UNE EXCURSION FILMEE A NEW YORK

La rencontre avec Pip Chodorov dont la petite boutique Re : Voir et la galerie d’art parisienne faisant une promotion discrète, mais d’ores et déjà reconnue, de quelques cinéastes et artistes d’avant-garde, a constitué le terrain fertile de mon expérimentation auprès des cinéastes et artistes expérimentaux et avant tout un bel prétexte de voyage. Voir le monde de l’art autrement. Apprendre. L’enseigner aux autres. Mon enquête sur Maya Deren m’a amenée à New York, dans le lieu mythique d’Anthologie Film Archives, là, où la création d’une forme de cinéma inouïe, a eu lieu. Depuis, mon aventure et mes rencontres se sont étendues comme des champignons de l’art et se sont incrustés dans ma vie. De Pip vers le visionnement des films de Jeffrey Perkins, les expérimentations sonores de Phill Niblock, le monde archivé d’Alan Berliner, puis au monde post-dada de Robert Attanasio, les machines bruitistes de Lary 7 etc. Tout une série d’avant-post avangardistes. 

Je pars. New York ! Impressionnante par l’ampleur de la vie artistique. Tous les jours il y a une quantité d’événements, d’expositions, de festivals, de projections. L’art commercial, l’art contemporain. On est littéralement « noyé » dans l’art. Envahis par l’art dans des musées, dans des galeries, dans des salles de concerts, des lieux à art, l’art dans la rue. Ici, l’art est un véritable business, un véritable métier. Acheter. Vendre. Se vendre. Pros de la technique, des effets spéciaux, du graphisme, de l’emballage, pro de tout. Comment s’y retrouver ? 1° Le hasard 2° Quelques conseils des uns et des autres pour aller voir ceci, cela. Les expositions dans des galeries que j’ai aimées ? Rien à vrai dire, mais tout de même quelques aperçus. 

« Rented Island » au Whitney Museum. Une exposition sur des performances dans des lofts new yorkés des années 70. C’est bien, car comment en effet rendre compte de ces pratiques aujourd’hui disparues, de ce contexte bien particulier de la vie de bohème new yorkaise ? Et là on s’y croirait presque.

Robert m’envoie voir Raymond Pettibon à la galerie Zimmer, Kazué voir l’exposition de Noriko Ambe à la galerie de Barbara Castelli où le « boxing painter » Ushio Shinohara et sa femme Noriko Shinohara m’ont résumé leur vie et raconté le film qui vient de leur être consacré. Une rencontre avec l’artiste Kunie Subira lors de son exposition de photos et une discussion à propos de Georges Markopoulos dont elle suivait les cours et qui, me disait-elle, leur lisait Proust en français pendant ! Sophie Calle chez Paula Cooper, l’exposition « La mère ». Aldo Tambellini à la galerie James Cohan en compagnie de Robert Attanasio qui y préparait l’accrochage. Kazue Taguci et ses projections lumineuses, bien.

Mais au bout du deuxième mois de cette exploration effrénée de l’art institutionnalisé, galerisé, je suis fatiguée, noyée par, je n’arrive plus à distinguer les uns des autres, je ne me rappelle plus de rien. Too much. Quel genre de pensée, d’émotion se trouve dans cette manière d’être confrontée à l’art ? En quoi ce que je vois est-il réellement créatif ? Qu’est-ce que j’ai appris ? Quel effet ça a sur moi ? Qu’est-ce que je vais retenir de toute cette masse de visites, d’expositions, de lectures rapides et lacunaires en-dessous, à côté, des œuvres-gadgets, à travers tous ces papiers explicatifs ? C’est là que je suis déçue. J’ai comme un sentiment de consommer du vide. Une apathie m’envahit et au bout d’un mois je n’ai plus envie d’entrer dans une galerie, d’aller à un vernissage, les objets d’art me sortent par les oreillers. J’en ai assez. Il me faut du temps pour digérer. Une impulsion, une envie plus personnelle pour m’y aventurer à nouveau. Je finis par éprouver un sentiment de rejet des expositions, le rejet des salles de cinéma, le rejet des festivals et des vernissages. Alors je marche, je découvre la ville, j’ethnographie les familles, les passants, les couples, les chats et les chiens… 

C’est probablement en comparaison avec cette masse, de gens, d’art et d’architecture dont je n’arrive plus rien à distinguer, que les artistes et les cinéastes que j’ai pu rencontrer personnellement m’apparaissent comme différents. Peut-être bien parce qu’ils m’ont invitée chez eux, qu’ils m’ont offert à boire et à manger, parce qu’ils se sont promenés avec moi, m’ont introduite de manière amusante à leur manière de vivre et de créer. Peut-être que tous les autres « exposés » le sont également. Mais comment le savoir ? Il ne reste que les œuvres accrochées aux murs, épinglées, posées par-ci par-là, décontextualisées de leurs fonctions, des efforts qu’un artiste y a déposé. Ok, il y a quelques œuvres subversivement invisibles, des trous dans des murs à la Tudor, des peintures raturées, des sonorités intéressantes … Mais je me sens comme enfermée. Je ne capte rien dans ces galeries au sujet de la manière dont les œuvres ont été conçues, ni de la personne qui les a engendrées. Pire, je n’arrive pas à les apprécier à la manière, par exemple, des peintures de la Renaissance, comme lorsque je me promène de Palais en Palais en Italie où certains tableaux/sculptures attirent mon regard, provoquent des émotions, parfois même des larmes, comme la sculpture Daphné et Apollon de Bernini… Et je ne parle même pas de l’art ancien que je découvre dans des temples hindous, bouddhistes, des atmosphères et vibrations mystico-spirituelles qui s’en dégagent.

Alors je continue à apprendre l’art à ma manière : rencontrer les artistes, voir avec mon appareil, même furtivement, qui est la personne qui a produit tout cela ou mieux encore, découvrir la personne avant de découvrir ses œuvres.

Mon séjour à New York : tout un roman. 

Ma « série » new-yorkaise des personnalités atypiques est sans doute l’une des plus cohérentes, tant en ce qui concerne les lieux, que les artistes qui les incarnent. Je me décide enfin à aller voir Anthology Film Archives, voir les archives de Maya Deren, voir les films expérimentaux, m’éduquer, visiter New York. J’apprends par Pip que le critique de cinéma et le programmateur des films à l’Anthology Film Archives, Jed Rapfoegel, cherche un colocataire pour quelques mois. New York, New York…. L’air de la chanson du film de Scorsese interprété par Liza Minelli, puis Sinatra, mais à moi, c’est celle de Nico qui me vient à l’esprit, New York !. Squat théâtre. Le timbre particulier de la voix de Nico, sa manière d’interpréter sans façon ce « hit » en lui redonnant je ne sais quel charme nostalgique. Le visage rieur-pleurant, ses yeux…comment dire… défoncés ? 

Mon voyage à New York, le résultat des rencontres filmées, réalisées auprès des cinéastes proches ou apparentés à l’Anthology. Des filmeurs, des projectionnistes, des critiques de cinéma, des musiciens expérimentaux aux multiples facettes, aux multiples talents et métiers. Les démarches artistiques hybrides, étendues, mêlant des médias variés : les sons, les photos, les textes, les collages, etc. Les films en 3D, avec les sons, silencieux, en poésie. Les inter-médias. Ce sont des cinéastes et artistes du champ identifié comme expérimental qui se sont le plus prêtés aux rencontres improvisées vidéographiées. Tous issus, ou en lien avec, des avant-gardes des années 60/70. Le cinéma féministe, le cinéma élargi, le cinéma expérimental ou expérientiel, le paracinéma, le cinéma « contrefaçon », décadré, étendu, sonore…. Les personnes croisées après les projections, rencontrées dans les cafés, dans des soirées privées, des rencontres qui ont véritablement enchanté mon voyage. Le fluxus undeground m’a enroulée en sa toile infinie. 

Arrivée au sud de Brooklyn dans la maison en biais de Jed Rappfoegel, tombant un peu en ruine, le décor des années 50, comme ces fleurs desséchées posées près de la fenêtre. Deux gros chats et des colocataires artistes d’un genre particulier, vivant la nuit, Matt Wellings et Oscar Moronta (Pancho) s’y trouvent, avec moi. La nostalgie, la salle de bains, le lavabo ressemblant à celui de Maya Deren qui trône à l’entrée de la salle de cinéma à Anthology Film Archive. La musique de jazz, les disques de la collection de la musique folk recueillie par Harry Smith, les films, les livres sur le cinéma et les polars noirs. Le quartier mexicain et le quartier chinois du sud de Brooklyn, le caractère solaire de Jed, l’odeur et les poils des chats qu’il fallait nourrir, partout. L’état de la maison de Jed me fait penser au mien. Se noyer dans le travail et voir le moins possible cette maison qui se désagrège. Suis-je encore arrivée dans une maison d’un bonheur passé ? Je ne le saurai pas, car Jed n’est là qu’en passant, Anthology est sa véritable maison, sa vie. Il me montre ma petite chambre dans laquelle se trouve à peine un lit métallique déformé. Vitre cassée, recollée avec un scotch, je me demande comment vais-je pouvoir dormir là-dessus et surtout comment je vais pouvoir y travailler. Mais Jed affirme qu’il a programmé l’achat d’un matelas, d’un lit même !  Peu importe, me dis-je, je ne suis pas venue à New York pour rester à la maison, ça ira. Je recueille des cartons pour assouplir la structure métallique du lit qui me rentre littéralement dans le dos. C’est ainsi qu’a débuté mon séjour à New York, sorte de supplice.

Mais, Jed m’a informée dès l’arrivée qu’un concert-débat animé par lui va avoir lieu en présence de John Zorn, à l’occasion de ses 60 ans. Je suis ravie, je n’ai jamais entendu encore de concert de John Zorn « en vrai », je me réjouis d’avance de ce beau début.

Une série de rencontres ont suivi celle-ci, des rencontres plus ou moins continues, selon la disponibilité des personnes, selon les affinités. Les cinéastes et les artistes d’avant-garde, chacun représentant un monde de l’art très particulier. Des cinéastes, des artistes et souvent les deux à la fois, des compositeurs, des musiciens ou vidéastes, des photographes ou des plasticiens-performeurs. Des explorateurs, comme j’en appelle certains. Exerçant souvent plusieurs métiers en parallèle. 

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