CATALOGUE : ART D’AVANT-GARDE

 

1° La rencontre avec Jonas Mekas

À avoir su franchir les frontières du genre, tant littéraire que cinématographique, le journal filmé trouve en Jonas Mekas l’une de ses figures fondatrices. Poète, écrivain et cinéaste d’origine lituanienne, exilé aux États-Unis à la suite de la Seconde Guerre mondiale, Mekas s’inscrit dans le sillage du cinéma expérimental américain et du mouvement underground new-yorkais, dont il fut l’un des acteurs majeurs. Cofondateur de l’Anthology Film Archives— institution emblématique dédiée à la préservation et à la diffusion du cinéma d’avant-garde —, il a développé tout au long de sa vie une forme singulière de film autobiographique : le journal filmé. La pratique de Mekas repose sur un geste profondément personnel, quasi diaristique, où la caméra devient le prolongement de la mémoire et du regard. Dès les années 1940, il commence à enregistrer ses expériences avec sa Bolex 16 mm : instants fugaces, paysages, rencontres, fragments d’existence. Ce cinéma de l’instant, composé de plans courts et souvent « tremblés », propose une esthétique du fragment, du discontinu et de la sensation, loin des canons narratifs traditionnels. Œuvres majeures telles que Walden (1969), Lost Lost Lost (1976) ou As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty (2000) incarnent cette poétique du quotidien où l’émotion affleure à même le grain de l’image. Le journal filmé est une forme d’auto-expression poétique qui ne se réduit par à l’autobiographie : il s’agit d’un travail de mémoire, mais aussi d’un acte d’émancipation, à la fois politique et artistique. Marqué par l’exil, l’artiste filme pour ne pas oublier, pour reconstruire un lien symbolique avec la Lituanie perdue et les souvenirs enfouis. Exilé à New York après la guerre, ses films s’ouvrent à une constellation d’individus et de pratiques – de Warhol à Ginsberg, de Lennon à la scène artistique new-yorkaise – qu’il capte dans leur quotidien le plus ordinaire. Cette captation devient une manière de rendre visibles des formes artistiques alternatives, des manières de créer et de vivre hors des circuits dominants. La création de coopératives cinématographiques alternatives — fondées sur des principes d’autogestion, de mutualisation des ressources et de soutien aux voix marginalisées — constitue autant de brèches dans les logiques dominantes de l’absurde, du gaspillage et de la violence systémique perpétuée par certaines structures humaines à l’encontre d’autrui. Ces collectifs, souvent engagés dans des démarches critiques, expérimentales ou militantes, permettent non seulement de faire émerger des messages de résistance, mais aussi d’ouvrir des espaces d’expression sensible, émotionnelle et parfois thérapeutique. Jonas Mekas fut l’un des acteurs majeurs de ce mouvement, en tant que cofondateur de la Filmmakers’ Cooperative (1962) à New York et de l’Anthology Film Archives. Jusqu’à la fin de sa vie, il demeura un passeur infatigable, un découvreur de « nouveaux talents » issus des marges artistiques, et l’un des plus fervents défenseurs des formes cinématographiques non conventionnelles. 

Avec l’essor du numérique, Mekas adapte sa pratique aux nouveaux supports : son site (jonasmekas.com) devient un espace-archive et un prolongement de son œuvre, rendant son journal accessible à une communauté élargie. Le journal filmé devient alors une œuvre-vie en perpétuelle évolution, à la croisée de l’art, de l’intime et d’événements sociaux.

Film de recherche ?

Revenir sur ma toute première rencontre avec Jonas Mekas, c’est également ouvrir une réflexion sur ce qui distingue fondamentalement sa pratique du journal filmé de celle que je développe dans le cadre d’une recherche de vidéographie située. Si j’ai recours à la caméra depuis plus de deux décennies, ce n’est ni dans une visée strictement esthétique, ni dans une perspective autobiographique au sens classique. Mon usage du médium s’inscrit dans une démarche d’observation partagée, où la caméra devient une présence sensible : elle recueille la vibration des gestes, la fugacité des regards, l’éclat des paroles. Elle capte ainsi les fils ténus du tissu relationnel, les trames discrètes de l’interaction sociale dans leur émergence située. Dans cette perspective, la caméra ne saurait être pensée comme un outil d’enregistrement, ni comme un médium expressif au service d’un sujet individuel. Elle s’apparente plutôt à une technologie réflexive, au sens où elle engage une posture d’attention à la coprésence et à la co-construction du monde social. Cette approche rejoint certaines propositions développées en sociologie visuelle ou en ethnométhodologie filmique (cf. Relieu 2005 ; Lomax & Casey 1998), où l’image mouvante est mobilisée non comme illustration, mais comme lieu d’émergence de significations intersubjectives, prises dans la dynamique de la situation. Par ailleurs, le film relationnel, tel qu’il a été expérimenté dans le cadre de cette enquête, excède ainsi les catégories esthétiques traditionnelles ou les genres cinématographiques établis. Il ne relève ni du documentaire classique, ni du journal intime au sens mekassien du terme – où l’expression poétique d’une subjectivité mélancolique et la remémoration du « temps passé » tiennent une place centrale. Il se conçoit plutôt comme un mode de présence-en-recherche, une manière d’habiter le monde en interaction, de s’adresser à l’autre par l’intermédiaire du dispositif filmique, entendu comme vecteur de co-appartenance à une situation. En ce sens, la caméra devient un opérateur d’intersubjectivité située, une forme de médiation éthique et perceptive qui permet d’accueillir l’émergence d’un commun à partir de l’expérience et la voix singulière. Qu’il adopte la forme d’un journal filmé dans la tradition de Jonas Mekas, d’une autofiction réflexive à la manière de Boris Lehman, ou d’une enquête sensible et scénarisée dans l’esprit des œuvres de Sophie Calle, ce qui en constitue le trait distinctif tient moins à la forme finale qu’à la configuration interactionnelle qu’il met en jeu. Le film relationnel en organise les conditions d’apparition, en instituant un dispositif au sein duquel les corps, les regards, les récits et les silences s’engagent dans une coprésence partagée, à la fois réelle et médiée. Ce dispositif ne se contente pas de représenter le monde, il le recompose à partir d’une énonciation située, où le sujet ne précède pas la relation mais s’y construit, dans le fil des interactions. En ce sens, il constitue aussi un outil méthodologique pour saisir les formes sensibles et langagières de l’émergence de « soi » et de la rencontre – ces micro-événements, souvent imperceptibles, où se joue la possibilité même d’un « nous » émergent. En effet, c’est dans l’instantanéité de sa durée intime que le journal filmé explore, tisse le quotidien et s’ouvre à des surgissements de l’autre, par l’improvisation des rencontres, les échanges fragmentaires, les discours croisées dans la texture filmique du temps long. L’autofiction, quant à elle, travaille la porosité entre le réel et sa réinvention narrative : elle rejoue la subjectivité en tension avec le cadre, en interrogeant la part de mise en scène inhérente à toute expression de soi. Enfin, les projets à la Sophie Calle — faits d’enquêtes, de mises en jeu de la parole d’autrui, d’appropriations et de détours — déploient une logique d’adresse plus oblique, où le sujet se constitue dans et par la trace de l’autre « différent ». Dans chacun de ces cas, le dispositif de visibilité mobilisé constitue un vecteur de relation, un catalyseur d’interactions sensibles, une manière de convoquer le monde en y risquant sa propre subjectivité. Ainsi, le film engage une dynamique d’ajustement à l’autre, dans le regard, la parole et l’écoute, relevant d’une forme de tact, tant bien que mal géré, qui n’entrave pas la spontanéité de l’engagement des participants. Il prend souvent l’allure de conversations banales, sans but prédéfini, ce qui justement en préserve la naturalité. Il révèle que la création peut surgir de l’ordinaire, dans l’épaisseur discrète de l’expérience partagée. Il fait advenir un moment de co-présence, un espace où quelque chose se joue — fût-ce d’inqualifiable, voire d’inframince. Le film devient alors le lieu de l’événement, une matrice d’intersubjectivité en acte. Il donne à voir ce qui a été co-éprouvé : ce qui s’est vécu à deux ou à plusieurs, dans les interstices mêmes du réel. Ce que les sociologues Harold Garfinkel ou Charles Goodwin ont formulé en termes d’ethno-méthodes – ces méthodes que les membres d’une société utilisent pour rendre leurs actions compréhensibles – engage une caméra qui suit les événements dans leur déroulement réel, en temps continu, dans une forme de co-présence technique avec les personnes filmées. Il ne s’agit pas de « représenter » des pratiques, mais de rendre manifeste leur accomplissement ordinaire, par l’attention portée aux moindres détails de leur accomplissement situé : déplacements, regards, hésitations, enchaînements verbaux ou corporels. Dans cette perspective, la caméra est méthodologiquement contrainte par la durée des situations, elle s’inscrit dans une temporalité indexicale, qui tente d’éviter les coupes esthétiques et les effets dramatiques. La conversation, en particulier, occupe une place centrale dans cette approche. Elle est à la fois l’objet d’analyse (en tant que forme langagière organisée : langage verbal, non verbal, idiome corporel), et la source première de compréhension mutuelle, le lieu où se co-construisent en situation les significations partagées. Le film vise donc à rendre lisible la manière dont cette réalité est produite, en acte. Chez Mekas tout aussi bien, la caméra constitue telle une canne d’aveugle, sort de prolongement du corps et de la mémoire, une sorte de stylo-caméra animé par la subjectivité mouvante de celui qui filme. Toutefois, ses images, souvent tremblées, inachevées, fragmentaires, ne cherchent pas à restituer la totalité d’une situation ni à produire une analyse objectivable. Elles procèdent par touches, ellipses, éclats sensibles. Le montage est discontinu, libre, dicté par l’émotion, par la réminiscence, par une forme de souvenir au présent. Là où je m’attache à capter l’interaction dans son intelligibilité collective, Mekas se laisse porter par la résonance affective d’un instant, par ce que Merleau-Ponty aurait appelé le sentir du monde, cette dimension incarnée et pré-conceptuelle de notre rapport au réel.

« I do not document, I make home movies – I make personal cinema. »
— Jonas Mekas

Cette phrase emblématique ne traduit pas un désintérêt pour le réel, mais un déplacement du rapport de vérité : il ne s’agit pas de dire « ce qui s’est passé » (au sens historique ou sociologique), mais ce que cela a fait à celui qui le vit. L’acte de filmer devient alors un geste existentiel, presque thérapeutique, un effort pour résister à la disparition, pour sauvegarder la beauté de ce qui est toujours déjà en train de fuir.

Là où Wittgenstein affirmait dans les Recherches philosophiques que « le sens d’un mot, c’est son usage dans le langage », on pourrait dire que le sens d’une image chez Mekas, c’est son usage dans la mémoire : non pas représentation stable, mais événement de souvenir. 

De mon côté, je pense, le film cherche pas tant à se souvenir qu’à comprendre, à rendre visibles les pratiques, les strates de la vie et de l’interaction sociale dans leur grain le plus fin.

Enfin, c’est sans doute Tim Ingold qui permettrait de penser un terrain commun entre ces deux approches. Dans Being Alive ou Lines, il conçoit l’artiste comme celui qui habite le monde à travers des gestes d’attention, et l’anthropologue comme celui qui suit les lignes de vie des autres tout en y incrustant la sienne. Dans cette optique, ces pratiques filmiques, bien que différentes, participent d’un même engagement attentionnel : filmer pour apprendre à marcher avec les autres, fut-ce un temps bref, que ce soit dans une perspective descriptive, analytique, ou mémorielle. Il m’apparaît cependant de plus en plus clair que si mes films naissent d’un projet de compréhension située du social, ils se sont enrichis, au contact de figures comme Mekas, d’une dimension plus existentielle. La caméra devient moins une interface de saisie qu’une médium d’observation plus distante – non pas au sens strictement interactionnel, mais comme co-présence incarnée à un moment de vie. C’est ce dont témoigne la troisième partie de ce journal à travers les films et les images de voyage. C’est peut-être là, dans cet espace d’hybridation entre film de recherche et journal filmé, entre observation et résonance, que se situe le cœur de ma démarche actuelle. Car, une zone de recouvrement existe : dans les deux cas, la caméra sert à tisser du lien – non pas avec un public anonyme, mais avec des personnes concrètes, croisées, aimées, évoquées. La dimension relationnelle n’est pas absente chez Mekas ; elle est simplement réinscrite dans une trame de souvenirs, d’émotions, de fragments de vie. Là où l’ethnométhodologie cherche à expliciter les règles implicites du social, Mekas en restitue les vibrations, les beautés fugaces, les intensités minuscules. La caméra permet le prolongement d’un regard ému sur la vie quotidienne, l’exil, la communauté artistique, la beauté fragile des instants partagés. Sa pratique du journal filmé ne vise pas la clarté analytique, mais plutôt l’émergence d’un récit sensible, éclaté, fait de flashes, de sensations, de souvenirs. Le montage, souvent elliptique, impressionniste, rend compte d’un monde vécu depuis le dedans, sans distance réflexive explicite. Mekas filme pour se maintenir dans un lien existentiel avec le monde, avec ceux qu’il aime, avec le temps qui passe, les événements qui surgissent. Sa caméra est un acte de mémoire, de survie, de poésie. Il ne filme pas « l’interaction », il filme le souvenir d’un geste, la résonance d’un instant, parfois même l’ombre d’un événement qui ne s’est pas encore produit, ou qui est déjà perdu.

Comme il l’écrivait dans Walden (1969) :

« I am filming myself to find myself. I am filming friends to remember them. I film the world to survive it. »
— Jonas Mekas

L’objectivation documentaire cède peu à peu la place à une restitution sensible des situations vécues — à travers le regard que je porte, les relations tissées, et les effets que ces rencontres opèrent en moi. Un exemple de cette hybridation peut se lire dans les extraits de vidéos du film « Art Intersubjectivity »:  (lien :             ) La caméra devient présence, co-présence, témoin et médium d’un lien en train de se former. Là où Mekas laisse libre cours à la subjectivité poétique comme ligne directrice, je cherche à maintenir, entre l’art et la recherche, une tension : entre implication et explicitation, entre immersion et restitution critique.

Références bibliographiques:

En voici le lien vers un essai, un aperçu de cette rencontre :

Et quelques-uns des fragments de son portrait filmé :

2° « Take inside outside in » : Sophie Calle

Artiste reconnue dans le champ de l’art contemporain, Sophie Calle développe depuis les années 1980 une œuvre à la croisée de la performance, de l’enquête sociologique et de l’autofiction. Elle explore les frontières entre vie privée et espace public, entre documentation et invention, entre mémoire personnelle et récit collectif. On pourrait suggérer que son travail s’inscrit dans une lignée héritière du Bureau de recherches surréalistes, au sein duquel les artistes posaient des questions radicales – « Qu’est-ce que l’amour ? », « Qu’est-ce que le suicide ? » – en interrogeant les fondements mêmes de l’existence humaine. Dans une démarche comparable, Sophie Calle reformule ces interrogations à partir de son expérience propre, qu’elle expose au regard des autres pour mieux en révéler les résonances partagées.

Ses œuvres majeures illustrent cette stratégie artistique d’implication personnelle. Dans Suite vénitienne (1980), elle suit un inconnu à Venise et consigne cette traque comme un journal intime inversé. Dans Les Dormeurs (1979), elle invite des inconnus à dormir dans son lit, capturant par la photographie et l’écriture les traces éphémères de leur passage. Avec Prenez soin de vous (2007), elle transforme une lettre de rupture en matériau d’analyse collective, en demandant à 107 femmes d’en proposer une lecture professionnelle – juridique, artistique, linguistique – faisant de sa douleur un catalyseur esthétique et social.

Enfin, dans Rachel, Monique (2012), elle rend hommage à sa mère défunte à travers une installation qui mêle photographies, vidéos, textes et objets. L’intime devient ici matière d’exposition, mais aussi espace de deuil partagé et de mémoire incarnée.

La pratique artistique de Sophie Calle engage une forme d’ »action instruite », au sens ethnométhodologique du terme : elle repose sur des savoirs implicites, techniques (écriture, photographie, exposition), sur des normes sociales activés et réinterprétés dans des contextes spécifiques. L’artiste agit comme médiatrice d’une expérience vécue, la sienne, celle des autres, révélant la complexité des relations intersubjectives par des dispositifs performatifs, enquêtes, expositions (textes/photos), publications (livres).

Sophie Calle ne se contente pas de raconter : elle prescrit, elle ritualise, elle scénographie les affects. En cela, elle prolonge l’héritage duchampien d’un art qui s’élabore dans le décalage, dans le déplacement ironique de la vie vers l’œuvre. Comme Duchamp érigeait un urinoir en « Fontaine », elle érige une lettre de rupture en œuvre d’art – non pour la sacraliser, mais pour en redistribuer la charge affective dans un espace de réception partagé. Cette posture distanciée, presque clinique, mais néanmoins profondément incarnée, offre un modèle de « survie » esthétique.

C’est dans cette filiation – Duchamp, Calle, et au fond, tous ceux qui ont su détourner le tragique en geste – qu’est né le titre de ce nouvel essai : Instructions pour gérer des états émotionnels difficiles. Ce titre s’est imposé comme un point de bascule : de l’analyse sociologique à la narration sensible, du regard objectivant à l’expérience vécue. Il marquait le début d’un long voyage immersif dans des mondes artistiques multiples, hétérogènes, souvent dissonants, mais tous traversés par une même tension : comment dire la souffrance sans céder au pathos, comment faire œuvre là où il y a blessure ?

C’est dans cette perspective que s’est opérée ma propre entrée dans le champ artistique, non comme artiste au sens traditionnel d’art-métier, mais comme participante à une communauté affective et expérimentale, un collectif d’entraide où l’on partage moins des œuvres finies que des fragments d’existence. L’art, ici, devient un espace d’accueil pour les malaises contemporains, une chambre d’échos pour les solitudes, une tentative toujours inachevée de soin par la forme.

J’ai ainsi été accueillie non pas comme observatrice extérieure, mais comme co-affectée – parmi d’autres – par les travers de la vie. Dans ce « grand hôpital du mal-être », selon l’expression que j’emprunterais volontiers à une anthropologie poétique du soin, l’artiste apparaît comme un médium à la fois accablé et traversé, vecteur d’une hypersensibilité au réel, capable de capter, de transformer, et parfois de libérer les charges émotionnelles que d’autres n’ont pas su exprimer. C’est dans cette zone trouble – entre art et thérapie, entre esthétique et éthique – que s’inscrit, me semble-t-il, tout art-action,  comme le geste filmique réflexif.

Références bibliographiques:

Lien vers le chapitre de Sophie Calle : https://barbara2olszewska.com/rencontres-dartistes/

Et vers quelques images de issues de cette rencontre : 

3° L’auto-fiction de Boris Lehman

Le concept d’autofiction, tel que proposé par Serge Doubrovsky, désigne une forme hybride où l’auteur se met en scène à travers un récit mêlant réalité et fiction. Ce genre, initialement littéraire, trouve dans le cinéma de Boris Lehman une déclinaison singulière. Cinéaste belge inclassable, Lehman se définit lui-même comme un « personnage de ses propres films », brouillant constamment les frontières entre documentaire, fiction, performance et art conceptuel.

Le cinéma de Lehman est profondément lié à une entreprise d’auto-archivage : il filme sa vie, non pour la documenter objectivement, mais pour la construire. Cette construction passe par la mise en scène de soi, mais aussi des autres – amis, voisins, passants, artistes ou figures historiques – qui deviennent autant d’acteurs d’un théâtre existentiel et social. Par des dispositifs souvent modestes, artisanaux, Lehman transforme le quotidien en expérience esthétique, dans une veine proche de celle des avant-gardes dadaïstes et surréalistes.

Les films comme Babel, Mes entretiens, ou encore L’Histoire de mes cheveux relèvent d’une entreprise de « vie-film », où chaque geste, chaque parole devient matière à réflexion, à humour, à introspection. Cette démultiplication de l’identité filmique s’accompagne d’un questionnement du médium lui-même : que signifie filmer ? À quelles conditions peut-on dire « je » au cinéma ? Quels savoirs tacites l’artiste mobilise-t-il dans ses interactions filmées ?

La pratique de Lehman illustre une forme d’intelligence sociale située, où le cinéaste compose avec les dispositifs techniques, les situations, les interlocuteurs. Il rejoue sa propre vie, met en crise la notion même de représentation. Ce faisant, il fait advenir du sens dans l’ordinaire par le biais d’une fiction de soi, performée et partagée.

La mise en scène de soi : premiers pas vers une technique – les promenades avec Boris Lehman

C’est à Boris Lehman que revient le rôle d’avoir prolongé – et en un sens déplacé – « ma formation » à ce que l’on pourrait appeler une esthétique de l’art-vie. Car une fois engagée sur ce chemin, une question s’imposait avec acuité : par quoi commencer ? Comment font-ils, concrètement, ceux qui vivent leur art et transforment leur vie en matière filmique ? Boris, avec sa générosité singulière, a proposé une réponse paradoxale : commencer par se perdre.

Ainsi ont débuté de longues promenades filmées, dans les rues de Paris ou de Bruxelles, où Boris déployait tout un art du détour pour m’éloigner de mon but immédiat – achever mon « livre-film » – et m’initier à un rapport plus diffus, plus organique au geste de création. Car la leçon qu’il incarnait n’était pas celle de l’efficacité, mais celle d’un apprentissage par imprégnation. Il ne s’agissait pas tant de faire un film que de vivre dans un monde où filmer devient aussi naturel que respirer, où chaque geste, chaque rencontre, chaque anecdote, chaque déambulation devient une strate possible du récit.

La technique, ici, ne se séparait jamais de la vie. Boris m’emmenait voir des expositions – le surréalisme belge, Marcel Duchamp, Jean-Jacques Lebel –, m’invitait à des projections de ses films, partageait avec moi des repas, du vin, des glaces, et surtout, une certaine manière de faire corps avec le temps. Flâner, parler, digresser, voilà autant de manières d’apprendre sans en avoir l’air. Je ne voyais pas le temps passer ; il me faisait vivre une temporalité autre, une temporalité étirée, non téléologique, où la création ne cesse jamais, parce qu’elle est intégralement incorporée à la vie qui s’écoule.

Dans cette pratique du cinéma permanent, selon l’expression même de Boris Lehman, il n’y a pas de frontière nette entre ce qui relève de l’œuvre et ce qui relève de l’existence. Tout est potentiellement filmique, tout peut être intégré dans le flux continu de ce qu’il nomme parfois sa « vie-film ». La radicalité de cette posture réside précisément dans le fait que la technique – ici, celle de filmer, de raconter, de monter – est si intimement liée à la vie qu’elle finit par s’y dissoudre. Il n’y a plus d’extérieur à l’œuvre.

Mais une autre question surgissait inévitablement : comment Boris parvenait-il, malgré cette logique du flux, à finaliser ses films ? À détacher des fragments montrables de ce continuum biographique ? À trouver les moyens – économiques, institutionnels, logistiques – de les faire exister publiquement, dans des festivals, sur des supports édités ? Le projet gigantesque de Babel, qui condense plus de quarante ans de captations de sa vie quotidienne, a quelque chose de vertigineux. À bien des égards, il semble poser les mêmes dilemmes que ceux auxquels je me confronte : comment articuler la vie comme archive continue avec les exigences formelles d’une œuvre partageable ?

Mes propres « livres-films », pour l’heure restés sans financement ni diffusion formelle, témoignent d’un processus d’apprentissage encore en cours. La technique, ici, ne renvoie pas à une simple maîtrise d’outils, mais à une manière de se laisser transformer par la durée, l’immersion, la contingence. Il faut, sans doute, davantage d’astuces, de ressources, d’endurance – ou peut-être un déplacement encore plus radical du regard sur ce qui fait œuvre. La matière accumulée est-elle en avance sur son temps ? Ou bien en retard sur les formes d’attention disponibles ? Est-elle simplement en quête d’un espace de monstration qui lui soit adéquat ?

Parfois, je me surprends à me demander si un projet d’art plus « classique », avec ses protocoles, ses cadres, ses clôtures, ne serait pas une réponse plus simple, plus lisible. Mais il semble que j’aie pris, une fois de plus, la « technique de l’inachèvement » trop au sérieux. Me voilà donc entourée d’une bibliothèque d’images, d’archives affectives, après la disparition progressive de certains protagonistes, amis, compagnons d’errance. J’observe ce matériau, à la fois fragment de mémoire et matière informe, et je m’interroge sur ma position : suis-je encore en train de faire œuvre, ou bien ai-je glissé, insensiblement, vers une forme de survivance ?

Mon corps, désormais accroché à l’ordinateur, tapant sur un clavier, parmi tant d’autres formes de vie, d’agencements collectifs, de familles artistiques ou affectives, semble parfois s’éloigner de l’intention première : celle de faire de l’art un lien, un engagement, une manière d’habiter le monde avec et parmi les autres. Et si, au lieu d’aller vers cette intention, je n’étais en train de m’en éloigner davantage ?

Références bibliographiques:

Lien chapitre de Boris :

Liens vers les films-promenades :

4° Jim Ritchie : une approche sculpturale du cubisme

Jim Ritchie (1929–2017), sculpteur et dessinateur d’origine canadienne, est né à Montréal. Il est principalement connu pour ses sculptures en bronze et ses dessins au pastel, à travers lesquels il a développé une esthétique marquée par le cubisme, le modernisme et la figuration abstraite. La figure humaine constitue le cœur de son œuvre, abordée à la fois comme motif formel et comme vecteur d’expression.

Après plusieurs expositions à Montréal, Ritchie s’installe dans le sud de la France, à Vence, en Provence, où il vivra et travaillera pendant plus de cinquante ans. Cette immersion dans un environnement méditerranéen, à la fois retiré et propice à la création, joue un rôle essentiel dans la maturation de son langage sculptural. Il s’y consacre à un travail patient et artisanal, privilégiant des matériaux nobles comme le marbre de Carrare ou la cire d’abeille, utilisée pour le modelage de maquettes à la main. Cette pratique directe, fondée sur l’observation du corps en mouvement, inscrit sa sculpture dans une tradition qui allie attention au réel et stylisation formelle. Bien qu’il préfère la ville de Vence, des sculpteurs de pierres et les fonderies l’ont amené dans la région de Pietrasanta, à seulement 350 kilomètres,  et considérée comme une région idéale pour créer ses pièces. C’est l’endroit où il produit ses sculptures de bronze et de marbre.

Pendant trente ans, il a vécu et travaillé dans la Villa Alexandrine (la villa habitait également par l’écrivain polonais Witold Gombrowicz), son atelier installé dans une tour et la pierre se taillait dans le jardin derrière le bâtiment.

Son travail est soutenu à partir de 1980 par les Adelson Galleries à New York, où il tient deux expositions personnelles. Sous l’impulsion de Warren Adelson, son œuvre est par la suite exposée à Boston, Los Angeles et lors de foires d’art internationales aux États-Unis. Sa carrière s’étend sur plus de soixante ans, témoignant d’une continuité remarquable dans l’exploration de la forme humaine et des volumes.

Aujourd’hui, son œuvre est représentée par son fils, Paul Leander-Engström, ainsi que par les Adelson Galleries, qui poursuivent la diffusion d’un corpus marqué par la rigueur formelle, la clarté volumétrique et une approche sensible de la figure.

La rencontre d’un sculpteur et quel sculpteur ! Un véritable sculpteur, à l’ancienne. Des formes féminines cubistes. Picasso. Marbre de Carrara et des maquettes en cire d’abeilles formées par les doigts patients de Jim essayant de saisir la modèle en mouvement. Lui donner un verre de verre et elle ne bougera pas de table, pensait-il. C’est ainsi que la maquette de sculpture relationnelle avec Jim est née. De bavardages arrosés au café vers l’histoire de l’art dans une maison provinciale à vue paradisiaque sur la baie de Nice.

Références bibliographiques:

Lien vers l’essai:

Lien vers les vidéos:

5° Giuseppe Zevola : art comme rituel de la transformation

La rencontre avec Giuseppe Zevola fut rendue possible par l’intermédiaire de Pip Chodorov, dont la suggestion, bien que motivée par des raisons personnelles ambiguës, s’avéra déterminante. Une certaine appréhension précédait cette entrevue, nourrie par la lecture de la biographie de Zevola et par son association étroite avec Hermann Nitsch, figure centrale de l’actionnisme viennois. Zevola fut en effet l’un des plus proches collaborateurs de Nitsch en Italie, et c’est dans sa propre maison, au cœur de Naples, qu’il a fondé en 2008 le Museo Archivio Laboratorio per le Arti Contemporanee Hermann Nitsch, situé dans l’historique Palazzo dello Spagnolo du quartier Sanità. Le lieu, à la fois espace d’exposition, d’archives et de performances, surplombe le Vésuve et expose certaines des œuvres les plus radicales de Nitsch — toiles imprégnées de vin, de sang et de terre, vestiges liturgiques d’une esthétique du sacrifice.

Toutefois, Giuseppe Zevola ne saurait être réduit à son rôle d’intercesseur ou de gardien de la mémoire nitschienne. Son propre travail artistique, développé depuis les années 1980, se déploie dans une tension entre art, philosophie et mystique. Formé à la fois aux beaux-arts et à la pensée philosophique, l’artiste revendique une approche transdisciplinaire de la création, ancrée dans une vision alchimique et baroque du monde. Son œuvre mêle film expérimental, poésie visuelle, objets-livres, installations, et méditations philosophiques sur le corps, le sacré et le langage.

A travers ses oeuvres, l’artiste engage une réflexion sur la continuité souterraine des traditions ésotériques dans la pensée occidentale, en convoquant aussi bien les mystiques chrétiens que les philosophies orientales. À travers ce travail, il cherche à déstabiliser la séparation moderne entre savoirs rationnels et formes symboliques, en revalorisant les régimes de connaissance intuitifs, rituels, et performatifs. Dans son travail Zevola incarne une posture d’artiste-philosophe, où chaque œuvre est conçue comme un espace de transformation intérieure et de mise en forme méticuleuse.

Zevola mena, pendant près d’une décennie, une exploration patiente au sein des Archives historiques de l’Institut de la Fondation Banco di Napoli, l’un des plus vastes ensembles archivistiques bancaires au monde. Cet immense corpus documentaire, conservé dans près de 330 salles au Palazzo Ricca et au Palazzo Cuomo — bâtiments historiques situés dans le centre ancien de Naples — couvre près de cinq siècles d’histoire sociale, économique et culturelle du Mezzogiorno depuis le XVIᵉ siècle jusqu’à aujourd’hui.

Au cœur de cette archive colossale se trouvent des volumes de fedi di credito, de polizze di pagamento, de registres de clients et de copies des ordres de paiement, dans lesquels se mêlent, à côté des écritures comptables officielles, des signes informels, des notes marginales, des griffonnages, des jeux de plis et des traces manuscrites de vies anonymes — une « écriture du dehors » susceptible de révéler des gestes de subjectivation enfouis dans la bureaucratie écrite.

De ce travail spring un livre majeur, The Pleasures of Boredom: Four Centuries of Doodles in the Historical Archives of the Bank of Naples, préfacé par Ernst H. Gombrich, dans lequel Zevola met en lumière ces scarabocchi, ces multiples esquisses, entrelacs et poèmes marginaux, non comme simples curiosités, mais comme traces révélatrices de la vie écrite elle-même, de l’irruption du singulier dans l’ordre disciplinaire de l’archive.

Le matériau sur lequel Zevola travailla est hétérogène : des motivations détaillées pour des paiements, des transactions commerciales, des témoignages indirects de commandes d’œuvres (au sens large de pratiques culturelles et sociales), et parfois des mentions de personnalités ou de commandes artistiques historiques — comme celles liées à Caravaggio ou à des figures notables de Naples que reconstitue aujourd’hui le musée ilCartastorie à partir des mêmes documents. Dans ce musée, créé à partir de l’archive, on peut par exemple observer des motifs relatifs aux travaux de Caravaggio à Naples, notamment des contrats de paiement du XVIᵉ siècle, ce qui montre combien ces archives — loin d’être de simples écritures financières — sont un véritable palimpseste de l’histoire culturelle locale.

Zevola est tout aussi bien l’aventurier atypique. En 1998, l’ancien yacht Halloween devint pour Zevola à la fois lieu de vie, laboratoire expérimental et oratoire intime. Cette expérience nomade et ascétique inspira le poème Prisoner of Freedom, ultérieurement traduit en japonais par Moto Hashiramoto. Présenté en 2005 lors du XIIᵉ Congrès de la Society for the Philosophy of Language (Piano di Sorrento), l’ouvrage fut salué comme le premier « livre symétrique » dans la tradition du poème illustré (lien entre sa mère et son père), proposant une articulation inédite entre texte, image et spatialité de la lecture.En 2003, Zevola réalisa une installation pérenne à la Certosa di Padula, intitulée The Rule and the Exception: The All Too Human Cry of Giordano Bruno Responds to the Contemplative Silence of San Bruno. Cette œuvre met en tension la clameur spéculative et hérétique de Giordano Bruno avec le silence contemplatif de saint Bruno, inscrivant la réflexion philosophique dans une dramaturgie spatiale où se confrontent règle et exception, parole et retrait, excès de pensée et ascèse monastique.

Enfin, en 2004, Zevola fonda la maison d’édition Position Plotting Book, conçue comme un dispositif éditorial expérimental : les ouvrages y sont publiés en tirages limités de 500 exemplaires, sans copyright, et rassemblent des auteurs internationaux traduits en de nombreuses langues. Ce projet prolonge son engagement en faveur d’une circulation non propriétaire du savoir, où le livre devient à la fois objet rituel, espace de transmission et geste politique discret.

Par son enracinement à Naples — ville multiple, instable, mythologique —, Zevola explore une subjectivité artistique située, en prise avec les couches géologiques, spirituelles et sociales de son territoire. La ville devient chez lui un véritable opérateur poétique et gnoséologique, un lieu où l’art se fait rite, seuil et résonance. Comme il le formule lui-même : « L’art n’est pas un langage mais une alchimie : une expérience qui nous change. »

Références bibliographiques:

Lien vers l’essai:

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6° Art together: Jeff Perkins, Fluxus et les politiques de l’expérience

Jeffrey Perkins, artistes et réalisateur américain, entretient des liens étroits avec la scène française à travers des collaborations ponctuelles et une communauté élargie d’expérimentateurs (via Anthology Film Archives, Re:Voir, etc.). Son film The Painter Sam Francis (2008), tout comme Movies for the Blind (1971), relève d’une vision inclusive et non normative de la perception et de la mémoire, où filmer devient un acte politique d’attention au réel dans ses plis les plus ténus — une manière de résister à la surcodification des images dominantes.

De la conférence sur Fluxus et la projection d’une toute première version de son film « Georges » au Louvre (Portrait étendue de la communauté Fluxus autour de l’oeuvre de Georges Maciunas, le « rassembleur » de Fluxus), c’est à NY que j’ai pu finalement approfondir de manière plus intime notre rencontre. 

Le récit que m’a livré Jeff Perkins au restaurant constitue une précieuse ouverture à une réflexion sur les enjeux sociopolitiques portés par Fluxus, en particulier en ce qui concerne les politiques de l’exposition, les mécanismes de classification et de catégorisation de ce qui est montré, dit ou mis en scène, ainsi que sur la manière même dont ces opérations sont accomplies – autant de processus que le médium filmique ou les dispositifs dits « alternatifs » rendent perceptibles, parfois de façon critique.

Dans ses propos, Jeff Perkins mobilise des références explicites aux fondements philosophiques et politiques qui ont irrigué l’imaginaire fluxusien. Il évoque notamment les influences marxistes et anarchistes que George Maciunas partageait avec plusieurs de ses contemporains, notamment à travers les lectures de Charles Fourier – dont l’ouvrage Utopie résonne dans l’organisation collective et égalitaire de certaines expériences Fluxus. Il mentionne également la proximité intellectuelle avec Henry Flynt, figure clef du mouvement, penseur radical à la croisée de la musique expérimentale, de la critique institutionnelle et de la philosophie politique. C’est dans cette constellation que s’élabore une forme de critique des catégories artistiques traditionnelles et des systèmes de reconnaissance et de légitimation qui leur sont associés.

Au cœur de cette critique se trouve une idée cardinale : l’art et la vie ne sauraient être dissociés. Toute situation peut potentiellement devenir événement artistique, pour peu que l’on y prête attention – une posture qui rejoint les expérimentations de John Cage, les bruitistes, le zen, ou encore les prémices de l’Eat Art. La performance sonore et culinaire que nous avons partagée avec Jeff en constitue une incarnation directe : les gestes banals de la préparation d’un repas (presser un citron, verser de l’eau, activer un mixeur) deviennent, par le cadre vidéo, matière à composition, chorégraphie discrète mais signifiante.

La vidéo enregistre non seulement une action, mais aussi une forme de questionnement ironique sur les normes de l’évaluation : que signifie « être satisfait » ? Peut-on en donner une mesure ? Comment la statistique s’articule-t-elle à l’expérience vécue ? Ces interrogations traversent implicitement notre échange et se matérialisent dans la banalité réévaluée des gestes filmés.

Dans un monde dominé par la consommation rapide, l’uniformisation des goûts et l’automatisation des gestes, les performances Fluxus proposent une critique discrète mais incisive. Elles célèbrent la lenteur, le détail, la sensualité de l’expérience immédiate. Faire la cuisine devient ici métaphore du geste artistique : préparation, soin, partage. L’environnement visuel de la vidéo – un studio simple, propice à l’improvisation – contraste avec les codes de la production cinématographique standardisée. Aucun effet, aucune mise en scène ostentatoire : seule l’action compte. Le cadrage rapproché capte la gestuelle de Perkins, la rendant visible comme événement esthétique en soi. Ce choix s’inscrit pleinement dans l’éthique fluxusienne, qui valorise le réel ordinaire comme potentiel poétique.

Cette esthétique du quotidien invite à une revalorisation de l’expérience ordinaire, où l’interaction humaine – ici, un repas partagé – devient une scène artistique à part entière. Elle permet d’interroger les frontières mêmes de l’art, tout en replaçant au cœur de la création la dimension relationnelle, contextuelle, et politique de l’expérience. Loin de tout artifice spectaculaire, la simplicité devient ici une stratégie critique : un retour au geste, à la présence, à la temporalité partagée. Ce travail de déplacement – du spectaculaire vers le banal, de l’œuvre vers le processus, de l’objet vers la relation – constitue ainsi un des héritages les plus profonds de Fluxus, que la performance de Jeff Perkins permet de réactiver dans le contexte contemporain. Elle nous invite à prendre au sérieux cette idée que, comme le formulait Cage, « tout est musique », pour peu que l’on apprenne à écouter.

Jeffrey Perkins : performance sonore culinaire (poème par gpt chat)

La « musique » naît des bruits banals,
De la vie qui pulse, de l’instant vital.
Le bruit du jus, sans intention claire,
Ne cherche pas à être une œuvre à faire.

Mais dans l’enregistrement, l’écoute,
Un écho de Cage, un souffle, une route.
Dans chaque son, aussi discret,
Se cache une note, un secret.

Chez Fluxus, où tout bruit devient art,
Chaque murmure trouve sa part.
Même l’insignifiant, dans sa simple forme,
Prend la scène, et dans l’air, se transforme.

Dans la préparation du jus, des sons naturels s’échappent,
Le citron pressé, l’eau versée, le mixeur qui vibre et tape.
Ces bruits, sans amplification ni manipulation,
Deviendront musique, pure vibration.

Comme les expérimentations de Cage, en silence,
Chaque geste, chaque action, une danse.
Pas de scène, pas de haut-parleur,
Mais une symphonie dans chaque saveur.

Références bibliographiques:

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7° Christian Xatrec : art, engagement et continuité de l’avant-garde

Installé à New York depuis 1976, Christian Xatrec est une figure discrète mais essentielle de la scène artistique expérimentale contemporaine. Depuis 2004, il assure la direction du programme artistique de l’Emily Harvey Foundation (New York – Venise), institution indépendante dédiée à la promotion de pratiques collectives et transdisciplinaires, en marge des circuits institutionnels et marchands traditionnels. À la manière des figures historiques de l’avant-garde, Xatrec conçoit la programmation artistique comme un espace d’expérimentation, de circulation des idées et de reconfiguration des modes de production et de réception de l’art.

Son engagement curatorial se manifeste notamment par le co-commissariat de deux expositions majeures : la première, avec Julia Robinson l’exposition ±1961 – Founding the Expanded Arts au Museo Reina Sofía de Madrid en 2013, qui revient sur les origines de l’art intermedia et des pratiques associées au mouvement Fluxus ; la seconde Something Else Press/Intermedia en 2022, au même musé, consacrée aux formes éditoriales expérimentales développées dans les années 1960 et 1970. Ces initiatives curatoriales s’inscrivent dans une volonté de réactiver l’héritage des avant-gardes conceptuelles et performatives, en insistant sur la porosité entre les médiums, les communautés artistiques et les sphères de la vie ordinaire. es catalogues de ces deux expositions sont devenus des ouvrages de références dans leur sujet respectif. Les catalogues de ces deux expositions sont devenus des ouvrages de références dans leur sujet respectif.

Également actif sur le plan éditorial, Xatrec a publié deux ouvrages déterminants: Three Essays on Spirituality and Art (2020) et Ruinous Spirituality (2021), deux recueils de textes du philosophe et artiste Henry Flynt, poursuivant ainsi une réflexion soutenue sur les rapports entre art, transcendance et critique sociale. 

Sa pensée et sa pratique valorisent les formes collectives de création, les structures non hiérarchiques, les processus de co-élaboration et les esthétiques minoritaires. Il prend part à diverses initiatives collaboratives, à l’image de Speaking and Listening (2019), ouvrage collectif réunissant artistes et penseurs autour de la question du récit et de l’écoute, auquel il contribue par un texte personnel. Loin d’une vision désincarnée de l’art, Xatrec défend un modèle d’expérimentation sensible et dialogique, où la spiritualité et l’émancipation sont pensées comme des dimensions constitutives de l’acte artistique.

À travers une posture critique et une attention constante aux modalités collectives de création, Xatrec défend un art qui déborde des frontières esthétiques établies, redéfinit les conditions de visibilité et de partage, et qui investit l’espace social comme lieu d’expérimentation éthique et politique.

Cette approche intellectuelle, rigoureuse mais jamais distante, se double d’une présence humaine enthousiaste. Ma rencontre avec Christian Xatrec, un soir dans un bar du quartier de Soho, laissait transparaître cette combinaison singulière de douceur et de vivacité. Autour d’une table aux nappes à carreaux, dans une ambiance de taverne à la française, un homme à la fois discret et pénétrant, se livrait avec simplicité. Incité par Jeffrey Perkins, il évoquait, dans le brouhaha du restaurant, avec une tranquille intensité, « l’histoire de son œuvre-vie », comme si penser, parler, créer et vivre, relevaient pour lui d’un même mouvement.

Références bibliographiques:

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8° Poésie-Anagrammatique et oeuvres participatives de Jean Dupuy

Jean Dupuy, artiste peintre, poète, sculpteur… proche du mouvement Fluxus, il développe dès les années 1970 des performances collectives et participatives, souvent humoristiques, où le jeu et la dérision deviennent des armes critiques contre les institutions de l’art. Son loft new-yorkais racheté à Georges Maciunas fut un lieu de performance autant qu’un espace d’hospitalité, modèle d’auto-organisation artistique. Ses œuvres engagent une esthétique de l’improvisation, du quotidien et du faire avec, opposée aux logiques de production artistique normée. Ses inspirations, à la croisé de Duchamp et de l’art « évènement » de Fluxus. Jusqu’à la fin de sa vie, Jean Dupuy fut un artiste de lien et d’ouverture à l’inconnu. J’ai découvert furtivement son travail lors de sa conférence à deux voix, en compagnie de Christian Xatrec. La 90 passée, Jean Dupuy était en pleine vivacité et continuait la  transmission de son art-attitude tout autour de lui. D’exposition en exposition, entouré de jeunes artistes et d’amis fidèles, à se mouvoir de part et d’autre de la France. Transmission de valeurs de la poésie anagrammatique érotique et désobéissante, la sagesse dans sa déclinaison la plus minimale qu’elle soit, incarnée dans le moindre acte, parole, geste.

Références bibliographiques:

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9° Ben Vautier : écrire sa vie, performer l’histoire

Ben Vautier est sans doute l’un des artistes européens les plus singuliers à avoir radicalement brouillé les frontières entre art et vie, œuvre et quotidien, métier d’artiste, ego et dispositif créatif. Héritier direct de Dada, de Duchamp, mais aussi de Fluxus (auquel il est officiellement affilié à partir des années 1960), il a fait de sa propre personne, de son entourage, de ses lieux de vie — notamment sa maison à Nice — le support ininterrompu d’un art en acte, perpétuellement ironique, critique et autoréflexif. 

Au cœur de sa pratique se trouve l’usage de l’écriture comme geste artistique, politique et autocritique. Ses célèbres pancartes textuelles, griffonnées en lettres blanches sur fond noir, interrogent les conventions de l’art, la place de l’artiste, le statut de l’œuvre et les logiques de reconnaissance. Dans des énoncés souvent tautologiques ou provocateurs — « l’art est inutile », « je signe tout », « tout est art », ou encore « je doute » — Ben expose les contradictions internes de la création contemporaine, en y mêlant un humour corrosif et une forme d’honnêteté brute. L’artiste y est à la fois sujet et objet de sa critique, dans un exercice constant d’auto-dénonciation.

Son œuvre fonctionne ainsi comme une scène permanente de contre-culture, nourrie de défiance à l’égard des institutions, de la marchandisation de l’art, mais aussi de l’ego artistique comme posture. Ce qui est en jeu n’est pas l’effacement du soi, mais son exposition radicale dans un cadre quotidien : la famille, la maison, les journaux personnels deviennent autant de matériaux d’une performance de longue durée, qui s’étale sur des décennies. L’autobiographie chez Ben n’est jamais une confession intime : c’est un théâtre du langage, un jeu de miroirs entre le moi, l’histoire de l’art, et le spectateur.

On pourrait dire, à cet égard, que l’œuvre de Ben constitue une forme d’« archéologie vivante » des avant-gardes. En réactivant les gestes dadaïstes, en se réappropriant les provocations situationnistes, en dialoguant avec Fluxus ou l’art conceptuel, il compose un palimpseste de toutes les utopies artistiques du XXe siècle, tout en les minant de l’intérieur. Son ancrage niçois n’est pas anecdotique : le local devient le lieu d’un cosmopolitisme paradoxal, où le quartier, les proches, les passants, deviennent les acteurs d’un happening permanent.

Je garde le souvenir marquant de mon séjour à Nice à l’occasion de l’exposition La vie est un film, où Ben présentait un défilé de mode performatif, mêlant dérision, bricolage visuel et réflexivité sociale. Cette manifestation, à la fois dérisoire et jubilatoire, donnait à voir l’art comme forme de vie paradoxale, fragile et joyeuse, loin de tout académisme, mais riche d’une densité éthique et poétique singulière.

Références bibliographiques:

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10° Charles Dreyfus Pechkoff : poétique de l’instabilité et mémoire vive de Fluxus

Charles Dreyfus Pechkoff (né en 1947 à Suresnes) est une figure singulière de l’art contemporain, dont le parcours traverse plusieurs disciplines : performeur, poète, plasticien, historien du mouvement Fluxus et critique d’art, il incarne une posture engagée où la création se conjugue à la transmission. Diplômé en Histoire de l’art (licence et maîtrise), il entame dès 1973 une recherche doctorale pionnière sur Fluxus — soutenue près de quarante ans plus tard, en 2012 — donnant lieu à une publication majeure : Fluxus, une avant-garde en mouvement (Presses du réel). Ce long travail témoigne d’une fidélité méthodique à un mouvement qu’il ne cesse d’interroger, d’archiver et d’interpréter.

Installé brièvement à New York dans les années 1970, Dreyfus réalise en 1974 la première interview filmée de George Maciunas, figure fondatrice de Fluxus. Cette même année, il organise avec Ben Vautier un concert Fluxus au musée Galliera, dans le cadre du Festival d’Automne. Loin de se cantonner à une posture de commentateur, il développe une pratique artistique profondément liée à l’expérimentation langagière et performative. Son recueil Métaphonie : itinéraire dialogique (2016) prolonge cette veine, en explorant les potentialités ludiques et instables du langage. L’écriture y devient voix, souffle et rythme : une pensée incarnée, à la croisée de la poésie sonore et de la philosophie implicite du geste.

Poète de l’instabilité, Dreyfus articule ses recherches à une pratique performative active dans plus de vingt pays. Il collabore notamment avec la dramaturge Antigone Mouchtouris dans des performances et concerts Fluxus qui convoquent autant la mémoire de l’avant-garde que sa réactivation critique. Parallèlement à ses créations, il mène une activité de critique depuis 1971 (notamment dans Opus International), co-dirige Kanal Magazine aux côtés de Michel Giroud, et contribue régulièrement à la revue québécoise Inter Art Actuel. Il a également dirigé le journal Omnibus, à la frontière entre création et diffusion.

À cette stature intellectuelle s’ajoute une présence humaine saisissante, faite d’excès, de générosité et d’intransigeance. Durant plusieurs semaines, Charles Dreyfus a accepté de se livrer devant ma caméra, entre confidences, analyses, digressions et éclats de rire.

Références bibliographiques:

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11° Alan Berliner : la mémoire comme montage, l’intime comme matière filmique

Artiste et film-maker du cinéma expérimental américain contemporain, Alan Berliner (né en 1956 à Brooklyn, New York) s’est imposé par une œuvre singulière qui explore les frontières du film personnel, du documentaire, de l’installation visuelle et de l’essai poétique. Il développe dès les années 1980 une pratique fondée sur la manipulation des archives visuelles, sonores et textuelles, à la croisée du film de famille, de la psychanalyse domestique et de l’anthropologie du quotidien. Il enseigne notamment à la New School for Social Research, où il propose un cours intitulé Experiments in Time, Light and Motion, résumant à lui seul l’axe central de sa démarche : le travail plastique et réflexif sur le temps et la mémoire.

Berliner conçoit le cinéma comme un art du montage de soi : non pas une mise en scène de soi, mais en tant qu’un collage affectif, cognitif et sensoriel du vécu, à travers lequel le spectateur est invité à réfléchir à sa propre histoire. Son premier film reconnu, The Family Album (1986), rassemble des séquences anonymes de films Super 8 pour recomposer un récit collectif et fictionnalisé de la cellule familiale américaine, brouillant les frontières entre intimité individuelle et mémoire culturelle. Il y affirme une méthode de ré-emploi visuel et sonore qui caractérisera l’ensemble de son œuvre.

Cette logique du « moi comme archive » prend une intensité particulière dans les films qui composent une sorte de trilogie généalogique : Intimate Stranger (1991), Nobody’s Business (1996) et The Sweetest Sound (2001). Chacun de ces films travaille la question du nom, de la filiation et de l’héritage, à travers une introspection documentée sur les figures paternelles ou familiales, mais aussi sur les mécanismes symboliques par lesquels l’individu s’inscrit dans une lignée, une langue, une communauté. Berliner s’y montre monteur de la parole autant que des images, interrogeant les silences, les résistances, les souvenirs partiels et les failles de la mémoire comme autant de matériaux filmiques à part entière. Nobody’s Business, portrait à la fois affectueux et conflictuel de son père, a notamment été primé d’un Emmy Award et salué pour sa subtilité émotionnelle et formelle.

Dans Wide Awake (2006), le cinéaste tourne la caméra vers lui-même pour documenter son rapport à l’insomnie. Loin d’un simple journal intime filmé, le film devient une méditation sur le rythme, l’épuisement, la créativité nocturne, révélant une conception du cinéma comme expérience incarnée, traversée par les temporalités physiologiques du corps et les flux désordonnés de la pensée. De même, First Cousin Once Removed (2013), consacré à son cousin le poète Edwin Honig, atteint une rare profondeur en abordant frontalement la maladie d’Alzheimer. Le film déploie une esthétique fragmentaire où l’effacement progressif du langage devient une matière cinématographique : les trous, les bégaiements, les oublis ne sont pas masqués mais accueillis comme une vérité de l’être — une déconstruction poétique du sujet.

Parallèlement à ses films, Berliner réalise depuis les années 1970 un vaste corpus d’installations visuelles et sonores, souvent exposées dans des institutions telles que le MoMA, le Whitney Museum ou le Jewish Museum. Ces œuvres — Audiofile (1993), The Red Thread (1996), Open to Interpretation (2009), ou encore sa série Think Like a Filmmaker — prolongent son interrogation sur les supports de la mémoire (photographies, bandes magnétiques, objets techniques obsolètes) et proposent une esthétique du vestige, de la réminiscence et du désordre organisé. Il s’agit, pour Berliner, de penser le montage non seulement comme une technique filmique, mais comme une structure existentielle, où le sens émerge de la confrontation des traces.

Ce cinéma du « moi en fragments » ne se résume toutefois pas à une autobiographie filmée : il touche, par la singularité de sa forme, à une portée universelle. Alan Berliner ne filme pas pour se raconter, mais pour interroger ce que « raconter » veut dire lorsqu’il s’agit de soi, de ses proches, de son nom ou de son passé. À travers lui, l’essai cinématographique devient le lieu d’un travail de la mémoire, au sens fort : un effort pour faire tenir ensemble ce qui se défait, pour articuler ce qui résiste au langage, pour donner à voir, dans les plis du quotidien, les failles de l’humanité.

Références bibliographiques:

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11° Alan Berliner: Memory as Editing, the Intimate as Cinematic Material

Artist and filmmaker of contemporary American experimental cinema, Alan Berliner (born 1956 in Brooklyn, New York) has established himself through a singular body of work that explores the boundaries of personal film, documentary, visual installation, and poetic essay. Since the 1980s, he has developed a practice based on the manipulation of visual, sound, and textual archives, at the intersection of home movies, domestic psychoanalysis, and the anthropology of everyday life. He teaches notably at the New School for Social Research, where he offers a course entitled Experiments in Time, Light and Motion, summarizing in itself the central axis of his approach: a plastic and reflective work on time and memory.

Berliner conceives cinema as an art of self-editing: not a staging of the self, but as an affective, cognitive, and sensory collage of lived experience, through which the viewer is invited to reflect on their own history. His first recognized film, The Family Album (1986), gathers anonymous Super 8 film sequences to reconstruct a collective and fictionalized narrative of the American family unit, blurring the boundaries between individual intimacy and cultural memory. In it, he asserts a method of visual and sound reuse that will characterize his entire oeuvre.

This logic of the « self as archive » takes particular intensity in the films that compose a sort of genealogical trilogy: Intimate Stranger (1991), Nobody’s Business (1996), and The Sweetest Sound (2001). Each of these films explores the question of name, filiation, and heritage, through a documented introspection on paternal or familial figures, but also on the symbolic mechanisms through which the individual inscribes themselves into a lineage, a language, a community. Berliner presents himself as an editor of speech as much as of images, interrogating silences, resistances, partial memories, and gaps in memory as fully-fledged cinematic materials. Nobody’s Business, an affectionate yet conflicted portrait of his father, notably received an Emmy Award and was praised for its emotional and formal subtlety.

In Wide Awake (2006), the filmmaker turns the camera towards himself to document his relationship with insomnia. Far from a simple filmed personal diary, the film becomes a meditation on rhythm, exhaustion, and nocturnal creativity, revealing a conception of cinema as an embodied experience, traversed by the physiological temporalities of the body and the disorderly flows of thought. Similarly, First Cousin Once Removed (2013), devoted to his cousin the poet Edwin Honig, reaches a rare depth in addressing Alzheimer’s disease directly. The film unfolds a fragmentary aesthetic in which the progressive erasure of language becomes cinematic material: gaps, stammers, and forgetfulness are not hidden but welcomed as a truth of being—a poetic deconstruction of the subject.

Alongside his films, Berliner has produced since the 1970s a vast corpus of visual and sound installations, often exhibited in institutions such as MoMA, the Whitney Museum, or the Jewish Museum. These works—Audiofile (1993), The Red Thread (1996), Open to Interpretation (2009), and his series Think Like a Filmmaker—extend his investigation of memory media (photographs, magnetic tapes, obsolete technical objects) and propose an aesthetic of relics, reminiscence, and organized disorder. For Berliner, editing is not only a filmic technique but an existential structure, where meaning emerges from the confrontation of traces.

This cinema of the « self in fragments » is, however, not reducible to filmed autobiography: it reaches, through the singularity of its form, a universal significance. Alan Berliner does not film to tell his own story, but to interrogate what « telling » means when it concerns oneself, one’s loved ones, one’s name, or one’s past. Through him, the cinematic essay becomes the site of a profound work on memory: an effort to hold together what is falling apart, to articulate what resists language, and to reveal, in the folds of everyday life, the fissures of humanity.

Bibliographic References:

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12° Cinéma comme « event » : Jaap Pieters

12° Cinema as “event”: Jaap Pieters

The cinematographic work of Jaap Pieters is part of an aesthetic of reduction and attentive perception, extending certain intuitions from Jonas Mekas’s filmed diary, but according to a radically minimalist mode. Whereas Mekas unfolds a teeming lyricism, celebrating the ephemeral and the profusion of days, Pieters opts for a tightened formal rigor, based on the material and temporal constraints of Super 8: a single shot, often filmed from the window of his apartment in Amsterdam, with no editing or post-production, and with a duration imposed by the film reel itself — about three minutes and twenty-two seconds.

This formal asceticism gives his films a quality of discreet epiphany, where reality, in its apparent insignificance, becomes the site of attention. The notion of “happening” must here be taken in its literal sense: as something that appears according to laws of nature that escape us. In this sense, he inspires my own approach. What a source of astonishment life is, when you think about it — the beings we encounter, the singular situations that arise, the places in which we find ourselves… Of course, one can sometimes attempt to outline their contours, but never their essence. Letting things happen — perhaps that is the key, found in the way Jaap Pieters films and photographs.

Whether in his politically engaged films (homages to filmmakers, cf. the series The Old Men), or in 2007: when Frédérique Devaux and Michel Amarger filmed Cinémas de Traverse, including a conversation with Jaap (trailer): https://vimeo.com/130545598 (2’00). This encounter led them, in 2008, to travel to Beirut in search of the grave of Hussein Ali Chaaban, a friend of Jaap’s, for whom he had first gone to Beirut in 1979…
Produced in 2008/2014: Frédérique Tabet, Frédérique Devaux, and Michel Amarger made Voyage dans le cinéma expérimental à Beyrouth – Avec Jaap Pieters au Liban, French DV version (428), both works published by Re:Voir Video.

Films such as The TincanmanDe Kopjesdans (The Dance of the Cups) – 2 min 20, 18 fps, with sound, Super 8 color → also blown up to 35 mm in 2006, Jimmy’s BalletVleesvervoer (Meat Transport), The Furious with Bottle and CanSwissrooftop Cleansing, the dragonfly film (, the portraits of old men, the photographs of objects and places… all testify to a will to capture the emergence of the event in its raw state: a flicker of light, a trivial gesture, a passing silhouette or a reflection on a window.

The fixed frame, the imposed brevity and the absence of editing contribute to a dispositif of image de-dramatization, where the filmmaker’s gaze becomes pure reception, suspended to what happens. By intensifying the presence of the “banal” event, through a strategy of waiting and perceptual availability, the filmmaker manages to render it visible.

Within this deliberate economy of means, Pieters’s cinema performs a de-hierarchization of the visible: what, in other contexts, would be considered accidental or negligible becomes here the very heart of the film. Chance is not an anecdotal event, but a mode of appearance — according to a logic close to that of aleatoric form in certain avant-garde traditions. Through this approach, the filmmaker proposes an ecology of the gaze, where the surrounding world is not a backdrop but a relational texture, revealed in its ontological density by the very act of filming.

This practice can also be understood as a form of ethics of perception, in which the Super 8 camera becomes an instrument of contemplation — a situated experience, attentive to the way in which time, frame, light and chance compose a singular phenomenality. In this sense, to film is a gesture of resistance to the accelerated regime of the visible, a way of suspending the saturated flow of images to allow for the emergence of a sober, restrained gaze, hospitable to the unforeseen that detaches itself and arises into attention.

This pared-down relationship to reality, grounded in a constraining practice and a deliberately effaced subjectivity, places Jaap Pieters’s work within a sensitive genealogy of experimental cinema, where the image is no longer a bearer of narrative, but a medium for an encounter between gaze, world and duration. Through this perceptual economy, a poetics of attention is instituted — a way of filming that gives form to passage, to interval, to the infra-ordinary.

This is something I have experimented with and diverted for my cinéma fleuve parlant, during our exchanges and encounters. Letting things happen, yes — but over a long duration. One realizes, then, that our selective perception has neither the time nor the limits other than the vast river of life itself.

Références bibliographiques:
Link to the account of the encounter:
Link to the portrait of Jaap:

Le travail cinématographique de Jaap Pieters s’inscrit dans une esthétique de la réduction et de la perception attentive, prolongeant certaines intuitions du journal filmé de Jonas Mekas, mais selon une modalité radicalement minimaliste. Là où Mekas déploie un lyrisme foisonnant, célébrant l’éphémère et la profusion des jours, Pieters opte pour une rigueur formelle resserrée, fondée sur les contraintes matérielles et temporelles du super 8 : un seul plan, de nombreux prises de vues filmés la fenêtre de son appartement à Amsterdam, sans montage ni intervention ultérieure, dans une durée imposée par la pellicule elle-même — environ trois minutes vingt deux. Cette ascèse formelle confère à ses films une qualité d’épiphanie discrète, où le réel, dans son apparente insignifiance, devient le lieu d’une attention. La notion de « happening » doit être ici prise en son sens littéral : comme ce qui apparaît en suivant des lois de la nature qui nous échappe. C’est ainsi qu’il inspire ma démarche. Quel étonnement la vie, si on y pense, des êtres que nous croisons, situations singulières qui se produisent, des lieux dans lequel nous nous trouvons… Certes, on peut quelquefois tenter d’en planifier le contour, mais jamais l’essence. Laisser advenir, c’est peut être la clef qui se trouve dans la manière de filmer et de photographier de Jaap Pieters. Que ce soit dans ses films engagés (hommage rendu aux cinéastes, cf. la série « The old men », comme en 2007 : Frédérique Devaux et Michel Amarger tournent leur film Cinémas de Traverse, comprenant notamment une conversation avec Jaap (bande-annonce) : https://vimeo.com/130545598 (2’00). Cette rencontre les conduit, en 2008, à entreprendre un voyage à Beyrouth à la recherche de la tombe de Hussein Ali Chaaban, ami de Jaap, pour lequel ce dernier s’était rendu à Beyrouth une première fois en 1979… produit en 2008/2014 : Frédérique Tabet, Frédérique Devaux et Michel Amarger réalisent Voyage dans le cinéma expérimental à Beyrouth – Avec Jaap Pieters au Liban, version DV française (428), tous deux publiés par Re:Voir Vidéo.

Des films tels que « The Tincanman » (L’homme aux canettes), « de kopjesdans » (la danse des tasses) 2 min 20, 18 i/s, avec son, super 8 couleur→ Également gonflé en 35 mm en 2006, « jimmy’s ballet » (le ballet de Jimmy), « Vleesvervoer » (transport de viande) « The Furious with bottel and can », « Swissroftop cleansing », le film de libellule, les portraits de vieux hommes, les photographies des objets, lieux…. témoignent d’une volonté de capter le surgissement de l’événement dans son état brut : un frémissement de lumière, un geste anodin, une silhouette passante ou un reflet sur une vitre. Le cadre fixe, la brièveté imposée et l’absence de montage participent d’un dispositif de dédramatisation de l’image, où le regard du cinéaste se fait pure réception, suspendu à ce qui advient. En intensifiant la présence du « banal », par une stratégie d’attente, de disponibilité perceptive, le cinéaste arrive à le rendre visible.

Dans cette économie volontaire de moyens, le cinéma de Pieters opère une déhiérarchisation du visible : ce qui, dans d’autres contextes, serait considéré comme accidentel ou négligeable devient ici le cœur du film. Le hasard n’est pas événement anecdotique, mais modalité d’apparition — selon une logique proche de celle de l’aléa comme forme dans certaines traditions avant-gardistes. Par cette démarche, le cinéaste propose une écologie du regard, où le monde environnant n’est pas un décor mais une texture relationnelle, révélée dans sa densité ontologique par l’acte même de filmer.

On peut également inscrire cette pratique dans une forme d’éthique de la perception, où la caméra super 8 devient instrument de contemplation, une expérience située, attentive à la manière dont le temps, le cadre, la lumière et le hasard composent une phénoménalité singulière. En ce sens, filmer constitue un geste de résistance au régime accéléré du visible, une manière de suspendre le flux saturé des images pour faire advenir un regard sobre, retenu, hospitalier à l’imprévisible qui s’en détache et qui surgit à l’attention.

Ce rapport épuré à la réalité, fondé sur une pratique contraignante et une subjectivité volontairement effacée, situe l’œuvre de Jaap Pieters dans une généalogie sensible du cinéma expérimental, où l’image n’est plus porteuse de récit, mais support d’une rencontre entre regard, monde et durée. À travers cette économie perceptive, c’est une poétique de l’attention qui s’institue — une manière de filmer qui donne forme au passage, à l’intervalle, à l’infra-ordinaire.

Ce que j’ai pu expérimenter et détourner pour mon cinéma fleuve parlant, lors de nos  échanges et rencontres. Laisser advenir certes, mais dans une durée longue. On s’aperçoit ainsi que notre perception sélective, n’a ni le temps, ni les bornes autres que l’énorme fleuve de la vie même.

Références bibliographiques:

Lien vers le récit de la rencontre :

Lien vers le portrait de Jaap : 


13° La voix, MA : rencontre avec l’esprit du cinéma de Takahiko Iimura

Ma découverte du cinéma de Takahiko Iimura s’inscrit dans un processus d’apprentissage où la forme cinématographique devient, en elle-même, objet de pensée et d’expérimentation sensorielle. Faire déplacer l’image dans l’espace, faire expérimenter la voix ou méditer le vide, en voici quelques instructions. Cinéaste reconnu de l’avant-garde japonaise des années 1960, Iimura a construit une œuvre singulièrement hybride, à la croisée du cinéma structurel, de la vidéo expérimentale et de la performance-installation, en dialogue constant avec les milieux artistiques new-yorkais, notamment Fluxus, Jonas Mekas ou Yoko Ono. Installé à New York à partir de 1966, il tisse un lien fécond entre les avant-gardes occidentales et japonaises, déplaçant les cadres esthétiques du cinéma expérimental tout en y inscrivant des motifs propres à la culture japonaise, tels que le vide, l’intervalle ou le silence.

C’est à travers MA: A Japanese Concept (1978) que j’avais l’impression de rencontrer l’esprit de son œuvre. « A compilation of 4 short films and videos on the Japanese theme of MA, which roughly translates to « negative space », but evokes a deeper sense as a concept of space/time as one, or the interconnectiveness of space and time » peut on lire le résumé de la présentation des quatre courts films. Ces films, fondés sur le concept japonais de ma – terme difficile à traduire désignant l’espace-temps latent entre les choses, les sons, les gestes – invite à percevoir le temps et la relation image/son dans le cinéma de manière toute différente. Composé de séquences épurées, alternant plans fixes, silences et gestes ténus, Ma ne se regardent pas : il se contemplent. L’image et le son s’y répondent parfois dans leur absence même, creusant un espace de résonance perceptive où l’attention du spectateur devient le véritable lieu de l’œuvre. Plus qu’un film, Ma m’est ainsi apparu comme une expérience de présence, de dépouillement, d’ouverture à l’indéterminé. Il m’a permis de reconsidérer la matérialité du médium cinématographique — non plus comme un simple vecteur narratif, mais comme un dispositif éthique et temporel, structurant un rapport au monde attentif et situé.

Ce premier contact fut prolongé par une invitation de Julian Ross, critique du cinéma expérimental japonais, à une rétrospective consacrée à Iimura, dont il a également signé un article dans The Film Comment Letter (8 septembre 2022), à l’occasion de la disparition du cinéaste. Il y rappelle que Yoko Ono, complice de longue date d’Iimura, avait tendu un micro par la fenêtre pour capter les bruits de rue destinés à son film Ai (Love) (1962) , dans lequel deux corps enlacés sont filmés en si gros plan qu’ils deviennent abstraction pure. « On Eye Rape » (1962) avec Natsuyuki Nakanishi, contemple le vivant sous microscope, suit l’émergence d’un animal depuis sa conception et développement dans l’oeuf, là encore de manière non narrative, mais via une image sureexposée, laissant entrevoir les phénomènes discernables, bruyant leur visibilité. Comme si le seul fait de regarder l’émergence de la vie avait quelque chose d’un viol. Cette anecdote résume parfaitement la tension productive qui traverse l’œuvre d’Iimura : entre le réel et son a-bstraction volontaire, entre son et silence, le corps et sa dématérialisation.

Ce dont je me souviens de cette rétrospective, le souvenir élargie par le visionnement de ses films, lectures de textes à leur propos qu’il m’a envoyé ou que j’ai trouvé — et que je tente de relater dans l’essai qui accompagne cette présentation. Une constellation d’œuvres marquées par une approche du « film-événement » très différente de celle des expérimentateurs new-yorkais, bien qu’Iimura fût proche de l’Anthology Film Archives. Il y avait dans ses films, une sensibilité plus philosophique, plus conceptuelle, irriguée peut-être par la philosophie orientale zen et la « french theory » : Derrida, notamment, dont le nom fut évoqué par T. au détour d’une conversation unique que j’ai pu avoir après la projection de ses films, à l’Up-link 23 avril 2013, mon premier séjour au Japon, dans le quartier Shibuya à Tokyo, où avait eu lieu une performance de Takahiko Iimura et une projection de ses films. Accompagné de critiques de cinéma et documentariste, lui même réalisateur, traducteur et spécialiste de cinéma étendu au Japon, Yu Kaneko. Le questionnement sur la voix, le regard, le fait de dire, le fait de voir, l’écosystème, la nature, le vide — autant d’axes qui structurent aussi bien MA que ses performances vidéographiques ultérieures, où le cinéma se déploie au-delà de l’écran, dans un champ élargi, « étendu », entre dispositif et rituel.

Mais il y avait aussi dans cette œuvre une veine critique, moins immédiatement perceptible mais néanmoins très présente : la guerre, la contamination nucléaire, la maladie, l’absurde de la condition humaine apparaissent en filigrane dans des films comme Kai, où l’humour noir et le dérèglement des formes traduisent une inquiétude sourde face au monde. Ainsi, Ai, Kai et Ma dessinent ensemble une sorte de triptyque existentiel — érotisme, absurdité, vide — où le corps, le souffle, la disparition, l’émergence de la vie et la perception constituent les véritables matières de ses films.

Références bibliographiques:

Lien vers essai:

Lien vers vidéos : 

14. Peter Kubelka : gestes filmiques, rythme et culture sensible

L’œuvre de Peter Kubelka a été présentée dans le cadre d’une rétrospective au Centre Pompidou, où furent projetés plusieurs de ses films, dont Arnulf Rainer. Ce film, réalisé en 1960, est composé uniquement d’alternances de lumière blanche et d’écran noir. Il mobilise les éléments fondamentaux du médium cinématographique dans leur forme la plus directe, sans image figurative ni narration. Le montage suit une structure rythmique précise, fondée sur la durée, la fréquence et l’intermittence. L’effet produit engage l’ensemble de la perception du spectateur, soumis à une série de pulsations visuelles et sonores. Cette recherche sur les composantes élémentaires du cinéma s’inscrit dans un travail plus vaste de Kubelka sur la forme, le rythme et les gestes techniques. Le cinéaste conçoit le montage comme une opération fondée sur la découpe, la juxtaposition et la transformation, en continuité avec des pratiques issues d’autres domaines, comme la cuisine, la musique ou les rituels. Dans ses conférences, il revient fréquemment sur cette analogie entre le cinéma et la préparation culinaire. Lors de la conférence, il rend hommage à la tarte Tatin, « la meilleure sculpture du monde », qu’il place sur le même plan que la Fontaine de Duchamp, non pour leur valeur esthétique, mais en tant que gestes porteurs de concept d’art. Dans les deux cas, il s’agit en effet d’un déplacement de forme, d’une opération matérielle qui génère une nouvelle configuration sensible.

Cette attention aux gestes s’exprime également dans l’ouvrage Was ist Film, coécrit avec Christian Lebras, qui rassemble réflexions, recettes et analyses sur le lien entre cinéma et cuisine. Kubelka y développe l’idée que la création filmique repose sur des opérations élémentaires de sélection, de coupe, d’agencement — gestes qui relèvent d’une culture du rythme, de la préparation, de la transmission. Le montage n’est pas conçu comme une abstraction, mais comme une pratique située, matérielle, impliquant une relation directe avec les textures, les durées, les articulations.

Son approche du cinéma accorde une importance particulière aux conditions de projection. Chaque film est conçu en relation avec un format précis, une vitesse de défilement, un espace de diffusion. La projection devient une composante essentielle de l’œuvre, pensée comme un dispositif sensoriel et temporel. Kubelka a d’ailleurs participé à la fondation de l’Austrian Film Museum, où il a défendu une conception du cinéma comme forme culturelle à part entière, nécessitant des conditions précises de conservation, de présentation et de réception.

Références bibliographiques: 

Lien vers les vidéos :

15° Nathalie Heidsieck de Saint Phalle : Kaplan projets et art tapisserie

L’appartement-galerie située au coeur de Naples, constitue un exemple concret de lieu d’expérimentation d’avant-garde, engagé, poétique et féministe, où se rencontrent art-action, poésie sonore, poètes de la Beat generation, écriture performée regroupé sous les noms de projets successifs de « Kaplan projets » (Purgatorio I; II, III). La galerie devient un espace-temps alternatif, laboratoire de formes hybrides, de filiations transgénérationnelles, et de micro-gestes politiques — loin des logiques muséales classiques.

Nathalie Heidsieck de Saint Phalle est journaliste, écrivaine et collectionneuse d’art. Fille du poète et artiste Bernard Heidsieck et de l’artiste Françoise Janicot, elle grandit dans un environnement marqué par la poésie sonore et le féminisme performatif. Mariée très jeune à Philippe de Saint Phalle, neveu de l’artiste Niki de Saint Phalle, elle poursuit des études en archéologie égyptienne, qu’elle interrompt six mois avant de rendre sa thèse. Son parcours la conduit à voyager au Yémen et en Iran, expériences qui nourrissent son engagement journalistique. Elle rejoint la rédaction du magazine Actuel, où elle se distingue par son journalisme d’investigation. C’est lors d’un reportage sur la guerre en ex-Yougoslavie qu’elle s’installe à Naples en 1994, où elle réside dans le Palazzo Spinelli, face à l’église del Purgatorio. Elle y fonde un espace artistique et littéraire, connu sous le nom de Le Purgatoire, qui devient un lieu de rencontre pour artistes et écrivains. À Naples, elle vit entourée de milliers de livres et de tableaux collectés au fil des ans, créant un environnement où l’art et la littérature se côtoient au quotidien. Cet espace devient un lieu d’accueil pour des artistes en résidence, tels que le poète et plasticien américain John Giorno, et un lieu d’exposition pour des œuvres d’artistes contemporains. 

Nathalie Heidsieck de Saint Phalle incarne une démarche artistique et littéraire où l’intime et le collectif se rejoignent, où l’art se vit au quotidien et se partage dans un esprit de communauté. Sa propre démarche d’écrivaine et de collectionneuse se déploie dans une forme de poésie-action où le texte n’existe jamais séparément de son dire, de sa présence dans l’espace, de la performativité de l’instant. À travers des recueils comme Hôtels littéraires : Voyage autour de la Terre (Denoël), elle compose une cartographie intime et littéraire des lieux habités par les écrivains, dans lesquels mémoire et fiction se nouent, dans un style qui mêle récit de voyage, rêverie et archéologie poétique.

Le lieu qu’elle anime devient ainsi le prolongement direct de cette écriture : il incarne une pratique artistique relationnelle, faite de lectures à voix haute, de partitions poétiques transgénérationnelles, de mises en espace sonores ou textuelles dont j’ai pu faire expérience lors de mon séjour hivernal à Naples. Si la galerie a été dissoute, il reste toujours l’appartement de Nathalie, ce n’est pas un musée, ni même un atelier au sens traditionnel : c’est une archive, un microcosme, une forme de scène domestique et collective, où chaque objet, chaque livre, chaque voix prend part à une dramaturgie de la mémoire, du langage et de l’hospitalité artistique. La dimension créative du lieu se joue précisément là : dans l’invention de modalités alternatives de vivre et de créer ensemble, à partir de filiations élargies et de gestes de soin. L’appartement-galerie devient ainsi un espace de résistance aux normes de l’art marchandisé ou muséifié, en proposant un art du quotidien, relationnel, sensible, où les frontières entre vie et création s’effacent. C’est un art de la situation, de la parole donnée, de la présence au monde — qui prolonge les utopies de la poésie concrète et sonore, tout en les actualisant dans une perspective située, incarnée, critique. En cela, l’histoire de l’association, collectif d’artistes, Locus Solus initié et hébergé initialement dans la galerie-palais à Naples, débordant même dans l’appartement, s’inscrit dans la constellation d’artistes ayant fait du lieu de vie un espace d’exposition et de pensée : à l’image de Ben Vautier à Nice, de Sophie Calle dans ses mises en scène autobiographiques, ou de Jean Dupuy et de son loft new-yorkais repris à Maciunas, développant une mise en scène artistique informelle. Mais elle y ajoute une dimension rare : celle de la transmission, non comme reproduction, mais comme relance vivante de gestes poétiques partagés, dans une constellation intergénérationnelle, affective et politique. Ces pratiques prolongent, sous des formes contemporaines, les gestes et les intentions portés par des actions collectives comme celles des artistes, issus de Nouveau Realisme, poètes de la Beat generation, des actions des « In Situ » ou des événements en flux continu, rappelant certaines démarches initiées par Isidore Isou, William Burroughs, Guy Debord ou Georges Maciunas.  On peut toutefois observer une démarche propre à la sensibilité singulière de Nathalie, qui, ayant suivi un double cursus en archéologie et en beaux-arts, voyage pour voir de ses propres yeux ces vestiges qu’elle collecte, comme en témoigne sa collection de tapis persans et d’autres objets. Ces pièces ne sont pas de simples artefacts décoratifs, mais constituent des motifs inscrits dans une tapisserie plus vaste — métaphore que Wittgenstein utilise pour penser la vie comme un tissu composé d’éléments interdépendants : notre langage, nos pratiques et notre vie sociale. Selon lui, pour comprendre la tapisserie dans son ensemble, il ne suffit pas d’isoler un motif particulier ; il faut voir comment les motifs s’entrelacent, comment chaque détail fait partie d’un réseau cohérent qui donne sens à l’ensemble. Cette idée souligne que le sens n’est pas une entité isolée, mais résulte d’un contexte, d’une forme de vie, d’un enchevêtrement d’usages. Chaque motif a sa place dans la trame, et ce sont leurs relations qui façonnent la tapisserie entière. Cette métaphore invite ainsi à penser la vie, le langage, les expériences humaines comme un tissu vivant, où les éléments se renforcent mutuellement, et où la compréhension exige une appréhension globale, non fragmentaire. Chaque tapis s’inscrit alors comme un fragment d’un tout plus large, une pièce porteuse à la fois d’une mémoire collective et d’une histoire intime. Ainsi, Nathalie articule archéologie, esthétique et sensibilité dans une relation dynamique entre passé et présent, individuel et collectif, où la mémoire et l’identité s’entrelacent. Cette attention portée aux fragments, et à leur mise en réseau, traduit une forme d’engagement discret où l’acte artistique devient un tissage vivant où s’entrelacent les dimensions politiques, existentielles et sociales, prolongeant les modalités de l’art relationnel à travers une inscription concrète dans des situations sensibles.

On peut reprendre cette image de tapis pour penser la continuité et l’interdépendance des gestes, des émotions et des expériences dans les pratiques artistiques distribuées, soulignant combien l’art peut être envisagé comme un tissage dynamique où chaque « motif » participe à la richesse et à la cohérence du tout.

Articles cités : 

Le Monde.fr+2Wanderfull+2Wikipédia+2

Wanderfulllilibarbery.substack.com+2FONDATION CAB+2Wanderfull+2

FONDATION CAB

Références bibliographiques: 

Oeuvres, artistes y exposés, actions (exemples) : 

Lien vers l’essai :

Liens vidéos : 

16. Robert Attanasio

L’exemple de Robert Attanasio commentant une photographie anodine — des enfants jouant avec des ballons dans un intérieur, commentant une échelle pointée dans le mur et menant nul part ou un trou dans le mur de bâtiment du musé d’art moderne PS1, la lumière des glaçons dans un verre outre ces actions plus politiques, comme message écrit sur des post-it et collés — illustre ce déplacement de registre, où l’attention aux gestes et aux attitudes révèle un potentiel narratif et formel insoupçonné.

Ce geste de requalification se situe dans le prolongement de l’esprit Fluxus, tel que l’a formulé George Maciunas : un art-jeu minimal, dé-hiérarchisé, attentif aux micro-événements, refusant la virtuosité et la valeur marchande. Par la porosité entre art et vie, par la réhabilitation de l’insignifiant, Fluxus a établi un paradigme où l’expérience sensible et la situation concrète priment sur l’objet fini, ouvrant la voie à des pratiques artistiques qui déplacent l’enjeu esthétique du produit vers l’événement.

J’ai rencontré Robert Attanasio à Paris, lors de la projection de ses films musicaux à l’église Saint Merry. Accompagnée de Boris Lehman, Pop Chodorov, des jeunes chercheurs, critiques d’art en cinéma expérimental, …encore une de ces soirée que j’aime tant. Après concert, Robert distribué ses postâtes en nous demandant quel message on voudrait qu’il nous écrive. Quelque chose sur « amour » proposais-je timidement. Love ? M’a regardait-il surpris ? Il en ressort « Love hurt but it is worthed »…suivi d’une danse dans cette église reformée en lieu d’art, oh combien froide…

Références bibliographiques:

Lien vers essais:

Lien vers vidéos:

Phill Niblock: 

Expérience ! 

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Lary 7 : Clock Tower images, sounds and voices

Les interventions sonores de Lary 7 illustrent avec acuité ce que Jankélévitch désigne comme ce « je-ne-sais-quoi » irréductible à toute médiation, et que seule la présence in situ peut actualiser. Dans ces conditions, la performance opère comme un espace de perception élargie, capable de requalifier des matériaux techniques rudimentaires ou des situations banales en événements esthétiques. Cette capacité rejoint la notion de « transfiguration du banal » formulée par Arthur Danto : un fragment ordinaire du réel, détaché de son contexte utilitaire et investi d’une intention artistique, se voit reconfiguré en objet de perception critique.

17° Charlemagne Palestine :

Experience !

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18° Ken Jacobs : plasticien du regard et architecte de l’illusion cinématographique

Né en 1933 à Brooklyn, Ken Jacobs est l’une des figures majeures du cinéma expérimental américain, l’un des fondateurs de l’Anthologie Film Archives. Son œuvre, foisonnante et protéiforme, traverse plus de six décennies d’explorations visuelles, sonores et perceptives, où le cinéma devient à la fois une machine à déconstruire le réel et un instrument critique des formes dominantes de vision. Héritier des avant-gardes plastiques et cinématographiques new-yorkaises, Jacobs déplace le geste artistique vers une expérience cognitive de la durée, du cadre, et de la matérialité même du médium.

Formé à la peinture dans l’atelier de Hans Hofmann, il transpose dans le champ cinématographique les principes de profondeur, de contraste et de déconstruction formelle issus de l’abstraction expressionniste. Dès ses premiers films à la fin des années 1950, notamment Orchard Street (1955) ou Little Stabs at Happiness (1959–63), il capte l’énergie urbaine et les instabilités du monde sensible à travers des gestes proches du home movie, mais déjà portés par une volonté de rupture perceptive et de recomposition sensorielle.

L’année 1969 marque un tournant avec Tom, Tom, the Piper’s Son, film-essai de plus de deux heures élaboré à partir d’un court métrage muet de 1905. Par un travail de ralentissement extrême, de recadrages, de figements, de zooms, Jacobs transforme le film-source en une véritable anatomie du visible. Il fait du cinéma non pas un langage de narration, mais un laboratoire pour interroger les conditions mêmes de la perception et de la remémoration. Le spectateur est alors convié à une expérience temporelle radicale, où chaque détail du cadre devient une énigme, un fragment à explorer, à rejouer — dans un dispositif qui relève autant de l’archéologie que de l’exercice spirituel. Ce film emblématique s’inscrit dans le courant dit « structurel », mais s’en démarque par la sensualité de sa fragmentation et l’engagement affectif dans l’image.

Jacobs approfondit ces expérimentations dans les années 1980 avec la mise au point du « Nervous System », dispositif de projection à double projecteur qu’il manipule en temps réel pour créer des effets de va-et-vient optiques, de déphasages, de clignotements lumineux et de profondeur illusoire. Il s’agit non seulement de faire « voir autrement », mais d’engager le corps du spectateur dans une vibration perceptive qui rappelle certains états de conscience modifiée. Le « Nervous Magic Lantern », déclinaison plus récente de ces explorations, repose sur un dispositif analogique proche de la lanterne magique, qui projette des formes abstraites animées par le seul mouvement de la lumière, sans pellicule ni fichier numérique — abolissant ainsi l’image-film pour la recomposer dans l’espace même de la projection.

Son œuvre récente s’inscrit dans une continuité expérimentale, tout en intégrant les technologies numériques. Des vidéos comme Capitalism: Child Labor (2006), The Guests (2013), ou encore The Sky Socialist Stratified (2021) revisitent des archives visuelles pour en révéler les strates idéologiques, les angles morts, ou les puissances affectives oubliées. Jacobs qualifie certaines de ces œuvres de « eternalisms » : des séquences mouvantes figées dans une boucle microscopique, où le mouvement est réduit à une tension imperceptible entre immobilité et flux, ouvrant un champ inexploré à la « pensée visuelle ».

Me voilà transporté à New York, dans le quartier Tribeca en compagnie de Ken qui m’explique au milieu de la rue/sorte de l’autoroute et des bruits des travaux omniprésents, sa façon de regarder, de voir la profondeur. En l’attendant, j’ai passé au magasin oriental au coin de sa rue. Acheté un parfum : opium, comme pour, le hasard est bien fait, d’établir le lien avec …Little stars, … dont Ken était proche. J’ai toujours pensé que j’avais quelque intuition d’un médium, car impossible de m’expliquer autrement ces actions/événements improbables qui m’arrivent parfois. Non je ne connaissais pas le film de … je ne savais pas à quel point les destin de … et de Ken étaient liés. Me voilà, une fois de plus au milieu des énergies cosmiques. 

Références bibliographiques:

Lien vers les vidéos :

Artistes, films associés :

19° Jean-Marie Straub (1933–2022)

Jean-Marie Straub est un cinéaste franco-suisse du cinéma d’avant-garde européen, souvent associé à sa compagne et collaboratrice Danièle Huillet (1936–2006). Le couple forme un tandem artistique indissociable, travaillant ensemble pendant plus de quarante ans à une œuvre radicale, exigeante et profondément politique.

Leur cinéma se caractérise par une esthétique de l’épurement, une rigueur formelle extrême, et une démarche éthique fondée sur le respect des textes, attention aux techniques langagières, aux lieux et aux attitudes et expressions corporelles. Leur travail repose fréquemment sur l’adaptation d’œuvres littéraires, musicales ou philosophiques (notamment de Hölderlin, Kafka, Pavese, Brecht ou Schönberg), et sur une relation rigoureuse à la parole, à la diction, et au cadre.

Influencés par le marxisme, la résistance antifasciste et une profonde conscience historique, Straub et Huillet conçoivent leurs films comme des formes de lutte, où le langage, le paysage et la mémoire deviennent des terrains de confrontation. Leur style anti-narratif, leur usage du plan fixe, du montage brut, et leur refus des conventions du cinéma commercial en font des figures centrales du cinéma politique et formellement radical.

Parmi leurs œuvres marquantes, on peut citer Chronique d’Anna Magdalena Bach (1967), Othon (1970), Moses und Aron (1975), Dalla nube alla resistenza (1979), ou encore Une visite au Louvre (2004). Après la mort de Danièle Huillet, Jean-Marie Straub a poursuivi son travail en son nom, dans la continuité de leur esthétique.

Leur cinéma a influencé de nombreux cinéastes contemporains, critiques et penseurs de l’image, notamment dans les milieux de l’essai cinématographique, du cinéma expérimental, et du cinéma militant.

En 2010, j’ai pu enregistrer plus de 80 heures du travail de Jean-Marie Straub avec les acteurs, les opérateurs son et image, ainsi que ses collaborateurs, lors de la préparation de deux films : Un héritier, d’après Au service de l’Allemagne de Maurice Barrès, et Inconsolable, une relecture du mythe d’Orphée inspirée des Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese.

Rendre publique cette archive, ainsi que faire reconnaître le travail méticuleux sur les films qu’il a réalisé, me tient tout particulièrement à cœur.

À travers ces figures d’artistes et de collectifs d’artistes, se déploie un même souci : celui de ne pas céder sur le lien, de maintenir vivant ce qui, autrement, risquerait de se dissoudre dans le silence des archives, dans le mutisme des corps ou la violence de la disparition. L’art, ici, ne sauve pas — mais il relie. Il relance, dans l’inachèvement même, la possibilité d’un lien en devenir.

Références bibliographiques: 

Lien vers l’essai:

Lien vers les vidéos (extraits):

20 ° Lionel Magal, alias Fox : une subjectivité nomade, entre psychédélisme, transmission orale et contre-culture

Le nomadisme contemporain – qu’il soit volontaire ou contraint – met en tension l’aspiration à l’ancrage et la réalité des mobilités planétaires. Fonder un foyer tout en étant mobile implique un arbitrage constant entre ancrage affectif et adaptation géographique, entre enracinement et déracinement. Il ne s’agit pas toujours d’un choix pleinement conscient ou maîtrisé, mais souvent d’une orientation progressive, induite par des contextes économiques, politiques ou affectifs. Les tentatives, depuis les années 1960 et 1970, de réinventer des formes alternatives d’habitat communautaire ou d’expérimenter des collectifs hors des cadres familiaux traditionnels permettent de questionner les unités sociales de solidarité, d’engagement écologique, d’apprentissage et de réinvention symbolique des formes de vie.

Exemple singulier de l’underground français, Lionel Magal — également connu sous le pseudonyme de Fox — incarne une posture d’artiste indiscipliné et inclassable, à la croisée du psychédélisme musical, de la performance expérimentale, de la création radiophonique et du cinéma de bricolage. Héritier de la scène alternative des années 1970, son parcours est inséparable d’un ethos de vie engagé, qui fait du geste artistique un prolongement de l’existence, du territoire habité et des formes d’expression collectives, minorées, déviantes.

Co-fondateur du groupe Crium Delirium avec son frère Thierry Magal à la fin des années 1960, il participe activement à l’émergence d’une scène psychédélique française hors-circuit. Le groupe, mêlant improvisation sonore, distorsions, rituels scéniques et expérimentations techniques, ne visait pas la production d’albums, mais l’intensification de la situation sonore comme événement total. Leurs performances étaient pensées comme des expériences sensorielles collectives, souvent improvisées, marquées par une saturation du son et une ouverture à l’imprévu, dans une filiation avec la scène free rock et les happenings de l’époque. Cette trajectoire se cristallise dans l’ouvrage de Lionel Magal, Crium Delirium – The Psykedeklik Road Book, publié en 2012 : un carnet de voyage visuel et sonore, mêlant textes, collages, archives et bande-son, qui retrace la généalogie affective et esthétique du groupe comme une odyssée psychédélique et utopique. Il y documente non seulement une aventure musicale, mais un mode de vie : celui d’un art mobile, collectif, fondé sur la circulation, l’improvisation et le refus de l’institutionnalisation.

Il participe aux débuts du magazine Actuel, puis à la fondation de Radio Nova dans les années 1980, affirmant son engagement dans des formes de diffusion expérimentales, orales, radiophoniques — toutes pensées comme des moyens de transmission de savoirs situés et non académiques. Il y explore une voix contre-hégémonique, faite de paroles dissidentes, de sons inouïs et d’improvisations critiques. Sa démarche s’ancre ainsi dans une esthétique du nomadisme, au sens où Deleuze et Guattari l’entendent : une esthétique du déplacement, du refus des strates figées, de l’organisation sédentaire des formes et des identités. Loin d’un artiste figé dans un médium ou une discipline, Lionel Magal développe un art de la connexion, du flux, du fragment — où chaque performance, chaque collage, chaque intervention radiophonique participe d’une cartographie affective et politique de la marge. Il est de ceux qui choisissent la friction plutôt que l’intégration, la bifurcation plutôt que la carrière, les routes secondaires plutôt que les voies institutionnelles. À ce titre, Magal incarne un type de subjectivité expérimentale, faite d’errance, de récits partagés, de transmissions, de art-action qui ruse avec les codes, les détourne, les contamine. Sa trajectoire constitue un exemple paradigmatique de ce que peut être une pratique artistique hors-marché, indocile, mais profondément attentive aux formes de vie. En cela, elle résonne avec les logiques de l’art relationnel étendu : non pas une esthétique de l’interaction planifiée, mais une poétique de la situation vécue, du lien improvisé, du geste minoritaire comme force de transformation.

Son œuvre s’inscrit dans un collectif étendu à la croisée des expérimentations psychédéliques, Beat Generation, Woodstock, quête existentielle filmée, à la frontière entre ethnographie subjective, cinéma élargi et journal extatique, en dialogue implicite avec la tradition du cinéma expérimental et des spiritualités orientales. Sa démarche s’apparente à une forme d’art de la transformation des états de conscience par la drogue, la rencontre, à la croisée du voyage, de la contemplation et de la création collective.

Ma rencontre avec Lionel Magal (au sein de Crium Delirium) se distingue par une forme de road movie psychédélique tourné en Himalaya, mêlant expérience spirituelle, esthétique visionnaire et immersion documentaire. C’est à l’occasion d’un entretien avec Jonas Mekas que j’étais convié à documenter un double projet éditorial — d’un côté, la relecture formelle et critique de la maquette du film Lost, Lost, Lost de Mekas ; de l’autre, la conception d’un objet hybride, psychédélique et inclassable : Psychadéklik Crium Delirium, livre-film porté par Fox, pensé comme une entité d’art élargie, à la fois archive affective, projet collectif et tentative d’inscription d’un vécu dans la matière filmique.

C’est pourtant dans un lieu bien plus intime — un bar parisien tamisé de rouge, baigné de jazz classique — que notre dialogue a véritablement pris forme. Là, à la faveur d’un échange plus personnel, mon récit de voyage au Népal, à Katmandou, a réveillé chez Fox le souvenir de sa propre route himalayenne. Le lien s’est tissé alors dans la reconnaissance mutuelle d’un certain type de quête : quête de sens, de décentrement, de dissolution du moi dans l’immensité d’un monde perçu comme à la fois sacré et hostile.

Cette figure du voyageur halluciné, du pèlerin de l’extrême, m’était familière. J’avais lu The Dharma Bums de Jack Kerouac sur la terrasse du Beat Café de Katmandou, saisi par la tension permanente entre idéalisation bouddhiste et impasses hédonistes. Il est frappant de constater combien la recherche de sagesse dans ces trajectoires se heurte à la dérive : ce que l’on espère atteindre par l’ascèse ou la contemplation glisse aisément dans l’excès, l’intoxication, voire l’autodestruction. Fox incarne cette ambivalence. Tout comme certains de ses pairs — artistes errants, héritiers de la Beat Generation.

Dans ce contexte, Crium Delirium apparaît comme une œuvre-témoin de la tension entre l’utopie communautaire du “Peace and Love” et les contradictions politiques de son époque, portée notamment par les figures-clés de la Révolution de 1968, en lien avec l’expérience collective de la Hog Farm. Le projet, porté par Fox et son frère Mat Lagam, excède de loin le cadre traditionnel d’une production artistique : il s’agit d’un assemblage mouvant de souvenirs, de fragments audiovisuels, d’expériences collectives et de textes poétiques, qui dessinent les contours d’un art relationnel profondément vulnérable, marqué par la fragilité des corps, la porosité des identités et l’impossibilité d’une clôture.

De quel déclic s’agit-il au fond ?

Comment rendre compte d’un état de conscience altéré sans sombrer dans le cliché ? Et surtout, comment inscrire une subjectivité blessée dans un dispositif artistique qui ne soit pas seulement cathartique, mais transmissible, partageable ?

Dans ce portrait, et notre dernière rencontre au Festival tibétain à Paris (juin 2025) me l’a confirmé, j’ai appris que l’art ne sauve pas toujours — mais qu’il peut, parfois, contenir. Il peut abriter une mémoire, donner forme à des affects épars, et tracer une ligne de fuite hors de la pathologie. À condition, bien sûr, de reconnaître la part de danger qui lui est inhérente. C’est cette ambivalence que je tente désormais d’assumer pleinement dans ma propre pratique : ni romantisme béat, ni cynisme désabusé, mais un engagement lucide avec la matière instable de la vie.

Mais ce qui compte avant tout, pour revenir au début de ce récit, c’est le sentiment de hasard et de liberté que chaque aventure de déplacement dans un pays étranger m’offre. Appelons-le tourisme, exotisme, aventure, que sais-je. Le voyage m’est devenu consubstantiel. La formidable route de l’Himalaya, l’incroyable étendue de ces montagnes, les monastères bouddhistes, les vallées à perte de vue… et ce mysticisme omniprésent.

Me voilà, en Inde, sur la route de Fox, chargé d’une mission : remettre le livre désormais édité à l’un de ses amis s’étant établi dans l’Himalaya.

Références bibliographiques :

Lien vers essai :

Lien vers vidéos :

Artistes et personnalité visibles dans les vidéos et/ou associés :

20° Lionel Magal, aka Fox: A Nomadic Subjectivity Between Psychedelia, Oral Transmission, and Counterculture

Contemporary nomadism—whether voluntary or forced—creates a tension between the desire for rootedness and the reality of global mobility. Building a home while remaining mobile involves a constant negotiation between emotional anchoring and geographic adaptation, between rootedness and uprooting. It is not always a fully conscious or deliberate choice, but often a gradual orientation shaped by economic, political, or emotional contexts. Since the 1960s and 1970s, attempts to reinvent alternative forms of communal living or to experiment with collectives outside traditional family structures have challenged the conventional social units of solidarity, ecological commitment, learning, and symbolic reinvention of ways of life.

A unique figure in the French underground, Lionel Magal—also known by the pseudonym Fox—embodies the stance of an unruly, unclassifiable artist, at the crossroads of musical psychedelia, experimental performance, radio creation, and DIY cinema. A heir to the alternative scene of the 1970s, his path is inseparable from a life ethos where artistic gesture is a continuation of existence, of inhabited territory, and of collective, marginalized, and deviant forms of expression.

Co-founder of the group Crium Delirium with his brother Thierry Magal in the late 1960s, he actively contributed to the rise of an off-circuit French psychedelic scene. The group, blending sound improvisation, distortions, ritualistic performances, and technical experimentation, was not focused on producing albums, but on intensifying the sonic situation as a total event. Their performances were conceived as collective sensory experiences, often improvised, marked by sound saturation and openness to unpredictability, in line with the free rock scene and the happenings of the era. This trajectory crystallized in Lionel Magal’s 2012 book, Crium Delirium – The Psykedeklik Road Book: a visual and sonic travel diary, mixing texts, collages, archives, and soundtracks, tracing the affective and aesthetic genealogy of the group as a psychedelic and utopian odyssey. He documents not only a musical adventure but a way of life: that of a mobile, collective art based on circulation, improvisation, and the refusal of institutionalization.

He contributed to the early days of the magazine Actuel, then to the founding of Radio Nova in the 1980s, affirming his commitment to experimental, oral, and radio-based forms of dissemination—all considered means of transmitting situated, non-academic knowledge. He explores a counter-hegemonic voice, made up of dissident speech, unheard sounds, and critical improvisations. His approach is thus rooted in an aesthetic of nomadism, as understood by Deleuze and Guattari: an aesthetic of displacement, rejection of fixed strata, and sedentary organization of forms and identities. Far from being an artist confined to a single medium or discipline, Lionel Magal develops an art of connection, of flow, of fragment—where each performance, collage, or radio intervention contributes to an affective and political mapping of the margins. He is one of those who choose friction over integration, bifurcation over career, side roads over institutional paths.

In this sense, Magal represents a form of experimental subjectivity, marked by wandering, shared narratives, transmissions, and art-action that outwits, diverts, and contaminates codes. His journey is a paradigmatic example of what off-market, unruly artistic practice can be—deeply attentive to ways of life. In this, it resonates with the logic of extended relational art: not an aesthetic of planned interaction, but a poetics of lived situation, of improvised connection, of the minor gesture as a force of transformation.

His work lies within an extended collective at the crossroads of psychedelic experimentation, the Beat Generation, Woodstock, filmed existential quest—at the border between subjective ethnography, expanded cinema, and ecstatic journal, in implicit dialogue with experimental film traditions and Eastern spiritualities. His practice resembles a form of art that transforms states of consciousness through drugs, encounters, at the intersection of travel, contemplation, and collective creation.

My encounter with Lionel Magal (within Crium Delirium) stood out as a kind of psychedelic road movie shot in the Himalayas, blending spiritual experience, visionary aesthetics, and documentary immersion. It was during an interview with Jonas Mekas that I was invited to document a dual editorial project—on one hand, a formal and critical re-reading of the Lost, Lost, Lost film layout by Mekas; on the other, the design of a hybrid, psychedelic, and unclassifiable object: Psychadéklik Crium Delirium, a book-film led by Fox, conceived as an expanded art entity—at once affective archive, collective project, and an attempt to inscribe lived experience into filmic matter.

Yet it was in a much more intimate setting—a red-dimmed Parisian bar, bathed in classic jazz—that our dialogue truly took shape. There, in a more personal exchange, my account of traveling to Nepal, to Kathmandu, awakened in Fox the memory of his own Himalayan road. A connection formed through mutual recognition of a certain kind of quest: a search for meaning, for decentering, for dissolving the self in the immensity of a world perceived as both sacred and hostile.

That figure of the hallucinated traveler, the extreme pilgrim, was familiar to me. I had read Jack Kerouac’s The Dharma Bums on the terrace of the Beat Café in Kathmandu, struck by the constant tension between Buddhist idealization and hedonistic dead ends. It is striking how often the pursuit of wisdom in these journeys collides with drifting: what one hopes to attain through asceticism or contemplation easily slips into excess, intoxication, even self-destruction. Fox embodies this ambivalence—like some of his peers, wandering artists, heirs of the Beat Generation.

In this context, Crium Delirium appears as a witness-work of the tension between the utopian community ideal of Peace and Love and the political contradictions of its time, carried in part by key figures of the 1968 Revolution, linked to the collective experience of Hog Farm. The project, led by Fox and his brother Mat Lagam, far exceeds the traditional framework of artistic production: it is a moving assemblage of memories, audiovisual fragments, collective experiences, and poetic texts, outlining the contours of a deeply vulnerable relational art, marked by bodily fragility, porous identities, and the impossibility of closure.

But what kind of trigger are we really talking about?

How can one portray an altered state of consciousness without falling into cliché? And above all, how can one inscribe a wounded subjectivity into an artistic device that is not merely cathartic, but transmissible, shareable?

In this portrait—and our most recent meeting at the Tibetan Festival in Paris confirmed it (juin 2025) —I learned that art does not always save, but it can sometimes contain. It can shelter a memory, give shape to scattered affects, and trace an escape route out of pathology. Provided, of course, that one acknowledges the inherent danger within. This is the ambivalence I now attempt to fully embrace in my own practice: neither naïve romanticism nor jaded cynicism, but a lucid engagement with the unstable matter of life.

But above all, to return to the beginning of this narrative, what matters most is the feeling of chance and freedom that every journey to a foreign country offers me. Call it tourism, exoticism, adventure—whatever you like. Travel has become consubstantial to me. The formidable Himalayan road, the incredible expanse of those mountains, the Buddhist monasteries, the endless valleys… and that ever-present mysticism.

Here I am, in India, on Fox’s path, entrusted with a mission: to deliver the now-published book to one of his friends who has settled in the Himalayas.

Bibliographical references:

Link to essay:

Link to videos:

Artists and personalities visible in the videos and/or associated:

21° Barbara Hammer : la singularité poétique et érotique du cinema expérimental lesbien

Dans le prolongement des libertés de mœurs conquises grâce aux mouvements des années 1970, et face aux bouleversements climatiques ainsi qu’aux mutations sociotechniques de l’Anthropocène, de nombreux artistes s’attachent à reconfigurer le sensible, qui est aussi politique, à partir de formes de vie minoritaires et situées, en marge des récits dominants de la modernité. Dans ce contexte, les artistes issues des communautés LGBTQIA+, les pratiques écoféministes et les expérimentations post-identitaires déploient des modes d’énonciation singuliers, à la croisée de la création esthétique, de la résistance politique et de la réinvention des rapports à la nature, aux corps, aux affects et au territoire.

Loin de se limiter à une critique abstraite des systèmes de domination (hétéronormativité, capitalisme, patriarcat, extractivisme), ces pratiques opèrent depuis l’intérieur même des existences blessées, des écologies intimes, des relations inter-espèces ou intersubjectives. Elles refusent de séparer la transformation du monde de la transformation de soi – un principe que l’on retrouve aussi bien dans les performances relationnelles et films de Barbara Hammer, que dans les travaux immersifs et situés de Pauline Julier, Otobong Nkanga, Shu Lea Cheang ou Eva Doumbia.

L’art devient ainsi un espace d’expérimentation existentielle et de reterritorialisation subjective, dans lequel la création n’est plus uniquement production d’objets, mais mise en relation, attention, soin, tissage de récits et de gestes non pas quelconque, mais les gestes d’amour et de désir qu’une femme adresse à une autre. De quelle nature sont-ils ? Je viens d’arriver sur l’île de Lesbos. L’ile de la poétesse lesbienne Sapho. Mystère. Pas une seule trace de monstration de cette poétesse, des poétesses présentes, en comparaison du moins, à celle, homosexuelle, que l’on retrouve à Mykonos.

Pas étonnant que ces pratiques remettent au centre la vulnérabilité, la dépendance, l’entrelacement des vies – humaines, non humaines.

Cinéaste pionnière du cinéma féministe lesbien, Barbara Hammer (1939–2019) a construit une œuvre expérimentale, articulant une esthétique sensorielle radicale à une politique du corps, du désir et de l’autohistoriographie lesbienne. Ses premiers films comme Dyketactics (1974), Menses (1974) ou Superdyke (1975) inventent un langage visuel alternatif, à rebours de la logique scopique masculine : elle y propose un lesbian gaze où les corps féminins, loin d’être objectivés, deviennent les vecteurs d’une expérience sensuelle, festive ou introspective, portée par le jeu, le plaisir, et l’ancrage situé. À travers l’usage du super-8, des surimpressions, des textures vibrantes, elle construit une poétique de l’intime où le corps filmant et le corps filmé se confondent dans des flux de désir et de mémoire. Plus tard, avec Nitrate Kisses (1992), Tender Fictions (1995), History Lessons (2000) ou Lover Other: The Story of Claude Cahun and Marcel Moore (2006), elle interroge l’effacement historique des subjectivités lesbiennes, et réinvente une forme d’autohistoriographie queer : en reconstruisant des récits à partir des silences, des lacunes et des omissions de l’histoire dominante, elle transforme le cinéma en outil de contre-histoire, en archive sensible du dissensus amoureux. Dans ses dernières œuvres, comme A Horse Is Not a Metaphor (2008) ou Maya Deren’s Sink (2011), elle explore le corps souffrant, la maladie, la finitude – non comme fatalité, mais comme appel au soin, à la continuité du geste créatif, à la transmission incarnée. Dans ce dernier film, hommage aussi radical que poétique à Maya Deren, Hammer filme le lavabo de l’artiste – trônant comme une Fontaine duchampienne féminisée à l’Anthology Film Archives – et y dépose des traces, des souvenirs, une mémoire habitée. C’est justement à l’occasion d’une projection consacrée à Gregory Markopoulos, invitée par Paul Adams Sittney, que je rencontrai Barbara Hammer pour la première fois. Assises côte à côte, elle me montra ses cheveux courts repoussant après une chimiothérapie, et de ce visage solaire, malgré la maladie, émana une proximité immédiate. Après la projection de portraits de Markopoulos, nous sommes allées ensemble rendre hommage à Maya Deren devant son lavabo-fétiche sur lequel Barbara a fait un film. J’y versait quelques gouttes de vin, tandis que je portraiturais Barbara dans ce moment sacrificiel suspendu. Une seconde rencontre eut lieu au Musée des Images en Mouvement, lors d’une conférence qu’elle y donnait sur les expérimentation numériques des années 70. J’ai trouvé sa présentation de plus interessantes, c’est en terme d’adoption, pour reprendre encore Bernard Stigler, que Barbara a usé de cette « nouvelle » technique pour faire transmettre, là encore, un message politique plein d’érotisme, un dialogue robotisé qu’elle envoyait à une femme. Ça change tout, pensais-je alors et je le pense encore, de notre rapport aux usages que nous faisons, pouvons faire de ces technologie conversationnelles de nouveau genre. Une troisième rencontre a eu lieu à Paris, où Barbara est venue présenter son film Cecília (2005), consacré à la poétesse brésilienne Cecília Meireles (1901–1964). Ce court-métrage de vingt minutes, loin de tout didactisme, compose un poème filmique où les fragments visuels – pages d’un carnet ancien, souffle des draps, lumière diffuse – installent un espace intermédiaire entre mémoire et présence. Hammer y cherche non la biographie de Meireles, mais son souffle poétique, sa voix, son rythme ; sa lecture intime de ses poèmes – sans surinterprétation – en fait résonner la musicalité propre de la langue portugaise, tandis que le montage laisse s’installer le silence, la lenteur, la respiration. Les lieux filmés – chambre, bureau, jardin en friche – incarnent une mémoire affective, un rituel de réactivation sensible. En filmant cette figure non canonique de la littérature lusophone moderne, Hammer engage un geste de solidarité transnationale et féministe, reliant les voix minorées à travers les langues et les continents. Cette rencontre m’a fait prendre conscience qu’il ne va pas de soi d’être femme cinéaste dans un milieu dominé par les regards masculins. En venant enquêter à l’Anthology Film Archives sur Maya Deren, en rendant hommage à ses objets, ses lieux, ses persistances, j’ai moi aussi prolongé, à ma manière, la lutte cinématographique de Barbara Hammer et de tant d’autres femmes, artistes, intellectuelles queer, appartenant à une communauté vulnérable, souvent privée de parole. C’est par son geste inclusif, son regard transmis, que j’ai compris l’urgence de poursuivre à mon tour cette mémoire vivante, de réduire la rupture épistémique, de porter l’altérité concrète de celles et ceux qui l’incarnent.

Lien vers les portraits filmés de Barbara Hammer et sa queer communauté : 

22° Robert Beavers et Gregory Markopoulos : Temenos, cinéma rituel dans la nature

L’occasion allait se présenter aussitôt. Tels les Jeux Olympiques, tous les quatre ans. Et cela tombait bien : c’était en juin 2016 que devait se dérouler la prochaine édition du festival consacré à la nouvelle série de films de Gregory Markopoulos, sur le site grec, à proximité du village natal du cinéaste.
J’avais découvert l’existence de ce dernier à la petite galerie de cinéma expérimental Re:Voir, lors d’une lecture autour de son ouvrage Film as Film, fragments choisis de ses écrits — à la fois théoriques, poétiques et comme l’appelle le critique de cinéma d’avant-garde, Paul Adams Sittney : visionnaires.

Le festival Temenos : Entre 1980 et 1986, Robert Beavers et Gregory Markopoulos organisèrent chaque année une série de projections en plein air au cœur de la Grèce, près de Lyssarea dans l’Arcadie. Le nom Temenos, issu du grec ancien, désigne un « lieu sacré ». Le festival émerge d’un choix radical : interrompre la circulation traditionnelle des films, pour créer un espace cinématographique isolé, libéré des contraintes commerciales, institutionnelles ou technologiques – un sanctuaire où le médium peut se déployer selon ses propres lois . Les projections, tenues dans un espace naturel à l’écart, créent une expérience immersive, favorisaient la rencontre entre spectateur, film et paysage nocturne. Des témoins racontent des scènes poétiques : des spectateurs sur des bancs ou assis dans la nuit, observant des œuvres de plusieurs heures au cœur du Peloponnèse. Les films diffusés incluaient des œuvres anciennes et nouvelles des deux cinéastes : des expérimentations en super-8 ou 16 mm, des montages contemplatifs, ainsi que le protospectacle ambitieux de Markopoulos, Eniaios – un cycle monumental de près de 80 heures conçu pour ce lieu même ecinemaacademy.wordpress.com+4movingimagesource.us+4the-berliner.com+4. Temenos incarne une forme de cinéma comme rituel, de ciné-pèlerinage, où chaque projection devient une expérience, tant collective qu’intime. Le festival ne se limitait pas aux projections ; il générait une communauté de cinéphiles, poètes, intellectuels, artisans et artistes, partageant nourriture, hébergement sommaire, débats et gestes de soin autour du film comme forme de vie .

Après la mort de Markopoulos en 1992, Beavers poursuivit la sauvegarde du projet : il fonda Temenos Inc., installa l’archive en Suisse, restaura et réédita nombre de films, tout en recommençant à organiser les projections tous les quatre ans à partir de 2004. Ce retour périodique a rassemblé des centaines de spectateurs, maintenant vivace le geste radical d’un cinéma ritualisé, en résonance avec la nature et les temps longs du (infra)perceptible thevisiblepress.com+11robertbeavers.com+11thetemenos.org+11.

L’œuvre de Robert Beavers illustre parfaitement le concept d’archive vivante, où le film dépasse la simple fonction de document pour devenir un lieu actif de mémoire, de perception et de pensée. Son cycle monumental My Hand Outstretched to the Winged Distance and Sightless Measure engage le 16 mm comme matière sensible, recomposant sans cesse les images, les lieux et les gestes pour créer des traces vivantes du temps et de l’espace. 

From the Notebook of… occupe une place centrale dans l’œuvre de Robert Beavers et constitue un moment décisif dans sa démarche de cinéma comme archive vivante. Tourné à Florence en 1971 et réédité par Beavers en 1998, ce film de 48 minutes marque une étape clé de son cycle My Hand Outstretched to the Winged Distance and Sightless Measure, tant sur le plan formel que conceptuel.

Ce film peut être lu comme un autoportrait méditatif de l’artiste en train de penser et de faire, où la caméra devient à la fois instrument de perception et trace réflexive de l’acte créatif. Sa structure elle‑même évoque la cinématographie comme archive active : les gestes, les notes, les paysages et les mouvements de caméra constituent des signes d’une pensée en acte, un espace où l’expérience vécue et l’expérience filmique coïncident. Le point de départ du film est intellectuel autant que perceptif : Beavers s’inspire des notebooks de Léonard de Vinci et des essais de Paul Valéry sur la méthode créative, ce qui l’amène à établir une analogie entre le traitement de l’espace dans l’art de la Renaissance et celui de l’image en mouvement. Dans une série de séquences construites avec des mouvements de caméra (pans, inclinaisons), le film met l’accent sur la relation entre le regard du cinéaste, la ville et les moyens techniques de captation. Beavers y intègre parfois des aperçus de son propre visage ou de ses notes écrites, soulignant ainsi sa présence et son geste dans le processus de construction du film — un geste qui n’est pas simplement descriptif mais réflexif. Formellement, From the Notebook of… explore des relations entre écriture, image et son : l’agencement des mattes, filtres et couleurs instaure un jeu visuel qui rappelle le feuilletage d’un carnet, et les choix de montage et d’espace sonore introduisent une tension entre silence et bruit, révélation et dissimulation.

Références bibliographiques:

Lien vers le récit de mes rencontres avec l’oeuvre de Gregory Markopoulos et celle de Robert Beavers :

Lien vers les images du lieu et de la communauté Temenosienne

23° Christian Lebrat : cinéaste, éditeur et théoricien de l’avant‑garde

Christian Lebrat est une figure centrale du cinéma expérimental français depuis les années 1970. Artiste, cinéaste et photographe, il a réalisé une vingtaine de films, performances et installations, et son travail a été intégré dans des collections institutionnelles comme celles du Centre Pompidou et du Fonds national d’art contemporain (FNAC).

Au‑delà de sa pratique filmique propre, Lebrat est surtout reconnu pour son engagement éditorial et théorique : il est l’auteur de Cinéma radical (2008, édition anglaise 2021), un ouvrage de référence qui cherche à penser les formes les plus audacieuses et les plus sensibles du cinéma expérimental. Il est aussi l’un des fondateurs et président des Éditions Paris Expérimental (créées en 1983), une maison d’édition et un collectif qui ont produit des publications, des catalogues, des rétrospectives et des coffrets vidéo consacrés aux cinéastes pionniers de l’avant‑garde (notamment Jonas Mekas, Peter Kubelka, Robert Breer, etc.). Paris Expérimental a joué un rôle décisif dans la documentation, la diffusion et la théorisation de la cinématographie expérimentale en France et en Europe, faisant dialoguer textes, films, histoire et critique dans un même ensemble éditorial. 

En tant que cinéaste, ses films — souvent courts et muets, comme Réseaux (1978) — explorent la perception optique, le mouvement et la présence de la ville ou du paysage filmé à travers des traitements sensibles de la pellicule. Lebras exploite la chromatique de manière subtile et expérimentale, jouant sur les variations tonales, les saturations et les contrastes pour révéler la texture des surfaces et la dynamique des espaces filmés. Dans des œuvres comme Réseaux(1978), les couleurs ne sont pas simplement « présentes » : elles deviennent des indices du mouvement, du rythme et de la lumière de la ville ou du paysage, participant à la construction d’une atmosphère singulière.

Dans le contexte de l’archive vivante, Lebrat incarne une figure qui ne sépare jamais la pratique du film de sa réflexion critique et de sa mise en relation historique, contribuant à élaborer des formes où la mémoire du cinéma d’avant‑garde elle‑même devient matériau pour de nouvelles écritures.

Lien vers les images :

24° Pip Chodorov : cinéaste, passeur et historien du cinéma expérimental

Né à New York en 1965, Pip Chodorov est une figure particulièrement dynamique du cinéma expérimental contemporain en Europe. Cinéaste, compositeur, éditeur, il a étudié la science cognitive aux États‑Unis puis la sémiologie du cinéma à l’Université de Paris III, ce qui a structuré sa démarche entre pratique filmique, réflexion conceptuelle et engagement collectif.

Chodorov est surtout connu pour avoir fondé en 1994 la société d’édition Re:Voir Vidéo à Paris, dédiée à la production et à la diffusion de films expérimentaux historiques et contemporains, comblant un vide éditorial important dans le monde francophone et international. Il a aussi cofondé L’Abominable, un laboratoire cinématographique coopératif « faites‑le‑vous‑même » qui permet aux artistes de développer et traiter leur pellicule de manière autonome, en résistance aux circuits industriels.

Sa pratique filmique personnelle est plurielle : des films en super‑8 ou 16 mm comme US Rushes (1997) — un portrait de voyages et de villes par montage de rushes accompagnés de musiques populaires — ou Imaginary Friend (1998), petits films d’humeur, de mémoire et d’images quotidiennes caractérisés par une joie de vivre et une conscience sensible de soi dans le monde.

Cependant, l’œuvre la plus significative de Chodorov à l’échelle internationale reste Free Radicals: A History of Experimental Film (2010), un essai filmique et documentaire qui retrace l’histoire du cinéma expérimental du XXe siècle à travers interviews, archives, extraits de films et réflexions personnelles. Présenté comme une hommage vibrant aux « free radicals » du cinéma d’avant‑garde, ce film fait dialoguer figures mythiques (Richter, Brakhage, Mekas, Breer, Lye, etc.) et la propre expérience de Chodorov, liant histoire, subjectivité et matérialité du médium dans une même narration audiovisuelle.

Le travail de Chodorov dépasse donc la simple création filmique : il est aussi passeur, archiviste et militant, tissant des réseaux de diffusion, de restauration, d’édition et de transmission qui soutiennent la vitalité d’un cinéma expérimental qui autrement resterait invisible au‑delà des cercles spécialisés. 

C’est à Pip que je dois mon initiation au cinéma expérimental et nombreuses rencontres avec des artistes qui en suivies.

Lien essai:

Lien Images :

Expositions, projection autour de la galerie Re:Voir :

25° Adolfo Arietta

J’ai rencontré Adolfo Arrietta une seule fois, lors de la projection de son film Les Intrigues de Sylvia Couski (1974) à l’église Saint‑Merry 15 octobre 2014 — une expérience autant sensorielle que mémorielle, tant son cinéma incarne une forme de cinéma vivant, organique et poétique. Arrietta, né à Madrid en 1942, est un réalisateur et scénariste espagnol qui s’est affirmé dès les années 1960 comme pionnier du cinéma indépendant et underground, d’abord en Espagne, puis surtout à Paris à partir de 1967, où il a cultivé une œuvre caractérisée par une liberté de langage, une esthétique et une sensibilité explicitement poétique. 

Figure singulière du cinéma expérimental et marginal, Arrietta développe une filmographie qui oscille entre l’improvisation, la fantaisie onirique et une liberté narrative radicale, se situant à mi‑chemin entre le cinéma de Jean Cocteau et les avant‑gardes américaines de l’époque, tout en cultivant une indépendance farouche vis‑à‑vis des conventions classiques. Son travail des années 1970, notamment Les Intrigues de Sylvia Couski (1974) et Tam‑tam (1976), révèle une esthétique de la mise en scène de soi et de l’espace social, marquée par un humour décalé, des personnages incarnés par leurs interprètes réels et une énergie relationnelle qui flirte avec l’autofiction et l’improvisation collective.

Lien vers les images issues de cette soirée:

27° Pierre Cordier : vers une poétique du chimigramme

La rencontre de Pierre Cordier (1933 – 2024) dans sa maison-atelier à Bruxelles en compagnie de Boris Lehman. Pierre Cordier fut une figure essentielle de l’expérimentation plastique du XXᵉ siècle, reconnu comme le pionnier et principal théoricien du chimigramme — une technique hybride située aux confins de la peinture, de la photographie et de l’écriture visuelle. Né à Bruxelles en 1933, Cordier découvre par accident ce procédé novateur le 10 novembre 1956 en traçant une dédicace au vernis à ongles sur du papier photographique sensible, révélant ainsi une nouvelle manière de créer des images sans appareil ni chambre noire, mais à partir de la rencontre directe de produits chimiques et d’émulsions photographiques en pleine lumière. 

Le chimigramme combine la physique de la peinture (vernissages, cires, huiles) et la chimie photographique(émulsion photosensible, révélateur, fixateur) de manière inédite : en peignant, résistant, retirant et exposant alternativement la surface photographique, l’artiste génère formes, couleurs et textures uniques qui ne peuvent être obtenues ni par la photographie traditionnelle ni par la peinture seule. Cette pratique, à la fois processuelle et aléatoire, libère l’image des contraintes optiques du dispositif photographique pour en faire un événement chimique, plastique et perceptif.

Dès les années 1950 et 1960, Cordier étend ses expérimentations chromatiques et techniques : il développe le photo‑chimigramme (1963), explore des effets de vernis magique (1972) et réalise également des films expérimentaux entre 1962 et 1974, réfléchissant ainsi globalement la matière et la temporalité de l’image.

Son travail attire rapidement l’attention internationale : exposé dès 1958 dans le cadre de la Subjektive Fotografie à Cologne sous l’impulsion d’Otto Steinert, il présente ensuite ses chimigrammes au Museum of Modern Art de New York en 1967 aux côtés de Denis Brihat et Jean‑Pierre Sudre, et fait l’objet de rétrospectives importantes au Musée d’Art Moderne de Bruxelles (1988) ou au Centre Pompidou. Dans ces institutions, plusieurs de ses chimigrammes entrent désormais dans les collections permanentes, attestant de leur statut d’œuvres plastique autonomes et radicales, impossibles à classer dans les catégories traditionnelles de la photographie ou de la peinture.

Cordier élabore une philosophie de l’image comme terrain d’imprévisible et de poésie matérielle, où l’image n’est pas « fixée » mais « issue d’un geste et d’une réaction » : le chimigramme est une écriture qui se fait aussi bien par soustraction que par addition, par contrôle et par accident. La publication de sa monographie Le chimigramme – The chemigram (2007) synthétise cinquante ans de recherches visuelles et conceptuelles, où se lit une véritable mythologie personnelle de l’émulsion, pensée comme surface vivante et dialectique entre contrôle et hasard. 

La pratique de Cordier pose une question fondamentale pour la pensée de l’archive vivante : comment l’image peut‑elle être à la fois trace, événement et processus ? Les chimigrammes sont des images nées d’un geste chimique et perceptif, toujours situées dans un présent d’expérience. En ce sens, leur conservation et leur exposition ne signifient pas seulement la préservation d’une œuvre, mais la transmission de gestes, d’incertitudes et de singularités plastiques qui engagent le corps, la mémoire et la perception du spectateur. Chaque chimigramme, par sa matérialité et sa genèse, active une mémoire vivante de la matière même de l’image : il rappelle la chimie, le mouvement du corps qui peint, la lumière qui expose, les outils improbables (vernis, cire, huile) qui font surgir une forme. Ainsi, l’œuvre de Pierre Cordier nous invite à repenser la photographie comme lieu d’immanence et de transformation, où la technique devient langage — une écriture visuelle dont l’archive conserve à la fois les formes et le geste générateur d’images.

Références bibliographiques:

Vidéos issues de cette rencontre:

28° Gérard Berréby 

Né en 1950 à Thala, en Tunisie, est une personnalité singulière de la vie culturelle française contemporaine : éditeur, écrivain, poète et passeur d’avant‑gardes engagé depuis les années 1980. Fondateur des Éditions Allia en 1982 — une maison d’édition indépendante devenue une institution de la critique, de la poésie et de la pensée radicale — Berréby a défendu une esthétique de l’éclosion et du fragment tout en publiant des textes d’avant‑garde, des reprises d’œuvres oubliées et des écrits critiques inscrits en marge des grands courants littéraires classiques. Dès ses débuts, il a manifesté une forme d’insoumission éditoriale, notamment avec la reproduction clandestine du Traité du style de Louis Aragon en 1979, geste qui interroge les notions d’appropriation, de copie et de circulation des textes. Au‑delà de sa fonction de directeur d’édition, Berréby est aussi auteur : sa poésie en vers libres, par exemple dans Stations des profondeurs (2010), s’attache à saisir les sensations urbaines, les tensions sociales et la langue comme matière vivante, oscillant entre le surréalisme, l’errance et une forme de dérive situationniste. Il a également publié et commenté des compilations historiques — comme Textes et documents situationnistes, 1957‑1960 — qui témoignent de son intérêt pour les avant‑gardes et leur rôle dans la transformation des formes culturelles.

Rencontre au bar, grâce à Pierre. A propos de mon manuscrit, une toute première version.

Quelques images de ces croisements et aventures:

29° Gérard‑Georges Lemaire 

Né en 1948 à Paris, figure intellectuelle majeure de la critique d’art, de l’édition et de l’histoire culturelle en France et en Europe. Historien et philosophe de l’art formé à l’Institut d’Art et d’Archéologie et à l’École pratique des hautes études de la Sorbonne, il a publié une quarantaine d’essais et dirigé de nombreuses collections littéraires et artistiques, mêlant traducteur, critique, éditeur et commissaire d’exposition.

Lemaire a exercé une influence considérable dans la mise en récit des arts visuels et littéraires, en conjuguant une érudition historique à une écriture critique vivante. Il a dirigé des publications comme la revue L’Ennemi (1980‑1996) et a été directeur littéraire de Verso – Arts et Lettres, tout en collaborant à des périodiques tels que TéléramaConnaissance des Arts ou Poésie.

Auteur d’ouvrages tels que Histoire de la critique d’art (2018), qui retrace la pensée critique des Grecs à la Seconde Guerre mondiale, L’Univers des orientalistes (2016), Les cafés littéraires (2016) ou des monographies sur des figures comme Monet, Manet ou Léger, Lemaire travaille à relier les formes plastiques, les contextes historiques et les écritures culturelles en un même continu de sens.

Son travail s’inscrit profondément dans une logique d’archive vivante : loin de concevoir la critique comme simple commentaire, il la pense comme mise en circulation de savoirs, d’images et de récits, où les textes, les expositions et les éditions deviennent des noeuds actifs dans la vie culturelle. Par son rôle de passeur — traduisant des auteurs internationaux, organisant des colloques (comme le Colloque de Tanger en 1975 consacré à la Beat Generation) et commissariant des expositions — Lemaire participe à réactiver l’histoire des formes artistiques et littéraires et à la faire dialoguer avec les pratiques contemporaines.

Une rencontre par l’intermédiaire de Nathalie Heidsieck de Saint Phalle, j’ai appris que Gérard fut ami fidèle de Bernard Heidsieck, le poète sonore, son père. Une initiation à la critique littéraire, aux arts des avant-gardes. Lectures des ouvrages « boulimiques » (Cafés littéraires, Kafka), des essais sur l’art, de présentations d’exposition (Gysin), visite d’exposition (Impressionnistes au Musé de Montmartre) et discussions au café.

Vidéos de cette rencontre:

30° Caterina Gualco – curatrice, éditrice et figure de l’avant‑garde fluxus et contemporaine

16 mars 2019. Excursion à Blois pour rencontrer Caterina Gualco, assister à son exposition » Fluxus Eptastelaire », avec laquelle je corresponds depuis si longtemps. Qui est-elle ? Curatrice, galeriste, éditrice et passeuse culturelle depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Elle a contribué à la diffusion, à la documentation et à l’interprétation de l’art avant-gardiste en Italie et au‑delà, notamment à travers son engagement avec le mouvement Fluxus, la poésie visuelle, l’art conceptuel et les formes hybrides de la création contemporaine.

En 1970, Gualco fonde à Gênes la Galleria Unimedia, qui devient un pôle culturel de référence pour les artistes expérimentaux et avant‑gardistes de l’époque, privilégiant des démarches radicales et interdisciplinaires.
Après plus de deux décennies d’activité, la galerie évolue en Archivio Caterina Gualco (à partir de 1995), puis en UnimediaModern (à partir de 2005), perpétuant une mission de documentation, de réflexion et de diffusion des pratiques artistiques contemporaines dans un esprit résolument ouvert et critique.

Caterina Gualco a joué également un rôle important dans la reconnaissance en Italie et en Europe du mouvement Fluxus, en organisant des expositions et des projets curatoriaux autour d’artistes historiques du mouvement tels que Giuseppe Chiari, Philip Corner, Geoffrey Hendricks, Alison Knowles, George Maciunas, Ben Patterson ou Ben Vautier.
Dans son travail curatorial, elle met en avant une dimension ludique, intermédiatique et expérimentale, affirmant que l’art Fluxus incarne une liberté expressive et un « présent éternel » qui forge des liens directs entre création, expérience et communauté. 

Aux côtés de grands artistes du XXᵉ siècle, Gualco a conçu des expositions qui ne se limitent pas à une simple présentation d’œuvres, mais qui activent des archives multiples et hétérogènes (objets, livres d’artiste, vidéos, documents, imprimés, témoignages, performances), transformant l’exposition elle‑même en un site de pensée et de mise en forme de l’histoire artistique. 
Par exemple, elle a co‑organisé des expositions de livres d’artiste au Museo d’Arte Contemporanea di Villa Croce à Gênes, où le livre est présenté comme un lieu de recherche et de médiation entre texte, image et archive vivante.

Parallèlement à son activité curatoriale, Caterina Gualco est aussi éditeur : elle a publié et inspiré des livres et catalogues, notamment dans le cadre de la galerie Unimedia ou de projets collectifs. On trouve des collections comme Cronache marziano (2001) qui témoignent d’un travail éditorial engagé et attentif à l’enregistrement de pratiques artistiques hors normes.

Même après la fermeture de la galerie physique, Gualco demeure active culturellement : elle continue de curater des expositions, des événements et des interventions publiques, maintenant un lien direct avec la production artistique actuelle et la mémoire des avant-gardes. Elle participe aussi à des rencontres culturelles et commémorations où son regard apporte une perspective historique et critique sur les phénomènes artistiques récents.

Liens vers son site:  Unimediamodern

Références bibliographiques:…

Vidéos de cette rencontre amusante :

REMEMBER HOW TO FORGET


The following essay aims to draw attention to a singular practice of archiving heterogeneous objects within artistic practices, conceived not merely as an operation of preservation or patrimonialization of stabilized objects or works, but as a processual experience: a device in the course of formation, an evolving and constitutive material of the artistic creation process, correlated with the formation of the subject and a particular way of life. Such a device is capable of accommodating and organizing objects and artifacts—professional and personal, public and intimate—while simultaneously interrogating the choices of structuring, categorization, and hierarchization that their collection entails.

In particular, the essay will analyze the effects produced by a classification oriented toward events, encounters, fragments of lived experience or memories, and the processes of creation themselves—whether writing, directing, or film editing—captured in their dynamic unfolding. This shift invites us to conceive the archive as a relational and evolving process, where the logic of lived experiences takes precedence over that of closed entities. It also allows us to think of the classification of collected data as intrinsically fluid.

The reflection will thus focus on personal archives at an intimate level of granularity, but also on a broader biographical trajectory, through which some major theses in the history of technology will be re-examined.


THE INTIMATE MEMORY OF ARCHIVES: VISITING ALAN BERLINER’S STUDIO

18 OCTOBER 2013. New York. My experience as an enchanted child discovering strange art collections continues. I have just met Alan Berliner in his studio in Downtown Manhattan. Filmmaker, artist, teacher at the New School for Social Research, Alan can also be described as a writer, a collector and archivist of images and media, a filmer of intimacy, an essay-documentarian, a husband, a father, the son of…, the cousin of a poet…. The preferred subjects of his films are thus his family, himself, historical events, the sounds of the world, intimate diaries… Among his films: Wide Awake (2006), The Sweetest Sound (2001), Nobody’s Business (1996), Intimate Stranger (1991), The Family Album (1986), and the most recent, First Cousin Once Removed (2013).

I sent Alan an email as he was returning from Russia, introducing myself as a sociologist working on an art film project. We met in his loft located in the northern part of Tribeca. Few cafés in the area, mostly immense red-brick warehouses. An industrial rather than residential neighborhood. I film his loft; he tells me about his obsession as an archivist of images, media, and information collected from The Times. It quickly became obvious to me that Alan has a very particular way of classifying the events of the world.

Alan’s loft: I had the impression of entering a reduced-scale archive library, both the result and the process of categorization and, through different kinds of media, an attempt to solve an enigma, to understand human beings—his family—and, through life, to connect these particular individuals to historical events in different countries, to their political and cultural events. To situate them within a broader historical and political context. I discovered that Alan has a highly informed socio-analytic gaze, which influences both the classification of his documents and his analysis of media. In seeking to understand his role in the events emerging in the world—whether socio-political events (war), family history (that of his grandfather and his father – Intimate Stranger), or literary and poetic events, as illustrated by the film about his cousin suffering from Alzheimer’s disease, the poet and translator Edwin Honig—Alan filmed him for five years, until his death. The film in progress is deeply moving through its testimony of the progressive loss of memory. Another series of personal films: Insomnia and Wide Awake. Alan has just had a son, an event that coincides with his difficulties falling asleep. He films himself searching for different ways to alleviate this difficulty… Filming oneself in such a state—isn’t that a rather paradoxical solution?

Very poetic is the idea of films based on abandoned adolescent diaries that Alan found in the street, at flea markets, like family photo albums. His own life, his obsessions, the obsessions of his family members, his powerlessness… Testimonial films. Autofictions. Therapeutic films. Documents of infra-ordinary poetic facts constituting human life.

I ask him how he makes the link between his archives, his works, his films, and his installations. What are his techniques, since it is evident that he proceeds in a very methodical way.

He demonstrates how his audio files work. I see a sort of gray drawer box with labels that produces fragments of sound—poetry, radio voices, melodies—when opened. A music box! An enchantment, because the gray metal cabinet with drawers looks more like a filing cabinet for administrative documents (austere in appearance and suggesting boring contents), whereas here, surprise: opening the drawers produces sounds, melodies, and as many drawers as there are, so many different sounds. The box reminds me more of a large-scale children’s toy than of a storage unit. Alan must have opened these boxes countless times, yet he seems very amused by the effect their successive opening has on me. This first demonstration ends with the opening of one last drawer. “It’s real life,” he says. A human voice on the radio announces, “I’m helping people like you,” and Manhattan radio music can be heard. This announcement puts me in a state of great amusement. Coincidence or play, here I am, from the very start, placed in the role of a visitor searching for something, for help. Let’s see how he might help me.

We enter the large space of the loft. I move forward and discover walls filled with other storage boxes. I had already seen them on his website, but I had not realized the scale of the space nor the great number of boxes it contains. The boxes are grouped by different colors, labeled in alphabetical order. What is the meaning of all this?

Before entering the office space delimited by these storage units, I notice another piece of furniture whose height is similar to the one at the entrance, also with labeled drawers. I wonder what will come out of the drawers once opened, what kind of strange sound will escape. But Alan warns me: “It’s not what it looks like.” Indeed, quite the opposite of the previous cabinet: once opened, the box actually contains what its label announces. Alan says “bells,” opens the drawer, shakes it, and there are metal objects making noise with the movement. He says “alphabet,” and there are wooden cut-out letters. He says “cutting,” and we see scissors and other cutting and collage tools… “Ah, here we go. Editing tools—that’s how you make films!” I tease him. He agrees.

On the right, another cabinet with drawers contains birdsong. Alan opens several drawers in succession, letting them coexist for a moment. It feels like being in the countryside. When the quacking of ducks is heard, I lift the camera toward Alan’s face, very amused, and then toward mine, equally delighted. I ask whether the boxes can record sounds; I am clearly beginning to attribute a magical character to them…

“The boxes contain sound files,” Alan says. “They work like a refrigerator.” Exactly like the light that turns on when you open it.

The cinematic meaning of these installations becomes apparent. One can read on Alan’s website:

“By juxtaposing and counterpointing a wide range of intimate sounds—including found and donated recordings of oral histories, birthday parties, weddings, funerals, anniversaries, holiday gatherings, music lessons, audio letters, and just plain old fly-on-the-wall arguments in the kitchen—with hundreds of different home movie images, The Family Album gives the myriad nameless faces in the film new but provisional identities. And a strange kind of (cinematic) immortality.”

We walk around a large dictionary opened to the page “What does a lion eat,” placed on a pedestal that announces, as in medieval monasteries, that we are now entering the space devoted to study. Does this separation serve to delimit the space of play from the space of “work”? A desk stands at the center of this space, two computer screens, a television screen labeled “expanded cinema,” books… Opposite, the wall with labeled boxes, no longer metal but cardboard, larger than the first ones.

“It’s a kind of archives,” he tells me. The organization and storage of documents, information. Traces. It is indeed about safeguarding memory. But what kind of memory is it, and for what purpose? I think aloud about the difference between the multimedia archives I see here and other types of archives, such as institutional ones—a public library, for example. I examine some labels. I am drawn to the “P” row: Planet, Poland, Police Arresting… These are photographs, Alan says, from newspapers. He explains the meaning of the colors: black for newspaper photos, gray for slides (transparencies), blue for family films (home movies), green for anonymous American filmmakers, yellow for 16mm color footage, orange for sounds—sound effects or pieces of music, red for black-and-white 16mm films. We go through binders containing articles, then the top shelves, the media collection. This archiving is in continuous motion, the process and the result of a rearrangement lasting more than thirty-five years.

What strikes me as particularly interesting in relation to the works mentioned earlier is the way this classification, seemingly very personal, is also something very generic. Not only does Alan use it for his films, his artworks, his teaching, his reflections on politics, but the world itself appears as closely linked to the categorization of events reported or instantiated by the media. These are events already qualified by the media that Alan analyzes and re-categorizes through his work of classification, thus proposing, like a news analyst, his own version. He retains only what feeds or modifies his logic and constantly reconfigures these categories among themselves. I ask whether there are links between categories—whether, for example, an article cut from the press and photographs could fit into several boxes at once. He replies that yes, he could make copies and place them in two different boxes. But he does not. He has the memory of the contents of the boxes and makes a particular use of it. I note that links he has established probably cannot be restored without him. If someone were to take over his archives, to automate them, for example, something would be missing in understanding the rules by which this whole holds together, because it resembles a network of media facts organized and centralized around his person.

Alan asks me, in turn, what I have come to look for among experimental filmmakers. Am I more a sociologist or a filmmaker? Something between the two, I answer. I create something through this, I point to my camera… I feel… Between the two, three. I also write. I search, I search for something. I am dissatisfied: 1° with the life I lead, 2° with the institutional art around me, 3° with the way I write. As I say this, I realize that all of this is problematic, that the terms “life” and “institutional art” are vague, insufficient. What exactly am I dissatisfied with? But Alan seems to understand what I mean.

He asks me to ask him a question that really matters to me. I have no questions. I feel something very familiar in his studio and at the same time very distant from my own way of creating. Astonishing, even incredible, and I sense that this kind of archiving practice escapes me, that I could not, would not want to do, live this. I compare his space to the form of a laboratory. I say: it is probably an intermediate space, a space of “translation.” It is, I think as I say it, something missing from my own practice—something that would constitute the material and visibly organized framework of the continuity of my lived, filmed experience, and the archiving of the whole set of videos and texts gradually taking shape in filmic realization. A storage space, an archive, a link. Making my archives visible would help me, I think, to make the process of work shareable. As it stands, it remains invisible, and sometimes documents get “lost.” Alan replies that there are all kinds of laboratories: some create in taxis, buses, others at home, others still… Yes, that’s true. But how does one avoid the risk of going in circles, repeating oneself, remaining in a state of continuous elaboration that never takes form?

I ask how he finishes a film. How does he make the passage between his life and his art? He describes his work as an accumulative process—thirty years of practice, he specifies—of collecting and organizing documents. I again ask myself: doesn’t one lose time archiving so many documents instead of creating directly? But perhaps material as alive as personal films and social, political current events must be set aside, must lose the vividness of the emotions and compulsions that sometimes governed filming, reading… Recorded events probably require structure, orientation, and thus the time necessary for their digestion.

Classifying

I question the classification Alan produces and the lack of links between the categories of stored events. The boxes are arranged alphabetically. I ask whether they also have thematic links. Alan replies that he could put the same event image in several boxes, but he does not. At a given moment, it is he who creates the link between them. He takes one out for the practical purposes of making a film or an installation. There, I tell myself, lies the reason for the singularity of the use and meaning of this classification, which refers to a particular person, to his way of using materials—the result of a life process, of creation, of personal concerns—even if the labels are based on categories related to different media (such as the press) and to the way they cut up world events and constitute them as facts. A logician would say these are “universals”: the names of geographical places, countries, natural disasters, wars, social movements…

I wonder how these categories are employed in his first-person essay films, what link can be found between information delivered by the media and that found in a family album, personal life stories. I am facing someone extremely logical; there must therefore be a link between all this. Alan tells me that he believes in the power of environment.

I return to the difference between this kind of personalized classification and that found in libraries and other institutional places. What distinguishes them? I question the difference between newspaper photographs gathered in boxes and the arrangement of books in a library, for example. Certainly, I say, in a library things are also organized into categories, arranged alphabetically, but these classifications are institutionalized—that is, standardized according to collective professional codes stabilized over time. Alan approaches the issue of classification according to a completely different logic—documents of the world categorized over the long term and as they appear in the media. What we take to be collective memory is relative to events described, illustrated, categorized in different media. And in his specific case, they are relative to his reading practice, his filmmaking, the events of his life. Alan thus presents himself as a constant chronicler, an analyst of this media categorization, attentive to the emergence of new categories in relation to world events reported by the newspaper (The Times in particular). He speaks of new categories that would need to be constructed: Syria, Fukushima, …

Photo albums and diaries

I approach the shelves and discover one with photo albums. We leaf through the empty pages of one album, then, a surprise: inside we find a photograph—a boy photographed with his rabbit. What a coincidence: a single photo in the entire album… The boy looks like a little prince waiting for his princess.

Alan takes another photo album, analyzes its layout, light, content. Then he shows me diaries he says he found at flea markets, in the street, containing intimate writings of anonymous people. We try to decipher a few pages aloud. I recognize myself in this: it is a kind of spoken poetry, turning others’ written words into sound, moreover in dialogue. There is ingenuity here, saving these notebooks lost or thrown into nature… And Alan transforms them into traces of life, of emotions, of fears, of loves that have lost their owners. How could they have voluntarily gotten rid of their childhood memories…? To whom do these photo albums belong, where do they come from?

Political events and personal life

The contents of the boxes. I ask whether we can open the boxes to see what is inside. I discover two different meanings of storage. The first, for the category France, corresponds to that proposed by the media (monuments, events that occurred in France and are reported by The Times: images of Jacques Chirac’s election, his puppet made by Canal Plus, then an image of Mont Saint-Michel…). The second box contains Christmas postcards received from his father from Japan, cards with Mount Fuji. One classification seems linked to media events and the other to childhood memories, family events.

Fatigue

I continue attentively through a long unfolding of images contained in the second box and imagine the time required to cut out and store all these images in boxes. Something irredeemably vertiginous in this archival work suddenly presents itself to my mind. I ask whether he is not tired by all this. I gradually discover the quantity of documents cut by hand, stored, and I am suddenly seized by anxiety. What for? What is the deep reason for the obsession we are dealing with in Alan’s case? Alan recounts his fatigue in the film Wide Awake. Everything apparently is part of the creative process, even the process of fatigue linked to classification, work, family, to… I realize that my feeling of vertigo has something to do with the infinite character of the cross-references between one practice and another, constantly enriching each other.

Wide Awake (Floundering Awake)

One sleepless night, I watch the film Alan has just sent me. Wide Awake: hours spent in the company of the image of Alan, tired, obsessed and obsessing (his wife, his mother, his child, his psychoanalyst, his students). Watching it, I myself am tired. The birth of his son is not unrelated to his state, I tell myself, but we gradually discover that insomnia has been present in his life for much longer. Other possible explanations: a brain illness? (Alan has brain scans). Mental? (Alan sees a psychoanalyst). No, nothing, nothing medical is found. Family past? (Alan talks with his mother, speaks to her about his childhood, couple disputes). Not convincing enough. His mother, sister, and wife gathered together tell him to stop his film…

I thought again of James’s theory of emotions. A permanent state of stress and anxiety, when the awareness of having to make a film about this very state only increases it. Slump in your chair and think about your misery. Cry and you will see tears flow to your eyes like waterfalls. You can be certain to feel the most miserable in the world. What is this human process, contrary to common sense, of wanting to put oneself voluntarily, consciously, into such negative states? And why do all the inverse theories—telling oneself in a loop, for example: I am fine, I am happy, I am falling asleep—not act in a manner as coherent as negative thoughts?

Preserving family documents

My discovery of the collections continues. I discover, opposite the desk, two other storage units: the first related to Alan’s films (articles, files, footage…), and the other containing the classification of events related to his family: photos, letters, an infinite number of checks issued by his grandparents, carefully stored in a large box. What I take to be a madness of classification, of preservation, would in some way be hereditary, would not come from Alan himself. Stacks of The Times, in very large quantities, are piled on the floor awaiting cutting and classification into boxes…

“They were used for installations,” Alan tells me.

It is time to leave, to let Alan return to his work of classification. As I leave, I ask him once more about the content of frames with stamps displayed on the wall of the “living room” space. He tells me they are stamps from postcards he received from his grandfather when he was little. The grandfather then lived in foreign, exotic, distant countries: Japan, Egypt… Alexandria. The stamps are traces of travels, received cards, signs of adventures. They invite me to dream. At the same time, they signify an absent grandfather. In one of the films, we see Alan questioning his father about his ancestors, Jews who came from Poland. And his father replies that he did not know his grandfather, that the photograph Alan shows him of his grandfather means nothing to him. The father says: my father could be any other Polish Jew, his face is so typical.

Can one say that Alan thus learns, through his father’s reaction, to relativize his obsession? To put distance into it? Why, after all, should this photograph have so much importance for him if it has none for his father? The father has a lovely way of making fun of Alan’s “complicated” problems and “dissolving” them.

“Remember how to forget,” the message addressed by Alan’s poet cousin, Edwin Honig, suffering from Alzheimer’s disease. Cubist time, non-linear. I wonder what it would mean for time to be cubist? Memory and language. Poetry, lived events that pass into oblivion. Alzheimer’s disease plunging a scholar and poet, a specialist of Walt Whitman, the translator of Fernando Pessoa, Federico García Lorca…, Edwin Honig—filmed by Alan—into the forgetting of his own life. “Remember how to forget” is a tribute and a lesson to be learned. Alan follows, camera in hand for five years, the progression of this disease, the loss of memory in his cousin, the “model” creative man of his adolescence who initiated him into art. Art as a solution to traumatic events, to passing life, art therapy. What does it mean to lose one’s memory? How does film allow one to document this painful fact? No longer recognizing one’s loved ones, oneself in a photograph, for example.

“Who are you?” his cousin asks him.

In the very last phase of his illness, the cousin no longer articulates structured, comprehensible words; he only produces noises, whistlings, something like a bird’s cry, between one word and another—what remains of it. He looks at trees. Leaves. Nature is of much greater interest to him than social conventions. The change of seasons, the colors and shapes of leaves. Can one say that when we lose memory, we thus rediscover the faculties of primary perception? That which we live in the present and which binds us to the natural world? This is what, still in a conscious state, the cousin seems to want to tell Alan. What matters is not remembering, but learning to forget. The only thing worth memorizing would be remembering how to forget. But the body takes care of it in our place, one might say. Would the loss of memory be a solution for living “despite everything,” or for living fully in the present, by rediscovering the lost capacity to fuse one’s body with nature, with the entire universe, to rediscover the perception of the living? As I watched the film, I thought that the memory disorders of his cousin run counter to what Alan does, counter to my own collection of images, to what seems important to him to document, preserve, memorize with his camera. I wondered: does his fatigued state not remind him of the futility of all this? He reads me a poem in memory of his cousin.

Nb. My thanks to Alan Berliner for his welcome and for rereading this text.

Alan Berliner’s website:

Acknowledgements: My sincere thanks to Alan Berliner for his hospitality and for reviewing this text.

Alan Berliner’s website:

alanberliner.com

Radio interview about his practice and his film First Cousin Once Removed:
https://www.youtube.com/watch?v=s4iaw4MpxnY

Video of the studio visit (in editing ) :
https://youtu.be/CMIBXG4731M

Link to the theoretical text (coming soon):
The Archive as Gesture: Memory, Technique, and Subjectivity in Process

En français:

L’essai qui suit vise à attirer l’attention sur une pratique singulière d’archivage d’objets hétérogènes au cœur de pratiques artistiques, envisagée non pas seulement comme une opération de conservation ou de patrimonialisation d’objets ou d’œuvres stabilisés, mais comme une expérience processuelle : un dispositif en cours de constitution, matière évolutive et constitutive du processus de création artistique, corrélative à la formation du sujet et à une forme de vie. Un tel dispositif est capable d’accueillir et d’organiser des objets et artefacts – professionnels et personnels, publics et intimes – tout en interrogeant les choix de structuration, de catégorisation et de hiérarchisation que leur collecte engage.

Il s’agira plus particulièrement d’analyser les effets produits par une classification orientée vers des événements, des rencontres, des fragments d’expériences vécues ou des souvenirs, et vers les processus mêmes de la création – qu’il s’agisse d’écriture, de réalisation ou de montage filmique –, saisis dans leur dynamique d’accomplissement. Ce déplacement invite à concevoir l’archive comme un processus relationnel et évolutif, où la logique des expériences vécues prime sur celle des entités closes. Il permet également de penser la classification des données collectées comme intrinsèquement mouvante.

La réflexion portera ainsi sur des archives personnelles pensées à un niveau de granularité intime, mais également sur un parcours biographique élargi, à partir duquel seront réexaminées certaines thèses majeures de l’histoire de la technique.

LA MEMOIRE INTIME DES ARCHIVES : LA VISITE DU STUDIO D’ALAN BERLINER

18 OCTOBRE 2013. New York. Mon expérience de l’enfant enchanté découvrant d’étranges collections d’art continue. Je viens de rencontrer Alan Berliner dans son studio à Downtown Manhattan. Cinéaste, artiste, enseignant à la New School For Social Research, Alan peut aussi être qualifié d’écrivain, de collectionneur et d’archiviste d’images et des médias, de filmeur de l’intime, du documentariste-essayiste, de mari, de père de famille, de fils de…, de cousin d’un poète…. Les sujets de prédilection de ses films sont donc sa famille, lui-même, les événements d’histoire, les sons du monde, les journaux intimes… Parmi ses films: Wide Awake (2006), The Sweetest Sound (2001), Nobody’s Business (1996), Intimate Stranger (1991), The Family Album (1986) et le tout dernier First Cousin Once Removed (2013).

J’ai envoyé un mail à Alan qui revenait de Russie, en me présentant comme sociologue travaillant sur un projet de films d’art. Rendez-vous dans son loft situé dans le quartier nord de Tribecca. Peu de cafés dans le coin, surtout d’immenses hangars en brique rouge. Un quartier industriel plus que résidentiel. Je filme son loft, il me raconte son obsession d’archiviste d’images, des médias et des informations recueillies dans le journal Times. Il m’est paru rapidement évident qu’Alan avait un mode bien particulier de classifier les événements du monde. 

Le loft d’Alan : j’avais l’impression d’entrer dans une bibliothèque d’archives en réduction, à la fois le résultat et le procès de catégorisation et, à travers les différentes sortes de médias, une tentative de résoudre une énigme, de comprendre les hommes, sa famille, et à travers la vie ces individus particuliers de les connecter aux événements historiques de différents pays, leurs événements politiques et culturels. Les resituer dans un contexte historique et politique plus large. Je découvrais qu’Alan avait un regard socio-analytique très informé, qui influait sur la classification de ses documents et de son analyse des médias. En cherchant à comprendre son rôle dans les événements surgissant dans le monde, que ceux-ci soient de l’ordre d’événements socio-politiques (guerre), de l’histoire familiale (celle de son grand-père et de son père – Intimate Stranger), d’évènements littéraires, poétiques, comme l’illustre le film sur son cousin atteint d’Alzheimer, le poète et le traducteur Edwin Honig. Alan l’a filmé pendant cinq années, jusqu’à sa mort. Le film en procès très touchant par ce témoignage de la perte progressive de mémoire. Une autre série de films personnels : Insomnia et Wide Awake. Alan vient d’avoir un fils, l’évènement qui correspond à ses difficultés de s’endormir. Il se filme en train de rechercher les différents moyens pour pallier cette difficulté,… Se filmer dans cet état là, n’est-ce pas une solution bien paradoxale ?

Très poétique l’idée de films sur les journaux intimes abandonnés des adolescents qu’Alan trouvait dans la rue, dans des brocantes, comme les albums de photos de famille. Sa propre vie, ses obsessions, les obsessions des membres de sa famille, ses impuissances…. Films témoignages. Des autofictions. Films thérapies. Des documents des faits poétiques infra-ordinaires constituant la vie humaine.

Je lui pose la question comment il fait le lien entre ses archives, ses œuvres, ses films et ses installations. Quelles sont ses techniques, puisqu’à l’évidence, il procède de manière très méthodique.

Il me fait la démonstration du fonctionnement de ses audio-files. Je vois une sorte de boîte à tiroirs gris étiquetés et qui produisent des fragments de son, de poésies, voix de la radio, mélodies lors de l’ouverture. Une boîte à musique ! Un enchantement, car le meuble métallique gris à tiroirs ressemble davantage à une caisse de rangement de dossiers administratifs (d’apparence austère et qui laisse deviner un contenu ennuyeux), or ici, surprise, l’ouverture des tiroirs produit des sons, des mélodies, et autant de tiroirs, autant de sons différents. La boîte me fait penser davantage à un jouet pour enfants « grand format » qu’à un meuble de rangement. Alan a dû ouvrir ces boîtes maintes fois, il a l’air pourtant très amusé de l’effet que leur ouverture successive produit sur moi. Cette première démonstration se clôt par l’ouverture d’un tout dernier tiroir. « It’s real life » dit-il. La voix humaine de la radio annonce « I’m helping people like you » et on entend la musique de radio Manhattan. Cette annonce me met dans l’état de plus grand amusement. Coïncidence ou jeu, me voilà dès la rentrée mise dans le rôle d’un visiteur à la recherche de quelque chose, d’une aide. Voyons voir en quoi va-t-il pouvoir m’aider.

Nous rentrons dans le grand espace du loft. J’avance à l’intérieur de la pièce et je découvre les murs remplis d’autres boîtes de rangement. Je les avais déjà vues sur son site internet, mais je ne réalisais pas l’ampleur de cet espace, ni le grand nombre de boîtes qui s’y trouvent. Les boîtes groupées par couleurs différentes, étiquetées par ordre alphabétique. Quel est le sens de tout cela ? 

Avant de pénétrer dans l’espace du bureau délimité par ces rangements, je remarque un autre meuble dont la hauteur se rapproche de celui qui se trouve à l’entrée, lui aussi avec des tiroirs étiquetés. Je me demande ce qui va sortir des tiroirs une fois ceux-ci ouverts, quel genre de son bizarre s’en échappera-t-il ? Mais Alan me prévient : « Ce n’est pas ce dont ça a l’air ». En effet, tout le contraire du meuble précédent, une fois ouverte, la boîte contient réellement ce qu’annonce son étiquette. Alan annonce « bells », ouvre le tiroir, le secoue et on y trouve des objets métalliques faisant du bruit sous l’effet de la secousse. Il annonce « alphabet » et on retrouve des lettres d’alphabet découpées en bois, il dit « cutting » et on voit les ciseaux et autres ustensiles de découpage, collage : … « Ah voilà. Des outils de montage, c’est comme ça que tu fais les films ! ». Je me moque de lui. Il approuve. 

A droite, un autre meuble avec des tiroirs, il contient des chants d’oiseaux. Alan en ouvre plusieurs à la suite, les laissant un moment coexister ensemble. On se croirait à la campagne. Au moment où se fait entendre le caquètement des canards, je remonte la caméra vers le visage d’Alan, très amusé, et l’oriente vers le mien, tout aussi content. Je demande si les boîtes peuvent enregistrer les sons, je commence à l’évidence à leur attribuer un caractère magique… 

– Les boîtes contiennent des fichiers sonores, dit Alan. Elles fonctionnent « à la manière d’un réfrigérateur ». Exactement de la même manière que la lumière qui s’allume lorsqu’on l’ouvre.

Le sens cinématographique se dégage de ces installations. On peut lire sur le site d’Alan:

« By juxtaposing and counterpointing a wide range of intimate sounds – including found and donated recordings of oral histories, birthday parties, weddings, funerals, anniversaries, holiday gatherings, music lessons, audio letters, and just plain old fly-on-the-wall arguments in the kitchen – with hundreds of different home movie images, The Family Album gives the myriad nameless faces in the film new but provisional identities. And a strange kind of (cinematic) immortality. »

Nous contournons un grand dictionnaire entrouvert sur la page « Qu’est-ce que mange un lion » posé sur un socle qui annonce, comme dans les monastères du Moyen âge, que l’on rentre désormais dans l’espace consacré à l’étude. Cette séparation permet-elle de délimiter l’espace de jeu de l’espace de « travail  » ? Un bureau se situe au centre de cet espace, deux écrans d’ordinateurs, un écran de télévision étiqueté « expanded cinema », des livres… En face, le mur avec des boîtes étiquetées, non plus métalliques, mais en carton, de taille plus grande que les premières. 

« It’s a kind of archives », me dit-il. L’organisation et le stockage des documents, des informations. Des traces. Il s’agit bien de sauvegarder la mémoire. Mais de quelle sorte de mémoire s’agit-il et pour faire quoi ? Je réfléchis à voix haute sur la différence entre les archives multimédia que je vois ici et d’autres types d’archives, les archives institutionnelles par exemple, une bibliothèque publique. J’examine quelques noms d’étiquettes. Je suis attirée par la rangée « P » : Planet, Poland, Police Arresting…… Ce sont des photographies, dit Alan, des journaux. Il précise la signification des couleurs : le noir pour les photos des journaux, le gris ce sont des slides, les transparents, le bleu ce sont des films de famille (home movies), le vert pour des cinéastes américains anonymes, le jaune se sont des fonds footage de 16 millimètres en couleur, orange ce sont les sons, les effets sonores ou morceaux de musique, le rouge ce sont des films noir et blanc de 16 millimètres. Nous passons en revue des classeurs contenant des articles, puis le haut des étagères, la collection des médias. Cet archivage est en mouvement continu, le procès et le résultat d’un réarrangement, depuis plus de 35 ans. 

Ce qui m’apparaît comme particulièrement intéressant en lien avec les travaux énumérés précédemment, c’est la façon dont cette classification, à première vue très personnelle, a quelque chose de très générique. Non seulement Alan s’en sert pour ses films, ses créations d’art, ses cours, ses réflexions sur la politique, mais le monde même apparaît comme étroitement lié à la catégorisation des événements rapportés ou instanciés par les médias. Ce sont ces événements déjà qualifiés par les médias qu’Alan analyse et re-catégorise par son travail de classement, en proposant ainsi, tel un analyste de l’actualité, sa propre version. Il n’en retient que ce qui alimente ou modifie sa logique et reconfigure sans cesse ces catégories entre elles. Je pose la question s’il existe des liens entre les catégories, un article, par exemple qu’il a découpé dans la presse et les photos qui pourraient rentrer dans plusieurs boîtes à la fois. Il me répond que oui, il pourrait en faire des copies et les mettre ainsi dans deux boîtes différentes. Mais il ne le fait pas. Il a la mémoire des contenus des boîtes et en fait un usage particulier. Je remarque que des liens qu’il a établis ne peuvent probablement pas être restitués sans lui. Si quelqu’un devait reprendre ses archives, voudrait par exemple les automatiser, alors quelque chose manquerait dans la compréhension des règles selon lesquelles cet ensemble se tient, car il ressemble à un réseau de faits médiatiques organisé et centralisé autour de sa personne.

Alan me demande, à son tour, qu’est-ce que je suis venue chercher chez les cinéastes expérimentaux ? Suis-je davantage sociologue ou cinéaste ? C’est quelque chose entre les deux, je réponds. Je crée quelque chose par l’intermédiaire de ça, je pointe mon appareil photo… I feel good… Entre les deux, trois. J’écris aussi. Je cherche, je cherche quelque chose. Je suis insatisfaite 1° de la vie que je mène 2° de l’art institutionnel qui m’entoure, 3° de la manière dont j’écris. Je me rends compte en le disant que tout ceci est problématique, que le terme « vie » et « art institutionnel » sont flous, vagues, insuffisants. De quoi concrètement je suis insatisfaite ? Mais Alan a l’air de comprendre ce que je veux dire. 

Il me demande de lui poser une question qui m’importe vraiment. Je n’ai pas de questions. Je ressens quelque chose de très familier dans son atelier et en même temps de très éloigné de ma manière de créer. Etonnant, incroyable même, et je sens que ce genre de pratique d’archivage m’échappe, que je ne pourrais, ne voudrais pas faire, vivre ça. Je compare son espace avec la forme d’un laboratoire. Je dis : c’est probablement un espace intermédiaire, un espace de « traduction ». C’est, je pense en le disant, quelque chose qui manque dans ma propre pratique, quelque chose qui constituerait le matériel et le cadre visiblement organisé de la continuité de mon expérience vécue, filmée, et l’archivage de l’ensemble de vidéos et de textes, prenant petit à petit place dans la réalisation filmique. Un espace de stockage, d’archivage, un lien. Rendre mes archives visibles m’aiderait, pensais-je, à rendre le procès du travail partageable. En l’état, il reste invisible, et quelquefois les documents se « perdent ». Alan me répond qu’il existe tout un tas de laboratoires, il y en a qui créent dans des taxis, bus, d’autres chez eux, d’autres encore… Oui, c’est vrai. Mais comment éviter le risque de tourner en rond, de se répéter, de rester à l’état de continuelle élaboration, celle qui ne prend jamais forme ? 

Je demande comment fait-il pour finir un film ? Comment fait-il pour réaliser ce passage entre sa vie et son art ? Il décrit son travail sous forme d’un processus accumulatif, trente ans de pratique, précise-t-il, de collection et d’organisation de documents. Je me pose à nouveau la question, ne perd-on pas son temps à archiver autant de documents, plutôt qu’à créer directement ? Mais peut être bien la matière aussi vivante que les films personnels et l’actualité sociale, politique, doit être reposée, perdre la vivacité des émotions et des compulsions qui ont quelquefois régi la prise de vue, la lecture… Les évènements enregistrés nécessitent probablement une structure, une orientation, et donc du temps nécessaire à leur digestion.

Classer

J’interroge la classification que réalise Alan et le manque de liens entre les catégories des événements stockés. Les boîtes sont rangées par ordre alphabétique. Je demande si elles ont par ailleurs des liens thématiques entre elles. Alan répond qu’il pourrait mettre la même image d’évènement dans plusieurs boîtes, mais il ne le fait pas. C’est lui à un moment donné qui crée le lien entre elles. Il en ressort une pour les fins pratiques de la réalisation d’un film ou en vue d’une installation. Voilà, me dis-je, une raison qui fait la singularité de l’usage et du sens de cette classification qui se rapporte à une personne particulière, à sa manière d’employer des matériaux, le résultat d’un procès de vie, de création, de préoccupations personnelles, même si les étiquettes se fondent sur des catégories relatives aux différents médias (tel la presse) et à la manière dont ceux-ci découpent les événements du monde et les constituent en faits. Un logicien dirait ce sont des « universaux », les noms des lieux géographiques, des pays, des catastrophes naturelles, des guerres, des mouvements sociaux… 

Je me demande comment ces catégories sont-elles employées dans ses films-essais à la première personne, quel lien peut-on trouver entre l’information livrée par les médias et celle trouvée dans un album de famille, des histoires de vie personnelles. J’ai en face de moi quelqu’un d’extrêmement logique, il doit y avoir donc un lien entre tout cela. Alan me dit qu’il croit en la force de l’environnement. 

Je reviens sur la différence entre ce genre de classement personnalisé et celui que l’on retrouve dans des bibliothèques et autres lieux institutionnels. Qu’est ce qui les distingue ? Je questionne la différence entre les photos de journaux rassemblées dans des boîtes et le rangement des livres dans une bibliothèque, par exemple.  Certes dis-je, dans une bibliothèque les choses sont elles aussi organisées en catégories, rangées selon l’ordre alphabétique, mais ces classifications sont institutionnalisées, c’est-à-dire standardisées selon les codes collectifs relatifs à la profession, ceux qui se sont stabilisés dans le temps. Alan aborde cette problématique de la classification selon une toute autre logique – ce sont les documents du monde catégorisés dans le temps long et au fur et à mesure de leur apparition dans des médias. Ce que nous prenons pour mémoire collective est relatif aux événements décrits, illustrés, catégorisés dans différents médias. Et dans son cas précis, ils sont relatifs à sa pratique de lecture, de fabrication de films, des événements de sa vie. Alan se présente pour ainsi dire comme un chroniqueur constant, l’analyste de cette catégorisation médiatique, attentif à l’apparition de nouvelles catégories, en lien avec les événements dans le monde rapportés par le journal (Le Times en particulier). Il parle de nouvelles catégories qu’il faudrait construire : Syrie, Fukushima, …

Les albums photos et les journaux intimes 

Je m’approche des étagères et j’y découvre une étagère avec des albums de photos. Nous déroulons les pages vides de cet album, puis, une surprise, nous trouvons à l’intérieur une photo : un garçon pris en photo avec son lapin. Quel hasard, une seule photo dans tout l’album… Le garçon ayant l’air d’un petit prince en attente de sa princesse. 

Alan prend un autre album de photos, il en analyse la disposition, la lumière, le contenu. Puis me montre des journaux intimes trouvés, me dit-il, dans des brocantes, dans la rue, contenant des écrits intimes des anonymes. On tente de déchiffrer quelques pages à voix haute. Je m’y retrouve, c’est une sorte de poésie à voix haute, mettre les mots écrits des autres en sons, de plus dans un dialogue. Une ingéniosité est là, sauver ainsi ces cahiers perdus ou jetés dans la nature… Et Alan les transforme en traces de vie, d’émotions, de craintes, des amours ayant perdu leurs propriétaires. Comment ont-ils pu se débarrasser volontairement de leurs souvenirs d’enfance… ? A qui appartiennent les albums de photos, d’où viennent-ils ?

Evénements politiques et vie personnelle

Le contenu des boîtes. Je demande si on peut ouvrir les boîtes pour voir leur contenu. Je découvre deux sens différents de rangement. Le premier pour la catégorie France, est de l’ordre de celui proposé par les médias (les monuments, les événements qui se sont produits en France et sont rapportés par le journal Times : On y découvre les images de l’élection de Jacques Chirac, sa marionnette faite par Canal Plus, puis l’image du Mont Saint Michel,…). La seconde boîte contient les cartes postales reçues pour Noël de son père depuis le Japon, les cartes avec le mont Fuji. L’un des classements semble être lié à des événements médiatiques et l’autre à des souvenirs d’enfance, des évènements familiaux. 

La fatigue

Je poursuis avec attention un long déploiement des images contenues dans la seconde boîte et j’imagine le temps nécessaire pour découper, ranger toutes ces images dans les boîtes. Quelque chose d’irrémédiablement vertigineux dans ce travail d’archivage se présente d’un coup à mon esprit. Je demande s’il n’est pas fatigué par tout ça. Je découvre progressivement la quantité des documents découpés à la main, stockés et je suis soudainement prise d’angoisse. A quoi bon ? Quelle est la raison profonde de l’obsession à laquelle on a affaire dans le cas d’Alan ? Alan raconte sa fatigue dans le film Wide Awake. Tout apparemment fait donc partie du procès de création, même le procès de fatigue lié à la classification, au travail, à la famille, au…. Je réalise que mon sentiment de vertige a ainsi quelque chose à voir avec le caractère infini des renvois entre une pratique et une autre, s’enrichissant mutuellement sans cesse.

Wide Awake (Patauger éveillé)

Une nuit sans sommeil, je regarde le film qu’Alan vient de me faire parvenir. Wide Awake : des heures passées en compagnie avec l’image d’Alan fatigué, obsédé et obsédant (sa femme, sa mère, son enfant, son psychanalyste, ses étudiants). En le regardant je suis moi-même fatiguée. La naissance de son fils n’est pas pour rien pour qu’il se mette dans cet état, me dis-je, mais on découvre progressivement que l’insomnie est installée dans sa vie depuis plus longtemps. D’autre pistes pour l’expliquer : une maladie du cerveau ? (Alan va faire des radios de son cerveau), mentale ? (Alan va voir un psychanalyste). Non, rien, on ne trouve rien de médical là-dedans. Le passé familial ? (Alan s’entretient avec sa mère, lui parle de son enfance, des disputes de couple). Pas assez convaincant. Sa mère, sa sœur, sa femme réunies lui disent d’arrêter son film…

Je pensais de nouveau à la théorie des émotions de James. Un état de stress, d’angoisse permanent lorsque la conscience de devoir réaliser un film sur cet état même ne fait que l’augmenter. Reste avachie sur ta chaise et pense à ton malheur. Pleure et tu verras que des larmes afflueront à tes yeux comme des chutes d’eau. Tu peux être certaine de te sentir la plus malheureuse du monde. Qu’est-ce que c’est donc ce procès humain contraire au bon sens de vouloir se mettre, volontairement, consciemment, dans des états négatifs pareils ? Et pourquoi toutes les théories inverses, se dire par exemple en boucle : je suis bien, je suis heureux, je m’endors, n’agissent pas du tout de la manière aussi cohérente que des pensées négatives ?

Sauvegarder les documents de famille

Ma découverte des collections se poursuit. Je découvre, à l’opposé du bureau, deux autres meubles de rangement, le premier relatif aux films d’Alan (articles, dossiers, fonds footages…) et l’autre contenant la classification des événements relatifs à sa famille : des photos, lettres, les chèques d’un nombre infini émis par ses grands-parents, rangés précieusement dans une grande boîte. Ce que je prends pour la folie de classement, de sauvegarde, serait en quelque sorte héréditaire, ne viendrait pas d’Alan lui-même. Des empilements d’exemplaires du Times, en très grande quantité, sont entassés parterre en attente de découpage et de classement dans des boîtes… 

– Ils ont servi à des installations, me dit Alan.

Il est temps de partir, de laisser Alan à son travail de classement. En sortant, je l’interroge encore sur le contenu de tableaux avec des timbres affichés sur le mur de l’espace « salon ». Il me dit que ce sont les timbres des cartes postales qu’il recevait de son grand-père lorsqu’il était petit. Le grand-père résidant alors dans des pays étrangers, exotiques, lointains : le Japon, l’Egypte… Alexandrie. Les timbres sont des traces des voyages, des cartes reçues, des signes d’aventures. Ils m’invitent à rêver. En même temps elles signifient un grand-père absent. Dans un des films, on voit Alan interroger son père sur ses ancêtres, des Juifs venus de Pologne. Et son père lui répond qu’il ne connaissait pas son grand-père, que la photographie qu’Alan lui montre de son grand-père ne veut rien dire pour lui. Le père dit, mon père pourrait être n’importe quel autre juif polonais, tellement son visage est typique. 

Peut-on dire qu’Alan apprend ainsi par l’intermédiaire de la réaction de son père, à relativiser son obsession ? A y mettre de la distance ? Pourquoi après tout, cette photographie devrait avoir tant d’importance pour lui, si elle n’en a pas pour son père ? Le père a une jolie façon de tourner en dérision des problèmes « compliqués » d’Alan et de les « dissoudre ». 

« Remember how to forget », le message adressé par le cousin poète d’Alan, Edwin Honig, atteint d’Alzheimer. Le temps cubiste, non linéaire. Je me demande qu’est-ce que ça voudrait dire que le temps soit cubiste ? Mémoire et langage. La poésie, les événements vécus qui passent dans l’oubli. La maladie d’Alzheimer qui plonge un érudit et poète, spécialiste de Walt Whitman, le traducteur de Fernando Pessoa, de Federico García Lorca, …, Edwin Honig, filmé par Alan, dans l’oubli de sa propre vie. « Remember how to forget » est un hommage et une leçon à apprendre. Alan suit, caméra à la main pendant cinq ans, la progression de cette maladie, la perte de la mémoire chez son cousin, l’homme « modèle » créatif de son adolescence qui l’initie à l’art. L’art comme solution aux événements traumatiques, à la vie qui passe, l’art thérapie. Que veut dire perdre la mémoire ? Comment le film permet-il de documenter ce fait douloureux ? Ne plus reconnaître ses proches, lui-même sur une photographie, par exemple. 

– Qui es-tu ?  lui demande son cousin

Dans la toute dernière phase de sa maladie, le cousin n’articule plus de mots structurés, compréhensibles, il ne reproduit que des bruits, des sifflements, il produit comme une sorte de cri d’oiseau, entre un mot et un autre, ce qu’il en reste. Il regarde les arbres. Les feuilles. La nature a pour lui beaucoup plus d’intérêt que les mondanités. Le changement des saisons, les couleurs et la forme des feuilles. Peut-on dire que lorsque nous perdons la mémoire, nous retrouvons ainsi nos facultés de cette perception primaire ? Celle que nous vivons au présent et qui nous lie au monde de la nature ? C’est ce que, dans un état encore conscient, le cousin semble vouloir dire à Alan. Ce qui importe ce n’est pas de se souvenir, mais d’apprendre à oublier. La seule chose mémorisable serait de se rappeler comment oublier. Mais le corps s’en charge à notre place, pourrait-on dire. La perte de la mémoire serait-elle une solution pour vivre « malgré tout » ou vivre pleinement dans le présent, en retrouvant la capacité perdue de faire fusionner son corps avec la nature, avec l’univers tout entier, de retrouver la perception du vivant… ? Je me disais ainsi en regardant le film, les troubles de mémoire de son cousin vont à l’encontre de ce que fait Alan, à l’encontre de ma propre collection d’images, de ce qui lui paraît important de documenter, de sauvegarder, de mémoriser avec sa caméra. Je me demandais, son état fatigué ne lui rappelle-t-il pas la futilité de tout ça ? Il me lit un poème à la mémoire de son cousin.

Nb. Mes remerciements à Alan Berliner pour son accueil et la relecture de ce texte.

Site d’Alan Berliner:

alanberliner.com

Entretien radiophonique au sujet de sa pratique et de son film « First Cousin Once Removed »:
https://www.youtube.com/watch?v=s4iaw4MpxnY

https://www.moderntimes.review/remember-how-to-forget/

Vidéo de la visite (en cours de montage) :

https://youtu.be/CMIBXG4731M

Lien vers le texte théorique (à venir) :
L’archive comme geste : mémoire, technique et subjectivité en procès

Intersubjective Art: Faces, Landscapes, Journeys

Philosophical and Filmographic Journal

by Barbara Olszewska


Book Summary

How can art become a space for shared inquiry into what is woven, perceived, experienced, and transformed between us? What happens when a camera, a device, or a filming gesture becomes the site where conversations, gestures, and gazes intertwine, allowing the experience of self to be discovered and constituted through that of the other? Can we speak of intersubjective art—not as a genre or movement, but as a field of experimentation where boundaries between creation, research, archival practices, and social interaction blur? These questions run throughout this work as a guiding thread: they invite us to think of art not merely as the production of objects or representations, but as a situated, relational experience lived in the first person.

The approach proposed lies at the intersection of complementary theoretical currents. It draws on the ethnomethodological tradition (Garfinkel 1967; Heritage 1984), which describes how actors make social order intelligible in their everyday practices. Inspired by pragmatist philosophy (Dewey 1934; 1938), it considers experience as a dynamic process linked to concrete situations. It also emphasizes the importance of technical devices in shaping experience (Mead, 1934; Dewey, 1922; Leroi-Gourhan, 1965; Simondon 1989; Stiegler 1994), highlighting the role of artifacts and socio-technical assemblages in the individuation of the subject and the configuration of collectives.

At the same time, the perspective adopted, following the guiding thread of the narratives gathered in this book, relies on first-person experience, seeking to convey the aesthetic dimension of experience, where the sensory, perceptual, relational, and ethical intertwine, and where the discovery of places, geographies, and encounters is constructed and shared through technical mediations.

By contrast, the experience of movement—traveling, crossing places, exposing oneself to heterogeneous environments—acts as a device for reactivating the elementary forms of relation. It revisits the modalities of human face-to-face encounters and, for subjects immersed in metropolitan environments, reopens access to proximity with the living and the tangible textures of nature. Leaving the “medially” delimited space of a territory temporarily suspends the ideological frameworks and perceptual routines that structure everyday life, making possible an extension of attention beyond the familiar.

Travel thus functions as a technique for perceptual refinement: it confronts practices, languages, cosmologies, and ways of life that redistribute the implicit coordinates of perception. It often unexpectedly reveals the diversity of ways humans establish connections—with strangers encountered as well as with the environments traversed. These experiences are intrinsically embodied: they engage the body both sensorily and interactionally. In this way, sensitive exploration transforms ordinary perception into meaningful experience, where each encounter, each fragment of lived situation, reconfigures understanding of self, others, and the world.

These encounters and experiences highlight the dimension of accountability (Heritage 1984; Garfinkel 1967)—the way individuals continuously produce a discursively intelligible social order, affects and emotions, explanations and justifications, to make their presence and actions understandable to others. The camera intensifies this reflexivity, not only by recording situations but also by actively co-producing them. It raises fundamental questions: what emerges when the researcher, camera in hand, engages with others? How does it reveal normative, shared, constraining, and enforceable order?

What “phenomena” arise in the interactional flow of the creative process?

The book is divided into three major sections: encounters with artists and avant-garde filmmakers (Jonas Mekas, Jaap Pieters, Phill Niblock, Peter Kubelka, Robert Beavers, Ken Jacobs, Jean-Marie Straub, Jeffrey Perkins, Christian Xatrec, Boris Lehman, Lionel Magal, Barbara Hammer, Alan Berliner, Pip Chodorov, Ben Vautier, Jean Dupuy, Charles Dreyfuss-Pechkoff, Sophie Calle, Phill Niblock, Charlemagne Palestine, etc.), visits to remnants and ruins, meditative and culinary experiences, as well as long travel narratives (Russia, Nepal, Greece, India, Cambodia, China, Tibet, Morocco, Egypt, Japan, Chile…), conversations with historians and art critics, and philosophical encounters and conferences (Sandra Laugier, Christiane Chauviré, Richard Shusterman, Georges Didi-Huberman, Michel Barthélémy, Gérard Georges Lemaire, Gérard Bérreby, Paul Adams Sittney, Christian Xatrec, Caterina Gualco, Nathalie Heidsieck de Saint Phalle, etc.).

Each section highlights a particular dimension of personal experience. The first focuses on the diversity of filming and creating techniques, where the avant-garde spirit of “merging art with life” is reenacted. The second addresses engagement as method and trial: it examines how chance, encounter, and drift contribute to situated research, where knowledge forms through contact with field contingencies and encountered alterities. The third section proposes conceptual tools to link this fluid experience to reflective and historically grounded thought. Art is conceived as both a vector of creation and a container of a certain form of life, where aesthetics and ethics are inseparably intertwined.


CONTENTS

Introduction

I. THEORETICAL QUESTIONS / N1
The artistic device tested against the history of techniques. Methodological and epistemological implications

II. RESEARCH DEVICE / N1

  • Inventory, archiving, editing, and publication
  • Designing a living archive: a situated experiment between film, coded message, and narrative
  • The subject: from individuation (Gilbert Simondon) to social categorization according to Harvey Sacks
  • From intersubjectivity to eco-sub/ob-jectivity?

III. THE ART OF CONNECTION: ARTIST ENCOUNTERS / N1

  • From the subject to recomposed writing
  • Returning to reality

IV. SERIES I : INTRODUCTION: CINEMA & DIVERSE ARTS / N1

  • CATALOG/TABLE / N2
  • Blog Article Summaries / N3
  • Blog Articles / N4
  • Films / Audio-Visual Documents / N5

V. ART AND RESEARCH: BACK AND FORTH (FILM “ART INTERSUBJECTIVITY”) / N1

  • Ethnomethodological analysis of artistic encounters: devices of expression and speech, self-staging, and co-construction of shared meaning
  • Reflections on forms of artistic archiving
  • Blog Article Links / N4_1
  • Examples: Transcribed Conversations
    • Militant enunciation and minimal ratifications: an interactional analysis of a filmed monologue (Jeffrey Perkins excerpt 1)
    • Making juice and discussion about the subject of satisfaction (Jeffrey Perkins excerpt 2)
    • Art as shared ordinary fact: urban enunciation and filmed intersubjectivity: encounter with Robert Attanasio
    • Remember How to Forget: Alan Berliner studio visit and discussion about archiving and forgetting
    • Guided tour by Robert Haller of the Anthology Film Archives in NY
    • Visit to Boris Lehman’s archives
    • At Françoise Janicot and Nathalie Heidsieck de Saint Phalle: discussion about sound archives and Bernard Heidsieck’s art collection

VI. ON THE ROAD: INTRODUCTION / N1

  • CATALOG/TABLE / N2
  • Blog Article Summaries / N3
  • Blog Articles / N4_2
  • Films / Audio-Visual Documents / SERIES III: FILMED JOURNAL_TRAVELS / N5

VII. ENTANGLEMENTS AROUND THE NOTION OF INTERSUBJECTIVITY, ACTIVISM TECHNIQUES, AND AESTHETIC EXPERIENCE / N1

  • Instructed techniques and actions / N1
  • The singular orality of the body’s voice, “personalized” engagement in encounter spaces, and recorded forms of resonance / N1

Conclusions: Art as Concept / N1

  • Links: CATALOG/TABLE / N2
  • Provisional filmic conclusion / N5
  • APPENDICES / N6

X. BIBLIOGRAPHY / N1

LEGEND:

  • Black N1: Book Level 1
  • Blue N2: Catalog Level 2 – Link to Archive-Events Table
  • Grey N3: Catalog Level 3 – Link to Article Summaries
  • Violet N4_1: Theoretical articles
  • Pink N4_2: Personal narratives
  • Green N5: Films / Audio-Visual Documents
  • Orange N6: Appendices – completed, unfinished, and upcoming projects

Journal philosophique et filmographique

par Barbara Olszewska

En français:

Art Intersubjectif : visages, paysages, voyages

Résumé du livre

Comment l’art peut-il devenir un espace d’enquête partagée sur ce qui, entre nous, se tisse, se perçoit, s’éprouve et se transforme ? Que se passe-t-il lorsqu’une caméra, un dispositif ou un geste de filmage devient le lieu d’un entrelacement des conversations, gestes et regards, où l’expérience de soi se découvre et se constitue à travers celle de l’autre ? Peut-on parler d’un art intersubjectif — non pas comme genre ou courant, mais comme champ d’expérimentation où les frontières entre création, recherche, pratiques d’archivage et relation sociale s’estompent ? Ces questions traversent le présent ouvrage comme un fil conducteur : elles invitent à penser l’art non plus seulement comme production d’objets ou de représentations, mais comme expérience située, relationnelle, et vécue à la première personne.

L’approche proposée se situe à l’intersection de courants théoriques complémentaires. Elle s’inscrit dans la tradition de la recherche éthnométhodologique (Garfinkel 1967; Heritage 1984), qui décrit comment les acteurs rendent intelligible l’ordre social dans leurs pratiques ordinaires. Inspirée de la philosophie pragmatiste (Dewey 1934; 1938), elle considère l’expérience comme un processus dynamique lié aux situations concrètes. Elle souligne également l’importance des dispositifs techniques dans la formation de l’expérience (Mead, 1934; Dewey, 1922; Leroi-Gourhan, 1965; Simondon 1989; Stiegler 1994), mettant en avant le rôle des artefacts et des assemblages socio-techniques dans l’individuation du sujet et la configuration des collectifs.

En même temps, la perspective adoptée, qui suit le fil conducteur des récits rassemblés dans cet ouvrage, s’appuie sur une expérience vécue à la première personne, cherchant à restituer la dimension esthétique de l’expérience, là où le sensible, le perceptif, le relationnel et l’éthique s’entrelacent, et où la découverte des lieux, des géographies et des rencontres se construit et se partage à travers les médiations techniques.

Par contraste, l’expérience du déplacement — voyager, traverser des lieux, s’exposer à des milieux hétérogènes — opère comme un dispositif permettant de réactiver les formes élémentaires de la relation. Elle remet en jeu les modalités du face-à-face humain et, pour les sujets immergés dans les environnements métropolitains, rouvre l’accès à des régimes de proximité avec le vivant et les textures concrètes de la nature. Sortir de l’espace « médiatiquement » balisé d’un territoire, c’est suspendre temporairement les cadres idéologiques et les routines perceptives qui structurent la vie ordinaire, afin de rendre possible une extension de l’attention au-delà du familier.

Le voyage fonctionne alors comme une technique d’affinement perceptif : il confronte à des pratiques, des langues, des cosmologies et des formes de vie qui redistribuent les repères implicites de la perception. Il révèle, de manière souvent inattendue, la diversité des modes par lesquels les humains instituent du lien — avec les inconnus rencontrés comme avec les environnements traversés. Ces expériences ont une portée intrinsèquement incarnée : elles engagent le corps dans sa dimension à la fois sensorielle et interactionnelle. Ainsi, l’exploration sensible transforme la perception ordinaire en expérience signifiante, où chaque rencontre, chaque fragment de situation vécue, reconfigure la compréhension de soi, des autres et du monde.

Ces rencontres et expériences mettent en lumière la dimension d’accountability (Heritage 1984; Garfinkel 1967), c’est-à-dire la manière dont les individus produisent en permanence un ordre social discible, des affectes et des émotions, des explications et des justifications visant à rendre notre présence et actions intelligibles pour autrui. La caméra intensifie cette réflexivité, non seulement en enregistrant les situations mais aussi en les co-produisant activement. Elle soulève des questions fondamentales : que fait apparaître la présence du chercheur caméra à la main en se mettant en relation avec autrui ? Comment révèle-t-elle l’ordre normatif, partagé, contraignant et exigeable ?

Quels « phénomènes » émergent dans le cours interactionnel du processus créatif ?

L’ouvrage se divise en trois grandes parties: rencontres avec les artistes et les cinéastes d’avant-garde (Jonas Mekas, Jaap Pieters, Phill Niblock, Peter Kubelka, Robert Beavers, Ken Jacobs, Jean-Marie Straub, Jeffray Perkins, Christian Xatrec, Boris Lehman, Lionel Magal, Barbara Hammer, Alan Berliner, Pip Chodorov, Ben Vautier, Jean Dupuy, Charles Dreyfuss-Pechkoff, Sophie Calle, Phill Niblock, Charlemagne Palestine, etc.), visites de vestiges, expériences méditatives et culinaires, ainsi que de longs récits de voyages (Russie, Népal, Grèce, Inde, Cambodge, Chine, Tibet, Maroc, Égypte, Japon, …), conversations avec des historiens et critiques d’arts, rencontres et conférences philosophiques (Sandra Laugier, Christiane Chauviré, Richard Shusterman, Georges Didi-Huberman, Michel Barthélémy, Gérard Georges Lemaire, Gérard Bérreby, Paul Adams Sittney, Christian Xatrec, Caterina Gualco, Nathalie Heidsieck de Saint Phalle, etc.). 

Chacune de ces parties met en lumière une dimension particulière de l’expérience personnelle. La première s’attache à la diversité des techniques de filmer et de créer, où se rejoue, dans l’esprit des avant-gardes, le geste de « fusionner l’art avec la vie ». La deuxième partie aborde l’engagement comme méthode et comme épreuve : elle s’intéresse à la manière dont le hasard, la rencontre et la dérive participent d’une recherche située, où la connaissance se forme au contact des contingences du terrain et des altérités rencontrées. La troisième propose ensuite des outils conceptuels pour relier cette expérience mouvante à une pensée réflexive et historiquement ancrée. L’art y est conçu comme vecteur de création et comme conteneur d’une certaine forme de vie, où esthétique et éthique s’imbriquent de manière indissociable.

SOMMAIRE

Introduction

I. QUESTIONS THEORIQUES/ N1

Le dispositif artistique à l’épreuve de l’histoire des techniques. Implications méthodologiques et épistémologiques

II. DISPOSITIF D’ENQUETE/N1

Inventaire, archivage, montage et publication

– Concevoir une archive-vie : une expérimentation située entre film, message codé et récit

– Le sujet : de l’individuation (Gilbert Simondon) à la catégorisation sociale selon Harvey Sacks

De l’intersubjectivité à l’éco-sub/ob-jectivité ? 

III. L’ART DU LIEN : LES RENCONTRES D’ARTISTES/N1

Du sujet à l’écriture recomposée

  • Le retour au réel

IV. INTRODUCTION SERIE I : CINEMA & ARTS DIFFERENTS/ N1

  • CATALOGUE/TABLEAU/ N2
  • Résumé Articles de blog/ N3

– Articles du blogs /N4

 – Films/ Documents audio-visuels/ N5

V. ART ET RECHERCHE : ALLERS-RETOURS, (FILM « ART INTERSUBJECTIVITY ») N/1

  • Analyse ethnométhodologique des rencontres artistiques : dispositifs d’expression et de parole, mise en scène de soi et co-construction du sens partagé de l’activité artistique
  • Quelques réflexions à propos les formes d’archivage artistique

Lien Articles du blog/N4_1

  • Exemples : Conversations transcrites
    • L’énonciation militante et ses ratifications minimales : une analyse interactionnelle d’un monologue filmé (Jeffrey Perkins extrait 1)
    • La fabrication du jus et la discussion à propos du sujet de la satisfaction (Jeffrey Perkins extrait 2)
    • L’art comme un fait ordinaire partagé :  Énonciation urbaine et intersubjectivité filmée : rencontre avec Robert Attanasio
    • Remember how to forget : Alan Berliner visite de l’atelier et la discussion à propos de l’archivage et de l’oubli
    • Visité guidée de Robert Haller de la bibliothèque d’Anthologie Film Archives à NY
    • Visite des archives de Boris Lehman
    • Chez Françoise Janicot et Nathalie Heidsieck de Saint Phalle : discussion à propos des archives sonores et collection d’art de Bernard Heidsieck

VI. SUR LA ROUTE : INTRODUCTION (N/1) 

  • CATALOGUE/TABLEAU/ N2
  • Résumé Articles de blog/ N3

–  Articles du blogs /N4_2

 – Films/ Documents audio-visuels/SERIE III : JOURNAL FILME_VOYAGES/ N5 

VII. LES INTRICATIONS AUTOUR DE LA NOTION D’INTERSUBJECTIVITE, TECHNIQUES D’ACTIVISME ET EXPERIENCE ESTHETIQUE / N1

– Techniques et actions instruites/N1

La singulière oralité de la voix du corps, l’engagement « personnalisé » dans des lieux de rencontres et les formes de résonance enregistrées/N1

  • Conclusions : L’art comme concept/N1

Liens :

 – CATALOGUE/TABLEAU/ N2

  • Conclusion filmique provisoire/N5
  • ANNEXES/N6

X. BIBLIOGRAPHIE/N1

LEGENDE :

  • Noir N1 :  Livre Niveau 1
  • Bleu N2 : Catalogue Niveau 2 : Lien vers le Tableau d’archives-événements 
  • Gris N3 : Catalogue Niveau 3 : Lien vers les résumés des articles
  • Violet N4_1: articles théoriques 
  • Rose N4_2: récits personnels
  • Vert N5 : Films/ Documents audio-visuels
  • Orange N6 : annexes : projets achevés, non-achevés et à venir

CHINA – TIBET- CHINA

« Chuang tzu : naturel et ordinaire

Chuang Tzu était l’un des hommes les plus naturels que le monde ait connu. Il n’a donné aucune discipline, il n’a donné aucun catéchisme. Il a simplement expliqué une chose : si vous pouvez être naturel et ordinaire, tout comme les oiseaux et les arbres, vous allez fleurir, vous aurez vos ailes ouvertes dans le vaste ciel. » (Tao, L’État et l’Art, OSHO, p.56)

Quelque part, aux abords d’une zone isolée, peut-être un champ pour les animaux, se dresse, au fond, ce petit temple, il est comme caché, en tout cas inaperçu depuis la route. Personne à l’intérieur. J’y suis entrée, bien qu’il semblât habité, mais il n’y avait personne, alors tant que l’on ne me chasse pas… Il fait chaud, j’ai envie d’y rester. Je me sens solennelle et je pense à toi, à ce monastère. Peut-être y es-tu passé. Je crois m’être assoupie après m’être installée sur un petit sofa, devant une sorte d’autel, sur lequel je me suis allongée les yeux fermés. Et soudain, je t’entends me dire : « Je n’ai pas fini de lire ce manuscrit. Il faut que tu le retrouves, il contient le secret des origines de la vie », « Oui, mais comment ? », « Le numéro 7. Trouve-le. »

Quel message étrange !

Dix jours seulement au Tibet, à proprement parler, mais une aventure entière, avant, pendant, après, tout autour. J’ai pris la décision d’y aller juste après mon séjour à Digne-les-Bains, à l’occasion de l’exposition « Montagnes sacrées » en hommage à l’exploratrice himalayenne, brahmine et chercheuse spirituelle, Alexandra David-Néel. Une chance unique de voir sa maison, de plonger dans ses écrits, et aussi de retrouver Fox. Un concert singulier devait y avoir lieu. Fox, Coyote, Joachim, Laurent C., Baba Jo, Gabrielle, Kiki Picasso, et bien d’autres artistes, voyageurs ont fait leur passage au musée Gassendi… Fox, celui-là même qui m’avait, autrefois, envoyée sur « sa » route en Himalaya, lors de mon premier voyage en Inde (cf. Le portrait de Fox, « Portraits d’artistes »).

Juste avant d’arriver, je me suis trompée de train et ai dû passer la nuit à Aix-en-Provence. Plus de 15 ans je ne suis pas venue là. La ville agréable, les énormes arbres sur la grande place. Les terrasses des cafés sous les platanes, comme à Montpellier. J’adore ces places souvent ensoleillées des villes et villages du sud de la France. Le lendemain, j’ai finalement pu prendre un Blablacar, et comme par miracle, le conducteur m’a déposée à l’entrée de la maison d’Alexandra, juste à temps pour jeter un œil à la collection d’objets-souvenirs de l’exploratrice. À l’entrée, une plaque en tibétain. Les photos, livres, et précieuses collections exposées dans la maison qu’elle habitait avec sa secrétaire. J’ai ainsi pu entrevoir ses journaux, manuscrits, et objets ramenés de l’Himalaya. La maison, transformée en musée, était en cours de réaménagement. En sortant, j’ai aperçu deux hommes attablés dans le jardin : Coyote et Baba Jo, Joachim. Quelle surprise. Autant j’avais déjà côtoyé Coyote, autant ce jeune homme charmant, arborant un tee-shirt à l’effigie d’un dragon tibétain, m’était inconnu. Une attirance mutuelle immédiate, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Excités, après je ne sais combien de verres de vin, nous sommes allés déposer mon sac dans la chambre du musée où il dormait, puis, tant bien que mal, nous nous sommes dirigés vers la salle de concert où Joachim devait se produire.

Merveilleux endroit que ce musée, avec une très belle exposition sur le voyage. En chemin, Joachim a acheté une trompe tibétaine dans une boutique d’antiquités. De retour au musée, accompagnée par un Coyote, totalement dada, j’ai assisté à la performance. Une énergie vibrante, une âme cosmique, imprégnait ce concert, les musiciens invoquant l’esprit du frère de Fox, décédé en Himalaya, au Taboo Monastère, où je m’étais rendue quelques années plus tôt. Pour l’occasion, Fox a déballé des instruments ramenés d’Inde, Coyote soufflait dans la trompe tibétaine en émettant des sons étranges, un mélange de poésie sonore et de claquements de la langue dans la bouche. Les deux Baba Jo dont un Corbeau chantaient, ou plutôt criaient, vocalisaient, accompagnant Fox dans son invocation, tandis que Gaëlle ponctuait le tout avec divers instruments de musique… Sur l’écran, des images de film de Fox en Himalaya, un immense mandala clignotant, OM mani padme OM… J’en étais certaine, tout comme moi, Mat Lagam, le Dalaï Lama, et Alexandra David-Néel devaient bien s’amuser à distance, en écoutant tout cela.

Photos/vidéos :

Dignes-les bains, 15-18 Septembre 2018 https://photos.app.goo.gl/wdekgYAsS5mi55Wx7

Concert

Lionel Magal (Foxx) Michel Giroud (Coyote)_Joachim Montessouis (Léopard de neiges) Gwânael Chastagner Angei_(Bottistawa)_ Baba Jo_le Corbeau (Mantra)Philippe Duroc_(Sorcier)_Laurant Courau (Sorcier) Musée Gasandi_Digne les Bains_Fondation Alexandra David Neel_Erratum…filmé par Barbara Olszewska (miaou)

De Chine au Tibet

En route vers le Tibet… Prêt d’argent, attente du visa chinois, et suite à un tirage de Yi King lors d’un échange avec Jo, me voilà en Chine, à la recherche d’un temple princier comme l’indiquait l’hexagramme 17 ou du moins, comme je l’ai interprété. Chengdu, la ville proche à la fois de la montagne sacrée indiquée par l’oracle et de la ville de Xi’an, avec ses fameux soldats en terre cuite. Je cherchais une agence de voyages qui allait m’amener à Lhassa, en suivant une partie de la grande route d’Alexandra David-Néel. Tibet, Tibet. Je voudrais m’y rendre. Oui. Mais quand ? En août, pensais-je, c’était la meilleure saison pour pouvoir y aller. Un nouveau, formidable voyage, après des années d’hésitation, d’initiation, pourrais-je dire. Le rêve devenait petit à petit la réalité.

Du texte à l’image ou comment la littérature s’incarne dans le cinéma de Straub 

Du texte à l’image ou comment la littérature s’incarne dans le cinéma de Straub 

par Barbara Olszewska

Rendre étrange ce qui va de soi 

L’histoire racontée par le roman de Maurice Barrès « Au service de l’Allemagne » et son adaptation dans le film « Un héritier » de Jean-Marie Straub

Au cours d’une promenade sur le chemin de la forêt du Mont Saint Odile par laquelle débute le film, le jeune Alsacien justifie son choix devant le Lorrain et répond à ses interrogations : « Pourquoi restez-vous en Alsace où vous devez souffrir ? ». Pourquoi, malgré cette souffrance et cette humiliation, le jeune Alsacien ne préfère-t-il pas partir à Paris et s’engager dans l’armée française ? A travers ce questionnement, l’authenticité du sentiment de la souffrance et de l’engagement est ainsi questionnée. Ne s’agit-il pas plutôt d’une forme de lâcheté ? Quels sont les fondements de cette décision ? La réponse faite par l’Alsacien a à voir avec le danger du déracinement, le thème privilégié de Barrés, qui voit dans l’exil un déracinement et, d’après lui, qui dit déracinement dit folie. Une position mise en cause et boycottée en son temps par les surréalistes lors du procès de Barrès. 

Toutefois, dans son ouvrage Barrès rappelle que la conscience d’appartenance nationale renvoi aux souvenirs de l’enfance, aux habitudes et aux formes de vie. Paul Erhmann rend compte des difficultés dans lesquelles se trouve le narrateur racontant à son ami Lorrain les évènements qui ont marqué son enfance. L’histoire est racontée par le rappel de sa biographie, l’histoire de sa famille, des petits événements de la résistance.

Le travail sur le fragment du texte relatant l’apprentissage du français en cachette ou le port des cocardes tricolores, est assez exemplaire à ce sujet. Barrès décrit l’histoire de l’Alsace en convoquant ces souvenirs qui font de la question de l’enracinement quelque chose qui est plus ancré qu’une haine de la population envers les Allemands. Il s’agit là d’une forme de déterminisme symbolique, historique et anthropologique, qui fait de la question du départ une chose impossible aux yeux de ce jeune Alsacien devenu adulte. Les deux principaux protagonistes, le jeune Alsacien et le Lorrain, paraissent ainsi comme « typifiés » par la symbolique des lieux (le lieu mythique de Saint-Odile, l’Alsace et la Loraine). Le premier plan du film du J.M. Straub rend bien compte de l’ensemble de ces dimensions. Le cadrage et la mise en scène intensifient cette vision quelque peu surréelle des personnages filmés de dos, cadrés de trois quarts, prononçant le texte avec une grande emphase et marchant seuls dans la forêt, tels des fantômes surgis du sol.

Du début jusqu’à la fin du film, l’interrogation principale demeure : « Pourquoi devez-vous rester en Alsace où vous devez souffrir ? ». Cette question peut paraître quelque peu rhétorique, le film suit en ce sens la réponse présentée au Lorrain par l’Alsacien. Elle se décline en plusieurs fragments thématiques. Le fil conducteur du film est le thème de l’héritage. Qu’est-ce qu’un héritier ? Dans le sens mis en avant par Barrès, c’est celui qui reçoit des droits et des devoirs : il n’a pas le droit « d’abandonner des richesses déjà créées », il a l’obligation de les perpétuer, d’aider les autres. Cette catégorie d’héritier lui impute non seulement des devoirs, mais aussi des obligations : rester au pays malgré tout, peu importe les souffrances que cela implique. Cette idée du patriotisme alsacien et du sacrifice est rapidement relevée par la pratique de l’apprentissage et de la lecture du texte puis, progressivement rendue étrange. 

C’est à travers des décisions prises, pas à pas, avec les acteurs, en puisant dans leurs habitudes langagières, culturelles, vestimentaires, leurs expressions et attitudes corporelles, que s’élabore la mise en scène filmique. Le réalisateur, Jean Marie Straub s’appuie sur la technique de « distanciation » brechtienne permettant progressivement de rompre avec le naturel ou le familier théâtral de la lecture convenue d’un texte. Il amène ainsi l’acteur à ce qu’il considère être sa juste compréhension, en attirant son attention sur des assemblages linguistiques réalisés par Barrès, permettant de voir le sens d’un énoncé préalablement non remarqué. A travers une amplification et l’accent mis sur certains éléments de la parole, des détails souvent insignifiants pour l’acteur, (les particules de connexion, césures, accents, l’intonation des syllabes…), la lecture génère, petit à petit, le sens exact des mots et des phrases, pour aboutir à un effet de mise à distance au texte.

Le choix des fragments de film d’archives que je souhaite exposer ici, permet de comprendre quelques astuces techniques mises en œuvre par le réalisateur et son équipe technique afin d’ancrer les activités d’interprétation du texte à sa mise en forme sonore et visuelle. C’est à travers le jeu des acteurs selon la technique brechtienne, et la simplicité des cadrages, que Straub réoriente le regard du spectateur sur ce qui importe ou suggère des « états d’âme » vacillants d’un des protagonistes, comme à travers un travelling « chavirant » qu’il essaie de faire tourner au chef opérateur, Renato Berta.

A partir de mes documents d’archives filmées, il s’agit de montrer la spécificité du travail de J.M. Straub pour aborder les faits sociopolitiques à partir du roman de Maurice Barrès, ainsi que de la distance qu’il prend vis-à-vis d’eux. On peut comprendre dès lors sa manière d’enseigner sa conception du jeu de l’acteur, de percevoir et de souligner à l’intention du spectateur des détails textuels, que la prosodie découverte dans le travail avec l’acteur relève, du sens des mots auxquels on ne prête habituellement pas attention ou encore de la place de la nature, le paysage jouant un rôle primordial dans la mise en scène du film. En privilégiant l’enregistrement continu permettant saisir d’infimes détails du travail de J.M Straub avec les acteurs et l’équipe, ces rush laissent par ailleurs apercevoir des « hors champs » du film en train d’être réalisé et les commentaires amusés sur le jeu qui échappe au cadre pur du travail.

Dans « l’atelier de travail » de Jean-Marie Straub

Le rendez-vous chez Jean-Marie Straub. Joseph et Jean-Marie travaillaient un fragment de texte issu de découpage en 9 pages réalisé d’après l’ouvrage de Barrès, Au service de l’Allemagne. Apprendre à lire. Apprendre à regarder. Apprendre à voir et à sentir la nature, apprendre à se mouvoir et à entendre l’environnement, naturel, textuel et social, sous un regard éthique. Qu’est-ce que dire un texte, qu’est-ce que regarder, comment réaliser un choix « juste » parmi de nombreuses voies possibles, telle est la question qui semblait se poser.

Les lectures ont lieu dans l’appartement de Jean-Marie, situé dans une rue proche de la place de Clichy, à Paris. Le salon était coupé en deux pièces séparées par une porte entrouverte. C’est là qu’ont lieu les répétitions. C’est dans la pièce à part que j’ai l’habitude de me placer pour filmer.

Jean-Marie, assis au bureau près de la fenêtre, courbé devant le texte éclairé faiblement par une lampe de bureau d’un côté et celle de la fenêtre de l’autre. Cette lumière créait une ambiance tamisée, quasi secrète, digne d’un Caravage. 

Je filmais le travail d’appropriation du texte par Joseph corrigé, aidé, dirigé par Jean-Marie. Se dévoilaient les thèmes du déracinement, de l’identité alsacienne et de l’infamilier, ressurgissant au cœur de lectures à première vue ordinaires du texte. L’acteur et le « metteur en scène » cherchaient à y découvrir quelque chose, à travers sa mise en forme, à travers la mise en place de nouvelles conventions de lecture.

  1. Apprendre à lire autrement 

Le jour de mon arrivé, le fragment étudié se référait à la partie finale du texte. Dans ce fragment, l’auteur Barrès semblait demander : peut-on réellement, du jour au lendemain, changer d’appartenance nationale, à l’image de ce qui est advenu à certains Alsaciens devenus Allemands sans leur consentement ? Comment peut-on servir les Allemands, alors que dès son plus jeune âge on a dû défendre son appartenance nationale, y compris par des actes jugés illicites, tels que parler la langue française, afficher les symboles de la France, en résistant, depuis qu’on est enfant à l’humiliation, aux punitions, aux leçons d’Histoire inculquées par « l’ennemi »… Quelque chose comme une crise identitaire se dessine alors dans le destin du jeune Alsacien, Paul Erhmann, que l’auteur Barrès prend pour exemple d’un héros, sorte du sujet éthique, qui tente, tant bien que mal de résister aux « privilèges » offerts en échange de quelque chose qu’il considère comme une trahison. Malgré son attitude pro-française, Paul Erhmann va toutefois intégrer l’armée Allemande et y exercer son métier de médecin, dans des conditions plus avantageuses, avec une durée de service militaire plus brève que celle offerte par l’armée française. C’est un peu ce dilemme que décrit Barrès : il s’agit de mettre en avant l’impuissance d’un individu, confronté aux conditions contraignantes et obligé de faire un choix d’appartenance. Le sentiment de souffrance le poursuit néanmoins, car c’est bel et bien un choix qui est réalisé à l’intérieur d’une situation d’oppression : quoi qu’il fasse, il ne fait que s’enfoncer davantage dans une situation problématique. De plus, il se voit contraint de prendre cette décision de lui-même et d’afficher face à ses supérieurs Allemands un engagement contraire à ses valeurs. Cette position sociale qui lui est imposée par le système autoritaire en place, contraint sa liberté et l’humilie doublement, pourrait-on dire, car il doit en plus se montrer résolu, et accepter ce choix de son propre gré, malgré ses principes. Le problème soulevé n’est certes pas nouveau, mais Barrès le replace dans la situation particulière du sort des Alsaciens. Il montre le choix moral de son protagoniste non pas comme un choix purement individuel, mais relatif à une histoire collective héritée et dont l’annexion est, pourrait-on dire, la résultante. Le destin individuel est entremêlé dans des circonstances historiques qui le dépassent et qu’il partage comme il peut avec ses compatriotes. 

            Le texte de Barrès les montre à travers un récit personnalisé, lequel esquisse ces situations de « double contrainte » tenant compte de l’épaisseur symbolique de leurs ancrages collectifs et il repose à nouveaux frais la question de « l’identité nationale » historiquement et anthropologiquement ancrée, du point de vue des individus particuliers. Jean-Marie reprend à nouveau ce thème, comme s’il fallait sans cesse le rappeler, le connecter aux nouveaux lieux de guerre et aux situations conflictuelles qui nous sont contemporaines. Dans le film de Jean-Marie il n’y a pas de plans représentant la guerre. On ne peut pas dire que ce soit une adaptation proche d’un film documentaire ou d’un film d’histoire. Il s’agit plutôt de tout ce qu’un tel choix comporte d’ordinaire : les dilemmes, les problèmes d’interdiction de l’usage d’une langue, de frontière, les règlements imposés par une partie de la population à l’autre au nom d’un devoir envers la patrie, les sanctions et les risques pris, réactualisés à travers la rencontre de deux individus, un Alsacien et un Lorrain en promenade à Saint-Odile. C’est à travers leur conversation privée, à priori anodine, que Barrès aborde le thème de la conscience politique et le thème de l’appartenance nationale. Il choisit de décrire cette histoire avec un œil d’observateur, un témoin discret, à travers de récits racontés dans un dialogue, le vécu et l’histoire familiale d’un bourgeois local, Paul Erhmann, sa biographie et des humiliations subies, des images qui « sortent de la terre » tels des fantômes cherchant à l’atteindre. C’est comme si, à travers les images mentales suggérées par l’écrivain, il émergeait le sentiment d’une temporalité venue d’ailleurs, des « survivances » reprises par le cinéaste et que le spectateur éprouverait à son tour en regardant le film, un effet obtenu à travers le cadrage étrange des deux personnages filmés de dos marchant, les pieds et le bas des jambes non visibles à l’écran, leur emplacement dans des lieux historiques, le film des pierres du mur païen devant lequel se tient Joseph pour raconter la biographie de l’Alsacien, sa voix criante sur certains fragments de texte (cf. « une protestation héréditaire ») et surtout le long plan sur le tombeau mérovingien sur lequel se termine le film.

ANALYSE DES RUSH DE PREPARATION DU TOURNAGE

La valeur éthique des mots : technique de travail du texte de Jean-Marie Straub

C’est lorsque l’on s’attache à l’analyse plus détaillée des séances de répétition que l’on peut comprendre comment se constitue la distance au texte de Barrès. Elle débute par le travail sur la lecture du texte par l’acteur, passe par l’accentuation de ses aspects formels : trouver la prononciation qui convient, la position du corps, des regards, la hauteur des feuilles du texte, l’incorporation de l’environnement, le placement et le mouvement de la caméra, puis continue jusqu’aux transformations du matériaux dans et par le montage. Quelques séances filmées permettent en particulier d’illustrer l’élaboration de la distance qui se fait sentir dans le jeu de plus en plus assuré de l’acteur. Elle passe tout d’abord par l’apprentissage approprié de la signification du texte, à travers ses lectures répétées. Si l’on compare ce processus d’apprentissage à d’autres formes de lecture (telle une lecture d’apprentissage de lecture scolaire, par exemple), on découvre que ce qui est visé ici, ce n’est pas tant la lecture attendue ou correcte, qu’un travail de répétition devant permettre de découvrir de nouvelles formes de variation vocale lesquelles, par contraste avec les précédentes, permettent à leur tour de rejeter certaines manières de prononcer les termes et d’en garder d’autres. Par une écoute attentive, la lecture à voix haute permettant de mieux les faire surgir. On peut ainsi observer que la signification des termes n’est pas d’emblée constituée : elle est visée, puis stabilisée comme le résultat d’une enquête. Une enquête qui scelle en un tout cohérent les choix pris progressivement au cours de différentes lectures. En dehors des erreurs de prononciation habituelles (« avaler » une partie des termes de la phrase, par exemple), ces lectures successives attirent l’attention sur les raisons que Jean-Marie donne à la variation tonale pour constituer une lecture possible du texte. Il insiste sur la faiblesse de prononciation, ou au contraire sur une prononciation qui peut paraître trop forcée, en tout cas qui n’est pas tout à fait satisfaisante, que ce soit du point de vue de l’incongruité qu’elle introduit dans le sens des mots ou dans la composition de la phrase. Ce type de procédure, la variation des lectures successives en vue d’une différenciation, rend en même temps visibles les habitudes linguistiques et permet d’en prendre la distance par la découverte d’autres prononciations possibles. Ces automatismes peuvent, par exemple, attirer l’attention sur la mauvaise manière de comprendre une phrase, dont le sens s’étale sur la structure d’ensemble d’un fragment de texte. Ainsi, si l’accent mis sur un terme n’est pas approprié, celui qui l’entend n’aura aucun moyen de percevoir son sens visé. La prononciation doit alors mettre cette signification en lumière.

On remarque que les termes ne prennent pas uniquement sens dans leur contexte spatial immédiat (en lien avec ce qui les suit et ce qui les précède), mais qu’ils sont travaillés thématiquement. Joseph et Jean-Marie réalisent ici un véritable travail de catégorisation (d’attribution de sens aux termes et à leurs connexions) sur l’ensemble du fragment qui leur est associé. D’autre part, sans rentrer dans une étude prosodique très poussée, on s’aperçoit que la transformation du sens d’un texte n’est possible qu’à travers sa lecture à haute voix. Ce n’est qu’à travers son oralité que le sens du texte peut être rendu audible, apparaître sous des possibilités infinies, mais néanmoins plausibles du point de vue de sa signification, de le faire moduler et d’associer vocalement les mots et les articles d’une phrase d’une manière différente. Les nuances de cet assemblage de sons ne sont d’ordinaire saisies que très intuitivement, et le plus souvent, nous ne sommes pas capables d’entendre de quoi elles sont faites précisément, de quel genre d’ingrédients elles sont constituées. Il est difficile d’y déceler ce qui nous fait plus particulièrement entendre tel ou tel aspect du mot prononcé.

Exemple de Lectures : « les perquisitions »

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Le temps hivernal obligeait d’allumer les lampes vers seize heures et donnait à la séance de lecture de texte une atmosphère de conspiration. Un maître d’école enseignait à un écolier le texte d’un auteur français oublié : Maurice Barrès, « Au service de l’Allemagne ». Il fallait s’appeler Jean-Marie Straub pour s’en rappeler et le ressusciter cent ans après. Un écolier, Joseph, assis sur la table, les doigts tachés d’encre, était en train de dire et redire le même fragment de texte choisi et découpé en neuf pages, pendant plus d’une heure : 

Texte de Barrès : « Il y eut en Alsace des perquisitions pour découvrir les membres de la ‘Ligue des patriotes’. Le père d‘un de nos condisciples fut pris. Quand l‘écolier, le lendemain, arriva en classe, le maître l‘invectiva: ‘Ah! vous pouvez vous vanter d‘avoir un joli papa! C‘est un scandale qu‘un sujet allemand se permette une trahison envers sa patrie. Votre père est une canaille, et s‘il ne tenait qu‘à moi, je le ferai pendre haut et court…’ Ce flot d‘injures coula longuement devant nous tous qui, Allemands et Alsaciens mêlés, avions de huit à neuf ans. Le fils de la „canaille“ pleurait à chaudes larmes et ses camarades étaient empoisonnés de fureurs diverses. » lisait Joseph. Jean-Marie relançait l’ouverture de la séance « on y va ? », Joseph se mettait à lire. 

Joseph lisait le fragment à un débit rapide en criant presque. De nombreuses erreurs de prononciation se sont posées. Jean-Marie corrige la mauvaise articulation dans « s’il ne tenait qu’à » en accentuant le particule « ne » et pointe le problème de prononciation du terme « perquisitions », qui manquait, selon lui, de poids. Quelque chose n’allait pas dans la manière de lire ce fragment par Joseph, sans qu’il sache précisément quoi. Que cherchait-il au juste ? Une forme de gravité devant ressortir de la lecture de ce fragment, mais il ne savait pas encore de quelle manière elle devait être atteinte. C’est seulement avec les lectures suivantes que Jean-Marie découvrait, par comparaison, ce qui n’allait pas dans la lecture précédente. 

Ils reviennent tout d’abord sur la prononciation du « gue » dans le terme « la Ligue des Patriotes ». La lecture de ce fragment ne satisfait pas Jean-Marie. L’erreur de prononciation du mot « perquisitions » surgit davantage dans la lecture suivante. Il devient dès lors clair que ce qui n’allait pas dans la prononciation de Joseph, ce n’est pas seulement la trop faible accentuation de ce terme, mais aussi le fait de donner trop de poids au terme « Alsace », que précisément Joseph accentuait. Jean-Marie expliquait que ce qu’il était important d’accentuer ce n’est pas tant la catégorie du lieu, « l’Alsace », mais l’action qui lui est appliquée, « les perquisitions pour des ».  C’est ce terme précisément qui « manquait de poids » et ce qu’il venait de découvrir par cette lecture. Joseph la reprenait. Un début de solution était trouvé : « il ne faut pas que ça aille de soi », disait Jean-Marie, « c’est anti-brechtien ». La solution consistait à baisser la voix, la rendre plus grave, et à accentuer, non pas comme le suggérait Joseph le « p » des « perquisitions », mais l’article possessif « des ».

Joseph recommençait la lecture, mais, elle semblait à Jean-Marie souligner l’incongruité dans la prononciation trop importante de la terminaison « tions » dans le terme « perquisitions ». Il rappelait sa racine latine « perquisire », comme pour mieux souligner sa sonorité en roulant les r. La lecture suivante apparaissait encore trop faible. Prononcer « il y eut en Alsace des perquisitions pour découvrir les membres de la ligue des patriotes » sur un mode neutre, ce n’est pas sentir le drame de l’injustice sous-jacente. Jean-Marie expliquait le sens de cette accentuation : « L’Alsace ça va de soi, on ne parle que de ça », disait-il. Il cherchait à attirer l’attention de Joseph sur cette « incongruité » qui ressortait de l’emploi du terme « perquisitions ». Jean-Marie se demandait avec une pointe d’ironie, comment se faisait-il qu’il y avait des perquisitions dans un pays qui était soi-disant ami. Il était important d’après lui de relever ce terme et le rendre étrange, il ne fallait surtout pas qu’il passe inaperçu pour les oreilles peu attentives d’un auditeur-spectateur. Le mot « perquisitions » avait un sens politique, portait sur la situation d’annexion de l’Alsace par l’Allemagne, l’interdiction de la langue française à l’école,… Il fallait le faire ressortir. Le choix de ce terme n’était pas anodin, il dénonçait cet état d’injustice et l’inscrivait dans la description par Barrès des situations oppressantes banales, de la vie de tous les jours. Il fallait que le caractère injuste de ces perquisitions soit, à son tour, dénoncé par la lecture, cela par une amplification plus grande de ce terme. C’est dans cette solution formelle (accentuation) que Jean-Marie recherchait à restituer le sentiment de l’injustice « lié » aux « perquisitions ». Ce qui devient pour ainsi dire présent dans le texte pour Jean-Marie, constitue pour Joseph un problème pratique de la bonne lecture, de l’incertitude quant à ce quelque chose qui ne va pas dans sa prononciation et qu’il cherche à comprendre et à s’approprier. Répéter la lecture, en déplaçant l’accentuation d’un mot à l’autre, en enchaînant le terme à l’article qui le précède permettait de saisir quelque chose de la technique de « déplacement » à la base de cette correction suggérée et de relever un sens particulier de la phrase. 

Le sens du texte devait être rendu manifeste non seulement par la prononciation particulière des termes, mais aussi à travers le rythme adéquat de l’ensemble. Rien n’était laissé au hasard : les pauses, les césures, les modulations de la voix, le tout devait acquérir une certaine forme prosodique, se charger d’une atmosphère particulière de conspiration et rendre justice au texte. Ce travail chorégraphique visait en même temps la mémorisation du texte, sa stabilisation. L’apprentissage du rythme sous-tendait l’idée qu’il faille trouver la bonne lecture, comme le soulignait Jean- Marie « ça vient » en encourageant l’acteur.

Plus d’une vingtaine de lectures de ce même fragment de texte ont été produites au cours de cette séance. Des lectures à n’en plus finir. Quelle est la bonne lecture ? Comment arrêter la lecture d’un texte ? La question que je me posais était de comprendre, par rapport aux autres lectures qui l’avait précédé, ce qui faisait que celle, provisoirement retenue, soit jugée la bonne ? Et il m’est apparu que souvent les variations d’accentuation, de rythme, découvertes lors des lectures précédentes avaient été intégrées dans le texte de manière plus naturelle (non forcée). La voix de Joseph, sans doute déjà bien fatiguée après toutes ces répétitions, semblait plus rassurée, calme, elle est devenue aussi plus grave. Une certitude s’en dégageait. Il semblait que Joseph s’appropriait progressivement autant le sens des mots que la technique d’accentuation que lui indiquait Jean-Marie. Il s’appropriait leur rythme en imitant la forme de prononciation de Jean-Marie.  

Réagir aux mots. Les mots qui nous font entendre un sens particulier. Il y a donc dans le travail de Jean-Marie un texte écrit et un texte lu, les mots prononcés d’une façon particulière par Joseph, avec les particularités de sa voix, timbre, tonalité, origines, habitudes de parler et de lire que le cinéaste « pervertit », tord, détourne de leurs trajectoires routinières vers d’autres horizons interprétatifs possibles. Peut-on dire qu’une grande partie de ce travail de recherche de la bonne lecture, comme on peut l’entendre dans le cas du problème d’accentuation du terme « perquisitions » qui se posait ici, consiste à amplifier le problème de façon à le rendre visible avant de pouvoir le résoudre ? Jean-Marie a fait référence à Brecht pour signaler à Joseph le pourquoi de cette accentuation exagérée, « il faut pas que ça aille de soi, ça c’est anti brechtien » s’exclamait-il. « Rendre étrange/non familier » était la visée de ce travail.

            Jean-Marie invitait Joseph à continuer. Encore une autre lecture, comme pour se rassurer que l’ensemble n’a pas été juste prononcé correctement une fois « par hasard », mais que cette prononciation a véritablement été comprise et qu’elle est susceptible d’être répétée à l’identique. Ce faisant, d’autres problèmes de prononciation apparaissaient et donnaient lieu à la recherche de diverses solutions, comme c’était le cas avec la prononciation du terme, « les patriotes ». Ici, comme pour le terme précédent, d’après Jean-Marie, Joseph n’accentuait pas suffisamment le « e » de patriotes. Il s’agissait de se décider plus franchement, d’assumer davantage cette prononciation, la dire « à la méridionale » suggérait Jean-Marie, tout le contraire donc d’une fiction d’histoire qui viserait à imiter un accent alsacien. 

            Un autre exemple de renversement des habitudes par Jean-Marie. Prendre pour acteur un Alsacien (Joseph est réellement originaire de l’Alsace) et lui apprendre la prononciation à l’italienne…. Certains termes, comme on pouvait l’entendre dans le passage suivant était, au contraire, dramatisés « sans raison ». L’accentuation du terme « empoisonner », prononcé avec ferveur par Joseph, était selon Jean-Marie injustifiée. Il proposait de la déplacer plutôt vers « les fureurs diverses ».

Après être parvenu à une lecture correcte, attendue, le sens de ce terme se repose à nouveau. Jean-Marie n’était pas tout à fait satisfait et cherchait à fournir à Joseph d’autres indications, des « béquilles », issues d’un texte de Vittorini, discussion entre deux hommes idéologiquement opposés, afin de redonner le sens idéologique au texte qui semblait ainsi perdu, après ce travail un peu trop technique. On remarque que dans la version filmique, le terme « fureurs diverses » est prononcé sur un plan noir, comme si cette noirceur connotait la trahison.

Jean Marie Straub, me suis-je dis, était plus qu’un cinéaste, il était sociologue du langage et de la catégorisation véhiculée par la grammaire du signe linguistique. L’écriture, l’organisation de la parole et le rythme sont, comme le montre ce travail de leur redécouverte, porteurs des origines, de « distinction de classe », de culture pour reprendre le terme du sociologue Pierre Bourdieu. C’est en revenant sur le sens des mots que ces lectures-relectures laborieuses prenaient, au fur et à mesure, leur dimension politique. Petit à petit, le texte acquérait une musicalité, un rythme, une force qui se dégageaient de ces morceaux répétés, remplis de « staccato », et de « martelato », comme avait l’habitude de le répéter. Il s’agissait de redonner vie à un texte quelque peu poussiéreux, ce qui était une chose très différente de ce qu’on appelle habituellement l’interprétation d’un texte par un acteur. La notion d’interprète peut néanmoins être utile pour comprendre l’importance même de la structure d’un texte dans le travail straubien, une certaine forme d’objectivité contraignant le lecteur par sa matérialité, lui indiquant la façon dont il devait être compris par le lecteur. Il ne s’agissait pas seulement d’apprendre « un jeu » où l’acteur devait passer par la compréhension du sens d’un texte, lui donner sa propre interprétation, pour pouvoir ensuite le jouer. Certes, il fallait ressaisir le sens des mots mobilisés par l’auteur (le fameux « ce qu’il voulait dire »), mais il fallait également le ressaisir de manière particulière, dégager, dans la lecture, la dimension symbolique des mots employés à travers leur structure formelle, et donc anticiper la signification pouvant être véhiculée par une certaine prononciation des mots, leur composition structurelle et grammaticale, ses enjeux de sens, pour enfin s’en distancier. L’exagération prenait force à mesure que le sens du texte « rentrait ». 

            Les vidéos de ces différentes annotations permettent de suivre la manière dont une lecture d’un fragment de texte se stabilise à travers les différences de prononciation entre une version et une autre. Ces différences étaient parfois si infimes que Joseph avait du mal à les entendre et à annoter correctement les changements de prononciation survenus. Les conventions d’annotation mises en place lui permettaient de mémoriser les décisions prises et de les rendre disponibles pour des lectures suivantes. Ces conventions étaient relatives tant à la structure grammaticale de la phrase qu’à l’élucidation de sa signification « à des fins pratiques du film », lequel acquérait ainsi une signification via la prononciation du texte appropriée. 

Rendre étrange

            L’une des premières impressions que j’ai pu ressentir lorsque j’ai assisté aux séances du travail de lecture de texte par Joseph était de découvrir « en temps-réel » la construction de cette étrangeté qui me frappait lorsque je voyais ses films. Dès la première séance, Jean-Marie racontait son histoire avec Brecht, parlait de ce que « rendre étrange » voulait dire pour lui, avait redit sa critique du naturalisme qu’il fallait probablement entendre comme « ce qui se laisse prendre par les hasards, la spontanéité naturelle…» ou, comme il l’indiquait dans son article sur les films de Peter Nestler : « Déterrer la vérité sous les décombres de l’évidence, rattacher de manière voyante le singulier au général, fixer le particulier dans le grand processus, c’est l’art des réalistes. »  

            Rendre étrange c’est donc d’abord rendre manifeste et, ce faisant, prendre position, aiguiser le regard, offrir la vision de l’altérité dans le jeu des différences, la dialectique qui demande à être comprise non pas dans le texte lui-même, mais dans des assemblages nouveaux faisant apercevoir les éléments incongrus entre la lecture et le texte, le texte lu et l’image. La différence, l’informité, la surprise des irrégularités et le travail de la lecture, vont à l’encontre de la logique de la standardisation, de système, de technique de lecture ou de film établie une fois pour toutes, que ce soit dans le champ du théâtre, du cinéma ou de la littérature. Tout comme Brecht, Jean Marie s’en prend à toutes sortes d’illusions, celles qui justement ne permettent pas de voir ou d’entendre ou bien qui enferment les individus dans une position inconfortable, celle propageant une sorte de naturalisme (social, moral, esthétique : la beauté considérée comme une donnée universelle, l’inéluctable de la guerre, de la rationalité économique par exemple). En critiquant l’attitude éthique dans le discours mais pas dans les actes, Brecht dénonçait ces « allants de soi » partout où ils se manifestaient. 

En ce sens, le travail de Straub sur le texte de Barrès est profondément brechtien. Le geste créatif consistant à rendre étranges les idées de l’identité nationale, de l’héroïsme, de la guerre et du sacrifice pour la patrie (le travail qui se poursuit jusqu’au montage – lorsque la voix de Joseph est encore amplifiée, déréalisée au moyen du logiciel de montage Final Cut que la monteuse Catherine Quesemand tentait de faire obéir en suivant les instructions de Jean-Marie. Et on pourrait en dire autant à propos du son, augmenté et « mixé » avec soin par Jean-Pierre Laforce. 

            Comme on peut le remarquer, la production de cet effet d’étrangeté n’est donc pas ici imposée au texte « de l’extérieur », artificiellement, comme une forme gratuite qui viserait à transformer et rendre critique ou ironique le sens du texte.  Elle passe tout au contraire par la révélation juste du sens des mots à voix haute, par leur réappropriation consciente, (jusqu’à ce que l’acteur soit sûr du poids idéologique des mots qu’il prononce, de la précision des gestes et des regards qu’il performe, de la position du corps) et que le cinéaste arrive à rendre cette idéologie présente dans le travail sur le cadrage et le choix des lieux, tout ceci que le film permet à voir et à entendre davantage là où à travers la lecture silencieuse ou intuitive du texte passe souvent inaperçu.

Le procédé consistait souvent à capter la multiplicité des sens possibles d’un fragment de texte, puis à « prendre une décision » sur une version de lecture possible, dégageant plus clairement l’intuition de la richesse du sens qui pourrait lui être attribué par celui qui l’entendrait et le verrait. C’est de cette façon originale que Jean-Marie utilisait les enseignements brechtiens. Les mots prononcés faisaient entrevoir leur duplicité, tel le dessin « canard-lapin », figure aspectuelle étudiée par les psychologues de la forme, conception « revue » par L.Wittgenstein. 

Les exclamations, les accentuations, les exagérations, débitées à un rythme conventionnellement trop lent ou trop rapide, telles des instructions expressives, attirent l’attention sur la manière non naturelle de dire le texte. C’est en ce sens aussi que l’acteur devrait désapprendre ce qu’il savait et apprendre quelque chose d’autre. Il apprenait une technique de lecture portant sur le sens d’un texte, puis à prendre de la distance par rapport à lui. 

Les techniques de révélation du sens d’un mot se font soit par l’amplification ou l’accentuation exagérée d’un mot ou de l’une de ses composantes, le ralentissement du rythme de la lecture, la modulation de la voix, y compris par les astuces des techniques de « correction » permises à l’aide du logiciel de montage. Ce qui est donc devenu naturel dans la lecture dite « théâtrale » est en même temps systématiquement poursuivi et chassé. Jean-Marie saisissait quelque chose des manières standardisées, familières de comprendre et de lire un texte et le faisait voir à Joseph. Ce sont les attitudes qui constituent le savoir social ordinaire, sa dimension pratique, qui sont montrées ici comme un phénomène à investiguer. La procédure de « rendre étrange » se dégage ainsi dans cet entre-deux, le texte et la pratique de lecture qui remédie, en s’actualisant, à la pluralité des significations que le texte renferme.

  1. Accorder les postures du corps aux mots

La seconde étape de l’apprentissage du texte consistait à l’inscrire dans une attitude, une posture corporelle adéquate. Il s’agissait de construire les caractéristiques morales d’une configuration de regards, une éthique du voir, du regarder et du montrer (y compris par la caméra). Par leur travail, Joseph et Jean-Marie montraient comment elle pouvait être construite. L’éthique de regards apparaissait finement coordonnée à travers la relation qui se constituait entre Jean-Marie et Joseph, puis entre Joseph et Barbara. Les relations étaient relatives à la thématique des fragments du texte étudié. 

L’une des réponses proposées pour justifier le choix que fait le personnage du film, Paul Erhmann, de rester en Alsace est décrite à travers un exemple de sa mission particulière : aider les « petites » gens, leur rendre service en tant que médecin. De son point de vue, rester en Alsace, même au prix de servir dans l’armée Allemande, est encore préférable, au fait de s’en aller. Ce n’est qu’en restant à proximité qu’il peut se rendre utile, raconte-t-il, comme pour prouver à son ami Lorrain et à lui-même que son choix est juste. 

            C’est une véritable phénoménologie de la perception qui se construisait ici pour permettre l’« adaptation » du texte et sa réalisation dans le film. La forme de cette configuration devant être directement perceptible. Comme pour le fragment de texte précédent, la lecture avait été répétée durant de nombreuses séances. Le texte et, dans ce cas, les configurations des interactions et des regards, devaient non seulement être mémorisés, mais aussi fixés le plus précisément possible afin de ne pas laisser prise aux aléas pouvant surgir suite à telle ou telle variation de la situation. Évidemment, comme il est possible de le remarquer ici, de nouvelles situations, comme notamment celle relative à l’arrivée de Barbara Ulrich, l’actrice interprétant le rôle de la femme à la ferme, puis sur le « terrain » du chef opérateur, Renato Berta, impliquaient à chaque fois de reprendre la structure de l’ensemble des dialogues et nécessitaient la mise en place de nouveaux ajustements de mise en scène. 

            Jean-Marie se disait satisfait d’une des lectures par Joseph, incorporée au point de paraître non plus « jouée », mais dite « comme pour soi ». On assiste à une série de lectures pour travailler cette configuration de rencontre entre les deux protagonistes qui s’avère plus complexe que prévue.            

Mais, comme Jean-Marie Straub aimait bien le souligner, il ne s’agissait pas de psychologie, mais du cadrage cinématographique de l’action consistant à présent à rendre non seulement audible le fragment d’un texte répété préalablement, mais à trouver la solution pour le rendre tout aussi visible dans le film. Elle devait, de plus, être comprise par Joseph. On pouvait en tirer une leçon. Les expressions d’états émotionnels, des affects ou autres états psychologiques qui surviennent en bloquant le déroulement de l’action doivent être travaillés sur le plan formel : à travers le changement d’attitude corporelle, de forme du regard, de prononciation. Jean-Marie trouvait les moyens formels pour la débloquer. Et c’est ce qui m’a semblé être l’un de ses enseignements le plus précieux.

Tout ce travail en commun n’est pas sans rappeler des travaux sociologiques sur ce sujet. En regardant l’autre, comme l’a bien montré Erving Goffman, l’individu construit son apparence, affiche sa disponibilité, informe la forme de la relation projetée, de sa qualité, et qualifie en même temps sa relation aux objets présents dans le champ de sa vision, de son action. Le regard intensif peut, dans certaines circonstances, créer le trouble, interroger, chercher à intimider, d’autant plus qu’il provient de la personne jugeant l’action que nous sommes en train d’effectuer.

            Un autre passage a attiré mon attention, car Jean-Marie soulignait un lien entre le sens du texte, la phrase « non point certes pour leur plaire, mais parce qu‘il faut courir toujours là où l‘on voit la vérité » et la manière qu’avait Joseph de la prononcer « pour soi ».  Le film montre ainsi un jeune Alsacien convaincu, n’ayant plus besoin de justifier son choix. Il y croit vraiment, il n’a pour ainsi dire, plus besoin de le prouver, alors il raconte un peu comme pour se rappeler le chemin parcouru. Le texte de Barrès constitue une plongée dans le temps et décrit à rebours cette transformation/ évolution du caractère.

Le travail de chef opérateur Renato Berta

Le directeur de la photographie Renato Berta travaille de concert pour adapter son travail à la mise en scène de J.M. Straub veillant lui-même au respect du texte de Barrès et à l’interprétation déjà acquise par les acteurs. Le film « Un héritier » est découpé en plusieurs lieux qui induit des mises en scènes différentes. Il débute la marche des protagonistes sur une route de la forêt, nous les voyons ensuite assis dans une ferme, on assiste au monologue de Joseph dans la forêt, appuyé contre un mur celtique, pour finir sur une longue contemplation de l’image d’une tombe merovingienne. Comme le rend visible le film de Jean-Marie Straub, le texte permet de structurer le déroulement de l’action dans des lieux différents.

            Comment se constitue le cadre d’un plan, le passage d’un plan à l’autre ? La scène de travail avec Berta permet d’approcher plus en détail l’intégration de l’objet caméra dans le travail de la production filmique. Un mouvement de la caméra à priori simple : suivre la femme qui sort d’une maison, apporte deux verres, les pose sur la table, puis s’éloigne, s’avérait en réalité plus complexe que prévu. D’autant plus que Jean-Marie Straub disait ne pas encore l’avoir utilisé dans ses films. Caméra à la main, Renato Berta cherchait à calquer son mouvement « au mieux », au plus proche du cadre projeté par le réalisateur. Bien qu’il ait eu une idée générale du mouvement qu’il souhaitait produire, les ajustements devaient passer par une série d’essais du cadrage intégrant les différents éléments de la situation qui étaient décidés au fur et à mesure. Il exprimait ses idées en cours de route, il savait davantage ce qu’il ne voulait pas, compte tenu de ce qui avait été travaillé préalablement à propos du texte. Entre les deux, le plan envisagé et celui en cours de réalisation, il y avait encore une marge d’incertitude.

            Jean-Marie Straub restait fidèle à la position brechtienne, le théâtre de Brecht se veut résolument anti-naturaliste, anti-psychologique, anti-romantique, anti-émotionnel et anti-hypnotique. Comme le soulignait Brecht, le spectateur n’a pas à s’identifier avec le personnage qu’il joue, il doit au contraire prendre ses distances avec lui. La représentation théâtrale doit nous permettre de devenir conscients, critiques à propos de ce qui se passe, critiques du jeu qui se déroule.

            La construction des plans, comme la lecture du texte et la construction du regard, est en continuité avec les aspects moraux du texte de Barrès et le soupçon porté sur la moralité de Paul Erhmann. Dans ce fragment précis, c’est donc la complexité, voire le caractère paradoxal de son choix qui est mis au centre et permet de souligner la contradiction entre l’acte médical et la situation du citoyen dans laquelle il se trouve. Les choses ne sont pas nettes dans ce genre de situations. Comme si tuer (un faux prêtre voyeur) pouvait, dans certaines circonstances, se justifier : telles par exemple la collaboration, la dénonciation, la trahison… Le cinéaste fait entendre le problème, sans imposer le jugement. 

  1. L’environnement hérité

Un des aspects de ce travail est l’emplacement des personnages dans des lieux de mémoire. La terre, l’environnement dans lequel est né le jeune Alsacien, le mont Saint-Odile, et ses environs, fournit un autre complément de réponse au fondement de son choix. « Tout m’importe en Alsace, les usines, les auberges » raconte-t-il passionnément. Il est pris dans ces lieux, lié à leur histoire. 

Le départ pour l’Alsace. Je poursuivais Jean-Marie et Joseph sur le chemin boisé. Jean-Marie orientait la position corporelle de Joseph dans un ravin, entre une partie du mur celtique. Les fragments, tant du texte de Barrès que du film, permettent d’unir les particularités de l’environnement physique et toute l’histoire de l’Alsace qui s’en dégage. L’effet de cette présence immédiate du témoignage direct se retrouve également dans la forme du cadrage réalisé par la caméra qui « suit » (cf. film de Straub) tel un témoin invisible, les deux personnages, en les filmant de dos. Par ce cadrage étrange, la marche des deux protagonistes apparaît elle aussi atemporelle. Pourtant, le film de Jean-Marie semble se rapporter à cet environnement d’une manière tout autre, non naturaliste et surtout non documentaire par rapport au texte. Nous sommes loin de l’idée que le film, tel un film d’histoire par exemple, se devrait de retracer le lieu décrit dans le texte. L’environnement que l’on peut observer dans le film « Un héritier » paraît mythologisé, les personnages marchent comme transplantés dans un passé lointain et font, en quelque sorte, abstraction de l’environnement qui les entoure. Les caractéristiques immédiates de cet environnement ordinaire (la marche dans la forêt) sont comme ignorées au profit de cet autre environnement décrit dans le texte. L’actualité du présent, l’attention à l’environnement immédiat – celui en vue de la réalisation du film (l’attention au cadrage, à l’emplacement, au son), et celui de la vie ordinaire – faire attention, respecter l’environnement dans lequel on est situé, s’emboîtent certes, mais les moindres détails environnementaux, s’incrustant trop brusquement dans le film, sont progressivement effacés dans le montage. C’est le récit, son sens et son rythme, travaillés préalablement, qui fournit les « données » aux acteurs et que le film rend visible. La fiction prend corps sur le fond de l’atmosphère des lieux évoqués par le texte. Le film gomme progressivement les détails du contexte présent au profit des dialogues.

L’environnement dans lequel vivent les protagonistes, n’est pas seulement naturel, beau. Il est ancestral. Toute une histoire, toute une profondeur géologique, pour reprendre le terme de Cézanne, est déposée dans ces forêts et ces vestiges. Comme le suggèrent la présence d’un mur païen d’origine celtique et le tombeau mérovingien, l’histoire des croyances religieuses, des traversées germano-romaines, des affrontements, des batailles réalisées par ses prédécesseurs, Paul Erhman en est l’héritier. 

De l’importance du montage

Le cinéaste et la monteuse revoient à nouveau frais les scènes et les dialogues enregistrées, réajustent ce qui est visible et audible dans le film, le logiciel aidant à finaliser les alternatives interprétatives, les silences et les décors naturels travaillées. Le moment du montage est la continuation de ce travail sur la parole énoncée et son écoute, de la différenciation d’une version d’une autre, une pratique de lissage des photogrammes en trop ou peu suffisants, sur lesquels se déposent des « accidents » non voulus de l’expressionnisme de la nature et dont il s’agit d’effacer ou de modifier la présence sonore ou visuelle. Dans ce travail précis, le montage est en grande partie fondé sur l’écoute et l’effet qu’une réplique peut avoir dans une séquence de dialogue et s’adresse en premier lieu à un autre acteur lequel par la forme que prend sa réaction témoigne devant le spectateur de la manière dont elle est comprise. On remarque le caractère peu conventionnel de la manière dont ces répliques sont prononcées et mises en scène visuellement. Le montage se situe dans l’infra-ordinaire des sonorités et des expressions, réécoutées et revues de nombreuses fois puis réarrangées, épurées, ce qui permet de leur donner un aspect « sculptural » particulier. En ce sens, le montage prolonge le travail de lecture et de travail corporel réalisé tout au long et en fixe les détails. Cette fixation finale de l’attitude langagière atypique présuppose en même la connaissance des manières standardisées, familières de comprendre et de lire un texte comme de se comporter, les attitudes qui constituent le savoir social ordinaire de la communication, de nos attitudes de dire, d’entendre, de s’exprimer, des « éthnométhodes » (Garfinkel, 1967) qui sont montrées ici comme un phénomène à investiguer. La procédure de « rendre étrange » se dégage ainsi de cet entre-deux, le texte et la pratique de son incorporation vocale et corporelle, en actualisant des significations possibles qu’elle enferme que le montage prolonge. Le matériau filmique rend observables tant les procédures de communication que la mise en scène, permettant ainsi d’agir sur ce qui est dit et rendu visible, le re-visionner et re-entendre afin de « lisser » les enchainements dans le jeu des acteurs, via les silences plus ou moins longues entre les répliques, en ajustant les plans entre eux. Il introduit par ailleurs le questionnement et la possibilité de modification des paramètres techniques de la qualité visuelle et sonore cohérente. Comment la question de la patrie se retrouve-t-elle décrite ? Et, comment est-on arrivé à cette position corporelle-là ? A cette manière de réciter le texte ? Les vidéos retracent pas à pas ces moments du travail et de son élaboration. En visionnant les fragments du travail à la maison de Straub, puis à la ferme en Alsace, on peut voir comment la recherche de cet emplacement a pu être trouvée. Les rush réalisés sur le tournage d’ « Un héritier » témoignent de tout ce qui était si soigneusement lissé, enlevé, travaillé, épuré pendant le montage. Grâce à ces rushes, le spectateur ne peut plus prétendre en ignorer les subtiles élaborations du film. Ils montrent pour ainsi dire ce ne devrait pas être vu, et requalifie, par association, le texte de Barrès et le film de Straub d’une toute nouvelle signification, la rendant parfois drôle et ironique. 

Conclusion

Un héritier, on pourrait s’étonner de cette réminiscence de l’histoire de la guerre franco-allemande pour les terres de l’Alsace/Lorraine, s’étonner de la nostalgie et de la critique à l’encontre de la germanisation exprimée par l’auteur, Maurice Barrès, dès l’introduction de l’ouvrage « Au service de l’Allemagne ». La défense de la langue et de la culture française, le regret de voir son remplacement forcé par la langue allemande : un thème classique qui mettait en avant les problématiques du patriotisme et des sentiments d’injustice suite à l’annexion décrite par Barrès. Après la première partie de l’ouvrage déjà adaptée dans le film « Lottringen », (« la Lorraine »), Jean Marie Straub adaptait cette fois-ci la première partie de l’ouvrage, « l’Alsace ». Doit-on y voir encore la référence à ses origines, à la proximité de la description de Barrès avec ses souvenirs d’adolescent : « quand on apprenait l’Allemand par cœur sans le comprendre », « quand on ne pouvait pas traverser les frontières et que l’on se rendait en Alsace en vacances dans la forêt, près de Saint-Odile », racontait-t-il à Joseph pour mieux lui faire comprendre l’ambiance de conspiration dont il était question. Pouvoir manifester certains signes d’appartenance à la France : porter les cocardes tricolores, écrire : « vive la France » étaient bien sûr interdit. Ou bien, au-delà de ces souvenirs d’enfance voulait-il resituer l’ouvrage de Barrès dans une tout autre actualité de la France hantée à nouveau par son identité nationale et à l’histoire de sa propre destitution, suite au refus d’engagement dans la guerre en Algérie ?  Le film pose en effet un ensemble de questions au sujet de la difficulté à prendre une décision dans une situation qui elle-même est loin d’être moralement claire. Jean Marie la repose à sa manière. Il ancre son film lui aussi dans des lieux de mémoire de l’histoire alsacienne dans le vestige mégalithique ou celtique, comme l’appelle Barrès, auprès du « mur païen », antérieur aux origines chrétiennes, où il place l’acteur racontant l’histoire de sa famille qui s’entremêle avec celle de la situation d’annexion de l’Alsace. Que pouvons-nous apprendre de l’histoire de l’Alsace aujourd’hui ? Qu’en est-il de la question qui fut jadis si importante pour la France, celle de la Lorraine et de l’Alsace, aujourd’hui régions françaises ? Que dire de la présence des Allemands et du régionalisme “revendiqué” et “reconstruit” de toute part ? Que dire du haut score fait en Alsace par le Front National et de la peur des émigrés que la population alsacienne incarne parfois ? 

Les soleils bleus de la Grèce

Existe-t-il un esprit des îles ? J’écoute, telle une psychiatre empathisée, la vie animée qui m’est racontée par des inconnus qui croisent ma route et qui souhaitent se confier. Toutes sortes de marginaux, de différents, de « à part » viennent à moi. Et c’est à eux, à leur tour, d’être mes thérapeutes providentiels, car à travers leurs histoires de vie, je leur raconte la mienne. Ainsi a commencé ce chapitre de voyages grec. Par les îles. C’est comme si je devais d’abord vivre ce quelque chose, me mouvoir, pour qu’il soit digne d’être décrit, pour que j’aie envie d’écrire et surtout de me lire et me relire, car je sais désormais que je devrai ainsi rester avec cette écriture et moi-même pour le reste de ma vie. L’été 2018. La Grèce. L’île de Corfou. Le hasard aidé par la chance. Une île verte que je ne connais pas. Quelque chose avec un goût de littérature. Comme si cela devait m’aider à écrire. M’aider à m’arrêter là, provisoirement. L’île de Lawrence Durrell et surtout, un court moment, l’île d’Henry Miller ! Aucun endroit de Grèce ne se ressemble. Ni même la moitié de mes journées. Tout change sans cesse. À quoi est-ce dû ? À la topologie du lieu ? D’île en île, de crique en crique, de la perspective de la taverna dans lequel je me retrouve ? À la qualité de la nourriture et du vin ingurgités ? À mon état hormonal ? À la qualité et à la couleur de l’eau de mer, au silence ou au contraire au bruit provoqué par les autres humains, humanoïdes ? Familles, enfants, couples. Encore ! C’est à croire que je les attire ! Corfou. Non, rien à voir avec l’île décrite par Durrell. Vraiment rien. Peut-être seulement quelquefois je reste encore éblouie par les plantes, la couleur de l’eau, les cyprès, oui la lumière, la nature. Vautrée devant la maison blanche à Kalamata, sur un coussin, « Black Book » de Durrell à la main. Puis un autre, le livre de poésie de la nature, Stephanides, un poète d’origine indienne, son ami, ayant vécu là également. Le poète fait l’éloge des saisons, de la nature, des feuilles d’arbres, des insectes, comme le remarque également Henry Miller dans son livre phare grec « Le Colosse de Maroussie ». Ces paysages escarpés, magiquement déployés devant la vue, gâchée immédiatement par les voitures, groupes, rires, conversations. Des touristes, j’en ai rarement vu autant à la fois ! Mais en triant, en me faufilant entre eux, avant/après eux, pendant qu’ils dorment ou qu’ils mangent, j’arrive encore à les éviter, j’en fais abstraction, je m’y fais. Je trouve des coins et des recoins, des instants de bonheur contemplatif. Comme dans cette chambre en face de la plage, chez Angelo, avec le balcon qui m’a permis de passer les nuits entières à regarder la lune croisant Mars et surtout de vivre ce moment ô combien poétique de son éclipse totale. Observer la lune rouge. Rêver dans l’obscurité des temps révolus de la famille Durrell, lorsque l’île, avant la Seconde Guerre mondiale, était encore un petit village et personne, mais vraiment personne, n’y parlait anglais.

Le chapitre grec doit avoir lieu, mais par quoi dois-je commencer ? L’été 2020, l’année Covid, je suis arrivée au Little Lindos Studios. Assise sur la terrasse en face de l’Acropole Athéna Lindia, je me réjouis véritablement de tout ce qui m’arrive. L’île de Rhodes. Plein été. L’île du Colosse d’Hélios. Comment était-il ? À quoi ressemblait sa sculpture ? Où était-elle située ? Je suis sortie enfin de ma chambrette parisienne après le confinement de trois mois, pourvu que cela ne recommence pas… Non, ce n’était pas drôle, malgré le caractère tant désiré de certains changements : le ralentissement du trafic, l’attention accrue aux bienfaits de l’atmosphère non polluée des villes, au ressourcement de la faune et de la flore et bien évidemment, à cette prise de conscience de la fragilité des possessions, du caractère éphémère de la vie. Ainsi pour tout le monde. Des bons et des méchants, des riches et des pauvres, tous dans le même sac épidémiologique. Certes, certains enfermés plus confortablement que d’autres, mais enfermés tout de même. Car combien de ces luxueuses forteresses se sont transformées en prisons ? La Grèce mythologisée, remplie de ruines antiques et de vestiges. La Grèce de la mer Ionienne et Égéenne, la Grèce des maisons blanches et du soleil intense en été. Les bleus turquoises de la mer, les couleurs resplendissantes aux levers et couchers du soleil, les hibiscus rouges et violets, l’odeur du jasmin et des magnolias dans la ville de Rhodes. Lindos. C’est exotique, romantique, magnifique, avec la côte montagneuse turque visible en face et quelques traces de ses influences orientales : les maisons avec les lits de pacha, n’oublions pas que l’île de Rhodes a été pendant plus de 400 ans Turque, les « Captain Houses », les dessins tels de petits blasons sur les murs des maisons (tourterelles, daims, croix, fleurs…), leurs ornements taillés dans la pierre, les mosquées élevées en flèche, telles de petites fusées. Plus fins que les châteaux massifs des Templiers tout autour. La Grèce frontalière, donc, avec tout ce que cela implique : la guerre, les intrigues économiques et politiques, les réfugiés et maintenant l’histoire du gaz et du pétrole.

La Grèce d’île en île

Ma découverte de la Grèce a commencé par les îles. Un jour, l’année 2011, une idée m’est venue à cause d’un amant d’origine grecque : aller me perdre en Grèce, aller d’île en île, sauter de bateau en bateau, à l’aventure. Voici ce que je me suis décidée à faire : devenir une Ulysse-ienne, descendre de l’avion à Athènes, aller en bus au port et prendre le premier bateau venu pour une île dont j’allais découvrir le nom au dernier moment. Milos fut ma première destination. Peut-être bien à cause de la Vénus de Milos ? C’est en tout cas la seule chose que j’associais avec le nom de cette île. Le débarquement sur le gros Blue Ferry, en route pour un tour des îles grecques. Sur le pont, un vent de liberté s’infiltrant petit à petit dans mon corps et mes cheveux. Je respirais. Quelle joie indescriptible, quel oubli des petites-grandes peines. Une innombrable quantité d’îles émergeant tout au long de la route, comment ne pas se prendre pour une errante Ulysse ? Milos, toutes sortes de plages différentes et le lieu escarpé où la découverte de la Vénus a eu lieu. La Vénus de Milos est au Louvre. Sur le site, rien de spécial, à peine une indication. De plus, les pneus de ma voiture se sont percés en y allant. Un couple d’Anglais, qui me l’a louée et qui nourrissait une quantité inimaginable de chats, a dû se déplacer de l’autre côté de l’île pour me secourir. Échouée sur une plage en attendant que Monsieur change la roue de la voiture, en buvant avec Madame de petits verres d’ouzo, j’étais, oh là là, si bien, quelle magnifique coïncidence, quel insouciant bonheur ! Est-ce cela que j’aime en venant depuis tant d’années ici ? Cette insouciance d’été que la Grèce m’offre, me donnant l’impression de revenir en enfance, lorsque tout était encore possible. Je retrouve le sentiment de liberté, alors que, je le sais bien, pendant que je m’amuse, la Grèce entière est au travail. Comme de nombreux visiteurs, j’échoue véritablement comme une épave sur la plage. Une semaine à peine, et le relâchement des tensions dues à ce trop de sérieux, trop d’inquiétudes de la vie parisienne, s’efface. Cette année, l’année du Covid, ayant enfin pu passer l’hiver sur l’île de Rhodes, je regardais, un à un, les touristes arriver, blancs pâles translucides, inquiets, fatigués, si ce n’est véritablement épuisés. Quelques journées seulement en contact avec l’eau, après avoir rechargé leurs batteries sur des fauteuils de plage remplis de soleil, en allant se plonger dans la mer, s’agitant là un peu, revenant sur les fauteuils, puis s’attablant au restaurant, arrosés de vin et d’ouzo, eux aussi enfin libres, heureux, insouciants… Le miracle grec a encore, une fois de plus, agi, même au temps du Covid. En quoi consiste-t-il ? En ce soleil, cette mer généreuse, ces perspectives si différentes des îles, que l’on peut découvrir depuis le bateau, ces différentes choses « à faire » ou précisément à ne pas faire. C’est hors saison que l’on peut observer le travail méticuleux de la construction de l’illusion d’insouciance destinée aux touristes en vacances. Le travail soigneux d’entretien et de rénovation des maisons, l’attention aux décors, au choix des fleurs, des plantes, des peintures, celles qui vont laisser l’impression de la Grèce authentique, celle des cartes postales… Ces maisons, désormais toutes ou presque devenues « hôtels », sources de revenus, rien à voir, pour ainsi dire, avec le caractère impersonnel des grands ressorts des côtes espagnoles ou françaises, brutalisées pour la plupart par l’architecture de béton des années 50-70. A Lindos dont le site est classé par l’Unesco, il est interdit de construire ce genre d’horreurs, chaque villa aspire l’âme et la vie de ses propriétaires… Oui, car ils savent qu’ils devront y passer la saison entière à accueillir les gens, à nettoyer, à arroser les plantes, à travailler à ne plus en pouvoir dans des températures qui descendent rarement en dessous de 30 degrés. Se dépenser jour et nuit. Rester figés dans des restaurants, boutiques, tout l’été pour enfin, début novembre, prendre leur temps de repos…

Milos 2011

Il est déjà 19h. Où vais-je dormir ce soir ? J’ai récupéré la voiture aux pneus réparés, et en passant près du port, j’ai aperçu un énorme bateau avec l’inscription Karpathos. Le ferry partait dans 10 minutes… J’ai garé la voiture sur le parking et j’ai littéralement sauté dans le bateau qui partait. J’espérais simplement que Monsieur et Madame aient un double des clés de la voiture, car la clé partait avec moi à Karpathos. La nuit entière sur le bateau voilà ce qui a pu résoudre de manière économique mon problème de logement, nous arriverons à Karpathos tôt le matin. Je dors, ou plutôt je ne dors pas vraiment. Je contemple le mouvement de la mer depuis la terrasse du bateau. Je regarde la lune et je sens le mouvement des vagues. Si je devais définir la liberté, elle serait ainsi décrite : dans la contemplation des étoiles en mouvement, à bord d’un bateau longeant la mer Égée. Depuis longtemps, j’ai compris qu’il suffisait de se déplacer pour que les choses arrivent, par contact, par coïncidence, par le toucher. La vie aidée par le hasard, le hasard aidé par la vie. Les signes surgissent, comme ces messages optimistes inscrits sur le tee-shirt de l’homme qui vient de monter à bord : « self improvement », « balance », « well-being », « wellness », « fun », « health », « strength », et se concluant par « whatever gives you pleasure… » avec devant « the train for [….]. » Enfin, un usage intelligent de l’art prêt-à-porter. Le bonheur à lire par tout un chacun regardant le dos de cet homme et imaginant son propre bonheur. Mais moi, je pense irrésistiblement à toi. Tu occupes maintenant mon esprit. Et j’ajouterais à cette liste : « l’amour », « la sensualité », « le voyage », « les fleurs des montagnes », « les poissons crus », « le vin » : ligo krassi, ligo thalassa, kai to agori mou…

L’ETRANGETE DES CHOSES NATURELLES : CINEMA DE TAKAHIKO IIMMURA, MA ET KAISEKI AU JAPON

L’ETRANGETE DES CHOSES NATURELLES : CINEMA DE TAKAHIKO IIMMURA, MA ET KAISEKI AU JAPON

« Il excelle à nous faire sentir intuitivement aussi bien l’étrangeté des choses naturelles que le naturel des choses étranges » Henri Michaux [i]

Je me suis rendue à l’Up-link[ii], dans le quartier Shibuya à Tokyo, où avait eu lieu une performance de Takahiko Iimura et une projection de ses films. Chapeau noir, veste à carreau, jean, l’arrivée sur scène de Takahiko Iimura. Visage jeune, souriant, immédiatement sympathique. Un critique d’art le présente en japonais bien longuement, les lumières s’éteignent et le cinéaste se met au projecteur. Je ne me rappelle plus très bien, mais on voit un petit rectangle et les images qui se succèdent rapidement, tremblantes, comme figées, on n’en aperçoit que des fragments. Après s’être baladé dans tous les coins de l’écran, le rectangle se déplace à présent vers la salle. Je comprends le titre de la performance : film-concert. Takahiko fait mouvoir le projecteur tel un guitariste rock. L’image va vers le plafond, vers la salle, vers le public. Il est de plus en plus difficile d’y voir quelque chose, l’image est de plus en plus déformée. Je penche mon cou en avant, à droite, à gauche, … difficile de déceler quelque chose dans ce rectangle mouvant, il est comme un esprit-lumière qui rentre en communication avec le lieu. Mais on l’aperçoit tout de même suffisamment pour continuer avec le projectionniste ce jeu qui consiste à essayer de voir. Une performance-concert. Car une partition avait été bel et bien écrite pour la projection par Tone Yasunao[iii]

         Un premier aperçu du cinéma étendu à la Takahiko Iimura. Une série de films élaborés dans les années 60, dans l’esprit dada, mais aussi à la manière des films performances des artistes Fluxus. Réanimer l’image. Introduire l’action, le sentiment de vie, partout où c’est possible. Contraindre les sens. Transformer les arts et les conditions de leur production, de leur visionnement. Interroger et établir la distance avec ce qui est habituel, officiel, autoritaire. Interroger. Etablir les liens entre des domaines de la connaissance et des personnes qui ne se croisent pas habituellement. Créer la frustration des sensations ayant pour habitude toujours les mêmes circuits, les déstabiliser, détourner. Transformer les codes de la beauté. C’est en un sens ce qui est visé par cette performance devenue à son tour un classique, cinquante ans après sa première réalisation. Pourtant, le genre de questionnement qu’elle a suscité à l’époque continue à se poser avec la même force aujourd’hui, plus encore avec les nouvelles formes de captation et de projection du son et de l’image. Il n’en reste pas moins que nos pulsions de voir et nos désirs d’enregistrer vont pour ainsi dire au-delà des dispositifs technologiques. On peut, comme le fait Iimura, leur attribuer un statut analytique voire psychanalytique, mais on peut aussi essayer de comprendre l’écologie constitutive de notre corps façonné par notre milieu qui nous oriente dans certaines directions plutôt que dans d’autres. Comment se fait-il en effet que nous voyons quelque chose à un moment et qu’à un autre nous ne voyons rien ? Qu’un bruit arrive soudainement à notre conscience, alors que dans d’autres moments il n’est même pas perçu ? Qu’un mot nous blesse véritablement. Qu’en est-il de nos capacités de leur abstraction ? De l’attention ? De la prise de conscience ? Du sens de l’existence ? Cette disponibilité ou, au contraire, notre fermeture aux éléments de l’environnement, aux gens qui nous entourent. C’est un peu ça le miracle de l’existence qui est très variable d’un individu à l’autre, d’une situation à l’autre. Le sens, tant de l’image que de l’acte de voir, de projeter et d’entendre, est interrogé par le performeur.

« Expanded cinema means cinema that has expanded upon traditional cinema. One example of expanded cinema is the experimental combining of film and performance to arrive at ‘film performance. During my own early period in the 1960 I used film in performance (at the time the film performance had not become part of the language of art). The ‘film concert’ I performed in 1962 at Naiqua Gallery in Tokyo is another example. (An 8 millimetre projector was used as a musical instrument by freezing one frame, reversing the direction of the film, moving the film in slow motion and projecting onto the wall, ceiling and floor). » [iv]

Le film-concert, un rappel des events brechtiens, aux gags à la Fluxus, un hommage à John Cage et aux films dada. Car, en quoi est-ce un film-concert ? Eh bien, il l’est avant tout par le corps du projectionniste lié au projecteur et à son bruit, la seule musique que l’on puisse entendre dans la salle silencieuse.

Le son, la voix, l’expression et son manque que le cinéaste a conceptualisés dans des installations-vidéos plus tardives sont d’ores et déjà présents dans cette performance que je suis en train de suivre, une citation de celle qui a eu lieu en 1962. Les jeux du dédoublement, de la fragmentation, du déplacement et de la permutation du son et de l’image. Plongé dans le noir, le cinéaste joue ainsi de son instrument-projecteur et modifie la vitesse et l’emplacement de l’image en temps réel, au gré de son bon vouloir et d’une partition. Le public se concentre toutefois non pas sur lui, mais sur l’image projetée qu’il voit détachée de son espace habituel de projection (l’écran dont la taille est ajustée, conventionnalisée). Et puisqu’il ne croit pas aux miracles, il doit bel et bien se rendre compte à un moment donné de la performance que l’image ne sort pas de l’écran, mais qu’elle est bel et bien projetée depuis un appareil qui est un projecteur et par un projectionniste qui le tient dans ses mains et le met en mouvement avec son corps.

D’où cette image nous vient-elle ? Voici que Takahiko Iimura nous ramène sur terre et re-physicalise ce que nous plaçons, d’après Descartes, dans notre tête ou ce que nous avons trop tendance à mythologiser, ancrés dans nos habitudes de voir, et que nous plaçons irrémédiablement, depuis que le cinéma existe, au même endroit : un écran. Questionner le système cinématographique, rendre visible le dispositif de projection, l’appareil qui fait tourner la pellicule d’où provient la source lumineuse. Ce qui me fait penser, par ailleurs, aux expériences de Ken Jacobs lequel, au contraire, joue sur l’idée que Takahiko Iimura montre comme fausse (l’image ne sort pas de l’écran, mais y est réfléchie). Jacobs fait littéralement projeter l’image hors de l’écran par des techniques issues de la 3D. Il n’empêche que Jacobs, comme Iimura, s’amusent tous deux à déjouer les définitions par trop figées par les théoriciens du cinéma, en faisant appel aux techniques et appareils de prises de vue, leur réalité physique. Ils redéfinissent à nouveaux frais les catégories cinématographiques classiques tout en posant, en apparence du moins, les mêmes questions : qu’est-ce que l’image, d’où vient-elle ? Qu’est-ce que voir ? Qu’est ce qu’entendre ? Qu’est-ce qu’un corps ? Qu’est-ce que le cinéma ? Qu’est-ce qu’un film ? Comment tout cela interagit-il ?

Voici donc une première performance, bien minimale, qui interroge la question de l’interactivité du corps et de ses objets, de l’immersion, pour le dire en des termes contemporains, qu’explorent en particulier les performances art-vidéos numériques.

Pourtant, ce n’est pas uniquement de l’immersion ou du dispositif « interactif » dont il s’agit ici, mais de la nature réflexive de l’expérience. Comme si le cinéaste cherchait à dire: pas besoin d’interagir avec une technologie sophistiquée pour susciter une expérience « d’implication ». Ici, le spectateur est assis et « tord » ses yeux pendant que le cinéaste « joue » avec le projecteur pour lui montrer des bribes des images d’une glotte, d’une opération, d’une… On pressent le contenu de l’image, plus qu’on ne le voit.

Inspirées par des conférences du philosophe Jacques Derrida, les installations d’Iimura des années 70 interrogent les concepts philosophiques sur lesquels ils se fondent. L’artiste les met véritablement en scène, à travers le jeu de langage construit entre les caméras-audio-vidéos découplés. Le cinéaste annonce par exemple à propos de son film « Talking in New York (after Jacques Derrida) » :

« Une phrase de Jacques Derrida, qu’il appelle « l’essence phénoménologique » de cette opération est: « Je m’entends en même temps que je parle ». J’ai prononcé cette phrase en anglais et en japonais à différents endroits en intérieur et extérieur à New-York, avec ou sans voix (voix off). Le film est enregistré avec un son synchronisé ou non qui sépare le son de l’image. La phrase en question était aussi associée à « Je me parle en même temps que j’écoute » et en les combinant, les deux phrases ne deviennent qu’une seule phrase sans fin tel un palindrome : « Je m’écoute en même temps que je me parle en même temps que j’écoute  » » [v]

Les installations d’Iimura sont de type permutatif, pourrait-on dire. L’artiste déplace le sens des mots par un jeu sur leur composition formelle. Les expériences qui consistent à nous faire voir autrement le sens des concepts philosophiques que nous saisissons à travers nos habitudes linguistiques et nos descriptions si bien établies que nous ne les voyons plus.

« Je m’entends en même temps que je parle » et « Je parle en même temps que je m’entends » disent bel est bien, du point de vue de leur signification, la même chose. Une manière originale de tenter de définir de cette manière « littérale » les concepts repris sans interrogation par la prose littéraire cherchant à définir le cinéma, l’image, la projection, dans un élan de spontanéité. Les installations d’Iimura mettent à l’épreuve ces savoirs. Le projectionniste, est ainsi devenu à la fois le critique de sa propre pratique et le philosophe, illustrant ses concepts à travers ces expérimentations au sujet des sensations et des perceptions : s’entendre parler, se voir, observer celui qui observe, voir avec la caméra, voir à distance, voir à travers un moniteur, etc. Les questionnements sur l’image réfléchie rejoignant quelquefois ceux d’un autre fluxus vidéo-performeur, Nam June Paik.

La voix comme expression de soi ou de l’absurde dans la vie de tous les jours

Le questionnement sur la voix, l’expression vocale et le son (son médium le plus naturel chez l’homme, la glotte, la bouche qui parle), peut être vu comme un leitmotiv continu, présent dans de nombreux films et installations de Takahiko Iimura. Ces dernières abordent le thème du dédoublement, de la constitution et de l’auto-affection identitaire en les mettant en scène dans des dispositifs vidéo. Je pense encore à cette discussion avec Carlo Deritta[vi] que nous avons eue à Naples à propos de la différence entre la conscience de soi et la connaissance. La connaissance constitue un rapport que l’on acquiert à propos du monde. Le lien entre soi et le monde est extérieur. Or, la prise de conscience, c’est avant tout la conscience envers/à propos de soi-même, c’est un lien réflexif, qui va du monde vers ce que nous appelons « moi/je/soi ». Mais comment ma voix, en se réfléchissant, allant telle une onde de ce que j’entends à l’extérieur vers mon corps, aurait-elle un pouvoir de me rendre conscient ? En quoi la conscience de mon pouvoir de produire un son, comme dans l’expérience d’un cri qui se répand en écho dans les parois d’une grotte par exemple, qui y résonne, en quoi ce cri peut-il me rendre consciente que c’est de Ma voix et non pas de la voix de quelqu’un d’autre qu’il s’agit ? De plus, quand bien même cette voix serait la mienne, en quoi me conduirait-elle à acquérir une conscience de moi, à amorcer la conscience de mon identité ? On pourrait le dire tout autant du souffle et de toute autre sensation et réaction sensorielle. Quelque chose manque donc à cette conception matérielle. Un symbole ? Nous, à nouveau pris dans un circuit fermé, le primat de la matière d’un côté et du social symbolique de l’autre, sans arriver à faire comprendre ce qui fait de nous des êtres vivants, dotés de conscience. Et c’est peut-être chez Charles Sanders Peirce que l’on trouve l’esquisse d’une cosmologie à travers sa notion de l’habitude[vii]. Le sociologue Louis Quéré, qui a maintes fois souligné l’importance de cette notion chez les philosophes pragmatistes, a tout récemment tenté une nouvelle fois d’identifier ses différentes définitions dans l’œuvre de Peirce. Ce qui a attiré en particulier mon attention, c’est la proximité du panpschisme de Peirce avec certaines conceptions de la philosophie bouddhiste. Peirce écrit par exemple : « On doit considérer la matière comme de l’esprit dont les habitudes se sont rigidifiées, ce qui a fait qu’il a perdu la capacité de les former et de les perdre »[viii] ou « Est réel ce qui a de tels caractères que quelqu’un pense qu’il a ces caractères ou non », en ce sens le réel diffère de l’existant »[ix]. « « C’est comme s’il y avait une forme de pensée », s’étonne Quéré, « qui n’est pas la pensée au sens courant, à savoir celle d’un sujet, agissant à la manière d’un processus naturel »». En citant Peirce, Quéré souligne :

         « L’habitude n’est pas du tout exclusivement un fait mental » puisque les plantes et les rivières ont des   habitudes invétérées. En effet, Peirce attribue l’habitude non seulement aux humains et aux animaux, mais aussi aux plantes (comme Darwin) et à la matière en général (comme James). Les plantes prennent des habitudes, comme le prouve le cas des plantes héliotropes ; les rivières aussi prennent des habitudes en ceci qu’elles creusent leur lit et y restent. Il y a aussi des habitudes des neurones, des habitudes de connexions et d’« associations nerveuses » [x]

L’habitude serait donc pour Peirce l’incarnation d’une loi, une incarnation qui n’est jamais totale, puisqu’elle définit un futur infini. Peirce concluait en ces termes la septième conférence donnait à Cambridge en 1898, intitulée « L’habitude » :

         « Or la tendance généralisante est la grande loi de l’esprit, la loi de l’association, la loi de la prise d’habitudes. Dans tout protoplasme actif, nous trouvons aussi une tendance à prendre des habitudes. J’en suis   donc venu à l’hypothèse que les lois de l’univers se sont formées sous l’effet de la tendance universelle de toute chose à se généraliser et à prendre des habitudes.  »[xi]

La tendance à prendre et à perdre des habitudes, c’est-à-dire également la capacité à les changer. Une idée intéressante, car cette capacité, volontaire ou pas, de prendre et de perdre les habitudes, fait bel et bien appel à la notion d’expérience, celle-ci permettant de prendre conscience de l’existence de cette loi générale incarnée sous forme d’habitudes à tendance uniformisante et dont on peut expérimenter le changement. Quéré donne l’exemple du bois et de sa transformation en papier. Le passage d’un état à l’autre de la matière, et donc d’un état d’esprit à l’autre, est peut-être ce qui constitue la clef de toute cette affaire.

Je voulais comprendre la nature de l’univers

Après quelques lectures récentes des livres des philosophes bouddhistes, cette notion de loi-habitude chez Peirce m’a paru bien proche de la notion de Dhamma que l’on retrouve chez les philosophes indiens. Un concept intraduisible en français, Dhamma signifie à la fois l’ordre universel, la loi, ce qui est établi, la piété, la maturité spirituelle, … Une habitude sociale, une loi physique, mais avant tout ce qui permet de rendre manifeste l’émergence d’un esprit, hors une volonté individuelle. C’est, pourrait on dire, la loi de la vie et de la mort, karma, ce qui est ou ce qui doit être. Dhamma est en ce sens ce que les philosophes occidentaux appellent la loi transcendantale, universelle. Comme si au-delà des corps, une forme d’intelligence circulait, faisant exister les formes de la matière et de l’esprit. Les mantras, les médiations sonores ? Les énergies ? Car, si la conscience nous vient avec l’apprentissage du langage, comment se fait-il que nous l’ayons acquis ? Que dire par ailleurs des capacités mémorielles du corps ? Des « inscriptions », traces, patterns, manières de raisonner qui nous traversent, que nous réproduisons dans nos actes ? Les bouddhistes, tout comme d’autres courants spirituels, pratiquent l’expérience de l’ordre universel à travers les différentes techniques de la méditation. Notre corps n’est pas extérieur à la nature et à ses lois ; il y obéit aussi bien, il en fait bel et bien partie, ce que nous avons tendance à oublier, en situant l’environnement à l’extérieur de notre enveloppe corporelle, comme une série de cercles ou de boîtes qui s’étendent de plus en plus dans l’espace. Notre ego-perception.

         L’idée ingénieuse du bouddhisme consiste à rompre avec l’idée d’un corps-enveloppe aux abords du monde et à s’en servir, tout au contraire, comme un véhicule, un medium, et pourquoi pas un outil, en tout cas la chose première que nous avons à notre disposition (notre matière constituante), afin de rétablir la connexion rompue par notre conception dualiste de l’univers, ce qu’elle avait séparé, en vue d’accéder à ce quelque chose qui constitue l’univers pratiquement et dont nous faisons partie. Le corps conçu désormais comme un tout d’énergies, d’organes, de sensations, d’émotions et de pensées, de techniques. Le corps : la matière véritable à partir de laquelle nous pouvons accéder pratiquement à cet « ordre » universel et, en l’expérimentant, être capable de changer nos habitudes, celles du moins qui perpétuent nos souffrances. La dissolution de l’ego dont l’idée s’est solidifiée par nos habitudes est également, du point de vue de l’expérience pratique, la plus difficile à réaliser. Car, nous nous cramponnons, et non sans raison, à notre ego, ce moi ou, peu importe le nom que nous lui donnons, à ce je que nous identifions comme notre. Car sa dissolution veut dire pour nous la mort. Nous avons du mal à imaginer la vie autrement qu’à partir de ce centre. Nous tenons à la vie dont cet ego nous semble être la clef.

Me voilà à nouveau dans l’impasse. Accrochée moi aussi à ce quelque chose qui me paraît le plus important dans toute cette histoire de vie sur terre : mon existence, ma vie, sa qualité. Pas sûr que je puisse véritablement adhérer à ce que je lis chez les bouddhistes. Je me cramponne à moi-même.

Certes, ce que j’ai pu expérimenter prudemment lors de cette vipassana meditation session, cette pratique d’observation détachée de mes sensations, émotions, pensées, lesquelles seraient, il est vrai, par moments, lorsqu’on y arrive, des sortes d’ouvertures ou de portes d’accès à l’univers. Le corps ressentit comme flottant parmi les poussières non distinctes, des taches blanchâtres de la voie lactée. Et à travers les exercices d’auto-contrôle (se recentrer sur son souffle, arriver à tenir son corps figé dans la posture du lotus pendant quatre heures et ne pas réagir à la douleur qui survient forcément), réaliser l’impermanence des sensations, leur transformation, leur vibration continuelle. Anicca, anicca disait la voix chantante enregistrée de Goenka, enseignant de cette méthode, inventée paraît-il par Bouddha. Mais, on dirait que plus il souffrait, plus son chant était joyeux. Il fallait de la joie pour endurer cette douleur. Il chantait, il chantait. Je m’impatientais. Quand est-ce que ce chant allait s’arrêter pour que je puisse détendre mes membres ? Le lendemain, le quatrième jour (sur dix) de cette interminable méditation, un mot sur le mur de l’entrée du hall:

« The purpose of Adhittana sitting is to strenghten the mind, to discipline it and work diligently. I want you to your best to maintain your posture. But you must understand that torturing oneself or inflicting pain on oneself is not the purpose of Adhittana. The aim of meditation even during Adhittana sitting is to be aware   and equanimous; to observe the sensations with the undestanding of impermanence. You are here to purify    your mind not to torture yourself. (…) Of course, one has to face some discomfort in the process of purification. Try your best to keep Adhittana but don’t get discouraged if you have to change posture because of unbearable pain or some physical disease. See how many times you change your posture and then in the next sitting try change fewer times. For exemple if you have changed your posture four times in the previous sitting, try to reduce it to three times in the next sitting. Work with strong determination and with proper understanding.         

With Metta ! –S.N. Goenka »

Il fallait comprendre qu’aucun règlement n’était formulé indiquant à se tenir dans une position douloureuse au-delà de ses possibilités. Chacun devait gérer cette limite supportable pour lui-même. Ça devenait clair. Il n’y avait ni bourreau ni juge ni vraiment quelqu’un obligeant à être assis de cette manière-là au-delà du supportable. Seule. Avec moi-même, j’étais. Je comprenais petit à petit que cette confrontation solitaire était le but de tout ce rassemblement.

         Agglomérées à force d’exercice en patterns et circuits rigidifiées (y compris neuronaux), les sensations et les « feelings » sont en lien avec nos manières de penser, positives, mais surtout négatives, plus ou moins conscientes, plus ou moins ancrées. Nous y réagissons de manière binaire (en termes de plaisir / de douleur). La solidification des sensations sous forme de douleurs serait-elle aussi liée à nos habitudes de réagir et à notre manière de penser duelle (souffrance, colère, haine/ plaisir, euphorie,…) et à nos habitudes enfouies, ancrées, creusant des circuits, des manières d’agir figées. Et comme nous pouvons le constater, il est difficile de les changer en se raisonnant ou par la volonté (une décision raisonnée), car elles agissent à la manière d’un automatisme, telle une routine mécanique, pire : une addiction. L’une des possibilités que nous aurions ainsi à les changer consisterait à déshabituer notre corps de ces réactions habituelles, à les observer, à les examiner et apprendre à ne pas y réagir. C’est la technique qu’aurait découverte Bouddha pour atteindre l’état d’illumination[xii]. L’apprentissage de la discipline de la non-réaction permettrait de réaliser le changement des habitudes ou du moins de diminuer l’effet (de souffrance/d’excitation) ressenti qui est produit par la réaction. L’observation du souffle, des sensations élémentaires du corps, la distance prise avec les pensées négatives, telle était le but immédiat de cette expérience. En acquérant la maîtrise sur les sensations corporelles et les pensées duelles, nous apprenons, d’après eux, la capacité de s’en libérer, de se « détacher » d’elles, de les « observer » pour ainsi dire à « distance ». A terme, liée à une attitude morale de la maîtrise de soi, la posture méditative devant ouvrir la voie vers l’expérience de Dhamma, permettant de s’y rapprocher, de vivre concretement ce quelque chose comme une dissolution du corps physique et de l’ego pensant, agissant, en accédant au flux énergétique commun à toute existence ou à expérimenter un état du vide (emptiness), de pure existence ou encore de la non-existence, ce qui, du point de vue conceptuel, revient au même. On pourrait dire également que la méditation permet de prendre conscience de l’impermanence de toute chose, en nous apprenant par la pratique d’équanimité comment éviter les excès, les dépenses inutiles de l’énergie, en nous amenant vers l’état d’équillibre.

         La voie du milieu. Le film Ma[xiii] de Takahiko tente d’illustrer visuellement cette expérience méditative. Le film Cosmic Bouddha[xiv] essaie de l’approcher de manière sonore.

Je reviens à Kai. L’expérience menée par Takahiko Limura consistait à dissocier de manière artificielle la matérialité du son de l’idée sociale de pouvoir dire, de s’exprimer et il s’y est pris pour ainsi dire à l’envers, à la manière dada, par sa négation. L’impossibilité de faire sortir un son de sa bouche est aussi rendue visible à travers la vie de Kai, le personnage principal du film Danse Party in Kingdom of Lilliputs[xv]. De nombreux plans le montrent en train d’ouvrir la bouche. On voit la langue et la glotte bouger au fond de la gorge, mais le son a du mal à sortir. D’où vient le son de la voix ? Quels en sont les instruments vocaux ? Comment un son devient-il la voix, comment peut-il se rendre conscient de soi-même et du monde qui nous traverse, qui nous entoure ? La matérialité de la voix, du langage, de la constitution d’un « soi ».

Par des trucages et des répétitions des mêmes scènes, le cinéaste souligne le caractère absurde de la vie de Kai. La déconstruction narrative des épisodes, le non-lien apparent entre ce qui précède et ce qui suit et ce qui fait voir l’absurde qui caractérise la vie quotidienne de Kai et à partir de lui de la vie sociale dans son ensemble. Je suis né, j’appartiens à, j’erre, je tente de trouver un sens à quelque chose qui manifestement n’en a aucun. Le déplacement sans motifs dans les rues de Tokyo, la recherche d’un travail, de l’appartement, la montée et la descente des escaliers à répétition, à l’endroit et à l’envers, depuis le milieu de la rampe, en reculant…Une femme nue sur un drap. Faire l’amour à une femme ? La tuer ? Ce qui se présente sous forme d’un corps féminin que l’on voit tantôt nu, posé sur le drap, tantôt enroulé d’un drap blanc, les cheveux noirs dépassant du « paquet » que Kai cerne avec ses bras, son corps entier, habillé, posé sur lui. Ou encore, se transformer en fantôme, tel le personnage sur le toit que l’on voit apparaître parmi le linge et les draps flottants sous le vent, avançant vers la caméra. On ne voit que ses yeux, c’est assez comique, il se veut être un faux fantôme. La scène ne traite-t-elle pas par la dérision la scène mythique du film Le Mépris de Jean-Luc Godard ?

Pourtant, contrairement au caractère absurde de la vie de Kai, la structure de l’ensemble de parties du film est construite de manière très logique. On suit des lettres d’un alphabet qui s’ajoutent aux deux autres, les lettres KA, les deux premières lettres du prénom du personnage du film. Chaque ajout de lettre constitue une sorte d’intertitre qui débute un nouvel épisode de la vie de Kai, comme s’il s’agissait de constituer une anagramme. Lors de la discussion avec Takahiko Limura j’apprends que l’inspiration pour ce film vient d’« Un Certain Plume », un recueil de poèmes d’Henri Michaux[xvi]. On peut dire en effet que la structure en scénettes de la vie de Kai peut être comparée à celle de Plume ; le recueil se compose de 13 poèmes en prose, sa thématique, l’étrangeté du monde aperçue par le cinéaste avec les yeux de Kai. On pourrait tout aussi bien le comparer avec le style de certains films d’animation de Buster Keaton, Charlie Chaplin ou de Charles R. Bowers.

         « Plume est le nom du personnage principal du recueil. C’est un anti-héros, l’alter-ego de l’auteur. Son caractère errant exprime le thème du voyage. Mais c’est aussi un être passif et faible, ne comprenant pas le monde qui l’entoure. (…)

         Le recueil rassemble treize poèmes en prose, de moins d’une page à quelques pages. Les textes sont numérotés en chiffres romains, ce qui suggère une suite d’épisodes fragmentant un même récit. Une des caractéristiques de cette poésie est sa narrativité condensée autour d’un  seul personnage »[xvii]

A propos de ce poème Michaux dira :

         « Avec Plume, je commence à écrire en faisant autre chose que de décrire mon malaise. Un personnage me vient. Je m’amuse de mon mal sur lui. Je n’ai sans doute jamais été aussi près d’être un écrivain. Mais ça n’a pas duré. Il est mort à mon retour de Turquie, aussitôt à Paris. A Paris, je redeviens moi-même »[xviii]

Les scènes de la vie de Kai comme celles de Monsieur Plume se déclinent elles aussi en 13 épisodes dont chacun peut être comparé à un poème visuel avec son propre mini intrigue. Comme Plume d’Henri Michaux, Kai de Takahiko Limura est un personnage rocambolesque, tantôt drôle, tantôt tragique, le personnage condamné, fuyant, pris dans le non-sens permanent de la vie ordinaire qu’il lui incombe de vivre. Takahiko Iimura renoue explicitement avec les thématiques proches de dada. La répétition, la déambulation aléatoire du personnage à travers la ville, le non aboutissement de ses recherches de travail, l’échec permanent de toute action entreprise dans n’importe quel domaine de la vie. Comme si le destin était sans cesse à lui jouer des tours. Comme dans le recueil de Michaux, dans le film de Takahiko aussi il n’y a pas de liens thématiques entre chaque scène particulière et l’ensemble. Les scènes sont de durée variable, certains plans laissent supposer des liens entre eux, mais rien ne permet de les établir véritablement. L’ensemble construit un sentiment d’incohérence et d’absurdité.

En effet, dès le premier épisode, on voit Kai dépouillé, nu, de dos, de profil, droit, gauche, de plus en plus près, s’exposer sur le fond sonore d’un tempo par lequel un maître rythme des pas de danse ou de gymnastique. Une voix de « maître » ponctue le rythme de la musique au piano qui accompagne ces scènes, telle des instructions que l’on donne aux danseurs pour reproduire des mouvements. La voix s’ajoute sur une musique interprétée au piano. La voix qui dicte le pas et Kai est sans voix. Le personnage s’expose comme pour une prise de photo que l’on inflige aux prisonniers et aux condamnés. Son identité est ainsi mise à nu et les plans alternant se finissent sur un intertitre, KAI, qui conclut cette présentation déshabillée. C’est alors, et comme à rebours, que l’on suit le personnage dans l’épisode suivant. Il est dans une rue vide. Une femme, parapluie à la main, passe par là. Les deux hommes passent l’un à côté de l’autre. L’un en face, l’autre, Kai, de dos. Kai en chemise rayée. L’autre homme en blouson, les mains dans les poches. Kai, les mains dépliées mais tendues longeant son corps qui se déplace. Lors du croisement l’homme arrivant en face donne un coup de poing dans le ventre de Kai. La scène se répète. Mais inversée. Kai arrive d’en face. Tente de frapper l’autre, mais se fait attraper la main et se retrouve à nouveau parterre. L’autre s’en va. Le plan suivant montre le même homme fort, on voit son visage. Puis, changement de plan, on voit le visage de Kai d’en haut, il regarde vers le haut. On interfère le rapport de soumission entre les deux personnages. L’intertitre suivant, KAE, ouvre le troisième chapitre. On voit le bas des jambes de l’homme serrées ensemble, puis s’écartant. Un liquide se déverse sur le sol depuis l’homme. On suppose que l’homme urine parterre. Un nouvel intertitre et on voit la bouche entrouverte de Kai. Comme si la scène précédente se poursuivait entre l’homme qui pisse, le visage pris d’en haut de Kai et sa bouche ouverte, comme si l’homme l’obligeait à recueillir sa pisse dans sa bouche. Mais c’est peut-être une fois encore la métaphore d’une voix qui ne sort pas, d’une tentative de produire un son. Le bruit du vent, un frottement du micro, accompagne cette image, la bouche s’élargit pour former une grimace, une expression d’effroi. L’ensemble de ces scènes montre un Kai humilié, affligé, soumis à un personnage plus fort que lui. Le cinquième épisode : une rue bondée, des passants, la lumière. Kai arrive en courant, se frayant un chemin parmi les passants, il boîte. Il est habillé simplement, pull noir, pantalon gris clair. Il rentre dans le métro, descend l’escalier. La même musique rythmée accompagne l’image, avec la voix qui règle le rythme. La même scène répétée. On voit à nouveau la rue bondée et le bonhomme se frayant un chemin en courant. Il remonte les escaliers. Un plan filmé de bas en haut. Le chapitre six. Le plan d’une jeune Japonaise de dos, nue, posée sur un drap, mains sous le menton. La fille est filmée de côté. On dirait un peu Brigitte Bardot dans le Mépris. Musique du piano, voix rythmant l’ensemble.

Changement de plan. On voit K avec un paquet blanc. On dirait le même drap dans lequel est enveloppé le corps de la fille, mais on ne la voit pas. Kai se meut sur ce paquet enveloppé qu’il tient de ses deux mains. Dans la scène suivante, on voit le corps de la fille à partir de ses fesses. On entend une musique rythmée, puis la scène s’arrête comme coupée : le son s’arrête brusquement et on voit Kai se mouvoir dans un drap, silence. Un nouveau plan : la fille nue, de dos, posée sur le drap, musique. A nouveau coupée brusquement. Silence : on voit Kai se frotter sur le paquet blanc entouré d’un drap blanc. Un autre plan, on voit ses jambes et les cheveux noirs sortant du paquet blanc. Kai bouge les pieds. Intertitre. Chapitre sept. On voit Kai devant un journal de petites annonces, en train de frotter une inscription. Puis une autre. La musique rythme ce mouvement de gommage. Une image au milieu dans le journal, la recherche du travail : le chauffeur de taxi.  Plan suivant : un bout de texte agrandi. Puis un autre. Puis à nouveau on voit Kai gratter le texte d’un journal, comme s’il sélectionnait ou éliminait les annonces. Plan du texte défilant d’en bas vers le haut. Comme une métaphore de bande de film que l’on visionne, que l’on fait défiler devant la caméra. Les effets de la perception : contradiction entre le mouvement du texte et de la caméra qui filme. KAD : nouvel intertitre, un son rythmé, musique jouée au piano. Chapitre huit. On voit l’intérieur de la gorge, le bout des dents, la glotte, la langue qui bouge. Une voix ou presque. Le son : le vent ou plutôt le frottement du micro, il tente de parler, il bouge les lèvres, mais aucun son ne sort de sa bouche. Intertitre : KAJ. Chapitre neuf. Pieds au sol, chaussures japonaises faisant du bruit, X écrase la cigarette avec son pied. Le frottement le long du sol avec le pied, exagéré, le son du frottement de micro. Intertitre KAF. Chapitre dix. Corps nu, jambes, plan coupé au niveau des fesses, se frotte la jambe gauche comme pour se laver, la soulève, la frotte, la musique du piano, voix de type « au pas ». Frotte sa jambe de l’intérieur, soulève la jambe, se frotte le pied, l’autre jambe même chose. Puis, on voit ses pieds dépliés comme chez un danseur de danse classique. La caméra remonte des pieds vers la tête. On le voit se frotter la main droite, le bras, faire des gestes comme s’il se lavait. Mais à sec. Le son se coupe brusquement. Plan suivant : surface : comme une peau très agrandie. Silence. Intertitre KAL. Chapitre onze. La scène des draps accrochés sur un toit, les draps bougent au vent. Son : un bruit semblable à celui que fait le vent qui souffle dans un micro. Un corps entouré d’un drap arrive du fond en roulant sur lui-même, le vent rentre dans le drap, une main d’homme en sort, puis on le voit debout comme un fantôme dans son linceul. Le plan change, on voit les draps se balancer au vent. Un plan rapproché de lui, la tête sort du drap, jusqu’aux yeux, on le voit se rapprocher d’une barre, se pencher. Fin. Intertitre KAM, la musique rythmée reprend. Chapitre douze. Plan d’un immeuble à l’extérieur, l’escalier en zigzag. Un homme remonte en accéléré, rentre dans l’immeuble, par une porte, en haut. Plan suivant, les images d’une fenêtre avec un balcon, draps accrochés, serviettes. On dirait les immeubles de Yokohama près de l’appartement de Yu Kaneko, le caméraman qui a filmé la performance d’Immura. Même scène que précédemment, escalier, un homme monte. A nouveau, il monte, alors que les enfants descendent. Au milieu du plan le son se coupe, silence. Les enfants disparaissent au milieu de l’escalier et l’homme finit de remonter en silence. Un petit coup de magie à l’intérieur du plan. A nouveau un plan du balcon. Plus de vêtements accrochés, la musique rythmée reprend. On revoit l’homme en train de remonter l’escalier sur le fond d’une musique rythmée. A nouveau le plan se coupe au milieu alors que la musique continue cette fois-ci et on voit l’homme répéter sa remontée depuis le milieu. Drôle. Juste avant la porte, on le voit encore en bas du dernier étage et remonter à nouveau. Il rentre par la porte. Un nouveau plan. A nouveau (troisième fois) la vue de l’immeuble, vu d’en face, un balcon. Plan d’escaliers. Le son s’arrête brusquement, un petit gamin court vers l’escalier. Le plan s’arrête. Personne ne remonte plus l’escalier. Intertitre KAB. Chapitre treize. A nouveau le plan avec la bouche entrouverte qui s’ouvre en forme de O. Son : bruit du micro (le son ne sort toujours pas de la bouche de Kai) : un très long plan, la bouche entrouverte bouge un peu, on voit les dents apparaître. Puis, on voit le changement de plan. On voit son corps nu. Les jambes cernées par les mains, pliées. Comme un collage surréaliste, l’homme tourne en cercle sur lui-même. L’image est accélérée, on le voit dans un sens, puis dans un autre, il est dans une position fœtale tel un bébé dans le ventre de sa mère, le film se finit là-dessus, la perspective du haut de la tête.

L’environnement : on voit les rues pleines, et les rues vides, les événements se déroulant à un rythme rapide, puis à un rythme long, le personnage remontant et descendant les escaliers, à l’endroit et à l’envers. Le film alterne les permutations à l’intérieur de chacune des séquences, le tout prend la structure d’un poème dont les parties sont de durée variable et développent des thèmes différents. Les humiliations s’effacent au beau milieu de l’absurde de la vie, un peu en négatif, puisque l’homme va de la prison (la scène de profilage du début) vers un état prénatal, d’adulte-enfant, dénudé dans les deux cas. Le film renoue ainsi avec cet ordinaire solitaire de la vie de tout homme et de l’existence, de différents aspects tout aussi absurdes de la vie, du problème de l’expression, du lien entre les événements et les moments banals de la vie. Comme si le cinéaste cherchait à travers Kai à montrer la destinée toute tracée de la vie en somme dérisoire de tout homme. L’incapacité de parler, ne serait-ce que d’émettre un son, que ce soit sous la forme articulée ou sous la forme d’un cri, accentue encore toute l’impossibilité d’articuler entre eux les différents épisodes. Comme si les différentes lettres qui se détachent une à une du prénom du personnage ne suffisaient pas à créer de liens nécessaires pour une intrigue.    

         J’ai bien aimé cette séance de projection de films relatifs aux différentes périodes créatives du cinéaste. D’autres films ont suivi, Ai (LOVE), l’entretien avec Cage, Junk, Anma[xix] … le parcours artistique où on a affaire à des thématiques existentielles (l’amour, la spiritualité, la détresse, la présence, l’écologie, la philosophie zen), usant des dispositifs poétiques ou discursifs plus ou moins articulés, vers des expérimentations vidéo minimalistes.

Conversation fluxusante avec Takahiko Limura (au bar)

Une rencontre a suivi cette projection, au bar. Qui est Takahiko Iimura « en vrai » ? Eh bien il a quelque chose des personnages de ses films, une âme d’enfant pleine d’humour et prête à l’imprévu et comme tout enfant, une certaine fragilité.  Un « very famous critique » (comme il m’a été présenté), Nishimura Tomohiro était là, ainsi que Yu Kaneko, un cinéaste et caméraman donc ce soir-là et aussi quelqu’un d’autre. Takahiko Iimuras’est laissé ainsi aborder pour se faire voler quelques images de sa personne, entre une bière et l’autre. La Pologne. Il me demande d’où je viens. J’apprends qu’il est allé en Pologne dans les années 80 lutter pour Solidarnosc. Il avait filmé Derrida et Cage, Kai était l’un de ses amis et il est mort. Pour Takahiko Iimuratout est action et il n’y a rien à comprendre… (Il m’a tout de même envoyé un article de Jameson sur ce film pour que je comprenne un peu).

Yu Kaneko: six hours in Yokohama

Nous sommes partis avec Yu[xx] à Yokohama. Un petit appartement de critique, enseignant et cinéaste. Rempli de livres et de bobines de films. Yu était lui-même un experimental filmmaker et l’éditeur de l’ouvrage introductif sur le cinéma d’avant-garde « Filmmakers – How to make individual films ». Il est en train d’éditer la traduction d’un livre sur Chris Marker. Il produit par ailleurs des documentaires plutôt engagés dont l’un sur un leader de parti japonais controversé, Muneo Suzuki, un autre sur l’organisation japonaise anti-américaine « Belgrade 1999 », venue en Yougoslavie et en Irak, mais également des films plus personnels « In the darkness of the space ».

         Jour férié. Yu m’a accompagnée dans mon exploration de Tokyo. Le hasard ? Nous sommes allés voir l’exposition « Love » au Mori Art Museum à Roppongi. Oh, incroyable : je suis là ! Mon portrait réalisé par l’artiste Sophie Calle dans le cadre de son projet « Prenez soin de vous » était là. Yu essayait de prendre discrètement mon ego gonflé par cette belle coïncidence devant mon portait. S’en est suivi une belle soirée agitée. Quelques bars préférés de Yu dans le Golden Town où nous avons encore joué au « I love you you love me » à la Taka Limura ou presque. Tiens, un petit tremblement de terre, le bar Nabesan a bougé et nous avec…

Les Noguchi : peintres à la feuille d’or

Je suis revenue à Kyoto. Tetsuo Kinoshita, le traducteur des livres/films de Jonas Mekas rencontré dans le bar « Nadja » (hommage à André Breton) tenu par Kura et Ambo (d’autres amis mekassiens), m’a mise en contact avec les peintres Noguchi.  Rendez-vous chez les Noguchi dans leur maison à Nishijin avec Anne Gonon, une sociologue travaillant à l’Université de Doshisha rencontrée grâce à une amie, et qui a bien voulu traduire notre conversation.

         Les œuvres des peintres à la feuille d’or, Yasushi Noguchi, le père et Takuro Noguchi, le fils, cinquième génération de peintres à la feuille d’or. C’est la première fois que j’entrais dans une maison traditionnelle japonaise de la sorte. Une harmonie des dimensions, des formes. Des parois dorées-laquées de la main de Noguchi père. Et un jardin zen avec un petit autel à la Japonaise. Des arbres, un cyprès, une lampe bouddhiste en pierre. Monsieur Noguchi habillé en kimono avec un chapeau sur la tête me montre le nid d’un oiseau. Il vient de s’envoler, s’exclame-t-il, aujourd’hui même. Quel merveilleux début. Je m’identifiais, va savoir pourquoi, à cet oiseau qui venait d’acquérir l’autonomie. Mais Yasushi y voyait sans doute le destin de son fils. Le moment était poétique, séduisant, me mettant dans une sorte de béatitude et en totale symbiose avec le lieu. Madame Noguchi nous a amené du thé et des gâteaux et nous avons commencé la rituelle présentation de nous-mêmes, du travail de peintre à la feuille d’or.

         M. Noguchi a déployé devant nous des exemples de kimono fait avec les filaments de tissus en or devant lesquels Anne et moi étions en extase. Des arbres et des lunes à la Klimt que Noguchi a su imiter à la perfection, les kimonos en or, l’or mélangé à la laque rouge sur les murs… Une tradition qui se prolonge depuis plus de cent ans, une entreprise familiale se déployant dans un temps long. La cinquième génération représentée par le fils ici-présent qui lui aussi peint avec l’or, en s’inspirant des mêmes savoir-faire, de la même technique. Laque, or, argent, platine… Les tableaux du fils étaient bien plus contemporains dans la forme. Les surfaces abstraites. Le charbon, l’argent, les morceaux d’or parsemaient les paysages lunaires.

La perception scientifique et la perception esthétique

         « En même temps, quand je pense maintenant à Tokyo, j’ai vraiment le mal du pays. Il y a là-bas quelque chose qui donne à tous les gens qui y vivent une qualité de vie. Elle émane de ce « fourmillement ». (…) N’est-ce pas plutôt la densité de ses possibilités qui fait ce genre de ville ? On sait que si l’on sort au coin de la rue, il peut s’y passer une chose à laquelle on ne s’attendait pas et qu’on ne peut jauger. »[xxi]

Que dire de ce voyage hétéroclite de quinze jours à peine ? Le Japon et l’étrangeté au quotidien. Les temples zen, les architectures des villes à peine explorées, vues en passant : Osaka, Kyoto, Tokyo, Nara, le temple Horyuji et un oracle, n°27 « La fortune régulière » me disant :

« You can make fortune after so many difficulties, like to pass over the monotonous hard zone. Then you can    meet the delightful face with smile like colourful flowers. You can meet the good change, like to see the bright moon in the clear sky, the clouds have gone. You may feel relieved, rejecting hard difficulty, never be absent-minded, always keep awake and careful.

         *Your request will be granted (je ne me souviens plus, mais c’est encore ce grand amour que je demandais, comme toujours, ou bien de bien mener à terme mon projet de livre-film, ou probablement les deux) * The patient get well but be more careful. (Je le suis déjà !) *The lost article will be found * The person you wait for will come. * Building a new house and removal are both well. (c’est désormais fait, mais désormais j’étouffe là-dedans !) *To start a journey is very good. (oui) *Marriage and employment are both fine. (ah bon…). »

Des Kaiseki, des légumes marinés et un savoir culinaire et artisanal trans-genérationnel, des cinéastes et des artistes différents, Fukushima, les sociologues français engagés, déprimés, la vie avec et comme malgré la catastrophe, la politesse et patience des Japonais, la jeunesse et les karaokés insupportables, des business hôtels bien, la tentative de l’amour multidimensionnel, les jardins, les couleurs fluorescentes des fleurs, la douceur des arbres … 

         Dans son ouvrage « Le voile d’Isis »[xxii], Pierre Hadot remarque que depuis l’antiquité il existe deux différents rapports de la philosophie à la nature : l’attitude prométhéenne (technique) et l’attitude orphique (esthétique).

         C’est pour la perception esthétique que l’auteur exprime sa préférence et se demande dans quelle mesure l’art peut être considéré comme un mode de connaissance de la nature. Puis, il ajoute un troisième mode de la perception : la perception quotidienne, qui n’est ni celui de la science, ni celui de l’art :

         « il [le mode de la perception ordinaire] est régi par nos habitudes, et aussi par l’orientation de nos intérêts. Nous ne regardons que ce qui nous est utile. Nous ignorons habituellement les étoiles, ne     considérons la mer et la campagne, si nous sommes citadins, que comme des occasions de détente et de repos, si nous sommes marins ou paysans, que comme un gagne-pain. »[xxiii]

C’est ainsi que, du point de vue de la perception ordinaire, la révolution copernicienne n’a pas encore eu lieu. Comment faire ainsi pour retrouver la perception esthétique, se demande Hadot. Il rappelle les réflexions de quelques philosophes grecs qu’il rapproche des réflexions des philosophes plus tardifs :

« Pour retrouver la perception pure qui est une esthétique, il faut nous dit Lucrèce, regarder le monde      comme si on le voyait pour la première fois.  »[xxiv]

Libérer le regard de l’utilitaire, de l’intérêt pour l’action. Percevoir pour percevoir, pour le plaisir, adopter l’attitude naïve et désintéressée, arrachée à nos habitudes.

         « Il faut parvenir à voir l’océan, comme le font les poètes, uniquement selon ce qu’il montre à l’œil, lorsqu’il est contemplé. »[xxv]

Ce qui est intéressant, c’est de savoir comment les distinctions entre une esthétique dite scientifique du réel et celle dite artistique (poétique) interviennent tour à tour ou prédominent dans des situations de la vie ordinaire. Depuis Half moon plage, l’Inde encore, j’observe ma vie. Et je dois bel et bien m’avouer qu’après toutes ces années d’exploration quelque chose manque. Et comme pour combler le manque Daniel-anaconda, un homme grand, brun, beau et bon est venu à ma rencontre. Ah voilà, c’est toi qui vas trouver mon titre général, lui-ai je dis pour l’attirer. Et après une brève présentation de soi, Daniel, avec son œil d’acteur et musicien décalé, a trouvé le titre de mon serial book : « You and me Art Together » qui est devenu dans sa version courte « ArTogether », dont T a l’air d’un anaconda et Ar sonne comme le ronronnement d’un chat, suggérait-il.

         Je regardais Daniel avec les yeux pétillants et n’en revenais pas. Est-ce un rêve qu’un tel anaconda me soit tombé entre les pattes ? Car, sans ces moments de complicité, ces nombreux voyages à travers le monde constitueraient sinon inlassablement les mêmes configurations. Le commun des cinéastes et des artistes oeuvrant dans ces différents pays, contextes, situations politiques et économiques, cherchant à conquérir au fond la même chose, malgré la variété des pratiques individuelles : quelque chose de l’ordre de la liberté, de l’ouverture vers un monde différent à travers l’art, du refus de tolérer les situations existentielles inacceptables, de creuser là, aussi minimalement soit-il, où quelque chose doit encore être déterré, ce à quoi, pour le dire brièvement, ils se heurtent, ils s’opposent, qu’ils se refusent de suivre ou qu’ils s’efforcent de montrer autrement. C’est de cette transformation de la perception dont il s’agit à chaque fois.

On pourrait dire que le Japon d’aujourd’hui inspire simultanément deux attitudes vis-à-vis de la nature pour reprendre la distinction de Hadot. La perception technique/scientifique d’une part et l’esthétique de l’autre. L’exotisme esthétique en vue duquel un touriste a tendance à se rendre au Japon et dans lequel le Japon continue à se manifester, prend, face à la catastrophe de Fukushima, une toute autre dimension. Car, c’est précisément la perception technique, scientifique, économique de la situation dramatique qui prédomine avant tout. Comment voir un paysage, une cuisine raffinée des poissons crus, se délecter dans le luxe de toutes ces cérémonies et traditions, sans les voir en même temps comme entachées par la radioactivité ?

La rencontre avec un photographe. Les paysages du photographe Takashi Otaka où l’image représentant la beauté de la nature signée d’un nom de lieu (lieu près de Fukushima) tente par ce nom de rendre cette vision de la catastrophe visible. De rendre perceptible ce qui ne se voit précisément pas : la conscience du drame qui s’est produit, la conscience de la contamination non directement perceptible.

            La perception esthétique mise en doute non pas uniquement par les dégâts suscités par le tsunami, mais également, plusieurs années après, par la connaissance tacite qui s’installe durablement dans des consciences, de ce que l’on sait de la catastrophe et des risques de la radioactivité. L’homme ordinaire ne peut plus pour ainsi dire en faire abstraction. Pourtant, comme le montre la situation spécifique, de nombreuses personnes, ne voulant pas quitter ces endroits contaminés, décident d’en faire abstraction et de voir le monde selon une perspective naturelle, d’avant la catastrophe. Le sort des populations déplacées dont la catastrophe a modifié les trajectoires de vie. La population désemparée s’efforçant de vivre dans cette réalité « autre », sans pourtant y penser tous les jours. Quel est dans ce contexte le sens de la pratique tant artistique que celle de la vie ordinaire habituelle, telle que peindre un paysage, continuer à fabriquer des kimonos en or, à perpétuer les rites de cérémonies et de prières dans des temples ? Tout a été rendu étrange, comme peindre la beauté d’un paysage près de Fukushima.

         Se référant au néo-dadaïsme, à l’absurde inhérent à la vie de Kai, en exorcisant des rites par le film des danseurs de Buto, en méditant (le film Ma), en faisant voir l’esthétique des déchets et des corps morts des animaux rejetés sur la plage polluée de la baie de Tokyo (le film Junk), en questionnant les concepts-mêmes de l’esthétique du voir et de l’entendre à travers ses installations, les films de Takahiko Iimura interrogent le sens de l’existence.

Dans son livre « Philosophie comme manière de vivre »[xxvi], Hadot rappelle que l’attitude d’un sage chez les stoïciens consistait à ne pas se laisser troubler. En ce sens la pitié, la compassion, la haine et autres passions irrationnelles bouleversent l’intelligence, la conduisent à la déraison, empêchant l’action qui convient dans telle ou telle situation.

         Sénèque, rappelle Hadot, préconisait qu’un sage doit dire oui au Monde dans toute sa réalité, même si elle est atroce. Pour les stoïciens, il n’y a de mal que le mal moral. Les catastrophes naturelles étaient par exemple pour les stoïciens ni bonnes ni mauvaises, mais indifférentes, des conséquences du déroulement nécessaire des évènements de l’univers, qu’il faut accepter si l’on ne peut y remédier. Ils devenaient des biens ou des maux selon notre attitude à leur égard.

La philosophie épicurienne, moins « héroïque », écrit Hadot, préconise de diminuer les causes de nos souffrances, c’est-à-dire nos désirs. Elle conseille de renoncer aux désirs qui sont très difficiles à satisfaire et se contenter des choses disponibles : boire, manger, se vêtir :

« Sous un aspect apparemment terre à terre, il y a dans l’épicurisme quelque chose d’extraordinaire : la reconnaissance du fait qu’il n’y a qu’un seul vrai plaisir, le plaisir d’exister, et que, pour l’éprouver, il     suffit de satisfaire les désirs naturels et nécessaires à l’existence de corps. »  (…) « Tout le malheur de notre civilisation actuelle, c’est bien l’exaspération du désir de profit, d’ailleurs dans toutes les classes de la société, mais spécialement dans la classe dirigeante. » [xxvii]

« « L’homme libre ne pense pas à la mort, sa sagesse n’est pas méditation de la mort, mais méditation de la vie » dira Spinoza. « La mort n’est pas un évènement de la vie » dira Wittgenstein. Penser chaque jour comme si on avait achevé sa vie ; et donc avec la satisfaction le soir de se dire : « j’ai vécu ». »[xxviii] N’est-ce pas l’idée commune à toutes les philosophies de la sagesse ?


[i] André Gide, Découvrons Henri Michaux, NRF Gallimard, Paris, 1941

[ii] uplink.co.jp

[iii] « Film Concert » : la première présentation a eu lieu à « 1st Naiqua Cinematheque » à « Naiqua Gallery, A collaboration avec Tone Yasunao. » : « A graphic score and instructions divised by composer Tone Yasunao guided the proceedings of film Concert, the performative version of iimura’s film Dada’62, that was presented at the lunch of the Naiqua Cinematheque series at Naiqua Gallery. Using an 8-mm projector, Iimura froze the frame, blurred the focus, adjusted the projection speed, and moved the projection around the walls as he interpreted the Tone directions, (https://post.at.moma.org/content_items/182-film-performances-by-iimura-takahiko-in-the-1960s/media_collection_items/4038)

[iv] Takahiko Iimura, The collected writings, Wildside Press, 2007, chap. « Media and performance »

[v] « Seeing/heering/telling », TALKING IN NEW YORK (AFTER JACQUES DERRIDA) in Takahiko Iimura, The collected writings, Wildside Press, 2007

[vi] Carlo Derrita, Critique et historien d’art vivant à Naples.

[vii] Cf. Louis Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018; http://cems.ehess.fr/index.php?4108;  Christiane Chauviré, Peirce et signification. Introduction à la logique du vague, Puf, Paris, 1995 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k48109960/f14.image.texteImage

[viii] Uniformity in Baldwin’s Dictionnary, CP.6. 101 [1901] in L. Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018p.18

[ix] Peirce 2003, p.40 in L. Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018, p.18

« Selon le « réalisme scottiste » de Peirce, la capacité d’opérer physiquement dans les actes et les comportements individuels fait partie de la réalité des universaux. C’est le propre de toute chose générale. Mais il s’agit d’une efficience physique particulière, celle de la causalité finale, qui, elle, est de nature mentale : « Non seulement les généraux peuvent être réels, mais ils peuvent aussi être physiquement efficients, non en tous les sens métaphysiques, mais dans l’acception du sens commun dans laquelle les finalités humaines sont physiquement efficientes. Si on laisse de côté les âneries métaphysiques, aucun homme sain d’esprit ne doute que si je me rends compte que mon bureau sent le renfermé, cette pensée peut me faire [cause] ouvrir la fenêtre. » (Peirce, 2003, p. 41)

[x] Louis Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018, p.18

[xi] Louis Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018, p.8

[xii] vipassana : http://www.dhamma.org/fr/about/code

[xiii] A propos du film Ma in Takahiko Iimura, The collected writings, Wildside Press, 2007

[xiv] A propos du film Cosmic Bouddha in Takahiko Iimura, The collected writings, Wildside Press, 2007

[xv] http://lightcone.org/fr/film-706-a-dance-party-in-the-kingdom-of-lilliput

Sam McElfresh, « Dancing » with Taka Limura: A DANCE PARTY IN THE KINGDOM OF LILLIPUT, No.1 (1964), 1985.

[xvi] “Plume est un recueil poétique publié en 1938 composé à partir de quatre recueils antérieurs (de 1930 à 1936). L’œuvre est composée de treize chapitres se présentant comme des récits très courts mettant en scène le personnage de Plume dans des aventures parfois cocasses ou rocambolesques, parfois surréalistes”  in « L’extravagant monsieur Plume », d’après l’œuvre d’Henri Michaud, Dossier pédagogique Réalisé par Catherine Lambert, professeur agrégé d’éducation musicale, Chargée du service éducatif associé à la Bibliothèque de Marseille à vocation régionale « Alcazar »

http://www.ac-aixmarseille.fr/pedagogie/upload/docs/application/pdf/2013 05/plume_dossier_ped_version_finale.pdf

http://certainsjours.hautetfort.com/archive/2010/07/21/nota-di-notte.html;

Henri Michaux, L’espace du dedans, NRF, Gallimard, 1966.

[xvii] Dossier de Catherine Lambert, idem, p.7

[xviii] Robert Bréchon, Henri Michaux, Gallimard, coll. « La Bibliothèque idéale », 1959; nouv. éd., coll. « Pour une bibliothèque idéale », 1969, p.205

[xix] Le thème du dédoublement, de la constitution et de l’auto-affection de soi est mis en scène dans des dispositifs vidéo.

[xx] Yu Kaneko est le réalisateur, scénariste, critique de cinéma. Ses films : « My burial » (16mm/23min/1997), Derori (16mm/50min/2004), In the darkness of the space (8mm-16mm/73min/2008), Belgrade 1999 (DV/75min/2009), Muneoism (2.0 DV/98min/2012).

[xxi] Wim Wenders, La vérité des images, L’Arche, Paris, 1992, p.164.

[xxii] Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Gallimard, Paris, 2004, p.279

[xxiii] Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Gallimard, Paris, 2004, p.279-280

[xxiv] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger cité par Hadot, Paris, 2004, p.281

[xxv] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger cité par Hadot, Paris, 2004, p.282

[xxvi] Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre, Albin Michel, Paris, 2001, p.242- p.247.

[xxvii] idem, p.245-247

[xxviii] idem, p.170-p.171

LE CINEMA DE BORIS LEHMAN, COMME METIER ET COMME EXISTENCE

Rendez-vous avec Pip à Pantin, le festival des courts métrages. Pip m’annonce que Boris Lehman sera là. J’ai déjà vu une partie de son film Babel et je suis curieuse de voir le personnage. Je le filme au bar avec une femme. Elle lui dit « Je me suis fait avoir plusieurs fois, Boris. Il faut pas confondre la vie et le travail ». C’est drôle d’entendre dire cela quand on pense à l’art personnel de Boris. Boris en pleine séduction et en pleine photographie. J’ai préparé une petite performance. La première, depuis si longtemps, depuis mon adolescence peut-être. Avant de venir au cinéma, je me suis achetée une perruque et je me suis demandée si j’allais oser la mettre au moment adéquat. Ce moment arrive. Les cinéastes expérimentaux réunis. Je filme Boris qui me prend en photo. Sa manière de se saisir de l’appareil me surprend. Quelle rapidité du geste ; des bras qui se soulèvent soudainement vers le haut, un éclair dans l’œil ! Quel œil !  Je me tourne vers Pip et je chante l’air des Beatles en riant : « help, I need somebody ». Un ami de Pip filme la scène avec ma caméra, puis me la repasse. Boris s’apprête à nouveau à me prendre en photo. Je m’enfuis, puis je mets la perruque et je réapparais dans le champ, transformée en blonde. Eh oui, c’est bien connu, les cinéastes aiment les blondes, alors les actrices se colorent en blondes, si elles ne le sont pas déjà. L’image d’une étoile dans le miroir du bar termine ce plan de hasard. Je change en même temps d’appareil, délaissant mon appareil photo au profit de la très grande caméra. Me verra-t-on encore mieux ? Mouais. Le Off, donc, du festival « Côté Court ». Au bar. Le vernissage, les petits fours, les gens venus là pour faire connaissance, pour se faire voir et se faire connaître. Le monde de l’art. Ce n’est pas le festival de Cannes, mais un festival tout de même. Qui ai-je filmé ? Qui a filmé ? Tout un tas de gens. Des cinéastes, des acteurs, des jolies blondes, des metteurs en scène que je ne connais pas, évidemment. » (Voir les vidéos « Côté Court »)[i]

Le cinéma de Boris Lehman : « Du bonheur de temps perdu vers la course au temps qui passe ».

Il est difficile de dissocier la personnalité de Boris Lehman de ses films. Le plus simple serait de dire que c’est un cinéaste belge, né à Lausanne et qu’il est d’origine polonaise. Ou encore qu’il est en circulation permanente, errant de lieu en lieu, d’appartement en appartement, d’amitié en amitié, puisqu’il est juif, comme il aime bien le rappeler. Et comme il se doit à tout juif bien juif, Boris erre. De plus, comme il le dit tout au long de ses films et comme l’ont souligné nombre de ses amis, son cinéma c’est tout un système de vie : le cinéma comme métier et comme existence.

         Boris est tout de même issu de l’institution cinématographique, diplômé de l’Institut national supérieur des arts du spectacle de Bruxelles, qu’il fréquente de 1962 à 1966. On apprend aussi, dans ses films, qu’il avait, un jour, un tout autre métier : il était professeur de tennis ! Puis, on apprend qu’il est cinéphile et critique, et qu’il a collaboré à de nombreuses revues de cinéma. Boris était engagé dans le mouvement antipsychiatrique au club Antonin Artaud où il a réalisé de 1965 à 1982 des films à des fins thérapeutiques, avec des personnes atteintes de troubles psychiques. Puis, il s’en détache, décide de produire Babel, le film de sa vie dont il conçoit le projet dès les années 70. Le début du film, comme il le rappelle, coïncide (eh oui là encore) avec son quarantième anniversaire. Boris décide de faire un voyage au Mexique sur les traces d’Artaud. Au retour, il devient définitivement son propre employeur, son propre acteur, son propre cinéaste, producteur, metteur en scène… Boris se dit être tantôt seul, tantôt très entouré : d’un réseau d’amis, de connaissances, d’administrations, qu’il enrôle dans son système de vie-film auto-cinématographié. Je pense que ce réseau se constitue en grande partie par affinités. Mais tout et tout le monde est potentiellement filmable.   Un an après notre première rencontre, j’ai eu une soudaine envie de lui transmettre quelques vidéos que j’ai réalisées au moment où Boris me prenait en photo au bar du festival des Courts-Métrages à Pantin. Et Boris dit : non, non il ne se souvient pas de moi. Il me demande si on s’est rencontrés à Cannes. Filou ! Boris arrive à Paris et on va prendre un café. Je le retrouve devant la boutique de Pip, à la galerie du Re: Voir. Pip n’est pas là. Il est à Cannes, il « forme » des étudiant(e)s américain(e)s au cinéma expérimental. Je reviens du Japon et, va savoir pourquoi, mais j’ai envie d’offrir à Boris de la nourriture séchée pour les cosmonautes que j’ai ramenée du musée de l’espace de Tokyo. Je ne sais pas pourquoi, mais je le vois bien flotter dans une navette spatiale avec sa caméra en train de faire de nouvelles expériences. Boris me faisait en effet penser un peu à moi, un peu à un extraterrestre, et pas du tout à cause de ses cheveux gris en bataille sortant de moitié de sa tête, ni de son nez de sorcier et de ses yeux globuleux ou de son sourire de petit garçon, mais à cause justement de cette manière bien atypique de vivre et de concevoir le monde à travers une relation sociale, une rencontre. Boris a toujours un film en cours, puisque de la même manière que pour Jonas Mekas, sa vie et ses films sont étroitement imbriqués. Et il pousse cette réflexivité entre le film et la vie le plus loin possible. Plus de 400 films ! J’en ai vu quelques-uns, certains plus attentivement que d’autres : les parties de Babel, Mes Entretiens, le film sur Stephen Dwoskin, Portrait du peintre dans son atelier, 1985 (40 min), Un Peintre sous surveillance, 2009 (36 min) sur son ami peintre Arié Mandelbaum et Mes sept lieux, la quatrième partie de Babel.

         Les films-fleuves sur la vie de Boris, le film sur ses films, sur ses amis, ses appartements, ses voyages. Des fictions réelles. Car, comme chez Artaud, le théâtre et la vie dans les films de Boris, sont entremêlés. Ce que j’ai aimé dans Babel, c’est la préparation du voyage au Mexique. Boris se filmant avec les yeux pétillants, pleins d’espoirs, de celui qui a si peu de choses et qui désire ardemment faire ce voyage, sur les traces d’Artaud. Une manière de vivre affectivement en dramatisant sa propre existence, puis en s’en distanciant avec une belle dose d’humour. Oui, c’est peut-être cette autodérision, l’humour grinçant de Boris, que j’aime le plus. Sa capacité de se moquer de lui-même, dès qu’il voit que l’image tourne un peu trop au drame, il y insère quelques scènes comiques. Comme pour se convaincre que non, tout n’est pas si noir. Que l’on peut encore en rire. Lorsque j’ai vu Babel, je me suis vue littéralement à sa place tellement mon attitude pouvait paraître semblable avant mon départ pour le Népal. Les cartes, les guides, la visite médicale, la rencontre des amis pour leur dire que je partais, le mail à l’anthropologue Gérard Toffin, la recherche d’un caméraman pouvant m’y accompagner, et ainsi de suite.

         Le film de Boris relate les scènes de la préparation du voyage et Boris s’en sert comme prétexte pour revoir ses amis belges et faire son film. Mais le film porte davantage sur ces moments de rencontre, sur les relations avec ses amis et sur ce film-là, en cours, que sur le voyage lui-même. On voit tout de même une scène radieuse où Boris se baigne dans un lac entouré d’Indiens. Il a bonne mine et le voyage semble tout de même avoir eu lieu. Babel se déroule donc pour l’essentiel en Belgique. Qu’est-ce que Babel ? C’est peut-être l’explication de l’historienne d’art qui décrit le mieux à propos du tableau de Joos de Momper, la Tour de Babel, (avec la collaboration de Frans Franken, musée des beaux arts / Bruxelles) dans le film Mes sept lieux, qui forme la quatrième partie de Babel. Un projet utopique, une construction collective inachevée, un projet de toute une vie, sur plusieurs générations, un rêve, la métaphore de la Boris’vie-film…Mes sept lieux. Mais c’est probablement ce dernier qui, par sa fin métaphysique semble le plus représentatif de la posture existentielle des films de Boris que j’ai vus. Les films mosaïques, une série de faits, d’événements, de situations mis en scène et d’une certaine philosophie de la vie comme l’art de vivre en filmant. Car la vie de Boris est en réflexivité constante avec ses films.

         Le film débute par l’expulsion de Boris de son appartement, le départ quelque peu chaotique, puis les images de déménagements, d’un lieu vers un autre, à n’en plus finir : on (moi, la spectatrice) n’en peut plus de voir tous ces cartons ! Mais ce n’est qu’une petite partie de la vie de Boris qui est résumée ainsi. Ces déménagements donnent pourtant lieu à de belles images des environnements, de l’architecture, des lieux de l’habitation, des appartements dans lesquels Boris emménage et de leurs alentours. Les places, les travaux, la nature, les portraits des gens qui accueillent Boris. De nombreuses scènes sont des scènes comiques où Boris, l’acteur principal, se met à faire des choses « absurdes », comme découper la veste qu’on lui a donnée et en faire un livre d’art, aller faire une sculpture en bronze de ses pieds, monter sur une grue ou descendre en scaphandre dans les égouts pour retrouver son film perdu. Comme d’habitude, les films de Boris sont d’une grande générosité tant pour les personnes qu’il met en scène que pour les spectateurs qui peuvent apprendre à partir de là quelques instructions pour vivre mieux au moyen de l’art filmique et réenchanter un peu, à travers cette expérience visuelle, la monotonie de leur vie. Comme cet anniversaire créatif où Boris rappelle à ses femmes que c’est le jour de son anniversaire, évidemment presque aucune ne s’en souvient. Mais ni Boris ni aucune de ses amies n’en font un drame. Au contraire, les amis se rassemblent autour d’une fête, lui chantent une chanson, lui offrent des cadeaux. Une belle manière de détourner les rites sociaux « obligatoires ». Tous les thèmes de cette vie « de tous les jours », comme toutes les étapes de la réalisation du film, sont abordés. L’amitié, le logement, l’argent, les habits, les questions techniques, l’amour, la sexualité, la nature et l’art sous de nombreuses formes. Boris, me suis-je dit, y joue le rôle du fou dans le jeu d’échec, il est celui qui vient déranger un interlocuteur autant de fois qu’il le veut, sous prétexte de faire un film. Ce faisant, il l’éveille à la relation. Il le sort de ses préoccupations et l’oblige à penser à autre chose, à lui, au film dans lequel il va peut-être figurer… N’est-ce pas une manière très ordinaire d’administrer ainsi le temps, de le prendre et le donner aux autres ?

« Mes sept lieux ». L’errance d’appartement en appartement, les allées et venues chez des amis, les rencontres et activités de tous les jours : faire les comptes, développer les pellicules, filmer les gens, écrire le journal au café.

La bobine numéro dix. Elle m’apparaît comme différente des autres. Il y a quelque chose de plus mystique. De très belles prises existentielles sur les gens qui courent dans un marathon, une foule anonyme allant au concert, les arbres, les vagues, Boris seul face à la mer, en compagnie du son plein de gravité du compositeur expérimental Phill Niblock et les images de la mer comme pour rendre hommage aux films de ce dernier. C’est Boris qui m’a envoyée à la soirée d’anniversaire des 80 ans de Phill Niblock à New York. A Anthology Film Archives, j’ai pu ainsi découvrir un autre magnifique filmeur et le compositeur de bruit-musique d’avant-garde : ses films des années 60, les cadrages et les couleurs de la nature d’une grande beauté et un personnage rempli d’enthousiasme, rempli de vie. J’ai bien sûr failli avoir une crise cardiaque en me mettant tout prêt des enceintes bourdonnantes des sonorités graves continues, mais en changeant de place tout est rentré dans l’ordre. Phill Niblock est l’inventeur d’une forme sonore minimale faisant la part belle aux fréquences continues. J’ai été surprise par les effets que sa musique avait produit sur mon corps et hypnotisée par les films des gestes et des corps au travail, les gens pris en image dans des situations ordinaires, saisies avec le regard d’un peintre naturaliste. Beau !

J’ai pu assister en filmant tant bien que mal quelques-uns de ses concerts-projections, ainsi que ceux de sa compagne, la vidéaste Katherine Liberovskaya. La rencontre avec Phill et Katherine, surtout sa soirée d’anniversaire, a donné lieu à une série de portraits-conversations amusants de ses invités et de lui-même, plutôt flous. Depuis, je filme les concerts de Phill là où je peux et me réjouis des diverses fêtes qu’il organise à ses fréquents passages à Paris.

Je reviens au film interminable et les aventures de changement d’appartements et de déménagements de Boris. Après Phill, on entend une incroyable voix de Mathieu Ha, à l’accordéon. Splendide cette voix. Et en pensant à mes propres films avec Boris, je me suis dit qu’il y a comme un fil conducteur qui se dégage à travers ces différentes scènes, quelque chose de très proustien autour de la thématique du temps long que l’art de Boris et de Phill a en commun. Le temps qui passe. Le temps perdu. La course au temps pour arriver à finir. Le non-sens inhérent aux préoccupations effrénées de la vie. Le point d’arrêt le plus parlant est peut-être l’image de Boris lui-même en train de courir (on ne voit que ses pieds trottinant), puis on le voit enfin arriver. Il tombe à un mètre du tracé blanc signalant l’arrivée des coureurs et se traîne comiquement, difficilement, par terre, en soupirant, dramatiquement, puis il y arrive, enfin ! Voilà, le film est fait, dix ans de sa vie. Mais cette fin n’est-elle pas un peu aussi une petite mort ? Alors on recommence, encore une petite scène, et une autre et on voit Boris en train de faire des reproches à son chef opérateur, car celui-ci arrive chez Boris après avoir filmé pour les autres et il n’y a plus de soleil, alors que Boris a besoin de lumière pour se faire filmer. De plus, il ne donne que trop peu de temps à Boris pour filmer cette scène qui pourrait être un début de ce film si important, bien qu’elle pourrait tout aussi bien être la dernière…

         « J’en arriverai à souhaiter que ce film ne se termine jamais, mais cela même lui était impossible. Il faut bien   être quelqu’un quelque part. D’où me vient ce droit de         raconter la vie des autres, de me servir des autres pour        raconter la mienne ? M’aimera-t-on mieux après ce film ?   Ce film est une réponse publique à ma situation         privée.  »[ii]

Babel, comme mes déambulations dans Paris en compagnie de Boris, semble être une parfaite ode au bonheur du temps perdu – la générosité du personnage qui « milite » ainsi pour prendre ce temps, ô combien précieux, aux autres et leur en donner du sien, son temps oisif à lui, en les associant ainsi à son film. Pourtant la dernière bobine (la bobine dix de la quatrième partie de Babel) a quelque chose de plus métaphysique que les autres et me semble en changer tout de même un peu la donne. Alors qu’il s’en croyait extrait, oisif, au sens le plus positif de ce terme, Boris se révèle être pareil aux autres. En finissant son film, il n’échappe ni à l’absurdité commune des activités de la vie, ni à la course contre le temps qui passe. Mais cette fin-là, il la pressent à chaque fois dès le début d’une série :

         « Je vais vers la fin. Faut-il vraiment finir ce film infinissable ? Est-ce que la mort de l’auteur ne peut pas faire ce travail ? Marcher jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de chemin et mourir en chemin, comme le poète. C’est avec la fin de ma vie que le monde s’arrêtera. Voilà que tout recommence. Le cercle infernal ou plutôt la spirale. Je vais finir, aller vers la fin »

C’est bizarrement chez Boris, et ça m’est venu après avoir visionné cette dixième bobine, que je trouve le message le plus politique qu’il m’ait été donné de lire dans toute mon existence. Je me demande ce qui se passerait si le système de Boris dominait la pensée capitaliste et ce qui s’y passerait si tout le monde se mettait à faire la même chose : vivre de l’art et d’oisiveté en travaillant pour le plaisir. Je me demande aussi si ce monde à la Boris pourrait exister sans cet autre, le monde des manageurs frustrés et insatisfaits, le monde qui ‘tolère’ ainsi à la marge seulement ses agissements créatifs, les considère comme une curiosité. Pourtant le monde-film de Boris est plus qu’une hypothèse et son expansion est plus nécessaire que cet autre, celui qui nous envahit actuellement – la cruelle course à la rentabilité, au travail ennuyeux toute sa vie, au désespoir des pauvres et à l’insatisfaction des riches. C’est peut-être en ce sens que la vie-film de Boris est politique.

L’esthétique de vie et l’esthétique des images

Les films de Boris possèdent une esthétique de l’image propre. Une esthétique classique, pourrais-je dire, malgré la grande variété des plans. Un réalisateur professionnel dirait que Boris sait filmer, cadrer. La prédilection pour les cadres stables dans lesquels les situations se déroulent comme sur une scène de théâtre. Les plans de mouvements sont eux-aussi des plans cadrés. Les thèmes. D’une séquence à l’autre, Boris a recours aux mêmes thèmes : la séquence musicale, la discussion avec les personnes, l’entrée et la sortie du cadre dans des lieux publics, les paysages, la nature. Là encore, comme pour Jonas Mekas, on peut voir le grand intérêt que nourrit Boris pour la peinture. Mais la nature ou la nature morte y est filmée de manière très statique et réaliste. Rien à voir donc avec la dynamique des films de Mekas. Toutefois, comme chez ce dernier, le lien entre une scène et une autre est souvent constitué par le commentaire de l’auteur en voix off, la voix de Boris. Ce qui change : le temps, le rien, l’insupportable temps réel des activités dans lesquelles il ne se passe rien, rien de spectaculaire au sens médiatique de ce terme. Le temps réel d’ouverture d’une boîte, d’un repas, d’une discussion ordinaire, de l’arbre que l’on plante, de l’enlèvement à la scie de la plaque « ici va vivre le cinéaste Boris Lehman », le temps réel d’une chanson. La vie telle qu’elle est, et pourtant Boris ne nous livre qu’une petite sélection de la sienne. Alors peut-être Boris est-il atteint du syndrome du débordement par l’image, et moi avec lui. Mais il est peut-être aussi, tout autant que moi, l’observateur curieux de la vie, dans ses détails les plus insignifiants. Pourtant, il y a des tas d’événements dans ses films. Boris fait le guide de la Belgique, des hôtels où sont passés les grands écrivains et où il passe lui aussi, de l’histoire de la Belgique (eh oui, n’oublions pas que tout commence à Waterloo). Il raconte à ses amis les aléas de son voyage au Mexique (et donc à nous aussi), leur offre de curieux cadeaux venus de là-bas et on a accès nous aussi à cette petite ethnologie qu’il a réalisée au cours de son voyage, on écoute la musique (certes, telle qu’il l’aime lui) … A un autre moment, on voit son désarroi face à toutes ces images, on entend toutes ces réactions des gens qui lui donnent des conseils, des leçons sur comment il faudrait faire, qu’est-ce qu’un vrai, un bon film, c’est-à-dire différent du sien. La franchise des gens. La hardiesse de Boris de les avoir embarqués dans son propre débordement, dans sa dispersion, dans sa perte de temps à lui. Et autant il peut être colérique au cours de la finalisation du film, autant il est tolérant pour sa réception. Boris sait que les gens vont partir à la moitié de la projection de son film, que d’autres reviendront au milieu, vers la fin, que certains de ses amis ne verront jamais ses films, et ainsi de suite. Comme dans une action-painting, sa vie, son film n’ont pas tellement de début ou de fin, tant qu’il vit, tant qu’il filme. On peut prendre le-film-la vie du personnage à n’importe quel moment, par n’importe quel bout. On y trouvera toujours quelque chose pour soi. Une partie de la vie de Boris. Mais il faut tout de même savoir qu’il existe, que cette démarche cinématographique-là, qui se déroule dans le temps présent, a lieu, qu’elle a inspiré toute une génération de filmeurs et d’artistes.

Le portrait du cinéaste dans l’atelier du peintre

Alors peut-être quelques mots encore sur les deux films « courts » et qui portent sur son ami peintre Arié Mandelbaum[iii] que j’ai vus tout récemment: Portrait du peintre dans son atelier, 1985 (40 min), Un Peintre sous surveillance, 2009 (36 min) pour illustrer encore le lien entre la peinture et la musique, car se dégage de cette rencontre le portrait du cinéaste lui-même. Dans un intervalle de vingt années, Boris pose et repose la même question : qu’est-ce que peindre, qu’est-ce que filmer ? Les deux films sont plus des portraits du peintre Arié Mandelbaum et de son atelier qu’un documentaire sur sa peinture. Le second film est aussi, à travers la pratique du peintre, une interrogation de Boris sur lui-même.

BORIS a propos des films sur la peinture

« Qu’est-ce qu’un peintre ? Comment filmer un homme qui peint?
Vingt ans après avoir réalisé « Portrait du peintre dans son atelier » (1985)[iv], Boris Lehman revient chez son ami Arié, pour réaliser un autre film avec les mêmes éléments de base. Les deux films forment à présent un diptyque.

Un peintre sous surveillance :

         « Après beaucoup d’années et d’amitié, j’ai eu le désir de refaire un deuxième film avec Arié, sorte de « Portrait du peintre, 20 ans après ». Non pour expliquer ce qui reste inexplicable ni pour          apporter des éléments nouveaux que j’aurais oubliés dans le premier. Pour simplement continuer la question principale : qu’est-ce que peindre ? Et donc qu’est-ce qu’un peintre ? (ce qui revient à se dire:  qu’est-ce qu’un homme?) Comment filmer la peinture et surtout l’acte de peindre. Et quand je dis : qu’est-ce  qu’un peintre, c’est évidemment la question que je me pose à moi-même, qui revient vers moi comme une balle de ping pong ou un boomerang : qu’est-ce qu’un cinéaste et comment il filme.

         Je me suis donc retrouvé avec cette question sur le dos, et bien décidé à la remettre sur le tapis, pour m’en débarrasser. Facile à dire, je me suis emberlifiquoté dans  la répétition, mais on sait bien qu’on ne se couche jamais deux fois dans le même lit. Avec la patine du temps, l’original se modifie, prend des rides, se scinde en mille facettes, comme des excroissances, des variantes ou des variations, au sens musical du terme.

         Je lance quelques mots au hasard, que je recueille dans le lieu que je filme : umwelt, bleu du ciel, solitude, aimer, orange, prison, juif, œufs…et ils se coincent dans la pellicule comme les mouches dans le vinaigre ou sur la toile d’araignée.

         Il y a la voix d’Arié Mandelbaum et celle d’Esther Lamandier (le duo Lamandier Mandelbaum), la radio qui ronronne, les toiles blanches, les taches sur le sol. Il y a les femmes et les modèles, tout   ça dans l’atelier, le lieu d’une vie où tout se rassemble, où tout se remplit. Il y a vingt ans, je ne pensais pas qu’il fût possible de montrer un homme en train de peindre, que tous les films qui montraient cela étaient des impostures, que tout était faux puisque, quand on crée, on est seul avec soi-même, il n’y a personne   pour voir et surtout pas de caméra. C’est pour cela qu’il essaye de me peindre à la fin, car il n’y          avait qu’un sujet possible, peindre celui qui était en train de le filmer. Mais j’ai reporté l’impossibilité ailleurs. On ne voit rien de ce qu’il peint, uniquement les gestes.

         Serais-je devenu avec le temps et l’habitude complètement transparent? Invisible et insensible à ses yeux ? ou alors accepterait-il de peindre sous surveillance ? Ainsi de ses modèles qui n’acceptent plus de poser, mais seraient devenus à leur tour peintres, maîtresses, jeunes femmes de compagnie, artistes à part entière.

         Alors regardez bien, parce qu’avec des personnes de notre espèce, il y a toujours quelque chose qui échappe. 

         Boris Lehman avril 2007»

Dans le premier film, sur l’atelier du peintre, Boris établit un lien entre les toiles du peintre et ce qui sert à leur élaboration : le cadre de vie/de travail du peintre. On dirait que le cinéaste tente de peindre l’atelier. Il le fait par des mouvements continus, lents de la caméra, d’un va et vient entre les différents éléments, objets, de l’espace. La caméra dévoile les photographies de natures mortes : les bocaux, les surfaces, les surfaces du plafond… Ce qui m’est aussi venu à l’esprit concernant ce premier film, c’est que Boris montrait sans gêne la pauvreté de cet environnement de vie du peintre. Et il montrait en quelque sorte sa beauté. On y voit des mégots, des casseroles brûlées, des fissures dans le plafond, on ressent l’étroitesse de l’atelier par rapport à la taille, grande, de ses toiles. Ce film m’a rappelé certaines descriptions à propos des ateliers des impressionnistes, des expressionnistes, des conditions misérables dans lesquelles vivaient les peintres au début du XXème siècle. Van Gogh, Gauguin, Utrillo… Et je me disais que l’on voit finalement rarement l’atelier d’un peintre tel qu’il est dans les films sur les peintres. Souvent, tout y est aseptisé, nettoyé, arrangé en vue d’un « beau portrait filmé ». Or, ce premier film de Boris montrait bien l’atelier et le peintre tel qu’il était ou du moins tentait de s’en rapprocher le plus possible.

         Le regard filmique plus proche des peintures réalistes, en ce sens proche de la photographie, de la lumière douce et des couleurs rosâtres des peintures, alors que celles-ci me font penser à des traces évoquant le sang. Mais ce n’est pas ainsi qu’on les voit dans le film de Boris. Les bocaux en verre transparent, la couleur jaune d’œuf, le peintre ronflant dans son lit. Il y a comme une douceur dans cette image filmique. La voix féminine chantant un air d’opéra accompagnant ces images de manière nostalgique et forte, ce qui déréalisait l’espace d’atelier. Cherchait-elle avec sa voix et sa harpe à réveiller le peintre ? Ou était-ce Boris qui cherchait à le faire ? Un rêve, comme dans la pièce Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Boris cherche-t-il à unir le couple ainsi ?

         Le second film était très différent du premier. L’atelier du même peintre s’est agrandi. Le peintre et le cinéaste ont pris quelques rides. On rentre dans un tout autre espace qui fournit les décors et les acteurs pour la pièce de théâtre qui va s’y dérouler. Les rôles sont échangés, le peintre devient acteur, Boris modèle, les modèles dansent…Le peintre peint pour donner les décors au film. Il peint autrement, en dessinant moins ? Avec plus de matière ? Et le peintre finit par réaliser son portrait. Lorsqu’on voit pendant quelques minutes le peintre peindre, il s’en dégage une technique assez surprenante d’un geste géométrisant l’espace, comme si le peintre voulait d’abord donner un cadre à la figure humaine qui viendra s’y inscrire. Lorsque l’on voit ses yeux se plisser en alternant entre la toile et le modèle, on peut presque y voir un travail de géomètre. Il esquisse la toile… Il géométrise. Mais cette première esquisse venait en fait de la figure réelle, du modèle Boris, qu’il voyait assis devant lui. Le peintre réalise le portrait de Boris et on aperçoit un cadre vide à la place du visage. C’est assez étonnant de laisser ce portrait à ce stade d’inachevé. Et, je me suis posée la question de savoir si le plan du visage à peine esquissé rend compte de la vision qu’a le peintre du cinéaste ou si c’est le cinéaste, Boris lui-même, qui arrête son portrait sur cette image ? On ne le saura pas. Le visage de Boris est dans cette forme ovale inachevée. Quelques natures mortes encore, un rappel du film précédent. On voit apparaître les oranges, d’autres bocaux, …Et à nouveau la voix féminine, la femme non inchangée, contrairement au peintre et au cinéaste, et venant droit, comme une muse, une citation ou un collage, du premier film. L’acte de peindre et de faire un film se sont à présent mélangés l’un à l’autre. On aurait bien aimé rentrer dans le film nous aussi, ils avaient l’air de bien s’amuser en tous les cas.

         Soudainement m’est venue à l’esprit cette évidente distinction entre celui qui élabore le film, contrôle les plans, mais délègue l’acte de filmer à quelqu’un d’autre et celui qui filme lui-même, au sens non plus métaphorique, mais physique du terme, de tenir la caméra, de la faire se mouvoir. Mais dans le film cadré à la Boris, cette distinction est probablement plus effacée, car la caméra est habituellement posée sur pied, et comme chez Jean-Marie Straub par exemple, le réalisateur et le caméraman se mettent d’accord sur le cadrage, regardent dans le viseur pour voir comment l’environnement qu’ils ont devant eux s’y voit figurer. C’est tout le contraire de la manière de filmer de Mekas par exemple qui filme en tenant la caméra à la main et chez qui il y a comme une connexion physique entre l’appareil, celui qui filme, et l’environnement. Or, dans le film de Boris, c’est Antoine, son chef opérateur, qui le filme la plupart du temps. Je me demande ce que ça donnerait si Boris devait lui-même filmer. J’ai dit à Boris qu’il devrait filmer lui-même et il a répondu que c’est trop tard.

         Boris me fait penser à un metteur en scène. Il délègue l’acte filmique, il ramène les modèles dans l’espace, il crée les situations à filmer, il choisit la musique, les textes, écrit les dialogues… Peindre l’atelier du peintre avec la caméra, peindre son propre portrait en train d’être réalisé. Les films ont une dimension poétique.

Les promenades parisiennes en compagnie de Boris

Les amis de Boris, les expositions, les déambulations dans Paris, à la recherche de la casquette. Emmaüs, friperies, le BHV, … de la Bastille, en passant par le Marais, vers la place des Vosges. La République. Les glaces, les couscous, les ragots, nous pestons contre l’absence de Pip. J’aime bien ce temps perdu en compagnie de Boris. Le film qui se constitue petit à petit, tel un petit Babel, en série. Nous en sommes pour le moment à des rencontres parisiennes. Voici quelques-uns de ses passe-temps. Qui est donc Boris ? De quoi cette relation-film a-t-elle l’air ? Qui suis-je donc ? Quel genre de film est-ce que je fais ?

20 mai 2013 Rendez-vous devant la boutique de Re: Voir

Je n’ai pas encore digéré l’impact de cette rencontre (avec Boris L.), mais une chose est certaine, c’est qu’elle fut positive, joyeuse et belle. On parlait des voyages, j’ai pu voir son journal intime, un cahier noir, de grand format, plus grand que mes cahiers Moleskine, mais dans lequel on retrouve tout aussi exactement le même genre de choses : des feuilles séparées et des petits carnets parallèles, des fleurs séchées, des cartes postales, des cartes d’hôtels et de restaurants. Ce qui m’a le plus émue aujourd’hui, lors de cette rencontre, ce sont ces bouts de fleurs trouvées là par hasard, des tulipes d’Amsterdam, et je me suis écriée en les voyant « ah les tulipes d’Amsterdam » comme si je savais d’où elles venaient. Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé tantôt à Brel, tantôt au tableau de Monet. Des cartes postales, le Hippie peint par la mère de Pip, des collages, des formes d’écrits en rond, en travers, …. Boris Lehman est donc tout aussi bien un poète qu’un écrivain. La vue de ce journal m’a plus que réjouie. Ce journal intime, cette écriture spontanée, ce suivi continu pour on ne sait pas qui des choses que l’on vit, si vital, des choses que l’on fait, des billets de train, des hôtels, des cartes postales reçues, ramassées, Benjamin, Kracauer, nous tous. Documenter toutes ces choses que l’on fait. Est-ce le créer tout simplement ou bien est-ce correspondre à un destin quelconque, ou tout simplement concilier les deux ? Peu importe.

         A partir du moment où Boris m’a montré son journal, il est apparu clairement que Boris est une personne « archivable » et dont la biographie créée pas à pas est désormais une affaire publique devant être stockée quelque part en vue de sa consultation par quiconque souhaiterait ainsi, à partir de ces archives, apprendre les astuces et les ficelles de ce métier. Par la quantité de choses, de voyages effectués, par le nombre de rencontres réalisées, racontées que l’on découvre dans ses films et documents accumulés. Je réalise, quant à moi, la chance que j’ai : dans ces occasions de promenades et des petits bavardages, cette formidable manière de vivre m’est enseignée directement.

         Boris à ce moment-là, à ce stade de sa vie, assis devant moi et moi, à mon stade de ma vie à moi. Qui est Boris à présent ? J’ai comme le pressentiment que les films ne montrent qu’un portrait voilé du personnage. Qu’une dimension « ordinaire » de leur être leur échappe. Car, il y a bel et bien une continuité dans cette identité imagée-là ? Mais y en a-t-il une ? La discussion porte sur l’argent, le prix de mon loyer, mon salaire, sur les riches, sur l’amour, sur les sous-titres dans le film de Boris, sur le festival de Cannes, sur la Russie, L’Inde. Nous comparons les trous de nos vestes. Tiens, d’ailleurs cette veste trouée, je l’ai laissée dans l’appartement de Jed Rapfogel à New York. Jed passe sa vie à Anthology Film Archives, en tant qu’organisateur, conférencier, programmateur des films. Anthologie c’est sa deuxième maison. J’espère qu’un jour ma veste trouée sera accrochée à l’Anthology, juste à côté du lavabo de Maya Deren.

         22 mai 2013. L’exposition à l’école des beaux-arts à Montrouge, en compagnie de son ami artiste et cinéaste, David Legrand. Salon de Montrouge.

         Encore sortie de chez moi par Boris. Nous sommes allés voir une conférence sur la réforme des écoles d’art et surtout la belle performance de David imitant Godard. Drôle, David est un réel imitateur et il fait lui aussi des films. La visite de l’exposition avec quelques vidéos intéressantes, dont l’une sur le Mexique si mon souvenir est bon. Encore un voyage à faire, sur les traces d’Artaud, d’Eisenstein et désormais sur les traces de Boris. Le repas en compagnie de David et de ses amis. Je leur raconte mon projet d’exposition avec mes artistes atypiques au quai Branly. Leur mettre des masques ramenés des îles de Trobriand. Exotiser l’art occidental…

Boris de retour. Du désert des comptoirs. A la recherche de la casquette. Les rues et les passages de Paris, à la Walter Benjamin.

Le 10 juillet 2013.Boris m’embarque dans une longue déambulation dans Paris à la recherche d’une casquette. Rendez-vous au café La Renaissance. Il rentre dans le plan de ma caméra et me raconte sa journée. Assise au café, je suis en train de boire un verre de vin. Boris dit avoir perdu sa casquette. Il se plaint que Pip n’écoute pas ses conseils en matière de gestion du Re: Voir, alors que lui, Boris, à 17 ans, a écrit un traité d’économie marxiste ! A chaque prise de parole, Boris joue. Il vit en jouant. Je me demande s’il existe autrement.

         Puis, il est content, il vient de s’acheter une veste. D’où sans doute ce rendez-vous au café de la Renaissance. Boris en train de renaître, et moi avec ? Quel joli nom en tout cas.

         Oui, j’habite Paris, mais j’y suis constamment perdue. Je ne suis pas capable de me remémorer des rues à deux pas de chez moi. Je me déplace en compagnie d’un GPS, sur mon téléphone portable. Alors Boris fait le guide, il me guide, mais il va lui aussi une fois sur deux dans le sens inverse de l’endroit qu’il est en train de chercher. Nous partons à la recherche d’une casquette, en passant par l’appartement de son ami, car, oui, la nouvelle veste ne va pas avec la chemise jaune. Il faut donc changer de chemise, puisque boris devient un nouvel homme ! Je mets mon micro-cravate dans sa poche et je filme notre promenade, comme je peux, ce que je peux. Nous suivons le petit tour parisien de Boris et rentrons par-ci par-là, au hasard. Les bruits, les images tremblantes, des conversations parfois en lien avec l’environnement, parfois pas. Boris me raconte tout un tas d’anecdotes cinématographiques, dans ce café vient son ami Phillbert, ici Mullet a eu l’accident de moto, là habitait Chris Marker, les films, les festivals, les vrais/faux amis…. Les passages près de la Bastille, le Comptoir Irlandais, Emmaüs, le Cyrillus, le BHV, les glaces au café sur la place du Palais royal, les boutiques de grandes marques, les friperies dans le Marais. Marcher, marcher, marcher. Toutes ces casquettes, toutes ces boutiques. Je filme en continu en espérant que quelque chose se dégage de cette relation, mais je n’y vois rien. La seule chose qui nous réunit et qui nous sépare en même temps dans cette expérience absurde, c’est la présence de la caméra. Boris me raconte l’histoire de son ami photographe aveugle « d’image usée » de la Joconde. Sur quoi porte ce film ? Qui est Boris ? Quel genre de casquette cherche-t-il ? Qui suis-je… Qu’est-ce que je cherche… Nous finissons à nous lasser de cette déambulation qui s’est soldée par un échec. Je suis partie à New York.

7 juin 2014 : La balade dans le Marais. Soirée en compagnie de Boris

Décidemment, Boris enchante bel et bien mes après-midis parisiennes. Il se laisse filmer. Il devient un ami. J’aime ces petites déambulations, j’aime son humour. Alors les images sur Boris défilent d’un disque dur à l’autre. Rendez-vous à Beaubourg. Non, décidemment, je n’arrive pas à y rentrer. Boris m’attend dedans et je fais la queue, comme tout le monde. Boris a encore envie d’une glace. Ah, les glaces italiennes ! La glace à la pistache du café Pozetto, un café italien tout près de Beaubourg. Nous continuons notre déambulation « by chance » dans les rues du Marais. Une exposition de la photographie des grands reporters (les photos politiques, catastrophes, meurtres), puis sortis de là nous sommes attirés par la musique qui a lieu dans un local, il y a là un tournoi de danse pour les gays et les lesbiennes (drôle !). C’est le bâtiment dans lequel se tient la foire aux livres, me dit Boris. Moi, j’y rentre pour la première fois. Nous continuons notre ronde et décidons de rendre visite, à l’improviste, à l’un de ses amis d’il y a… 30, 40 ans… Eduardo Serra, un Portugais et sa femme Hélène, qui habitent un splendide appartement sur deux niveaux en plein Marais avec une magnifique vue sur Paris. Eduardo avait l’air très sympathique. Il était devenu aphasique après un accident vasculaire cérébral, d’après ce que nous disait sa femme. Il avait du mal à s’exprimer. Tout ceci était très touchant et un peu triste avec tous ces souvenirs, donc apparemment quelque peu effacés ou inexprimables, des années de gloire, la nomination aux Oscars, Harry Potter etc.  Dans l’appartement il y avait aussi un gros chat nommé César. Nous sommes ensuite partis diner dans un restaurant américain, American Deli ou quelque chose comme ça. Boris avait raison de prendre un pastrami de veaux – copieux et excellent. Mon tartare bof, je me répète, très classique. Nous avons longé la rue des Francs-Bourgeois, dans un sens puis dans l’autre, eh oui, Boris s’est encore trompé de direction. Et, ne pouvant pas compter sur mon sens de l’orientation… Nous sommes encore rentrés « by chance » dans des endroits bizarres croisés sur la route, Au désert de la rose, au Dôme, un restaurant avec un décor pour les films gothiques, dans le hall d’un hôtel de riches Américains, près de la place des Vosges… Je suis rentrée chez moi après cette agréable promenade. Un bel orage, bleu électrique derrière la fenêtre.

14 Juin 2014. Festival des Courts Métrages à Pantin

Le retour dans ce lieu-souvenir. « Mes sept lieux » en compagnie de Boris. Plus de 5h ! J’étais en train de décrire ma rencontre avec Jonas Mekas, 40 pages. Ouf. Comment vais-je pouvoir supporter ces cinq heures de film ? Eh bien ça s’est très bien passé. J’ai beaucoup aimé ce film. Mais à la sortie, j’avais faim et mal au dos. Le restaurant chinois près du métro Eglise de Pantin, buffet à volonté. J’ai entendu le son de la musique venant du sous-sol. Qu’est-ce que c’est ? Je suis allée voir. Oh, une soirée-anniversaire, une soirée moldave. On m’offre un verre de vodka et un énorme cake. Je dois danser pour décoincer mon dos. Une nouvelle immigration moldave. Comme toujours, profs de psychologie devant s’adapter, venant faire de la peinture en bâtiment, le ménage et le gardiennage des enfants … la vie des immigrés débutant à Paris. Je connais… Paris by night. What’s next ? A suivre. Dans un prochain film en compagnie de Boris. 

La réponse de Boris :

         « C’est une véritable déclaration d’amour que ce texte, Barbara, à peine voilée. Mais tu oublies le moment le plus important, quand tu m’as laissé dans ton lit, en compagnie du tigre. Je me demande d’ailleurs si c’est lui qui a mangé mon carnet d’adresses, à moins que ce soit toi qui l’aies subtilisé pour t’approprier mes secrets.

         Un jour j’ai été séquestré par une femme. Elle m’a enfermé chez elle, il n’y avait pas de téléphone ni d’issue possible, c’était au deuxième étage. J’y suis resté 3 jours (un long week end) jusqu’à ce      qu’elle vienne me délivrer. Elle a feint d’avoir fermé la porte à clé sans l’avoir voulu.

Oui tout est film chez moi, tout est LE film. Nul besoin de pellicule ni même de caméra.

Le mouvement de la vie suffit, la marche, le regard, l’œil qui regarde, détaille, scrute, met en scène.

Tu me comprends j’espère, la promenade ne suscite pas le film, elle EST déjà le film.

Tu as filmé avec moi, tu as vu le film en même temps que moi.

Bonne promenade ! »

(moi : suivie d’une nouvelle promenade de plus de six heures : Beaubourg, visite de l’exposition sur le surréalisme, puis une longue promenade-recherche dans les rues parisiennes d’un restaurant très à l’ancienne, pour finir au café sur la place des Vosges avec deux boules de glace. Eh oui, Boris aime les glaces… Je me demande à quel genre d’activité oisive j’aurai droit lors de son prochain passage à Paris…)

Puis pour finir un fait inespéré : je découvre la cachette à films de Boris et avec lui enfin la ville de Bruxelles et ses quelques nouveaux artistes atypiques, dont un autre archiviste de ses collections, le chimigramiste Pierre Cordier, mais c’est une toute autre histoire !


[i] https://photos.app.goo.gl/kAnZnFYu21ED66cc8

[ii] Boris Lehman, Babel, Re: Voir Vidéo, Yellow Now, 1991, p.78 ; http://www.borislehman.be/soupage/babel.html

[iii] Le peintre Arié Mandelbaum est né en 1939. Il vit et travaille entre Bruxelles, Fontenoille et New York. « De l’intime, l’œuvre révèle le général. La peinture devient une façon de voir le monde, c’est là, selon le peintre son principal propos. Le blanc qui couvre les toiles d’Arié Mandelbaum suggère un espace où l’imaginaire se délivre. Le trait est interrompu et le sujet n’est pas figé dans sa forme ; il est présence ou apparition. » peut-on lire à propos de sa récente exposition  au musée Juif de Bruxelles : http://www.dequeeste-art.be/nl/blog/recent/2012/02/24/ari-mandelbaum-in-het-joods-museum-te-brussels

[iv] http://www.borislehman.be/soupage/unpeintresous.html