CHINA – TIBET- CHINA

« Chuang tzu : naturel et ordinaire

Chuang Tzu était l’un des hommes les plus naturels que le monde ait connu. Il n’a donné aucune discipline, il n’a donné aucun catéchisme. Il a simplement expliqué une chose : si vous pouvez être naturel et ordinaire, tout comme les oiseaux et les arbres, vous allez fleurir, vous aurez vos ailes ouvertes dans le vaste ciel. » (Tao, L’État et l’Art, OSHO, p.56)

Quelque part, aux abords d’une zone isolée, peut-être un champ pour les animaux, se dresse, au fond, ce petit temple, il est comme caché, en tout cas inaperçu depuis la route. Personne à l’intérieur. J’y suis entrée, bien qu’il semblât habité, mais il n’y avait personne, alors tant que l’on ne me chasse pas… Il fait chaud, j’ai envie d’y rester. Je me sens solennelle et je pense à toi, à ce monastère. Peut-être y es-tu passé. Je crois m’être assoupie après m’être installée sur un petit sofa, devant une sorte d’autel, sur lequel je me suis allongée les yeux fermés. Et soudain, je t’entends me dire : « Je n’ai pas fini de lire ce manuscrit. Il faut que tu le retrouves, il contient le secret des origines de la vie », « Oui, mais comment ? », « Le numéro 7. Trouve-le. »

Quel message étrange !

Dix jours seulement au Tibet, à proprement parler, mais une aventure entière, avant, pendant, après, tout autour. J’ai pris la décision d’y aller juste après mon séjour à Digne-les-Bains, à l’occasion de l’exposition « Montagnes sacrées » en hommage à l’exploratrice himalayenne, brahmine et chercheuse spirituelle, Alexandra David-Néel. Une chance unique de voir sa maison, de plonger dans ses écrits, et aussi de retrouver Fox. Un concert singulier devait y avoir lieu. Fox, Coyote, Joachim, Laurent C., Baba Jo, Gabrielle, Kiki Picasso, et bien d’autres artistes, voyageurs ont fait leur passage au musée Gassendi… Fox, celui-là même qui m’avait, autrefois, envoyée sur « sa » route en Himalaya, lors de mon premier voyage en Inde (cf. Le portrait de Fox, « Portraits d’artistes »).

Juste avant d’arriver, je me suis trompée de train et ai dû passer la nuit à Aix-en-Provence. Plus de 15 ans je ne suis pas venue là. La ville agréable, les énormes arbres sur la grande place. Les terrasses des cafés sous les platanes, comme à Montpellier. J’adore ces places souvent ensoleillées des villes et villages du sud de la France. Le lendemain, j’ai finalement pu prendre un Blablacar, et comme par miracle, le conducteur m’a déposée à l’entrée de la maison d’Alexandra, juste à temps pour jeter un œil à la collection d’objets-souvenirs de l’exploratrice. À l’entrée, une plaque en tibétain. Les photos, livres, et précieuses collections exposées dans la maison qu’elle habitait avec sa secrétaire. J’ai ainsi pu entrevoir ses journaux, manuscrits, et objets ramenés de l’Himalaya. La maison, transformée en musée, était en cours de réaménagement. En sortant, j’ai aperçu deux hommes attablés dans le jardin : Coyote et Baba Jo, Joachim. Quelle surprise. Autant j’avais déjà côtoyé Coyote, autant ce jeune homme charmant, arborant un tee-shirt à l’effigie d’un dragon tibétain, m’était inconnu. Une attirance mutuelle immédiate, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Excités, après je ne sais combien de verres de vin, nous sommes allés déposer mon sac dans la chambre du musée où il dormait, puis, tant bien que mal, nous nous sommes dirigés vers la salle de concert où Joachim devait se produire.

Merveilleux endroit que ce musée, avec une très belle exposition sur le voyage. En chemin, Joachim a acheté une trompe tibétaine dans une boutique d’antiquités. De retour au musée, accompagnée par un Coyote, totalement dada, j’ai assisté à la performance. Une énergie vibrante, une âme cosmique, imprégnait ce concert, les musiciens invoquant l’esprit du frère de Fox, décédé en Himalaya, au Taboo Monastère, où je m’étais rendue quelques années plus tôt. Pour l’occasion, Fox a déballé des instruments ramenés d’Inde, Coyote soufflait dans la trompe tibétaine en émettant des sons étranges, un mélange de poésie sonore et de claquements de la langue dans la bouche. Les deux Baba Jo dont un Corbeau chantaient, ou plutôt criaient, vocalisaient, accompagnant Fox dans son invocation, tandis que Gaëlle ponctuait le tout avec divers instruments de musique… Sur l’écran, des images de film de Fox en Himalaya, un immense mandala clignotant, OM mani padme OM… J’en étais certaine, tout comme moi, Mat Lagam, le Dalaï Lama, et Alexandra David-Néel devaient bien s’amuser à distance, en écoutant tout cela.

Photos/vidéos :

Dignes-les bains, 15-18 Septembre 2018 https://photos.app.goo.gl/wdekgYAsS5mi55Wx7

Concert

Lionel Magal (Foxx) Michel Giroud (Coyote)_Joachim Montessouis (Léopard de neiges) Gwânael Chastagner Angei_(Bottistawa)_ Baba Jo_le Corbeau (Mantra)Philippe Duroc_(Sorcier)_Laurant Courau (Sorcier) Musée Gasandi_Digne les Bains_Fondation Alexandra David Neel_Erratum…filmé par Barbara Olszewska (miaou)

De Chine au Tibet

En route vers le Tibet… Prêt d’argent, attente du visa chinois, et suite à un tirage de Yi King lors d’un échange avec Jo, me voilà en Chine, à la recherche d’un temple princier comme l’indiquait l’hexagramme 17 ou du moins, comme je l’ai interprété. Chengdu, la ville proche à la fois de la montagne sacrée indiquée par l’oracle et de la ville de Xi’an, avec ses fameux soldats en terre cuite. Je cherchais une agence de voyages qui allait m’amener à Lhassa, en suivant une partie de la grande route d’Alexandra David-Néel. Tibet, Tibet. Je voudrais m’y rendre. Oui. Mais quand ? En août, pensais-je, c’était la meilleure saison pour pouvoir y aller. Un nouveau, formidable voyage, après des années d’hésitation, d’initiation, pourrais-je dire. Le rêve devenait petit à petit la réalité.

Du texte à l’image ou comment la littérature s’incarne dans le cinéma de Straub 

Du texte à l’image ou comment la littérature s’incarne dans le cinéma de Straub 

par Barbara Olszewska

Rendre étrange ce qui va de soi 

L’histoire racontée par le roman de Maurice Barrès « Au service de l’Allemagne » et son adaptation dans le film « Un héritier » de Jean-Marie Straub

Au cours d’une promenade sur le chemin de la forêt du Mont Saint Odile par laquelle débute le film, le jeune Alsacien justifie son choix devant le Lorrain et répond à ses interrogations : « Pourquoi restez-vous en Alsace où vous devez souffrir ? ». Pourquoi, malgré cette souffrance et cette humiliation, le jeune Alsacien ne préfère-t-il pas partir à Paris et s’engager dans l’armée française ? A travers ce questionnement, l’authenticité du sentiment de la souffrance et de l’engagement est ainsi questionnée. Ne s’agit-il pas plutôt d’une forme de lâcheté ? Quels sont les fondements de cette décision ? La réponse faite par l’Alsacien a à voir avec le danger du déracinement, le thème privilégié de Barrés, qui voit dans l’exil un déracinement et, d’après lui, qui dit déracinement dit folie. Une position mise en cause et boycottée en son temps par les surréalistes lors du procès de Barrès. 

Toutefois, dans son ouvrage Barrès rappelle que la conscience d’appartenance nationale renvoi aux souvenirs de l’enfance, aux habitudes et aux formes de vie. Paul Erhmann rend compte des difficultés dans lesquelles se trouve le narrateur racontant à son ami Lorrain les évènements qui ont marqué son enfance. L’histoire est racontée par le rappel de sa biographie, l’histoire de sa famille, des petits événements de la résistance.

Le travail sur le fragment du texte relatant l’apprentissage du français en cachette ou le port des cocardes tricolores, est assez exemplaire à ce sujet. Barrès décrit l’histoire de l’Alsace en convoquant ces souvenirs qui font de la question de l’enracinement quelque chose qui est plus ancré qu’une haine de la population envers les Allemands. Il s’agit là d’une forme de déterminisme symbolique, historique et anthropologique, qui fait de la question du départ une chose impossible aux yeux de ce jeune Alsacien devenu adulte. Les deux principaux protagonistes, le jeune Alsacien et le Lorrain, paraissent ainsi comme « typifiés » par la symbolique des lieux (le lieu mythique de Saint-Odile, l’Alsace et la Loraine). Le premier plan du film du J.M. Straub rend bien compte de l’ensemble de ces dimensions. Le cadrage et la mise en scène intensifient cette vision quelque peu surréelle des personnages filmés de dos, cadrés de trois quarts, prononçant le texte avec une grande emphase et marchant seuls dans la forêt, tels des fantômes surgis du sol.

Du début jusqu’à la fin du film, l’interrogation principale demeure : « Pourquoi devez-vous rester en Alsace où vous devez souffrir ? ». Cette question peut paraître quelque peu rhétorique, le film suit en ce sens la réponse présentée au Lorrain par l’Alsacien. Elle se décline en plusieurs fragments thématiques. Le fil conducteur du film est le thème de l’héritage. Qu’est-ce qu’un héritier ? Dans le sens mis en avant par Barrès, c’est celui qui reçoit des droits et des devoirs : il n’a pas le droit « d’abandonner des richesses déjà créées », il a l’obligation de les perpétuer, d’aider les autres. Cette catégorie d’héritier lui impute non seulement des devoirs, mais aussi des obligations : rester au pays malgré tout, peu importe les souffrances que cela implique. Cette idée du patriotisme alsacien et du sacrifice est rapidement relevée par la pratique de l’apprentissage et de la lecture du texte puis, progressivement rendue étrange. 

C’est à travers des décisions prises, pas à pas, avec les acteurs, en puisant dans leurs habitudes langagières, culturelles, vestimentaires, leurs expressions et attitudes corporelles, que s’élabore la mise en scène filmique. Le réalisateur, Jean Marie Straub s’appuie sur la technique de « distanciation » brechtienne permettant progressivement de rompre avec le naturel ou le familier théâtral de la lecture convenue d’un texte. Il amène ainsi l’acteur à ce qu’il considère être sa juste compréhension, en attirant son attention sur des assemblages linguistiques réalisés par Barrès, permettant de voir le sens d’un énoncé préalablement non remarqué. A travers une amplification et l’accent mis sur certains éléments de la parole, des détails souvent insignifiants pour l’acteur, (les particules de connexion, césures, accents, l’intonation des syllabes…), la lecture génère, petit à petit, le sens exact des mots et des phrases, pour aboutir à un effet de mise à distance au texte.

Le choix des fragments de film d’archives que je souhaite exposer ici, permet de comprendre quelques astuces techniques mises en œuvre par le réalisateur et son équipe technique afin d’ancrer les activités d’interprétation du texte à sa mise en forme sonore et visuelle. C’est à travers le jeu des acteurs selon la technique brechtienne, et la simplicité des cadrages, que Straub réoriente le regard du spectateur sur ce qui importe ou suggère des « états d’âme » vacillants d’un des protagonistes, comme à travers un travelling « chavirant » qu’il essaie de faire tourner au chef opérateur, Renato Berta.

A partir de mes documents d’archives filmées, il s’agit de montrer la spécificité du travail de J.M. Straub pour aborder les faits sociopolitiques à partir du roman de Maurice Barrès, ainsi que de la distance qu’il prend vis-à-vis d’eux. On peut comprendre dès lors sa manière d’enseigner sa conception du jeu de l’acteur, de percevoir et de souligner à l’intention du spectateur des détails textuels, que la prosodie découverte dans le travail avec l’acteur relève, du sens des mots auxquels on ne prête habituellement pas attention ou encore de la place de la nature, le paysage jouant un rôle primordial dans la mise en scène du film. En privilégiant l’enregistrement continu permettant saisir d’infimes détails du travail de J.M Straub avec les acteurs et l’équipe, ces rush laissent par ailleurs apercevoir des « hors champs » du film en train d’être réalisé et les commentaires amusés sur le jeu qui échappe au cadre pur du travail.

Dans « l’atelier de travail » de Jean-Marie Straub

Le rendez-vous chez Jean-Marie Straub. Joseph et Jean-Marie travaillaient un fragment de texte issu de découpage en 9 pages réalisé d’après l’ouvrage de Barrès, Au service de l’Allemagne. Apprendre à lire. Apprendre à regarder. Apprendre à voir et à sentir la nature, apprendre à se mouvoir et à entendre l’environnement, naturel, textuel et social, sous un regard éthique. Qu’est-ce que dire un texte, qu’est-ce que regarder, comment réaliser un choix « juste » parmi de nombreuses voies possibles, telle est la question qui semblait se poser.

Les lectures ont lieu dans l’appartement de Jean-Marie, situé dans une rue proche de la place de Clichy, à Paris. Le salon était coupé en deux pièces séparées par une porte entrouverte. C’est là qu’ont lieu les répétitions. C’est dans la pièce à part que j’ai l’habitude de me placer pour filmer.

Jean-Marie, assis au bureau près de la fenêtre, courbé devant le texte éclairé faiblement par une lampe de bureau d’un côté et celle de la fenêtre de l’autre. Cette lumière créait une ambiance tamisée, quasi secrète, digne d’un Caravage. 

Je filmais le travail d’appropriation du texte par Joseph corrigé, aidé, dirigé par Jean-Marie. Se dévoilaient les thèmes du déracinement, de l’identité alsacienne et de l’infamilier, ressurgissant au cœur de lectures à première vue ordinaires du texte. L’acteur et le « metteur en scène » cherchaient à y découvrir quelque chose, à travers sa mise en forme, à travers la mise en place de nouvelles conventions de lecture.

  1. Apprendre à lire autrement 

Le jour de mon arrivé, le fragment étudié se référait à la partie finale du texte. Dans ce fragment, l’auteur Barrès semblait demander : peut-on réellement, du jour au lendemain, changer d’appartenance nationale, à l’image de ce qui est advenu à certains Alsaciens devenus Allemands sans leur consentement ? Comment peut-on servir les Allemands, alors que dès son plus jeune âge on a dû défendre son appartenance nationale, y compris par des actes jugés illicites, tels que parler la langue française, afficher les symboles de la France, en résistant, depuis qu’on est enfant à l’humiliation, aux punitions, aux leçons d’Histoire inculquées par « l’ennemi »… Quelque chose comme une crise identitaire se dessine alors dans le destin du jeune Alsacien, Paul Erhmann, que l’auteur Barrès prend pour exemple d’un héros, sorte du sujet éthique, qui tente, tant bien que mal de résister aux « privilèges » offerts en échange de quelque chose qu’il considère comme une trahison. Malgré son attitude pro-française, Paul Erhmann va toutefois intégrer l’armée Allemande et y exercer son métier de médecin, dans des conditions plus avantageuses, avec une durée de service militaire plus brève que celle offerte par l’armée française. C’est un peu ce dilemme que décrit Barrès : il s’agit de mettre en avant l’impuissance d’un individu, confronté aux conditions contraignantes et obligé de faire un choix d’appartenance. Le sentiment de souffrance le poursuit néanmoins, car c’est bel et bien un choix qui est réalisé à l’intérieur d’une situation d’oppression : quoi qu’il fasse, il ne fait que s’enfoncer davantage dans une situation problématique. De plus, il se voit contraint de prendre cette décision de lui-même et d’afficher face à ses supérieurs Allemands un engagement contraire à ses valeurs. Cette position sociale qui lui est imposée par le système autoritaire en place, contraint sa liberté et l’humilie doublement, pourrait-on dire, car il doit en plus se montrer résolu, et accepter ce choix de son propre gré, malgré ses principes. Le problème soulevé n’est certes pas nouveau, mais Barrès le replace dans la situation particulière du sort des Alsaciens. Il montre le choix moral de son protagoniste non pas comme un choix purement individuel, mais relatif à une histoire collective héritée et dont l’annexion est, pourrait-on dire, la résultante. Le destin individuel est entremêlé dans des circonstances historiques qui le dépassent et qu’il partage comme il peut avec ses compatriotes. 

            Le texte de Barrès les montre à travers un récit personnalisé, lequel esquisse ces situations de « double contrainte » tenant compte de l’épaisseur symbolique de leurs ancrages collectifs et il repose à nouveaux frais la question de « l’identité nationale » historiquement et anthropologiquement ancrée, du point de vue des individus particuliers. Jean-Marie reprend à nouveau ce thème, comme s’il fallait sans cesse le rappeler, le connecter aux nouveaux lieux de guerre et aux situations conflictuelles qui nous sont contemporaines. Dans le film de Jean-Marie il n’y a pas de plans représentant la guerre. On ne peut pas dire que ce soit une adaptation proche d’un film documentaire ou d’un film d’histoire. Il s’agit plutôt de tout ce qu’un tel choix comporte d’ordinaire : les dilemmes, les problèmes d’interdiction de l’usage d’une langue, de frontière, les règlements imposés par une partie de la population à l’autre au nom d’un devoir envers la patrie, les sanctions et les risques pris, réactualisés à travers la rencontre de deux individus, un Alsacien et un Lorrain en promenade à Saint-Odile. C’est à travers leur conversation privée, à priori anodine, que Barrès aborde le thème de la conscience politique et le thème de l’appartenance nationale. Il choisit de décrire cette histoire avec un œil d’observateur, un témoin discret, à travers de récits racontés dans un dialogue, le vécu et l’histoire familiale d’un bourgeois local, Paul Erhmann, sa biographie et des humiliations subies, des images qui « sortent de la terre » tels des fantômes cherchant à l’atteindre. C’est comme si, à travers les images mentales suggérées par l’écrivain, il émergeait le sentiment d’une temporalité venue d’ailleurs, des « survivances » reprises par le cinéaste et que le spectateur éprouverait à son tour en regardant le film, un effet obtenu à travers le cadrage étrange des deux personnages filmés de dos marchant, les pieds et le bas des jambes non visibles à l’écran, leur emplacement dans des lieux historiques, le film des pierres du mur païen devant lequel se tient Joseph pour raconter la biographie de l’Alsacien, sa voix criante sur certains fragments de texte (cf. « une protestation héréditaire ») et surtout le long plan sur le tombeau mérovingien sur lequel se termine le film.

ANALYSE DES RUSH DE PREPARATION DU TOURNAGE

La valeur éthique des mots : technique de travail du texte de Jean-Marie Straub

C’est lorsque l’on s’attache à l’analyse plus détaillée des séances de répétition que l’on peut comprendre comment se constitue la distance au texte de Barrès. Elle débute par le travail sur la lecture du texte par l’acteur, passe par l’accentuation de ses aspects formels : trouver la prononciation qui convient, la position du corps, des regards, la hauteur des feuilles du texte, l’incorporation de l’environnement, le placement et le mouvement de la caméra, puis continue jusqu’aux transformations du matériaux dans et par le montage. Quelques séances filmées permettent en particulier d’illustrer l’élaboration de la distance qui se fait sentir dans le jeu de plus en plus assuré de l’acteur. Elle passe tout d’abord par l’apprentissage approprié de la signification du texte, à travers ses lectures répétées. Si l’on compare ce processus d’apprentissage à d’autres formes de lecture (telle une lecture d’apprentissage de lecture scolaire, par exemple), on découvre que ce qui est visé ici, ce n’est pas tant la lecture attendue ou correcte, qu’un travail de répétition devant permettre de découvrir de nouvelles formes de variation vocale lesquelles, par contraste avec les précédentes, permettent à leur tour de rejeter certaines manières de prononcer les termes et d’en garder d’autres. Par une écoute attentive, la lecture à voix haute permettant de mieux les faire surgir. On peut ainsi observer que la signification des termes n’est pas d’emblée constituée : elle est visée, puis stabilisée comme le résultat d’une enquête. Une enquête qui scelle en un tout cohérent les choix pris progressivement au cours de différentes lectures. En dehors des erreurs de prononciation habituelles (« avaler » une partie des termes de la phrase, par exemple), ces lectures successives attirent l’attention sur les raisons que Jean-Marie donne à la variation tonale pour constituer une lecture possible du texte. Il insiste sur la faiblesse de prononciation, ou au contraire sur une prononciation qui peut paraître trop forcée, en tout cas qui n’est pas tout à fait satisfaisante, que ce soit du point de vue de l’incongruité qu’elle introduit dans le sens des mots ou dans la composition de la phrase. Ce type de procédure, la variation des lectures successives en vue d’une différenciation, rend en même temps visibles les habitudes linguistiques et permet d’en prendre la distance par la découverte d’autres prononciations possibles. Ces automatismes peuvent, par exemple, attirer l’attention sur la mauvaise manière de comprendre une phrase, dont le sens s’étale sur la structure d’ensemble d’un fragment de texte. Ainsi, si l’accent mis sur un terme n’est pas approprié, celui qui l’entend n’aura aucun moyen de percevoir son sens visé. La prononciation doit alors mettre cette signification en lumière.

On remarque que les termes ne prennent pas uniquement sens dans leur contexte spatial immédiat (en lien avec ce qui les suit et ce qui les précède), mais qu’ils sont travaillés thématiquement. Joseph et Jean-Marie réalisent ici un véritable travail de catégorisation (d’attribution de sens aux termes et à leurs connexions) sur l’ensemble du fragment qui leur est associé. D’autre part, sans rentrer dans une étude prosodique très poussée, on s’aperçoit que la transformation du sens d’un texte n’est possible qu’à travers sa lecture à haute voix. Ce n’est qu’à travers son oralité que le sens du texte peut être rendu audible, apparaître sous des possibilités infinies, mais néanmoins plausibles du point de vue de sa signification, de le faire moduler et d’associer vocalement les mots et les articles d’une phrase d’une manière différente. Les nuances de cet assemblage de sons ne sont d’ordinaire saisies que très intuitivement, et le plus souvent, nous ne sommes pas capables d’entendre de quoi elles sont faites précisément, de quel genre d’ingrédients elles sont constituées. Il est difficile d’y déceler ce qui nous fait plus particulièrement entendre tel ou tel aspect du mot prononcé.

Exemple de Lectures : « les perquisitions »

 (page1)

Le temps hivernal obligeait d’allumer les lampes vers seize heures et donnait à la séance de lecture de texte une atmosphère de conspiration. Un maître d’école enseignait à un écolier le texte d’un auteur français oublié : Maurice Barrès, « Au service de l’Allemagne ». Il fallait s’appeler Jean-Marie Straub pour s’en rappeler et le ressusciter cent ans après. Un écolier, Joseph, assis sur la table, les doigts tachés d’encre, était en train de dire et redire le même fragment de texte choisi et découpé en neuf pages, pendant plus d’une heure : 

Texte de Barrès : « Il y eut en Alsace des perquisitions pour découvrir les membres de la ‘Ligue des patriotes’. Le père d‘un de nos condisciples fut pris. Quand l‘écolier, le lendemain, arriva en classe, le maître l‘invectiva: ‘Ah! vous pouvez vous vanter d‘avoir un joli papa! C‘est un scandale qu‘un sujet allemand se permette une trahison envers sa patrie. Votre père est une canaille, et s‘il ne tenait qu‘à moi, je le ferai pendre haut et court…’ Ce flot d‘injures coula longuement devant nous tous qui, Allemands et Alsaciens mêlés, avions de huit à neuf ans. Le fils de la „canaille“ pleurait à chaudes larmes et ses camarades étaient empoisonnés de fureurs diverses. » lisait Joseph. Jean-Marie relançait l’ouverture de la séance « on y va ? », Joseph se mettait à lire. 

Joseph lisait le fragment à un débit rapide en criant presque. De nombreuses erreurs de prononciation se sont posées. Jean-Marie corrige la mauvaise articulation dans « s’il ne tenait qu’à » en accentuant le particule « ne » et pointe le problème de prononciation du terme « perquisitions », qui manquait, selon lui, de poids. Quelque chose n’allait pas dans la manière de lire ce fragment par Joseph, sans qu’il sache précisément quoi. Que cherchait-il au juste ? Une forme de gravité devant ressortir de la lecture de ce fragment, mais il ne savait pas encore de quelle manière elle devait être atteinte. C’est seulement avec les lectures suivantes que Jean-Marie découvrait, par comparaison, ce qui n’allait pas dans la lecture précédente. 

Ils reviennent tout d’abord sur la prononciation du « gue » dans le terme « la Ligue des Patriotes ». La lecture de ce fragment ne satisfait pas Jean-Marie. L’erreur de prononciation du mot « perquisitions » surgit davantage dans la lecture suivante. Il devient dès lors clair que ce qui n’allait pas dans la prononciation de Joseph, ce n’est pas seulement la trop faible accentuation de ce terme, mais aussi le fait de donner trop de poids au terme « Alsace », que précisément Joseph accentuait. Jean-Marie expliquait que ce qu’il était important d’accentuer ce n’est pas tant la catégorie du lieu, « l’Alsace », mais l’action qui lui est appliquée, « les perquisitions pour des ».  C’est ce terme précisément qui « manquait de poids » et ce qu’il venait de découvrir par cette lecture. Joseph la reprenait. Un début de solution était trouvé : « il ne faut pas que ça aille de soi », disait Jean-Marie, « c’est anti-brechtien ». La solution consistait à baisser la voix, la rendre plus grave, et à accentuer, non pas comme le suggérait Joseph le « p » des « perquisitions », mais l’article possessif « des ».

Joseph recommençait la lecture, mais, elle semblait à Jean-Marie souligner l’incongruité dans la prononciation trop importante de la terminaison « tions » dans le terme « perquisitions ». Il rappelait sa racine latine « perquisire », comme pour mieux souligner sa sonorité en roulant les r. La lecture suivante apparaissait encore trop faible. Prononcer « il y eut en Alsace des perquisitions pour découvrir les membres de la ligue des patriotes » sur un mode neutre, ce n’est pas sentir le drame de l’injustice sous-jacente. Jean-Marie expliquait le sens de cette accentuation : « L’Alsace ça va de soi, on ne parle que de ça », disait-il. Il cherchait à attirer l’attention de Joseph sur cette « incongruité » qui ressortait de l’emploi du terme « perquisitions ». Jean-Marie se demandait avec une pointe d’ironie, comment se faisait-il qu’il y avait des perquisitions dans un pays qui était soi-disant ami. Il était important d’après lui de relever ce terme et le rendre étrange, il ne fallait surtout pas qu’il passe inaperçu pour les oreilles peu attentives d’un auditeur-spectateur. Le mot « perquisitions » avait un sens politique, portait sur la situation d’annexion de l’Alsace par l’Allemagne, l’interdiction de la langue française à l’école,… Il fallait le faire ressortir. Le choix de ce terme n’était pas anodin, il dénonçait cet état d’injustice et l’inscrivait dans la description par Barrès des situations oppressantes banales, de la vie de tous les jours. Il fallait que le caractère injuste de ces perquisitions soit, à son tour, dénoncé par la lecture, cela par une amplification plus grande de ce terme. C’est dans cette solution formelle (accentuation) que Jean-Marie recherchait à restituer le sentiment de l’injustice « lié » aux « perquisitions ». Ce qui devient pour ainsi dire présent dans le texte pour Jean-Marie, constitue pour Joseph un problème pratique de la bonne lecture, de l’incertitude quant à ce quelque chose qui ne va pas dans sa prononciation et qu’il cherche à comprendre et à s’approprier. Répéter la lecture, en déplaçant l’accentuation d’un mot à l’autre, en enchaînant le terme à l’article qui le précède permettait de saisir quelque chose de la technique de « déplacement » à la base de cette correction suggérée et de relever un sens particulier de la phrase. 

Le sens du texte devait être rendu manifeste non seulement par la prononciation particulière des termes, mais aussi à travers le rythme adéquat de l’ensemble. Rien n’était laissé au hasard : les pauses, les césures, les modulations de la voix, le tout devait acquérir une certaine forme prosodique, se charger d’une atmosphère particulière de conspiration et rendre justice au texte. Ce travail chorégraphique visait en même temps la mémorisation du texte, sa stabilisation. L’apprentissage du rythme sous-tendait l’idée qu’il faille trouver la bonne lecture, comme le soulignait Jean- Marie « ça vient » en encourageant l’acteur.

Plus d’une vingtaine de lectures de ce même fragment de texte ont été produites au cours de cette séance. Des lectures à n’en plus finir. Quelle est la bonne lecture ? Comment arrêter la lecture d’un texte ? La question que je me posais était de comprendre, par rapport aux autres lectures qui l’avait précédé, ce qui faisait que celle, provisoirement retenue, soit jugée la bonne ? Et il m’est apparu que souvent les variations d’accentuation, de rythme, découvertes lors des lectures précédentes avaient été intégrées dans le texte de manière plus naturelle (non forcée). La voix de Joseph, sans doute déjà bien fatiguée après toutes ces répétitions, semblait plus rassurée, calme, elle est devenue aussi plus grave. Une certitude s’en dégageait. Il semblait que Joseph s’appropriait progressivement autant le sens des mots que la technique d’accentuation que lui indiquait Jean-Marie. Il s’appropriait leur rythme en imitant la forme de prononciation de Jean-Marie.  

Réagir aux mots. Les mots qui nous font entendre un sens particulier. Il y a donc dans le travail de Jean-Marie un texte écrit et un texte lu, les mots prononcés d’une façon particulière par Joseph, avec les particularités de sa voix, timbre, tonalité, origines, habitudes de parler et de lire que le cinéaste « pervertit », tord, détourne de leurs trajectoires routinières vers d’autres horizons interprétatifs possibles. Peut-on dire qu’une grande partie de ce travail de recherche de la bonne lecture, comme on peut l’entendre dans le cas du problème d’accentuation du terme « perquisitions » qui se posait ici, consiste à amplifier le problème de façon à le rendre visible avant de pouvoir le résoudre ? Jean-Marie a fait référence à Brecht pour signaler à Joseph le pourquoi de cette accentuation exagérée, « il faut pas que ça aille de soi, ça c’est anti brechtien » s’exclamait-il. « Rendre étrange/non familier » était la visée de ce travail.

            Jean-Marie invitait Joseph à continuer. Encore une autre lecture, comme pour se rassurer que l’ensemble n’a pas été juste prononcé correctement une fois « par hasard », mais que cette prononciation a véritablement été comprise et qu’elle est susceptible d’être répétée à l’identique. Ce faisant, d’autres problèmes de prononciation apparaissaient et donnaient lieu à la recherche de diverses solutions, comme c’était le cas avec la prononciation du terme, « les patriotes ». Ici, comme pour le terme précédent, d’après Jean-Marie, Joseph n’accentuait pas suffisamment le « e » de patriotes. Il s’agissait de se décider plus franchement, d’assumer davantage cette prononciation, la dire « à la méridionale » suggérait Jean-Marie, tout le contraire donc d’une fiction d’histoire qui viserait à imiter un accent alsacien. 

            Un autre exemple de renversement des habitudes par Jean-Marie. Prendre pour acteur un Alsacien (Joseph est réellement originaire de l’Alsace) et lui apprendre la prononciation à l’italienne…. Certains termes, comme on pouvait l’entendre dans le passage suivant était, au contraire, dramatisés « sans raison ». L’accentuation du terme « empoisonner », prononcé avec ferveur par Joseph, était selon Jean-Marie injustifiée. Il proposait de la déplacer plutôt vers « les fureurs diverses ».

Après être parvenu à une lecture correcte, attendue, le sens de ce terme se repose à nouveau. Jean-Marie n’était pas tout à fait satisfait et cherchait à fournir à Joseph d’autres indications, des « béquilles », issues d’un texte de Vittorini, discussion entre deux hommes idéologiquement opposés, afin de redonner le sens idéologique au texte qui semblait ainsi perdu, après ce travail un peu trop technique. On remarque que dans la version filmique, le terme « fureurs diverses » est prononcé sur un plan noir, comme si cette noirceur connotait la trahison.

Jean Marie Straub, me suis-je dis, était plus qu’un cinéaste, il était sociologue du langage et de la catégorisation véhiculée par la grammaire du signe linguistique. L’écriture, l’organisation de la parole et le rythme sont, comme le montre ce travail de leur redécouverte, porteurs des origines, de « distinction de classe », de culture pour reprendre le terme du sociologue Pierre Bourdieu. C’est en revenant sur le sens des mots que ces lectures-relectures laborieuses prenaient, au fur et à mesure, leur dimension politique. Petit à petit, le texte acquérait une musicalité, un rythme, une force qui se dégageaient de ces morceaux répétés, remplis de « staccato », et de « martelato », comme avait l’habitude de le répéter. Il s’agissait de redonner vie à un texte quelque peu poussiéreux, ce qui était une chose très différente de ce qu’on appelle habituellement l’interprétation d’un texte par un acteur. La notion d’interprète peut néanmoins être utile pour comprendre l’importance même de la structure d’un texte dans le travail straubien, une certaine forme d’objectivité contraignant le lecteur par sa matérialité, lui indiquant la façon dont il devait être compris par le lecteur. Il ne s’agissait pas seulement d’apprendre « un jeu » où l’acteur devait passer par la compréhension du sens d’un texte, lui donner sa propre interprétation, pour pouvoir ensuite le jouer. Certes, il fallait ressaisir le sens des mots mobilisés par l’auteur (le fameux « ce qu’il voulait dire »), mais il fallait également le ressaisir de manière particulière, dégager, dans la lecture, la dimension symbolique des mots employés à travers leur structure formelle, et donc anticiper la signification pouvant être véhiculée par une certaine prononciation des mots, leur composition structurelle et grammaticale, ses enjeux de sens, pour enfin s’en distancier. L’exagération prenait force à mesure que le sens du texte « rentrait ». 

            Les vidéos de ces différentes annotations permettent de suivre la manière dont une lecture d’un fragment de texte se stabilise à travers les différences de prononciation entre une version et une autre. Ces différences étaient parfois si infimes que Joseph avait du mal à les entendre et à annoter correctement les changements de prononciation survenus. Les conventions d’annotation mises en place lui permettaient de mémoriser les décisions prises et de les rendre disponibles pour des lectures suivantes. Ces conventions étaient relatives tant à la structure grammaticale de la phrase qu’à l’élucidation de sa signification « à des fins pratiques du film », lequel acquérait ainsi une signification via la prononciation du texte appropriée. 

Rendre étrange

            L’une des premières impressions que j’ai pu ressentir lorsque j’ai assisté aux séances du travail de lecture de texte par Joseph était de découvrir « en temps-réel » la construction de cette étrangeté qui me frappait lorsque je voyais ses films. Dès la première séance, Jean-Marie racontait son histoire avec Brecht, parlait de ce que « rendre étrange » voulait dire pour lui, avait redit sa critique du naturalisme qu’il fallait probablement entendre comme « ce qui se laisse prendre par les hasards, la spontanéité naturelle…» ou, comme il l’indiquait dans son article sur les films de Peter Nestler : « Déterrer la vérité sous les décombres de l’évidence, rattacher de manière voyante le singulier au général, fixer le particulier dans le grand processus, c’est l’art des réalistes. »  

            Rendre étrange c’est donc d’abord rendre manifeste et, ce faisant, prendre position, aiguiser le regard, offrir la vision de l’altérité dans le jeu des différences, la dialectique qui demande à être comprise non pas dans le texte lui-même, mais dans des assemblages nouveaux faisant apercevoir les éléments incongrus entre la lecture et le texte, le texte lu et l’image. La différence, l’informité, la surprise des irrégularités et le travail de la lecture, vont à l’encontre de la logique de la standardisation, de système, de technique de lecture ou de film établie une fois pour toutes, que ce soit dans le champ du théâtre, du cinéma ou de la littérature. Tout comme Brecht, Jean Marie s’en prend à toutes sortes d’illusions, celles qui justement ne permettent pas de voir ou d’entendre ou bien qui enferment les individus dans une position inconfortable, celle propageant une sorte de naturalisme (social, moral, esthétique : la beauté considérée comme une donnée universelle, l’inéluctable de la guerre, de la rationalité économique par exemple). En critiquant l’attitude éthique dans le discours mais pas dans les actes, Brecht dénonçait ces « allants de soi » partout où ils se manifestaient. 

En ce sens, le travail de Straub sur le texte de Barrès est profondément brechtien. Le geste créatif consistant à rendre étranges les idées de l’identité nationale, de l’héroïsme, de la guerre et du sacrifice pour la patrie (le travail qui se poursuit jusqu’au montage – lorsque la voix de Joseph est encore amplifiée, déréalisée au moyen du logiciel de montage Final Cut que la monteuse Catherine Quesemand tentait de faire obéir en suivant les instructions de Jean-Marie. Et on pourrait en dire autant à propos du son, augmenté et « mixé » avec soin par Jean-Pierre Laforce. 

            Comme on peut le remarquer, la production de cet effet d’étrangeté n’est donc pas ici imposée au texte « de l’extérieur », artificiellement, comme une forme gratuite qui viserait à transformer et rendre critique ou ironique le sens du texte.  Elle passe tout au contraire par la révélation juste du sens des mots à voix haute, par leur réappropriation consciente, (jusqu’à ce que l’acteur soit sûr du poids idéologique des mots qu’il prononce, de la précision des gestes et des regards qu’il performe, de la position du corps) et que le cinéaste arrive à rendre cette idéologie présente dans le travail sur le cadrage et le choix des lieux, tout ceci que le film permet à voir et à entendre davantage là où à travers la lecture silencieuse ou intuitive du texte passe souvent inaperçu.

Le procédé consistait souvent à capter la multiplicité des sens possibles d’un fragment de texte, puis à « prendre une décision » sur une version de lecture possible, dégageant plus clairement l’intuition de la richesse du sens qui pourrait lui être attribué par celui qui l’entendrait et le verrait. C’est de cette façon originale que Jean-Marie utilisait les enseignements brechtiens. Les mots prononcés faisaient entrevoir leur duplicité, tel le dessin « canard-lapin », figure aspectuelle étudiée par les psychologues de la forme, conception « revue » par L.Wittgenstein. 

Les exclamations, les accentuations, les exagérations, débitées à un rythme conventionnellement trop lent ou trop rapide, telles des instructions expressives, attirent l’attention sur la manière non naturelle de dire le texte. C’est en ce sens aussi que l’acteur devrait désapprendre ce qu’il savait et apprendre quelque chose d’autre. Il apprenait une technique de lecture portant sur le sens d’un texte, puis à prendre de la distance par rapport à lui. 

Les techniques de révélation du sens d’un mot se font soit par l’amplification ou l’accentuation exagérée d’un mot ou de l’une de ses composantes, le ralentissement du rythme de la lecture, la modulation de la voix, y compris par les astuces des techniques de « correction » permises à l’aide du logiciel de montage. Ce qui est donc devenu naturel dans la lecture dite « théâtrale » est en même temps systématiquement poursuivi et chassé. Jean-Marie saisissait quelque chose des manières standardisées, familières de comprendre et de lire un texte et le faisait voir à Joseph. Ce sont les attitudes qui constituent le savoir social ordinaire, sa dimension pratique, qui sont montrées ici comme un phénomène à investiguer. La procédure de « rendre étrange » se dégage ainsi dans cet entre-deux, le texte et la pratique de lecture qui remédie, en s’actualisant, à la pluralité des significations que le texte renferme.

  1. Accorder les postures du corps aux mots

La seconde étape de l’apprentissage du texte consistait à l’inscrire dans une attitude, une posture corporelle adéquate. Il s’agissait de construire les caractéristiques morales d’une configuration de regards, une éthique du voir, du regarder et du montrer (y compris par la caméra). Par leur travail, Joseph et Jean-Marie montraient comment elle pouvait être construite. L’éthique de regards apparaissait finement coordonnée à travers la relation qui se constituait entre Jean-Marie et Joseph, puis entre Joseph et Barbara. Les relations étaient relatives à la thématique des fragments du texte étudié. 

L’une des réponses proposées pour justifier le choix que fait le personnage du film, Paul Erhmann, de rester en Alsace est décrite à travers un exemple de sa mission particulière : aider les « petites » gens, leur rendre service en tant que médecin. De son point de vue, rester en Alsace, même au prix de servir dans l’armée Allemande, est encore préférable, au fait de s’en aller. Ce n’est qu’en restant à proximité qu’il peut se rendre utile, raconte-t-il, comme pour prouver à son ami Lorrain et à lui-même que son choix est juste. 

            C’est une véritable phénoménologie de la perception qui se construisait ici pour permettre l’« adaptation » du texte et sa réalisation dans le film. La forme de cette configuration devant être directement perceptible. Comme pour le fragment de texte précédent, la lecture avait été répétée durant de nombreuses séances. Le texte et, dans ce cas, les configurations des interactions et des regards, devaient non seulement être mémorisés, mais aussi fixés le plus précisément possible afin de ne pas laisser prise aux aléas pouvant surgir suite à telle ou telle variation de la situation. Évidemment, comme il est possible de le remarquer ici, de nouvelles situations, comme notamment celle relative à l’arrivée de Barbara Ulrich, l’actrice interprétant le rôle de la femme à la ferme, puis sur le « terrain » du chef opérateur, Renato Berta, impliquaient à chaque fois de reprendre la structure de l’ensemble des dialogues et nécessitaient la mise en place de nouveaux ajustements de mise en scène. 

            Jean-Marie se disait satisfait d’une des lectures par Joseph, incorporée au point de paraître non plus « jouée », mais dite « comme pour soi ». On assiste à une série de lectures pour travailler cette configuration de rencontre entre les deux protagonistes qui s’avère plus complexe que prévue.            

Mais, comme Jean-Marie Straub aimait bien le souligner, il ne s’agissait pas de psychologie, mais du cadrage cinématographique de l’action consistant à présent à rendre non seulement audible le fragment d’un texte répété préalablement, mais à trouver la solution pour le rendre tout aussi visible dans le film. Elle devait, de plus, être comprise par Joseph. On pouvait en tirer une leçon. Les expressions d’états émotionnels, des affects ou autres états psychologiques qui surviennent en bloquant le déroulement de l’action doivent être travaillés sur le plan formel : à travers le changement d’attitude corporelle, de forme du regard, de prononciation. Jean-Marie trouvait les moyens formels pour la débloquer. Et c’est ce qui m’a semblé être l’un de ses enseignements le plus précieux.

Tout ce travail en commun n’est pas sans rappeler des travaux sociologiques sur ce sujet. En regardant l’autre, comme l’a bien montré Erving Goffman, l’individu construit son apparence, affiche sa disponibilité, informe la forme de la relation projetée, de sa qualité, et qualifie en même temps sa relation aux objets présents dans le champ de sa vision, de son action. Le regard intensif peut, dans certaines circonstances, créer le trouble, interroger, chercher à intimider, d’autant plus qu’il provient de la personne jugeant l’action que nous sommes en train d’effectuer.

            Un autre passage a attiré mon attention, car Jean-Marie soulignait un lien entre le sens du texte, la phrase « non point certes pour leur plaire, mais parce qu‘il faut courir toujours là où l‘on voit la vérité » et la manière qu’avait Joseph de la prononcer « pour soi ».  Le film montre ainsi un jeune Alsacien convaincu, n’ayant plus besoin de justifier son choix. Il y croit vraiment, il n’a pour ainsi dire, plus besoin de le prouver, alors il raconte un peu comme pour se rappeler le chemin parcouru. Le texte de Barrès constitue une plongée dans le temps et décrit à rebours cette transformation/ évolution du caractère.

Le travail de chef opérateur Renato Berta

Le directeur de la photographie Renato Berta travaille de concert pour adapter son travail à la mise en scène de J.M. Straub veillant lui-même au respect du texte de Barrès et à l’interprétation déjà acquise par les acteurs. Le film « Un héritier » est découpé en plusieurs lieux qui induit des mises en scènes différentes. Il débute la marche des protagonistes sur une route de la forêt, nous les voyons ensuite assis dans une ferme, on assiste au monologue de Joseph dans la forêt, appuyé contre un mur celtique, pour finir sur une longue contemplation de l’image d’une tombe merovingienne. Comme le rend visible le film de Jean-Marie Straub, le texte permet de structurer le déroulement de l’action dans des lieux différents.

            Comment se constitue le cadre d’un plan, le passage d’un plan à l’autre ? La scène de travail avec Berta permet d’approcher plus en détail l’intégration de l’objet caméra dans le travail de la production filmique. Un mouvement de la caméra à priori simple : suivre la femme qui sort d’une maison, apporte deux verres, les pose sur la table, puis s’éloigne, s’avérait en réalité plus complexe que prévu. D’autant plus que Jean-Marie Straub disait ne pas encore l’avoir utilisé dans ses films. Caméra à la main, Renato Berta cherchait à calquer son mouvement « au mieux », au plus proche du cadre projeté par le réalisateur. Bien qu’il ait eu une idée générale du mouvement qu’il souhaitait produire, les ajustements devaient passer par une série d’essais du cadrage intégrant les différents éléments de la situation qui étaient décidés au fur et à mesure. Il exprimait ses idées en cours de route, il savait davantage ce qu’il ne voulait pas, compte tenu de ce qui avait été travaillé préalablement à propos du texte. Entre les deux, le plan envisagé et celui en cours de réalisation, il y avait encore une marge d’incertitude.

            Jean-Marie Straub restait fidèle à la position brechtienne, le théâtre de Brecht se veut résolument anti-naturaliste, anti-psychologique, anti-romantique, anti-émotionnel et anti-hypnotique. Comme le soulignait Brecht, le spectateur n’a pas à s’identifier avec le personnage qu’il joue, il doit au contraire prendre ses distances avec lui. La représentation théâtrale doit nous permettre de devenir conscients, critiques à propos de ce qui se passe, critiques du jeu qui se déroule.

            La construction des plans, comme la lecture du texte et la construction du regard, est en continuité avec les aspects moraux du texte de Barrès et le soupçon porté sur la moralité de Paul Erhmann. Dans ce fragment précis, c’est donc la complexité, voire le caractère paradoxal de son choix qui est mis au centre et permet de souligner la contradiction entre l’acte médical et la situation du citoyen dans laquelle il se trouve. Les choses ne sont pas nettes dans ce genre de situations. Comme si tuer (un faux prêtre voyeur) pouvait, dans certaines circonstances, se justifier : telles par exemple la collaboration, la dénonciation, la trahison… Le cinéaste fait entendre le problème, sans imposer le jugement. 

  1. L’environnement hérité

Un des aspects de ce travail est l’emplacement des personnages dans des lieux de mémoire. La terre, l’environnement dans lequel est né le jeune Alsacien, le mont Saint-Odile, et ses environs, fournit un autre complément de réponse au fondement de son choix. « Tout m’importe en Alsace, les usines, les auberges » raconte-t-il passionnément. Il est pris dans ces lieux, lié à leur histoire. 

Le départ pour l’Alsace. Je poursuivais Jean-Marie et Joseph sur le chemin boisé. Jean-Marie orientait la position corporelle de Joseph dans un ravin, entre une partie du mur celtique. Les fragments, tant du texte de Barrès que du film, permettent d’unir les particularités de l’environnement physique et toute l’histoire de l’Alsace qui s’en dégage. L’effet de cette présence immédiate du témoignage direct se retrouve également dans la forme du cadrage réalisé par la caméra qui « suit » (cf. film de Straub) tel un témoin invisible, les deux personnages, en les filmant de dos. Par ce cadrage étrange, la marche des deux protagonistes apparaît elle aussi atemporelle. Pourtant, le film de Jean-Marie semble se rapporter à cet environnement d’une manière tout autre, non naturaliste et surtout non documentaire par rapport au texte. Nous sommes loin de l’idée que le film, tel un film d’histoire par exemple, se devrait de retracer le lieu décrit dans le texte. L’environnement que l’on peut observer dans le film « Un héritier » paraît mythologisé, les personnages marchent comme transplantés dans un passé lointain et font, en quelque sorte, abstraction de l’environnement qui les entoure. Les caractéristiques immédiates de cet environnement ordinaire (la marche dans la forêt) sont comme ignorées au profit de cet autre environnement décrit dans le texte. L’actualité du présent, l’attention à l’environnement immédiat – celui en vue de la réalisation du film (l’attention au cadrage, à l’emplacement, au son), et celui de la vie ordinaire – faire attention, respecter l’environnement dans lequel on est situé, s’emboîtent certes, mais les moindres détails environnementaux, s’incrustant trop brusquement dans le film, sont progressivement effacés dans le montage. C’est le récit, son sens et son rythme, travaillés préalablement, qui fournit les « données » aux acteurs et que le film rend visible. La fiction prend corps sur le fond de l’atmosphère des lieux évoqués par le texte. Le film gomme progressivement les détails du contexte présent au profit des dialogues.

L’environnement dans lequel vivent les protagonistes, n’est pas seulement naturel, beau. Il est ancestral. Toute une histoire, toute une profondeur géologique, pour reprendre le terme de Cézanne, est déposée dans ces forêts et ces vestiges. Comme le suggèrent la présence d’un mur païen d’origine celtique et le tombeau mérovingien, l’histoire des croyances religieuses, des traversées germano-romaines, des affrontements, des batailles réalisées par ses prédécesseurs, Paul Erhman en est l’héritier. 

De l’importance du montage

Le cinéaste et la monteuse revoient à nouveau frais les scènes et les dialogues enregistrées, réajustent ce qui est visible et audible dans le film, le logiciel aidant à finaliser les alternatives interprétatives, les silences et les décors naturels travaillées. Le moment du montage est la continuation de ce travail sur la parole énoncée et son écoute, de la différenciation d’une version d’une autre, une pratique de lissage des photogrammes en trop ou peu suffisants, sur lesquels se déposent des « accidents » non voulus de l’expressionnisme de la nature et dont il s’agit d’effacer ou de modifier la présence sonore ou visuelle. Dans ce travail précis, le montage est en grande partie fondé sur l’écoute et l’effet qu’une réplique peut avoir dans une séquence de dialogue et s’adresse en premier lieu à un autre acteur lequel par la forme que prend sa réaction témoigne devant le spectateur de la manière dont elle est comprise. On remarque le caractère peu conventionnel de la manière dont ces répliques sont prononcées et mises en scène visuellement. Le montage se situe dans l’infra-ordinaire des sonorités et des expressions, réécoutées et revues de nombreuses fois puis réarrangées, épurées, ce qui permet de leur donner un aspect « sculptural » particulier. En ce sens, le montage prolonge le travail de lecture et de travail corporel réalisé tout au long et en fixe les détails. Cette fixation finale de l’attitude langagière atypique présuppose en même la connaissance des manières standardisées, familières de comprendre et de lire un texte comme de se comporter, les attitudes qui constituent le savoir social ordinaire de la communication, de nos attitudes de dire, d’entendre, de s’exprimer, des « éthnométhodes » (Garfinkel, 1967) qui sont montrées ici comme un phénomène à investiguer. La procédure de « rendre étrange » se dégage ainsi de cet entre-deux, le texte et la pratique de son incorporation vocale et corporelle, en actualisant des significations possibles qu’elle enferme que le montage prolonge. Le matériau filmique rend observables tant les procédures de communication que la mise en scène, permettant ainsi d’agir sur ce qui est dit et rendu visible, le re-visionner et re-entendre afin de « lisser » les enchainements dans le jeu des acteurs, via les silences plus ou moins longues entre les répliques, en ajustant les plans entre eux. Il introduit par ailleurs le questionnement et la possibilité de modification des paramètres techniques de la qualité visuelle et sonore cohérente. Comment la question de la patrie se retrouve-t-elle décrite ? Et, comment est-on arrivé à cette position corporelle-là ? A cette manière de réciter le texte ? Les vidéos retracent pas à pas ces moments du travail et de son élaboration. En visionnant les fragments du travail à la maison de Straub, puis à la ferme en Alsace, on peut voir comment la recherche de cet emplacement a pu être trouvée. Les rush réalisés sur le tournage d’ « Un héritier » témoignent de tout ce qui était si soigneusement lissé, enlevé, travaillé, épuré pendant le montage. Grâce à ces rushes, le spectateur ne peut plus prétendre en ignorer les subtiles élaborations du film. Ils montrent pour ainsi dire ce ne devrait pas être vu, et requalifie, par association, le texte de Barrès et le film de Straub d’une toute nouvelle signification, la rendant parfois drôle et ironique. 

Conclusion

Un héritier, on pourrait s’étonner de cette réminiscence de l’histoire de la guerre franco-allemande pour les terres de l’Alsace/Lorraine, s’étonner de la nostalgie et de la critique à l’encontre de la germanisation exprimée par l’auteur, Maurice Barrès, dès l’introduction de l’ouvrage « Au service de l’Allemagne ». La défense de la langue et de la culture française, le regret de voir son remplacement forcé par la langue allemande : un thème classique qui mettait en avant les problématiques du patriotisme et des sentiments d’injustice suite à l’annexion décrite par Barrès. Après la première partie de l’ouvrage déjà adaptée dans le film « Lottringen », (« la Lorraine »), Jean Marie Straub adaptait cette fois-ci la première partie de l’ouvrage, « l’Alsace ». Doit-on y voir encore la référence à ses origines, à la proximité de la description de Barrès avec ses souvenirs d’adolescent : « quand on apprenait l’Allemand par cœur sans le comprendre », « quand on ne pouvait pas traverser les frontières et que l’on se rendait en Alsace en vacances dans la forêt, près de Saint-Odile », racontait-t-il à Joseph pour mieux lui faire comprendre l’ambiance de conspiration dont il était question. Pouvoir manifester certains signes d’appartenance à la France : porter les cocardes tricolores, écrire : « vive la France » étaient bien sûr interdit. Ou bien, au-delà de ces souvenirs d’enfance voulait-il resituer l’ouvrage de Barrès dans une tout autre actualité de la France hantée à nouveau par son identité nationale et à l’histoire de sa propre destitution, suite au refus d’engagement dans la guerre en Algérie ?  Le film pose en effet un ensemble de questions au sujet de la difficulté à prendre une décision dans une situation qui elle-même est loin d’être moralement claire. Jean Marie la repose à sa manière. Il ancre son film lui aussi dans des lieux de mémoire de l’histoire alsacienne dans le vestige mégalithique ou celtique, comme l’appelle Barrès, auprès du « mur païen », antérieur aux origines chrétiennes, où il place l’acteur racontant l’histoire de sa famille qui s’entremêle avec celle de la situation d’annexion de l’Alsace. Que pouvons-nous apprendre de l’histoire de l’Alsace aujourd’hui ? Qu’en est-il de la question qui fut jadis si importante pour la France, celle de la Lorraine et de l’Alsace, aujourd’hui régions françaises ? Que dire de la présence des Allemands et du régionalisme “revendiqué” et “reconstruit” de toute part ? Que dire du haut score fait en Alsace par le Front National et de la peur des émigrés que la population alsacienne incarne parfois ? 

Les soleils bleus de la Grèce

Existe-t-il un esprit des îles ? J’écoute, telle une psychiatre empathisée, la vie animée qui m’est racontée par des inconnus qui croisent ma route et qui souhaitent se confier. Toutes sortes de marginaux, de différents, de « à part » viennent à moi. Et c’est à eux, à leur tour, d’être mes thérapeutes providentiels, car à travers leurs histoires de vie, je leur raconte la mienne. Ainsi a commencé ce chapitre de voyages grec. Par les îles. C’est comme si je devais d’abord vivre ce quelque chose, me mouvoir, pour qu’il soit digne d’être décrit, pour que j’aie envie d’écrire et surtout de me lire et me relire, car je sais désormais que je devrai ainsi rester avec cette écriture et moi-même pour le reste de ma vie. L’été 2018. La Grèce. L’île de Corfou. Le hasard aidé par la chance. Une île verte que je ne connais pas. Quelque chose avec un goût de littérature. Comme si cela devait m’aider à écrire. M’aider à m’arrêter là, provisoirement. L’île de Lawrence Durrell et surtout, un court moment, l’île d’Henry Miller ! Aucun endroit de Grèce ne se ressemble. Ni même la moitié de mes journées. Tout change sans cesse. À quoi est-ce dû ? À la topologie du lieu ? D’île en île, de crique en crique, de la perspective de la taverna dans lequel je me retrouve ? À la qualité de la nourriture et du vin ingurgités ? À mon état hormonal ? À la qualité et à la couleur de l’eau de mer, au silence ou au contraire au bruit provoqué par les autres humains, humanoïdes ? Familles, enfants, couples. Encore ! C’est à croire que je les attire ! Corfou. Non, rien à voir avec l’île décrite par Durrell. Vraiment rien. Peut-être seulement quelquefois je reste encore éblouie par les plantes, la couleur de l’eau, les cyprès, oui la lumière, la nature. Vautrée devant la maison blanche à Kalamata, sur un coussin, « Black Book » de Durrell à la main. Puis un autre, le livre de poésie de la nature, Stephanides, un poète d’origine indienne, son ami, ayant vécu là également. Le poète fait l’éloge des saisons, de la nature, des feuilles d’arbres, des insectes, comme le remarque également Henry Miller dans son livre phare grec « Le Colosse de Maroussie ». Ces paysages escarpés, magiquement déployés devant la vue, gâchée immédiatement par les voitures, groupes, rires, conversations. Des touristes, j’en ai rarement vu autant à la fois ! Mais en triant, en me faufilant entre eux, avant/après eux, pendant qu’ils dorment ou qu’ils mangent, j’arrive encore à les éviter, j’en fais abstraction, je m’y fais. Je trouve des coins et des recoins, des instants de bonheur contemplatif. Comme dans cette chambre en face de la plage, chez Angelo, avec le balcon qui m’a permis de passer les nuits entières à regarder la lune croisant Mars et surtout de vivre ce moment ô combien poétique de son éclipse totale. Observer la lune rouge. Rêver dans l’obscurité des temps révolus de la famille Durrell, lorsque l’île, avant la Seconde Guerre mondiale, était encore un petit village et personne, mais vraiment personne, n’y parlait anglais.

Le chapitre grec doit avoir lieu, mais par quoi dois-je commencer ? L’été 2020, l’année Covid, je suis arrivée au Little Lindos Studios. Assise sur la terrasse en face de l’Acropole Athéna Lindia, je me réjouis véritablement de tout ce qui m’arrive. L’île de Rhodes. Plein été. L’île du Colosse d’Hélios. Comment était-il ? À quoi ressemblait sa sculpture ? Où était-elle située ? Je suis sortie enfin de ma chambrette parisienne après le confinement de trois mois, pourvu que cela ne recommence pas… Non, ce n’était pas drôle, malgré le caractère tant désiré de certains changements : le ralentissement du trafic, l’attention accrue aux bienfaits de l’atmosphère non polluée des villes, au ressourcement de la faune et de la flore et bien évidemment, à cette prise de conscience de la fragilité des possessions, du caractère éphémère de la vie. Ainsi pour tout le monde. Des bons et des méchants, des riches et des pauvres, tous dans le même sac épidémiologique. Certes, certains enfermés plus confortablement que d’autres, mais enfermés tout de même. Car combien de ces luxueuses forteresses se sont transformées en prisons ? La Grèce mythologisée, remplie de ruines antiques et de vestiges. La Grèce de la mer Ionienne et Égéenne, la Grèce des maisons blanches et du soleil intense en été. Les bleus turquoises de la mer, les couleurs resplendissantes aux levers et couchers du soleil, les hibiscus rouges et violets, l’odeur du jasmin et des magnolias dans la ville de Rhodes. Lindos. C’est exotique, romantique, magnifique, avec la côte montagneuse turque visible en face et quelques traces de ses influences orientales : les maisons avec les lits de pacha, n’oublions pas que l’île de Rhodes a été pendant plus de 400 ans Turque, les « Captain Houses », les dessins tels de petits blasons sur les murs des maisons (tourterelles, daims, croix, fleurs…), leurs ornements taillés dans la pierre, les mosquées élevées en flèche, telles de petites fusées. Plus fins que les châteaux massifs des Templiers tout autour. La Grèce frontalière, donc, avec tout ce que cela implique : la guerre, les intrigues économiques et politiques, les réfugiés et maintenant l’histoire du gaz et du pétrole.

La Grèce d’île en île

Ma découverte de la Grèce a commencé par les îles. Un jour, l’année 2011, une idée m’est venue à cause d’un amant d’origine grecque : aller me perdre en Grèce, aller d’île en île, sauter de bateau en bateau, à l’aventure. Voici ce que je me suis décidée à faire : devenir une Ulysse-ienne, descendre de l’avion à Athènes, aller en bus au port et prendre le premier bateau venu pour une île dont j’allais découvrir le nom au dernier moment. Milos fut ma première destination. Peut-être bien à cause de la Vénus de Milos ? C’est en tout cas la seule chose que j’associais avec le nom de cette île. Le débarquement sur le gros Blue Ferry, en route pour un tour des îles grecques. Sur le pont, un vent de liberté s’infiltrant petit à petit dans mon corps et mes cheveux. Je respirais. Quelle joie indescriptible, quel oubli des petites-grandes peines. Une innombrable quantité d’îles émergeant tout au long de la route, comment ne pas se prendre pour une errante Ulysse ? Milos, toutes sortes de plages différentes et le lieu escarpé où la découverte de la Vénus a eu lieu. La Vénus de Milos est au Louvre. Sur le site, rien de spécial, à peine une indication. De plus, les pneus de ma voiture se sont percés en y allant. Un couple d’Anglais, qui me l’a louée et qui nourrissait une quantité inimaginable de chats, a dû se déplacer de l’autre côté de l’île pour me secourir. Échouée sur une plage en attendant que Monsieur change la roue de la voiture, en buvant avec Madame de petits verres d’ouzo, j’étais, oh là là, si bien, quelle magnifique coïncidence, quel insouciant bonheur ! Est-ce cela que j’aime en venant depuis tant d’années ici ? Cette insouciance d’été que la Grèce m’offre, me donnant l’impression de revenir en enfance, lorsque tout était encore possible. Je retrouve le sentiment de liberté, alors que, je le sais bien, pendant que je m’amuse, la Grèce entière est au travail. Comme de nombreux visiteurs, j’échoue véritablement comme une épave sur la plage. Une semaine à peine, et le relâchement des tensions dues à ce trop de sérieux, trop d’inquiétudes de la vie parisienne, s’efface. Cette année, l’année du Covid, ayant enfin pu passer l’hiver sur l’île de Rhodes, je regardais, un à un, les touristes arriver, blancs pâles translucides, inquiets, fatigués, si ce n’est véritablement épuisés. Quelques journées seulement en contact avec l’eau, après avoir rechargé leurs batteries sur des fauteuils de plage remplis de soleil, en allant se plonger dans la mer, s’agitant là un peu, revenant sur les fauteuils, puis s’attablant au restaurant, arrosés de vin et d’ouzo, eux aussi enfin libres, heureux, insouciants… Le miracle grec a encore, une fois de plus, agi, même au temps du Covid. En quoi consiste-t-il ? En ce soleil, cette mer généreuse, ces perspectives si différentes des îles, que l’on peut découvrir depuis le bateau, ces différentes choses « à faire » ou précisément à ne pas faire. C’est hors saison que l’on peut observer le travail méticuleux de la construction de l’illusion d’insouciance destinée aux touristes en vacances. Le travail soigneux d’entretien et de rénovation des maisons, l’attention aux décors, au choix des fleurs, des plantes, des peintures, celles qui vont laisser l’impression de la Grèce authentique, celle des cartes postales… Ces maisons, désormais toutes ou presque devenues « hôtels », sources de revenus, rien à voir, pour ainsi dire, avec le caractère impersonnel des grands ressorts des côtes espagnoles ou françaises, brutalisées pour la plupart par l’architecture de béton des années 50-70. A Lindos dont le site est classé par l’Unesco, il est interdit de construire ce genre d’horreurs, chaque villa aspire l’âme et la vie de ses propriétaires… Oui, car ils savent qu’ils devront y passer la saison entière à accueillir les gens, à nettoyer, à arroser les plantes, à travailler à ne plus en pouvoir dans des températures qui descendent rarement en dessous de 30 degrés. Se dépenser jour et nuit. Rester figés dans des restaurants, boutiques, tout l’été pour enfin, début novembre, prendre leur temps de repos…

Milos 2011

Il est déjà 19h. Où vais-je dormir ce soir ? J’ai récupéré la voiture aux pneus réparés, et en passant près du port, j’ai aperçu un énorme bateau avec l’inscription Karpathos. Le ferry partait dans 10 minutes… J’ai garé la voiture sur le parking et j’ai littéralement sauté dans le bateau qui partait. J’espérais simplement que Monsieur et Madame aient un double des clés de la voiture, car la clé partait avec moi à Karpathos. La nuit entière sur le bateau voilà ce qui a pu résoudre de manière économique mon problème de logement, nous arriverons à Karpathos tôt le matin. Je dors, ou plutôt je ne dors pas vraiment. Je contemple le mouvement de la mer depuis la terrasse du bateau. Je regarde la lune et je sens le mouvement des vagues. Si je devais définir la liberté, elle serait ainsi décrite : dans la contemplation des étoiles en mouvement, à bord d’un bateau longeant la mer Égée. Depuis longtemps, j’ai compris qu’il suffisait de se déplacer pour que les choses arrivent, par contact, par coïncidence, par le toucher. La vie aidée par le hasard, le hasard aidé par la vie. Les signes surgissent, comme ces messages optimistes inscrits sur le tee-shirt de l’homme qui vient de monter à bord : « self improvement », « balance », « well-being », « wellness », « fun », « health », « strength », et se concluant par « whatever gives you pleasure… » avec devant « the train for [….]. » Enfin, un usage intelligent de l’art prêt-à-porter. Le bonheur à lire par tout un chacun regardant le dos de cet homme et imaginant son propre bonheur. Mais moi, je pense irrésistiblement à toi. Tu occupes maintenant mon esprit. Et j’ajouterais à cette liste : « l’amour », « la sensualité », « le voyage », « les fleurs des montagnes », « les poissons crus », « le vin » : ligo krassi, ligo thalassa, kai to agori mou…

Le Népal

Mais cet hiver-là, mon séjour marocain fut de courte durée. Il me fallait simplement échapper à la folie des fêtes de Noël et du Nouvel An, car je savais qu’un autre voyage, encore plus « exotique », m’attendait : un voyage au Népal. Pour une fois, je m’étais un peu préparée. J’avais les guides, les cartes, les vêtements, un sac de couchage pour survivre à -30 degrés dans l’Himalaya, et des chaussures de marche. J’étais prête à affronter le Yéti, ou que sais-je encore. En errant parmi les rayons poussiéreux d’une librairie de voyages, les cartes et les guides sur l’Himalaya se déployaient comme des promesses de contrées lointaines. Mon regard s’est posé par hasard sur un livre qui semblait émettre une lueur propre : Les tambours de Katmandou de Gérard Toffin m’a immédiatement envoûtée. La couverture, d’une sobriété trompeuse, proclamait un héritage digne de Tristes Tropiques et présentait l’auteur comme un vétéran du métier d’ethnologue, qu’il exerçait depuis plus de trente ans dans la mystique vallée de Katmandou. Gérard s’intéressait particulièrement aux formes de vie et à la culture des Newars, les premiers habitants de la vallée. Ces êtres anciens, gardiens d’une sagesse séculaire et de rites envoûtants, devenaient sous sa plume des entités presque mythologiques, vivantes dans le réel tissé. En feuilletant les pages, je pouvais presque sentir le parfum des encens et des épices, entendre les murmures des tambours résonnant dans la nuit népalaise. Ce livre donnait envie de prendre la route, de fréquenter les mêmes lieux, de rencontrer les mêmes personnes. L’auteur disait par exemple : « Je prends plaisir à ces heures fébriles qui précèdent les départs, aux légers flottements que provoquent les voyages, aux moments de rupture, à ce brutal franchissement qui conduit en quelques heures plusieurs siècles en arrière. Encore aujourd’hui, j’éprouve une sorte de manque à ne pas retourner au Népal pendant une longue période. En tant qu’ethnologue, j’ai tissé avec ce pays toutes sortes de liens où le privé et le professionnel s’entremêlent. » Le récit, écrit à la première personne, déployait devant mes yeux une odyssée multidimensionnelle, une symphonie de recherches et d’aventures, mêlant le réel à l’imaginaire. Il ne s’agissait pas seulement de discussions académiques, mais aussi de fragments de vie, de bribes d’humanité brute capturées dans le village reculé de Penaygon. La structure labyrinthique de la vieille ville de Katmandou se dévoilait comme un mandala vivant, chaque ruelle une artère palpitante de mystères à élucider. Dans les modestes appartements des habitants, l’auteur menait ses enquêtes avec une curiosité insatiable, scrutant les manières de vivre comme un poète cherche les vers dans le quotidien. Il mentionnait également un film, Living Goddess d’Ishbel Whitaker et Mark Hawker[1], dont il avait guidé la réalisation. Ce documentaire raconte l’histoire de la petite fille incarnant la déesse Kumari, une déité vivante dont l’existence défie la rationalité occidentale. « Les dieux les plus élevés de l’hindouisme sont Shiva et Vishnu, mais c’est la Déesse dont les sanctuaires affichent les plus longues files d’attente un samedi. Les rois du Népal pouvaient avoir été bénis par la poussière des pieds de Pashupatinath, mais c’était le mantra de la déesse Taleju qu’un roi mourant de la dynastie Malla tentait de transmettre à son successeur comme garantie de pouvoir royal », écrivait l’ethnologue (Toffin, 1993 : 45). Le culte de la Kumari a été crucial pour la continuité de la culture hindou-bouddhiste de la vallée, central pour légitimer les rois hindous Malla et les festivals des Newars (Allen 1989; Gellner 1992: 87). Et, bien que cette pratique semble relativement récente dans la représentation populaire, il est certain que l’adoration des jeunes filles vierges en tant que Kumari est une pratique hindoue très ancienne. L’auteur souligne de nombreux débats et paradoxes soulevés par cet héritage : « L’institution de la Kumari a été attaquée par des avocats des droits de l’homme qui soutiennent que les droits de l’enfant de la jeune fille—le droit à une éducation normale—sont enfreints. Les activistes newars répondent qu’il s’agit d’une attaque inspirée par les Brahmanes contre une partie essentielle du patrimoine des Newars, motivée moins par un souci réel des droits de l’enfant que par l’envie de l’histoire et de la culture riches des Newars. Parallèlement, le rôle de cette institution religieuse clé, et d’autres institutions similaires, dans la légitimation de la monarchie a été mis en lumière après le Mouvement populaire II, la deuxième révolution de rue qui a renversé le roi Gyanendra en avril 2006. Le Premier ministre Girija Koirala a usurpé la place du roi et a commencé à assister aux festivals à sa place en tant que chef de l’État. En 2008, le président nouvellement élu, le Dr Ram Baran Yadav, a pris la place du Premier ministre » (Gellner, p. 90). La réalisation du film[2] s’est heurtée au contexte politique du pays, qui doit choisir entre deux visions du monde et des traditions incompatibles : d’un côté, l’émancipation des rituels et traditions ; de l’autre, leur respect et perpétuation, incarnés par les festivals et le culte de la Kumari. Au XXIe siècle, le Népal est l’un des rares pays où la spiritualité incarnée dans les déités est vécue et où les temples continuent d’être « habités ».

Toffin décrivait cependant, depuis son expérience de terrain, la diversité des rites, l’histoire complexe des castes, et les problèmes qui se posaient lors de la reconstruction des temples hindous, bouddhistes, newars – un projet de sauvegarde de cet héritage complexe auquel il avait prêté ses mains, son esprit, et son âme. Chaque page du livre semblait imprégnée des chants, des rituels, du murmure des prières millénaires. Il n’était pas seulement un observateur, il était un participant, un amoureux des cultures qu’il étudiait, dont ce livre paraissait comme une offrande.

A la relecture des passages du livre se dégageaient naturellement les scènes d’un film. Les mots prenaient vie dans mon esprit, chaque page un cadre cinématographique vibrant de couleurs et de sons. Je me suis dit qu’il me faudrait extraire les passages les plus captivants et, à partir de là, capturer les moments ou les situations s’y rapprochant, du moins l’ambiance qu’il décrivait avec tant de poésie et de précision. Mais je savais dès le départ que cette expérience serait mienne, donc inévitablement différente. Chaque perception, chaque sensation, chaque émotion serait filtrée à travers le prisme unique de mon être. Pourrait-on superposer ces images et ces histoires avec ce que j’allais y vivre ? Probablement pas. Et c’était bien ainsi. Car la véritable essence de toute aventure, de toute quête, réside dans cette singularité inimitable de l’expérience.

Les images de Katmandou (l’ambassade, les écoliers ayant froid avec leurs châles, la ville dans la brume au matin, le mur moyenâgeux, le Bazar, les temples)

Les images des rituels (les cérémonies, les problèmes d’enquête filmique – l’impression d’intrusion, les décalages des visions occidentales par rapport à celles, népalaises hautement symboliques, la différence dans l’appréhension des rituels sacrés, comme est celle de l’élection de la petite déesse Kumari)

Les images de Panauti (le temple, le haut et le bas de la ville, le sacré dans le quotidien, l’inscription de purification, des rites ayant lieux dans différents quartiers de la ville, les informateurs, la dimension familiale de perpétuation des castes)

Les images de Penaygon (la continuité des enquêtes, les difficultés du langage entre le jeune chercheur et les membres de la communauté du village)

Les images des paysages (le printemps, les montagnes, les villes, les bus, les touk touk)

La danse des masques (Bajaacharya puja)

Les lieux et les amis (les restaurants – Takali, Embalisn, Rita Brand Hand Coffe, les villages, les restaurants ,…). »

J’ai contacté l’auteur de l’ouvrage et deux jours après, à ma grande surprise, nous prenions un café ensemble sur la place de Contrescarpe. La vie est une aventure merveilleuse, un enchantement secret qui se révèle à ceux qui frappent à la porte au moment opportun, déclenchant ainsi l’épopée d’une existence. C’est en engageant activement avec le monde que nous trouvons notre sens et notre direction. En décidant de suivre ses traces, j’ai entrepris un voyage qui allait me conduire à la rencontre de l’inouï : filmer les artistes népalais, immortaliser les rites collectifs, explorer les temples sacrés et, bien sûr, marcher sur des sentiers majestueux dans l’Himalaya. L’Annapurna, à plus de quatre mille mètres d’altitude, m’appelait, vers un voyage initiatique. J’étais sûre d’y trouver le Yéti, cette créature légendaire, symbole de l’inconnu !

Armée de l’inspiration puisée dans ces pages, je me préparais à vivre une expérience où le connu et l’inconnu se fondraient, où les histoires des autres deviendraient le terreau de mes propres récits. Ce voyage, à la fois intime et collectif, serait une danse entre l’ombre et la lumière, entre le passé et le présent, entre le livre et la vie. Et au bout du compte, ce film intérieur serait un hommage à cette merveilleuse et infinie diversité de l’existence humaine.

Juste avant mon départ, j’ai découvert dans mes affaires deux journaux de géographie, un magazine polonais que je collectionnais dans mon adolescence. Ces images exotiques me faisaient voyager bien avant que je ne foule les terres lointaines. En vidant l’appartement après le décès de ma mère, je me suis demandé ce qui restait de ma vie polonaise. Mon héritage se réduisait à quelques vieux livres, des photos, des journaux intimes. En fouillant parmi ces trésors, je suis tombée sur un article en polonais des années 70 sur Dubar Square de Katmandou et la Kumari, la déesse vivante. L’avais-je déjà lu ? Était-ce là un signe, une coïncidence extraordinaire, une manifestation de la contingence de l’expérience humaine ?

Plongée dans les écrits de Gérard, une évidence m’a sauté aux yeux. Ma pratique de l’écriture et de la recherche, enfermée dans l’analyse et la décomposition des images, était devenue un fardeau. Mon appartement, transformé en véritable bibliothèque, était le théâtre de cette lutte intérieure. Pendant plus de vingt ans, j’avais disséqué des films, analysé des séquences linguistiques, enfermée dans une routine de réflexion et de critique. Trop de temps consacré à la lecture et à l’analyse, pas assez à l’action et à la vie. Il fallait que je change de style, que je me libère de cette stase intellectuelle. Pourquoi mon écriture intime coulait-elle naturellement de source, alors que l’autre était devenue un poids insupportable ? Mon corps, mon esprit, mon âme en souffraient. Il était temps de bouger, de voir l’étendue du monde dans lequel je vivais. Comme Wittgenstein le dirait, la signification est dans l’usage, et l’expérience directe du monde est essentielle pour comprendre notre place dans le langage complexe de la vie.

Le fragment de la vie d’un autre et me voilà embarquée dans un nouveau projet de voyage. Qui était-il ? Quelles étaient ses préoccupations, ses recherches ? Ces voyages d’enquêtes sur les traces de quelqu’un d’autre me conduisait de chapitre en chapitre, de sa vie à la construction de la mienne. Le voyage et l’écriture et ses effets de boomerang, tout cela s’emboitait parfaitement dans le processus dynamique et interactif de la vie. Comment rester détachée ? La vie d’un autre n’était pas la mienne, et pourtant, j’y étais impliquée. Dans quelles circonstances ? Pour apprendre quoi ? Ce qui m’importait dans ce voyage, ce n’était pas tant l’histoire ou l’ethnologie du Népal. C’était cet exotisme moderne, cet amalgame de cultures et de traditions, réunies comme des pièces d’un puzzle en constante évolution, créant l’émerveillement face à tant de richesse. Les paysages des montagnes et des lacs, les routes parsemées d’obstacles, la multiplicité des langues, des visages, des temples: tout cela constituait un monde différent à explorer, à approcher, à goûter. Le Népal m’appelait. La vie devenait une découverte incessante, un apprentissage sans fin, une élévation de la conscience, malgré les difficultés. C’était non seulement la réalisation de ma destinée, mais aussi la décision de participer activement à ce flux constant d’expériences, d’épreuves et de révélations. La vie un terrain d’expérimentation, une quête de compréhension à travers l’action et l’engagement direct dans le monde.

Les scènes décrites dans le livre de Toffin, avec leurs rituels ancestraux et leurs paysages mystiques, allaient devenir le décor sur lequel j’allais peindre mes propres impressions. Chaque rencontre, chaque découverte, était une touche de couleur ajoutée à cette fresque en constante évolution. Les tambours de Katmandou résonnaient en harmonie avec mes propres battements de cœur, et les temples sacrés se révèleraient à moi sous une lumière unique. Ainsi, inspirée par ces pages, je me préparais à vivre une expérience où le connu et l’inconnu se mêleraient, où les histoires des autres nourriraient mes propres récits. Ce voyage, à la fois intime et savant, serait une exploration entre le livre et la vie. Et au bout du compte, ce film intérieur serait un hommage à cette infinie diversité de l’existence humaine.

Mais tout ceci était loin d’être clair, évidemment. Le puzzle s’agençait lentement et même à présent, la figure de ce nouvel être n’était pas tout-à-fait visible. Est-ce à vrai dire important ? Est-ce cette manière de vivre plutôt qui importe ? Car aurais-je pu aller n’importe où ailleurs. Ailleurs ? À quoi donc tient la singularité d’un pays, d’un lieu, d’un paysage, d’un être ? J’allais, une fois de plus me défier, me faire peur, me laisser prendre par des routes et rencontres inconnues. Car bien évidemment, je craignais tout un tas de choses. J’avais peur de partir seule, peur d’avoir froid, peur de me perdre. Je me disais, allons contacter Gérard, on ne sait jamais – le principe de laisser le hasard pour faire venir les idées et surtout trouver un contact là-bas, laisser une trace de vie à quelqu’un, se protéger un peu, se faire guider et surtout donner un peu de sens à toute cette aventure sans but autre qu’elle-même. Un livre, une rencontre et voilà nos destins entremêlés.

Un voyage transforme toujours, même légèrement. Il rend attentif, ouvre les yeux aux situations risquées, et surtout conduit vers des buts et de nouvelles découvertes. En un sens, comme le décrivent souvent les écrivains voyageurs, il est une forme d’initiation, un processus par lequel nous expérimentons le monde et nous-mêmes à travers nos actions, engagements, interactions. Pour que le voyage devienne aventureux, il faut y projeter une vision, une forme d’attente « ouverte » cependant à des nombreuses déclinaisons, obstacles, désirs. Il faut pour cela qu’envisager le départ soit accompagné d’une véritable impulsion, du sentiment que le moment est adéquat, que la direction à prendre s’impose pour ainsi dire d’elle-même. Une fois ces craintes dépassées, j’ai appris à voyager seule. J’en suis même devenue addictive. Tous les voyages ne sont bien sûr pas de cet ordre aventureux-là. Certains, d’ordre vital, visent simplement à retrouver la nature, à décoincer le dos dans une eau de mer baignable, une taverne mangeable avec perspective ouverte sur le bleu, vert, gris ou bleu marin, et même quelque fois, le noir profond qu’une eau de mer peut prendre. L’acte d’écrire alterne avec les évènements, les déplacements, les visites des lieux historiques, touristiques, les rencontres. Et il y en a toujours. Ne serait-ce que celles avec les travailleurs des restaurants, bars, hôtels, guest houses, les propriétaires-serviteurs-décideurs-râleurs, les vendeurs de tout ce qui peut se vendre… Ainsi, de même, dans n’importe quel endroit du monde, avec quelques variations tout de même.

Argent

La question de l’argent fait partie intégrante de n’importe quel déplacement. C’est à se demander, par quel miracle, ces rares moments d’extase esthétique lui échappent. Le sociologue Hartmut Rosa essayait tout récemment de thématiser ces moments d’extase esthétique décrit par les artistes, poètes et écrivains en les qualifiant de résonance d’avec-le monde. Une résonance qui ne se prévoit pas, ne se fabrique pas, ne se contrôle pas. Elle repose sur l’inattendu, l’éphémère, l’infra ordinaire, ce je ne sais pas quoi, comme l’a encore nommé Jankielewicz. Qui peut être aussi minime qu’un échange de regards complices, un évènement vécu partagé, comme celui solitaire, de contemplation de sublime beauté de la neige tombante, du sentiment de la silencieuse douceur qu’elle puisse provoquer dans l’environnement et d’apaisement en nous-même[1]. Il nous faut accepter le caractère incertain de son apparition, comme l’irrémédiable moment de sa disparition, sans que sa durée puisse être définit clairement. « ce qui n’a pas de prix », écrivait encore Annie le Brun en formulant, d’après les surréalistes, la critique d’une certaine conception d’art contemporain réduite à la marchandise[2]. Aussi intime soit-il, le voyage n’échappe pas à la marchandisation, la critique de la société capitaliste a été émise avec force par Guy Debord dans la « Société du Spectacle »[3]. Selon Debord, le voyage moderne est souvent coopté par les mécanismes du capitalisme avancé, où même les expériences les plus authentiques peuvent être réduites à des produits consommables. La quête de liberté et d’authenticité se heurte ainsi nécessairement aux systèmes techniques et des personnes (vendeurs comme consommateurs) qui font tourner leur rouages, en commercialisant et en standardisant l’expérience humaine, en transformant les destinations « féeriques » en parcelles de marchandises à vendre plutôt qu’en terrains d’accomplissement personnel. La critique de Debord pointe du doigt la transformation des voyages en une industrie lucrative où les entreprises touristiques exploitent souvent la quête individuelle de sens pour des gains commerciaux. Ainsi, même dans la recherche de liberté personnelle à travers le voyage, il est difficile de se soustraire complètement à la logique du marché qui tend à uniformiser et à contrôler la variété d’expériences humaines. Bien sûr, je ne pars pas en vacances à proprement dit, je n’ai pas les moyens de me choisir tout le temps des logements confortables, mon budget est pour ainsi dire toujours à la lisière de ce qui est possible et chacun de mes départs me demande toujours un tas de pirouettes : emprunter de l’argent, trouver des colocataires, acheter un billet pas cher, prévoir donc un aller/retour impliquant de fixer les dates, plus long est-il, mieux c’est. Je pars dans des périodes de vacances scolaires, ce que l’emploi de la fonction publique que je me suis choisie m’a garantie jusqu’à présent. Je suis tout de même une fois partie en mission. Ne suis-je pas chercheuse après tout ? C’est à peine ai-je pu négocier un billet. Mais décidément, je m’y prends mal dans mes négociations. Trop de temps perdu pour faire les dossiers de financement, trop de temps pour leur formatage scientifique, le développement des alliances, trop de temps pour savoir quand et sous quelle forme le projet sera-t-il éventuellement accepté. Je me tiens donc à ce minimum que mon salaire peut couvrir, ces voyages ne servent après tout à moi tout d’abord. Et vraiment je me vois mal dans un voyage organisé, encore moins dans un groupe. Et, me sentirais-je tout aussi mal à l’aise de devoir quelque chose à quelqu’un, une entreprise privée, un mécène, quelque chose que lui devrais-je alors en contrepartie, sorte d’un rapport formaté pour valoriser ses produits, sa marque, où je ne sais pas quoi d’autre. Ne s’agit-il pas après tout d’une quête personnelle, celle de la liberté, mi-planifiée, mi-improvisée, qui échappe à toute logique de récupération de mon être par un système autoritaire et des gens avides dont le seul mot d’ordre est le profit. De quel profit s’agit-il cependant ? Celui qui se moque de ma sensibilité, de la célébration de la vie, de la sauvegarde et de la protection de la nature. Ou alors, seulement en tant que produit à vendre. Lors d’un voyage, on accède encore heureusement, précisément en raison de son caractère improvisé, à ces moments de bonheur, à ces lieux de beauté et de joie imprévisibles, où je dois me faire confiance, où mes côtés dispersés se resserrent, et mes sens s’aiguisent. Je m’observe agir et réagir, j’affronte les situations imprévues prudemment, sur la pointe des pieds, comme un petit chat qui se prend pour un tigre. Et il ne sert à rien de se plaindre de la chaleur excessive ou du froid, de la surabondance de touristes, des arnaques en tous genres, ou de ma qualité de « pigeon », souvent perçue comme plus riche par les gens que je rencontre… De toute façon, personne n’est là pour m’entendre.

J’ai regardé hier un film « Dying To Know: Ram Dass & Timothy Leary » diffusé sur la chaîne Gaia[4], l’histoire tumultueuse de vie de deux psychologues en plein dans leur carrière universitaire, Timothy Leary et Richard Alpert. Une carrière, que tant l’un, comme l’autre décident de rompre. Le film me rappelle qu’une attitude exploratoire, lorsqu’elle s’érige sur une règle d’authenticité et de sincérité est un risque, un plongeon dans l’inconnu où nos certitudes vacillent. À travers des images d’archives, le film nous transporte dans un tourbillon d’époque et de politique, tout en témoignant des échanges passionnés entre Leary et Alpert sur des sujets aussi intimes que la mort. Ils questionnent ce passage mystérieux, ce seuil entre deux mondes, ce « bardo » du Livre tibétain des morts. Leurs expériences audacieuses avec la psilocybine et le LSD ont métamorphosé leur être profond, les transmutant de savants sérieux en explorateurs d’une réalité altérée, embrassant l’essence même de la contre-culture. Pour Timothy Leary, cette métamorphose des états de conscience réside dans l’excitation du système nerveux et l’impact sur nos circuits neuronaux. En revanche, Richard Alpert, devenu baba Ram Dass, explore les voies yogiques de méditation, cherchant la transcendance à travers l’introspection et la contemplation. Accompagné par Ram Dass, Timothy Larry, confronté au cancer, choisit de faire de sa propre fin une expérience, défiant ainsi les limites de la vie et de la connaissance. Après avoir traversé la douleur déchirante suite d’un AVC, Ram Dass est paralysé et vit ses dernières années entouré d’amis proches, avant de s’éteindre le 22 décembre 2019. Et je pense, à Jonas Mekas, témoin infatigable de l’époque hippie à travers l’objectif de sa caméra, que j’ai pu rencontrer furtivement, mort lui aussi cette année. Toute une série d’explorateurs en voie de disparition.

C’est au Rajastan, puis via New Delhi, à Bodh-Gayâ que je me trouvais cet hivers-là, continuant mes propres explorations-expériences intérieures. En août, mes pas m’ont conduit en Chine et au Tibet, suivant les traces d’Alexandra David-Néel. En décembre je suis repartie en Inde, à la rencontre d’un des plus grands yogis vivants, Sadhguru. 2024 a déjà sonné, le temps s’égrène inexorablement, la vie s’écoule comme un ruisseau murmureux dans la nuit, et je me retrouve en Grèce. Et me pose cette éternelle question : qu’est-ce que l’humanité ? Sommes-nous les reflets changeants de nos émotions, les contours flous d’une présence éphémère dans l’immensité du cosmos ? Ou bien sommes-nous une danse sacrée, un ballet d’ombres et de lumières, à la recherche perpétuelle de notre place dans ce grand théâtre du monde ? Face à notre mortalité inéluctable, nous poursuivons notre chemin, tissant des rêves et des illusions, créant des mondes et des Golems de notre propre fabrication.

La Grèce, où dans certains villages, le temps durant l’été semble se dérouler encore comme il l’a toujours fait. Entre la mer, les tavernas, les enfants jouant et piaillant, les familles venues près de la plage pour se rafraîchir le temps d’un week-end. Le fort ensoleillement ralentit les déplacements, le vin invite à la fête, puis au repos. S’isoler un temps permet ainsi de se protéger, de s’ouvrir à quelque chose d’autre. Se laisser envahir par la nature, par un environnement humain et sonore anonyme, par un animal inconnu, celui qui arrive. Je filme. Je prends des photos. Mais je veux sentir tout ceci directement, avec mon propre corps, pas à travers les images. Sentir le vent et la chaleur du soleil sur ma peau, humecter l’humidité qui se dégage d’une forêt tropicale, ressentir la sécheresse des montagnes en haute altitude. Entendre les bruits des vagues, des cigales et des oiseaux, écouter le silence. Cet esprit qui habite mon corps, n’est-il pas mon guide et ami le plus fiable, mon conseiller le plus sûr, celui qui se tient à ma disposition ? Pas toujours, hélas. Je dois bien avouer que parfois mes agitations frôlent le danger. Faute de connaissances culturelles, linguistiques, géographiques et situations politiques pour comprendre ce que j’ai en face, je me fie souvent à ces intuitions premières dont la rapidité dépasse de loin la pensée. Il ne faut pas toujours s’y fier. Parfois, mon corps est bel et bien traître. Je me surprends moi-même de l’audace à laquelle il m’expose parfois. L’inconnu, l’étranger, à la fois à découvrir et à craindre, et bien évidemment la source première d’aide. C’est dans ces moments de premier contact que les choses se ressentent le plus. Est-ce vrai ?

« Le même phénomène se produit parfois à l’occasion de notre première rencontre avec quelqu’un. Sa personnalité nous frappe si vivement que, même s’il change ou s’il révèle de nouveaux aspects de lui-même, c’est cette première image qui subsiste. Parfois c’est une bénédiction qu’on puisse conserver l’impression première ; parfois aussi, c’est une criante injustice dont souffre celui que nous aimons » écrit si bien Henry Miller à propos de sa rencontre littéraire avec John Giono[i].

La construction de la suite est une toute autre affaire. Une affaire compliquée de hasards et de « bagages » de vie que chacun de nous porte avec soi, une vie dont le déroulement ne se décrète pas a priori. Voici mon approche hétéroclite, mon anthropologie de la vie contemporaine, si différente de celle des ethnologues véritables qui ont consacré la moitié, si ce n’est pas plus de leur vie à l’approfondissement des connaissances sur une culture étrangère, à l’étude de ses pratiques, de sa langue, de ses rites, changements sociaux-politiques. Ils croient fermement en saisir une certaine forme.


[1] Hartmut Rosa : comment entrer en résonance ? France Inter, Sous le soleil de Platon, l’édito-philo de Charles Pepin ; Hartmut Rosa, « Résonance », éd. Découverte, 2018.

[2] Annie le Brun, « Ce qui n’a pas de prix », éd. Fayard, 2021

[3] Guy Debord, La société de spectacle, éd. Buchet-Chastel. 1967

[4] « Dying To Know: Ram Dass & Timothy Leary » (2014). Storyline:  Dying to Know: Ram Dass & Timothy Leary (2014) Histoire : Dying to Know: Ram Dass & Timothy Leary (2014) Dying to Know est un portrait intime célébrant deux personnages très complexes et controversés dans une amitié épique qui a façonné une génération. Au début des années 1960, les professeurs de psychologie de Harvard, Timothy Leary et Richard Alpert, ont commencé à explorer les limites de la conscience à travers leurs expériences avec des psychédéliques. Leary est devenu le gourou du LSD, nous invitant à penser par nous-mêmes, enflammant un mouvement contre-culturel mondial et se retrouvant en prison après que Nixon l’ait qualifié de « l’homme le plus dangereux d’Amérique ». Alpert a voyagé vers l’Est pour devenir Ram Dass, un enseignant spirituel pour une génération entière qui continue dans ses 80 ans à enseigner le service par la compassion. Avec des interviews couvrant 50 ans, le film nous invite dans le futur en nous encourageant à réfléchir à des questions sur la vie, les drogues et le plus grand mystère de tous : la mort.

Le Népal de Gérard Toffin

Le Népal occupe une place centrale dans l’engagement de Gérard Toffin, une dévotion pleinement investie. Ses « informateurs » sont devenus ses compagnons, tissant des réseaux d’échanges. Il a su mobiliser l’UNESCO, des sociologues et des architectes pour la restauration des temples hindous et bouddhistes. Expert du Népal, de la langue newaraise, de son histoire et de son patrimoine culturel, il suscite des réflexions diverses sur cet héritage, souvent vu sous l’angle d’une tradition post-coloniale occidentale. Cependant, ceux qui arpentent le Népal découvrent une toute autre perspective à ses recherches. Car, sans ces temples, sans la valorisation et la préservation internationale de cet héritage, ne risquerait-on pas de voir le Népal se transformer peu à peu en un centre de vacances pour des touristes avides de sports extrêmes en haute altitude ? Le sommet de l’Everest, l’exploitation des sherpas, l’essor du tourisme de masse témoignent de la transformation des villes en points de départ vers des parcs, comme Pokhara, débordante d’agences et de boutiques pour aventuriers. Chaque coin de ce paysage, façonné par les visiteurs et les opportunistes temporaires, se métamorphose en un marché domestiqué. Malheureusement, cette réalité reflète les effets sombres, non exagérés, de nos échanges commerciaux à l’ère de l’Anthropo-Capitalocène. Le Népal, l’Inde, l’Afrique, l’Amérique du Sud — partout où l’homme blanc peut extorquer quelque chose, librement ou avec consentement forcé. Les États et les entreprises privées main dans la main, justifient leur politique envers ces populations spoliées. Le monde entier suit ce schéma. N’oublions pas l’Afrique, le commerce des armes, ni l’Inde, souvent vue comme une poubelle des investisseurs étrangers. Bangalore, la Silicon Valley indienne, numérique et high-tech, mais des routes non entretenues. Des sociétés-écrans, des lamentations sur la saleté et la pauvreté, sans reconnaissance de leur propre responsabilité. Je réalise ma propre complicité dans cette frénésie de « consommation de paysage », comme l’a décrit Augustin Berque en esquissant l’histoire même de sa conception/représentation[1]. Fragmentant mes visites, prenant note de mes expériences et de mes impressions avant de partir ailleurs, à la rencontre de nouvelles histoires, d’arts et de rêves. Y aller, ne pas y aller, vous êtes prévenus, comme le guide du Routard le préconise : le choix est nôtre. En attendant une régulation sérieuse du trafic aérien et du tourisme mondial, une gestion mondiale des ressources de la planète, afin d’empêcher la dégradation des plages, montagnes et lacs. Plus je contemple cela, plus je crains que nous ne précipitions notre propre fin du monde, accélérée par nos actions destructrices. L’âge de l’Anthropocène est bien là. Le climat change, c’est évident et nous ne pouvons que débuter, si ce n’est pas déjà fait, chacun à son niveau, le travail conscient pour tenter diminuer les dégâts en vue.

Le Népal j’y suis, presque

Le ticket non transformable, non échangeable, aller-retour, moins cher qu’un ticket ouvert, là c’est sûr, je pars. Rendez-vous avec Gérard au café Delmas sur la place de la Contrescarpe donc. Le côté nord. La première impression ? J’avais pourtant vu quelques photos, mais je ne m’attendais pas du tout à voir cette sorte de monsieur distingué, qui me faisait davantage penser à un aristocrate anglais qu’à un ethnologue « tout terrain ». Il avait aussi quelque chose d’un gourou. C’est en tout cas ce qui m’est venu à l’esprit lors de cette première entrevue. Gérard s’était passionné par l’idée du film et de mon enquête sur ses traces népalaises et m’a proposé de me mettre en contact avec deux de ses amis-« informateurs », comme on dit chez les ethnographes. L’un d’eux, Raju, était étudiant en histoire de l’art et danseur, performeur des danses sacrés newarèses, l’autre Prasant photographe, il documentait les pratiques rituelles, travaillait les images pour les livres que produisait Gérard [2]. Je me rends compte à présent que Gérard raisonnait à la manière d’un ethnologue professionnel, à la manière de tout un chacun d’ailleurs : on fait une chose A pour arriver à une chose B. On ne se déplace pas à ma manière, « dans le vide », sans un projet préétablit et surtout sans savoir dans quel but on filme. J’y vais après tout en tant que qui ? Pour apprendre quoi ? Je comprends que Gérard comme tout le monde me prend pour une sociologue. Il ne sait pas que c’est de tout autre chose qu’il s’agit.

23 janvier 2012 – lundi nouvelle lune, Paris.  Décidément je me trompe sur tout ! De jour, d’année (sauf de mois !). Fatiguée, nuit presque blanche. L’inquiétude, mais excitation aussi. L’impossible empaquetage du sac à dos, gonflé à mort. La mort. Ne m’apprête pas d’une certaine manière à aller mourir ?

Depuis quasiment un mois, je ne pense qu’à ce voyage comme si c’était le dernier, mais je pense en même temps à ma gloire : à ce film sur Kumari, à ma gloire d’écrivaine et de cinéaste à venir, à cette enquête sur les danses rituelles, à cette marche aux sommets d’Himalaya sur les traces du Yéti ! Je suis à l’évidence en train de planer, haut. Oui, oui, oui, j’ai envie de voir ça, de devenir cela. D’y aller un peu, pas tout à fait complètement, mais un peu, malgré la peur, malgré le froid. De me frotter contre la neige. On verra.

Il est vrai, quand la décision de départ a été prise, il ne reste qu’à se mouvoir et tout devient incroyablement imaginaire. La personne qui part est traitée avec un respect par ceux qui savent évaluer les risques qu’elle prend.

Tout récit de voyage est en grande partie élaboré, construit par des récits sur le lointain, géographiquement et culturellement parlant. Loin de la France et comme je vais probablement m’en apercevoir, moins loin de la Pologne et de la Russie. Car, étrangement, partout où je vais, je trouve souvent mes compatriotes venus de l’est, eux, comme moi privé jadis de mouvement, à cause d’un climat politique emmuré, toute une génération est assoiffée de découvrir le monde, recherche l’exotisme, le dépaysement. Je me retrouve comme prise au piège de mes origines ?

En même temps, j’ai comme un pressentiment que quelque chose d’extraordinaire va se produire là-bas et qui aura un impact sur ma vie ici. Il ne s’agit pas du tout de la démarche d’un Kapuscinski, le grand reporter polonais qui a sillonné le monde entier et l’a décrit de l’intérieur des situations vécues. Car Kapuscinski, le reporteur de l’est, il était pris par une mission politique, au service de l’état communiste. Il devait découvrir ce monde « autre » et le rapporter aux siens. Bien qu’il soit muni de cette mission, ces voyages l’ont totalement transformé. Le monde diffère pour ainsi dire de la propagande formatée par des médias. L’autre diabolisé, dépeint comme dangereux, or, on s’aperçoit du contraire, on réalise la vision réductrice, construite et propulsée à ceux qui n’ont jamais sorti de chez eux. Je viens de trouver son petit livre avec de belles réflexions sur l’étranger, celui que l’on a devant soi, sur la différence de couleurs, de langage, sur cette incompréhension mutuelle continue.[1] Et c’est bien vrai, mais on arrive tout de même à se comprendre, au-delà des mots, l’autre nous ressemble dans ses besoins quotidiens, désirs, rêves.

D’autre part, comme le souligne Krakaeur, la mobilité permet de créer une attitude relativisante : « A mesure que s’accroît la mobilité sociale, le flux des informations les plus variées, que les médias de communication de masse rendent de plus en plus accessibles, fait comprendre aux gens que toute chose peut être vue sous divers angles et que la façon de vivre qui est la leur n’est pas la seule qui ait droit à être reconnue. Parallèlement, la confiance qu’ils accordent aux absolus vacille ; et l’élargissement de leur horizon les invite en même temps à comparer les diverses vues et perspectives qui leur sont présentées »[2] Je me laisse porter, je flâne entre une ville et une autre, comme bon me semble. J’organise mon voyage au fur et à mesure, d’un lieu à l’autre. Je ne planifie aucun parcours, ni aucune visite, je ne réserve pas à l’avance de chambres, ou peut-être seulement pour la première nuit. Je préfère me loger dans les centres-villes plutôt que dans des banlieues. Je choisis des lieux reconnus pour leur valeur historique. Lorsque je me retrouve dans un souk labyrinthique de Marrakech, de Fès, de New Delhi ou de Naples, mon cœur explose de joie face à tant d’incertitude et aux innombrables passages dont on ne sait jamais à l’avance où ils vont mener. Je me souviens avoir lu une remarque similaire chez Walter Benjamin à propos des peintures, lorsqu’il parlait de la reconstruction réussie de la vieille ville de Varsovie, entièrement bombardée pendant la guerre. Dans une ville qui évolue organiquement, rien n’est semblable d’un coin de rue à un autre. Ni les maisons, ni les gens, ni les perspectives. Ainsi, la ville conserve une épaisseur temporelle, suivant le cours naturel de sa transformation de siècle en siècle, d’année en année. C’est ce qui différencie une ville si chère au visiteur d’une ville moderne où tout est identique, créant l’ennui. On se demande d’où vient aux architectes cette idée de construire des carrés et des cubes en béton, avec toute la grisaille qu’ils importent, induisant chez n’importe quel habitant un sentiment de monotonie, avec pour seul horizon le profit, une ligne désespérément droite et prévisible, promettant une existence tout aussi plate et prédéterminée. Dans des villes où l’histoire est préservée, chaque quartier est une surprise permanente pour le passant. Quel merveilleux sentiment que d’être soudainement transporté dans le temps, de passer de la modernité au Moyen Âge. Dans la médina de Marrakech, dans la vieille ville de New Delhi, à Bakhtapur, dans le centre de Katmandou, dans les villes historiques d’Europe… tout est surprise, tout est aventure. Tout maintient un état d’attention constante, tantôt enchanté, tantôt repoussé. Et bien sûr, la réalité ne correspond jamais à celle que l’on voit dans les images d’un guide ou même dans celles que l’on prend soi-même. On n’y ressent ni le froid ni la pollution, ni l’odeur des déchets, ni la longueur et la dureté de la route parcourue, ni la « dangerosité » des situations dans lesquelles certaines images ont été captées, ni l’enthousiasme de la lumière, des couleurs, des odeurs d’épices, ou des expressions des visages.

Elle est de toute façon « autre », plus belle, moins belle, aux couleurs différentes, aux perspectives plus larges. Il n’empêche, cet imaginaire revisité alimente la capacité de voir, de se déplacer. Elle inspire l’écriture.

Cet ordinaire « naturel », suivant le cours habituel du développement, de la nature, du climat même, comme celui « extra-ordinaire » des festivités, rites, pratiques ou arrangements artistiques, était l’un des plus riches terroirs de l’imagination. C’est cette totalité inconnue qui s’impose d’un coup, qui apparaît sous une certaine physionomie, l’ambiance d’un pays, d’une ville, d’une rencontre. Ce sont ces premiers aperçus qui m’intriguent le plus. C’est à la fois vers cet ensemble hétéroclite – la modernité aux portes de la vielle ville de Fès, la banlieue polluée du Caire avec ses maisons sans charme, les quartiers du vieux Caire aux images bibliques frappantes, les vestiges du passé colonial en contraste, et bien sûr, les pyramides, le désert – qui crée cet extraordinaire vers lequel chacun de ces voyages mène. À chaque fois, je me demande si c’est là que je devrais vivre. Puis, au bout d’un certain temps, l’envie de partir se fait de plus en plus vive. Je ne sais plus si l’extraordinaire y est objectivement présent ou si c’est moi qui l’y injecte. Pourtant, a posteriori, quelque chose s’y passe toujours indépendamment de moi, comme la rencontre avec cet artiste peintre Angelo, quelque peu mystique, que j’ai pu visiter au Caire, et qui est devenu mon véritable ange gardien égyptien. Il avait son atelier de peinture dans un garage, où il peignait des tableaux avec des âmes volantes, inspiré, tout en continuant à travailler comme chauffeur de taxi.

Et le Caire n’est pas New York ; la conduite y est l’une des plus risquées. Alors peut-être que ces événements et ces rencontres qui « viennent à moi » lorsque je voyage, et plus rarement à Paris, sont en fait dus à une attitude particulière : cette attitude désintéressée, épurée des savoirs et des injonctions idéologiques, suspendant provisoirement le jugement sur les catégories socio-professionnelles de personnes rencontrées. C’est ce « lâcher prise » dont parlent tant les thérapeutes et les livres du Tao. Est-ce vraiment extraordinaire, ou est-ce moi qui le perçois ainsi, comme je perçois certains de ces spams « coïncidant » que je reçois dans ma boîte de mails en pensant qu’ils sont des messages chargés de sens, transmis par un homme très amoureux de moi, qui tenterait ainsi de téléguider mon parcours de vie pour le rendre aventureusement heureux ? [1]. Comment ne pas y croire ? Tant de voyants et d’horoscopes, avec des titres aussi percutants que celui de Mélanie qui m’annonce en gras : « Emparez-vous de votre destin dès maintenant ! », alors que je suis en train d’échanger avec Jaap Pieters à propos de ses films phénoménologiques en Super 8. Le fameux « Eye d’Amsterdam » m’écrit depuis un festival de vidéo expérimentale à Zurich, et je m’apprête à réaliser son portrait. Quel est le sens de tout cela ? Des coïncidences, des connexions issues du marketing numérique, des expérimentations en IA, de la surveillance, des attributions, des projections ? C’est comme croire en Dieu ; dès la moindre mésaventure, on s’aperçoit qu’il n’y a personne derrière le rideau, et que tout le puzzle se construit soit par une machine, soit par une imagination, soit par un pur hasard. Un hasard aidé, parfois.

C’est ainsi en tout cas que se déroulent mes rencontres. Sous l’œil de la caméra, appareil photos ou téléphone, qui les transforme irrémédiablement en tout autre chose qu’elles ne le sont ou qu’elles pourraient être. La caméra qui attire et qui éloigne en même temps.

Et lorsqu’une certaine magie est suffisamment intégrée à son être, mon interlocuteur se transforme en acteur, en personnage d’un roman, d’une pièce de théâtre burlesque et nous voilà repartis, on continue à jouer à faire le film. Tant d’excellents acteurs dans ma vie ! Jouer à faire du cinéma, c’est l’une des techniques de plus simples, pourrais-je dire, pour s’en sortir, à la manière d’un enfant, de la noirceur de l’atmosphère qui colore souvent le quotidien. Il y a des expériences qui permettent de réaliser des images, comme celle qui mènent à l’écriture des livres.

Le livre de Gérard m’a réellement sortie d’une longue apathie. La rencontre avec le danseur Raju et le photographe Prasant, ma marche solitaire dans l’Annapurna, ce que mangent les Népalais, leur gentillesse, le prêtre Newaré de Panauti et les rites de purification par le feu puis par l’eau, les chiens envahissant la ville de Patan à la tombée de la nuit, ma rencontre avec un chamane, avec la petite déesse Kumari de Patan et sa mère… La vie étrange des autres.

25 janvier 2012 Patan

A l’hôtel Mahabuddha à 450r la nuit. La configuration hivernale est fort semblable à celle du Maroc, sauf que, globalement on se fait un peu moins emmerder… Enfin c’est la présence de Raju y est sans doute pour quelque chose. Je suis arrivée hier soir et ce fut assez incroyable ce melting pot des gens dans la vielle ville, tout en contraste, avec la banlieue de Katmandou que nous longions en taxi, depuis l’aéroport, une ambiance pour le dire vite, ayant l’air soviétique. Tant de visages différents, je n’arrivais pas à savoir de quelles régions du monde ils venaient. Je n’avais aucun critère connu pour les distinguer, leur attribuer des étiquettes. Aucune comparaison.

Le changement d’avion à Doha : une immense gare de transit de l’Europe vers l’Asie, hyper moderne, organisé, équipé d’ordinateurs à disposition des passagers, des chaises allongeables pour pouvoir s’y reposer et dormir, etc. Une économie efficace. En effet, pour le prix du billet, 600e A/R vers Katmandou, c’est pas mal la Qatar Air company.

L’arrivée spectaculaire sur Katmandou. Je me suis vraiment demandée comment c’était possible. Des nuages sortaient tous ces pics immenses de l’Himalaya. La carte affichée à l’écran de l’ordinateur indiquait que l’on rentrait dans les montagnes. J’avais à côté de moi une sorte de sherpa qui crachait dans un mouchoir tout au long du trajet. Normalement, j’ai compris ça après, les népalés, comme des indiens d’ailleurs, ont une technique de se moucher avec la main et ils expulsent le pus du nez en le projetant parterre. Ce qui doit en effet être bien plus compliqué en utilisant un mouchoir. La modernité qui bouleverse tant de manières de faire, de savoir vivre. Il était beau, rapide à première vue, puis m’a paru plus rustre avec ses crachats qui me dégoutaient. La plupart des passagers de l’avion étaient des travailleurs népali à Doha. Les hommes pour la plupart. Le premier sentiment que j’avais en étant initialement assise seule parmi eux était celui de l’insécurité. Des hommes pour la plupart petits, ouf deux femmes, petites elles aussi, des longs jupons colorés, des cheveux longs, noirs. Sorte de gitanes. Quatre touristes, dont un type assez âgé, équipé pour la montagne et deux jeunes femmes blondes, un homme handicapé, au visage détruit par la drogue, sorte de hippie ayant probablement mal tourné, pensais-je. Lorsque l’avion a dépassé les premiers sommets on a pu entrevoir la partie nord de la vallée de Katmandou. De petits villages parsemés dans des vallées entourées des pics qui les découpaient à la manière d’une vague menaçante. Nous avons eu de la chance, car le temps était clair et nous pouvions voir le paysage assez distinctement, ce qui donnait l’impression de frôler ces montagnes. La frontière. L’aéroport ressemblait à ceux des pays de l’est des années 70. Le visa et le contrôle des cartes sim, mais pas trop de difficultés pour passer ses bagages. Pas plus pas moins que dans des aéroports européens. Le cirque de la négociation du prix de la course du taxi. 500r, ce qui correspond à peu près à 5euro. Pas trop cher en effet, vu la grande distance qu’il fallait parcourir pour aller au centre-ville de Patan. J’ai pris donc un taxi dont le conducteur m’avait l’air le plus « normal ». La route encombrée, bruyante, polluée. Mais nous sommes arrivés au bout et Raju, comme prévu par mail, était bel et bien là. Raju ? Ma première impression : il avait des traits du visage assez atypiques par rapport à ceux des autres autour de nous, qui étaient soit très noirs, typiques des montagnards, soit très indiens. Raju avait quelque chose d’un Africain, avec une bouche épaisse et un nez aplati. Il était vêtu modestement et avait une démarche lente qui me rappelait celle d’un moine bouddhiste. Nous sommes partis vers l’hôtel situé dans la même rue. Il y avait quelques problèmes avec ma réservation ; apparemment, mon mail n’avait pas été pris en compte. Il ne restait que des chambres doubles, plus chères. Il fallait attendre le patron. Nous sommes allés prendre un thé en attendant. Raju m’a conduit dans un restaurant en face de Durbar Square à Patan. C’était un restaurant assez cher et international, mais situé dans une maison traditionnelle en bois. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que j’ai entrevu les temples à travers la fenêtre médiévale devant laquelle nous étions assis. Il faisait déjà nuit, et les temples émergeaient de la place comme des champignons, l’un après l’autre. C’était très beau et surprenant, totalement en contraste avec les maisons en briques du nord de la ville que je venais de traverser. Ils avaient des formes incongrues et bizarres qui semblaient surgir de nulle part. Ces temples étaient très différents de ceux que j’ai vus, par exemple, en Thaïlande : plus décorés, avec des formes plus ondulantes et des décorations colorées plus manifestes. Les temples de Patan avaient quelque chose de plus rustique, de montagnard, avec un bois qui pourrait être du chêne massif. Les toits étaient systématiquement dédoublés, en deux étages. L’ensemble dégageait une impression très déréalisante. J’étais émerveillée. Quelle jolie découverte. Les chocs et les contre-chocs.

    Le retour à l’hôtel, le froid dans la chambre, la lumière blanche, genre néon et j’ai appris que j’avais de la chance de me trouver dans cet hôtel-là, car l’ensemble de la ville était plongé dans le noir à partir de 20h, à part quelques lieux touristiques et stratégiques. L’économie de l’énergie. Évidemment, puisqu’elle arrive de l’Inde et les prix du pétrole augmentent d’année en année. Aujourd’hui d’ailleurs tout était fermé. Il y avait partout dans la ville des manifestations contre la hausse des prix du pétrole. Je me suis levée tard, vers dix heures, après une nuit agitée à cause de l’aboiement des chiens toute la nuit. Raju m’avait prévenue : les chiens se rassemblent en bandes à la tombée de la nuit pour nettoyer la ville. C’est ainsi depuis le Moyen Âge… Lorsqu’on se promène le soir (ce que Raju me déconseillait), il fallait d’après lui, avoir avec soi un morceau de viande au cas où. Je me voyais mal à me balader avec un bout de barbaque rentrant à l’hôtel à la tombée de la nuit, mais soit.

    Le lendemain. Rendez-vous avec Raju pour une première visite des temples. Les dieux et les temples portent des noms incompréhensibles. Je n’ai rien retenu. Heureusement les vidéos et les images permettent de retracer nos visites. L’ensemble m’a paru mystérieux, enchantant, étonnant. La place remplie des gens assis tout le long sur les escaliers des temples. Toutes sortes de visages. Les newars ont la peau très mate, ils portent des vêtements traditionnels. Les beaux visages, comme taillés dans la roche, les couleurs des robes rouges, avec un peu de vert. Les hommes portent de petits chapeaux colorés. Raju était un peu gêné par ma manière (massive) de prendre des photos. Le rapport aux dieux qui se trouvent dans ces temples est sacré. Je me sens souvent obligée de rompre cette loi de l’interdiction de la prise des images. J’ai comme un sentiment, que c’est pour leur bien. Et après le dernier tremblement de terre qui a tout ou presque foutu parterre, j’ai encore l’impression d’avoir bien fait de « voler » ces images. Anicca, anicca mantrisent les bouddhistes. Tout est illusion… J’ai en moi l’âme obstinée de conserver les traces, à la manière d’une Alexandra David-Néel qui n’hésitait pas à préserver certains manuscrits…… Nous avons tous le devoir de sauvegarder ce patrimoine humain qui se dérobe sous nos yeux, pensais-je. Les lieux sans traces d’histoire sont des lieux fantômes, des ruines tristes et détruites.

    Dans un temple hindou, nous sommes tombés sur un sacrifice de mouton. Je filmais avec un sang-froid apparent la mise à mort de l’animal, qui souffrait. J’étais habituée à la mise à mort des cochons par mon père en Pologne. Il fallait recueillir le sang chaud pour le boudin sans que l’animal soit complètement mort, d’où la nécessité de lui couper la gorge. Les enfants regardaient ce spectacle violent avec dégoût. Une fois, l’animal blessé s’était enfui avec une hache plantée dans le cou, courant à travers les rues de la ville en hurlant comme un cochon écorché, ce qu’il était.

Ici, le sang de l’animal égorgé était versé sur la statuette du dieu, puis on a coupé la tête et les oreilles du mouton pour les offrir à la déesse. Le reste de la viande était conservé pour la fête. Un mariage ? Une naissance ? Nous ne le saurons pas. Raju s’est éloigné, ne souhaitant pas assister à cela. Les bouddhistes ne pratiquent pas les sacrifices d’animaux. Dans ce square, il y avait des feux de purification, des jeux pour les garçons habillés en moines (ils marchaient sur des feuilles vertes qu’il ne fallait pas toucher), des jeux pour les petites filles en l’honneur du soleil. Les offrandes étaient pleines de couleurs, de fleurs et de fruits. Les gens semblaient joyeux. Je n’ai pas réussi à déterminer de quel type de célébration il s’agissait : une fête régulière, un mariage, un rite particulier…

Invitée à diner chez la famille de Raju. La mère de Raju m’avait étonnée par son look paysan. C’est à vrai dire la première fois que j’ai mangé parterre. Et je n’arrivais pas à ne pas me révolter intérieurement contre le fait que j’ai été servie la première, qu’on ne mangeait pas tous ensemble. Raju a mangé ensuite et sa mère à la fin, ce qui m’a profondément gêné. Le plat de riz, le fameux, toujours le même, dal-bhat (riz aux lentilles). De petits légumes marinés, le riz, un mélange de soupe aux lentilles, parfois quelques bouts de poulet compartimenté dans un plat en métal. Normalement on mange avec les mains, mais j’avais le droit à une cuillère. C’est comme ça qu’ils mangent les népalais et ils varient ce plat avec les momos, sorte de raviolis fourrés de végétaux, parfois de viande.

    La famille de Raju, de caste royale, habite dans une maison moderne, années 70, à côté de leur ancienne maison, un vieux palais médiéval. Ils habitent ensemble, chacun à un étage. La chambre de Raju était toute petite, un vieil ordinateur, quelques livres par ci par là. Il était particulièrement fier de ceux que lui a envoyé Gérard. Un matelas pour dormir, des vêtements un peu partout. Ce n’est qu’après avoir vu comment vivent les autres, que je me suis rendue compte que la famille de Raju avait un peu plus d’espace. Cette maison me renvoyait, une fois de plus vers ma propre maison d’enfance, car certes elle était grande, mais nous y vivions à sept. Et encore, comme probablement dans toutes les maisons, on pouvait remarquer la place centrale de la cuisine dans l’habitat familial. Raju m’a organisé un spectacle de danse sacré en compagnie de son maître. En dépit de la situation népalaise et de la période hivernale lors de laquelle de nombreuses coupures de courant ont eu lieu, je pense que j’ai pu tout de même jouir de quelques rares occasions pour voir ce qu’il était possible de voir : les très beaux rituels de l’ablution du matin à Panauti avec Prasant, un autre ami de Gérard, un photographe, puis (quelle chance !) la petite Kumari de Patan, et là, ce spectacle de danse. Rien avoir avec les rites masqués illustrés et décrites par Gérard, ce n’était pas la bonne période, mais une première, petite introduction aux forces sacrées qui régnaient ici à travers les modes de vies népalaises. Les offrandes des fleurs et des fruits, plusieurs fois par jours, l’usage de l’eau et de la pâte colorée à mettre sur le front, sur les sculptures en pierres des dieux, et comme chez les hindous… la méditation, les parfums d’encenses…Il m’a d’emblée paru évident que Raju, lui aussi, se cherchait. Il voulait tantôt partir danser en Europe, tantôt faire de l’anthropologie, tantôt faire de l’art… J’ai aussi très vite compris que Raju ne souhaitait pas se marier[2]. En tout cas, le mariage tant attendu par sa famille avait l’air de lui poser problème, ainsi qu’à sa sœur d’ailleurs qui, selon les coutumes propres à sa caste royale, devait attendre le mariage de son frère plus âgé avant de pouvoir se marier elle-même. J’ai appris ensuite qu’elle a finalement rompu cette règle familiale et que non seulement elle s’est mariée, mais aussi qu’elle a épousé un homme de la caste des agriculteurs (farmers), inférieure donc à la sienne. Le couple est aussi parti vivre à Boston aux Etats Unis. Quel changement ! Est-ce ma rencontre qui l’a faite se décider ? Est-ce une attente trop lente de la réalisation d’un futur amoureux sans rompre pour autant la règle de l’abstinence sexuelle avant le mariage. Pas de sexe avant le mariage ? Je n’y croyais pas. Elle avait 25 ans. Comment peut-elle ? Avec toutes ces scènes « pornographiques » de positions sexuelles des sculptures des plus variées que l’on voit accrochées aux temples ? J’entrais moi-même dans une période de liberté sexuelle qui me posait à mon tour de nombreuses difficultés et interrogations. Mais elle ? Apparemment, ça n’avait pas d’importance. Peut-être en effet, le désir naît avec l’acte, quand l’acte n’a pas encore eu lieu, il n’a pas la même importance. Me voilà en pleine interrogation sur les mœurs et la vie sexuelle des couples népalais. En apparence : pas de sexe avant le mariage. Et en réalité ? Le choix de Sajani de rompre toutes ces règles, j’y suis pour quelque chose ? Va savoir. Maybe.

26 janvier 2012 Vers Pyangaon

Sur les traces de Gérard Toffin vers Pyangaon, je voulais absolument voir le village qu’il décrivait dans son livre. Et il m’en a offert par la suite un autre, issu de sa thèse qui s’appuie sur les recherches dans ce village où il a séjourné pendant six mois. Le village qui lui a causé tant de soucis, mais c’est aussi là qu’il a fait ses premiers pas d’ethnologue. Dans le bus, accompagnée ce matin par Sajan, la sœur de Raju. Heureusement, car il est quasiment impossible de comprendre quel bus va vers où. J’étais dans le bus, puis je devais en changer, car il était tombé en panne. On part, puis on nous remet à nouveau dans le premier bus qui est réparé…ça ressemble au début d’une expédition dada. Les gens dans le bus ressemblent un peu à ceux de l’avion à Doha. La plupart sont jeunes, une moitié pourrait être définie de « débrouillards », l’autre de paysans. Je passe la description de l’état de la route et du nombre de gens qui s’accrochent au bus au fur et à mesure de la route. Tout un système de paiement au fur et à mesure de la conduite est mis en place. Un homme accroché à la porte ouverte tout au long du trajet, passe et repasse devant les passagers et encaisse les billets. Ce système a un avantage, c’est que les gens peuvent littéralement sauter dans le bus à n’importe quel moment et payer le trajet exact, l’inconvénient est que la porte est constamment ouverte et le contrôleur se déplace sans cesse dans la foule des gens en leur demandant de l’argent. C’est le même, comme je l’ai appris plus tard, système qu’en Inde. Je suis sortie du bus au milieu d’une route d’un grand village. Les maisons modernes tout autour. Ça a dû changer depuis 30 ans, pensais-je, mais à tel point ! Je ne reconnaissais rien des photos de Gérard. Je me suis demandée si j’étais dans le même village. Il va falloir de toute manière que je passe une nuit-là. Une enseigne « hôtel » sur une maison en face avait été en fait trompeuse. Il n’y avait plus d’hôtel. Je marchais avec mon sac à dos le long de la route vers un espace un peu moins urbain en me demandant quoi faire. Peut-être trouverais-je un café ? Pas de café. Une femme m’a abordé et tentait de me demander ce que je cherchais, en népalais of course. Hôtel, hôtel, répondis-je, ne sachant pas très bien ce qu’elle m’avait demandé. Elle m’a fait signe de la suivre. Oui ? Non ? Vais-je me faire enlever ? Sur la route un jeune garçon à l’air un peu voleur nous a rejoint. C’est mon fils disait-elle. Il parle anglais. Nous avons suivi une route dans la forêt. Mon angoisse augmentait au fur et à mesure de la descente. Ouf, nous sommes arrivés dans une école qui s’est situait tout en bas du chemin forestier. Présentations de la famille qui s’est décidé ainsi de m’accueillir. La femme fait les ménages dans une école pour enfants. Ils habitent là, juste à côté. Je suis donc arrivée par cet heureux hasard chez Divi Sherpa et sa famille (les filles Bibina, Bina, une amie Taman Sulina étaient là. Je me suis demandée si Devi m’amenait là pour dormir ou bien pour me dépouiller. C’est étonnant la façon dont je projetais sur ces gens adorables mes craintes… Mais j’étais seule et je ne savais absolument pas à qui j’avais affaire et je savais que la pauvreté pouvait amener les gens à tout. Le fils rencontré en cours de route se présenta comme guide. Il avait l’air plutôt de tout savoir faire ou de se débrouiller. Je les suivais en chassant de mes pensées ces mauvaises attributions et j’ai essayé d’en savoir un peu plus, de parler de moi, de parler du fils. J’ai raconté mon histoire du village recherchait sur des traces de Gérard au fils qui l’a traduite à la famille et tout devenait clair et compréhensible. Ils étaient rassurés. Une femme seule au Népal, on ne sait jamais !

    J’ai laissé mon sac à dos chez la famille qui m’a accueillie et je suis repartie vers le village, guidée par le fils. Le village était situé un peu derrière la route que j’avais prise, mais il était comme séparé du reste par un espace libre. Étonnant, en effet, et c’est exactement ce que décrivait Gérard, on dirait que le village perdurait isolé, malgré la modernisation qui l’envahissait tout autour. Il ressemblait en effet à un quartier isolé du reste, hyper moderne et aggloméré. L’histoire de Gérard y a été pour quelque chose ? Je ne sais pas. Peut-être jouait elle un double tour aux gens du village ? Devoir rester comme ils étaient ? Ne rien changer à leurs pratiques ni rites. Dans la tradition inconfortable, mais dont la continuation seule peut les aider ? Comme d’ailleurs de nombreuses choses des traditions (temples, rites, sites naturels) protégées par l’Unesco. Je me rappelle de la sensation semblable que j’avais à Fès au Maroc, où des « faux » artisans se mettaient à faire leurs casseroles en fer dès qu’ils voient arriver le touriste, de même aux monastères de la ville de Bouddha où les moines se mettaient à chanter avec leurs voix transcendantales plus fort que d’habitude ou, pire encore, lorsque les voitures et des bus envahissaient soudainement les endroits les plus paisibles des volcans éteints aux formes étonnantes à Jeju, en Corée du Sud. La foule, le bruit des cars, de voitures, les groupes accompagnés des guides criards. Boostons les pigeons ou créons l’atmosphère éphorique dont on suppose qu’ils veulent vivre. Des projections d’un côté comme de l’autre, multipliant des incompréhensions de jugements infinis, ainsi depuis des millénaires. Que me veut cet autre qui est arrivé ici ? Que cherche-t-il ? Jeju island Corée, un site que j’ai visité quelques années après, avec, juste à côté, la construction d’une base navale militaire. Pingyao en Chine que je viens de visiter avec une usine de charbon à 40 km de là, Mahabalipuran à Tamil Nadou avec un site nucléaire à quelques kilomètres de là, Matala et Faistos en Crète avec une base militaire et des avions de chasse s’entrainant plusieurs fois par jours en dessous des temples et des habitas et là Volos, encore en Grèce, same, ou presque, configuration, compte tenu des inondations de l’année dernière, qui ont rendues le golf Pagasétique impraticable. Comment est-ce possible ? On se demande parfois si ces sites ne sont pas de petites vitrines pour masquer cette réalité autre, calmer tant les touristes que les habitants.

Nous sommes arrivés au village. J’ai expliqué au garçon qui m’a accompagné que je voulais y aller toute seule, sans traducteur. Je voulais expériencer cette étrangeté présumée seule, y entrer doucement, en filmant, me faire une idée de l’état actuel du village. A ma grande surprise ce village avait l’air inchangé. La rue principale ressemblait aux photos prises par Gérard. Je le reconnaissais désormais. J’ai réalisé que le village était resté à part, comme inchangeait depuis des siècles, du reste de la ville, désormais moderne. Il se composait d’une rue principale et de quelques rues parallèles. Quelques maisons alignées des deux côtés de la rue, se faisant face, le côté nord et le côté sud. Des enfants jouaient avec les animaux, des femmes tissaient la paille… je prenais des photos plus ou moins discrètement de ce que je voyais. On ne faisait pas trop d’attention à moi. Après quelques photos et vidéos, j’ai commencé mon enquête sur la famille qui avait accueilli Gérard il y a une 40aine d’années de là. J’avais son livre à la main et je tentais de me faire comprendre auprès des habitants, assis parterre devant une maison. On m’a invité à m’arrêter, m’asseoir, et on m’a offert un thé. Siga siga, pensais-je. Après une suite des incompréhensions, ils ont fait venir un garçon parlant anglais qui nous a servi de traducteur, et est devenu mon guide. Petit à petit (j’avais souligné dans le livre de Gérard les prénoms des personnes qu’il décrivait et j’ai demandé où elles habitaient, dans quelle maison) ma raison d’être-là, a ainsi pris sens pour eux. Accompagnée de mon guide newaré parlant anglais, je suis allée faire le tour du village. Les champs de blé d’un côté, les champs de riz, de l’autre. Les deux côtés du village n’avaient strictement rien à voir en termes d’environnement et même de climat. Les gens ne se livraient pas aux mêmes activités d’un côté et de l’autre. Gérard décrivait également la séparation des affinités entre les gens des deux côtés de la rue. Autant je n’avais pas sentie de conflits notables entre eux, autant cette disparité climatique m’a paru très étrange. L’un des côtés était ensoleillé et sec, l’autre humide et plutôt à l’ombre. D’un côté on cultivait du blé et on taillait la pierre, de l’autre on cultivait le riz. Le garçon m’a proposé de m’amener dans le bar du village pour manger. Nous sommes rentrés dans une pièce sombre remplie de gens attablés. On m’a servi les momo et un verre d’un alcool local. Le fait que je veuille en boire a fait rire tout le monde. Les gens se sont regroupés autour de moi, alors j’ai fait ethnologue, je leur ai demandé quelles étaient les spécificités de leur langue, de leurs habitudes, de leurs rites. Ils se sont bien moqués de ma naïveté, tellement mes questions leur paraissaient incongrues, mais tout ce regroupement a été très sympathique. Ils m’en trouvé la maison de Vishnou, la personne qui a accueillie Gérard, et je retardais à vrai dire ma visite désormais « toute faite », tellement je me sentais bien dans ce bar…

Livre de Gérard : Chapitre II Les secrets de Pyangaon

« Au cours des semaines précédentes, Kesab Raj Bhandari et moi avions préparé le terrain, si j’ose dire, et annoncé mon installation aux villageois. On nous avait parlé d’une petite maison inoccupée où je pourrais loger, et d’un jeune garçon qui préparerait mes repas. Mais, dès mon arrivée dans le village, il n’en fut plus question, la maison n’était plus libre. Où m’installer ? L’affaire échauffait les esprits. Au bout du compte, Homsi, un homme d’une cinquantaine d’années aux yeux très doux, décida de m’accueillir chez lui. Sa maison aux fenêtres finement ouvragées était située à l’extrémité du village. Elle abritait une grande famille, douze personnes au total. Dans la vaste pièce du deuxième étage, des enfants à moitié nus couraient en riant après des poules. Le sol en terre battue ne brillait pas par sa propreté, mais peu m’importait : j’étais prêt à tout pour m’intégrer. On m’installa dans un cagibi, un réduit de quelques mètres carrés contigus à un silo à riz. Le soir, lorsque je dînais avec la famille, les flammes vacillantes des lampes à huile disposées sur le sol projetaient d’étranges lueurs sur les murs. La nuit venue, les rats remplissaient la maison du bruit de mille cavalcades, de mille frôlements, peu propices au repos. (…) »

Une énorme vache m’a accueillie à l’entrée, je rentrais en filmant la maison de Vishnou. Ils sont patients et gentils ces newarés, car que veut dire s’inviter ainsi dans une maison en filmant ? Mais, c’est pour la bonne cause, me disais-je. Je me le dis toujours en filmant que c’est pour la bonne cause. Capter ces fragments de vie et ces rencontres occasionnées par je ne sais quel hasard et quelle curiosité. Je me suis donc invitée chez eux. Et bien qu’étonnés, Vishnou et sa famille m’ont accueilli avec un sourire et une grande gentillesse. J’ai monté les escaliers en y croisant une petite fille, Anamika, qui ne savait pas encore marcher, puis une fois montée j’ai demandé à l’homme présent là s’il était bien Vishnou. Je me suis présentée comme l’amie de Gérard Toffin. Ils ont toute de suite confirmée qu’ils le connaissaient, Vishnou comme sa petite fille. Gérard décrivait un conflit entre les familles du village qui se déclencha peu après son arrivée dans le village. On l’accusait de vouloir voler les divinités du village, de séduire les femmes, de jeter le mauvais sort, etc. Il devait quitter la maison de Homsi. Celle précisément que je voulais visiter. Vishnou était le fils ainé de Homsi. Gérard le décrivait de la manière suivante :

« Le fils aîné de Homsi, Vishnou Bahadu me prit sous sa protection. C’était un jeune homme de vingt-sept ans au corps puissant. Avec ses pommettes saillantes et son teint bistre, son visage me faisait penser à celui des tribus rai du Népal oriental. Vishnou avait travaillé pendant un an comme « coolie » à l’aéroport de Calcutta, un fait exceptionnel dans ce village où l’on conçoit difficilement de vivre en dehors de sa communauté. Cette expérience l’avait beaucoup marqué. Il me faisait parler de la France, lui me racontait Dum Dum aéroport. Il m’accompagnait partout à l’intérieur de Pyangaon. Il m’introduisait auprès de ses amis et prenait ses repas avec moi. Un éternel sourire flottait sur ses lèvres. Il me témoignait beaucoup d’amitié. »[i]

Je revois mon portrait filmé de Vishnou. Il m’inspire à moi aussi la même impression de grande bonté. Sa petite fille de 23 ans, laquelle était instructrice au village, me faisait la traduction. Lorsqu’elle est sortie, un long moment de silence est survenu. Le père ne parlant pas anglais et moi pas newaré, comme m’ont tout de suite fait remarquer les deux. Gérard lui parle newaré, ils s’attendaient à ce qu’une amie de Gérard parle elle aussi newaré. Ils ne savaient pas que j’étais là sans raison, que je ne suis pas venue étudier la culture newaraise à la Gérard. Je me suis dit après coup, voilà pourquoi je ne peux pas me qualifier d’ethnologue. Sa fille m’a félicité d’avoir réussi à retrouver son grand père. Il est vrai, que ce n’était pas extrêmement simple, mais que probablement le passage au bar du village avait été nécessaire pour y arriver. Quelques années plus tard, c’est de cette même façon, en cherchant une bière que j’ai pu retrouver la maison de Margaret Mead et de Gregory Bateson à Bali, dans un village qui m’a un peu fait penser (par sa taille, son caractère isolé, rural et animiste) au village étudié par Gérard. Il y a comme une forme de continuité dans la manière dont les ethnologues mènent leurs enquêtes…J’ai osé fixer Vishnou un long moment avec ma caméra qui se baladait ainsi sur les traits de son visage, ses yeux plissés, son sourire, son regard intelligent. Il était gêné, mais s’est laissé filmer. Vishnou avait pris de l’âge. Il avait probablement près de 75 ans, bien qu’il paraissait plus jeune. Gérard l’a connu à 27 ans, donc il y a 48 ans ! Les marques sur son visage signalaient une certaine fatigue, il me donnait l’impression d’avoir beaucoup travaillé dans sa vie. Il était agriculteur, il cultivait le riz. La pièce dans laquelle je me trouvais ressemblait à celle décrite par Gérard. Il y régnait une atmosphère paisible. Sa petite fille est arrivée avec le thé et traduisait mes questions sur la rencontre avec Gérard. Si j’ai bien compris, le conflit avait aussi commencé, car Gérard ne voulait pas payer le logement et Vishnou l’avait défendu et accueilli. Après quelques échanges sur le mariage, le sien et le mien, ainsi que nos âges respectifs, j’ai demandé encore à ce qu’elle demande à Vishnou qu’il me raconte l’arrivée de Gérard. Il racontait ce qu’étudiait Gérard, mais j’avais un petit peu de mal à le comprendre. J’ai vaguement compris que Gérard étudiait la fête de jatra, les plats qu’on y mangeait, la poterie et les mariages. On est revenu sur le conflit au village, les croyances des uns et des autres. Puis on a parlé des fêtes hindous et des dates. C’est ainsi aussi que je me suis rendue compte que ma question sur la période des fêtes n’a pas été immédiatement comprise. Une autre fête devait avoir lieu, Sistani bodha. La petite fille de Vishnou m’invitait à rester chez elle pour pouvoir la suivre. Hélas, j’avais déjà mon billet de retour, je devais partir avant la date de cette fête. Puis une autre fête devait avoir lieu la nuit… Encore à la mauvaise date. Ah, oui, le calendrier : la date qui était évidente pour moi, la fille devait la traduire à partir d’un calendrier népalé. Je suis retournée chez ma famille d’accueil. 19h17, la nuit noire. La famille s’organise pour faire à manger. Ils sont allés faire les courses. Ils ont fait le feu devant la maison, préparé le riz avec des légumes, sorti des légumes marinés. Le plat traditionnel népalais. Après une longue carrière de guide de montagne (il a fait plusieurs ascensions du Mont Everest), le père travaillait dans le bâtiment. La mère faisait des ménages dans l’école et dans une banque. Ils dormaient tous dans la même pièce. Le garçon, les deux filles et les parents. On m’a offert le lit d’un d’entre eux et nous sommes allés dormir. J’ai laissé un peu d’argents, ils n’en voulaient pas, et je les avais pas… J’ai du cependant insister et laisser les 5 dollars et je suis repartie vers Patan. Pour, de là, à reprendre la route à nouveau, cette fois-ci vers Panauti.


[i] Gérard Toffin, 1996, p.35

NOTES HUMBOLDT COSMOS

Le secret de la vie est sur la terre.

Viens d’interaction entre deux polarité extrêmes : le froid des sommets des neiges et chaud des profondeurs de la terre. Il en résulte un « milieu », la mer, ça forme, la terre solide, ça donne la vie

L’émergence de la vie vient d’une compression de deux forces opposés, donnant lieu à une écologie du milieu favorable à la vie (l’air, l’eau…)

Les images des rites, des temples, des gens. Prasant Shresta, le photographe et ami de Gérard, m’a introduit auprès de la communauté du village de Panauti pour que je puisse filmer là un rituel de purification ayant lieu tous les 12 ans appelé Makar Mela. Pendant le festival, les fidèles se baignent dans les eaux sacrées de la rivière Punyamati, qui est considérée comme purificatrice. Ce rituel est accompli pour se débarrasser de tous les péchés et impuretés. L’expérience de ce festival fut unique. Dès le matin, 6h du matin, Prasant m’a dit de venir au temple d’où allait débuter la procession, rampante et roulante en fait, accompagnée de la fumée des feux autour des corps des brahmanes et fidèles se roulant littéralement vers l’eau de la rivière. Les sons des trompettes et des coquillages soufflaient, l’accompagnés. Je restais là, à essayer de filmer tantôt de près tantôt de loin cette cérémonie de purification jusqu’au bout, malgré le froid. Retour à l’hôtel et j’ai le sentiment d’avoir pu filmer quelque chose d’important. Le sentiment que mes images sont belles, que mon être tout entier a pu profiter de ce rituel de purification, bien que je n’aie fait qu’effleurer mon front avec l’eau de la rivière sacrée. En même temps une sorte de distance par rapport à ce qu’ils font et de la manière dont ils le font. L’empathie cependant par rapport à ces vies pas faciles, pas très confortables, sans qu’elles soient pour autant misérables. Mais bien évidement, on ne peut pas s’empêcher y penser à travers les visages aux traits marqués, toujours une sorte de bave au nez, à cause de ces maisons pas chauffées, l’observation de ces rythmes de travail, commerce de petites mains, agriculture, en voyant ces vêtements usés, ces châles en Kashmir qui servent de commerce tout aussi bien, à trous, entachés, emboués. Avec toutes ces images en tête et une certaine nostalgie se dégagée, ayant partagée un bout d’expérience avec ces personnes pour lesquelles ma visite n’a pas été anodine, ne passe pas non plus inaperçue, mais constitue une lueur de fierté, de sens, malgré, disons vite la pauvreté, au sens que l’on lui attribue en occident, et j’ai comme l’impression de contribuer un peu à travers l’écriture de ce livre et je sens que je peux désormais aller continuer mon épreuve dans Himalaya.

Sur la route cependant, encore une école, encore un temple… le mélange de la modernité, aux lueurs maoïstes, et de la tradition royaliste…. Le Népal.

En route vers Pokara

En bus, sur une route pleine de trous, comme d’habitude, dangereuse. Quelques frôlements risqués, mais le chauffeur roule lentement ; il connaît cette route par cœur. C’est ce qui est rassurant lorsqu’on voyage avec les bus locaux. Parfois, c’est aussi leur taille et leur carapace métallique qui permettent de faire face aux pierres tombantes des montagnes, bien que cela n’aide pas à traverser les virages, surtout quand les deux bus se croisent ou lorsqu’on rencontre des jeeps allant à toute allure. Je suis arrivée à Pokhara, dans une auberge, pour préparer ma marche. Le lac est très beau, mais comparée à l’ambiance médiévale et spirituelle des villes précédentes, la ville semble très touristique. Je prévois d’y rester quelques jours afin de m’organiser, de décider, ou plutôt de comprendre le trajet de cette marche, dont je sais qu’elle ne sera pas facile : le petit circuit de l’Annapurna. Il faut compter une dizaine de jours de marche dans des montagnes de plus en plus élevées. Heureusement que l’on ne sait pas tout à l’avance, car sinon on hésiterait à se lancer… Ce jour-là, c’est décidé, je suis prête. Je prends le bus qui, avec de nombreux groupes de touristes, est censé nous déposer devant l’entrée du parc. J’y entre, je valide mon ticket d’entrée, mais au bout d’un certain temps — une, deux, trois heures de marche — je m’aperçois que je ne reconnais rien entre la route que je suis en train de suivre et le trajet prévu sur la carte. Que faire ? Où me mène le sentier que je suis en train de suivre ? Combien de temps me faudra-t-il pour revenir sur mes pas avant la tombée de la nuit, si nécessaire ? Je décide d’accélérer le pas, me disant que je suis désormais trop avancée pour faire demi-tour. J’espère seulement tomber sur quelques habitations avant la nuit. La route monte de plus en plus haut. Je marche aussi vite que je peux, bien que mes dix kilos sur le dos n’aident pas cette accélération… Arrivée à un croisement, j’aperçois quelqu’un devant moi, assis par terre. Je m’approche de lui pour essayer d’obtenir quelques informations sur la route. Un jeune homme, lui aussi avec un sac à dos, seul, ne sait pas non plus. Lui, comme moi, s’est trompé de route. Il vient de New York. On décide de marcher ensemble. C’est toujours mieux que de marcher seule dans ce genre de circonstance. De plus, il est bien mieux équipé que moi ; il a même une casserole pour faire cuire quelque chose ! Nous marchons tout en nous racontant nos vies, en nous mettant d’accord qu’au moins, d’après la carte, nous avons certes pris un mauvais chemin, mais il nous sera possible de rejoindre la première étape, ou du moins de trouver un abri avant la tombée de la nuit. Il nous faut cependant aller vite. Nous traversons, rassurés, une série de petites maisons au bord d’immenses vallées de rizières. Nous essayons en vain de demander des renseignements à un paysan qui ne parle pas anglais, et puisque la rivière semble se situer sur la carte, nous décidons, faute de sentier bien visible, de dévaler la vallée des champs de riz en terrasses, droit vers la rivière qui ne paraît pas si loin. À un moment donné, mon compagnon, qui marche devant moi, trébuche et je le vois tomber d’une, deux terrasses plus bas, arrêté finalement dans sa chute par son sac à dos qui le plaque, pour ainsi dire, au sol. Je le regarde, effrayée, je vois que lui-même a eu bien peur, pensant rouler tout en bas de la montagne « It could be dangerous », ai-je dit en réalisant le vertigineux précipice derrière lui. « Yeah », répond-il, en s’essuyant et en se relevant. Nous continuons à descendre les champs plus prudemment désormais. Un silence gêné s’installe entre nous. Je lui en veux pour cet incident. Je suis venue ici toute seule et voici que je me sens responsable de la vie de quelqu’un. Et s’il tombe, je ne pourrais hélas rien faire, même pas appeler les secours. Puis, en marchant ainsi et en discutant de philosophie, nous ne faisons pas assez attention à la route. Nous atteignons la rivière et une maison juste avant la tombée de la nuit. Au lieu des 4 heures prévues pour cette première étape, j’ai marché 9 heures… Le feu est allumé dans le gîte d’étape et il est possible de commander de la nourriture. En consultant les cartes, et recoupant le nom de l’auberge, nous réalisons que nous sommes désormais sur la bonne route, un jour d’avance. Nous devrions arriver ici seulement le lendemain. Nous avons pris une sorte de raccourci. Bref, ce n’est pas si mal, me dis-je. De toutes façons, il faudra revenir par le même chemin ; je pourrai ainsi revoir la partie manquée, dont une source d’eau chaude, au retour… Nous parlions de ce que nous faisons. Il s’avère que mon compagnon et moi sommes tous deux universitaires, travaillant plus ou moins sur le même sujet, lui en sciences cognitives, moi en sociologie. Nous parlions de la philosophie, débattant de la portée de telle ou telle théorie de la cognition. Je n’avais pas envie de me coucher, alors que lui, très fatigué, dormait debout. Le lendemain, mon jeune compagnon est parti de bonne heure… je ne l’ai plus revu. Est-il au moins arrivé au camp d’Annapurna ?

En voici la fin de mon histoire. Les photos de la marche se suffisent à elles-mêmes. Quand reviendrai-je à nouveau au Népal ? Je ne sais pas. Il y a comme des intuitions qui me disent : maintenant est le bon moment, j’ai envie d’y aller comme si j’étais poussée par je ne sais pas bien quoi. Il faut attendre ce moment-là. Le désirer. Ou du moins se sentir prête.

IMAGES :

Avion/ Arrivée dans la Vallée de Kathmandou

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Patan : 1er Jour, 25 JANVIER 2012

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RAJU_NEPAL 2_FEV 2012

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Nepal, PANAUTI, 5_JANV 2012

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Nepal, Changu Narayan, 31 JANVIER 2012

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Nepal, Nagarkot, 1 fev 2012

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Nepal, Kiptipur, 3 fev 2012

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Nepal, Patan, 3_6_FEV 2012

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Nepal, J12, Pharphing, 4-6 Fev

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PYANGON NEPAL 4_FEV 2012

https://photos.app.goo.gl/n41DhieTXsdiEHow9

Nepal, Patan, 6 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/uVVzVGbA6DV5cMam9

Nepal, J11, Katmandou, 7 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/3eSzbsGTyMrXkM2d8

Nepal, J15 Pokhara, 9 fev2012

https://photos.app.goo.gl/FyZ6L7PBZFXHv36f6

Nepal, J16, Nayapul Khola, 10 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/mgxGNgDuvuDoadXE6

Nepal, Durali, 13 FEV 2012

https://photos.app.goo.gl/NyeLBXNbJXnyxbtZ8

NEPAL MBC, 14 FEV 2012

https://photos.app.goo.gl/5J1iLhWVfq9BFGux9

Nepal BaudaPathinashap, 22 fev2012

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Nepal, Tolka, 17 fev 2012

https://photos.app.goo.gl/ch7WcBfYUVN9qnZA8

Nepal, J21, Begnas Birmindram, 19 fev2012

https://photos.app.goo.gl/8fUsSnchUwYY9hA56

Nepal, J23, BaudaPathinashap, 22 fev2012

https://photos.app.goo.gl/uBYTgb1uuAaFPqWRA

NEPAL 03 MARS 2012 19:09 (SELECTION)

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NEPAL 2012 FRIENDS

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[1] On peut citer de nombreuses recherches portant sur l’environnement urbain et les états émotionnels, crées sous la pression administrative ou celle émergeant spontanément à travers les activités quotidiennes des résidents, cf. par exemple Lidin, K. (2021). HAPPINESS AND URBAN ENVIRONMENT. Academia Letters, Article 1853.

https://doi.org/10.20935/AL1853.

[2] Raju est désormais marié, me signale Gérard !


[1] Ryszard Kapuscinski, Cet autre, Plon, 2009.

[2] Siegfried Kracauer, Théorie du film. La rédemption de la réalité matérielle, p.415, Flammaion, Paris, 2010.


[1] Augustin Berque, Les raisons du paysage, de la Chine antique aux environnements de synthèse – Editions Hazan, 1995 ; http://datablock.free.fr/AUGUSTIN%20BERQUE%20Les%20raisons%20du%20paysage.pdf

[2] https://himalaya.cnrs.fr/spip3/IMG/pdf/the_kathmandu_post_panauti_past_and_present_12janv2022.pdf


[i] Henry Miller, Les livres de ma vie, ed. Gallimard, 1969, p.147-148.


[1] Film « Living Goddess » par Ishbel Whitaker, produit par Dune & Channel 4, 2008 :
https://en.wikipedia.org/wiki/Living_Goddess_(film)

https://ishbelwhitaker.net/portfolio/living-goddess-movie

[2] Le film produit par Dune et Channel four

L’ETRANGETE DES CHOSES NATURELLES : CINEMA DE TAKAHIKO IIMMURA, MA ET KAISEKI AU JAPON

L’ETRANGETE DES CHOSES NATURELLES : CINEMA DE TAKAHIKO IIMMURA, MA ET KAISEKI AU JAPON

« Il excelle à nous faire sentir intuitivement aussi bien l’étrangeté des choses naturelles que le naturel des choses étranges » Henri Michaux [i]

Je me suis rendue à l’Up-link[ii], dans le quartier Shibuya à Tokyo, où avait eu lieu une performance de Takahiko Iimura et une projection de ses films. Chapeau noir, veste à carreau, jean, l’arrivée sur scène de Takahiko Iimura. Visage jeune, souriant, immédiatement sympathique. Un critique d’art le présente en japonais bien longuement, les lumières s’éteignent et le cinéaste se met au projecteur. Je ne me rappelle plus très bien, mais on voit un petit rectangle et les images qui se succèdent rapidement, tremblantes, comme figées, on n’en aperçoit que des fragments. Après s’être baladé dans tous les coins de l’écran, le rectangle se déplace à présent vers la salle. Je comprends le titre de la performance : film-concert. Takahiko fait mouvoir le projecteur tel un guitariste rock. L’image va vers le plafond, vers la salle, vers le public. Il est de plus en plus difficile d’y voir quelque chose, l’image est de plus en plus déformée. Je penche mon cou en avant, à droite, à gauche, … difficile de déceler quelque chose dans ce rectangle mouvant, il est comme un esprit-lumière qui rentre en communication avec le lieu. Mais on l’aperçoit tout de même suffisamment pour continuer avec le projectionniste ce jeu qui consiste à essayer de voir. Une performance-concert. Car une partition avait été bel et bien écrite pour la projection par Tone Yasunao[iii]

         Un premier aperçu du cinéma étendu à la Takahiko Iimura. Une série de films élaborés dans les années 60, dans l’esprit dada, mais aussi à la manière des films performances des artistes Fluxus. Réanimer l’image. Introduire l’action, le sentiment de vie, partout où c’est possible. Contraindre les sens. Transformer les arts et les conditions de leur production, de leur visionnement. Interroger et établir la distance avec ce qui est habituel, officiel, autoritaire. Interroger. Etablir les liens entre des domaines de la connaissance et des personnes qui ne se croisent pas habituellement. Créer la frustration des sensations ayant pour habitude toujours les mêmes circuits, les déstabiliser, détourner. Transformer les codes de la beauté. C’est en un sens ce qui est visé par cette performance devenue à son tour un classique, cinquante ans après sa première réalisation. Pourtant, le genre de questionnement qu’elle a suscité à l’époque continue à se poser avec la même force aujourd’hui, plus encore avec les nouvelles formes de captation et de projection du son et de l’image. Il n’en reste pas moins que nos pulsions de voir et nos désirs d’enregistrer vont pour ainsi dire au-delà des dispositifs technologiques. On peut, comme le fait Iimura, leur attribuer un statut analytique voire psychanalytique, mais on peut aussi essayer de comprendre l’écologie constitutive de notre corps façonné par notre milieu qui nous oriente dans certaines directions plutôt que dans d’autres. Comment se fait-il en effet que nous voyons quelque chose à un moment et qu’à un autre nous ne voyons rien ? Qu’un bruit arrive soudainement à notre conscience, alors que dans d’autres moments il n’est même pas perçu ? Qu’un mot nous blesse véritablement. Qu’en est-il de nos capacités de leur abstraction ? De l’attention ? De la prise de conscience ? Du sens de l’existence ? Cette disponibilité ou, au contraire, notre fermeture aux éléments de l’environnement, aux gens qui nous entourent. C’est un peu ça le miracle de l’existence qui est très variable d’un individu à l’autre, d’une situation à l’autre. Le sens, tant de l’image que de l’acte de voir, de projeter et d’entendre, est interrogé par le performeur.

« Expanded cinema means cinema that has expanded upon traditional cinema. One example of expanded cinema is the experimental combining of film and performance to arrive at ‘film performance. During my own early period in the 1960 I used film in performance (at the time the film performance had not become part of the language of art). The ‘film concert’ I performed in 1962 at Naiqua Gallery in Tokyo is another example. (An 8 millimetre projector was used as a musical instrument by freezing one frame, reversing the direction of the film, moving the film in slow motion and projecting onto the wall, ceiling and floor). » [iv]

Le film-concert, un rappel des events brechtiens, aux gags à la Fluxus, un hommage à John Cage et aux films dada. Car, en quoi est-ce un film-concert ? Eh bien, il l’est avant tout par le corps du projectionniste lié au projecteur et à son bruit, la seule musique que l’on puisse entendre dans la salle silencieuse.

Le son, la voix, l’expression et son manque que le cinéaste a conceptualisés dans des installations-vidéos plus tardives sont d’ores et déjà présents dans cette performance que je suis en train de suivre, une citation de celle qui a eu lieu en 1962. Les jeux du dédoublement, de la fragmentation, du déplacement et de la permutation du son et de l’image. Plongé dans le noir, le cinéaste joue ainsi de son instrument-projecteur et modifie la vitesse et l’emplacement de l’image en temps réel, au gré de son bon vouloir et d’une partition. Le public se concentre toutefois non pas sur lui, mais sur l’image projetée qu’il voit détachée de son espace habituel de projection (l’écran dont la taille est ajustée, conventionnalisée). Et puisqu’il ne croit pas aux miracles, il doit bel et bien se rendre compte à un moment donné de la performance que l’image ne sort pas de l’écran, mais qu’elle est bel et bien projetée depuis un appareil qui est un projecteur et par un projectionniste qui le tient dans ses mains et le met en mouvement avec son corps.

D’où cette image nous vient-elle ? Voici que Takahiko Iimura nous ramène sur terre et re-physicalise ce que nous plaçons, d’après Descartes, dans notre tête ou ce que nous avons trop tendance à mythologiser, ancrés dans nos habitudes de voir, et que nous plaçons irrémédiablement, depuis que le cinéma existe, au même endroit : un écran. Questionner le système cinématographique, rendre visible le dispositif de projection, l’appareil qui fait tourner la pellicule d’où provient la source lumineuse. Ce qui me fait penser, par ailleurs, aux expériences de Ken Jacobs lequel, au contraire, joue sur l’idée que Takahiko Iimura montre comme fausse (l’image ne sort pas de l’écran, mais y est réfléchie). Jacobs fait littéralement projeter l’image hors de l’écran par des techniques issues de la 3D. Il n’empêche que Jacobs, comme Iimura, s’amusent tous deux à déjouer les définitions par trop figées par les théoriciens du cinéma, en faisant appel aux techniques et appareils de prises de vue, leur réalité physique. Ils redéfinissent à nouveaux frais les catégories cinématographiques classiques tout en posant, en apparence du moins, les mêmes questions : qu’est-ce que l’image, d’où vient-elle ? Qu’est-ce que voir ? Qu’est ce qu’entendre ? Qu’est-ce qu’un corps ? Qu’est-ce que le cinéma ? Qu’est-ce qu’un film ? Comment tout cela interagit-il ?

Voici donc une première performance, bien minimale, qui interroge la question de l’interactivité du corps et de ses objets, de l’immersion, pour le dire en des termes contemporains, qu’explorent en particulier les performances art-vidéos numériques.

Pourtant, ce n’est pas uniquement de l’immersion ou du dispositif « interactif » dont il s’agit ici, mais de la nature réflexive de l’expérience. Comme si le cinéaste cherchait à dire: pas besoin d’interagir avec une technologie sophistiquée pour susciter une expérience « d’implication ». Ici, le spectateur est assis et « tord » ses yeux pendant que le cinéaste « joue » avec le projecteur pour lui montrer des bribes des images d’une glotte, d’une opération, d’une… On pressent le contenu de l’image, plus qu’on ne le voit.

Inspirées par des conférences du philosophe Jacques Derrida, les installations d’Iimura des années 70 interrogent les concepts philosophiques sur lesquels ils se fondent. L’artiste les met véritablement en scène, à travers le jeu de langage construit entre les caméras-audio-vidéos découplés. Le cinéaste annonce par exemple à propos de son film « Talking in New York (after Jacques Derrida) » :

« Une phrase de Jacques Derrida, qu’il appelle « l’essence phénoménologique » de cette opération est: « Je m’entends en même temps que je parle ». J’ai prononcé cette phrase en anglais et en japonais à différents endroits en intérieur et extérieur à New-York, avec ou sans voix (voix off). Le film est enregistré avec un son synchronisé ou non qui sépare le son de l’image. La phrase en question était aussi associée à « Je me parle en même temps que j’écoute » et en les combinant, les deux phrases ne deviennent qu’une seule phrase sans fin tel un palindrome : « Je m’écoute en même temps que je me parle en même temps que j’écoute  » » [v]

Les installations d’Iimura sont de type permutatif, pourrait-on dire. L’artiste déplace le sens des mots par un jeu sur leur composition formelle. Les expériences qui consistent à nous faire voir autrement le sens des concepts philosophiques que nous saisissons à travers nos habitudes linguistiques et nos descriptions si bien établies que nous ne les voyons plus.

« Je m’entends en même temps que je parle » et « Je parle en même temps que je m’entends » disent bel est bien, du point de vue de leur signification, la même chose. Une manière originale de tenter de définir de cette manière « littérale » les concepts repris sans interrogation par la prose littéraire cherchant à définir le cinéma, l’image, la projection, dans un élan de spontanéité. Les installations d’Iimura mettent à l’épreuve ces savoirs. Le projectionniste, est ainsi devenu à la fois le critique de sa propre pratique et le philosophe, illustrant ses concepts à travers ces expérimentations au sujet des sensations et des perceptions : s’entendre parler, se voir, observer celui qui observe, voir avec la caméra, voir à distance, voir à travers un moniteur, etc. Les questionnements sur l’image réfléchie rejoignant quelquefois ceux d’un autre fluxus vidéo-performeur, Nam June Paik.

La voix comme expression de soi ou de l’absurde dans la vie de tous les jours

Le questionnement sur la voix, l’expression vocale et le son (son médium le plus naturel chez l’homme, la glotte, la bouche qui parle), peut être vu comme un leitmotiv continu, présent dans de nombreux films et installations de Takahiko Iimura. Ces dernières abordent le thème du dédoublement, de la constitution et de l’auto-affection identitaire en les mettant en scène dans des dispositifs vidéo. Je pense encore à cette discussion avec Carlo Deritta[vi] que nous avons eue à Naples à propos de la différence entre la conscience de soi et la connaissance. La connaissance constitue un rapport que l’on acquiert à propos du monde. Le lien entre soi et le monde est extérieur. Or, la prise de conscience, c’est avant tout la conscience envers/à propos de soi-même, c’est un lien réflexif, qui va du monde vers ce que nous appelons « moi/je/soi ». Mais comment ma voix, en se réfléchissant, allant telle une onde de ce que j’entends à l’extérieur vers mon corps, aurait-elle un pouvoir de me rendre conscient ? En quoi la conscience de mon pouvoir de produire un son, comme dans l’expérience d’un cri qui se répand en écho dans les parois d’une grotte par exemple, qui y résonne, en quoi ce cri peut-il me rendre consciente que c’est de Ma voix et non pas de la voix de quelqu’un d’autre qu’il s’agit ? De plus, quand bien même cette voix serait la mienne, en quoi me conduirait-elle à acquérir une conscience de moi, à amorcer la conscience de mon identité ? On pourrait le dire tout autant du souffle et de toute autre sensation et réaction sensorielle. Quelque chose manque donc à cette conception matérielle. Un symbole ? Nous, à nouveau pris dans un circuit fermé, le primat de la matière d’un côté et du social symbolique de l’autre, sans arriver à faire comprendre ce qui fait de nous des êtres vivants, dotés de conscience. Et c’est peut-être chez Charles Sanders Peirce que l’on trouve l’esquisse d’une cosmologie à travers sa notion de l’habitude[vii]. Le sociologue Louis Quéré, qui a maintes fois souligné l’importance de cette notion chez les philosophes pragmatistes, a tout récemment tenté une nouvelle fois d’identifier ses différentes définitions dans l’œuvre de Peirce. Ce qui a attiré en particulier mon attention, c’est la proximité du panpschisme de Peirce avec certaines conceptions de la philosophie bouddhiste. Peirce écrit par exemple : « On doit considérer la matière comme de l’esprit dont les habitudes se sont rigidifiées, ce qui a fait qu’il a perdu la capacité de les former et de les perdre »[viii] ou « Est réel ce qui a de tels caractères que quelqu’un pense qu’il a ces caractères ou non », en ce sens le réel diffère de l’existant »[ix]. « « C’est comme s’il y avait une forme de pensée », s’étonne Quéré, « qui n’est pas la pensée au sens courant, à savoir celle d’un sujet, agissant à la manière d’un processus naturel »». En citant Peirce, Quéré souligne :

         « L’habitude n’est pas du tout exclusivement un fait mental » puisque les plantes et les rivières ont des   habitudes invétérées. En effet, Peirce attribue l’habitude non seulement aux humains et aux animaux, mais aussi aux plantes (comme Darwin) et à la matière en général (comme James). Les plantes prennent des habitudes, comme le prouve le cas des plantes héliotropes ; les rivières aussi prennent des habitudes en ceci qu’elles creusent leur lit et y restent. Il y a aussi des habitudes des neurones, des habitudes de connexions et d’« associations nerveuses » [x]

L’habitude serait donc pour Peirce l’incarnation d’une loi, une incarnation qui n’est jamais totale, puisqu’elle définit un futur infini. Peirce concluait en ces termes la septième conférence donnait à Cambridge en 1898, intitulée « L’habitude » :

         « Or la tendance généralisante est la grande loi de l’esprit, la loi de l’association, la loi de la prise d’habitudes. Dans tout protoplasme actif, nous trouvons aussi une tendance à prendre des habitudes. J’en suis   donc venu à l’hypothèse que les lois de l’univers se sont formées sous l’effet de la tendance universelle de toute chose à se généraliser et à prendre des habitudes.  »[xi]

La tendance à prendre et à perdre des habitudes, c’est-à-dire également la capacité à les changer. Une idée intéressante, car cette capacité, volontaire ou pas, de prendre et de perdre les habitudes, fait bel et bien appel à la notion d’expérience, celle-ci permettant de prendre conscience de l’existence de cette loi générale incarnée sous forme d’habitudes à tendance uniformisante et dont on peut expérimenter le changement. Quéré donne l’exemple du bois et de sa transformation en papier. Le passage d’un état à l’autre de la matière, et donc d’un état d’esprit à l’autre, est peut-être ce qui constitue la clef de toute cette affaire.

Je voulais comprendre la nature de l’univers

Après quelques lectures récentes des livres des philosophes bouddhistes, cette notion de loi-habitude chez Peirce m’a paru bien proche de la notion de Dhamma que l’on retrouve chez les philosophes indiens. Un concept intraduisible en français, Dhamma signifie à la fois l’ordre universel, la loi, ce qui est établi, la piété, la maturité spirituelle, … Une habitude sociale, une loi physique, mais avant tout ce qui permet de rendre manifeste l’émergence d’un esprit, hors une volonté individuelle. C’est, pourrait on dire, la loi de la vie et de la mort, karma, ce qui est ou ce qui doit être. Dhamma est en ce sens ce que les philosophes occidentaux appellent la loi transcendantale, universelle. Comme si au-delà des corps, une forme d’intelligence circulait, faisant exister les formes de la matière et de l’esprit. Les mantras, les médiations sonores ? Les énergies ? Car, si la conscience nous vient avec l’apprentissage du langage, comment se fait-il que nous l’ayons acquis ? Que dire par ailleurs des capacités mémorielles du corps ? Des « inscriptions », traces, patterns, manières de raisonner qui nous traversent, que nous réproduisons dans nos actes ? Les bouddhistes, tout comme d’autres courants spirituels, pratiquent l’expérience de l’ordre universel à travers les différentes techniques de la méditation. Notre corps n’est pas extérieur à la nature et à ses lois ; il y obéit aussi bien, il en fait bel et bien partie, ce que nous avons tendance à oublier, en situant l’environnement à l’extérieur de notre enveloppe corporelle, comme une série de cercles ou de boîtes qui s’étendent de plus en plus dans l’espace. Notre ego-perception.

         L’idée ingénieuse du bouddhisme consiste à rompre avec l’idée d’un corps-enveloppe aux abords du monde et à s’en servir, tout au contraire, comme un véhicule, un medium, et pourquoi pas un outil, en tout cas la chose première que nous avons à notre disposition (notre matière constituante), afin de rétablir la connexion rompue par notre conception dualiste de l’univers, ce qu’elle avait séparé, en vue d’accéder à ce quelque chose qui constitue l’univers pratiquement et dont nous faisons partie. Le corps conçu désormais comme un tout d’énergies, d’organes, de sensations, d’émotions et de pensées, de techniques. Le corps : la matière véritable à partir de laquelle nous pouvons accéder pratiquement à cet « ordre » universel et, en l’expérimentant, être capable de changer nos habitudes, celles du moins qui perpétuent nos souffrances. La dissolution de l’ego dont l’idée s’est solidifiée par nos habitudes est également, du point de vue de l’expérience pratique, la plus difficile à réaliser. Car, nous nous cramponnons, et non sans raison, à notre ego, ce moi ou, peu importe le nom que nous lui donnons, à ce je que nous identifions comme notre. Car sa dissolution veut dire pour nous la mort. Nous avons du mal à imaginer la vie autrement qu’à partir de ce centre. Nous tenons à la vie dont cet ego nous semble être la clef.

Me voilà à nouveau dans l’impasse. Accrochée moi aussi à ce quelque chose qui me paraît le plus important dans toute cette histoire de vie sur terre : mon existence, ma vie, sa qualité. Pas sûr que je puisse véritablement adhérer à ce que je lis chez les bouddhistes. Je me cramponne à moi-même.

Certes, ce que j’ai pu expérimenter prudemment lors de cette vipassana meditation session, cette pratique d’observation détachée de mes sensations, émotions, pensées, lesquelles seraient, il est vrai, par moments, lorsqu’on y arrive, des sortes d’ouvertures ou de portes d’accès à l’univers. Le corps ressentit comme flottant parmi les poussières non distinctes, des taches blanchâtres de la voie lactée. Et à travers les exercices d’auto-contrôle (se recentrer sur son souffle, arriver à tenir son corps figé dans la posture du lotus pendant quatre heures et ne pas réagir à la douleur qui survient forcément), réaliser l’impermanence des sensations, leur transformation, leur vibration continuelle. Anicca, anicca disait la voix chantante enregistrée de Goenka, enseignant de cette méthode, inventée paraît-il par Bouddha. Mais, on dirait que plus il souffrait, plus son chant était joyeux. Il fallait de la joie pour endurer cette douleur. Il chantait, il chantait. Je m’impatientais. Quand est-ce que ce chant allait s’arrêter pour que je puisse détendre mes membres ? Le lendemain, le quatrième jour (sur dix) de cette interminable méditation, un mot sur le mur de l’entrée du hall:

« The purpose of Adhittana sitting is to strenghten the mind, to discipline it and work diligently. I want you to your best to maintain your posture. But you must understand that torturing oneself or inflicting pain on oneself is not the purpose of Adhittana. The aim of meditation even during Adhittana sitting is to be aware   and equanimous; to observe the sensations with the undestanding of impermanence. You are here to purify    your mind not to torture yourself. (…) Of course, one has to face some discomfort in the process of purification. Try your best to keep Adhittana but don’t get discouraged if you have to change posture because of unbearable pain or some physical disease. See how many times you change your posture and then in the next sitting try change fewer times. For exemple if you have changed your posture four times in the previous sitting, try to reduce it to three times in the next sitting. Work with strong determination and with proper understanding.         

With Metta ! –S.N. Goenka »

Il fallait comprendre qu’aucun règlement n’était formulé indiquant à se tenir dans une position douloureuse au-delà de ses possibilités. Chacun devait gérer cette limite supportable pour lui-même. Ça devenait clair. Il n’y avait ni bourreau ni juge ni vraiment quelqu’un obligeant à être assis de cette manière-là au-delà du supportable. Seule. Avec moi-même, j’étais. Je comprenais petit à petit que cette confrontation solitaire était le but de tout ce rassemblement.

         Agglomérées à force d’exercice en patterns et circuits rigidifiées (y compris neuronaux), les sensations et les « feelings » sont en lien avec nos manières de penser, positives, mais surtout négatives, plus ou moins conscientes, plus ou moins ancrées. Nous y réagissons de manière binaire (en termes de plaisir / de douleur). La solidification des sensations sous forme de douleurs serait-elle aussi liée à nos habitudes de réagir et à notre manière de penser duelle (souffrance, colère, haine/ plaisir, euphorie,…) et à nos habitudes enfouies, ancrées, creusant des circuits, des manières d’agir figées. Et comme nous pouvons le constater, il est difficile de les changer en se raisonnant ou par la volonté (une décision raisonnée), car elles agissent à la manière d’un automatisme, telle une routine mécanique, pire : une addiction. L’une des possibilités que nous aurions ainsi à les changer consisterait à déshabituer notre corps de ces réactions habituelles, à les observer, à les examiner et apprendre à ne pas y réagir. C’est la technique qu’aurait découverte Bouddha pour atteindre l’état d’illumination[xii]. L’apprentissage de la discipline de la non-réaction permettrait de réaliser le changement des habitudes ou du moins de diminuer l’effet (de souffrance/d’excitation) ressenti qui est produit par la réaction. L’observation du souffle, des sensations élémentaires du corps, la distance prise avec les pensées négatives, telle était le but immédiat de cette expérience. En acquérant la maîtrise sur les sensations corporelles et les pensées duelles, nous apprenons, d’après eux, la capacité de s’en libérer, de se « détacher » d’elles, de les « observer » pour ainsi dire à « distance ». A terme, liée à une attitude morale de la maîtrise de soi, la posture méditative devant ouvrir la voie vers l’expérience de Dhamma, permettant de s’y rapprocher, de vivre concretement ce quelque chose comme une dissolution du corps physique et de l’ego pensant, agissant, en accédant au flux énergétique commun à toute existence ou à expérimenter un état du vide (emptiness), de pure existence ou encore de la non-existence, ce qui, du point de vue conceptuel, revient au même. On pourrait dire également que la méditation permet de prendre conscience de l’impermanence de toute chose, en nous apprenant par la pratique d’équanimité comment éviter les excès, les dépenses inutiles de l’énergie, en nous amenant vers l’état d’équillibre.

         La voie du milieu. Le film Ma[xiii] de Takahiko tente d’illustrer visuellement cette expérience méditative. Le film Cosmic Bouddha[xiv] essaie de l’approcher de manière sonore.

Je reviens à Kai. L’expérience menée par Takahiko Limura consistait à dissocier de manière artificielle la matérialité du son de l’idée sociale de pouvoir dire, de s’exprimer et il s’y est pris pour ainsi dire à l’envers, à la manière dada, par sa négation. L’impossibilité de faire sortir un son de sa bouche est aussi rendue visible à travers la vie de Kai, le personnage principal du film Danse Party in Kingdom of Lilliputs[xv]. De nombreux plans le montrent en train d’ouvrir la bouche. On voit la langue et la glotte bouger au fond de la gorge, mais le son a du mal à sortir. D’où vient le son de la voix ? Quels en sont les instruments vocaux ? Comment un son devient-il la voix, comment peut-il se rendre conscient de soi-même et du monde qui nous traverse, qui nous entoure ? La matérialité de la voix, du langage, de la constitution d’un « soi ».

Par des trucages et des répétitions des mêmes scènes, le cinéaste souligne le caractère absurde de la vie de Kai. La déconstruction narrative des épisodes, le non-lien apparent entre ce qui précède et ce qui suit et ce qui fait voir l’absurde qui caractérise la vie quotidienne de Kai et à partir de lui de la vie sociale dans son ensemble. Je suis né, j’appartiens à, j’erre, je tente de trouver un sens à quelque chose qui manifestement n’en a aucun. Le déplacement sans motifs dans les rues de Tokyo, la recherche d’un travail, de l’appartement, la montée et la descente des escaliers à répétition, à l’endroit et à l’envers, depuis le milieu de la rampe, en reculant…Une femme nue sur un drap. Faire l’amour à une femme ? La tuer ? Ce qui se présente sous forme d’un corps féminin que l’on voit tantôt nu, posé sur le drap, tantôt enroulé d’un drap blanc, les cheveux noirs dépassant du « paquet » que Kai cerne avec ses bras, son corps entier, habillé, posé sur lui. Ou encore, se transformer en fantôme, tel le personnage sur le toit que l’on voit apparaître parmi le linge et les draps flottants sous le vent, avançant vers la caméra. On ne voit que ses yeux, c’est assez comique, il se veut être un faux fantôme. La scène ne traite-t-elle pas par la dérision la scène mythique du film Le Mépris de Jean-Luc Godard ?

Pourtant, contrairement au caractère absurde de la vie de Kai, la structure de l’ensemble de parties du film est construite de manière très logique. On suit des lettres d’un alphabet qui s’ajoutent aux deux autres, les lettres KA, les deux premières lettres du prénom du personnage du film. Chaque ajout de lettre constitue une sorte d’intertitre qui débute un nouvel épisode de la vie de Kai, comme s’il s’agissait de constituer une anagramme. Lors de la discussion avec Takahiko Limura j’apprends que l’inspiration pour ce film vient d’« Un Certain Plume », un recueil de poèmes d’Henri Michaux[xvi]. On peut dire en effet que la structure en scénettes de la vie de Kai peut être comparée à celle de Plume ; le recueil se compose de 13 poèmes en prose, sa thématique, l’étrangeté du monde aperçue par le cinéaste avec les yeux de Kai. On pourrait tout aussi bien le comparer avec le style de certains films d’animation de Buster Keaton, Charlie Chaplin ou de Charles R. Bowers.

         « Plume est le nom du personnage principal du recueil. C’est un anti-héros, l’alter-ego de l’auteur. Son caractère errant exprime le thème du voyage. Mais c’est aussi un être passif et faible, ne comprenant pas le monde qui l’entoure. (…)

         Le recueil rassemble treize poèmes en prose, de moins d’une page à quelques pages. Les textes sont numérotés en chiffres romains, ce qui suggère une suite d’épisodes fragmentant un même récit. Une des caractéristiques de cette poésie est sa narrativité condensée autour d’un  seul personnage »[xvii]

A propos de ce poème Michaux dira :

         « Avec Plume, je commence à écrire en faisant autre chose que de décrire mon malaise. Un personnage me vient. Je m’amuse de mon mal sur lui. Je n’ai sans doute jamais été aussi près d’être un écrivain. Mais ça n’a pas duré. Il est mort à mon retour de Turquie, aussitôt à Paris. A Paris, je redeviens moi-même »[xviii]

Les scènes de la vie de Kai comme celles de Monsieur Plume se déclinent elles aussi en 13 épisodes dont chacun peut être comparé à un poème visuel avec son propre mini intrigue. Comme Plume d’Henri Michaux, Kai de Takahiko Limura est un personnage rocambolesque, tantôt drôle, tantôt tragique, le personnage condamné, fuyant, pris dans le non-sens permanent de la vie ordinaire qu’il lui incombe de vivre. Takahiko Iimura renoue explicitement avec les thématiques proches de dada. La répétition, la déambulation aléatoire du personnage à travers la ville, le non aboutissement de ses recherches de travail, l’échec permanent de toute action entreprise dans n’importe quel domaine de la vie. Comme si le destin était sans cesse à lui jouer des tours. Comme dans le recueil de Michaux, dans le film de Takahiko aussi il n’y a pas de liens thématiques entre chaque scène particulière et l’ensemble. Les scènes sont de durée variable, certains plans laissent supposer des liens entre eux, mais rien ne permet de les établir véritablement. L’ensemble construit un sentiment d’incohérence et d’absurdité.

En effet, dès le premier épisode, on voit Kai dépouillé, nu, de dos, de profil, droit, gauche, de plus en plus près, s’exposer sur le fond sonore d’un tempo par lequel un maître rythme des pas de danse ou de gymnastique. Une voix de « maître » ponctue le rythme de la musique au piano qui accompagne ces scènes, telle des instructions que l’on donne aux danseurs pour reproduire des mouvements. La voix s’ajoute sur une musique interprétée au piano. La voix qui dicte le pas et Kai est sans voix. Le personnage s’expose comme pour une prise de photo que l’on inflige aux prisonniers et aux condamnés. Son identité est ainsi mise à nu et les plans alternant se finissent sur un intertitre, KAI, qui conclut cette présentation déshabillée. C’est alors, et comme à rebours, que l’on suit le personnage dans l’épisode suivant. Il est dans une rue vide. Une femme, parapluie à la main, passe par là. Les deux hommes passent l’un à côté de l’autre. L’un en face, l’autre, Kai, de dos. Kai en chemise rayée. L’autre homme en blouson, les mains dans les poches. Kai, les mains dépliées mais tendues longeant son corps qui se déplace. Lors du croisement l’homme arrivant en face donne un coup de poing dans le ventre de Kai. La scène se répète. Mais inversée. Kai arrive d’en face. Tente de frapper l’autre, mais se fait attraper la main et se retrouve à nouveau parterre. L’autre s’en va. Le plan suivant montre le même homme fort, on voit son visage. Puis, changement de plan, on voit le visage de Kai d’en haut, il regarde vers le haut. On interfère le rapport de soumission entre les deux personnages. L’intertitre suivant, KAE, ouvre le troisième chapitre. On voit le bas des jambes de l’homme serrées ensemble, puis s’écartant. Un liquide se déverse sur le sol depuis l’homme. On suppose que l’homme urine parterre. Un nouvel intertitre et on voit la bouche entrouverte de Kai. Comme si la scène précédente se poursuivait entre l’homme qui pisse, le visage pris d’en haut de Kai et sa bouche ouverte, comme si l’homme l’obligeait à recueillir sa pisse dans sa bouche. Mais c’est peut-être une fois encore la métaphore d’une voix qui ne sort pas, d’une tentative de produire un son. Le bruit du vent, un frottement du micro, accompagne cette image, la bouche s’élargit pour former une grimace, une expression d’effroi. L’ensemble de ces scènes montre un Kai humilié, affligé, soumis à un personnage plus fort que lui. Le cinquième épisode : une rue bondée, des passants, la lumière. Kai arrive en courant, se frayant un chemin parmi les passants, il boîte. Il est habillé simplement, pull noir, pantalon gris clair. Il rentre dans le métro, descend l’escalier. La même musique rythmée accompagne l’image, avec la voix qui règle le rythme. La même scène répétée. On voit à nouveau la rue bondée et le bonhomme se frayant un chemin en courant. Il remonte les escaliers. Un plan filmé de bas en haut. Le chapitre six. Le plan d’une jeune Japonaise de dos, nue, posée sur un drap, mains sous le menton. La fille est filmée de côté. On dirait un peu Brigitte Bardot dans le Mépris. Musique du piano, voix rythmant l’ensemble.

Changement de plan. On voit K avec un paquet blanc. On dirait le même drap dans lequel est enveloppé le corps de la fille, mais on ne la voit pas. Kai se meut sur ce paquet enveloppé qu’il tient de ses deux mains. Dans la scène suivante, on voit le corps de la fille à partir de ses fesses. On entend une musique rythmée, puis la scène s’arrête comme coupée : le son s’arrête brusquement et on voit Kai se mouvoir dans un drap, silence. Un nouveau plan : la fille nue, de dos, posée sur le drap, musique. A nouveau coupée brusquement. Silence : on voit Kai se frotter sur le paquet blanc entouré d’un drap blanc. Un autre plan, on voit ses jambes et les cheveux noirs sortant du paquet blanc. Kai bouge les pieds. Intertitre. Chapitre sept. On voit Kai devant un journal de petites annonces, en train de frotter une inscription. Puis une autre. La musique rythme ce mouvement de gommage. Une image au milieu dans le journal, la recherche du travail : le chauffeur de taxi.  Plan suivant : un bout de texte agrandi. Puis un autre. Puis à nouveau on voit Kai gratter le texte d’un journal, comme s’il sélectionnait ou éliminait les annonces. Plan du texte défilant d’en bas vers le haut. Comme une métaphore de bande de film que l’on visionne, que l’on fait défiler devant la caméra. Les effets de la perception : contradiction entre le mouvement du texte et de la caméra qui filme. KAD : nouvel intertitre, un son rythmé, musique jouée au piano. Chapitre huit. On voit l’intérieur de la gorge, le bout des dents, la glotte, la langue qui bouge. Une voix ou presque. Le son : le vent ou plutôt le frottement du micro, il tente de parler, il bouge les lèvres, mais aucun son ne sort de sa bouche. Intertitre : KAJ. Chapitre neuf. Pieds au sol, chaussures japonaises faisant du bruit, X écrase la cigarette avec son pied. Le frottement le long du sol avec le pied, exagéré, le son du frottement de micro. Intertitre KAF. Chapitre dix. Corps nu, jambes, plan coupé au niveau des fesses, se frotte la jambe gauche comme pour se laver, la soulève, la frotte, la musique du piano, voix de type « au pas ». Frotte sa jambe de l’intérieur, soulève la jambe, se frotte le pied, l’autre jambe même chose. Puis, on voit ses pieds dépliés comme chez un danseur de danse classique. La caméra remonte des pieds vers la tête. On le voit se frotter la main droite, le bras, faire des gestes comme s’il se lavait. Mais à sec. Le son se coupe brusquement. Plan suivant : surface : comme une peau très agrandie. Silence. Intertitre KAL. Chapitre onze. La scène des draps accrochés sur un toit, les draps bougent au vent. Son : un bruit semblable à celui que fait le vent qui souffle dans un micro. Un corps entouré d’un drap arrive du fond en roulant sur lui-même, le vent rentre dans le drap, une main d’homme en sort, puis on le voit debout comme un fantôme dans son linceul. Le plan change, on voit les draps se balancer au vent. Un plan rapproché de lui, la tête sort du drap, jusqu’aux yeux, on le voit se rapprocher d’une barre, se pencher. Fin. Intertitre KAM, la musique rythmée reprend. Chapitre douze. Plan d’un immeuble à l’extérieur, l’escalier en zigzag. Un homme remonte en accéléré, rentre dans l’immeuble, par une porte, en haut. Plan suivant, les images d’une fenêtre avec un balcon, draps accrochés, serviettes. On dirait les immeubles de Yokohama près de l’appartement de Yu Kaneko, le caméraman qui a filmé la performance d’Immura. Même scène que précédemment, escalier, un homme monte. A nouveau, il monte, alors que les enfants descendent. Au milieu du plan le son se coupe, silence. Les enfants disparaissent au milieu de l’escalier et l’homme finit de remonter en silence. Un petit coup de magie à l’intérieur du plan. A nouveau un plan du balcon. Plus de vêtements accrochés, la musique rythmée reprend. On revoit l’homme en train de remonter l’escalier sur le fond d’une musique rythmée. A nouveau le plan se coupe au milieu alors que la musique continue cette fois-ci et on voit l’homme répéter sa remontée depuis le milieu. Drôle. Juste avant la porte, on le voit encore en bas du dernier étage et remonter à nouveau. Il rentre par la porte. Un nouveau plan. A nouveau (troisième fois) la vue de l’immeuble, vu d’en face, un balcon. Plan d’escaliers. Le son s’arrête brusquement, un petit gamin court vers l’escalier. Le plan s’arrête. Personne ne remonte plus l’escalier. Intertitre KAB. Chapitre treize. A nouveau le plan avec la bouche entrouverte qui s’ouvre en forme de O. Son : bruit du micro (le son ne sort toujours pas de la bouche de Kai) : un très long plan, la bouche entrouverte bouge un peu, on voit les dents apparaître. Puis, on voit le changement de plan. On voit son corps nu. Les jambes cernées par les mains, pliées. Comme un collage surréaliste, l’homme tourne en cercle sur lui-même. L’image est accélérée, on le voit dans un sens, puis dans un autre, il est dans une position fœtale tel un bébé dans le ventre de sa mère, le film se finit là-dessus, la perspective du haut de la tête.

L’environnement : on voit les rues pleines, et les rues vides, les événements se déroulant à un rythme rapide, puis à un rythme long, le personnage remontant et descendant les escaliers, à l’endroit et à l’envers. Le film alterne les permutations à l’intérieur de chacune des séquences, le tout prend la structure d’un poème dont les parties sont de durée variable et développent des thèmes différents. Les humiliations s’effacent au beau milieu de l’absurde de la vie, un peu en négatif, puisque l’homme va de la prison (la scène de profilage du début) vers un état prénatal, d’adulte-enfant, dénudé dans les deux cas. Le film renoue ainsi avec cet ordinaire solitaire de la vie de tout homme et de l’existence, de différents aspects tout aussi absurdes de la vie, du problème de l’expression, du lien entre les événements et les moments banals de la vie. Comme si le cinéaste cherchait à travers Kai à montrer la destinée toute tracée de la vie en somme dérisoire de tout homme. L’incapacité de parler, ne serait-ce que d’émettre un son, que ce soit sous la forme articulée ou sous la forme d’un cri, accentue encore toute l’impossibilité d’articuler entre eux les différents épisodes. Comme si les différentes lettres qui se détachent une à une du prénom du personnage ne suffisaient pas à créer de liens nécessaires pour une intrigue.    

         J’ai bien aimé cette séance de projection de films relatifs aux différentes périodes créatives du cinéaste. D’autres films ont suivi, Ai (LOVE), l’entretien avec Cage, Junk, Anma[xix] … le parcours artistique où on a affaire à des thématiques existentielles (l’amour, la spiritualité, la détresse, la présence, l’écologie, la philosophie zen), usant des dispositifs poétiques ou discursifs plus ou moins articulés, vers des expérimentations vidéo minimalistes.

Conversation fluxusante avec Takahiko Limura (au bar)

Une rencontre a suivi cette projection, au bar. Qui est Takahiko Iimura « en vrai » ? Eh bien il a quelque chose des personnages de ses films, une âme d’enfant pleine d’humour et prête à l’imprévu et comme tout enfant, une certaine fragilité.  Un « very famous critique » (comme il m’a été présenté), Nishimura Tomohiro était là, ainsi que Yu Kaneko, un cinéaste et caméraman donc ce soir-là et aussi quelqu’un d’autre. Takahiko Iimuras’est laissé ainsi aborder pour se faire voler quelques images de sa personne, entre une bière et l’autre. La Pologne. Il me demande d’où je viens. J’apprends qu’il est allé en Pologne dans les années 80 lutter pour Solidarnosc. Il avait filmé Derrida et Cage, Kai était l’un de ses amis et il est mort. Pour Takahiko Iimuratout est action et il n’y a rien à comprendre… (Il m’a tout de même envoyé un article de Jameson sur ce film pour que je comprenne un peu).

Yu Kaneko: six hours in Yokohama

Nous sommes partis avec Yu[xx] à Yokohama. Un petit appartement de critique, enseignant et cinéaste. Rempli de livres et de bobines de films. Yu était lui-même un experimental filmmaker et l’éditeur de l’ouvrage introductif sur le cinéma d’avant-garde « Filmmakers – How to make individual films ». Il est en train d’éditer la traduction d’un livre sur Chris Marker. Il produit par ailleurs des documentaires plutôt engagés dont l’un sur un leader de parti japonais controversé, Muneo Suzuki, un autre sur l’organisation japonaise anti-américaine « Belgrade 1999 », venue en Yougoslavie et en Irak, mais également des films plus personnels « In the darkness of the space ».

         Jour férié. Yu m’a accompagnée dans mon exploration de Tokyo. Le hasard ? Nous sommes allés voir l’exposition « Love » au Mori Art Museum à Roppongi. Oh, incroyable : je suis là ! Mon portrait réalisé par l’artiste Sophie Calle dans le cadre de son projet « Prenez soin de vous » était là. Yu essayait de prendre discrètement mon ego gonflé par cette belle coïncidence devant mon portait. S’en est suivi une belle soirée agitée. Quelques bars préférés de Yu dans le Golden Town où nous avons encore joué au « I love you you love me » à la Taka Limura ou presque. Tiens, un petit tremblement de terre, le bar Nabesan a bougé et nous avec…

Les Noguchi : peintres à la feuille d’or

Je suis revenue à Kyoto. Tetsuo Kinoshita, le traducteur des livres/films de Jonas Mekas rencontré dans le bar « Nadja » (hommage à André Breton) tenu par Kura et Ambo (d’autres amis mekassiens), m’a mise en contact avec les peintres Noguchi.  Rendez-vous chez les Noguchi dans leur maison à Nishijin avec Anne Gonon, une sociologue travaillant à l’Université de Doshisha rencontrée grâce à une amie, et qui a bien voulu traduire notre conversation.

         Les œuvres des peintres à la feuille d’or, Yasushi Noguchi, le père et Takuro Noguchi, le fils, cinquième génération de peintres à la feuille d’or. C’est la première fois que j’entrais dans une maison traditionnelle japonaise de la sorte. Une harmonie des dimensions, des formes. Des parois dorées-laquées de la main de Noguchi père. Et un jardin zen avec un petit autel à la Japonaise. Des arbres, un cyprès, une lampe bouddhiste en pierre. Monsieur Noguchi habillé en kimono avec un chapeau sur la tête me montre le nid d’un oiseau. Il vient de s’envoler, s’exclame-t-il, aujourd’hui même. Quel merveilleux début. Je m’identifiais, va savoir pourquoi, à cet oiseau qui venait d’acquérir l’autonomie. Mais Yasushi y voyait sans doute le destin de son fils. Le moment était poétique, séduisant, me mettant dans une sorte de béatitude et en totale symbiose avec le lieu. Madame Noguchi nous a amené du thé et des gâteaux et nous avons commencé la rituelle présentation de nous-mêmes, du travail de peintre à la feuille d’or.

         M. Noguchi a déployé devant nous des exemples de kimono fait avec les filaments de tissus en or devant lesquels Anne et moi étions en extase. Des arbres et des lunes à la Klimt que Noguchi a su imiter à la perfection, les kimonos en or, l’or mélangé à la laque rouge sur les murs… Une tradition qui se prolonge depuis plus de cent ans, une entreprise familiale se déployant dans un temps long. La cinquième génération représentée par le fils ici-présent qui lui aussi peint avec l’or, en s’inspirant des mêmes savoir-faire, de la même technique. Laque, or, argent, platine… Les tableaux du fils étaient bien plus contemporains dans la forme. Les surfaces abstraites. Le charbon, l’argent, les morceaux d’or parsemaient les paysages lunaires.

La perception scientifique et la perception esthétique

         « En même temps, quand je pense maintenant à Tokyo, j’ai vraiment le mal du pays. Il y a là-bas quelque chose qui donne à tous les gens qui y vivent une qualité de vie. Elle émane de ce « fourmillement ». (…) N’est-ce pas plutôt la densité de ses possibilités qui fait ce genre de ville ? On sait que si l’on sort au coin de la rue, il peut s’y passer une chose à laquelle on ne s’attendait pas et qu’on ne peut jauger. »[xxi]

Que dire de ce voyage hétéroclite de quinze jours à peine ? Le Japon et l’étrangeté au quotidien. Les temples zen, les architectures des villes à peine explorées, vues en passant : Osaka, Kyoto, Tokyo, Nara, le temple Horyuji et un oracle, n°27 « La fortune régulière » me disant :

« You can make fortune after so many difficulties, like to pass over the monotonous hard zone. Then you can    meet the delightful face with smile like colourful flowers. You can meet the good change, like to see the bright moon in the clear sky, the clouds have gone. You may feel relieved, rejecting hard difficulty, never be absent-minded, always keep awake and careful.

         *Your request will be granted (je ne me souviens plus, mais c’est encore ce grand amour que je demandais, comme toujours, ou bien de bien mener à terme mon projet de livre-film, ou probablement les deux) * The patient get well but be more careful. (Je le suis déjà !) *The lost article will be found * The person you wait for will come. * Building a new house and removal are both well. (c’est désormais fait, mais désormais j’étouffe là-dedans !) *To start a journey is very good. (oui) *Marriage and employment are both fine. (ah bon…). »

Des Kaiseki, des légumes marinés et un savoir culinaire et artisanal trans-genérationnel, des cinéastes et des artistes différents, Fukushima, les sociologues français engagés, déprimés, la vie avec et comme malgré la catastrophe, la politesse et patience des Japonais, la jeunesse et les karaokés insupportables, des business hôtels bien, la tentative de l’amour multidimensionnel, les jardins, les couleurs fluorescentes des fleurs, la douceur des arbres … 

         Dans son ouvrage « Le voile d’Isis »[xxii], Pierre Hadot remarque que depuis l’antiquité il existe deux différents rapports de la philosophie à la nature : l’attitude prométhéenne (technique) et l’attitude orphique (esthétique).

         C’est pour la perception esthétique que l’auteur exprime sa préférence et se demande dans quelle mesure l’art peut être considéré comme un mode de connaissance de la nature. Puis, il ajoute un troisième mode de la perception : la perception quotidienne, qui n’est ni celui de la science, ni celui de l’art :

         « il [le mode de la perception ordinaire] est régi par nos habitudes, et aussi par l’orientation de nos intérêts. Nous ne regardons que ce qui nous est utile. Nous ignorons habituellement les étoiles, ne     considérons la mer et la campagne, si nous sommes citadins, que comme des occasions de détente et de repos, si nous sommes marins ou paysans, que comme un gagne-pain. »[xxiii]

C’est ainsi que, du point de vue de la perception ordinaire, la révolution copernicienne n’a pas encore eu lieu. Comment faire ainsi pour retrouver la perception esthétique, se demande Hadot. Il rappelle les réflexions de quelques philosophes grecs qu’il rapproche des réflexions des philosophes plus tardifs :

« Pour retrouver la perception pure qui est une esthétique, il faut nous dit Lucrèce, regarder le monde      comme si on le voyait pour la première fois.  »[xxiv]

Libérer le regard de l’utilitaire, de l’intérêt pour l’action. Percevoir pour percevoir, pour le plaisir, adopter l’attitude naïve et désintéressée, arrachée à nos habitudes.

         « Il faut parvenir à voir l’océan, comme le font les poètes, uniquement selon ce qu’il montre à l’œil, lorsqu’il est contemplé. »[xxv]

Ce qui est intéressant, c’est de savoir comment les distinctions entre une esthétique dite scientifique du réel et celle dite artistique (poétique) interviennent tour à tour ou prédominent dans des situations de la vie ordinaire. Depuis Half moon plage, l’Inde encore, j’observe ma vie. Et je dois bel et bien m’avouer qu’après toutes ces années d’exploration quelque chose manque. Et comme pour combler le manque Daniel-anaconda, un homme grand, brun, beau et bon est venu à ma rencontre. Ah voilà, c’est toi qui vas trouver mon titre général, lui-ai je dis pour l’attirer. Et après une brève présentation de soi, Daniel, avec son œil d’acteur et musicien décalé, a trouvé le titre de mon serial book : « You and me Art Together » qui est devenu dans sa version courte « ArTogether », dont T a l’air d’un anaconda et Ar sonne comme le ronronnement d’un chat, suggérait-il.

         Je regardais Daniel avec les yeux pétillants et n’en revenais pas. Est-ce un rêve qu’un tel anaconda me soit tombé entre les pattes ? Car, sans ces moments de complicité, ces nombreux voyages à travers le monde constitueraient sinon inlassablement les mêmes configurations. Le commun des cinéastes et des artistes oeuvrant dans ces différents pays, contextes, situations politiques et économiques, cherchant à conquérir au fond la même chose, malgré la variété des pratiques individuelles : quelque chose de l’ordre de la liberté, de l’ouverture vers un monde différent à travers l’art, du refus de tolérer les situations existentielles inacceptables, de creuser là, aussi minimalement soit-il, où quelque chose doit encore être déterré, ce à quoi, pour le dire brièvement, ils se heurtent, ils s’opposent, qu’ils se refusent de suivre ou qu’ils s’efforcent de montrer autrement. C’est de cette transformation de la perception dont il s’agit à chaque fois.

On pourrait dire que le Japon d’aujourd’hui inspire simultanément deux attitudes vis-à-vis de la nature pour reprendre la distinction de Hadot. La perception technique/scientifique d’une part et l’esthétique de l’autre. L’exotisme esthétique en vue duquel un touriste a tendance à se rendre au Japon et dans lequel le Japon continue à se manifester, prend, face à la catastrophe de Fukushima, une toute autre dimension. Car, c’est précisément la perception technique, scientifique, économique de la situation dramatique qui prédomine avant tout. Comment voir un paysage, une cuisine raffinée des poissons crus, se délecter dans le luxe de toutes ces cérémonies et traditions, sans les voir en même temps comme entachées par la radioactivité ?

La rencontre avec un photographe. Les paysages du photographe Takashi Otaka où l’image représentant la beauté de la nature signée d’un nom de lieu (lieu près de Fukushima) tente par ce nom de rendre cette vision de la catastrophe visible. De rendre perceptible ce qui ne se voit précisément pas : la conscience du drame qui s’est produit, la conscience de la contamination non directement perceptible.

            La perception esthétique mise en doute non pas uniquement par les dégâts suscités par le tsunami, mais également, plusieurs années après, par la connaissance tacite qui s’installe durablement dans des consciences, de ce que l’on sait de la catastrophe et des risques de la radioactivité. L’homme ordinaire ne peut plus pour ainsi dire en faire abstraction. Pourtant, comme le montre la situation spécifique, de nombreuses personnes, ne voulant pas quitter ces endroits contaminés, décident d’en faire abstraction et de voir le monde selon une perspective naturelle, d’avant la catastrophe. Le sort des populations déplacées dont la catastrophe a modifié les trajectoires de vie. La population désemparée s’efforçant de vivre dans cette réalité « autre », sans pourtant y penser tous les jours. Quel est dans ce contexte le sens de la pratique tant artistique que celle de la vie ordinaire habituelle, telle que peindre un paysage, continuer à fabriquer des kimonos en or, à perpétuer les rites de cérémonies et de prières dans des temples ? Tout a été rendu étrange, comme peindre la beauté d’un paysage près de Fukushima.

         Se référant au néo-dadaïsme, à l’absurde inhérent à la vie de Kai, en exorcisant des rites par le film des danseurs de Buto, en méditant (le film Ma), en faisant voir l’esthétique des déchets et des corps morts des animaux rejetés sur la plage polluée de la baie de Tokyo (le film Junk), en questionnant les concepts-mêmes de l’esthétique du voir et de l’entendre à travers ses installations, les films de Takahiko Iimura interrogent le sens de l’existence.

Dans son livre « Philosophie comme manière de vivre »[xxvi], Hadot rappelle que l’attitude d’un sage chez les stoïciens consistait à ne pas se laisser troubler. En ce sens la pitié, la compassion, la haine et autres passions irrationnelles bouleversent l’intelligence, la conduisent à la déraison, empêchant l’action qui convient dans telle ou telle situation.

         Sénèque, rappelle Hadot, préconisait qu’un sage doit dire oui au Monde dans toute sa réalité, même si elle est atroce. Pour les stoïciens, il n’y a de mal que le mal moral. Les catastrophes naturelles étaient par exemple pour les stoïciens ni bonnes ni mauvaises, mais indifférentes, des conséquences du déroulement nécessaire des évènements de l’univers, qu’il faut accepter si l’on ne peut y remédier. Ils devenaient des biens ou des maux selon notre attitude à leur égard.

La philosophie épicurienne, moins « héroïque », écrit Hadot, préconise de diminuer les causes de nos souffrances, c’est-à-dire nos désirs. Elle conseille de renoncer aux désirs qui sont très difficiles à satisfaire et se contenter des choses disponibles : boire, manger, se vêtir :

« Sous un aspect apparemment terre à terre, il y a dans l’épicurisme quelque chose d’extraordinaire : la reconnaissance du fait qu’il n’y a qu’un seul vrai plaisir, le plaisir d’exister, et que, pour l’éprouver, il     suffit de satisfaire les désirs naturels et nécessaires à l’existence de corps. »  (…) « Tout le malheur de notre civilisation actuelle, c’est bien l’exaspération du désir de profit, d’ailleurs dans toutes les classes de la société, mais spécialement dans la classe dirigeante. » [xxvii]

« « L’homme libre ne pense pas à la mort, sa sagesse n’est pas méditation de la mort, mais méditation de la vie » dira Spinoza. « La mort n’est pas un évènement de la vie » dira Wittgenstein. Penser chaque jour comme si on avait achevé sa vie ; et donc avec la satisfaction le soir de se dire : « j’ai vécu ». »[xxviii] N’est-ce pas l’idée commune à toutes les philosophies de la sagesse ?


[i] André Gide, Découvrons Henri Michaux, NRF Gallimard, Paris, 1941

[ii] uplink.co.jp

[iii] « Film Concert » : la première présentation a eu lieu à « 1st Naiqua Cinematheque » à « Naiqua Gallery, A collaboration avec Tone Yasunao. » : « A graphic score and instructions divised by composer Tone Yasunao guided the proceedings of film Concert, the performative version of iimura’s film Dada’62, that was presented at the lunch of the Naiqua Cinematheque series at Naiqua Gallery. Using an 8-mm projector, Iimura froze the frame, blurred the focus, adjusted the projection speed, and moved the projection around the walls as he interpreted the Tone directions, (https://post.at.moma.org/content_items/182-film-performances-by-iimura-takahiko-in-the-1960s/media_collection_items/4038)

[iv] Takahiko Iimura, The collected writings, Wildside Press, 2007, chap. « Media and performance »

[v] « Seeing/heering/telling », TALKING IN NEW YORK (AFTER JACQUES DERRIDA) in Takahiko Iimura, The collected writings, Wildside Press, 2007

[vi] Carlo Derrita, Critique et historien d’art vivant à Naples.

[vii] Cf. Louis Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018; http://cems.ehess.fr/index.php?4108;  Christiane Chauviré, Peirce et signification. Introduction à la logique du vague, Puf, Paris, 1995 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k48109960/f14.image.texteImage

[viii] Uniformity in Baldwin’s Dictionnary, CP.6. 101 [1901] in L. Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018p.18

[ix] Peirce 2003, p.40 in L. Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018, p.18

« Selon le « réalisme scottiste » de Peirce, la capacité d’opérer physiquement dans les actes et les comportements individuels fait partie de la réalité des universaux. C’est le propre de toute chose générale. Mais il s’agit d’une efficience physique particulière, celle de la causalité finale, qui, elle, est de nature mentale : « Non seulement les généraux peuvent être réels, mais ils peuvent aussi être physiquement efficients, non en tous les sens métaphysiques, mais dans l’acception du sens commun dans laquelle les finalités humaines sont physiquement efficientes. Si on laisse de côté les âneries métaphysiques, aucun homme sain d’esprit ne doute que si je me rends compte que mon bureau sent le renfermé, cette pensée peut me faire [cause] ouvrir la fenêtre. » (Peirce, 2003, p. 41)

[x] Louis Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018, p.18

[xi] Louis Quéré, « Peirce : l’habitude comme loi de comportement », Occasional Paper 47, Paris, Institut Marcel Mauss – CEMS 2018, p.8

[xii] vipassana : http://www.dhamma.org/fr/about/code

[xiii] A propos du film Ma in Takahiko Iimura, The collected writings, Wildside Press, 2007

[xiv] A propos du film Cosmic Bouddha in Takahiko Iimura, The collected writings, Wildside Press, 2007

[xv] http://lightcone.org/fr/film-706-a-dance-party-in-the-kingdom-of-lilliput

Sam McElfresh, « Dancing » with Taka Limura: A DANCE PARTY IN THE KINGDOM OF LILLIPUT, No.1 (1964), 1985.

[xvi] “Plume est un recueil poétique publié en 1938 composé à partir de quatre recueils antérieurs (de 1930 à 1936). L’œuvre est composée de treize chapitres se présentant comme des récits très courts mettant en scène le personnage de Plume dans des aventures parfois cocasses ou rocambolesques, parfois surréalistes”  in « L’extravagant monsieur Plume », d’après l’œuvre d’Henri Michaud, Dossier pédagogique Réalisé par Catherine Lambert, professeur agrégé d’éducation musicale, Chargée du service éducatif associé à la Bibliothèque de Marseille à vocation régionale « Alcazar »

http://www.ac-aixmarseille.fr/pedagogie/upload/docs/application/pdf/2013 05/plume_dossier_ped_version_finale.pdf

http://certainsjours.hautetfort.com/archive/2010/07/21/nota-di-notte.html;

Henri Michaux, L’espace du dedans, NRF, Gallimard, 1966.

[xvii] Dossier de Catherine Lambert, idem, p.7

[xviii] Robert Bréchon, Henri Michaux, Gallimard, coll. « La Bibliothèque idéale », 1959; nouv. éd., coll. « Pour une bibliothèque idéale », 1969, p.205

[xix] Le thème du dédoublement, de la constitution et de l’auto-affection de soi est mis en scène dans des dispositifs vidéo.

[xx] Yu Kaneko est le réalisateur, scénariste, critique de cinéma. Ses films : « My burial » (16mm/23min/1997), Derori (16mm/50min/2004), In the darkness of the space (8mm-16mm/73min/2008), Belgrade 1999 (DV/75min/2009), Muneoism (2.0 DV/98min/2012).

[xxi] Wim Wenders, La vérité des images, L’Arche, Paris, 1992, p.164.

[xxii] Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Gallimard, Paris, 2004, p.279

[xxiii] Pierre Hadot, Le voile d’Isis, Gallimard, Paris, 2004, p.279-280

[xxiv] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger cité par Hadot, Paris, 2004, p.281

[xxv] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger cité par Hadot, Paris, 2004, p.282

[xxvi] Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre, Albin Michel, Paris, 2001, p.242- p.247.

[xxvii] idem, p.245-247

[xxviii] idem, p.170-p.171

LE CINEMA DE BORIS LEHMAN, COMME METIER ET COMME EXISTENCE

Rendez-vous avec Pip à Pantin, le festival des courts métrages. Pip m’annonce que Boris Lehman sera là. J’ai déjà vu une partie de son film Babel et je suis curieuse de voir le personnage. Je le filme au bar avec une femme. Elle lui dit « Je me suis fait avoir plusieurs fois, Boris. Il faut pas confondre la vie et le travail ». C’est drôle d’entendre dire cela quand on pense à l’art personnel de Boris. Boris en pleine séduction et en pleine photographie. J’ai préparé une petite performance. La première, depuis si longtemps, depuis mon adolescence peut-être. Avant de venir au cinéma, je me suis achetée une perruque et je me suis demandée si j’allais oser la mettre au moment adéquat. Ce moment arrive. Les cinéastes expérimentaux réunis. Je filme Boris qui me prend en photo. Sa manière de se saisir de l’appareil me surprend. Quelle rapidité du geste ; des bras qui se soulèvent soudainement vers le haut, un éclair dans l’œil ! Quel œil !  Je me tourne vers Pip et je chante l’air des Beatles en riant : « help, I need somebody ». Un ami de Pip filme la scène avec ma caméra, puis me la repasse. Boris s’apprête à nouveau à me prendre en photo. Je m’enfuis, puis je mets la perruque et je réapparais dans le champ, transformée en blonde. Eh oui, c’est bien connu, les cinéastes aiment les blondes, alors les actrices se colorent en blondes, si elles ne le sont pas déjà. L’image d’une étoile dans le miroir du bar termine ce plan de hasard. Je change en même temps d’appareil, délaissant mon appareil photo au profit de la très grande caméra. Me verra-t-on encore mieux ? Mouais. Le Off, donc, du festival « Côté Court ». Au bar. Le vernissage, les petits fours, les gens venus là pour faire connaissance, pour se faire voir et se faire connaître. Le monde de l’art. Ce n’est pas le festival de Cannes, mais un festival tout de même. Qui ai-je filmé ? Qui a filmé ? Tout un tas de gens. Des cinéastes, des acteurs, des jolies blondes, des metteurs en scène que je ne connais pas, évidemment. » (Voir les vidéos « Côté Court »)[i]

Le cinéma de Boris Lehman : « Du bonheur de temps perdu vers la course au temps qui passe ».

Il est difficile de dissocier la personnalité de Boris Lehman de ses films. Le plus simple serait de dire que c’est un cinéaste belge, né à Lausanne et qu’il est d’origine polonaise. Ou encore qu’il est en circulation permanente, errant de lieu en lieu, d’appartement en appartement, d’amitié en amitié, puisqu’il est juif, comme il aime bien le rappeler. Et comme il se doit à tout juif bien juif, Boris erre. De plus, comme il le dit tout au long de ses films et comme l’ont souligné nombre de ses amis, son cinéma c’est tout un système de vie : le cinéma comme métier et comme existence.

         Boris est tout de même issu de l’institution cinématographique, diplômé de l’Institut national supérieur des arts du spectacle de Bruxelles, qu’il fréquente de 1962 à 1966. On apprend aussi, dans ses films, qu’il avait, un jour, un tout autre métier : il était professeur de tennis ! Puis, on apprend qu’il est cinéphile et critique, et qu’il a collaboré à de nombreuses revues de cinéma. Boris était engagé dans le mouvement antipsychiatrique au club Antonin Artaud où il a réalisé de 1965 à 1982 des films à des fins thérapeutiques, avec des personnes atteintes de troubles psychiques. Puis, il s’en détache, décide de produire Babel, le film de sa vie dont il conçoit le projet dès les années 70. Le début du film, comme il le rappelle, coïncide (eh oui là encore) avec son quarantième anniversaire. Boris décide de faire un voyage au Mexique sur les traces d’Artaud. Au retour, il devient définitivement son propre employeur, son propre acteur, son propre cinéaste, producteur, metteur en scène… Boris se dit être tantôt seul, tantôt très entouré : d’un réseau d’amis, de connaissances, d’administrations, qu’il enrôle dans son système de vie-film auto-cinématographié. Je pense que ce réseau se constitue en grande partie par affinités. Mais tout et tout le monde est potentiellement filmable.   Un an après notre première rencontre, j’ai eu une soudaine envie de lui transmettre quelques vidéos que j’ai réalisées au moment où Boris me prenait en photo au bar du festival des Courts-Métrages à Pantin. Et Boris dit : non, non il ne se souvient pas de moi. Il me demande si on s’est rencontrés à Cannes. Filou ! Boris arrive à Paris et on va prendre un café. Je le retrouve devant la boutique de Pip, à la galerie du Re: Voir. Pip n’est pas là. Il est à Cannes, il « forme » des étudiant(e)s américain(e)s au cinéma expérimental. Je reviens du Japon et, va savoir pourquoi, mais j’ai envie d’offrir à Boris de la nourriture séchée pour les cosmonautes que j’ai ramenée du musée de l’espace de Tokyo. Je ne sais pas pourquoi, mais je le vois bien flotter dans une navette spatiale avec sa caméra en train de faire de nouvelles expériences. Boris me faisait en effet penser un peu à moi, un peu à un extraterrestre, et pas du tout à cause de ses cheveux gris en bataille sortant de moitié de sa tête, ni de son nez de sorcier et de ses yeux globuleux ou de son sourire de petit garçon, mais à cause justement de cette manière bien atypique de vivre et de concevoir le monde à travers une relation sociale, une rencontre. Boris a toujours un film en cours, puisque de la même manière que pour Jonas Mekas, sa vie et ses films sont étroitement imbriqués. Et il pousse cette réflexivité entre le film et la vie le plus loin possible. Plus de 400 films ! J’en ai vu quelques-uns, certains plus attentivement que d’autres : les parties de Babel, Mes Entretiens, le film sur Stephen Dwoskin, Portrait du peintre dans son atelier, 1985 (40 min), Un Peintre sous surveillance, 2009 (36 min) sur son ami peintre Arié Mandelbaum et Mes sept lieux, la quatrième partie de Babel.

         Les films-fleuves sur la vie de Boris, le film sur ses films, sur ses amis, ses appartements, ses voyages. Des fictions réelles. Car, comme chez Artaud, le théâtre et la vie dans les films de Boris, sont entremêlés. Ce que j’ai aimé dans Babel, c’est la préparation du voyage au Mexique. Boris se filmant avec les yeux pétillants, pleins d’espoirs, de celui qui a si peu de choses et qui désire ardemment faire ce voyage, sur les traces d’Artaud. Une manière de vivre affectivement en dramatisant sa propre existence, puis en s’en distanciant avec une belle dose d’humour. Oui, c’est peut-être cette autodérision, l’humour grinçant de Boris, que j’aime le plus. Sa capacité de se moquer de lui-même, dès qu’il voit que l’image tourne un peu trop au drame, il y insère quelques scènes comiques. Comme pour se convaincre que non, tout n’est pas si noir. Que l’on peut encore en rire. Lorsque j’ai vu Babel, je me suis vue littéralement à sa place tellement mon attitude pouvait paraître semblable avant mon départ pour le Népal. Les cartes, les guides, la visite médicale, la rencontre des amis pour leur dire que je partais, le mail à l’anthropologue Gérard Toffin, la recherche d’un caméraman pouvant m’y accompagner, et ainsi de suite.

         Le film de Boris relate les scènes de la préparation du voyage et Boris s’en sert comme prétexte pour revoir ses amis belges et faire son film. Mais le film porte davantage sur ces moments de rencontre, sur les relations avec ses amis et sur ce film-là, en cours, que sur le voyage lui-même. On voit tout de même une scène radieuse où Boris se baigne dans un lac entouré d’Indiens. Il a bonne mine et le voyage semble tout de même avoir eu lieu. Babel se déroule donc pour l’essentiel en Belgique. Qu’est-ce que Babel ? C’est peut-être l’explication de l’historienne d’art qui décrit le mieux à propos du tableau de Joos de Momper, la Tour de Babel, (avec la collaboration de Frans Franken, musée des beaux arts / Bruxelles) dans le film Mes sept lieux, qui forme la quatrième partie de Babel. Un projet utopique, une construction collective inachevée, un projet de toute une vie, sur plusieurs générations, un rêve, la métaphore de la Boris’vie-film…Mes sept lieux. Mais c’est probablement ce dernier qui, par sa fin métaphysique semble le plus représentatif de la posture existentielle des films de Boris que j’ai vus. Les films mosaïques, une série de faits, d’événements, de situations mis en scène et d’une certaine philosophie de la vie comme l’art de vivre en filmant. Car la vie de Boris est en réflexivité constante avec ses films.

         Le film débute par l’expulsion de Boris de son appartement, le départ quelque peu chaotique, puis les images de déménagements, d’un lieu vers un autre, à n’en plus finir : on (moi, la spectatrice) n’en peut plus de voir tous ces cartons ! Mais ce n’est qu’une petite partie de la vie de Boris qui est résumée ainsi. Ces déménagements donnent pourtant lieu à de belles images des environnements, de l’architecture, des lieux de l’habitation, des appartements dans lesquels Boris emménage et de leurs alentours. Les places, les travaux, la nature, les portraits des gens qui accueillent Boris. De nombreuses scènes sont des scènes comiques où Boris, l’acteur principal, se met à faire des choses « absurdes », comme découper la veste qu’on lui a donnée et en faire un livre d’art, aller faire une sculpture en bronze de ses pieds, monter sur une grue ou descendre en scaphandre dans les égouts pour retrouver son film perdu. Comme d’habitude, les films de Boris sont d’une grande générosité tant pour les personnes qu’il met en scène que pour les spectateurs qui peuvent apprendre à partir de là quelques instructions pour vivre mieux au moyen de l’art filmique et réenchanter un peu, à travers cette expérience visuelle, la monotonie de leur vie. Comme cet anniversaire créatif où Boris rappelle à ses femmes que c’est le jour de son anniversaire, évidemment presque aucune ne s’en souvient. Mais ni Boris ni aucune de ses amies n’en font un drame. Au contraire, les amis se rassemblent autour d’une fête, lui chantent une chanson, lui offrent des cadeaux. Une belle manière de détourner les rites sociaux « obligatoires ». Tous les thèmes de cette vie « de tous les jours », comme toutes les étapes de la réalisation du film, sont abordés. L’amitié, le logement, l’argent, les habits, les questions techniques, l’amour, la sexualité, la nature et l’art sous de nombreuses formes. Boris, me suis-je dit, y joue le rôle du fou dans le jeu d’échec, il est celui qui vient déranger un interlocuteur autant de fois qu’il le veut, sous prétexte de faire un film. Ce faisant, il l’éveille à la relation. Il le sort de ses préoccupations et l’oblige à penser à autre chose, à lui, au film dans lequel il va peut-être figurer… N’est-ce pas une manière très ordinaire d’administrer ainsi le temps, de le prendre et le donner aux autres ?

« Mes sept lieux ». L’errance d’appartement en appartement, les allées et venues chez des amis, les rencontres et activités de tous les jours : faire les comptes, développer les pellicules, filmer les gens, écrire le journal au café.

La bobine numéro dix. Elle m’apparaît comme différente des autres. Il y a quelque chose de plus mystique. De très belles prises existentielles sur les gens qui courent dans un marathon, une foule anonyme allant au concert, les arbres, les vagues, Boris seul face à la mer, en compagnie du son plein de gravité du compositeur expérimental Phill Niblock et les images de la mer comme pour rendre hommage aux films de ce dernier. C’est Boris qui m’a envoyée à la soirée d’anniversaire des 80 ans de Phill Niblock à New York. A Anthology Film Archives, j’ai pu ainsi découvrir un autre magnifique filmeur et le compositeur de bruit-musique d’avant-garde : ses films des années 60, les cadrages et les couleurs de la nature d’une grande beauté et un personnage rempli d’enthousiasme, rempli de vie. J’ai bien sûr failli avoir une crise cardiaque en me mettant tout prêt des enceintes bourdonnantes des sonorités graves continues, mais en changeant de place tout est rentré dans l’ordre. Phill Niblock est l’inventeur d’une forme sonore minimale faisant la part belle aux fréquences continues. J’ai été surprise par les effets que sa musique avait produit sur mon corps et hypnotisée par les films des gestes et des corps au travail, les gens pris en image dans des situations ordinaires, saisies avec le regard d’un peintre naturaliste. Beau !

J’ai pu assister en filmant tant bien que mal quelques-uns de ses concerts-projections, ainsi que ceux de sa compagne, la vidéaste Katherine Liberovskaya. La rencontre avec Phill et Katherine, surtout sa soirée d’anniversaire, a donné lieu à une série de portraits-conversations amusants de ses invités et de lui-même, plutôt flous. Depuis, je filme les concerts de Phill là où je peux et me réjouis des diverses fêtes qu’il organise à ses fréquents passages à Paris.

Je reviens au film interminable et les aventures de changement d’appartements et de déménagements de Boris. Après Phill, on entend une incroyable voix de Mathieu Ha, à l’accordéon. Splendide cette voix. Et en pensant à mes propres films avec Boris, je me suis dit qu’il y a comme un fil conducteur qui se dégage à travers ces différentes scènes, quelque chose de très proustien autour de la thématique du temps long que l’art de Boris et de Phill a en commun. Le temps qui passe. Le temps perdu. La course au temps pour arriver à finir. Le non-sens inhérent aux préoccupations effrénées de la vie. Le point d’arrêt le plus parlant est peut-être l’image de Boris lui-même en train de courir (on ne voit que ses pieds trottinant), puis on le voit enfin arriver. Il tombe à un mètre du tracé blanc signalant l’arrivée des coureurs et se traîne comiquement, difficilement, par terre, en soupirant, dramatiquement, puis il y arrive, enfin ! Voilà, le film est fait, dix ans de sa vie. Mais cette fin n’est-elle pas un peu aussi une petite mort ? Alors on recommence, encore une petite scène, et une autre et on voit Boris en train de faire des reproches à son chef opérateur, car celui-ci arrive chez Boris après avoir filmé pour les autres et il n’y a plus de soleil, alors que Boris a besoin de lumière pour se faire filmer. De plus, il ne donne que trop peu de temps à Boris pour filmer cette scène qui pourrait être un début de ce film si important, bien qu’elle pourrait tout aussi bien être la dernière…

         « J’en arriverai à souhaiter que ce film ne se termine jamais, mais cela même lui était impossible. Il faut bien   être quelqu’un quelque part. D’où me vient ce droit de         raconter la vie des autres, de me servir des autres pour        raconter la mienne ? M’aimera-t-on mieux après ce film ?   Ce film est une réponse publique à ma situation         privée.  »[ii]

Babel, comme mes déambulations dans Paris en compagnie de Boris, semble être une parfaite ode au bonheur du temps perdu – la générosité du personnage qui « milite » ainsi pour prendre ce temps, ô combien précieux, aux autres et leur en donner du sien, son temps oisif à lui, en les associant ainsi à son film. Pourtant la dernière bobine (la bobine dix de la quatrième partie de Babel) a quelque chose de plus métaphysique que les autres et me semble en changer tout de même un peu la donne. Alors qu’il s’en croyait extrait, oisif, au sens le plus positif de ce terme, Boris se révèle être pareil aux autres. En finissant son film, il n’échappe ni à l’absurdité commune des activités de la vie, ni à la course contre le temps qui passe. Mais cette fin-là, il la pressent à chaque fois dès le début d’une série :

         « Je vais vers la fin. Faut-il vraiment finir ce film infinissable ? Est-ce que la mort de l’auteur ne peut pas faire ce travail ? Marcher jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de chemin et mourir en chemin, comme le poète. C’est avec la fin de ma vie que le monde s’arrêtera. Voilà que tout recommence. Le cercle infernal ou plutôt la spirale. Je vais finir, aller vers la fin »

C’est bizarrement chez Boris, et ça m’est venu après avoir visionné cette dixième bobine, que je trouve le message le plus politique qu’il m’ait été donné de lire dans toute mon existence. Je me demande ce qui se passerait si le système de Boris dominait la pensée capitaliste et ce qui s’y passerait si tout le monde se mettait à faire la même chose : vivre de l’art et d’oisiveté en travaillant pour le plaisir. Je me demande aussi si ce monde à la Boris pourrait exister sans cet autre, le monde des manageurs frustrés et insatisfaits, le monde qui ‘tolère’ ainsi à la marge seulement ses agissements créatifs, les considère comme une curiosité. Pourtant le monde-film de Boris est plus qu’une hypothèse et son expansion est plus nécessaire que cet autre, celui qui nous envahit actuellement – la cruelle course à la rentabilité, au travail ennuyeux toute sa vie, au désespoir des pauvres et à l’insatisfaction des riches. C’est peut-être en ce sens que la vie-film de Boris est politique.

L’esthétique de vie et l’esthétique des images

Les films de Boris possèdent une esthétique de l’image propre. Une esthétique classique, pourrais-je dire, malgré la grande variété des plans. Un réalisateur professionnel dirait que Boris sait filmer, cadrer. La prédilection pour les cadres stables dans lesquels les situations se déroulent comme sur une scène de théâtre. Les plans de mouvements sont eux-aussi des plans cadrés. Les thèmes. D’une séquence à l’autre, Boris a recours aux mêmes thèmes : la séquence musicale, la discussion avec les personnes, l’entrée et la sortie du cadre dans des lieux publics, les paysages, la nature. Là encore, comme pour Jonas Mekas, on peut voir le grand intérêt que nourrit Boris pour la peinture. Mais la nature ou la nature morte y est filmée de manière très statique et réaliste. Rien à voir donc avec la dynamique des films de Mekas. Toutefois, comme chez ce dernier, le lien entre une scène et une autre est souvent constitué par le commentaire de l’auteur en voix off, la voix de Boris. Ce qui change : le temps, le rien, l’insupportable temps réel des activités dans lesquelles il ne se passe rien, rien de spectaculaire au sens médiatique de ce terme. Le temps réel d’ouverture d’une boîte, d’un repas, d’une discussion ordinaire, de l’arbre que l’on plante, de l’enlèvement à la scie de la plaque « ici va vivre le cinéaste Boris Lehman », le temps réel d’une chanson. La vie telle qu’elle est, et pourtant Boris ne nous livre qu’une petite sélection de la sienne. Alors peut-être Boris est-il atteint du syndrome du débordement par l’image, et moi avec lui. Mais il est peut-être aussi, tout autant que moi, l’observateur curieux de la vie, dans ses détails les plus insignifiants. Pourtant, il y a des tas d’événements dans ses films. Boris fait le guide de la Belgique, des hôtels où sont passés les grands écrivains et où il passe lui aussi, de l’histoire de la Belgique (eh oui, n’oublions pas que tout commence à Waterloo). Il raconte à ses amis les aléas de son voyage au Mexique (et donc à nous aussi), leur offre de curieux cadeaux venus de là-bas et on a accès nous aussi à cette petite ethnologie qu’il a réalisée au cours de son voyage, on écoute la musique (certes, telle qu’il l’aime lui) … A un autre moment, on voit son désarroi face à toutes ces images, on entend toutes ces réactions des gens qui lui donnent des conseils, des leçons sur comment il faudrait faire, qu’est-ce qu’un vrai, un bon film, c’est-à-dire différent du sien. La franchise des gens. La hardiesse de Boris de les avoir embarqués dans son propre débordement, dans sa dispersion, dans sa perte de temps à lui. Et autant il peut être colérique au cours de la finalisation du film, autant il est tolérant pour sa réception. Boris sait que les gens vont partir à la moitié de la projection de son film, que d’autres reviendront au milieu, vers la fin, que certains de ses amis ne verront jamais ses films, et ainsi de suite. Comme dans une action-painting, sa vie, son film n’ont pas tellement de début ou de fin, tant qu’il vit, tant qu’il filme. On peut prendre le-film-la vie du personnage à n’importe quel moment, par n’importe quel bout. On y trouvera toujours quelque chose pour soi. Une partie de la vie de Boris. Mais il faut tout de même savoir qu’il existe, que cette démarche cinématographique-là, qui se déroule dans le temps présent, a lieu, qu’elle a inspiré toute une génération de filmeurs et d’artistes.

Le portrait du cinéaste dans l’atelier du peintre

Alors peut-être quelques mots encore sur les deux films « courts » et qui portent sur son ami peintre Arié Mandelbaum[iii] que j’ai vus tout récemment: Portrait du peintre dans son atelier, 1985 (40 min), Un Peintre sous surveillance, 2009 (36 min) pour illustrer encore le lien entre la peinture et la musique, car se dégage de cette rencontre le portrait du cinéaste lui-même. Dans un intervalle de vingt années, Boris pose et repose la même question : qu’est-ce que peindre, qu’est-ce que filmer ? Les deux films sont plus des portraits du peintre Arié Mandelbaum et de son atelier qu’un documentaire sur sa peinture. Le second film est aussi, à travers la pratique du peintre, une interrogation de Boris sur lui-même.

BORIS a propos des films sur la peinture

« Qu’est-ce qu’un peintre ? Comment filmer un homme qui peint?
Vingt ans après avoir réalisé « Portrait du peintre dans son atelier » (1985)[iv], Boris Lehman revient chez son ami Arié, pour réaliser un autre film avec les mêmes éléments de base. Les deux films forment à présent un diptyque.

Un peintre sous surveillance :

         « Après beaucoup d’années et d’amitié, j’ai eu le désir de refaire un deuxième film avec Arié, sorte de « Portrait du peintre, 20 ans après ». Non pour expliquer ce qui reste inexplicable ni pour          apporter des éléments nouveaux que j’aurais oubliés dans le premier. Pour simplement continuer la question principale : qu’est-ce que peindre ? Et donc qu’est-ce qu’un peintre ? (ce qui revient à se dire:  qu’est-ce qu’un homme?) Comment filmer la peinture et surtout l’acte de peindre. Et quand je dis : qu’est-ce  qu’un peintre, c’est évidemment la question que je me pose à moi-même, qui revient vers moi comme une balle de ping pong ou un boomerang : qu’est-ce qu’un cinéaste et comment il filme.

         Je me suis donc retrouvé avec cette question sur le dos, et bien décidé à la remettre sur le tapis, pour m’en débarrasser. Facile à dire, je me suis emberlifiquoté dans  la répétition, mais on sait bien qu’on ne se couche jamais deux fois dans le même lit. Avec la patine du temps, l’original se modifie, prend des rides, se scinde en mille facettes, comme des excroissances, des variantes ou des variations, au sens musical du terme.

         Je lance quelques mots au hasard, que je recueille dans le lieu que je filme : umwelt, bleu du ciel, solitude, aimer, orange, prison, juif, œufs…et ils se coincent dans la pellicule comme les mouches dans le vinaigre ou sur la toile d’araignée.

         Il y a la voix d’Arié Mandelbaum et celle d’Esther Lamandier (le duo Lamandier Mandelbaum), la radio qui ronronne, les toiles blanches, les taches sur le sol. Il y a les femmes et les modèles, tout   ça dans l’atelier, le lieu d’une vie où tout se rassemble, où tout se remplit. Il y a vingt ans, je ne pensais pas qu’il fût possible de montrer un homme en train de peindre, que tous les films qui montraient cela étaient des impostures, que tout était faux puisque, quand on crée, on est seul avec soi-même, il n’y a personne   pour voir et surtout pas de caméra. C’est pour cela qu’il essaye de me peindre à la fin, car il n’y          avait qu’un sujet possible, peindre celui qui était en train de le filmer. Mais j’ai reporté l’impossibilité ailleurs. On ne voit rien de ce qu’il peint, uniquement les gestes.

         Serais-je devenu avec le temps et l’habitude complètement transparent? Invisible et insensible à ses yeux ? ou alors accepterait-il de peindre sous surveillance ? Ainsi de ses modèles qui n’acceptent plus de poser, mais seraient devenus à leur tour peintres, maîtresses, jeunes femmes de compagnie, artistes à part entière.

         Alors regardez bien, parce qu’avec des personnes de notre espèce, il y a toujours quelque chose qui échappe. 

         Boris Lehman avril 2007»

Dans le premier film, sur l’atelier du peintre, Boris établit un lien entre les toiles du peintre et ce qui sert à leur élaboration : le cadre de vie/de travail du peintre. On dirait que le cinéaste tente de peindre l’atelier. Il le fait par des mouvements continus, lents de la caméra, d’un va et vient entre les différents éléments, objets, de l’espace. La caméra dévoile les photographies de natures mortes : les bocaux, les surfaces, les surfaces du plafond… Ce qui m’est aussi venu à l’esprit concernant ce premier film, c’est que Boris montrait sans gêne la pauvreté de cet environnement de vie du peintre. Et il montrait en quelque sorte sa beauté. On y voit des mégots, des casseroles brûlées, des fissures dans le plafond, on ressent l’étroitesse de l’atelier par rapport à la taille, grande, de ses toiles. Ce film m’a rappelé certaines descriptions à propos des ateliers des impressionnistes, des expressionnistes, des conditions misérables dans lesquelles vivaient les peintres au début du XXème siècle. Van Gogh, Gauguin, Utrillo… Et je me disais que l’on voit finalement rarement l’atelier d’un peintre tel qu’il est dans les films sur les peintres. Souvent, tout y est aseptisé, nettoyé, arrangé en vue d’un « beau portrait filmé ». Or, ce premier film de Boris montrait bien l’atelier et le peintre tel qu’il était ou du moins tentait de s’en rapprocher le plus possible.

         Le regard filmique plus proche des peintures réalistes, en ce sens proche de la photographie, de la lumière douce et des couleurs rosâtres des peintures, alors que celles-ci me font penser à des traces évoquant le sang. Mais ce n’est pas ainsi qu’on les voit dans le film de Boris. Les bocaux en verre transparent, la couleur jaune d’œuf, le peintre ronflant dans son lit. Il y a comme une douceur dans cette image filmique. La voix féminine chantant un air d’opéra accompagnant ces images de manière nostalgique et forte, ce qui déréalisait l’espace d’atelier. Cherchait-elle avec sa voix et sa harpe à réveiller le peintre ? Ou était-ce Boris qui cherchait à le faire ? Un rêve, comme dans la pièce Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Boris cherche-t-il à unir le couple ainsi ?

         Le second film était très différent du premier. L’atelier du même peintre s’est agrandi. Le peintre et le cinéaste ont pris quelques rides. On rentre dans un tout autre espace qui fournit les décors et les acteurs pour la pièce de théâtre qui va s’y dérouler. Les rôles sont échangés, le peintre devient acteur, Boris modèle, les modèles dansent…Le peintre peint pour donner les décors au film. Il peint autrement, en dessinant moins ? Avec plus de matière ? Et le peintre finit par réaliser son portrait. Lorsqu’on voit pendant quelques minutes le peintre peindre, il s’en dégage une technique assez surprenante d’un geste géométrisant l’espace, comme si le peintre voulait d’abord donner un cadre à la figure humaine qui viendra s’y inscrire. Lorsque l’on voit ses yeux se plisser en alternant entre la toile et le modèle, on peut presque y voir un travail de géomètre. Il esquisse la toile… Il géométrise. Mais cette première esquisse venait en fait de la figure réelle, du modèle Boris, qu’il voyait assis devant lui. Le peintre réalise le portrait de Boris et on aperçoit un cadre vide à la place du visage. C’est assez étonnant de laisser ce portrait à ce stade d’inachevé. Et, je me suis posée la question de savoir si le plan du visage à peine esquissé rend compte de la vision qu’a le peintre du cinéaste ou si c’est le cinéaste, Boris lui-même, qui arrête son portrait sur cette image ? On ne le saura pas. Le visage de Boris est dans cette forme ovale inachevée. Quelques natures mortes encore, un rappel du film précédent. On voit apparaître les oranges, d’autres bocaux, …Et à nouveau la voix féminine, la femme non inchangée, contrairement au peintre et au cinéaste, et venant droit, comme une muse, une citation ou un collage, du premier film. L’acte de peindre et de faire un film se sont à présent mélangés l’un à l’autre. On aurait bien aimé rentrer dans le film nous aussi, ils avaient l’air de bien s’amuser en tous les cas.

         Soudainement m’est venue à l’esprit cette évidente distinction entre celui qui élabore le film, contrôle les plans, mais délègue l’acte de filmer à quelqu’un d’autre et celui qui filme lui-même, au sens non plus métaphorique, mais physique du terme, de tenir la caméra, de la faire se mouvoir. Mais dans le film cadré à la Boris, cette distinction est probablement plus effacée, car la caméra est habituellement posée sur pied, et comme chez Jean-Marie Straub par exemple, le réalisateur et le caméraman se mettent d’accord sur le cadrage, regardent dans le viseur pour voir comment l’environnement qu’ils ont devant eux s’y voit figurer. C’est tout le contraire de la manière de filmer de Mekas par exemple qui filme en tenant la caméra à la main et chez qui il y a comme une connexion physique entre l’appareil, celui qui filme, et l’environnement. Or, dans le film de Boris, c’est Antoine, son chef opérateur, qui le filme la plupart du temps. Je me demande ce que ça donnerait si Boris devait lui-même filmer. J’ai dit à Boris qu’il devrait filmer lui-même et il a répondu que c’est trop tard.

         Boris me fait penser à un metteur en scène. Il délègue l’acte filmique, il ramène les modèles dans l’espace, il crée les situations à filmer, il choisit la musique, les textes, écrit les dialogues… Peindre l’atelier du peintre avec la caméra, peindre son propre portrait en train d’être réalisé. Les films ont une dimension poétique.

Les promenades parisiennes en compagnie de Boris

Les amis de Boris, les expositions, les déambulations dans Paris, à la recherche de la casquette. Emmaüs, friperies, le BHV, … de la Bastille, en passant par le Marais, vers la place des Vosges. La République. Les glaces, les couscous, les ragots, nous pestons contre l’absence de Pip. J’aime bien ce temps perdu en compagnie de Boris. Le film qui se constitue petit à petit, tel un petit Babel, en série. Nous en sommes pour le moment à des rencontres parisiennes. Voici quelques-uns de ses passe-temps. Qui est donc Boris ? De quoi cette relation-film a-t-elle l’air ? Qui suis-je donc ? Quel genre de film est-ce que je fais ?

20 mai 2013 Rendez-vous devant la boutique de Re: Voir

Je n’ai pas encore digéré l’impact de cette rencontre (avec Boris L.), mais une chose est certaine, c’est qu’elle fut positive, joyeuse et belle. On parlait des voyages, j’ai pu voir son journal intime, un cahier noir, de grand format, plus grand que mes cahiers Moleskine, mais dans lequel on retrouve tout aussi exactement le même genre de choses : des feuilles séparées et des petits carnets parallèles, des fleurs séchées, des cartes postales, des cartes d’hôtels et de restaurants. Ce qui m’a le plus émue aujourd’hui, lors de cette rencontre, ce sont ces bouts de fleurs trouvées là par hasard, des tulipes d’Amsterdam, et je me suis écriée en les voyant « ah les tulipes d’Amsterdam » comme si je savais d’où elles venaient. Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé tantôt à Brel, tantôt au tableau de Monet. Des cartes postales, le Hippie peint par la mère de Pip, des collages, des formes d’écrits en rond, en travers, …. Boris Lehman est donc tout aussi bien un poète qu’un écrivain. La vue de ce journal m’a plus que réjouie. Ce journal intime, cette écriture spontanée, ce suivi continu pour on ne sait pas qui des choses que l’on vit, si vital, des choses que l’on fait, des billets de train, des hôtels, des cartes postales reçues, ramassées, Benjamin, Kracauer, nous tous. Documenter toutes ces choses que l’on fait. Est-ce le créer tout simplement ou bien est-ce correspondre à un destin quelconque, ou tout simplement concilier les deux ? Peu importe.

         A partir du moment où Boris m’a montré son journal, il est apparu clairement que Boris est une personne « archivable » et dont la biographie créée pas à pas est désormais une affaire publique devant être stockée quelque part en vue de sa consultation par quiconque souhaiterait ainsi, à partir de ces archives, apprendre les astuces et les ficelles de ce métier. Par la quantité de choses, de voyages effectués, par le nombre de rencontres réalisées, racontées que l’on découvre dans ses films et documents accumulés. Je réalise, quant à moi, la chance que j’ai : dans ces occasions de promenades et des petits bavardages, cette formidable manière de vivre m’est enseignée directement.

         Boris à ce moment-là, à ce stade de sa vie, assis devant moi et moi, à mon stade de ma vie à moi. Qui est Boris à présent ? J’ai comme le pressentiment que les films ne montrent qu’un portrait voilé du personnage. Qu’une dimension « ordinaire » de leur être leur échappe. Car, il y a bel et bien une continuité dans cette identité imagée-là ? Mais y en a-t-il une ? La discussion porte sur l’argent, le prix de mon loyer, mon salaire, sur les riches, sur l’amour, sur les sous-titres dans le film de Boris, sur le festival de Cannes, sur la Russie, L’Inde. Nous comparons les trous de nos vestes. Tiens, d’ailleurs cette veste trouée, je l’ai laissée dans l’appartement de Jed Rapfogel à New York. Jed passe sa vie à Anthology Film Archives, en tant qu’organisateur, conférencier, programmateur des films. Anthologie c’est sa deuxième maison. J’espère qu’un jour ma veste trouée sera accrochée à l’Anthology, juste à côté du lavabo de Maya Deren.

         22 mai 2013. L’exposition à l’école des beaux-arts à Montrouge, en compagnie de son ami artiste et cinéaste, David Legrand. Salon de Montrouge.

         Encore sortie de chez moi par Boris. Nous sommes allés voir une conférence sur la réforme des écoles d’art et surtout la belle performance de David imitant Godard. Drôle, David est un réel imitateur et il fait lui aussi des films. La visite de l’exposition avec quelques vidéos intéressantes, dont l’une sur le Mexique si mon souvenir est bon. Encore un voyage à faire, sur les traces d’Artaud, d’Eisenstein et désormais sur les traces de Boris. Le repas en compagnie de David et de ses amis. Je leur raconte mon projet d’exposition avec mes artistes atypiques au quai Branly. Leur mettre des masques ramenés des îles de Trobriand. Exotiser l’art occidental…

Boris de retour. Du désert des comptoirs. A la recherche de la casquette. Les rues et les passages de Paris, à la Walter Benjamin.

Le 10 juillet 2013.Boris m’embarque dans une longue déambulation dans Paris à la recherche d’une casquette. Rendez-vous au café La Renaissance. Il rentre dans le plan de ma caméra et me raconte sa journée. Assise au café, je suis en train de boire un verre de vin. Boris dit avoir perdu sa casquette. Il se plaint que Pip n’écoute pas ses conseils en matière de gestion du Re: Voir, alors que lui, Boris, à 17 ans, a écrit un traité d’économie marxiste ! A chaque prise de parole, Boris joue. Il vit en jouant. Je me demande s’il existe autrement.

         Puis, il est content, il vient de s’acheter une veste. D’où sans doute ce rendez-vous au café de la Renaissance. Boris en train de renaître, et moi avec ? Quel joli nom en tout cas.

         Oui, j’habite Paris, mais j’y suis constamment perdue. Je ne suis pas capable de me remémorer des rues à deux pas de chez moi. Je me déplace en compagnie d’un GPS, sur mon téléphone portable. Alors Boris fait le guide, il me guide, mais il va lui aussi une fois sur deux dans le sens inverse de l’endroit qu’il est en train de chercher. Nous partons à la recherche d’une casquette, en passant par l’appartement de son ami, car, oui, la nouvelle veste ne va pas avec la chemise jaune. Il faut donc changer de chemise, puisque boris devient un nouvel homme ! Je mets mon micro-cravate dans sa poche et je filme notre promenade, comme je peux, ce que je peux. Nous suivons le petit tour parisien de Boris et rentrons par-ci par-là, au hasard. Les bruits, les images tremblantes, des conversations parfois en lien avec l’environnement, parfois pas. Boris me raconte tout un tas d’anecdotes cinématographiques, dans ce café vient son ami Phillbert, ici Mullet a eu l’accident de moto, là habitait Chris Marker, les films, les festivals, les vrais/faux amis…. Les passages près de la Bastille, le Comptoir Irlandais, Emmaüs, le Cyrillus, le BHV, les glaces au café sur la place du Palais royal, les boutiques de grandes marques, les friperies dans le Marais. Marcher, marcher, marcher. Toutes ces casquettes, toutes ces boutiques. Je filme en continu en espérant que quelque chose se dégage de cette relation, mais je n’y vois rien. La seule chose qui nous réunit et qui nous sépare en même temps dans cette expérience absurde, c’est la présence de la caméra. Boris me raconte l’histoire de son ami photographe aveugle « d’image usée » de la Joconde. Sur quoi porte ce film ? Qui est Boris ? Quel genre de casquette cherche-t-il ? Qui suis-je… Qu’est-ce que je cherche… Nous finissons à nous lasser de cette déambulation qui s’est soldée par un échec. Je suis partie à New York.

7 juin 2014 : La balade dans le Marais. Soirée en compagnie de Boris

Décidemment, Boris enchante bel et bien mes après-midis parisiennes. Il se laisse filmer. Il devient un ami. J’aime ces petites déambulations, j’aime son humour. Alors les images sur Boris défilent d’un disque dur à l’autre. Rendez-vous à Beaubourg. Non, décidemment, je n’arrive pas à y rentrer. Boris m’attend dedans et je fais la queue, comme tout le monde. Boris a encore envie d’une glace. Ah, les glaces italiennes ! La glace à la pistache du café Pozetto, un café italien tout près de Beaubourg. Nous continuons notre déambulation « by chance » dans les rues du Marais. Une exposition de la photographie des grands reporters (les photos politiques, catastrophes, meurtres), puis sortis de là nous sommes attirés par la musique qui a lieu dans un local, il y a là un tournoi de danse pour les gays et les lesbiennes (drôle !). C’est le bâtiment dans lequel se tient la foire aux livres, me dit Boris. Moi, j’y rentre pour la première fois. Nous continuons notre ronde et décidons de rendre visite, à l’improviste, à l’un de ses amis d’il y a… 30, 40 ans… Eduardo Serra, un Portugais et sa femme Hélène, qui habitent un splendide appartement sur deux niveaux en plein Marais avec une magnifique vue sur Paris. Eduardo avait l’air très sympathique. Il était devenu aphasique après un accident vasculaire cérébral, d’après ce que nous disait sa femme. Il avait du mal à s’exprimer. Tout ceci était très touchant et un peu triste avec tous ces souvenirs, donc apparemment quelque peu effacés ou inexprimables, des années de gloire, la nomination aux Oscars, Harry Potter etc.  Dans l’appartement il y avait aussi un gros chat nommé César. Nous sommes ensuite partis diner dans un restaurant américain, American Deli ou quelque chose comme ça. Boris avait raison de prendre un pastrami de veaux – copieux et excellent. Mon tartare bof, je me répète, très classique. Nous avons longé la rue des Francs-Bourgeois, dans un sens puis dans l’autre, eh oui, Boris s’est encore trompé de direction. Et, ne pouvant pas compter sur mon sens de l’orientation… Nous sommes encore rentrés « by chance » dans des endroits bizarres croisés sur la route, Au désert de la rose, au Dôme, un restaurant avec un décor pour les films gothiques, dans le hall d’un hôtel de riches Américains, près de la place des Vosges… Je suis rentrée chez moi après cette agréable promenade. Un bel orage, bleu électrique derrière la fenêtre.

14 Juin 2014. Festival des Courts Métrages à Pantin

Le retour dans ce lieu-souvenir. « Mes sept lieux » en compagnie de Boris. Plus de 5h ! J’étais en train de décrire ma rencontre avec Jonas Mekas, 40 pages. Ouf. Comment vais-je pouvoir supporter ces cinq heures de film ? Eh bien ça s’est très bien passé. J’ai beaucoup aimé ce film. Mais à la sortie, j’avais faim et mal au dos. Le restaurant chinois près du métro Eglise de Pantin, buffet à volonté. J’ai entendu le son de la musique venant du sous-sol. Qu’est-ce que c’est ? Je suis allée voir. Oh, une soirée-anniversaire, une soirée moldave. On m’offre un verre de vodka et un énorme cake. Je dois danser pour décoincer mon dos. Une nouvelle immigration moldave. Comme toujours, profs de psychologie devant s’adapter, venant faire de la peinture en bâtiment, le ménage et le gardiennage des enfants … la vie des immigrés débutant à Paris. Je connais… Paris by night. What’s next ? A suivre. Dans un prochain film en compagnie de Boris. 

La réponse de Boris :

         « C’est une véritable déclaration d’amour que ce texte, Barbara, à peine voilée. Mais tu oublies le moment le plus important, quand tu m’as laissé dans ton lit, en compagnie du tigre. Je me demande d’ailleurs si c’est lui qui a mangé mon carnet d’adresses, à moins que ce soit toi qui l’aies subtilisé pour t’approprier mes secrets.

         Un jour j’ai été séquestré par une femme. Elle m’a enfermé chez elle, il n’y avait pas de téléphone ni d’issue possible, c’était au deuxième étage. J’y suis resté 3 jours (un long week end) jusqu’à ce      qu’elle vienne me délivrer. Elle a feint d’avoir fermé la porte à clé sans l’avoir voulu.

Oui tout est film chez moi, tout est LE film. Nul besoin de pellicule ni même de caméra.

Le mouvement de la vie suffit, la marche, le regard, l’œil qui regarde, détaille, scrute, met en scène.

Tu me comprends j’espère, la promenade ne suscite pas le film, elle EST déjà le film.

Tu as filmé avec moi, tu as vu le film en même temps que moi.

Bonne promenade ! »

(moi : suivie d’une nouvelle promenade de plus de six heures : Beaubourg, visite de l’exposition sur le surréalisme, puis une longue promenade-recherche dans les rues parisiennes d’un restaurant très à l’ancienne, pour finir au café sur la place des Vosges avec deux boules de glace. Eh oui, Boris aime les glaces… Je me demande à quel genre d’activité oisive j’aurai droit lors de son prochain passage à Paris…)

Puis pour finir un fait inespéré : je découvre la cachette à films de Boris et avec lui enfin la ville de Bruxelles et ses quelques nouveaux artistes atypiques, dont un autre archiviste de ses collections, le chimigramiste Pierre Cordier, mais c’est une toute autre histoire !


[i] https://photos.app.goo.gl/kAnZnFYu21ED66cc8

[ii] Boris Lehman, Babel, Re: Voir Vidéo, Yellow Now, 1991, p.78 ; http://www.borislehman.be/soupage/babel.html

[iii] Le peintre Arié Mandelbaum est né en 1939. Il vit et travaille entre Bruxelles, Fontenoille et New York. « De l’intime, l’œuvre révèle le général. La peinture devient une façon de voir le monde, c’est là, selon le peintre son principal propos. Le blanc qui couvre les toiles d’Arié Mandelbaum suggère un espace où l’imaginaire se délivre. Le trait est interrompu et le sujet n’est pas figé dans sa forme ; il est présence ou apparition. » peut-on lire à propos de sa récente exposition  au musée Juif de Bruxelles : http://www.dequeeste-art.be/nl/blog/recent/2012/02/24/ari-mandelbaum-in-het-joods-museum-te-brussels

[iv] http://www.borislehman.be/soupage/unpeintresous.html

Les répétitions: rendre étrange ce qui va de soi

A propos du travail de préparation du film « Un héritier » de Jean Marie Straub

par Barbara Olszewska

Résumé

Une ambiance hivernale, dans une pièce éclairée faiblement par une lampe, le réalisateur Jean Marie Straub et l’acteur Joseph Rottner se penchent avec attention sur les feuilles étalées devant eux, répétant inlassablement un même fragment de texte. Le réalisateur attire l’attention de l’acteur sur les moments de l’interprétation nécessitant des améliorations, spécifiant particulièrement le défi d’accentuer correctement le terme « patriotes » au sein d’une phrase. 

Au cœur de cette interprétation de l’œuvre « Au service de l’Allemagne » de Maurice Barrès, abordée ici, la lecture revêt un caractère politique. Chaque mot, chaque accent, le rythme et la prosodie sont considérés comme des éléments chargés d’idéologie. C’est à travers la manière de délivrer ces éléments que se dessinent les relations entre la langue, le peuple, la nation et la vision du monde de chacun des protagonistes.

Le film de Jean-Marie Straub « Un héritier » réactualise ces questions à sa manière. Ressusciter le passé de l’identité alsacienne, c’est à la fois réactualiser les enjeux et les ambiguïtés de la question de l’identité nationale et, à travers cet exemple précis, d’en prendre ses distances. 

Le film de recherche que j’ai réalisé sur ce travail constitue la base de l’analyse et des réflexions présentées ici. Les extraits de films analysés, réalisés au plus près de l’activité de répétition par les acteurs, témoignent d’une forte attention portée par le réalisateur au moindre détail pouvant fléchir la signification du texte mis en scène. Rien n’y est laissé au hasard, ou seulement les « beautés du hasard », comme les appelle Straub. Faut-il les garder ? Ou au contraire ne pas se laisser influencer par elles ? C’est à travers des décisions prises, pas à pas, avec les acteurs, en puisant dans leurs habitudes langagières, culturelles, vestimentaires, leurs expressions et attitudes corporelles, que s’élabore la mise en scène filmique, permettant progressivement de rompre avec le naturel ou le familier théâtral de la lecture convenue d’un texte. Le réalisateur, tout au contraire, amène l’acteur à ce qu’il considère être sa juste compréhension, en attirant son attention sur des assemblages linguistiques réalisés par Barrès, permettant de voir le sens d’un énoncé préalablement non remarqué. A travers une amplification et l’accent mis sur certains éléments de la parole, des détails souvent insignifiants pour l’acteur, (les particules de connexion, césures, accents, l’intonation des syllabes…), la lecture génère, petit à petit, un effet de dépaysement, voire de mise à distance au texte, en faisant ressortir le sens des mots et des phrases. 

Le choix des fragments de film d’archives que nous souhaitons d’exposer ici, permet de comprendre quelques astuces techniques mises en œuvre par les participants afin de réaliser leurs activités d’interprétation du texte, de sa mise en forme sonore et visuelle, ainsi que de la nature de l’environnement, physique et moral, qui les médie. Le documentaire témoigne de la pertinence du travail de J.M. Straub dans la compréhension des faits sociopolitiques abordés par l’écrivain, ainsi que de la distance qu’il prend vis-à-vis d’eux. On peut comprendre dès lors sa manière d’enseigner sa conception du jeu de l’acteur, de percevoir et de souligner à l’intention du spectateur des détails textuels, que la prosodie découverte dans le travail avec l’acteur relève, du sens des mots auxquels on ne prête habituellement pas attention ou encore de la place de la nature, le paysage jouant en effet un rôle primordial dans la mise en scène du film. En privilégiant l’enregistrement continu permettant saisir d’infimes détails du travail de J.M Straub, ce documentaire laisse par ailleurs apercevoir des « hors champs » du film en train d’être réalisé et les commentaires amusés sur le jeu qui échappe au cadre du travail.