CATALOGUE VOYAGES D’ETUDE

Du départ de Pologne à lerrance créative

Le point de départ de cette trajectoire artistique et intellectuelle s’enracine dans une expérience fondatrice : le départ de Pologne, terre natale marquée par une histoire tourmentée, des tensions politiques persistantes et un héritage culturel stratifié. Ce départ ne se limite pas à un déplacement géographique, il s’apparente à une fracture existentielle qui ouvre un espace de remise en question radicale des certitudes identitaires et des structures familiers.

L’exil, volontaire ou contraint, devient dès lors une condition essentielle d’une subjectivité en devenir, placée dans un entre-deux permanent, oscillant entre le refuge dans un passé vécu et l’incertitude d’un avenir à réinventer. Cette situation liminaire, pure déchirure, devient progressivement une source de renouvellement créatif et réflexif. Le déplacement d’une terre à une autre provoque une suspension des habitudes perceptives, une « mise en défaut » des systèmes de sens acquis. Il impose une réévaluation constante des relations au monde et aux autres.

La confrontation progressive à la différence culturelle, linguistique, contribue à l’élaboration d’une esthétique de la situation. Celle-ci se caractérise par un refus d’une vérité univoque ou d’un centre de référence stable, au profit d’une exploration des marges, des zones interstitielles et des dynamiques de passage. Le travail d’écriture se déploie dès lors dans la pluralité des expériences vécues, à travers une attention soutenue aux modalités selon lesquelles lieux et rencontres reconfigurent les conditions mêmes de la perception et de l’expression.

Ce processus de déplacement s’accompagne d’une posture réflexive et critique face aux phénomènes globaux contemporains : l’homogénéisation imposée par le capitalisme culturel, la standardisation touristique, la technologisation croissante des modes de vie. Dans ce contexte, l’art situé se présente comme un contrepoint, un appel à la réappropriation sensible et politique des territoires, au-delà des discours familiers. Le départ de Pologne, en ce sens, n’est pas une simple étape biographique mais une expérience structurante : celle d’un sujet en quête de décentrement et de recomposition, capable de résister aux forces d’uniformisation et d’aliénation par l’acte même de création située.

Ainsi, ce premier moment ouvre la voie à une recherche où l’art d’écrire et de filmer n’est plus seulement un objet ou une production, mais une nécessité, vivante, toujours en devenir, qui mêle les langues, témoigne d’histoire individuelle et collective, intime et politique, locale et globale. Ce mouvement initial trace les contours d’un voyage — littéraire, cinématographique, existentiel — où le déplacement est constitutif du sujet, de ses manières de vivre, comme de ses formes artistiques.

Lien vers le chapitre : Pologne

Lien vers les images : 

Traverser la Russie – A bord du Transsibérien

Ce chapitre constitue une autre étape cruciale du parcours existentiel entrepris depuis le départ de Pologne. Le voyage en Russie, et plus spécifiquement la traversée du territoire à bord du Transsibérien, fonctionne comme un condensé expérientiel des tensions constitutives du projet : entre ancrage et errance, entre héritage soviétique et transformations post-industrielles, entre altérité radicale et formes de reconnaissance sensible.

L’expérience du Transsibérien, dans sa durée étirée et son dispositif spatial singulier, crée les conditions d’une écoute et d’une observation prolongée, favorisant une forme d’attention flottante, hypnotique. Le train devient ici un laboratoire mobile de la perception, une chambre d’écho du monde traversé, mais aussi des souvenirs qui s’y inscrivent.

Ce chapitre met ainsi en œuvre une méthode de l’art situé qui conjugue déplacement physique, implication sensible du sujet et attention ethnographique. L’immensité de La Russie n’est pas abordée comme une abstraction géographique, mais comme un tissu d’histoires de vie, de visages, de paysages derrière la vitre. Les gares, les compartiments, les paysages industriels ou sibériens deviennent autant de scènes de rencontre, d’écriture et de remaniement perceptif.

L’approche convoque ici une sensibilité documentaire et performative à la fois, où filmer, écrire, parler, cohabiter avec les passagers devient un mode de connaissance non objectivante. Ce que le voyage produit, ce n’est pas tant un récit linéaire que des fragments d’expériences sensibles, des notations discontinues, des micro-récits en dialogue avec les grands récits (soviétiques, historiques, esthétiques). Cette traversée de la Russie de 9 jours devient dès lors exemplaire d’une poétique du mouvement, de l’inachèvement, et de la relation située — au cœur de l’art comme manière de vivre. Le voyage en train devient une expérience en soi, un théâtre mobile où se rejouent l’ennui, l’observation, les micro-rencontres. Le Transsibérien est ici analysé comme un dispositif spatio-temporel : un « chronotope » au sens de Bakhtine et une hétérotropie au sens faulcautldien, un cadre générateur d’expérience, de narration, de rapport au monde non familier. Ce n’est pas un récit héroïque ou exotique d’un aventurier, mais une reconfiguration de la destinée, une méditation sur les temporalités étirées, les échanges fugaces, les conversations et gestes quotidiens qui composent une poétique du voyage lent. On s’attarde sur les paysages traversés, les stations-fantômes, les vendeuses sur les quais, les conversations fragmentaires avec d’autres passagers russes, ukrainiens, chinois, ou présences simplement silencieuses. La dernière partie s’ouvre à une réflexion sur la rencontre dans un tel contexte : que veut dire « rencontrer » dans le cadre d’une traversée collective, silencieuse, rythmée par le roulis du train ? Il s’agit d’une ethnographie mineure des regards croisés, des mots échangés, des malentendus aussi, où l’écriture devient parfois l’unique médiateur possible entre soi et soi, soi et l’autre. Une attention est portée aux détails matériels (bois, métal, sons, nourritures), mais aussi aux tensions post-soviétiques perceptibles dans les corps et les conversations.

Lien vers le chapitre Russie: 

Lien vers les films : Historienne de la Russie, spécialiste de Transsiberien, journaliste/avocat de Vladivostok, images prises depuis le Transsibérien, le sphinx dans mon lit, les églises, les femmes courageuses, la ville de Vladivostok et sa région…

Voyage au Maroc : une esthétique orientale

Le séjour au Maroc s’est imposé comme une expérience transformatrice, à la croisée du journal de terrain, de la recherche ethnographique et d’une écriture existentielle située. Exotisme certes, mais loin d’un regard surplombant ou rêveur. Ce voyage s’est construit dans une désorientation progressive, une mise à nu sensorielle et symbolique, à travers l’épreuve de la langue, des gestes inconnus, du temps acceleré de la traversée du pays et des rituels (extra)ordinaires. Dès l’arrivée à Marrakech une tension s’installe entre la beauté lumineuse des médinas et la dureté de certaines relations : négocier un trajet, refuser l’insistance d’un guide improvisé, apprendre à dire non avec tact. Le voyage se poursuit vers Chefchaouen, puis Fès, où les ruelles labyrinthiques deviennent un dispositif d’égarement volontaire, une école du regard. Un hammam partagé avec des inconnues, une discussion spontanée dans un café ou un moment de silence sur une terrasse au coucher du soleil forment les micro-événements d’un apprentissage de l’altérité, non spectaculaire mais marquante. Rencontre – avec un étudiant curieux, une femme âgée racontant ses douleurs, un vendeur qui récite des vers soufis, un mur de prière – engage une co-présence fragile et éphémère. L’usage de la caméra ou du carnet peu intrusif, il s’essaie comme moyen d’écoute et d’attention. L’enregistrement d’une prière collective depuis une ruelle ou la captation du bruit d’un marché au matin revêtent une saisie fragmentaire qui lui donne une forme poétique, plus que documentaire. Le Maroc tout entier devient ainsi un dispositif relationnel : l’espace n’est pas pré-donné, il se fabrique dans les interstices de déplacement, les rencontres et visites. La fatigue du déplacement, les malentendus linguistiques, la chaleur écrasante, les odeurs entêtantes (de menthe, de cuir, de poussière) dessinent une matière sensible, une archéologie affective du voyage.

Lien vers le films : fusions différents voyages marocains

Un voyage d’étude au Népal : entre lecture, observation, marche et expérience filmique

Mon projet de départ au Népal est né d’un désir de rupture : rupture avec un quotidien saturé, mais aussi avec une posture analytique d’une chercheuse devenue, pour moi, trop désincarnée. Après un bref séjour au Maroc, j’ai commencé à rêver d’un autre voyage, plus lointain, mais surtout plus impliqué — un voyage où le regard ethnographique se mêlerait à une recherche sensible renforcée par l’image. Ce déplacement géographique s’est doublé d’un déplacement épistémologique : il ne s’agissait plus uniquement de « comprendre » une culture, mais d’entrer en relation avec elle à travers le geste filmique.

C’est dans ce contexte que j’ai découvert l’ouvrage de Gérard Toffin, Les tambours de Katmandou. La lecture de ce texte, à la fois rigoureux dans sa description des structures sociales et cérémonielles de la société newar, et attentif aux dimensions sensibles des rituels, a fait écho à mes préoccupations.  Le livre de Gérard offre une première cartographie du Népal : celle des cultes urbains et des pratiques vernaculaires, des fêtes masquées et des trajectoires post-monarchiques, de la Kumari — cette figure complexe de l’enfant-déesse — jusqu’aux mutations contemporaines de la ville de Katmandou.

La manière dont Toffin articulait distance analytique et sensibilité située m’a donné le sentiment qu’une autre forme de connaissance était possible : une connaissance traversée par le corps, les affects, la co-présence. Son évocation du film Living Goddess, et des controverses qu’il a suscitées, m’a interrogée sur la manière dont l’image — et en particulier l’image filmique — pouvait rendre compte de telles figures ambivalentes, à la croisée du politique, du sacré et de l’enfance.

Progressivement, un projet s’est dessiné : filmer au Népal non pas pour documenter au sens strict, mais pour explorer — par l’image — ce que signifie « être affectée » par un monde autre. J’ai commencé à esquisser des séquences de film : les ruelles de Katmandou, les temples de Panauti, les gestes ordinaires des habitants, les variations de lumière, les espaces de silence himalayens. Mon intention n’était pas de produire un discours sur la culture népalaise, mais d’entrer dans un rapport perceptif, attentif, incarné. Une ethnographie filmée certes mineure, mais traversée par la marche, une forme de ouverture.

La rencontre avec Gérard Toffin, à Paris, a consolidé cette orientation. Nos échanges, sa disponibilité bienveillante m’ont encouragée à assumer un positionnement liminaire : celui d’une chercheuse en mouvement, acceptant de ne pas tout maîtriser, mais prête au lancement, aux rencontres d’un autre monde. Cette étape a aussi marqué une césure dans mon parcours professionnel : après des années consacrées à l’analyse discursive, je ressentais le besoin de renouer avec une approche plus située, incarnée, où l’écriture puisse à nouveau dialoguer avec l’expérience vécue.

C’est dans ce contexte qu’une image enfouie dans un carton ramené de Pologne a refait surface : celle de la Kumari, aperçue des années plus tôt sur la couverture d’un magazine de géographie polonais collecté dans mon adolescence. Ce souvenir, à la fois banal et énigmatique, m’a soudain semblé constitutif d’un imaginaire plus ancien que je n’avais pas su nommer. Mon intérêt pour le Népal, pour ses formes rituelles et ses figures de médiation, ne procédait pas uniquement d’un choix rationnel, mais s’inscrivait dans une mémoire affective plus profonde — à la croisée de la filiation, de l’image et du désir.

Ce voyage a ainsi représenté bien plus qu’un simple terrain d’étude. Il a été le lieu d’un basculement méthodologique : d’une recherche sur l’autre vers une recherche grâce à l’autre, intégré au sein d’un dispositif de co-présence filmique. Il a aussi constitué, à un niveau plus existentiel, une forme de réappropriation de l’orientation de ma vie : s’immerger, affirmer ses choix, regarder autrement, en fusionant les rythmes, les temporalités, les incertitudes de la rencontre.

Ce déplacement, je l’ai donc conçu comme une expérience d’enquête au sens large : un moment de décentrement où, pour reprendre la formulation de Trinh T. Minh-ha (1991), il ne s’agissait plus de « parler sur » mais de « parler près de ». Autrement dit, d’ouvrir un espace relationnel, fragile et mouvant, à travers le médium filmique. En ce sens, ma démarche s’inscrit dans une tradition d’anthropologie visuelle qui, de Jean Rouch (2000) à David MacDougall (2006), considère la caméra comme un partenaire de la relation — un « tiers agissant », pour reprendre les termes de Jean-Paul Colleyn (2005).

Lien vers essai

Lien vers les images de Gerard, du Nepal :

Les soleils bleu de la Grèce

Au fil de mes séjours successifs en Grèce, notamment sur les îles, Ioniennes, Égéennes et du Dodécanèse, j’ai entrepris une exploration sensible et existentielle que je conçois comme une quête d’un « esprit des îles », entre isolement et ouverture. Ces voyages se sont révélés être des expériences transformatrices où se mêlent les confidences d’inconnus, la mémoire de ma propre histoire et une forme d’insouciance retrouvée. Le déplacement ne précède pas seulement la narration, il la fonde : il faut d’abord vivre intensément ces instants pour pouvoir ensuite les écrire et m’y confronter.

À travers Corfou, Milos, Ikaria, Rhodes, ou Karpathos, …(voir le tableau avec la liste des îles sur lesquels j’ai séjourné) j’ai ressenti la Grèce comme un dispositif poétique et sensoriel, une sorte d’odyssée contemporaine. Ce pays, chargé de mythes et d’histoires littéraires – marquées notamment par les écrits d’Henry Miller et de Lawrence Durrell – s’est offert comme un miroir de ma subjectivité, un lieu d’affects et de résonances intimes. J’y ai vécu des moments de contemplation, entre balcons sur la mer, éclipses lunaires et lectures au soleil, tout en percevant les transformations sociales liées au tourisme et à la pandémie. Par contraste, j’ai été sensible à l’attention méticuleuse que les habitants portent à préserver une image authentique et esthétique de la Grèce.

Mon écriture du voyage mêle ainsi journal intime et observation ethnographique, témoignant d’une pratique où le déplacement géographique est indissociable d’une redéfinition sensible du monde et d’un apaisement personnel. La Grèce, dans cette expérience, est devenue pour moi un interstice spatio-temporel où je pouvais renouer avec une enfance perdue, incarner un exil volontaire et retrouver une légèreté intérieure, portée par le soleil et la mer.

Odyssée des îles grecques parcourues: Milos, Karpathos, Ikaria, Mikonos, Delos, Corfou, Cythère, Mikonos, Syros, Crète, Rhodos, Simi, Halki, Kalymnos, Castelorize, Tylos, Naxos, Amorgos, Santorini, Alonissos, Kos, Skiathos, Skyros, Egine, Lesbos

Mais aussi villes/lieux de Péloponnèse (Sparte, Mnémovasia,…), de la Grèce d’est (Lysseria, les Monastères suspendus, Delphes, Epidaure …) et ouest… (presqu’ile autour de Volos) et bien évidemment à chaque aller-retour en Grèce : Athènes, une fois seulement en visite à Thessalonique.

Les vestiges et l’héritage de la Grèce antique

L’expérience grecque ne saurait, bien entendu, se réduire à la découverte de paysages magnifiques, de rencontres insouciantes ou d’écritures méditatives au bord de mers turquoise. Au fil des années, en parcourant différentes régions de la Grèce, je découvre peu à peu ses multiples particularités locales, ainsi que la complexité de son histoire sociale, politique et religieuse, ancienne comme contemporaine.

Ce qui m’étonne toujours, c’est la présence tangible de vestiges archéologiques — parfois presque anonymes, souvent dispersés — qui jalonnent le territoire et donnent consistance à une mémoire que l’on aurait tort de considérer comme purement mythique. Sans eux, l’esprit de la Grèce antique pourrait sembler relever d’une fiction intellectuelle, déconnectée de tout ancrage matériel.

Les musées d’Athènes, de Thessalonique, de Samos, de Crète, de Rhodes ou de Kos, les sites sacrés comme l’oracle de Delphes ou l’île de Délos, les théâtres antiques tels qu’Épidaure, composent une géographie culturelle, propice à l’émerveillement comme à la réflexion. À travers cette traversée, l’expérience grecque est pour moi une source inépuisable de questionnements, d’apprentissages philosophiques, historiques, sonores et d’un enchantement renouvelé, à la fois sensible et intellectuel.

Egypte : sur les traces de pharaons

Le voyage en Égypte s’ouvre comme le point inaugural d’une aventure, où se nouent l’intime et l’universel, l’histoire personnelle et les vastes récits collectifs. Ce déplacement s’inscrit dans un temps suspendu, une période charnière marquée par une fracture intime du cours tranquille de ma vie, à la fois symbolique et existentielle. Bien plus qu’un lieu géographique, l’Égypte se déploie alors comme un espace vivant, mémoire incarnée du temps, théâtre où s’entrelacent les mythes des pharaons et la trajectoire singulière de celle qui chemine.

Au fil des explorations, notamment autour de la pyramide de Snéfrou, surgissent des valeurs fondamentales — vérité, justice — qui, héritées de la civilisation égyptienne, résonnent comme des échos profonds du questionnement intérieur. Cette immersion ouvre une voie vers une réflexion sur la condition humaine, sur la quête de liberté, et sur ces mouvements incessants de séparation et de recomposition qui façonnent l’existence.

Au-delà du but touristique, ce voyage se révèle être une initiation sensible et esthétique, une rencontre entre l’expérience subjective et les grandes trames de l’histoire collective. Il invite à une confrontation intime avec les notions de destin, de mémoire et de sens, offrant ainsi un cadre propice à la réinvention de soi et à l’élargissement d’une conscience biographique vivante.

Naples

Découvert avec G., le retour à Naples s’annonçait d’abord comme une souffrance. Puis, peu à peu, il s’est transformé en une nouvelle aventure, un enchantement, en libération, en soin apporté par les êtres de plus improbables : Giuseppe Zevola et Nathalie Heidsieck de Saint Phalle. Toute la ville — les îles alentour, la côte amalfitaine, et pire encore, l’Italie tout entière — s’est mise à m’offrir des tours de magie. À Naples, les gens sont particulièrement romantiquement dada.

Japon

Le voyage au Japon s’est déroulé sous une forme guidée, accompagnée, portée par un réseau d’amitiés et d’affinités : des cinéastes, des artistes, des sociologues m’ont soutenue, mise en contact, permis de rencontrer telle ou telle personne, de penser l’impensable — la catastrophe de Fukushima, alors toute récente —, de visiter les vestiges de temples bouddhistes, de m’immerger dans la modernité saisissante des architectures hors normes, ou encore de goûter à l’extraordinaire diversité culinaire des régions japonaises.

Ce furent quinze jours de rencontres intenses, de découvertes, de rencontres sensibles et intellectuelles. Un matériau à déplier, à revisiter, à regarder à nouveau — avec distance, attention et mémoire.

Personnes et artistes rencontrés : Anne Gonon, Takahiko Iimura, Ross, Yu Kaneko, Taguchi (Bar Nadja), etc.
Livres et films associés : Roland Barthes (LEmpire des signes), Claude Lévi-Strauss (Tristes Tropiques), les archives visuelles d’Albert Kahn, les films de Chris Marker (Sans Soleil), Agnès Varda (Ulysse, Les plages dAgnès), parmi d’autres.

New York : 

Une immersion dans la ville à travers des découvertes artistiques, des rencontres, des expositions, des projections de films, des lieux nocturnes, des performances sonores… Une exploration sensible et fragmentée d’un écosystème culturel en perpétuelle effervescence.

Dans la maison penchée de Jed R., le lit est tordu, la fenêtre cassée. Artistes d’Anthologie Film Archives. Pacco, un Mexicain récemment sorti de prison, musicien expérimental. Le lavabo à la Maya Deren. Les chats et les cactus.

J’aime cette atmosphère, digne d’un film found footage. J’aime Jed, qui s’identifie à Jonas Mekas.

Lieux visités, artistes rencontrés : 

Corée du Sud:

Un moment fragile, où la découverte d’un pays s’est doublée d’une expérience intime, marquée par une blessure dramatique. J’ai traversé le vécu poignant de ce que j’ai perçu comme une trahison planifiée — une rupture intérieure blessante. Ce vécu s’est transformé peu à peu, s’est déplacé, sous l’effet de l’itinéraire que j’ai emprunté : un parcours à la fois spirituel et enchanteur, depuis Séoul jusqu’à l’île de Jeju, puis l’île de Marado, et enfin la route des temples bouddhistes, de Gwangju, jusqu’à Busan.

Avec le recul, je me félicite d’avoir su dépasser ces émotions, de les avoir laissées se métamorphoser à travers la marche, l’expérience du voyage, la contemplation des étoiles au bord d’une rivière murmurante, la rencontre avec d’autres temporalités, et l’ouverture à une autre forme de présence au monde, cosmique ?

Lieux visités, artistes, personnes rencontrés :

Kalpa : La perception esthétique du paysage himalayen

Je me rappelle ce moment intense où, entourée par les majestueuses chaînes de montagnes de l’Himalaya, mon corps tout entier se met en mouvement, oscillant sans cesse dans une quête désespérée de saisir cette grandeur insaisissable. Kalpa. C’est là, dans cette immensité mouvante, que j’ai vécu une expérience esthétique profonde, semblable à ce que Hadot décrit comme une communion entre l’être humain et la forme du monde.

Je reste immobile sur la terrasse, figée dans une contemplation presque sacrée. Le mont Kinner Kailash se dresse devant moi comme un dieu silencieux. Je cherche à capter chaque détail, chaque forme ondulatoire, chaque jeu de lumière sur la neige éclatante, chaque sommet aux lignes à la fois pointues et douces, comme sculptés par une main invisible. Mais le paysage se dérobe toujours à ma saisie. Il est vivant, toujours changeant, et impossible à figer totalement.

J’essaie de dessiner, de tracer sur le papier ce que mes yeux perçoivent à peine. Mon regard va de gauche à droite, s’attarde sur un sommet, puis sur un autre, s’imprègne des ombres mouvantes, des nuances de couleur. La montagne n’est pas une masse statique : elle respire, elle parle, elle m’enveloppe. Je ressens, au creux de mon corps, cette union étrange entre moi et ce monde vaste et ancien. Comme l’a dit Merleau-Ponty à propos de la peinture, c’est un écho intérieur qui résonne, une qualité de lumière et de forme qui s’inscrit en moi et que je tente de rendre visible.

Je marche ensuite dans les jardins fleuris de pommiers, les fleurs roses éclatantes contrastant avec la rudesse des pics enneigés. Chaque pas offre une nouvelle perspective sur la montagne. Rien ne reste fixe : la montagne change selon la lumière, le vent, l’heure du jour. Parfois, une émotion si forte me serre la gorge que les larmes coulent. Je ressens l’immense humilité de ma propre petitesse face à cette nature. La montagne ne dépend pas de moi, elle m’ignore et pourtant elle m’attire. Elle est la vie, le mystère, la force qui précède tout.

Je comprends alors ce que signifie vraiment contempler. Ce n’est pas regarder un objet extérieur, c’est une expérience incarnée : mon corps, mon regard, mon esprit se mêlent au paysage. Je ne suis plus uniquement celle qui observe, je deviens partie intégrante de ce lieu. Pourtant, paradoxalement, je reste consciente de ma séparation, de mon individualité extérieure à ce qui se déploie devant moi. Ce double mouvement — union et distance — est ce qui fait la richesse de la perception esthétique.

Et je me surprends à penser, comme le disait Cézanne, que dans ce torrent du monde, ce mouvement créateur de formes, il n’y a pas de frontière entre moi et la montagne. C’est une danse silencieuse, où le regard et le paysage s’entrelacent, se construisent mutuellement. Ce n’est pas une appropriation, mais une co-constitution.

Au fil des heures, la chaîne himalayenne se transforme, les couleurs se modifient, les ombres glissent. Chaque instant est unique. Je reviens à la terrasse, toujours fascinée, refusant de perdre quoi que ce soit de cette vue qui m’habite désormais.

Au fond, le Tao lui-même semble s’incarner ici : la voie sans but, pleine de fleurs, qui devient de plus en plus belle à mesure que ma conscience s’élève. Plus besoin de fuir, plus besoin de courir. Ce lieu est chez moi, ici et maintenant. C’est la fin de la quête, la fin du voyage. Que fais-je là ? Comment suis-je arrivée ici, suspendue entre le monde et moi ?

L’Inde du sud

2015, une opportunité rare, le temps libre de cours, j’ai eu l’occasion d’entreprendre un voyage initiatique en Inde du Sud, marqué par une quête d’écriture dans un contexte inspirant, loin de l’Europe hivernale. Installée d’abord à Goa, je me suis retrouvée dans une atmosphère où le temps ralentit, entre plages chaudes et paysages psychédéliques naturels, mais mon corps aspirait a davantage de mobilité. Je me suis fendue à Gokarna, dans le bus j’ai rencontré Renata, une retraitée italienne, ancienne guide touristique, ayant choisi de s’installer en Inde durant les six mois, lieu de refuge et de renaissance à travers la médecine ayurvédique et le yoga. À travers son récit, j’ai entrevu une nouvelle possibilité, une vie libérée de contraintes, faite de détoxication, physique et spirituelle, en résonance avec un environnement naturel luxuriant.

Gokarna. Décidément plus indienne que Goa (ancienne colonie portugaise) où j’ai perçu la permanence d’une connexion cosmique souvent absente des sociétés occidentales modernes, déshumanisées par la technologie et la rationalisation économique. Le traitement ayurvédique Panchakarma, a entrouvert une autre voie, une purification de quinze jours, révélant des émotions enfouies, soignant une fragilité corporelle, mais aussi une transformation esthétique et énergétique. Ensuite, c’est la présence de Rafael Gray, « street » artiste et photographe, qui a ponctué ce voyage d’images oh combien précieuses, témoignant de la rencontre entre l’art, le corps, et l’altérité. Une cohabitation difficile certes, mais enrichie de rencontres avec les guides, les artistes de Kerela, les passants …

Rafael nettoyait les murs et accolait ses papiers peints bleu, rouge, aux motifs floraux. Après une quinzaine de jours de voyage partagé, le départ de R. a marqué le retour à une errance enfin solitaire, nécessaire pour poursuivre cette aventure, inscrite dans la lenteur, le silence et l’attention aux paysages, aux rencontres, une présence à soi. Goa, Gokarna, Kerala, Bout du Monde avec le photographe cinéaste coréen (엄태민  : Eom Tae-min peut ainsi se traduire de façon symbolique par quelque chose comme « Eom, celui qui incarne une grande clarté/paix/intelligence ».), Tamil Nadu en compagnie de Raju, le guide trouvé grâce au Routard, tard la nuit en sortant du train. En route avec lui pour la rencontre d’un chaman ayant prédire l’avenir de mon livre, dans une allée des sculptures improbables de chevaux sacrés) ; la rencontre avec le pêcheur me vendant les perles et les pierres précieuses sur un rocher, Tamil Nadu, oui, les temples hindous de Chidambaram, Thanjavur, Auroville, Pondicherri, rencontre avec X (l’un parmi proches de la mère, l’un des fondateurs d’Aurauville), la rencontre, grâce à lui d’un jeune indien et invention de Kartika edition pour mon livre fleuve…, la mère et les poèmes mantra de Sri Aurobindo, Mahabalipuram, Pascale Magoui, une peintre et architecte inspirée… autant de lieux et de personnes qui ont co-créé la magie et la spiritualité de cette aventure.

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De Ladakh à Bodgaya, 2017

Dans le train pour Vârânasî. Tout se passe parfaitement bien pour l’instant : il y a même une prise électrique à bord pour recharger l’ordinateur. Quel changement depuis deux ans ! Internet a transformé ce pays en un temps si court. Malgré l’absence de chauffage et une électricité intermittente, tout le monde est désormais équipé. C’est incroyable. On peut désormais envisager de travailler ici à distance. Je suis la route de la vie et de la mort, de Ladakh jusqu’au Bodhgaya, comme je l’ai promis au sorcier finlandais rencontré dans un café au vieux New Delhi, et surtout comme je me l’étais promis à moi-même.

Les Indiens, font preuve d’une grande intelligence, sans doute plus vive que celle de nombreux Européens peu instruits feraient à leur place. Mais, bien sûr, chaque jour reste une aventure imprévisible. Quant à la saleté, elle demeure omniprésente, rien à changé depuis deux ans : papiers jonchent les rues, les voies ferrées. Pourtant, les messages éducatifs à la télévision ne manquent pas, incitant les citoyens à jeter leurs ordures dans les poubelles. Le problème, c’est qu’elles sont rares. La terre domine encore les chemins.

Les rivières restent polluées, ce qui est bien dommage. Dans le train, on distribue de l’eau et du jus de citron. So good. Pas dans nos wagons, hélas. Me voilà donc transporté d’une extrémité du pays à l’autre, entre un ciel d’un bleu éclatant et un ciel voilé, blanc d’humidité et de pollution tout aussi voilé.

C’est mon quatrième séjour en Inde. Je m’y sens bien. Qu’y a-t-il ici ? Je l’ignore, mais tout est suffisamment différent pour que l’ennui n’ait aucune prise. On a presque le sentiment que l’on pourrait voyager ainsi indéfiniment, d’un lieu à l’autre. Certes, un peu d’argent est nécessaire, sans quoi le voyage deviendrait vite pénible. Ici, mieux que dans un avion : le train est rapide, on est nourri — incroyable, moi qui ai tant mangé, quelle surprise agréable !

Nous traversons les banlieues de Delhi : maisons délabrées, béton mal vieilli, comme d’habitude. Peintes, elles ont au moins un certain charme. Oh, comme je déteste ces formes cubiques, elles me repoussent. Pourtant, c’est une si belle région, où les arbres poussent avec force ! J’ai déjà beaucoup écrit sur Leh, ses monastères et la vallée de la Numbra, un séjour magnifique malgré le mal des montagnes qui m’ont plié l’estomac et les yeux. La leçon :  Il faut avancer doucement, plutôt que de se précipiter vers le sommet d’une gompa. 

Ce matin, retour en avion avec des Népalais, qui regagnaient leur pays. On les croisait surtout au bord des routes de montagne, effectuant le travail que même les Ladakhis refusent. Les Gorkhas, habitués de l’Himalaya, capables de tout. Je me demande quel salaire ils touchent pour entretenir les routes himalayennes. En lisant un livre du Dalaï Lama sur l’éthique de vie, j’ai soudain eu envie de pleurer lorsqu’il évoquait que tant de malades viennent à lui, espérant un pouvoir de guérison, alors qu’il n’est qu’un simple homme. Sa seule arme : leur apprendre à partager leur souffrance.

Le grand luxe dans le train continue : on a droit à une bouilloire d’eau chaude et du thé. Les boissons ne sont pas servies avec les repas, mais avant ou après.

J’ai voulu échanger mon billet ; le guichetier, qui m’avait vendu le ticket alors que ce n’était pas son rôle (c’était un guichet d’échange), a fini par me crier dessus. C’est une grande ville, il y a beaucoup de voitures la nuit… We will see. Mais elle est seulement à seize kilomètres de Vârânasî, donc oui, sans doute trouverai-je quelque chose.

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10 novembre 2017, Bodhgaya

C’est peut-être ici, en attendant le train de Bodhgaya pour Delhi, dans le restaurant Maya Roof Top, que doit commencer un nouveau chapitre de mon livre infini. Un livre des merveilles, digne d’un Marco Polo ou des journaux de voyageurs chinois tels que Fa Hien, Fu Xian ou Xuanzang. Car j’explore temples et cultures, je rencontre quelques personnes qui m’ouvrent parfois un fragment d’histoire cachée, un nom oublié.

Je me suis habituée à cette liberté relative, à cette lenteur, à cet esprit tantôt actif, tantôt flottant dans l’inactivité, puis s’auto-disciplinant, invitant plus ou moins vigoureusement à se mouvoir. À reprendre quelques activités délaissées ces dernières semaines, à revenir à l’écriture et à ce que m’impose la vie occidentale qui est la mienne.

Mais peu importe : cette envie d’écrire, lorsqu’elle surgit, est un flot de mots, une joie d’ écrire une nouvelle histoire, ordinaire certes, mais de quelle banalité parler, alors que l’on est en Inde ? Tout — du trafic des rickshaws à la bizarrerie de la flore et des insectes, sans parler des gens et de leurs rituels et festivals — invite à penser que l’on est vraiment ailleurs.

Le merveilleux s’applique bien à Bodhgaya, par son caractère multiculturel. J’entends à cet instant la voix d’une mosquée, le gazouillis des oiseaux, les klaxons des motos, voitures et rickshaws résonnant devant les statues dorées des bouddhas qui parsèment la ville. Comme si, malgré la civilisation, chacun avait le droit d’exister pleinement, d’affirmer sa présence.

L’Inde m’a toujours paru ce pays où l’on tolère tout, où rien ne surprend. Sauf peut-être à l’entrée des temples, où divers règlements et interdictions sont souvent appliqués.

Les temples. On n’en voit généralement que l’extérieur, celui pour lequel ils sont faits, rarement leur fonction intime. Pour cela, il faut être présent lors des festivals. Ces derniers régissent le calendrier, qui a d’ailleurs tendance à changer d’année en année, suivant souvent les pleines et nouvelles lunes, les levers ou couchers du soleil, et maints autres calculs obscurs, propres à chaque région et à leurs micro-spécificités.

Le panthéon hindou est immense : Shiva, Ganesh, Vishnou — la triade — puis tant d’autres. L’hindouisme soutient bien les castes : brahmanes, intouchables, et autres. Les dieux bouddhistes fonctionnent plutôt par formes ou images, permettant aux fidèles de visualiser. Ils sont liés à différentes incarnations. Il n’y a pas un seul bouddhisme, mais plusieurs. Les noms des Bouddhas varient d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre. Impossible de retenir tous ces noms compliqués qui suggèrent les niveaux d’avancement spirituel, mais on perçoit, à travers les musées où les sculptures et les représentations sont exhibés, un fil conducteur commun, enfin, selon quelques principes tantôt similaire, tantôt divergents.

J’aime l’approche simple — ou faussement simple — de l’écriture du Dalaï Lama. Il a su rapprocher ces principes à nous, Occidentaux ignorants, et nous montrer les différences choquantes qu’un bouddhiste peut percevoir face à la vie occidentale. Je pense, lorsque’ils nous voient pour la première fois, ils doivent être véritablement choqué de tant de nourriture, viande, alcool, consommé plus ou moins consciemment. De tant de « richesses » (tissus, objets,…) disponibles, alors qu’eux, dans la montagne ont tant à peine de s’en procurer ne serait ce que les objets vitaux. En même temps, une telle indifférence face à toutes ces possessions matérielles, dont les bouddhiste ne voient que peu, ou d’aucune valeur.

Le soin et le soutien spirituel apportés aux souffrants, aux mourants ; la non-violence, la compassion, le non-attachement ; les techniques de respiration et de visualisation permettant de noter les pensées négatives, celles qui nous heurtent en premier, et troublent notre tranquillité. C’est l’enseignement qui compte.

J’aime le sourire sincère des Indiens d’ici, leur curiosité pour les autres — bien que cette curiosité puisse aussi mettre à l’épreuve mes limites de patience.

Il est temps de quitter le Maya Restaurant et de regagner ma guest house. Surtout, il faut trouver un tuk-tuk avant la nuit.

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l’Inde de nord/est : Rajastan 2019-2020

L’Inde d’année en année, cette fois-ci dans les temples jaïns du Rajasthan, lieux de beauté et de mystère où semble s’énoncer le secret de l’univers, bien que peu soient capables de le déchiffrer. Entre soins ayurvédiques, massages et rituels de purification du corps et de l’esprit, ce pays, si différent de l’Europe, restaure mes enveloppes karmiques physiques, mentales, émotionnelles et énergétiques. J’écris, je mange du poisson, je m’installe dans des cafés face aux océans Indien et Pacifique, à Goa, Gokarna, Mahabalipuram. J’observe les bateaux dans la jungle du Kerala et découvre la beauté des arts traditionnels : danse, musique, arts martiaux. 2019. New Delhi. On me met au courant du décès de Jonas Mekas. Ma chambre jonche le cimetière, je m’effondre une journée entière; Je pleure comme si j’avais perdue mon père une deuxième fois. 

Je repars à Goa, puis juste avant mon départ en France et le confinement général, je vais à Coimbatore, danser la nuit blanche, Mahashivaratri 2020, marquée par une initiation au yoga et la rencontre avec Sadhguru. J’ai tant fait et appris, pourtant je ressens encore une instabilité, une absence, une tristesse en ce lieu privé de celle qui a contribué à le construire. La femme de Sadhguru. Son absence-présence flotte dans toute parcelle d’Isha. Mal au point avec tout ça. Qu’est-ce que je fuis ? N’est-ce pas une histoire d’un amour sacrifié, exclusive, sans fin, vers celle de toute autre dimension ?

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l’Inde du centre: Maharashtra, Inde — Entre Histoire, Contrastes Sociaux et Spiritualité (2024)

Le Maharashtra, état le plus peuplé et économiquement puissant de l’Inde, se situe au cœur de la région agricole entre New Delhi et Mumbai, cette dernière étant sa capitale dynamique et portuaire. Composé de 6 divisions et 36 districts aux cultures, dialectes et traditions distinctes, cet état porte une histoire sociale et politique complexe marquée par la coexistence des héritages des Maharajas, des paysans, des élites financières de Mumbai, et des influences coloniales successives.

Bien que largement reconnu comme un moteur économique majeur, avec 32 % des exportations indiennes et le principal récepteur d’investissements étrangers, la réalité quotidienne contraste fortement : une grande partie de la population vit dans la misère, notamment dans les petites villes comme Lonar où le tourisme reste marginal et les infrastructures fragiles. Ce paradoxe révèle une distribution inégale des richesses et une classe moyenne en tension face à une croissance économique spéculative qui profite surtout aux plus riches.

Le Maharashtra est aussi le berceau d’un nationalisme hindouiste militant, notamment incarné par le mouvement Shivaji, avec une forte hostilité envers les minorités musulmanes et chrétiennes, héritage des siècles de domination moghole et coloniale. Cette tension identitaire traverse les paysages urbains et ruraux, où les pratiques religieuses anciennes cohabitent avec des revendications contemporaines parfois conflictuelles.

Parmi les sites culturels majeurs, les grottes et temples d’Ellora, Ajanta et Elephanta illustrent la richesse spirituelle et artistique du Maharashtra, mêlant traditions bouddhistes, jaïns et hindoues. La figure emblématique de Shiva à cinq têtes, Mahesamurti, symbolise une forme de transcendance détachée, reflet d’une quête intérieure au cœur des contradictions sociales. Et le récit de ma vie, suscité par un jeune cinéaste australien, Tristan Heiner venu exprès pour capturer mon récit de vie. Ellora, la grotte choisi un peu au hasard, pour ses capacités sonores, son éloignement des passants, s’est avérée perte la grotte de Shiva à trois têtes ou bien de Brahma, va savoir, c’est là où a eu lieu la captation de mon image par Tristan Heiner. Quelle aventure filmique incroyable. Je croise les doigts pour mon ami qui est reparti pour une plus grande aventure encore, filmer le festival se reproduisant tous les 100 ans à .…  Pour que son film puisse prendre le jour un jour…. Pas comme le mien, se lovant dans l’obscurité.

La foule, le déplacement. Non, je ne suis finalement pas allée là. Le retour à Mumbai, la nouvelle rencontre avec Bilu, un pianiste aveugle vivant entre Mumbai, Londre et… incarnant la complexité humaine, faite de fragilité, de créativité, et de luttes quotidiennes dans des environnements hostiles. Notre interaction improvisée révèle les dynamiques d’entraide, de défiance et de quête d’équilibre émotionnel au sein d’un environnement d’hypermobilité.

Mumbai elle-même se déploie comme une mégapole contrastée : un mélange de bidonvilles étendus, d’immeubles modernes, et de vestiges coloniaux délabrés, où le bruit incessant du trafic et de la foule forge une atmosphère unique, exigeant vigilance et adaptation permanente. Le mouvement, le chaos et la diversité culturelle semblent être les forces vitales qui maintiennent la ville en constante transformation.

Enfin, le Maharashtra illustre les défis d’une Inde moderne partagée entre traditions, modernité, disparités sociales, et aspirations économiques mondialisées. Le capitalisme y côtoie la spiritualité ancestrale, tandis que les populations locales cherchent à trouver leur place au sein d’un changement rapide et souvent inégalitaire, dans une région où « tout change, sans que rien ne change vraiment ».

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Cambodge

Plusieurs années après et c’est un chapitre de voyage que je n’arrive pas à débuter. Peut-être à cause de cette indéfinissable tristesse qui le ponctuait. De Bangkok à Battambang en train. Le passage de frontière, attente de visa pour se retrouver dans cette ville nord-ouest de Cambodge, mi moderne mi traditionnelle. Une ville provinciale, plutôt agréable au bord de la rivière Sangker, d’où j’aurais dû partir directement à Phnom Peng. Mais la visite d’une exposition sur les paysages de la rivière Sangker m’a détourné de mon projet. Les rencontres avec les artistes khmer, français et américains dans la « Sangker Art Space and galery » dirigé par Mok Rhota. Des photographies, des peintures, des installations sonores issus du voyage sur la rivière étaient exposés dans la galerie. De très belle photographie noir et blanc, avec des effets voilés de la prise depuis le bateau des paysages au bord de la rivière de Kim Hak, « Daydream », peintures de Tim Lean Chays dont « The raven ». Un oiseau à peine visible se fondant dans le décor noir-marron, tout comme lui. En bas des peintures abstraites de Pen Robbit. Pen m’a amené en moto découvrir son atelier. On est rentrée dans une maison en bois, sur les portes les traces de peinture rouge à l’intérieur d’une grande pièce remplie des pinceaux de toutes taille et des boîtes de peintures. Sur les murs plusieurs peintures en voie de réalisation. Traînées vertes, rouges, bleu. C’est la série 2014. Avant Pen faisait des portraits, abstraits, rouges. Des visages entourés des fouloirs aux motifs khmer. Des tissus. J’ai proposé que Pen fasse un portrait de moi. Une minute après un visage aux yeux tristes m’a été offert. La famille de Pen habitait juste derrière l’atelier, les enfants, le décor de voisinage. Le retour à la galerie où une sculpture en bois d’homme avec des clous dans la langue, dans la tête et dans les oreilles était placée au centre. Les yeux rouges, noirs. Expression de souffrance. J’y voyais une sorte de masque de dieux africains. Ensuite, la rencontre d’un autre artiste me montrant ses peintures des hommes en état de méditation accompagnés d’accessoires : des haltères, échelle, ballon.. Et comme sans transition, je me suis retrouvée devant les ruines d’un temple, devant un immense bouddha méditant.

Les fêtes de Nouvel An. Mok a proposé que l’on aille les passer dans sa maison au nord de Cambodge où il avait des plantations de caoutchouc. Parmi ses nombreuses occupations, il était également acteur et coproducteur. Mok voulait nous montrer le temple où était tourné le film « Le Temps des aveux » réalisé par Régis Wargnier, portant sur l’anthropologue français François Bizot dans lequel Mok jouait le rôle d’un soldat (??). Bizot accusé d’être un espion est prisonnier de Douch, le directeur de la funeste prison et centre de torture S-21 où plus de 20 000 Cambodgiens ont été mis à mort. Le caractère spirituel et romantique des ruines dont de nombreuses sculptures et détails décoratifs proches des temples hindous et de déités méditant étaient magnifiquement conservés, a changé d’aspect, après que nous ayons découvert l’histoire des évènements mortifères qui se sont déroulés dans ce temple.

Un jeune photographe suisse nous y a accompagné. Il est venu sur les traces de son grand père ayant fuit Cambodge lors de la guerre civile, il n’y est jamais retourné. X venait pour la première fois découvrir Cambogne, rencontrer la famille. Il était photographe, il se limitait à une photo par jour. Dix ans après, je me demande qu’est devenue sa collection de photos issues de ce voyage.

Sur notre route, d’autre temples hindous étonnants….

Arrivée dans la grande maison en bois de Mok. Nous nous sommes arrêtés devant ses plantations caoutchouc. Mok nous a fait un cours sur la manière de faire saigner les arbres, ramasser le caoutchouc, le faire travailler, ils nous a montré les habitations de ses ouvriers, expliqué la vie et les conditions de leur travail. Je ne savais pas quoi exactement en penser, car les plantations de caoutchouc remplacent les forêts biodiverses empêchant une grande partie de tribus de subsister dans des forêts et terrains qui leur appartenaient. Cependant Mok nous a dit qu’il a racheté le terrain de caoutchouc déjà existant. Entre Amazonie et Asie…le caoutchouc, une précieuse matière sert à fabriquer les pneus, les préservatifs, les gants, les chaussures… bref. Je réalisais la complicité qui était engagée dans toute cette histoire d’expropriation.

Mékong : Cette grande rive qui traverse le Cambodge « Mère de tous les eaux ». Longue de 4900 mètres, elle prend source en Himalaya, dans la province de Quinghai, le Mékong irrigue successivement la Chine (dans la province du Yunnan), borde le Laos à la frontière de la Birmanie puis de la Thaïlande avant de couler au Laos et de revenir à sa frontière, puis traverse le Cambodge où se forment les premiers bras de son delta, qui se prolonge dans le sud du Viêt Nam où il est appelé traditionnellement le « fleuve des neuf dragons » (en vietnamien : Sông Cửu Long). Environ 70 millions d’habitants vivent directement dans son bassin versant. Je me suis rendue sur une toute petite ville en face de …

Le temps comme suspendu, pas un seul café, les gens vivant là comme il y a x années comme… toujours ?

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Chili – Lart vient de la nature

Ce chapitre retrace une odyssée sud-américaine à travers le Chili, premier contact avec un continent longtemps fantasmé. Du désert d’Atacama aux glaciers de la Patagonie, de la ferveur politique à Santiago vers la magie silencieuse de l’île de Pâques, l’auteure déroule un itinéraire où la nature devient matrice de l’art, source d’abstraction et d’inspiration. Chaque paysage – cratères lunaires, lacs cristallins, chaînes volcaniques – compose un tableau brut, sculpté par le vent et le temps. L’expérience du voyage, marquée par l’imprévu et les dérives, oscille entre émerveillement esthétique et épreuves concrètes, notamment lors d’un long blocage de la carte visa à Puerto Natales, transformant l’errance touristique en leçon d’humilité et d’endurance.

L’île de Pâques, point culminant de cette traversée, devient une énigme vivante, où les Moaïs veillent sur l’île dans un silence ancestral. Mais c’est aussi à Santiago, à travers les musées de la mémoire et les maisons de Pablo Neruda, ou encore dans la vallée d’Elqui auprès de l’ombre poétique de Gabriela Mistral, que se tisse un lien profond entre création, résistance et transmission. Les mots de Mistral, ses images telluriques et mystiques, résonnent avec l’expérience vécue : l’art, comme la vie, s’enracine dans le paysage, dans les pierres, les livres, les êtres, et dans les gestes de celles et ceux qui cherchent à comprendre « ici » comme « là-bas ».

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Sri Lanka 2018

Temples et monastères bouddhistes

Je suis venue ici sur les conseils d’un moine sri-lankais rencontré à Bodhgaya. Il m’avait raconté qu’une souche de l’arbre originel, celui sous lequel Bouddha atteignit l’illumination, avait été transplantée à Anuradhapura, au Sri Lanka, il y a plus de deux millénaires. Cet arbre, le Sri Maha Bodhi, est encore vivant aujourd’hui malgré son âge avancé, et vénéré comme l’un des plus anciens arbres historiquement documentés au monde.

En 2018, alors que je cherchais une destination pour les vacances de Pâques, ce souvenir est remonté à la surface : pourquoi ne pas aller voir l’arbre de Bouddha ? Et, en chemin, m’offrir une retraite, un temps de silence pour fixer un peu mes idées. La méditation vipassana, dont j’avais entendu parler à Katmandou mais que je n’avais jamais osé entreprendre, a soudain pris tout son sens. Avant et après la retraite, je me suis fixé quelques objectifs plus « touristiques » : découvrir les sites archéologiques du Sri Lanka — principalement composés de stoupas et de grottes bouddhistes — puis explorer les forêts, les plantations de thé, les montagnes.

Compte tenu de la saison, j’ai choisi de traverser l’île par le centre et le nord, suivant les itinéraires dessinés par le guide Lonely Planet, sur les traces des vestiges sacrés. Étonnement profond : les temples bouddhistes ne ressemblaient en rien à ce que je connaissais. De vastes dômes de briques coiffés d’une hampe rituelle, des grottes entièrement peintes, habitées par des statues monumentales du Bouddha. Ici, le bouddhisme n’est pas seulement une religion : il fut le socle d’un immense projet politique et spirituel, adopté et consolidé par des rois convertis. Ashoka, les batailles, la réorganisation des structures sociales — toute une histoire où le religieux et le politique s’entrelacent.

Cette dynamique me rappelait d’autres régions d’Asie : en Chine, par exemple, où l’on trouve aussi d’immenses grottes bouddhiques, bien plus gigantesques encore, mais sans ces dômes caractéristiques. Dans l’Antiquité, dès le Ve siècle avant notre ère, le bouddhisme s’est imposé comme une pensée religieuse et politique dominante dans une grande partie de l’Asie. Il n’est pas surprenant que certains en viennent à comparer Bouddha à Jésus : deux figures fondatrices, spirituelles et historiques, inscrites dans des contextes très différents mais toutes deux devenues universelles. Il serait passionnant de revenir sur la géographie et la cartographie de ces diffusions.

Et puis, il y eut l’expérience méditative elle-même — sans doute l’une des plus marquantes de ma vie. Dix jours de silence. Dix heures par jour assise à méditer. Des repas frugaux mais ajustés. Des bénévoles discrets, une organisation précise, et chaque soir un enseignement à écouter. Une plongée radicale dans le silence intérieur, où chaque sensation devient une matière à observer.

Après ces dix jours de silence, le monde m’est apparu à la fois plus vaste et plus simple. Marcher dans les jardins d’Anuradhapura, sous l’ombre du vieil arbre de Bodhi, c’était comme effleurer un fil ténu reliant le présent au temps des origines. Les fidèles s’y pressaient, apportant des offrandes de fleurs, de l’encens, tout en séréntité. Ce qui m’avait frappée, ce n’était pas tant la monumentalité des stoupas ou la rigueur des règles monastiques, mais cette manière qu’avaient les gens d’inscrire la spiritualité dans le quotidien : une vieille femme assise en tailleur au pied d’un mur de briques, un enfant jouant entre les jambes des pèlerins, un moine ajustant sa robe safran à l’écart en lisant un livre.

De site en site, à Polonnaruwa comme à Dambulla, se dessinait une continuité : le bouddhisme ici n’est pas seulement une croyance, il est une architecture, une politique, une mémoire et même une écologie. Les grottes peintes sont comme des ventres de pierre qui protègent des siècles d’images et de couleurs ; les stoupas, eux, jaillissent du sol rouge tels des collines façonnées par la main humaine. Tout autour, la jungle reprend ses droits, les singes escaladent les statues, les racines s’infiltrent dans les fissures : un dialogue permanent entre la nature et la trace des hommes.

À Sigiriya, ce rapport entre pierre et végétation prenait une forme encore plus amplifiée. Gravir le rocher du Lion, massif de pierre dressé au milieu de la plaine, c’était comme escalader un rêve ancestral où l’histoire et la légende se superposent. J’ai pu prendre en photo les fresques des « Demoiselles de Sigiriya », peintes à flanc de falaise, elles semblaient comme suspendues entre ciel et terre, comme des visions fragiles arrachées au temps. Au sommet un site archéologique. Une cité ? Un lieu sacré ?, la vue s’ouvrait sur une mer de forêts, de lacs et de collines : un paysage d’une intensité presque cosmique, qui donnait à ressentir physiquement les énergies puissantes de cette île.

Je réalisais alors que ce voyage n’était pas une simple parenthèse spirituelle : il redessinait ma géographie intérieure, éveillant le poids des traditions et révélant comment une pratique méditative — née il y a plus de vingt-cinq siècles — peut encore aujourd’hui transformer un regard, réorganiser un corps, réinventer une manière d’habiter le monde.

Puis vint ce voyage dans le sud, accompagné de Kiannon Yiong, un jeune yogi qui nous avait « encadrés » lors de la vipassana, déjà bien expérimenté dans les techniques de méditation bouddhiste transmises par Goenka. Nous sommes arrivé dans un monastère dissimulé au cœur de la forêt, où ce moine en robe rouge nous avait accueillis avec une bienveillance. Il nous guida dans cette méditation étrange que je nommerais volontiers de « transportation », tant elle créait une sensation d’être emporté au-delà des limites ordinaires de la conscience : une traversée vertigineuse de l’espace, comparable à une machine à voyager dans le temps, où les frontières du soi s’effaçaient. Je me souviens qu’effrayé à l’idée de ne pas pouvoir revenir, j’ai interrompu le voyage. Mais peut-être était-ce le moine lui-même qui en avait provoqué la rupture ? À mon éveil, il n’était plus en face de moi. Kiannon, quant à lui, méditait tranquillement de l’autre côté du ruisseau.

Vipassana à Sri Lanka 

Tableau blanc sur blanc : en voie de réalisation…

Films montés par IA

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Bali

Sur les traces de Margaret Mead et Gregory Bateson, sur les traces d’Yves Winkin en fait. Cet article de son séjour à Bali que j’ai tant aimé et qui a déclenché une véritable « crise existentielle » ou un véritable « retour aux sources ». Cette relation douloureuse débutée par une rencontre lors d’un colloque, puis un échange épistolaire, puis par une relation intime désaxée. Un retour vers cette année 2010, des années de séparation. L’image-souvenir décomposée non plus à la manière d’une planche représentant l’évolution d’une plante, mais une plante véritablement disloquée.
Et, bien moi aussi, j’ai eu là-bas une histoire défragmentée. Quelle île magique. Quelle humidité. Le logement en face d’un champ de riz. Maison traditionnelle en bois, en plein de la ville d’Ubud. Le matin les fleurs et les encens parcourant grâce aux soins discrets de ma logeuse, les différents coins de la maison. C’est la presque fin de la mousson, végétation luxuriante, l’air humide, cuisine succulente, soin, thérapie sonore, incinération spectaculaire d’un proche de la famille royale. Le village mystérieux où se sont établies Mead et Bateson. Rencontres, rituels de sorcière… le feu.

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Tibet 2019 : Expérience du bouddhisme tibétain entre dévotion, transmission et opacité

Chuang Tzu disait que la clé, c’est d’être naturel et ordinaire, comme les oiseaux ou les arbres. En étant ainsi, on peut s’épanouir pleinement, ouvrir nos ailes dans le vaste ciel.

Je me retrouve au Tibet devant un petit temple caché, isolé, presque invisible depuis la route. Il n’y a personne à l’intérieur, mais je me suis laissée entrer, m’y sens bien. Assise sur un petit sofa devant un autel, je ferme les yeux, et dans un état entre veille et sommeil, j’entends une voix me dire : « Je n’ai pas fini de lire ce manuscrit. Il contient le secret des origines de la vie. Il porte le numéro 7. Trouve-le. » Ce message étrange m’a marquée.

Mon voyage au Tibet n’a duré que dix jours, mais il existe désormais un lien qui me traverse avec ce pays: avant, pendant et après. J’y suis allée juste après avoir visité l’exposition « Montagnes sacrées » consacrée à Alexandra David-Néel, exploratrice himalayenne et chercheuse spirituelle. J’ai eu la chance de voir sa maison devenue musée, de plonger dans ses écrits, et de retrouver Fox, un artiste et voyageur qui m’avait autrefois envoyé sur « sa » route en Himalaya. Le départ vers le Tibet. Après avoir attendu un visa et emprunté des chemins compliqués, je suis arrivée à Chengdu, porte d’entrée vers Lhassa.

Ce chapitre propose une traversée du bouddhisme tibétain, l’expérience de terrain prend la forme d’une immersion dans des espaces à la fois historiques, cultuels et touristiques, notamment le monastère du Jokhang, le palais du Potala, et les complexes monastiques de Drepung et Sera. Ces lieux emblématiques, marqués par une stratification historique et théologique complexe, suscitent une confrontation directe à l’altérité des formes rituelles, à l’opacité des cosmologies religieuses et à l’ambiguïté de la médiation contemporaine (guides, infrastructures, flux touristiques). Le monastère du Jokhang, au centre de Lhassa, condense à lui seul plusieurs dimensions constitutives de la tradition tibétaine : syncrétisme des influences chinoises et népalaises, rivalité symbolique des statues fondatrices, hiérarchisation des divinités, et centralité du culte rendu à Jowo Shakyamuni, statue apportée selon la tradition par la princesse chinoise Wencheng. L’observation participante des pratiques dévotionnelles quotidiennes (prosternations, offrandes, circumambulations) révèle une articulation singulière entre intériorité rituelle et visibilité publique, dans un espace saturé à la fois de sacralité, de surveillance, et de présence touristique.

La poursuite du parcours à Drepung et Sera permet d’approfondir la compréhension de l’école Gelugpa et de ses institutions de transmission : bibliothèques, espaces de débat philosophique, imprimeries de textes canoniques. C’est dans ce contexte qu’apparaît la figure de Gendün Tenpa Dargye, lama du XVIe siècle dont un manuscrit (le « n° 7 ») suscite une attention particulière. Ce document, acquis in situ, devient le point de départ d’une enquête spéculative sur le rôle de la parole et de l’écriture dans les processus de transmission spirituelle. Il convoque indirectement la figure tutélaire d’Alexandra David-Néel, mais dans une posture contemporaine, décentrée, plus attentive à l’écart qu’à l’exotisation, et ouverte aux modes de connaissance non doctrinaux.

Ainsi, ce chapitre interroge les conditions d’accès et de non-accès au sens dans un contexte de forte densité symbolique, où les dispositifs de médiation — tradition orale, écriture canonique, dispositifs muséographiques et touristiques — coexistent sans toujours se répondre. L’expérience de Lhassa devient dès lors le lieu d’un questionnement épistémologique sur les seuils du visible et de l’intelligible, sur l’herméneutique du sacré dans une langue étrangère, et sur le statut de l’enquêteur pris entre fascination, méconnaissance et désir de comprendre.

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L’arrivée en Chine

Avant de quitter la chambre, j’avais tiré un hexagramme dans le Yi Jing. C’était le 25 : 無妄 (Wú Wàng) – « L’Inattendu », « L’Innocence ». Je m’étais contentée de cette réponse laconique : « Il est avantageux de persévérer dans ce qui est juste. » Sans interprétation poussée, je l’avais prise comme un encouragement à ne pas sur-préméditer, à me laisser guider, à suivre les signes sans forcer. Mais ce que je n’avais pas saisi sur le moment, c’est que cet hexagramme parlait aussi d’une épreuve : celle de rester en accord avec soi-même au sein d’un monde où les repères se brouillent, où les signes ne répondent plus aux attentes, et où l’innocence — ou la justesse — devient une forme de résistance.

L’errance qui a suivi a pris alors une forme étrange : j’étais à la recherche d’un lieu qui n’existait plus — un café tibétain, une agence de voyage, une promesse lue dans un vieux guide ou sur un forum oublié. Tout se dissolvait dans la moiteur de la ville de Chengdu où je venais d’arriver. Je cherchais cette agence dans un quartier indéfini, sous la pluie, jusqu’à ce que je trouve refuge dans un vaste café, sorte de dortoir humide, anonyme, où des corps endormis gisaient dans le silence. Là, mon corps s’est arrêté vidé. Je suis restée figée des heures, entre hypnose et torpeur. Il n’y avait plus de direction, plus d’élan, juste ce ralentissement extrême qui, parfois, précède un basculement. Et ce basculement eut lieu. Par une sorte de dérive oblique, je me suis retrouvée au monastère Wenshu, qui m’avait été indiqué le premier jour mais que j’avais mis de côté. Là, quelque chose a repris. Un espace de rituel, de recueillement, de la persistance. J’ai assisté à une cérémonie bouddhiste : chants, gestes, encens, feu. Une rythmique lente, souterraine. Ce n’était pas une performance pour touristes. Des vieillards priaient, des enfants couraient, une femme m’a souri sans dire un mot. Dans le silence du repas végétarien pris au temple — servi dans des bols en métal, sous un auvent ruisselant —, j’ai perçu cette coïncidence rare. le Yi Jing, relu après coup, devenait clair : l’inattendu n’est pas ce que l’on cherche, mais ce qui nous advient quand on cesse de vouloir nommer trop vite. La suite, pourtant, est venue brouiller à nouveau ce fragile alignement.

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Canaria Islands l’hiver 2021

Canarian Islands se présente comme un journal de voyage fragmenté mêlant introspection, réflexions spirituelles, et récit autofictionnel d’errance amoureuse. Écrite à la première personne, cette prose hybride fait alterner les langues, traversée par les tensions entre liberté et solitude, lucidité et désir, mélange de spiritualité orientale et d’hédonisme occidental. Lanzarote, île volcanique des Canaries, devient le théâtre d’une retraite temporaire lors de la pandémie covidale, mais aussi d’un enchaînement d’événements ambivalents où le corps, le destin et la mémoire affective s’entrelacent. Entre méditation et les réflexions sur l’impermanence et incidents grotesques – vol d’ordinateur, amour éphémère avec un « prince banquier », passage à la police – l’autrice construit une narration dissonante où le tragique côtoie le burlesque. La perte matérielle d’un travail intellectuel (le « livre straubien ») se double d’un trouble plus profond : celui d’un déséquilibre affectif chronique, d’une répétition de relations désaxées, souvent vécues comme autant d’échos d’un amour central et fuyant, JF.

Ici l’écriture diaristique s’inscrit dans une esthétique de l’exposition de soi sans fard, à la fois critique et sensuelle, où la narration assume sa discontinuité, son désordre émotionnel, son oralité vivante. Les amants défilent comme des fragments d’un roman éclaté du désir, ponctué de moments de joie, de lucidité ironique, mais aussi de désenchantement profond. Le récit mêle également les strates géographiques (Canaries, Grèce, Sicile, Paris), affectives (manque, fantasme, tendresse, rejet), et philosophiques et critiques (références au dharma, à Sadhguru, aux « guerres fabriquées »). Mais aussi découverte de l’oeuvre-île Lanzarote et de l’artiste César Manrique. Entre hédonisme, l’architecture, l’art-nature et l’engagement écologique, quelle joie de pouvoir se plonger dans ses créations grandeur-nature. L’île entière ne saurait être vu autrement qu’instruite par le regard particulier de cet artiste. 

Ainsi, Canarian Islands peut être lu comme une tentative d’écriture existentielle au présent, où le paysage volcanique devient métaphore du bouleversement intérieur. Il s’agit d’un parcours d’instabilité assumée, où les irruptions, ruptures, les joies quintessences, pertes et dérives constituent autant de matériaux d’une subjectivité qui se cherche, s’expose, et s’affirme dans l’épreuve du monde, de voyageuse confinée dans une caravane.

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Sicile : Carnet dune terre traversée par le feu

Je suis partie en Sicile comme on se jette dans un gouffre incandescent, poussée par une impulsion à la fois déraisonnable et inévitable. C’est un voyage insensé d’un point de vue financier, mais il me fallait traverser l’île, à mon rythme, en m’arrêtant, en respirant, en sentant sous mes pas cette terre brûlée, sculptée par les forces élémentaires. L’Etna s’est imposé comme le cœur de ce voyage – une masse vivante, une montagne en feu qui pulse, créatrice et destructrice. Là-haut, en compagnie d’un guide-sherpa ayant tutoyé l’Himalaya, j’ai gravi les crêtes volcaniques jusqu’à 3000 mètres, croisant des glaciers noirs de cendre, des pierres encore fumantes, les traces récentes de coulées qui datent de quelques mois ou de quelques siècles. La puissance de cette lave, son absurdité majestueuse : à quoi bon cette énergie ? Pourquoi cette chaleur, ce feu, cette poussée qui donne naissance à la vie, puis la réduit en poussière ? Une sorte de vertige et questions : cette lave en fusion, ce noyau de feu emprisonné au cœur de la Terre, comment peut-il produire de la chlorophylle ? des mousses ? des arbustes ? Nous sommes faits de cette absurdité-là. Le message de Sadhguru, reçu ce jour-là pour Diwali, faisait écho à ce désarroi cosmique : « May there be light in your life, both within and without. » est venu à mon secours.

À Taormina, j’ai trouvé refuge dans une petite chambre de Villa Mabel, avec son plafond peint et sa terrasse qui donne sur la mer et le clocher de la Madonna. J’y ai dormi d’un sommeil profond, réveillée au matin par la lumière qui inonde les ruelles pavées. J’ai visité encore l’église, son Christ flagellé en bois, les sculptures de crânes, me cognant contre la porte vitrée comme pour me rappeler que chaque beauté contient un avertissement. Goethe, Maupassant, Wilde y ont vu un paradis — et je comprends pourquoi.

Mais la mer n’est pas que contemplation. Elle est aussi onde de choc après les rencontres avortées. À Letojani, j’ai fui un homme qui, sans violence mais sans finesse, croyait pouvoir posséder ce qui s’offrait à lui — comme tant d’autres le font ici, entre deux services ou deux tours de bateau. J’ai refusé cette précipitation, cette planification de la magie. J’ai ri intérieurement quand venu avec les gâteaux, l’hôtelière l’a chassé. Et pourtant, j’aurais aimé parler avec lui, simplement. Il a gâché ce moment.

Je suis revenue à Taormina, une troisième fois. Je monte à Castelmola, contemple l’Etna, découvre des priapes en fer forgé dans un bar perché au sommet, bois un verre seule sur une terrasse suspendue. Le ciel se couvre, la pluie finit par tomber après trois semaines d’Hélios. La lumière, enfin, se déchire. Tout semble se mettre à nu. 

Je lis sur Pythagore, Thalès, la géométrie sacrée, les proportions de la pyramide, l’ombre qui révèle la hauteur. La Grande Grèce dont Sicile a fait partie. Les sages grecs, ces voyageurs vers l’Égypte, ne cherchaient pas seulement à comprendre, mais à mesurer. Et cette idée me revient de mon séjours à Lindos, où séjournais l’un des 7 sages, Clevoulos: la sagesse est dans la mesure. Peut-être ce n’est pas une métaphore. 

Comment filmer un arbre ? Le souvenir de la rencontre avec Jean-Marie Straub qui m’a tant bouleversée. Me voilà sur ces traces, mais en fait à la recherche de sapin des Madonies (Abies nebrodensis), une espèce d’arbre strictement endémiques, avec seulement une trentaine d’individus connus à l’état sauvage. Je m’établie dans l’auberge Templari Polizzi. Dominico, un jeune propriétaire du restaurant m’accompagne sur le chemin du parc. Une beauté.

Une façon romantique d’habiter le monde. J’écris. Je voyage. Je vis entre les secousses d’un volcan et les effleurements d’une mer qui me parle. N’est-ce pas une aventure digne d’être vécue de la sorte ?

Arrivée à l’aéroport, un ami m’annonce le décès de Jean-Marie Straub. La copie papier du chapitre straubien s’est dispersée par terre… Je venais découvrir la maison d’Elio Vittorini à Syracuse. Les gens se sont mis à ramasser, une par une, mes feuilles. Oh, Sicilia !

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San Domingo

Barahona, 8 février 2018


Un dernier jour dans le sud de la République dominicaine, entre isolement, paysages difficiles d’accès, et frontière oppressante. Une excursion en voiture louée avec chauffeur révèle la dureté de la zone frontalière haïtienne : porte fermée, injustice criante, douleur de l’exclusion. Le rejet viscéral des frontières résonne avec un désir de retour à un monde d’avant la colonisation — en harmonie avec la nature. Dans une salle d’hôtel au charme ancien, bois et ventilateurs, un moment de réconfort naît avec Billy, noire de chez noirs, offrande d’humanité dans un monde de fractures. Pourtant, le sentiment de fermeture intérieure persiste, nourri par l’absence de désir pour Diego, jeune ingénieur mécanique trop rationnel, trop ancré dans un monde capitaliste qu’il comprend trop bien. La narratrice reste en attente : de rencontre, de résonance, d’ouverture.

San Domingo, 10 février 2018
Retour dans la capitale, dans la vieille ville à l’élégance européenne. La terrasse d’un hôtel devient poste d’observation du monde : prostituées anonymes, vieux touristes, oiseaux et fleurs. Le vin californien coule à flot, les pensées vagabondent. Une rencontre prometteuse avec Luisa, entrepreneuse dominicaine dynamique, laisse entrevoir une soirée mondaine — mais l’idée même d’un événement organisé rebute la narratrice, éprise d’improvisation et de liberté. Entre admiration et réticence, elle oscille, comme toujours, entre attirance pour l’altérité et besoin viscéral d’indépendance. Assise sur un toit, elle contemple la ville, un arbre immense en fleurs, le passé colonial comme un fantôme persistant. L’instant se suspend, irradié de lumière, entre béton et nature, mémoire et avenir incertain. L’appel du présent l’emporte : ne rien cueillir, ne rien prévoir, juste ressentir.

18 janvier 2018 – Rêve de voler, Las Galeras, chez Yolanda

Me suis réveillée vers 10h avec un grand sourire sur le visage. J’étais encore dans l’étonnement et la surprise de ma nouvellement acquise capacité de voler. Je me mettais en position de qu gong, cul en l’air un peu courbé, tête et bras bien en avant, et je descendais et montais les pentes des escaliers, j’ai survolé les rues des villes. Les gens étaient assis aux cafés, marchés, et moi j’étais en l’air juste au-dessus d’eux, je me déplaçais en surfant dans l’air. Lorsque j’ai réussi ce mouvement grâce à quelqu’un — un homme, sans doute un mélange de Peter et du capitaine dominicain du petit bateau pour voir les baleines — j’étais si fière de moi. Inoubliable aventure, inoubliables sensations.

Surfer sur les vagues, c’était peut-être cette sensation-là, un peu, ou celle du mouvement énergétique que m’a montré Peter, là-haut, sur la colline surplombant la baie de la Playita. Mais dans mon rêve, j’étais en ville, et le rêve de voler revenait toute la nuit. D’abord dans l’appartement de quelqu’un. Il devait y avoir eu une fête : bouteilles, restes de nourriture. Ensuite je descendais une colline. C’est là que la première tentative de voler m’est venue. En voyant les autres le faire. Se jeter dans le courant d’air. Après quelques pénibles tentatives, ça a marché. J’étais si fière. Puis ça continuait en ville, puis à volonté. Dès que je le souhaitais, je prenais la position du cul en l’air, et je décollais. Ahahaha. Si plaisant rêve. Acquisition d’une nouvelle capacité.

En me réveillant, je me suis précipitée devant la maisonnette et j’ai refait, à ma manière, l’exercice énergétique de Feng Shui : les deux mains l’une en face de l’autre, comme collées par un chewing-gum, mais à distance. Corps debout, cul en retrait, inspirer la lumière, la faire monter jusqu’à la tête, puis la verser sur tout le corps, sentir jusque dans les pieds, recommencer. J’ai ajouté un sourire au moment de l’arrivée de la lumière, puis un léger balancement de hanches pour bien redistribuer cette lumière en moi. Je suis agréablement surprise qu’après toutes ces discussions et aventures en compagnie de Peter, mon corps n’ait retenu que le plaisir de voler.

18 = 9
01 = 1
2018 = 11
Total = 21 → 2 + 1 = 3.
3 : le jour de l’union, n’est-ce pas ?

San Domingo, 10 février 2018
Retour à la capitale. Residencia del Fonte. Quel nom. La vieille ville de nuit a des airs d’Europe. Deux femmes sortent de la chambre voisine, sans doute des prostituées — pas jolies, pas chères. Un vieux chauve, Italien ou Espagnol ? Peu importe. Tout se paie ici. Même Diego avec sa masseuse de Punta Cana — non, pas une prostituée, elle a un appartement, un travail. Mais tôt ou tard, il faudra bien qu’il la paye.

Je suis sur la terrasse, entre pluie et lumière, entre béton brut et luxuriance tropicale. Les arbres en fleurs, les oiseaux. Un vent humide et doux. J’y bois un vin californien, Dark Horses, bon. Je rencontre Luisa, manageuse du collectif Gourmet Dominica, femme vive, indépendante, pleine de projets. Elle organise ce soir une soirée à l’hôtel Sheraton — peut-être y passerai-je. Peut-être pas. Elle a photographié l’index de mon guide de voyage, pense créer quelque chose en espagnol. Idée intéressante — ou pas. Je n’aime pas planifier. J’aime que rien ne soit prévu. Cette esthétique du luxe à l’américaine, ce mauvais goût affiché… je pressens déjà l’ambiance. Mais peut-être me trompé-je. Donnons sa chance à l’imprévu. Luisa, elle, a su s’y ouvrir. Elle a compris que je ne suis pas prévisible. Free as a bird. Moi-même, je ne sais jamais où je serai dans une seconde. Je ne suis pas la seule femme assise ici. En face, une autre, sur le toit d’en face, médite devant sa lessive. La chambre 305, la mienne, donne sur un manguier. Celle du voisin aux prostituées est tout aussi bien située. Il fait chaud. Tout brille. Je pense à Colomb arrivé ici depuis l’Europe, à une époque où tout était vert, bleu, fleuri. Quelle merveille cela a dû être. Et même aujourd’hui, au milieu du béton, les fleurs flamboyantes s’imposent. L’arbre en face, rouge et orange, est en pleine expansion. On voudrait cueillir, collectionner, ramener avec soi — mais c’est une erreur. Il faut laisser ces choses-là à leur sommet, en paix. Laisser la nature splendide là où elle respire.

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San Martin

Petite quinzaine passée sur cette île franco-hollandaise. Fêtes de Noël, carnaval, rencontre avec Franc Juminer, repas chez sa grand-mère. Souvenirs de mon séjour en Guadeloupe. Découverte des plages à la manière de Maya Deren : beauté, insouciance. Une sorte de fête retardée ; je me suis offert un cadeau pour mes quarante ans.

La Graciosa, ou le retour de la lumière

29 décembre 2022.
Retrouvailles en fin d’année avec la petite île de La Graciosa, en face de Lanzarote. Terre de beauté sauvage, familière et fidèle, accueillante malgré la foule festive. L’hôtel Girasol, encore là, face au port — ancrage précieux. Le soleil revient, le poisson du Marocain toujours aussi délicieux, les visages d’autrefois toujours présents. Et puis Ingo, les bars, la chaleur partagée. Le bonheur des retrouvailles ordinaires.

30 décembre.
Longue marche solitaire dans les paysages minéraux de l’île — de 10h à 17h, une traversée intérieure. Et puis ce rêve surgit : Yoko Ono, filmée au milieu d’une cérémonie spirituelle, escortée par des moines tibétains en procession. Un rêve doux, onirique, plein de couleurs et de gestes tendres : une moine, amusée, la nourrit comme une enfant — scène de don, d’attention, de transmission silencieuse.

31 décembre – 1er janvier.
Puis le retour à Paris, ses bistrots, sa grisaille, ses excès. Une autre lumière, celle des livres : La force de l’âge de Simone de Beauvoir, Le Colosse de Maroussi d’Henry Miller. Paris comme écho à Anaïs Nin — qui a initié quoi ? Et malgré la pluie, le quotidien se remet en place : visa indien demandé, contacts repris. Un mail envoyé à Yoko, glissé d’un lapsus de correcteur : année devient amnésie. Tout est dit. L’année recommence, pleine d’ombres, de lumière, et de mémoire trouée.

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Train retour de Saint Jean du Gard à Paris (11 mars 2024)

Ces paysages pelés encore bien hivernaux de la France endormie

Tronc d’arbres sans feuilles pâturages

Nostalgie flaques d’eau constructions électriques

Le sud de la France n’est plus du tout celle de mon adolescence

Si longtemps je n’ai pas voyagé en France qu’elle me paraît tristement grisâtre

Chez Anna et Sebastian dans le Gard

Forêts oui, mais toujours de beaux arbres

Jolie Maison oui, jardin surtout

Mais froide peu chauffée

On y vit habillé jours et nuit

Après le retour de Goa déshabillé quel sentiment désagréable

Petit à petit avec le soleil

Beaux paysages

Appréciation guidée des paysages

Vestiges préhistoriques

Eglises romanes

Traces de dinosaures

Chemins de Stevenson

Caractère obstiné têtu et critique des gens du coin

Locaux et les autres

Territoire

Amour de la terre

Une très vielles terre de schiste et cette lumière nuageuse

La réalité la mienne qui n’est pourtant très peu celle que j’habite

Tout au long de la route

Le même paysage hivernal ou comme si

La pluie avec les vents forts

La chatte qui s’est fait mordre le cul

La chouchuotte miaou miaou

Enfant adopté de ma sœur

Soirée devant la télé

Un seul touriste de passage

Soleil puis la pluie de nouveau

La marche dans la forêt

La vue de la neige

De belles panoramas

Et ce retour à Paris tout aussi gris, plus ?

Et déjà envie de repartir

Quel contraste avec le chaud exotique sable doré

Bateaux colorés visages bronzés décontractés des indiens et des touristes heureux

Le vert de la mer et l’orange soleil coco et palmiers

Temples d’Ajanta Ellora

Oh Shiva Shiva maîtres jaïn et bouddhas

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Photos: 

Paris mon Paris à moi

Paris a été — et demeure — lié au rêve parisien, à l’amour, l’une des périodes les plus heureuses de ma vie : ma rencontre avec G. Puis, à l’un des moments les plus douloureux : la vie sans lui, dans une ville qui m’est alors apparue comme une ville fantôme.

Peupler Paris, c’était multiplier les rencontres amoureuses, les amants, intensifier la consommation d’art, de culture, et s’accorder la distance nécessaire que chaque départ permettait — une distance vitale pour raviver mon être.

Tant de films, d’apprentissages, d’expositions, d’artistes, de voyages… autant de fragments à partir desquels a pu émerger cette archive-livre.
C’est aussi l’histoire de trois appartements dans lesquels j’ai vécu.

En voici quelques portraits filmés supplémentaires, grande fresque culturelle d’une époque parisienne dévolue :

Vidéos/photos Journal Parisien accélérée, à la Mekas :

Parmi ceux et celles du monde académique qui y ont contribué, se sont laissés approcher avec la caméra : Michel Barthelemy, Richard Shustermann, Sandra Laugier, Anne Gonon, Christiane Chauviré, Didi-Huberman, Albert Ogien, Gérard Toffin, Yves Winkin, Gérard Bérreby, Gérard-Georges Lemaire…

Lors des événements, expositions, projections filmées, marché de la poésie: Frédérique Acquaviva, Rafael Gray, Fox & Laurent Courreau, Phill Niblock, Esthere Ferrer, Joachim Montessouis, Eva Vautier, Orlan, Frank Ansel, Ricardo Mosner, Jacques Demarques, Adeena May, Frank Leibovici, Gérard Bérreby, Joël Hubaut, musiciens au radio Fip, Agnès b., festival himalayen ….Poètes sonores & marché de la poésie……Et tant d’autres…

REMEMBER HOW TO FORGET


The following essay aims to draw attention to a singular practice of archiving heterogeneous objects within artistic practices, conceived not merely as an operation of preservation or patrimonialization of stabilized objects or works, but as a processual experience: a device in the course of formation, an evolving and constitutive material of the artistic creation process, correlated with the formation of the subject and a particular way of life. Such a device is capable of accommodating and organizing objects and artifacts—professional and personal, public and intimate—while simultaneously interrogating the choices of structuring, categorization, and hierarchization that their collection entails.

In particular, the essay will analyze the effects produced by a classification oriented toward events, encounters, fragments of lived experience or memories, and the processes of creation themselves—whether writing, directing, or film editing—captured in their dynamic unfolding. This shift invites us to conceive the archive as a relational and evolving process, where the logic of lived experiences takes precedence over that of closed entities. It also allows us to think of the classification of collected data as intrinsically fluid.

The reflection will thus focus on personal archives at an intimate level of granularity, but also on a broader biographical trajectory, through which some major theses in the history of technology will be re-examined.


THE INTIMATE MEMORY OF ARCHIVES: VISITING ALAN BERLINER’S STUDIO

18 OCTOBER 2013. New York. My experience as an enchanted child discovering strange art collections continues. I have just met Alan Berliner in his studio in Downtown Manhattan. Filmmaker, artist, teacher at the New School for Social Research, Alan can also be described as a writer, a collector and archivist of images and media, a filmer of intimacy, an essay-documentarian, a husband, a father, the son of…, the cousin of a poet…. The preferred subjects of his films are thus his family, himself, historical events, the sounds of the world, intimate diaries… Among his films: Wide Awake (2006), The Sweetest Sound (2001), Nobody’s Business (1996), Intimate Stranger (1991), The Family Album (1986), and the most recent, First Cousin Once Removed (2013).

I sent Alan an email as he was returning from Russia, introducing myself as a sociologist working on an art film project. We met in his loft located in the northern part of Tribeca. Few cafés in the area, mostly immense red-brick warehouses. An industrial rather than residential neighborhood. I film his loft; he tells me about his obsession as an archivist of images, media, and information collected from The Times. It quickly became obvious to me that Alan has a very particular way of classifying the events of the world.

Alan’s loft: I had the impression of entering a reduced-scale archive library, both the result and the process of categorization and, through different kinds of media, an attempt to solve an enigma, to understand human beings—his family—and, through life, to connect these particular individuals to historical events in different countries, to their political and cultural events. To situate them within a broader historical and political context. I discovered that Alan has a highly informed socio-analytic gaze, which influences both the classification of his documents and his analysis of media. In seeking to understand his role in the events emerging in the world—whether socio-political events (war), family history (that of his grandfather and his father – Intimate Stranger), or literary and poetic events, as illustrated by the film about his cousin suffering from Alzheimer’s disease, the poet and translator Edwin Honig—Alan filmed him for five years, until his death. The film in progress is deeply moving through its testimony of the progressive loss of memory. Another series of personal films: Insomnia and Wide Awake. Alan has just had a son, an event that coincides with his difficulties falling asleep. He films himself searching for different ways to alleviate this difficulty… Filming oneself in such a state—isn’t that a rather paradoxical solution?

Very poetic is the idea of films based on abandoned adolescent diaries that Alan found in the street, at flea markets, like family photo albums. His own life, his obsessions, the obsessions of his family members, his powerlessness… Testimonial films. Autofictions. Therapeutic films. Documents of infra-ordinary poetic facts constituting human life.

I ask him how he makes the link between his archives, his works, his films, and his installations. What are his techniques, since it is evident that he proceeds in a very methodical way.

He demonstrates how his audio files work. I see a sort of gray drawer box with labels that produces fragments of sound—poetry, radio voices, melodies—when opened. A music box! An enchantment, because the gray metal cabinet with drawers looks more like a filing cabinet for administrative documents (austere in appearance and suggesting boring contents), whereas here, surprise: opening the drawers produces sounds, melodies, and as many drawers as there are, so many different sounds. The box reminds me more of a large-scale children’s toy than of a storage unit. Alan must have opened these boxes countless times, yet he seems very amused by the effect their successive opening has on me. This first demonstration ends with the opening of one last drawer. “It’s real life,” he says. A human voice on the radio announces, “I’m helping people like you,” and Manhattan radio music can be heard. This announcement puts me in a state of great amusement. Coincidence or play, here I am, from the very start, placed in the role of a visitor searching for something, for help. Let’s see how he might help me.

We enter the large space of the loft. I move forward and discover walls filled with other storage boxes. I had already seen them on his website, but I had not realized the scale of the space nor the great number of boxes it contains. The boxes are grouped by different colors, labeled in alphabetical order. What is the meaning of all this?

Before entering the office space delimited by these storage units, I notice another piece of furniture whose height is similar to the one at the entrance, also with labeled drawers. I wonder what will come out of the drawers once opened, what kind of strange sound will escape. But Alan warns me: “It’s not what it looks like.” Indeed, quite the opposite of the previous cabinet: once opened, the box actually contains what its label announces. Alan says “bells,” opens the drawer, shakes it, and there are metal objects making noise with the movement. He says “alphabet,” and there are wooden cut-out letters. He says “cutting,” and we see scissors and other cutting and collage tools… “Ah, here we go. Editing tools—that’s how you make films!” I tease him. He agrees.

On the right, another cabinet with drawers contains birdsong. Alan opens several drawers in succession, letting them coexist for a moment. It feels like being in the countryside. When the quacking of ducks is heard, I lift the camera toward Alan’s face, very amused, and then toward mine, equally delighted. I ask whether the boxes can record sounds; I am clearly beginning to attribute a magical character to them…

“The boxes contain sound files,” Alan says. “They work like a refrigerator.” Exactly like the light that turns on when you open it.

The cinematic meaning of these installations becomes apparent. One can read on Alan’s website:

“By juxtaposing and counterpointing a wide range of intimate sounds—including found and donated recordings of oral histories, birthday parties, weddings, funerals, anniversaries, holiday gatherings, music lessons, audio letters, and just plain old fly-on-the-wall arguments in the kitchen—with hundreds of different home movie images, The Family Album gives the myriad nameless faces in the film new but provisional identities. And a strange kind of (cinematic) immortality.”

We walk around a large dictionary opened to the page “What does a lion eat,” placed on a pedestal that announces, as in medieval monasteries, that we are now entering the space devoted to study. Does this separation serve to delimit the space of play from the space of “work”? A desk stands at the center of this space, two computer screens, a television screen labeled “expanded cinema,” books… Opposite, the wall with labeled boxes, no longer metal but cardboard, larger than the first ones.

“It’s a kind of archives,” he tells me. The organization and storage of documents, information. Traces. It is indeed about safeguarding memory. But what kind of memory is it, and for what purpose? I think aloud about the difference between the multimedia archives I see here and other types of archives, such as institutional ones—a public library, for example. I examine some labels. I am drawn to the “P” row: Planet, Poland, Police Arresting… These are photographs, Alan says, from newspapers. He explains the meaning of the colors: black for newspaper photos, gray for slides (transparencies), blue for family films (home movies), green for anonymous American filmmakers, yellow for 16mm color footage, orange for sounds—sound effects or pieces of music, red for black-and-white 16mm films. We go through binders containing articles, then the top shelves, the media collection. This archiving is in continuous motion, the process and the result of a rearrangement lasting more than thirty-five years.

What strikes me as particularly interesting in relation to the works mentioned earlier is the way this classification, seemingly very personal, is also something very generic. Not only does Alan use it for his films, his artworks, his teaching, his reflections on politics, but the world itself appears as closely linked to the categorization of events reported or instantiated by the media. These are events already qualified by the media that Alan analyzes and re-categorizes through his work of classification, thus proposing, like a news analyst, his own version. He retains only what feeds or modifies his logic and constantly reconfigures these categories among themselves. I ask whether there are links between categories—whether, for example, an article cut from the press and photographs could fit into several boxes at once. He replies that yes, he could make copies and place them in two different boxes. But he does not. He has the memory of the contents of the boxes and makes a particular use of it. I note that links he has established probably cannot be restored without him. If someone were to take over his archives, to automate them, for example, something would be missing in understanding the rules by which this whole holds together, because it resembles a network of media facts organized and centralized around his person.

Alan asks me, in turn, what I have come to look for among experimental filmmakers. Am I more a sociologist or a filmmaker? Something between the two, I answer. I create something through this, I point to my camera… I feel… Between the two, three. I also write. I search, I search for something. I am dissatisfied: 1° with the life I lead, 2° with the institutional art around me, 3° with the way I write. As I say this, I realize that all of this is problematic, that the terms “life” and “institutional art” are vague, insufficient. What exactly am I dissatisfied with? But Alan seems to understand what I mean.

He asks me to ask him a question that really matters to me. I have no questions. I feel something very familiar in his studio and at the same time very distant from my own way of creating. Astonishing, even incredible, and I sense that this kind of archiving practice escapes me, that I could not, would not want to do, live this. I compare his space to the form of a laboratory. I say: it is probably an intermediate space, a space of “translation.” It is, I think as I say it, something missing from my own practice—something that would constitute the material and visibly organized framework of the continuity of my lived, filmed experience, and the archiving of the whole set of videos and texts gradually taking shape in filmic realization. A storage space, an archive, a link. Making my archives visible would help me, I think, to make the process of work shareable. As it stands, it remains invisible, and sometimes documents get “lost.” Alan replies that there are all kinds of laboratories: some create in taxis, buses, others at home, others still… Yes, that’s true. But how does one avoid the risk of going in circles, repeating oneself, remaining in a state of continuous elaboration that never takes form?

I ask how he finishes a film. How does he make the passage between his life and his art? He describes his work as an accumulative process—thirty years of practice, he specifies—of collecting and organizing documents. I again ask myself: doesn’t one lose time archiving so many documents instead of creating directly? But perhaps material as alive as personal films and social, political current events must be set aside, must lose the vividness of the emotions and compulsions that sometimes governed filming, reading… Recorded events probably require structure, orientation, and thus the time necessary for their digestion.

Classifying

I question the classification Alan produces and the lack of links between the categories of stored events. The boxes are arranged alphabetically. I ask whether they also have thematic links. Alan replies that he could put the same event image in several boxes, but he does not. At a given moment, it is he who creates the link between them. He takes one out for the practical purposes of making a film or an installation. There, I tell myself, lies the reason for the singularity of the use and meaning of this classification, which refers to a particular person, to his way of using materials—the result of a life process, of creation, of personal concerns—even if the labels are based on categories related to different media (such as the press) and to the way they cut up world events and constitute them as facts. A logician would say these are “universals”: the names of geographical places, countries, natural disasters, wars, social movements…

I wonder how these categories are employed in his first-person essay films, what link can be found between information delivered by the media and that found in a family album, personal life stories. I am facing someone extremely logical; there must therefore be a link between all this. Alan tells me that he believes in the power of environment.

I return to the difference between this kind of personalized classification and that found in libraries and other institutional places. What distinguishes them? I question the difference between newspaper photographs gathered in boxes and the arrangement of books in a library, for example. Certainly, I say, in a library things are also organized into categories, arranged alphabetically, but these classifications are institutionalized—that is, standardized according to collective professional codes stabilized over time. Alan approaches the issue of classification according to a completely different logic—documents of the world categorized over the long term and as they appear in the media. What we take to be collective memory is relative to events described, illustrated, categorized in different media. And in his specific case, they are relative to his reading practice, his filmmaking, the events of his life. Alan thus presents himself as a constant chronicler, an analyst of this media categorization, attentive to the emergence of new categories in relation to world events reported by the newspaper (The Times in particular). He speaks of new categories that would need to be constructed: Syria, Fukushima, …

Photo albums and diaries

I approach the shelves and discover one with photo albums. We leaf through the empty pages of one album, then, a surprise: inside we find a photograph—a boy photographed with his rabbit. What a coincidence: a single photo in the entire album… The boy looks like a little prince waiting for his princess.

Alan takes another photo album, analyzes its layout, light, content. Then he shows me diaries he says he found at flea markets, in the street, containing intimate writings of anonymous people. We try to decipher a few pages aloud. I recognize myself in this: it is a kind of spoken poetry, turning others’ written words into sound, moreover in dialogue. There is ingenuity here, saving these notebooks lost or thrown into nature… And Alan transforms them into traces of life, of emotions, of fears, of loves that have lost their owners. How could they have voluntarily gotten rid of their childhood memories…? To whom do these photo albums belong, where do they come from?

Political events and personal life

The contents of the boxes. I ask whether we can open the boxes to see what is inside. I discover two different meanings of storage. The first, for the category France, corresponds to that proposed by the media (monuments, events that occurred in France and are reported by The Times: images of Jacques Chirac’s election, his puppet made by Canal Plus, then an image of Mont Saint-Michel…). The second box contains Christmas postcards received from his father from Japan, cards with Mount Fuji. One classification seems linked to media events and the other to childhood memories, family events.

Fatigue

I continue attentively through a long unfolding of images contained in the second box and imagine the time required to cut out and store all these images in boxes. Something irredeemably vertiginous in this archival work suddenly presents itself to my mind. I ask whether he is not tired by all this. I gradually discover the quantity of documents cut by hand, stored, and I am suddenly seized by anxiety. What for? What is the deep reason for the obsession we are dealing with in Alan’s case? Alan recounts his fatigue in the film Wide Awake. Everything apparently is part of the creative process, even the process of fatigue linked to classification, work, family, to… I realize that my feeling of vertigo has something to do with the infinite character of the cross-references between one practice and another, constantly enriching each other.

Wide Awake (Floundering Awake)

One sleepless night, I watch the film Alan has just sent me. Wide Awake: hours spent in the company of the image of Alan, tired, obsessed and obsessing (his wife, his mother, his child, his psychoanalyst, his students). Watching it, I myself am tired. The birth of his son is not unrelated to his state, I tell myself, but we gradually discover that insomnia has been present in his life for much longer. Other possible explanations: a brain illness? (Alan has brain scans). Mental? (Alan sees a psychoanalyst). No, nothing, nothing medical is found. Family past? (Alan talks with his mother, speaks to her about his childhood, couple disputes). Not convincing enough. His mother, sister, and wife gathered together tell him to stop his film…

I thought again of James’s theory of emotions. A permanent state of stress and anxiety, when the awareness of having to make a film about this very state only increases it. Slump in your chair and think about your misery. Cry and you will see tears flow to your eyes like waterfalls. You can be certain to feel the most miserable in the world. What is this human process, contrary to common sense, of wanting to put oneself voluntarily, consciously, into such negative states? And why do all the inverse theories—telling oneself in a loop, for example: I am fine, I am happy, I am falling asleep—not act in a manner as coherent as negative thoughts?

Preserving family documents

My discovery of the collections continues. I discover, opposite the desk, two other storage units: the first related to Alan’s films (articles, files, footage…), and the other containing the classification of events related to his family: photos, letters, an infinite number of checks issued by his grandparents, carefully stored in a large box. What I take to be a madness of classification, of preservation, would in some way be hereditary, would not come from Alan himself. Stacks of The Times, in very large quantities, are piled on the floor awaiting cutting and classification into boxes…

“They were used for installations,” Alan tells me.

It is time to leave, to let Alan return to his work of classification. As I leave, I ask him once more about the content of frames with stamps displayed on the wall of the “living room” space. He tells me they are stamps from postcards he received from his grandfather when he was little. The grandfather then lived in foreign, exotic, distant countries: Japan, Egypt… Alexandria. The stamps are traces of travels, received cards, signs of adventures. They invite me to dream. At the same time, they signify an absent grandfather. In one of the films, we see Alan questioning his father about his ancestors, Jews who came from Poland. And his father replies that he did not know his grandfather, that the photograph Alan shows him of his grandfather means nothing to him. The father says: my father could be any other Polish Jew, his face is so typical.

Can one say that Alan thus learns, through his father’s reaction, to relativize his obsession? To put distance into it? Why, after all, should this photograph have so much importance for him if it has none for his father? The father has a lovely way of making fun of Alan’s “complicated” problems and “dissolving” them.

“Remember how to forget,” the message addressed by Alan’s poet cousin, Edwin Honig, suffering from Alzheimer’s disease. Cubist time, non-linear. I wonder what it would mean for time to be cubist? Memory and language. Poetry, lived events that pass into oblivion. Alzheimer’s disease plunging a scholar and poet, a specialist of Walt Whitman, the translator of Fernando Pessoa, Federico García Lorca…, Edwin Honig—filmed by Alan—into the forgetting of his own life. “Remember how to forget” is a tribute and a lesson to be learned. Alan follows, camera in hand for five years, the progression of this disease, the loss of memory in his cousin, the “model” creative man of his adolescence who initiated him into art. Art as a solution to traumatic events, to passing life, art therapy. What does it mean to lose one’s memory? How does film allow one to document this painful fact? No longer recognizing one’s loved ones, oneself in a photograph, for example.

“Who are you?” his cousin asks him.

In the very last phase of his illness, the cousin no longer articulates structured, comprehensible words; he only produces noises, whistlings, something like a bird’s cry, between one word and another—what remains of it. He looks at trees. Leaves. Nature is of much greater interest to him than social conventions. The change of seasons, the colors and shapes of leaves. Can one say that when we lose memory, we thus rediscover the faculties of primary perception? That which we live in the present and which binds us to the natural world? This is what, still in a conscious state, the cousin seems to want to tell Alan. What matters is not remembering, but learning to forget. The only thing worth memorizing would be remembering how to forget. But the body takes care of it in our place, one might say. Would the loss of memory be a solution for living “despite everything,” or for living fully in the present, by rediscovering the lost capacity to fuse one’s body with nature, with the entire universe, to rediscover the perception of the living? As I watched the film, I thought that the memory disorders of his cousin run counter to what Alan does, counter to my own collection of images, to what seems important to him to document, preserve, memorize with his camera. I wondered: does his fatigued state not remind him of the futility of all this? He reads me a poem in memory of his cousin.

Nb. My thanks to Alan Berliner for his welcome and for rereading this text.

Alan Berliner’s website:

Acknowledgements: My sincere thanks to Alan Berliner for his hospitality and for reviewing this text.

Alan Berliner’s website:

alanberliner.com

Radio interview about his practice and his film First Cousin Once Removed:
https://www.youtube.com/watch?v=s4iaw4MpxnY

Video of the studio visit (in editing ) :
https://youtu.be/CMIBXG4731M

Link to the theoretical text (coming soon):
The Archive as Gesture: Memory, Technique, and Subjectivity in Process

En français:

L’essai qui suit vise à attirer l’attention sur une pratique singulière d’archivage d’objets hétérogènes au cœur de pratiques artistiques, envisagée non pas seulement comme une opération de conservation ou de patrimonialisation d’objets ou d’œuvres stabilisés, mais comme une expérience processuelle : un dispositif en cours de constitution, matière évolutive et constitutive du processus de création artistique, corrélative à la formation du sujet et à une forme de vie. Un tel dispositif est capable d’accueillir et d’organiser des objets et artefacts – professionnels et personnels, publics et intimes – tout en interrogeant les choix de structuration, de catégorisation et de hiérarchisation que leur collecte engage.

Il s’agira plus particulièrement d’analyser les effets produits par une classification orientée vers des événements, des rencontres, des fragments d’expériences vécues ou des souvenirs, et vers les processus mêmes de la création – qu’il s’agisse d’écriture, de réalisation ou de montage filmique –, saisis dans leur dynamique d’accomplissement. Ce déplacement invite à concevoir l’archive comme un processus relationnel et évolutif, où la logique des expériences vécues prime sur celle des entités closes. Il permet également de penser la classification des données collectées comme intrinsèquement mouvante.

La réflexion portera ainsi sur des archives personnelles pensées à un niveau de granularité intime, mais également sur un parcours biographique élargi, à partir duquel seront réexaminées certaines thèses majeures de l’histoire de la technique.

LA MEMOIRE INTIME DES ARCHIVES : LA VISITE DU STUDIO D’ALAN BERLINER

18 OCTOBRE 2013. New York. Mon expérience de l’enfant enchanté découvrant d’étranges collections d’art continue. Je viens de rencontrer Alan Berliner dans son studio à Downtown Manhattan. Cinéaste, artiste, enseignant à la New School For Social Research, Alan peut aussi être qualifié d’écrivain, de collectionneur et d’archiviste d’images et des médias, de filmeur de l’intime, du documentariste-essayiste, de mari, de père de famille, de fils de…, de cousin d’un poète…. Les sujets de prédilection de ses films sont donc sa famille, lui-même, les événements d’histoire, les sons du monde, les journaux intimes… Parmi ses films: Wide Awake (2006), The Sweetest Sound (2001), Nobody’s Business (1996), Intimate Stranger (1991), The Family Album (1986) et le tout dernier First Cousin Once Removed (2013).

J’ai envoyé un mail à Alan qui revenait de Russie, en me présentant comme sociologue travaillant sur un projet de films d’art. Rendez-vous dans son loft situé dans le quartier nord de Tribecca. Peu de cafés dans le coin, surtout d’immenses hangars en brique rouge. Un quartier industriel plus que résidentiel. Je filme son loft, il me raconte son obsession d’archiviste d’images, des médias et des informations recueillies dans le journal Times. Il m’est paru rapidement évident qu’Alan avait un mode bien particulier de classifier les événements du monde. 

Le loft d’Alan : j’avais l’impression d’entrer dans une bibliothèque d’archives en réduction, à la fois le résultat et le procès de catégorisation et, à travers les différentes sortes de médias, une tentative de résoudre une énigme, de comprendre les hommes, sa famille, et à travers la vie ces individus particuliers de les connecter aux événements historiques de différents pays, leurs événements politiques et culturels. Les resituer dans un contexte historique et politique plus large. Je découvrais qu’Alan avait un regard socio-analytique très informé, qui influait sur la classification de ses documents et de son analyse des médias. En cherchant à comprendre son rôle dans les événements surgissant dans le monde, que ceux-ci soient de l’ordre d’événements socio-politiques (guerre), de l’histoire familiale (celle de son grand-père et de son père – Intimate Stranger), d’évènements littéraires, poétiques, comme l’illustre le film sur son cousin atteint d’Alzheimer, le poète et le traducteur Edwin Honig. Alan l’a filmé pendant cinq années, jusqu’à sa mort. Le film en procès très touchant par ce témoignage de la perte progressive de mémoire. Une autre série de films personnels : Insomnia et Wide Awake. Alan vient d’avoir un fils, l’évènement qui correspond à ses difficultés de s’endormir. Il se filme en train de rechercher les différents moyens pour pallier cette difficulté,… Se filmer dans cet état là, n’est-ce pas une solution bien paradoxale ?

Très poétique l’idée de films sur les journaux intimes abandonnés des adolescents qu’Alan trouvait dans la rue, dans des brocantes, comme les albums de photos de famille. Sa propre vie, ses obsessions, les obsessions des membres de sa famille, ses impuissances…. Films témoignages. Des autofictions. Films thérapies. Des documents des faits poétiques infra-ordinaires constituant la vie humaine.

Je lui pose la question comment il fait le lien entre ses archives, ses œuvres, ses films et ses installations. Quelles sont ses techniques, puisqu’à l’évidence, il procède de manière très méthodique.

Il me fait la démonstration du fonctionnement de ses audio-files. Je vois une sorte de boîte à tiroirs gris étiquetés et qui produisent des fragments de son, de poésies, voix de la radio, mélodies lors de l’ouverture. Une boîte à musique ! Un enchantement, car le meuble métallique gris à tiroirs ressemble davantage à une caisse de rangement de dossiers administratifs (d’apparence austère et qui laisse deviner un contenu ennuyeux), or ici, surprise, l’ouverture des tiroirs produit des sons, des mélodies, et autant de tiroirs, autant de sons différents. La boîte me fait penser davantage à un jouet pour enfants « grand format » qu’à un meuble de rangement. Alan a dû ouvrir ces boîtes maintes fois, il a l’air pourtant très amusé de l’effet que leur ouverture successive produit sur moi. Cette première démonstration se clôt par l’ouverture d’un tout dernier tiroir. « It’s real life » dit-il. La voix humaine de la radio annonce « I’m helping people like you » et on entend la musique de radio Manhattan. Cette annonce me met dans l’état de plus grand amusement. Coïncidence ou jeu, me voilà dès la rentrée mise dans le rôle d’un visiteur à la recherche de quelque chose, d’une aide. Voyons voir en quoi va-t-il pouvoir m’aider.

Nous rentrons dans le grand espace du loft. J’avance à l’intérieur de la pièce et je découvre les murs remplis d’autres boîtes de rangement. Je les avais déjà vues sur son site internet, mais je ne réalisais pas l’ampleur de cet espace, ni le grand nombre de boîtes qui s’y trouvent. Les boîtes groupées par couleurs différentes, étiquetées par ordre alphabétique. Quel est le sens de tout cela ? 

Avant de pénétrer dans l’espace du bureau délimité par ces rangements, je remarque un autre meuble dont la hauteur se rapproche de celui qui se trouve à l’entrée, lui aussi avec des tiroirs étiquetés. Je me demande ce qui va sortir des tiroirs une fois ceux-ci ouverts, quel genre de son bizarre s’en échappera-t-il ? Mais Alan me prévient : « Ce n’est pas ce dont ça a l’air ». En effet, tout le contraire du meuble précédent, une fois ouverte, la boîte contient réellement ce qu’annonce son étiquette. Alan annonce « bells », ouvre le tiroir, le secoue et on y trouve des objets métalliques faisant du bruit sous l’effet de la secousse. Il annonce « alphabet » et on retrouve des lettres d’alphabet découpées en bois, il dit « cutting » et on voit les ciseaux et autres ustensiles de découpage, collage : … « Ah voilà. Des outils de montage, c’est comme ça que tu fais les films ! ». Je me moque de lui. Il approuve. 

A droite, un autre meuble avec des tiroirs, il contient des chants d’oiseaux. Alan en ouvre plusieurs à la suite, les laissant un moment coexister ensemble. On se croirait à la campagne. Au moment où se fait entendre le caquètement des canards, je remonte la caméra vers le visage d’Alan, très amusé, et l’oriente vers le mien, tout aussi content. Je demande si les boîtes peuvent enregistrer les sons, je commence à l’évidence à leur attribuer un caractère magique… 

– Les boîtes contiennent des fichiers sonores, dit Alan. Elles fonctionnent « à la manière d’un réfrigérateur ». Exactement de la même manière que la lumière qui s’allume lorsqu’on l’ouvre.

Le sens cinématographique se dégage de ces installations. On peut lire sur le site d’Alan:

« By juxtaposing and counterpointing a wide range of intimate sounds – including found and donated recordings of oral histories, birthday parties, weddings, funerals, anniversaries, holiday gatherings, music lessons, audio letters, and just plain old fly-on-the-wall arguments in the kitchen – with hundreds of different home movie images, The Family Album gives the myriad nameless faces in the film new but provisional identities. And a strange kind of (cinematic) immortality. »

Nous contournons un grand dictionnaire entrouvert sur la page « Qu’est-ce que mange un lion » posé sur un socle qui annonce, comme dans les monastères du Moyen âge, que l’on rentre désormais dans l’espace consacré à l’étude. Cette séparation permet-elle de délimiter l’espace de jeu de l’espace de « travail  » ? Un bureau se situe au centre de cet espace, deux écrans d’ordinateurs, un écran de télévision étiqueté « expanded cinema », des livres… En face, le mur avec des boîtes étiquetées, non plus métalliques, mais en carton, de taille plus grande que les premières. 

« It’s a kind of archives », me dit-il. L’organisation et le stockage des documents, des informations. Des traces. Il s’agit bien de sauvegarder la mémoire. Mais de quelle sorte de mémoire s’agit-il et pour faire quoi ? Je réfléchis à voix haute sur la différence entre les archives multimédia que je vois ici et d’autres types d’archives, les archives institutionnelles par exemple, une bibliothèque publique. J’examine quelques noms d’étiquettes. Je suis attirée par la rangée « P » : Planet, Poland, Police Arresting…… Ce sont des photographies, dit Alan, des journaux. Il précise la signification des couleurs : le noir pour les photos des journaux, le gris ce sont des slides, les transparents, le bleu ce sont des films de famille (home movies), le vert pour des cinéastes américains anonymes, le jaune se sont des fonds footage de 16 millimètres en couleur, orange ce sont les sons, les effets sonores ou morceaux de musique, le rouge ce sont des films noir et blanc de 16 millimètres. Nous passons en revue des classeurs contenant des articles, puis le haut des étagères, la collection des médias. Cet archivage est en mouvement continu, le procès et le résultat d’un réarrangement, depuis plus de 35 ans. 

Ce qui m’apparaît comme particulièrement intéressant en lien avec les travaux énumérés précédemment, c’est la façon dont cette classification, à première vue très personnelle, a quelque chose de très générique. Non seulement Alan s’en sert pour ses films, ses créations d’art, ses cours, ses réflexions sur la politique, mais le monde même apparaît comme étroitement lié à la catégorisation des événements rapportés ou instanciés par les médias. Ce sont ces événements déjà qualifiés par les médias qu’Alan analyse et re-catégorise par son travail de classement, en proposant ainsi, tel un analyste de l’actualité, sa propre version. Il n’en retient que ce qui alimente ou modifie sa logique et reconfigure sans cesse ces catégories entre elles. Je pose la question s’il existe des liens entre les catégories, un article, par exemple qu’il a découpé dans la presse et les photos qui pourraient rentrer dans plusieurs boîtes à la fois. Il me répond que oui, il pourrait en faire des copies et les mettre ainsi dans deux boîtes différentes. Mais il ne le fait pas. Il a la mémoire des contenus des boîtes et en fait un usage particulier. Je remarque que des liens qu’il a établis ne peuvent probablement pas être restitués sans lui. Si quelqu’un devait reprendre ses archives, voudrait par exemple les automatiser, alors quelque chose manquerait dans la compréhension des règles selon lesquelles cet ensemble se tient, car il ressemble à un réseau de faits médiatiques organisé et centralisé autour de sa personne.

Alan me demande, à son tour, qu’est-ce que je suis venue chercher chez les cinéastes expérimentaux ? Suis-je davantage sociologue ou cinéaste ? C’est quelque chose entre les deux, je réponds. Je crée quelque chose par l’intermédiaire de ça, je pointe mon appareil photo… I feel good… Entre les deux, trois. J’écris aussi. Je cherche, je cherche quelque chose. Je suis insatisfaite 1° de la vie que je mène 2° de l’art institutionnel qui m’entoure, 3° de la manière dont j’écris. Je me rends compte en le disant que tout ceci est problématique, que le terme « vie » et « art institutionnel » sont flous, vagues, insuffisants. De quoi concrètement je suis insatisfaite ? Mais Alan a l’air de comprendre ce que je veux dire. 

Il me demande de lui poser une question qui m’importe vraiment. Je n’ai pas de questions. Je ressens quelque chose de très familier dans son atelier et en même temps de très éloigné de ma manière de créer. Etonnant, incroyable même, et je sens que ce genre de pratique d’archivage m’échappe, que je ne pourrais, ne voudrais pas faire, vivre ça. Je compare son espace avec la forme d’un laboratoire. Je dis : c’est probablement un espace intermédiaire, un espace de « traduction ». C’est, je pense en le disant, quelque chose qui manque dans ma propre pratique, quelque chose qui constituerait le matériel et le cadre visiblement organisé de la continuité de mon expérience vécue, filmée, et l’archivage de l’ensemble de vidéos et de textes, prenant petit à petit place dans la réalisation filmique. Un espace de stockage, d’archivage, un lien. Rendre mes archives visibles m’aiderait, pensais-je, à rendre le procès du travail partageable. En l’état, il reste invisible, et quelquefois les documents se « perdent ». Alan me répond qu’il existe tout un tas de laboratoires, il y en a qui créent dans des taxis, bus, d’autres chez eux, d’autres encore… Oui, c’est vrai. Mais comment éviter le risque de tourner en rond, de se répéter, de rester à l’état de continuelle élaboration, celle qui ne prend jamais forme ? 

Je demande comment fait-il pour finir un film ? Comment fait-il pour réaliser ce passage entre sa vie et son art ? Il décrit son travail sous forme d’un processus accumulatif, trente ans de pratique, précise-t-il, de collection et d’organisation de documents. Je me pose à nouveau la question, ne perd-on pas son temps à archiver autant de documents, plutôt qu’à créer directement ? Mais peut être bien la matière aussi vivante que les films personnels et l’actualité sociale, politique, doit être reposée, perdre la vivacité des émotions et des compulsions qui ont quelquefois régi la prise de vue, la lecture… Les évènements enregistrés nécessitent probablement une structure, une orientation, et donc du temps nécessaire à leur digestion.

Classer

J’interroge la classification que réalise Alan et le manque de liens entre les catégories des événements stockés. Les boîtes sont rangées par ordre alphabétique. Je demande si elles ont par ailleurs des liens thématiques entre elles. Alan répond qu’il pourrait mettre la même image d’évènement dans plusieurs boîtes, mais il ne le fait pas. C’est lui à un moment donné qui crée le lien entre elles. Il en ressort une pour les fins pratiques de la réalisation d’un film ou en vue d’une installation. Voilà, me dis-je, une raison qui fait la singularité de l’usage et du sens de cette classification qui se rapporte à une personne particulière, à sa manière d’employer des matériaux, le résultat d’un procès de vie, de création, de préoccupations personnelles, même si les étiquettes se fondent sur des catégories relatives aux différents médias (tel la presse) et à la manière dont ceux-ci découpent les événements du monde et les constituent en faits. Un logicien dirait ce sont des « universaux », les noms des lieux géographiques, des pays, des catastrophes naturelles, des guerres, des mouvements sociaux… 

Je me demande comment ces catégories sont-elles employées dans ses films-essais à la première personne, quel lien peut-on trouver entre l’information livrée par les médias et celle trouvée dans un album de famille, des histoires de vie personnelles. J’ai en face de moi quelqu’un d’extrêmement logique, il doit y avoir donc un lien entre tout cela. Alan me dit qu’il croit en la force de l’environnement. 

Je reviens sur la différence entre ce genre de classement personnalisé et celui que l’on retrouve dans des bibliothèques et autres lieux institutionnels. Qu’est ce qui les distingue ? Je questionne la différence entre les photos de journaux rassemblées dans des boîtes et le rangement des livres dans une bibliothèque, par exemple.  Certes dis-je, dans une bibliothèque les choses sont elles aussi organisées en catégories, rangées selon l’ordre alphabétique, mais ces classifications sont institutionnalisées, c’est-à-dire standardisées selon les codes collectifs relatifs à la profession, ceux qui se sont stabilisés dans le temps. Alan aborde cette problématique de la classification selon une toute autre logique – ce sont les documents du monde catégorisés dans le temps long et au fur et à mesure de leur apparition dans des médias. Ce que nous prenons pour mémoire collective est relatif aux événements décrits, illustrés, catégorisés dans différents médias. Et dans son cas précis, ils sont relatifs à sa pratique de lecture, de fabrication de films, des événements de sa vie. Alan se présente pour ainsi dire comme un chroniqueur constant, l’analyste de cette catégorisation médiatique, attentif à l’apparition de nouvelles catégories, en lien avec les événements dans le monde rapportés par le journal (Le Times en particulier). Il parle de nouvelles catégories qu’il faudrait construire : Syrie, Fukushima, …

Les albums photos et les journaux intimes 

Je m’approche des étagères et j’y découvre une étagère avec des albums de photos. Nous déroulons les pages vides de cet album, puis, une surprise, nous trouvons à l’intérieur une photo : un garçon pris en photo avec son lapin. Quel hasard, une seule photo dans tout l’album… Le garçon ayant l’air d’un petit prince en attente de sa princesse. 

Alan prend un autre album de photos, il en analyse la disposition, la lumière, le contenu. Puis me montre des journaux intimes trouvés, me dit-il, dans des brocantes, dans la rue, contenant des écrits intimes des anonymes. On tente de déchiffrer quelques pages à voix haute. Je m’y retrouve, c’est une sorte de poésie à voix haute, mettre les mots écrits des autres en sons, de plus dans un dialogue. Une ingéniosité est là, sauver ainsi ces cahiers perdus ou jetés dans la nature… Et Alan les transforme en traces de vie, d’émotions, de craintes, des amours ayant perdu leurs propriétaires. Comment ont-ils pu se débarrasser volontairement de leurs souvenirs d’enfance… ? A qui appartiennent les albums de photos, d’où viennent-ils ?

Evénements politiques et vie personnelle

Le contenu des boîtes. Je demande si on peut ouvrir les boîtes pour voir leur contenu. Je découvre deux sens différents de rangement. Le premier pour la catégorie France, est de l’ordre de celui proposé par les médias (les monuments, les événements qui se sont produits en France et sont rapportés par le journal Times : On y découvre les images de l’élection de Jacques Chirac, sa marionnette faite par Canal Plus, puis l’image du Mont Saint Michel,…). La seconde boîte contient les cartes postales reçues pour Noël de son père depuis le Japon, les cartes avec le mont Fuji. L’un des classements semble être lié à des événements médiatiques et l’autre à des souvenirs d’enfance, des évènements familiaux. 

La fatigue

Je poursuis avec attention un long déploiement des images contenues dans la seconde boîte et j’imagine le temps nécessaire pour découper, ranger toutes ces images dans les boîtes. Quelque chose d’irrémédiablement vertigineux dans ce travail d’archivage se présente d’un coup à mon esprit. Je demande s’il n’est pas fatigué par tout ça. Je découvre progressivement la quantité des documents découpés à la main, stockés et je suis soudainement prise d’angoisse. A quoi bon ? Quelle est la raison profonde de l’obsession à laquelle on a affaire dans le cas d’Alan ? Alan raconte sa fatigue dans le film Wide Awake. Tout apparemment fait donc partie du procès de création, même le procès de fatigue lié à la classification, au travail, à la famille, au…. Je réalise que mon sentiment de vertige a ainsi quelque chose à voir avec le caractère infini des renvois entre une pratique et une autre, s’enrichissant mutuellement sans cesse.

Wide Awake (Patauger éveillé)

Une nuit sans sommeil, je regarde le film qu’Alan vient de me faire parvenir. Wide Awake : des heures passées en compagnie avec l’image d’Alan fatigué, obsédé et obsédant (sa femme, sa mère, son enfant, son psychanalyste, ses étudiants). En le regardant je suis moi-même fatiguée. La naissance de son fils n’est pas pour rien pour qu’il se mette dans cet état, me dis-je, mais on découvre progressivement que l’insomnie est installée dans sa vie depuis plus longtemps. D’autre pistes pour l’expliquer : une maladie du cerveau ? (Alan va faire des radios de son cerveau), mentale ? (Alan va voir un psychanalyste). Non, rien, on ne trouve rien de médical là-dedans. Le passé familial ? (Alan s’entretient avec sa mère, lui parle de son enfance, des disputes de couple). Pas assez convaincant. Sa mère, sa sœur, sa femme réunies lui disent d’arrêter son film…

Je pensais de nouveau à la théorie des émotions de James. Un état de stress, d’angoisse permanent lorsque la conscience de devoir réaliser un film sur cet état même ne fait que l’augmenter. Reste avachie sur ta chaise et pense à ton malheur. Pleure et tu verras que des larmes afflueront à tes yeux comme des chutes d’eau. Tu peux être certaine de te sentir la plus malheureuse du monde. Qu’est-ce que c’est donc ce procès humain contraire au bon sens de vouloir se mettre, volontairement, consciemment, dans des états négatifs pareils ? Et pourquoi toutes les théories inverses, se dire par exemple en boucle : je suis bien, je suis heureux, je m’endors, n’agissent pas du tout de la manière aussi cohérente que des pensées négatives ?

Sauvegarder les documents de famille

Ma découverte des collections se poursuit. Je découvre, à l’opposé du bureau, deux autres meubles de rangement, le premier relatif aux films d’Alan (articles, dossiers, fonds footages…) et l’autre contenant la classification des événements relatifs à sa famille : des photos, lettres, les chèques d’un nombre infini émis par ses grands-parents, rangés précieusement dans une grande boîte. Ce que je prends pour la folie de classement, de sauvegarde, serait en quelque sorte héréditaire, ne viendrait pas d’Alan lui-même. Des empilements d’exemplaires du Times, en très grande quantité, sont entassés parterre en attente de découpage et de classement dans des boîtes… 

– Ils ont servi à des installations, me dit Alan.

Il est temps de partir, de laisser Alan à son travail de classement. En sortant, je l’interroge encore sur le contenu de tableaux avec des timbres affichés sur le mur de l’espace « salon ». Il me dit que ce sont les timbres des cartes postales qu’il recevait de son grand-père lorsqu’il était petit. Le grand-père résidant alors dans des pays étrangers, exotiques, lointains : le Japon, l’Egypte… Alexandrie. Les timbres sont des traces des voyages, des cartes reçues, des signes d’aventures. Ils m’invitent à rêver. En même temps elles signifient un grand-père absent. Dans un des films, on voit Alan interroger son père sur ses ancêtres, des Juifs venus de Pologne. Et son père lui répond qu’il ne connaissait pas son grand-père, que la photographie qu’Alan lui montre de son grand-père ne veut rien dire pour lui. Le père dit, mon père pourrait être n’importe quel autre juif polonais, tellement son visage est typique. 

Peut-on dire qu’Alan apprend ainsi par l’intermédiaire de la réaction de son père, à relativiser son obsession ? A y mettre de la distance ? Pourquoi après tout, cette photographie devrait avoir tant d’importance pour lui, si elle n’en a pas pour son père ? Le père a une jolie façon de tourner en dérision des problèmes « compliqués » d’Alan et de les « dissoudre ». 

« Remember how to forget », le message adressé par le cousin poète d’Alan, Edwin Honig, atteint d’Alzheimer. Le temps cubiste, non linéaire. Je me demande qu’est-ce que ça voudrait dire que le temps soit cubiste ? Mémoire et langage. La poésie, les événements vécus qui passent dans l’oubli. La maladie d’Alzheimer qui plonge un érudit et poète, spécialiste de Walt Whitman, le traducteur de Fernando Pessoa, de Federico García Lorca, …, Edwin Honig, filmé par Alan, dans l’oubli de sa propre vie. « Remember how to forget » est un hommage et une leçon à apprendre. Alan suit, caméra à la main pendant cinq ans, la progression de cette maladie, la perte de la mémoire chez son cousin, l’homme « modèle » créatif de son adolescence qui l’initie à l’art. L’art comme solution aux événements traumatiques, à la vie qui passe, l’art thérapie. Que veut dire perdre la mémoire ? Comment le film permet-il de documenter ce fait douloureux ? Ne plus reconnaître ses proches, lui-même sur une photographie, par exemple. 

– Qui es-tu ?  lui demande son cousin

Dans la toute dernière phase de sa maladie, le cousin n’articule plus de mots structurés, compréhensibles, il ne reproduit que des bruits, des sifflements, il produit comme une sorte de cri d’oiseau, entre un mot et un autre, ce qu’il en reste. Il regarde les arbres. Les feuilles. La nature a pour lui beaucoup plus d’intérêt que les mondanités. Le changement des saisons, les couleurs et la forme des feuilles. Peut-on dire que lorsque nous perdons la mémoire, nous retrouvons ainsi nos facultés de cette perception primaire ? Celle que nous vivons au présent et qui nous lie au monde de la nature ? C’est ce que, dans un état encore conscient, le cousin semble vouloir dire à Alan. Ce qui importe ce n’est pas de se souvenir, mais d’apprendre à oublier. La seule chose mémorisable serait de se rappeler comment oublier. Mais le corps s’en charge à notre place, pourrait-on dire. La perte de la mémoire serait-elle une solution pour vivre « malgré tout » ou vivre pleinement dans le présent, en retrouvant la capacité perdue de faire fusionner son corps avec la nature, avec l’univers tout entier, de retrouver la perception du vivant… ? Je me disais ainsi en regardant le film, les troubles de mémoire de son cousin vont à l’encontre de ce que fait Alan, à l’encontre de ma propre collection d’images, de ce qui lui paraît important de documenter, de sauvegarder, de mémoriser avec sa caméra. Je me demandais, son état fatigué ne lui rappelle-t-il pas la futilité de tout ça ? Il me lit un poème à la mémoire de son cousin.

Nb. Mes remerciements à Alan Berliner pour son accueil et la relecture de ce texte.

Site d’Alan Berliner:

alanberliner.com

Entretien radiophonique au sujet de sa pratique et de son film « First Cousin Once Removed »:
https://www.youtube.com/watch?v=s4iaw4MpxnY

https://www.moderntimes.review/remember-how-to-forget/

Vidéo de la visite (en cours de montage) :

https://youtu.be/CMIBXG4731M

Lien vers le texte théorique (à venir) :
L’archive comme geste : mémoire, technique et subjectivité en procès

UNE EXCURSION FILMEE A NEW YORK

La rencontre avec Pip Chodorov dont la petite boutique Re : Voir et la galerie d’art parisienne faisant une promotion discrète, mais d’ores et déjà reconnue, de quelques cinéastes et artistes d’avant-garde, a constitué le terrain fertile de mon expérimentation auprès des cinéastes et artistes expérimentaux et avant tout un bel prétexte de voyage. Voir le monde de l’art autrement. Apprendre. L’enseigner aux autres. Mon enquête sur Maya Deren m’a amenée à New York, dans le lieu mythique d’Anthologie Film Archives, là, où la création d’une forme de cinéma inouïe, a eu lieu. Depuis, mon aventure et mes rencontres se sont étendues comme des champignons de l’art et se sont incrustés dans ma vie. De Pip vers le visionnement des films de Jeffrey Perkins, les expérimentations sonores de Phill Niblock, le monde archivé d’Alan Berliner, puis au monde post-dada de Robert Attanasio, les machines bruitistes de Lary 7 etc. Tout une série d’avant-post avangardistes. 

Je pars. New York ! Impressionnante par l’ampleur de la vie artistique. Tous les jours il y a une quantité d’événements, d’expositions, de festivals, de projections. L’art commercial, l’art contemporain. On est littéralement « noyé » dans l’art. Envahis par l’art dans des musées, dans des galeries, dans des salles de concerts, des lieux à art, l’art dans la rue. Ici, l’art est un véritable business, un véritable métier. Acheter. Vendre. Se vendre. Pros de la technique, des effets spéciaux, du graphisme, de l’emballage, pro de tout. Comment s’y retrouver ? 1° Le hasard 2° Quelques conseils des uns et des autres pour aller voir ceci, cela. Les expositions dans des galeries que j’ai aimées ? Rien à vrai dire, mais tout de même quelques aperçus. 

« Rented Island » au Whitney Museum. Une exposition sur des performances dans des lofts new yorkés des années 70. C’est bien, car comment en effet rendre compte de ces pratiques aujourd’hui disparues, de ce contexte bien particulier de la vie de bohème new yorkaise ? Et là on s’y croirait presque.

Robert m’envoie voir Raymond Pettibon à la galerie Zimmer, Kazué voir l’exposition de Noriko Ambe à la galerie de Barbara Castelli où le « boxing painter » Ushio Shinohara et sa femme Noriko Shinohara m’ont résumé leur vie et raconté le film qui vient de leur être consacré. Une rencontre avec l’artiste Kunie Subira lors de son exposition de photos et une discussion à propos de Georges Markopoulos dont elle suivait les cours et qui, me disait-elle, leur lisait Proust en français pendant ! Sophie Calle chez Paula Cooper, l’exposition « La mère ». Aldo Tambellini à la galerie James Cohan en compagnie de Robert Attanasio qui y préparait l’accrochage. Kazue Taguci et ses projections lumineuses, bien.

Mais au bout du deuxième mois de cette exploration effrénée de l’art institutionnalisé, galerisé, je suis fatiguée, noyée par, je n’arrive plus à distinguer les uns des autres, je ne me rappelle plus de rien. Too much. Quel genre de pensée, d’émotion se trouve dans cette manière d’être confrontée à l’art ? En quoi ce que je vois est-il réellement créatif ? Qu’est-ce que j’ai appris ? Quel effet ça a sur moi ? Qu’est-ce que je vais retenir de toute cette masse de visites, d’expositions, de lectures rapides et lacunaires en-dessous, à côté, des œuvres-gadgets, à travers tous ces papiers explicatifs ? C’est là que je suis déçue. J’ai comme un sentiment de consommer du vide. Une apathie m’envahit et au bout d’un mois je n’ai plus envie d’entrer dans une galerie, d’aller à un vernissage, les objets d’art me sortent par les oreillers. J’en ai assez. Il me faut du temps pour digérer. Une impulsion, une envie plus personnelle pour m’y aventurer à nouveau. Je finis par éprouver un sentiment de rejet des expositions, le rejet des salles de cinéma, le rejet des festivals et des vernissages. Alors je marche, je découvre la ville, j’ethnographie les familles, les passants, les couples, les chats et les chiens… 

C’est probablement en comparaison avec cette masse, de gens, d’art et d’architecture dont je n’arrive plus rien à distinguer, que les artistes et les cinéastes que j’ai pu rencontrer personnellement m’apparaissent comme différents. Peut-être bien parce qu’ils m’ont invitée chez eux, qu’ils m’ont offert à boire et à manger, parce qu’ils se sont promenés avec moi, m’ont introduite de manière amusante à leur manière de vivre et de créer. Peut-être que tous les autres « exposés » le sont également. Mais comment le savoir ? Il ne reste que les œuvres accrochées aux murs, épinglées, posées par-ci par-là, décontextualisées de leurs fonctions, des efforts qu’un artiste y a déposé. Ok, il y a quelques œuvres subversivement invisibles, des trous dans des murs à la Tudor, des peintures raturées, des sonorités intéressantes … Mais je me sens comme enfermée. Je ne capte rien dans ces galeries au sujet de la manière dont les œuvres ont été conçues, ni de la personne qui les a engendrées. Pire, je n’arrive pas à les apprécier à la manière, par exemple, des peintures de la Renaissance, comme lorsque je me promène de Palais en Palais en Italie où certains tableaux/sculptures attirent mon regard, provoquent des émotions, parfois même des larmes, comme la sculpture Daphné et Apollon de Bernini… Et je ne parle même pas de l’art ancien que je découvre dans des temples hindous, bouddhistes, des atmosphères et vibrations mystico-spirituelles qui s’en dégagent.

Alors je continue à apprendre l’art à ma manière : rencontrer les artistes, voir avec mon appareil, même furtivement, qui est la personne qui a produit tout cela ou mieux encore, découvrir la personne avant de découvrir ses œuvres.

Mon séjour à New York : tout un roman. 

Ma « série » new-yorkaise des personnalités atypiques est sans doute l’une des plus cohérentes, tant en ce qui concerne les lieux, que les artistes qui les incarnent. Je me décide enfin à aller voir Anthology Film Archives, voir les archives de Maya Deren, voir les films expérimentaux, m’éduquer, visiter New York. J’apprends par Pip que le critique de cinéma et le programmateur des films à l’Anthology Film Archives, Jed Rapfoegel, cherche un colocataire pour quelques mois. New York, New York…. L’air de la chanson du film de Scorsese interprété par Liza Minelli, puis Sinatra, mais à moi, c’est celle de Nico qui me vient à l’esprit, New York !. Squat théâtre. Le timbre particulier de la voix de Nico, sa manière d’interpréter sans façon ce « hit » en lui redonnant je ne sais quel charme nostalgique. Le visage rieur-pleurant, ses yeux…comment dire… défoncés ? 

Mon voyage à New York, le résultat des rencontres filmées, réalisées auprès des cinéastes proches ou apparentés à l’Anthology. Des filmeurs, des projectionnistes, des critiques de cinéma, des musiciens expérimentaux aux multiples facettes, aux multiples talents et métiers. Les démarches artistiques hybrides, étendues, mêlant des médias variés : les sons, les photos, les textes, les collages, etc. Les films en 3D, avec les sons, silencieux, en poésie. Les inter-médias. Ce sont des cinéastes et artistes du champ identifié comme expérimental qui se sont le plus prêtés aux rencontres improvisées vidéographiées. Tous issus, ou en lien avec, des avant-gardes des années 60/70. Le cinéma féministe, le cinéma élargi, le cinéma expérimental ou expérientiel, le paracinéma, le cinéma « contrefaçon », décadré, étendu, sonore…. Les personnes croisées après les projections, rencontrées dans les cafés, dans des soirées privées, des rencontres qui ont véritablement enchanté mon voyage. Le fluxus undeground m’a enroulée en sa toile infinie. 

Arrivée au sud de Brooklyn dans la maison en biais de Jed Rappfoegel, tombant un peu en ruine, le décor des années 50, comme ces fleurs desséchées posées près de la fenêtre. Deux gros chats et des colocataires artistes d’un genre particulier, vivant la nuit, Matt Wellings et Oscar Moronta (Pancho) s’y trouvent, avec moi. La nostalgie, la salle de bains, le lavabo ressemblant à celui de Maya Deren qui trône à l’entrée de la salle de cinéma à Anthology Film Archive. La musique de jazz, les disques de la collection de la musique folk recueillie par Harry Smith, les films, les livres sur le cinéma et les polars noirs. Le quartier mexicain et le quartier chinois du sud de Brooklyn, le caractère solaire de Jed, l’odeur et les poils des chats qu’il fallait nourrir, partout. L’état de la maison de Jed me fait penser au mien. Se noyer dans le travail et voir le moins possible cette maison qui se désagrège. Suis-je encore arrivée dans une maison d’un bonheur passé ? Je ne le saurai pas, car Jed n’est là qu’en passant, Anthology est sa véritable maison, sa vie. Il me montre ma petite chambre dans laquelle se trouve à peine un lit métallique déformé. Vitre cassée, recollée avec un scotch, je me demande comment vais-je pouvoir dormir là-dessus et surtout comment je vais pouvoir y travailler. Mais Jed affirme qu’il a programmé l’achat d’un matelas, d’un lit même !  Peu importe, me dis-je, je ne suis pas venue à New York pour rester à la maison, ça ira. Je recueille des cartons pour assouplir la structure métallique du lit qui me rentre littéralement dans le dos. C’est ainsi qu’a débuté mon séjour à New York, sorte de supplice.

Mais, Jed m’a informée dès l’arrivée qu’un concert-débat animé par lui va avoir lieu en présence de John Zorn, à l’occasion de ses 60 ans. Je suis ravie, je n’ai jamais entendu encore de concert de John Zorn « en vrai », je me réjouis d’avance de ce beau début.

Une série de rencontres ont suivi celle-ci, des rencontres plus ou moins continues, selon la disponibilité des personnes, selon les affinités. Les cinéastes et les artistes d’avant-garde, chacun représentant un monde de l’art très particulier. Des cinéastes, des artistes et souvent les deux à la fois, des compositeurs, des musiciens ou vidéastes, des photographes ou des plasticiens-performeurs. Des explorateurs, comme j’en appelle certains. Exerçant souvent plusieurs métiers en parallèle.