l’artiste d’aujourd’hui est devenu un médiateur capable d’éveiller notre conscience écologique et de susciter une réflexion sur notre relation avec le monde naturel. K. Grande fait un inventaire des artistes engagés dès les années 60 dans la préservation de la biodiversité, attirant l’attention du public et des institutions sur les défis environnementaux auxquels nous sommes confrontés. L’ouvrage incite à prendre des mesures afin de préserver l’écosystème de la planète et de tenter de rétablir l’équilibre nécessaire à la survie de la diversité des formes de vie. Il montre les différentes manières dont l’art est un moyen efficace non seulement pour dénoncer les dégradations commises, mais aussi pour stimuler notre engagement envers le respect de l’environnement, promouvoir la recherche d’un équilibre entre les humains, la faune et la flore, être attentif aux changements climatiques, géologiques et géographiques. Plusieurs exemples de pratiques écologiques peuvent être évoqués. Un exemple particulièrement intéressant visant à la fois la valorisation et la protection de l’environnement, le tourisme « éducatif » et l’esthétique peut être illustré à travers la pratique artistique et architecturale, ainsi que l’engagement écologique, de César Manrique (1919-1992), artiste espagnol multidisciplinaire, peintre, architecte et écologiste de Lanzarote, connu pour sa lutte contre l’urbanisation massive et pour son approche artistique et environnementale intégrée à l’île de Lanzarote (îles Canaries). Au-delà d’un héritage artistique exemplaire, l’œuvre de cet artiste permet en effet une réflexion plus générale sur la manière dont l’art contemporain, les traditions, l’activité touristique et la nature peuvent coexister symbiotiquement. Il ancre pratiquement ces idées d’intégration de l’art dans l’environnement naturel et les arts artisanaux, en cherchant à préserver la beauté naturelle de l’île de Lanzarote, tout en créant un contexte favorable, grâce à des interventions artistiques, révélant la beauté de l’environnement naturel. Son approche est souvent qualifiée d’« art-nature », où l’art et l’architecture se fondent harmonieusement avec le paysage. L’approche développée par César Manrique, dont l’héritage subsiste de manière fragilisée sur une île désormais largement convoitée par les promoteurs immobiliers et touristiques, révèle l’urgence d’un renversement de perspective. Dans un monde où la logique technologique et financière engendre une productivité démesurée et reconfigure profondément nos manières d’habiter et de vivre, seule une vision holistique paraît en mesure de répondre à l’ampleur de la mutation en cours. En intégrant l’art, l’architecture et l’écologie dans une même démarche, Manrique nous invite à dépasser la fragmentation des savoirs spécialisés pour articuler les dimensions économiques, sociales, culturelles et environnementales de l’existence, et ainsi rendre possible une pensée véritablement intégratrice des enjeux écologiques contemporains.

2° La spiritualité et esthétique écologique

La transition écologique ne peut être envisagée sans une réflexion approfondie qui embrasse l’ensemble des sphères et pratiques sociales. Elle requiert une approche à la fois interdisciplinaire, théorique et pratique, privilégiant la coopération et l’inclusivité plutôt que la logique de compétition, comme le mettent en évidence de nombreux travaux consacrés à ce champ. Au-delà du domaine artistique, l’attention doit ainsi se porter sur les dimensions économiques, les dynamiques du développement technologique et leurs incidences sur les transformations environnementales. Les projets de recherche insistent sur la nécessité d’un engagement plus étroit entre la production académique et les pratiques concrètes, qu’il s’agisse de l’agriculture, du tourisme, des transports, de la consommation, des activités économiques et financières, de la recherche scientifique, du développement technologique, du secteur militaire ou encore des traditions culturelles.

Toutefois, rares sont les travaux universitaires qui s’attachent à analyser empiriquement les interactions sociales donnant lieu à des projets transversaux et interdisciplinaires, et qui permettent de saisir à la fois leur portée et les obstacles auxquels ils se heurtent. Encore plus rares sont ceux qui mettent explicitement en relation la transition écologique avec un travail portant sur nos états émotionnels, cognitifs et affectifs — ce que l’on pourrait nommer une forme d’« ingénierie intérieure ». Or, cette dimension subjective, qui implique la maîtrise des conduites compulsives de consommation, le développement de la compassion, des modes d’attention écologique et la « stabilisation » de l’esprit, exerce une influence tangible sur nos manières collectives d’habiter le monde. Elle ouvre à des usages plus équilibrés des ressources environnementales et favorise des pratiques de « réparation » — telles que la reforestation, l’éducation, ou des initiatives comme le mouvement Save Soil et le programme d’« ingénierie intérieure » porté par la fondation Isha. À cet égard, la campagne internationale conduite par son fondateur, le yogi Sadhguru, constitue un exemple emblématique de l’articulation entre transformation individuelle et engagement écologique collectif.

3° L’activisme artistique et l’environnement

L’examen des pratiques artistiques environnementales s’inscrit dans un horizon élargi où l’Anthropocène, le Capitalocène et les débats sur la durabilité ne désignent pas seulement une crise écologique, mais aussi une crise des catégories conceptuelles par lesquelles nous pensons notre rapport au monde. Depuis les premières interventions du Land Art (Smithson, Long, Mendieta, Harrison), l’art a déplacé son champ d’action du musée vers le territoire, interrogeant les manières dont la culture s’inscrit matériellement dans la nature. Ces pratiques ont inauguré une forme d’esthétique critique où l’œuvre devient à la fois trace, perturbation et médiation, mettant en évidence la fragilité des écosystèmes et la responsabilité humaine dans leur transformation.

Cette évolution peut être éclairée par des cadres théoriques contemporains. Timothy Morton, par exemple, désigne les phénomènes globaux tels que le réchauffement climatique ou la pollution plastique comme des hyperobjets, entités diffuses, massives et insaisissables qui excèdent l’expérience humaine immédiate. L’art, en matérialisant ou en rendant sensible ces réalités, agit comme dispositif de dévoilement de ces hyperobjets autrement abstraits. De même, Bruno Latour souligne que la modernité a séparé artificiellement nature et culture, et que nous sommes désormais contraints de recomposer des « régimes d’énonciation » où humains et non-humains apparaissent comme co-acteurs d’un même monde commun. L’art écologique devient alors un lieu privilégié pour expérimenter ces nouvelles médiations.

Donna Haraway invite quant à elle à « penser avec » le vivant, à élaborer des pratiques de sympoïèse, c’est-à-dire de co-création entre espèces. Nombre d’installations contemporaines (Olafur Eliasson, Yoko Ono, Marc Namblard) peuvent être interprétées sous cet angle : elles ne se contentent pas de représenter l’environnement, mais instituent des dispositifs relationnels où spectateurs, milieux et êtres vivants se trouvent engagés dans des pratiques partagées d’attention, de soin ou de réparation.

Dans cette perspective, l’art écologique ne se limite pas à une fonction illustrative ou pédagogique. Il participe à la refonte de nos imaginaires collectifs et à la transformation des modes de subjectivation dans un contexte de crise planétaire. Les réseaux et collectifs contemporains (Ecoartnetwork, SongBird, The Center for Land Use Interpretation, entre autres) montrent comment l’art, lorsqu’il se déploie dans un registre transdisciplinaire, peut devenir un opérateur de reconfiguration politique et sociale. En articulant esthétiques sensibles, savoirs scientifiques et pratiques situées, ces initiatives dessinent une écologie de l’attention (Isabelle Stengers) où la perception, la pensée et l’action se trouvent reconfigurées en fonction d’un monde commun élargi.

Ainsi comprise, l’esthétique écologique n’est ni une représentation de la nature ni un surplomb critique : elle constitue un espace expérimental où s’inventent de nouvelles ontologies relationnelles, où l’art travaille à réarticuler les conditions de la coexistence entre humains et non-humains. Elle révèle l’ambiguïté constitutive de notre rapport à l’environnement — à la fois condition vitale et espace menacé — et ouvre la voie à une éthique de la cohabitation et de la réparation.

PROPOSITION D’UV


Le projet visant à enquêter sur ces démarches artistiques a pour but de permettre aux étudiants ingénieurs de s’y impliquer de différentes manières. Ils auront ainsi l’opportunité d’explorer les projets mis en place par des artistes, de contribuer à combiner les compétences de l’ingénierie avec l’approche artistique, de discuter de son intégration et de son expression esthétique-écologique. En combinant l’approche artistique avec des perspectives scientifiques, le projet aborde les thèmes tels que le rapport nature/culture, la durabilité, l’Anthropocène, le Capitalocène, la pollution, la biodiversité et la dégradation de l’environnement. Ces thématiques constituent des éléments pour une approche esthétique renouvelée de l’art et de la nature, mettant en évidence la puissance et la fragilité de cette dernière ainsi que l’ambiguïté de notre relation à l’environnement, dont nos existences dépendent.

Méthode

Observation et engagement dans des interactions et situations de transformation écologique (analyse interactionnelle, recherche-action).

Organisation pressentie des cours:

UV ingénieur ; 2C/2TD, branches (Format 32hC/32 TD/ Printemps

(Le cours sera organisé de manière suivante : 2 semaines de cours à distance/ une journée présentielle de 4h de régulation toutes les deux semaines + Deux journée présentielles de soutenances et rendu des projets)

Le cours comprends deux parties : une partie théorique et empirique et un projet d’étude (32h TD).

Partie 1 – Théorique : Introduction aux enjeux écologiques dans l’art contemporain

Cette première partie présente les enjeux sociaux et explore les mouvements artistiques liés aux problèmes écologiques. Les étudiants découvrent les travaux d’artistes et de collectifs qui se sont intéressés à ces thèmes, ainsi que les courants de pensée sous-jacents. Cette partie étudie également les notions esthétiques, anthropologiques et philosophiques telles que la nature-culture, l’art-nature, l’écologie, la biodiversité, et leur utilisation pour aborder les questions environnementales.

Partie 2 – Projet de recherche :

La deuxième partie du cours se concentre sur un projet d’enquête mené par les étudiants en rencontrant et en interrogeant des artistes ou collectifs d’artistes de leur choix. Elle explore également comment intégrer les approches scientifiques à la démarche artistique pour créer des œuvres qui sensibilisent le public à la préservation de l’environnement.

Elle s’appuie sur l’approche ethnographique et analyse du travail artistique, recherche documentaire, exploration des approches scientifiques et techniques pour une démarche artistique écologique, rencontres et entretiens avec des artistes/collectifs, analyse d’actions et œuvres d’art écologiques.

Programme détaillé :

Partie I. THEORIES, APPROCHES, CONCEPTS

C1 – Présentation de la problématique, des enjeux et du programme de l’UV « Art & écologie » (présentiel).

C2 – Introduction : Histoire et exemples de pratiques, land art, art-action, d’art écologique; questionnements soulevés (par exemple : rapport éphémère ou durable de l’intervention artistique, utilisation des matériaux, aspects économiques et partenariats scientifiques, caractère esthétique de la modification de l’environnement, lutte pour le paysage, enjeux éthiques et sociaux des pratiques artistiques et scientifiques : modifications (de l’architecture, du paysage, transgéniques, etc.) (à distance)

TDs : Recherche documentaire et présentation des pratiques écologiques proposées par l’enseignant (références bibliographiques), réalisation d’une action d’art écologique.

Ils impliqueront l’intervention des conférenciers, artistes, activistes et chercheurs sur l’art écologique

( à distance)

C3 : Discussion des notions abordées par l’art écologique, présentation des grands penseurs engagés dans la protection de l’environnement, questions écologiques (références bibliographiques). (à distance)

TDs : Analyse et questionnement des pratiques artistiques à partir des enjeux et des traditions anthropologiques, discussion des notions, analyse de controverses, devoir sur table, réalisation d’une action/œuvre d’art écologique, réflexions et préparation du projet.

C4 : Discussion des notions abordées par l’art écologique, présentation des grands penseurs engagés dans la protection de l’environnement, questions écologiques (références bibliographiques). (à distance)

TDs : Analyse et questionnement des pratiques artistiques à partir des enjeux et des traditions anthropologiques, discussion des notions, analyse de controverses, devoir sur table, réalisation d’une action/œuvre d’art écologique, réflexions et préparation du projet. ((à distance)

C5 : Journée régulation (notions) : (en présence)

TD : Questions, discussion et préparation du projet. (en présence)

C6 / C7 : Intervention des artistes (à distance)

TD6/TD7 : Discussion avec les intervenants (à distance)

C 8 : Journée de régulation (en présence)

TD 8 : Discussion/Travail sur des projets des étudiants (en présence)

C9/C12 : Méthodologie de l’enquête (à distance)

TD9/TD10 : Travail sur des enquêtes empiriques des étudiants (à distance)

C13/C13 : Régulation/blogs (en présence)

TD 13/TD13 : Soutenance présentation des projets par groupe (en présence)