
Existe-t-il un esprit des îles ? J’écoute, telle une psychiatre empathisée, la vie animée qui m’est racontée par des inconnus qui croisent ma route et qui souhaitent se confier. Toutes sortes de marginaux, de différents, de « à part » viennent à moi. Et c’est à eux, à leur tour, d’être mes thérapeutes providentiels, car à travers leurs histoires de vie, je leur raconte la mienne. Ainsi a commencé ce chapitre de voyages grec. Par les îles. C’est comme si je devais d’abord vivre ce quelque chose, me mouvoir, pour qu’il soit digne d’être décrit, pour que j’aie envie d’écrire et surtout de me lire et me relire, car je sais désormais que je devrai ainsi rester avec cette écriture et moi-même pour le reste de ma vie. L’été 2018. La Grèce. L’île de Corfou. Le hasard aidé par la chance. Une île verte que je ne connais pas. Quelque chose avec un goût de littérature. Comme si cela devait m’aider à écrire. M’aider à m’arrêter là, provisoirement. L’île de Lawrence Durrell et surtout, un court moment, l’île d’Henry Miller ! Aucun endroit de Grèce ne se ressemble. Ni même la moitié de mes journées. Tout change sans cesse. À quoi est-ce dû ? À la topologie du lieu ? D’île en île, de crique en crique, de la perspective de la taverna dans lequel je me retrouve ? À la qualité de la nourriture et du vin ingurgités ? À mon état hormonal ? À la qualité et à la couleur de l’eau de mer, au silence ou au contraire au bruit provoqué par les autres humains, humanoïdes ? Familles, enfants, couples. Encore ! C’est à croire que je les attire ! Corfou. Non, rien à voir avec l’île décrite par Durrell. Vraiment rien. Peut-être seulement quelquefois je reste encore éblouie par les plantes, la couleur de l’eau, les cyprès, oui la lumière, la nature. Vautrée devant la maison blanche à Kalamata, sur un coussin, « Black Book » de Durrell à la main. Puis un autre, le livre de poésie de la nature, Stephanides, un poète d’origine indienne, son ami, ayant vécu là également. Le poète fait l’éloge des saisons, de la nature, des feuilles d’arbres, des insectes, comme le remarque également Henry Miller dans son livre phare grec « Le Colosse de Maroussie ». Ces paysages escarpés, magiquement déployés devant la vue, gâchée immédiatement par les voitures, groupes, rires, conversations. Des touristes, j’en ai rarement vu autant à la fois ! Mais en triant, en me faufilant entre eux, avant/après eux, pendant qu’ils dorment ou qu’ils mangent, j’arrive encore à les éviter, j’en fais abstraction, je m’y fais. Je trouve des coins et des recoins, des instants de bonheur contemplatif. Comme dans cette chambre en face de la plage, chez Angelo, avec le balcon qui m’a permis de passer les nuits entières à regarder la lune croisant Mars et surtout de vivre ce moment ô combien poétique de son éclipse totale. Observer la lune rouge. Rêver dans l’obscurité des temps révolus de la famille Durrell, lorsque l’île, avant la Seconde Guerre mondiale, était encore un petit village et personne, mais vraiment personne, n’y parlait anglais.
Le chapitre grec doit avoir lieu, mais par quoi dois-je commencer ? L’été 2020, l’année Covid, je suis arrivée au Little Lindos Studios. Assise sur la terrasse en face de l’Acropole Athéna Lindia, je me réjouis véritablement de tout ce qui m’arrive. L’île de Rhodes. Plein été. L’île du Colosse d’Hélios. Comment était-il ? À quoi ressemblait sa sculpture ? Où était-elle située ? Je suis sortie enfin de ma chambrette parisienne après le confinement de trois mois, pourvu que cela ne recommence pas… Non, ce n’était pas drôle, malgré le caractère tant désiré de certains changements : le ralentissement du trafic, l’attention accrue aux bienfaits de l’atmosphère non polluée des villes, au ressourcement de la faune et de la flore et bien évidemment, à cette prise de conscience de la fragilité des possessions, du caractère éphémère de la vie. Ainsi pour tout le monde. Des bons et des méchants, des riches et des pauvres, tous dans le même sac épidémiologique. Certes, certains enfermés plus confortablement que d’autres, mais enfermés tout de même. Car combien de ces luxueuses forteresses se sont transformées en prisons ? La Grèce mythologisée, remplie de ruines antiques et de vestiges. La Grèce de la mer Ionienne et Égéenne, la Grèce des maisons blanches et du soleil intense en été. Les bleus turquoises de la mer, les couleurs resplendissantes aux levers et couchers du soleil, les hibiscus rouges et violets, l’odeur du jasmin et des magnolias dans la ville de Rhodes. Lindos. C’est exotique, romantique, magnifique, avec la côte montagneuse turque visible en face et quelques traces de ses influences orientales : les maisons avec les lits de pacha, n’oublions pas que l’île de Rhodes a été pendant plus de 400 ans Turque, les « Captain Houses », les dessins tels de petits blasons sur les murs des maisons (tourterelles, daims, croix, fleurs…), leurs ornements taillés dans la pierre, les mosquées élevées en flèche, telles de petites fusées. Plus fins que les châteaux massifs des Templiers tout autour. La Grèce frontalière, donc, avec tout ce que cela implique : la guerre, les intrigues économiques et politiques, les réfugiés et maintenant l’histoire du gaz et du pétrole.
La Grèce d’île en île
Ma découverte de la Grèce a commencé par les îles. Un jour, l’année 2011, une idée m’est venue à cause d’un amant d’origine grecque : aller me perdre en Grèce, aller d’île en île, sauter de bateau en bateau, à l’aventure. Voici ce que je me suis décidée à faire : devenir une Ulysse-ienne, descendre de l’avion à Athènes, aller en bus au port et prendre le premier bateau venu pour une île dont j’allais découvrir le nom au dernier moment. Milos fut ma première destination. Peut-être bien à cause de la Vénus de Milos ? C’est en tout cas la seule chose que j’associais avec le nom de cette île. Le débarquement sur le gros Blue Ferry, en route pour un tour des îles grecques. Sur le pont, un vent de liberté s’infiltrant petit à petit dans mon corps et mes cheveux. Je respirais. Quelle joie indescriptible, quel oubli des petites-grandes peines. Une innombrable quantité d’îles émergeant tout au long de la route, comment ne pas se prendre pour une errante Ulysse ? Milos, toutes sortes de plages différentes et le lieu escarpé où la découverte de la Vénus a eu lieu. La Vénus de Milos est au Louvre. Sur le site, rien de spécial, à peine une indication. De plus, les pneus de ma voiture se sont percés en y allant. Un couple d’Anglais, qui me l’a louée et qui nourrissait une quantité inimaginable de chats, a dû se déplacer de l’autre côté de l’île pour me secourir. Échouée sur une plage en attendant que Monsieur change la roue de la voiture, en buvant avec Madame de petits verres d’ouzo, j’étais, oh là là, si bien, quelle magnifique coïncidence, quel insouciant bonheur ! Est-ce cela que j’aime en venant depuis tant d’années ici ? Cette insouciance d’été que la Grèce m’offre, me donnant l’impression de revenir en enfance, lorsque tout était encore possible. Je retrouve le sentiment de liberté, alors que, je le sais bien, pendant que je m’amuse, la Grèce entière est au travail. Comme de nombreux visiteurs, j’échoue véritablement comme une épave sur la plage. Une semaine à peine, et le relâchement des tensions dues à ce trop de sérieux, trop d’inquiétudes de la vie parisienne, s’efface. Cette année, l’année du Covid, ayant enfin pu passer l’hiver sur l’île de Rhodes, je regardais, un à un, les touristes arriver, blancs pâles translucides, inquiets, fatigués, si ce n’est véritablement épuisés. Quelques journées seulement en contact avec l’eau, après avoir rechargé leurs batteries sur des fauteuils de plage remplis de soleil, en allant se plonger dans la mer, s’agitant là un peu, revenant sur les fauteuils, puis s’attablant au restaurant, arrosés de vin et d’ouzo, eux aussi enfin libres, heureux, insouciants… Le miracle grec a encore, une fois de plus, agi, même au temps du Covid. En quoi consiste-t-il ? En ce soleil, cette mer généreuse, ces perspectives si différentes des îles, que l’on peut découvrir depuis le bateau, ces différentes choses « à faire » ou précisément à ne pas faire. C’est hors saison que l’on peut observer le travail méticuleux de la construction de l’illusion d’insouciance destinée aux touristes en vacances. Le travail soigneux d’entretien et de rénovation des maisons, l’attention aux décors, au choix des fleurs, des plantes, des peintures, celles qui vont laisser l’impression de la Grèce authentique, celle des cartes postales… Ces maisons, désormais toutes ou presque devenues « hôtels », sources de revenus, rien à voir, pour ainsi dire, avec le caractère impersonnel des grands ressorts des côtes espagnoles ou françaises, brutalisées pour la plupart par l’architecture de béton des années 50-70. A Lindos dont le site est classé par l’Unesco, il est interdit de construire ce genre d’horreurs, chaque villa aspire l’âme et la vie de ses propriétaires… Oui, car ils savent qu’ils devront y passer la saison entière à accueillir les gens, à nettoyer, à arroser les plantes, à travailler à ne plus en pouvoir dans des températures qui descendent rarement en dessous de 30 degrés. Se dépenser jour et nuit. Rester figés dans des restaurants, boutiques, tout l’été pour enfin, début novembre, prendre leur temps de repos…
Milos 2011
Il est déjà 19h. Où vais-je dormir ce soir ? J’ai récupéré la voiture aux pneus réparés, et en passant près du port, j’ai aperçu un énorme bateau avec l’inscription Karpathos. Le ferry partait dans 10 minutes… J’ai garé la voiture sur le parking et j’ai littéralement sauté dans le bateau qui partait. J’espérais simplement que Monsieur et Madame aient un double des clés de la voiture, car la clé partait avec moi à Karpathos. La nuit entière sur le bateau voilà ce qui a pu résoudre de manière économique mon problème de logement, nous arriverons à Karpathos tôt le matin. Je dors, ou plutôt je ne dors pas vraiment. Je contemple le mouvement de la mer depuis la terrasse du bateau. Je regarde la lune et je sens le mouvement des vagues. Si je devais définir la liberté, elle serait ainsi décrite : dans la contemplation des étoiles en mouvement, à bord d’un bateau longeant la mer Égée. Depuis longtemps, j’ai compris qu’il suffisait de se déplacer pour que les choses arrivent, par contact, par coïncidence, par le toucher. La vie aidée par le hasard, le hasard aidé par la vie. Les signes surgissent, comme ces messages optimistes inscrits sur le tee-shirt de l’homme qui vient de monter à bord : « self improvement », « balance », « well-being », « wellness », « fun », « health », « strength », et se concluant par « whatever gives you pleasure… » avec devant « the train for [….]. » Enfin, un usage intelligent de l’art prêt-à-porter. Le bonheur à lire par tout un chacun regardant le dos de cet homme et imaginant son propre bonheur. Mais moi, je pense irrésistiblement à toi. Tu occupes maintenant mon esprit. Et j’ajouterais à cette liste : « l’amour », « la sensualité », « le voyage », « les fleurs des montagnes », « les poissons crus », « le vin » : ligo krassi, ligo thalassa, kai to agori mou…