LE CINEMA DE BORIS LEHMAN, COMME METIER ET COMME EXISTENCE

Rendez-vous avec Pip à Pantin, le festival des courts métrages. Pip m’annonce que Boris Lehman sera là. J’ai déjà vu une partie de son film Babel et je suis curieuse de voir le personnage. Je le filme au bar avec une femme. Elle lui dit « Je me suis fait avoir plusieurs fois, Boris. Il faut pas confondre la vie et le travail ». C’est drôle d’entendre dire cela quand on pense à l’art personnel de Boris. Boris en pleine séduction et en pleine photographie. J’ai préparé une petite performance. La première, depuis si longtemps, depuis mon adolescence peut-être. Avant de venir au cinéma, je me suis achetée une perruque et je me suis demandée si j’allais oser la mettre au moment adéquat. Ce moment arrive. Les cinéastes expérimentaux réunis. Je filme Boris qui me prend en photo. Sa manière de se saisir de l’appareil me surprend. Quelle rapidité du geste ; des bras qui se soulèvent soudainement vers le haut, un éclair dans l’œil ! Quel œil !  Je me tourne vers Pip et je chante l’air des Beatles en riant : « help, I need somebody ». Un ami de Pip filme la scène avec ma caméra, puis me la repasse. Boris s’apprête à nouveau à me prendre en photo. Je m’enfuis, puis je mets la perruque et je réapparais dans le champ, transformée en blonde. Eh oui, c’est bien connu, les cinéastes aiment les blondes, alors les actrices se colorent en blondes, si elles ne le sont pas déjà. L’image d’une étoile dans le miroir du bar termine ce plan de hasard. Je change en même temps d’appareil, délaissant mon appareil photo au profit de la très grande caméra. Me verra-t-on encore mieux ? Mouais. Le Off, donc, du festival « Côté Court ». Au bar. Le vernissage, les petits fours, les gens venus là pour faire connaissance, pour se faire voir et se faire connaître. Le monde de l’art. Ce n’est pas le festival de Cannes, mais un festival tout de même. Qui ai-je filmé ? Qui a filmé ? Tout un tas de gens. Des cinéastes, des acteurs, des jolies blondes, des metteurs en scène que je ne connais pas, évidemment. » (Voir les vidéos « Côté Court »)[i]

Le cinéma de Boris Lehman : « Du bonheur de temps perdu vers la course au temps qui passe ».

Il est difficile de dissocier la personnalité de Boris Lehman de ses films. Le plus simple serait de dire que c’est un cinéaste belge, né à Lausanne et qu’il est d’origine polonaise. Ou encore qu’il est en circulation permanente, errant de lieu en lieu, d’appartement en appartement, d’amitié en amitié, puisqu’il est juif, comme il aime bien le rappeler. Et comme il se doit à tout juif bien juif, Boris erre. De plus, comme il le dit tout au long de ses films et comme l’ont souligné nombre de ses amis, son cinéma c’est tout un système de vie : le cinéma comme métier et comme existence.

         Boris est tout de même issu de l’institution cinématographique, diplômé de l’Institut national supérieur des arts du spectacle de Bruxelles, qu’il fréquente de 1962 à 1966. On apprend aussi, dans ses films, qu’il avait, un jour, un tout autre métier : il était professeur de tennis ! Puis, on apprend qu’il est cinéphile et critique, et qu’il a collaboré à de nombreuses revues de cinéma. Boris était engagé dans le mouvement antipsychiatrique au club Antonin Artaud où il a réalisé de 1965 à 1982 des films à des fins thérapeutiques, avec des personnes atteintes de troubles psychiques. Puis, il s’en détache, décide de produire Babel, le film de sa vie dont il conçoit le projet dès les années 70. Le début du film, comme il le rappelle, coïncide (eh oui là encore) avec son quarantième anniversaire. Boris décide de faire un voyage au Mexique sur les traces d’Artaud. Au retour, il devient définitivement son propre employeur, son propre acteur, son propre cinéaste, producteur, metteur en scène… Boris se dit être tantôt seul, tantôt très entouré : d’un réseau d’amis, de connaissances, d’administrations, qu’il enrôle dans son système de vie-film auto-cinématographié. Je pense que ce réseau se constitue en grande partie par affinités. Mais tout et tout le monde est potentiellement filmable.   Un an après notre première rencontre, j’ai eu une soudaine envie de lui transmettre quelques vidéos que j’ai réalisées au moment où Boris me prenait en photo au bar du festival des Courts-Métrages à Pantin. Et Boris dit : non, non il ne se souvient pas de moi. Il me demande si on s’est rencontrés à Cannes. Filou ! Boris arrive à Paris et on va prendre un café. Je le retrouve devant la boutique de Pip, à la galerie du Re: Voir. Pip n’est pas là. Il est à Cannes, il « forme » des étudiant(e)s américain(e)s au cinéma expérimental. Je reviens du Japon et, va savoir pourquoi, mais j’ai envie d’offrir à Boris de la nourriture séchée pour les cosmonautes que j’ai ramenée du musée de l’espace de Tokyo. Je ne sais pas pourquoi, mais je le vois bien flotter dans une navette spatiale avec sa caméra en train de faire de nouvelles expériences. Boris me faisait en effet penser un peu à moi, un peu à un extraterrestre, et pas du tout à cause de ses cheveux gris en bataille sortant de moitié de sa tête, ni de son nez de sorcier et de ses yeux globuleux ou de son sourire de petit garçon, mais à cause justement de cette manière bien atypique de vivre et de concevoir le monde à travers une relation sociale, une rencontre. Boris a toujours un film en cours, puisque de la même manière que pour Jonas Mekas, sa vie et ses films sont étroitement imbriqués. Et il pousse cette réflexivité entre le film et la vie le plus loin possible. Plus de 400 films ! J’en ai vu quelques-uns, certains plus attentivement que d’autres : les parties de Babel, Mes Entretiens, le film sur Stephen Dwoskin, Portrait du peintre dans son atelier, 1985 (40 min), Un Peintre sous surveillance, 2009 (36 min) sur son ami peintre Arié Mandelbaum et Mes sept lieux, la quatrième partie de Babel.

         Les films-fleuves sur la vie de Boris, le film sur ses films, sur ses amis, ses appartements, ses voyages. Des fictions réelles. Car, comme chez Artaud, le théâtre et la vie dans les films de Boris, sont entremêlés. Ce que j’ai aimé dans Babel, c’est la préparation du voyage au Mexique. Boris se filmant avec les yeux pétillants, pleins d’espoirs, de celui qui a si peu de choses et qui désire ardemment faire ce voyage, sur les traces d’Artaud. Une manière de vivre affectivement en dramatisant sa propre existence, puis en s’en distanciant avec une belle dose d’humour. Oui, c’est peut-être cette autodérision, l’humour grinçant de Boris, que j’aime le plus. Sa capacité de se moquer de lui-même, dès qu’il voit que l’image tourne un peu trop au drame, il y insère quelques scènes comiques. Comme pour se convaincre que non, tout n’est pas si noir. Que l’on peut encore en rire. Lorsque j’ai vu Babel, je me suis vue littéralement à sa place tellement mon attitude pouvait paraître semblable avant mon départ pour le Népal. Les cartes, les guides, la visite médicale, la rencontre des amis pour leur dire que je partais, le mail à l’anthropologue Gérard Toffin, la recherche d’un caméraman pouvant m’y accompagner, et ainsi de suite.

         Le film de Boris relate les scènes de la préparation du voyage et Boris s’en sert comme prétexte pour revoir ses amis belges et faire son film. Mais le film porte davantage sur ces moments de rencontre, sur les relations avec ses amis et sur ce film-là, en cours, que sur le voyage lui-même. On voit tout de même une scène radieuse où Boris se baigne dans un lac entouré d’Indiens. Il a bonne mine et le voyage semble tout de même avoir eu lieu. Babel se déroule donc pour l’essentiel en Belgique. Qu’est-ce que Babel ? C’est peut-être l’explication de l’historienne d’art qui décrit le mieux à propos du tableau de Joos de Momper, la Tour de Babel, (avec la collaboration de Frans Franken, musée des beaux arts / Bruxelles) dans le film Mes sept lieux, qui forme la quatrième partie de Babel. Un projet utopique, une construction collective inachevée, un projet de toute une vie, sur plusieurs générations, un rêve, la métaphore de la Boris’vie-film…Mes sept lieux. Mais c’est probablement ce dernier qui, par sa fin métaphysique semble le plus représentatif de la posture existentielle des films de Boris que j’ai vus. Les films mosaïques, une série de faits, d’événements, de situations mis en scène et d’une certaine philosophie de la vie comme l’art de vivre en filmant. Car la vie de Boris est en réflexivité constante avec ses films.

         Le film débute par l’expulsion de Boris de son appartement, le départ quelque peu chaotique, puis les images de déménagements, d’un lieu vers un autre, à n’en plus finir : on (moi, la spectatrice) n’en peut plus de voir tous ces cartons ! Mais ce n’est qu’une petite partie de la vie de Boris qui est résumée ainsi. Ces déménagements donnent pourtant lieu à de belles images des environnements, de l’architecture, des lieux de l’habitation, des appartements dans lesquels Boris emménage et de leurs alentours. Les places, les travaux, la nature, les portraits des gens qui accueillent Boris. De nombreuses scènes sont des scènes comiques où Boris, l’acteur principal, se met à faire des choses « absurdes », comme découper la veste qu’on lui a donnée et en faire un livre d’art, aller faire une sculpture en bronze de ses pieds, monter sur une grue ou descendre en scaphandre dans les égouts pour retrouver son film perdu. Comme d’habitude, les films de Boris sont d’une grande générosité tant pour les personnes qu’il met en scène que pour les spectateurs qui peuvent apprendre à partir de là quelques instructions pour vivre mieux au moyen de l’art filmique et réenchanter un peu, à travers cette expérience visuelle, la monotonie de leur vie. Comme cet anniversaire créatif où Boris rappelle à ses femmes que c’est le jour de son anniversaire, évidemment presque aucune ne s’en souvient. Mais ni Boris ni aucune de ses amies n’en font un drame. Au contraire, les amis se rassemblent autour d’une fête, lui chantent une chanson, lui offrent des cadeaux. Une belle manière de détourner les rites sociaux « obligatoires ». Tous les thèmes de cette vie « de tous les jours », comme toutes les étapes de la réalisation du film, sont abordés. L’amitié, le logement, l’argent, les habits, les questions techniques, l’amour, la sexualité, la nature et l’art sous de nombreuses formes. Boris, me suis-je dit, y joue le rôle du fou dans le jeu d’échec, il est celui qui vient déranger un interlocuteur autant de fois qu’il le veut, sous prétexte de faire un film. Ce faisant, il l’éveille à la relation. Il le sort de ses préoccupations et l’oblige à penser à autre chose, à lui, au film dans lequel il va peut-être figurer… N’est-ce pas une manière très ordinaire d’administrer ainsi le temps, de le prendre et le donner aux autres ?

« Mes sept lieux ». L’errance d’appartement en appartement, les allées et venues chez des amis, les rencontres et activités de tous les jours : faire les comptes, développer les pellicules, filmer les gens, écrire le journal au café.

La bobine numéro dix. Elle m’apparaît comme différente des autres. Il y a quelque chose de plus mystique. De très belles prises existentielles sur les gens qui courent dans un marathon, une foule anonyme allant au concert, les arbres, les vagues, Boris seul face à la mer, en compagnie du son plein de gravité du compositeur expérimental Phill Niblock et les images de la mer comme pour rendre hommage aux films de ce dernier. C’est Boris qui m’a envoyée à la soirée d’anniversaire des 80 ans de Phill Niblock à New York. A Anthology Film Archives, j’ai pu ainsi découvrir un autre magnifique filmeur et le compositeur de bruit-musique d’avant-garde : ses films des années 60, les cadrages et les couleurs de la nature d’une grande beauté et un personnage rempli d’enthousiasme, rempli de vie. J’ai bien sûr failli avoir une crise cardiaque en me mettant tout prêt des enceintes bourdonnantes des sonorités graves continues, mais en changeant de place tout est rentré dans l’ordre. Phill Niblock est l’inventeur d’une forme sonore minimale faisant la part belle aux fréquences continues. J’ai été surprise par les effets que sa musique avait produit sur mon corps et hypnotisée par les films des gestes et des corps au travail, les gens pris en image dans des situations ordinaires, saisies avec le regard d’un peintre naturaliste. Beau !

J’ai pu assister en filmant tant bien que mal quelques-uns de ses concerts-projections, ainsi que ceux de sa compagne, la vidéaste Katherine Liberovskaya. La rencontre avec Phill et Katherine, surtout sa soirée d’anniversaire, a donné lieu à une série de portraits-conversations amusants de ses invités et de lui-même, plutôt flous. Depuis, je filme les concerts de Phill là où je peux et me réjouis des diverses fêtes qu’il organise à ses fréquents passages à Paris.

Je reviens au film interminable et les aventures de changement d’appartements et de déménagements de Boris. Après Phill, on entend une incroyable voix de Mathieu Ha, à l’accordéon. Splendide cette voix. Et en pensant à mes propres films avec Boris, je me suis dit qu’il y a comme un fil conducteur qui se dégage à travers ces différentes scènes, quelque chose de très proustien autour de la thématique du temps long que l’art de Boris et de Phill a en commun. Le temps qui passe. Le temps perdu. La course au temps pour arriver à finir. Le non-sens inhérent aux préoccupations effrénées de la vie. Le point d’arrêt le plus parlant est peut-être l’image de Boris lui-même en train de courir (on ne voit que ses pieds trottinant), puis on le voit enfin arriver. Il tombe à un mètre du tracé blanc signalant l’arrivée des coureurs et se traîne comiquement, difficilement, par terre, en soupirant, dramatiquement, puis il y arrive, enfin ! Voilà, le film est fait, dix ans de sa vie. Mais cette fin n’est-elle pas un peu aussi une petite mort ? Alors on recommence, encore une petite scène, et une autre et on voit Boris en train de faire des reproches à son chef opérateur, car celui-ci arrive chez Boris après avoir filmé pour les autres et il n’y a plus de soleil, alors que Boris a besoin de lumière pour se faire filmer. De plus, il ne donne que trop peu de temps à Boris pour filmer cette scène qui pourrait être un début de ce film si important, bien qu’elle pourrait tout aussi bien être la dernière…

         « J’en arriverai à souhaiter que ce film ne se termine jamais, mais cela même lui était impossible. Il faut bien   être quelqu’un quelque part. D’où me vient ce droit de         raconter la vie des autres, de me servir des autres pour        raconter la mienne ? M’aimera-t-on mieux après ce film ?   Ce film est une réponse publique à ma situation         privée.  »[ii]

Babel, comme mes déambulations dans Paris en compagnie de Boris, semble être une parfaite ode au bonheur du temps perdu – la générosité du personnage qui « milite » ainsi pour prendre ce temps, ô combien précieux, aux autres et leur en donner du sien, son temps oisif à lui, en les associant ainsi à son film. Pourtant la dernière bobine (la bobine dix de la quatrième partie de Babel) a quelque chose de plus métaphysique que les autres et me semble en changer tout de même un peu la donne. Alors qu’il s’en croyait extrait, oisif, au sens le plus positif de ce terme, Boris se révèle être pareil aux autres. En finissant son film, il n’échappe ni à l’absurdité commune des activités de la vie, ni à la course contre le temps qui passe. Mais cette fin-là, il la pressent à chaque fois dès le début d’une série :

         « Je vais vers la fin. Faut-il vraiment finir ce film infinissable ? Est-ce que la mort de l’auteur ne peut pas faire ce travail ? Marcher jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de chemin et mourir en chemin, comme le poète. C’est avec la fin de ma vie que le monde s’arrêtera. Voilà que tout recommence. Le cercle infernal ou plutôt la spirale. Je vais finir, aller vers la fin »

C’est bizarrement chez Boris, et ça m’est venu après avoir visionné cette dixième bobine, que je trouve le message le plus politique qu’il m’ait été donné de lire dans toute mon existence. Je me demande ce qui se passerait si le système de Boris dominait la pensée capitaliste et ce qui s’y passerait si tout le monde se mettait à faire la même chose : vivre de l’art et d’oisiveté en travaillant pour le plaisir. Je me demande aussi si ce monde à la Boris pourrait exister sans cet autre, le monde des manageurs frustrés et insatisfaits, le monde qui ‘tolère’ ainsi à la marge seulement ses agissements créatifs, les considère comme une curiosité. Pourtant le monde-film de Boris est plus qu’une hypothèse et son expansion est plus nécessaire que cet autre, celui qui nous envahit actuellement – la cruelle course à la rentabilité, au travail ennuyeux toute sa vie, au désespoir des pauvres et à l’insatisfaction des riches. C’est peut-être en ce sens que la vie-film de Boris est politique.

L’esthétique de vie et l’esthétique des images

Les films de Boris possèdent une esthétique de l’image propre. Une esthétique classique, pourrais-je dire, malgré la grande variété des plans. Un réalisateur professionnel dirait que Boris sait filmer, cadrer. La prédilection pour les cadres stables dans lesquels les situations se déroulent comme sur une scène de théâtre. Les plans de mouvements sont eux-aussi des plans cadrés. Les thèmes. D’une séquence à l’autre, Boris a recours aux mêmes thèmes : la séquence musicale, la discussion avec les personnes, l’entrée et la sortie du cadre dans des lieux publics, les paysages, la nature. Là encore, comme pour Jonas Mekas, on peut voir le grand intérêt que nourrit Boris pour la peinture. Mais la nature ou la nature morte y est filmée de manière très statique et réaliste. Rien à voir donc avec la dynamique des films de Mekas. Toutefois, comme chez ce dernier, le lien entre une scène et une autre est souvent constitué par le commentaire de l’auteur en voix off, la voix de Boris. Ce qui change : le temps, le rien, l’insupportable temps réel des activités dans lesquelles il ne se passe rien, rien de spectaculaire au sens médiatique de ce terme. Le temps réel d’ouverture d’une boîte, d’un repas, d’une discussion ordinaire, de l’arbre que l’on plante, de l’enlèvement à la scie de la plaque « ici va vivre le cinéaste Boris Lehman », le temps réel d’une chanson. La vie telle qu’elle est, et pourtant Boris ne nous livre qu’une petite sélection de la sienne. Alors peut-être Boris est-il atteint du syndrome du débordement par l’image, et moi avec lui. Mais il est peut-être aussi, tout autant que moi, l’observateur curieux de la vie, dans ses détails les plus insignifiants. Pourtant, il y a des tas d’événements dans ses films. Boris fait le guide de la Belgique, des hôtels où sont passés les grands écrivains et où il passe lui aussi, de l’histoire de la Belgique (eh oui, n’oublions pas que tout commence à Waterloo). Il raconte à ses amis les aléas de son voyage au Mexique (et donc à nous aussi), leur offre de curieux cadeaux venus de là-bas et on a accès nous aussi à cette petite ethnologie qu’il a réalisée au cours de son voyage, on écoute la musique (certes, telle qu’il l’aime lui) … A un autre moment, on voit son désarroi face à toutes ces images, on entend toutes ces réactions des gens qui lui donnent des conseils, des leçons sur comment il faudrait faire, qu’est-ce qu’un vrai, un bon film, c’est-à-dire différent du sien. La franchise des gens. La hardiesse de Boris de les avoir embarqués dans son propre débordement, dans sa dispersion, dans sa perte de temps à lui. Et autant il peut être colérique au cours de la finalisation du film, autant il est tolérant pour sa réception. Boris sait que les gens vont partir à la moitié de la projection de son film, que d’autres reviendront au milieu, vers la fin, que certains de ses amis ne verront jamais ses films, et ainsi de suite. Comme dans une action-painting, sa vie, son film n’ont pas tellement de début ou de fin, tant qu’il vit, tant qu’il filme. On peut prendre le-film-la vie du personnage à n’importe quel moment, par n’importe quel bout. On y trouvera toujours quelque chose pour soi. Une partie de la vie de Boris. Mais il faut tout de même savoir qu’il existe, que cette démarche cinématographique-là, qui se déroule dans le temps présent, a lieu, qu’elle a inspiré toute une génération de filmeurs et d’artistes.

Le portrait du cinéaste dans l’atelier du peintre

Alors peut-être quelques mots encore sur les deux films « courts » et qui portent sur son ami peintre Arié Mandelbaum[iii] que j’ai vus tout récemment: Portrait du peintre dans son atelier, 1985 (40 min), Un Peintre sous surveillance, 2009 (36 min) pour illustrer encore le lien entre la peinture et la musique, car se dégage de cette rencontre le portrait du cinéaste lui-même. Dans un intervalle de vingt années, Boris pose et repose la même question : qu’est-ce que peindre, qu’est-ce que filmer ? Les deux films sont plus des portraits du peintre Arié Mandelbaum et de son atelier qu’un documentaire sur sa peinture. Le second film est aussi, à travers la pratique du peintre, une interrogation de Boris sur lui-même.

BORIS a propos des films sur la peinture

« Qu’est-ce qu’un peintre ? Comment filmer un homme qui peint?
Vingt ans après avoir réalisé « Portrait du peintre dans son atelier » (1985)[iv], Boris Lehman revient chez son ami Arié, pour réaliser un autre film avec les mêmes éléments de base. Les deux films forment à présent un diptyque.

Un peintre sous surveillance :

         « Après beaucoup d’années et d’amitié, j’ai eu le désir de refaire un deuxième film avec Arié, sorte de « Portrait du peintre, 20 ans après ». Non pour expliquer ce qui reste inexplicable ni pour          apporter des éléments nouveaux que j’aurais oubliés dans le premier. Pour simplement continuer la question principale : qu’est-ce que peindre ? Et donc qu’est-ce qu’un peintre ? (ce qui revient à se dire:  qu’est-ce qu’un homme?) Comment filmer la peinture et surtout l’acte de peindre. Et quand je dis : qu’est-ce  qu’un peintre, c’est évidemment la question que je me pose à moi-même, qui revient vers moi comme une balle de ping pong ou un boomerang : qu’est-ce qu’un cinéaste et comment il filme.

         Je me suis donc retrouvé avec cette question sur le dos, et bien décidé à la remettre sur le tapis, pour m’en débarrasser. Facile à dire, je me suis emberlifiquoté dans  la répétition, mais on sait bien qu’on ne se couche jamais deux fois dans le même lit. Avec la patine du temps, l’original se modifie, prend des rides, se scinde en mille facettes, comme des excroissances, des variantes ou des variations, au sens musical du terme.

         Je lance quelques mots au hasard, que je recueille dans le lieu que je filme : umwelt, bleu du ciel, solitude, aimer, orange, prison, juif, œufs…et ils se coincent dans la pellicule comme les mouches dans le vinaigre ou sur la toile d’araignée.

         Il y a la voix d’Arié Mandelbaum et celle d’Esther Lamandier (le duo Lamandier Mandelbaum), la radio qui ronronne, les toiles blanches, les taches sur le sol. Il y a les femmes et les modèles, tout   ça dans l’atelier, le lieu d’une vie où tout se rassemble, où tout se remplit. Il y a vingt ans, je ne pensais pas qu’il fût possible de montrer un homme en train de peindre, que tous les films qui montraient cela étaient des impostures, que tout était faux puisque, quand on crée, on est seul avec soi-même, il n’y a personne   pour voir et surtout pas de caméra. C’est pour cela qu’il essaye de me peindre à la fin, car il n’y          avait qu’un sujet possible, peindre celui qui était en train de le filmer. Mais j’ai reporté l’impossibilité ailleurs. On ne voit rien de ce qu’il peint, uniquement les gestes.

         Serais-je devenu avec le temps et l’habitude complètement transparent? Invisible et insensible à ses yeux ? ou alors accepterait-il de peindre sous surveillance ? Ainsi de ses modèles qui n’acceptent plus de poser, mais seraient devenus à leur tour peintres, maîtresses, jeunes femmes de compagnie, artistes à part entière.

         Alors regardez bien, parce qu’avec des personnes de notre espèce, il y a toujours quelque chose qui échappe. 

         Boris Lehman avril 2007»

Dans le premier film, sur l’atelier du peintre, Boris établit un lien entre les toiles du peintre et ce qui sert à leur élaboration : le cadre de vie/de travail du peintre. On dirait que le cinéaste tente de peindre l’atelier. Il le fait par des mouvements continus, lents de la caméra, d’un va et vient entre les différents éléments, objets, de l’espace. La caméra dévoile les photographies de natures mortes : les bocaux, les surfaces, les surfaces du plafond… Ce qui m’est aussi venu à l’esprit concernant ce premier film, c’est que Boris montrait sans gêne la pauvreté de cet environnement de vie du peintre. Et il montrait en quelque sorte sa beauté. On y voit des mégots, des casseroles brûlées, des fissures dans le plafond, on ressent l’étroitesse de l’atelier par rapport à la taille, grande, de ses toiles. Ce film m’a rappelé certaines descriptions à propos des ateliers des impressionnistes, des expressionnistes, des conditions misérables dans lesquelles vivaient les peintres au début du XXème siècle. Van Gogh, Gauguin, Utrillo… Et je me disais que l’on voit finalement rarement l’atelier d’un peintre tel qu’il est dans les films sur les peintres. Souvent, tout y est aseptisé, nettoyé, arrangé en vue d’un « beau portrait filmé ». Or, ce premier film de Boris montrait bien l’atelier et le peintre tel qu’il était ou du moins tentait de s’en rapprocher le plus possible.

         Le regard filmique plus proche des peintures réalistes, en ce sens proche de la photographie, de la lumière douce et des couleurs rosâtres des peintures, alors que celles-ci me font penser à des traces évoquant le sang. Mais ce n’est pas ainsi qu’on les voit dans le film de Boris. Les bocaux en verre transparent, la couleur jaune d’œuf, le peintre ronflant dans son lit. Il y a comme une douceur dans cette image filmique. La voix féminine chantant un air d’opéra accompagnant ces images de manière nostalgique et forte, ce qui déréalisait l’espace d’atelier. Cherchait-elle avec sa voix et sa harpe à réveiller le peintre ? Ou était-ce Boris qui cherchait à le faire ? Un rêve, comme dans la pièce Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Boris cherche-t-il à unir le couple ainsi ?

         Le second film était très différent du premier. L’atelier du même peintre s’est agrandi. Le peintre et le cinéaste ont pris quelques rides. On rentre dans un tout autre espace qui fournit les décors et les acteurs pour la pièce de théâtre qui va s’y dérouler. Les rôles sont échangés, le peintre devient acteur, Boris modèle, les modèles dansent…Le peintre peint pour donner les décors au film. Il peint autrement, en dessinant moins ? Avec plus de matière ? Et le peintre finit par réaliser son portrait. Lorsqu’on voit pendant quelques minutes le peintre peindre, il s’en dégage une technique assez surprenante d’un geste géométrisant l’espace, comme si le peintre voulait d’abord donner un cadre à la figure humaine qui viendra s’y inscrire. Lorsque l’on voit ses yeux se plisser en alternant entre la toile et le modèle, on peut presque y voir un travail de géomètre. Il esquisse la toile… Il géométrise. Mais cette première esquisse venait en fait de la figure réelle, du modèle Boris, qu’il voyait assis devant lui. Le peintre réalise le portrait de Boris et on aperçoit un cadre vide à la place du visage. C’est assez étonnant de laisser ce portrait à ce stade d’inachevé. Et, je me suis posée la question de savoir si le plan du visage à peine esquissé rend compte de la vision qu’a le peintre du cinéaste ou si c’est le cinéaste, Boris lui-même, qui arrête son portrait sur cette image ? On ne le saura pas. Le visage de Boris est dans cette forme ovale inachevée. Quelques natures mortes encore, un rappel du film précédent. On voit apparaître les oranges, d’autres bocaux, …Et à nouveau la voix féminine, la femme non inchangée, contrairement au peintre et au cinéaste, et venant droit, comme une muse, une citation ou un collage, du premier film. L’acte de peindre et de faire un film se sont à présent mélangés l’un à l’autre. On aurait bien aimé rentrer dans le film nous aussi, ils avaient l’air de bien s’amuser en tous les cas.

         Soudainement m’est venue à l’esprit cette évidente distinction entre celui qui élabore le film, contrôle les plans, mais délègue l’acte de filmer à quelqu’un d’autre et celui qui filme lui-même, au sens non plus métaphorique, mais physique du terme, de tenir la caméra, de la faire se mouvoir. Mais dans le film cadré à la Boris, cette distinction est probablement plus effacée, car la caméra est habituellement posée sur pied, et comme chez Jean-Marie Straub par exemple, le réalisateur et le caméraman se mettent d’accord sur le cadrage, regardent dans le viseur pour voir comment l’environnement qu’ils ont devant eux s’y voit figurer. C’est tout le contraire de la manière de filmer de Mekas par exemple qui filme en tenant la caméra à la main et chez qui il y a comme une connexion physique entre l’appareil, celui qui filme, et l’environnement. Or, dans le film de Boris, c’est Antoine, son chef opérateur, qui le filme la plupart du temps. Je me demande ce que ça donnerait si Boris devait lui-même filmer. J’ai dit à Boris qu’il devrait filmer lui-même et il a répondu que c’est trop tard.

         Boris me fait penser à un metteur en scène. Il délègue l’acte filmique, il ramène les modèles dans l’espace, il crée les situations à filmer, il choisit la musique, les textes, écrit les dialogues… Peindre l’atelier du peintre avec la caméra, peindre son propre portrait en train d’être réalisé. Les films ont une dimension poétique.

Les promenades parisiennes en compagnie de Boris

Les amis de Boris, les expositions, les déambulations dans Paris, à la recherche de la casquette. Emmaüs, friperies, le BHV, … de la Bastille, en passant par le Marais, vers la place des Vosges. La République. Les glaces, les couscous, les ragots, nous pestons contre l’absence de Pip. J’aime bien ce temps perdu en compagnie de Boris. Le film qui se constitue petit à petit, tel un petit Babel, en série. Nous en sommes pour le moment à des rencontres parisiennes. Voici quelques-uns de ses passe-temps. Qui est donc Boris ? De quoi cette relation-film a-t-elle l’air ? Qui suis-je donc ? Quel genre de film est-ce que je fais ?

20 mai 2013 Rendez-vous devant la boutique de Re: Voir

Je n’ai pas encore digéré l’impact de cette rencontre (avec Boris L.), mais une chose est certaine, c’est qu’elle fut positive, joyeuse et belle. On parlait des voyages, j’ai pu voir son journal intime, un cahier noir, de grand format, plus grand que mes cahiers Moleskine, mais dans lequel on retrouve tout aussi exactement le même genre de choses : des feuilles séparées et des petits carnets parallèles, des fleurs séchées, des cartes postales, des cartes d’hôtels et de restaurants. Ce qui m’a le plus émue aujourd’hui, lors de cette rencontre, ce sont ces bouts de fleurs trouvées là par hasard, des tulipes d’Amsterdam, et je me suis écriée en les voyant « ah les tulipes d’Amsterdam » comme si je savais d’où elles venaient. Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé tantôt à Brel, tantôt au tableau de Monet. Des cartes postales, le Hippie peint par la mère de Pip, des collages, des formes d’écrits en rond, en travers, …. Boris Lehman est donc tout aussi bien un poète qu’un écrivain. La vue de ce journal m’a plus que réjouie. Ce journal intime, cette écriture spontanée, ce suivi continu pour on ne sait pas qui des choses que l’on vit, si vital, des choses que l’on fait, des billets de train, des hôtels, des cartes postales reçues, ramassées, Benjamin, Kracauer, nous tous. Documenter toutes ces choses que l’on fait. Est-ce le créer tout simplement ou bien est-ce correspondre à un destin quelconque, ou tout simplement concilier les deux ? Peu importe.

         A partir du moment où Boris m’a montré son journal, il est apparu clairement que Boris est une personne « archivable » et dont la biographie créée pas à pas est désormais une affaire publique devant être stockée quelque part en vue de sa consultation par quiconque souhaiterait ainsi, à partir de ces archives, apprendre les astuces et les ficelles de ce métier. Par la quantité de choses, de voyages effectués, par le nombre de rencontres réalisées, racontées que l’on découvre dans ses films et documents accumulés. Je réalise, quant à moi, la chance que j’ai : dans ces occasions de promenades et des petits bavardages, cette formidable manière de vivre m’est enseignée directement.

         Boris à ce moment-là, à ce stade de sa vie, assis devant moi et moi, à mon stade de ma vie à moi. Qui est Boris à présent ? J’ai comme le pressentiment que les films ne montrent qu’un portrait voilé du personnage. Qu’une dimension « ordinaire » de leur être leur échappe. Car, il y a bel et bien une continuité dans cette identité imagée-là ? Mais y en a-t-il une ? La discussion porte sur l’argent, le prix de mon loyer, mon salaire, sur les riches, sur l’amour, sur les sous-titres dans le film de Boris, sur le festival de Cannes, sur la Russie, L’Inde. Nous comparons les trous de nos vestes. Tiens, d’ailleurs cette veste trouée, je l’ai laissée dans l’appartement de Jed Rapfogel à New York. Jed passe sa vie à Anthology Film Archives, en tant qu’organisateur, conférencier, programmateur des films. Anthologie c’est sa deuxième maison. J’espère qu’un jour ma veste trouée sera accrochée à l’Anthology, juste à côté du lavabo de Maya Deren.

         22 mai 2013. L’exposition à l’école des beaux-arts à Montrouge, en compagnie de son ami artiste et cinéaste, David Legrand. Salon de Montrouge.

         Encore sortie de chez moi par Boris. Nous sommes allés voir une conférence sur la réforme des écoles d’art et surtout la belle performance de David imitant Godard. Drôle, David est un réel imitateur et il fait lui aussi des films. La visite de l’exposition avec quelques vidéos intéressantes, dont l’une sur le Mexique si mon souvenir est bon. Encore un voyage à faire, sur les traces d’Artaud, d’Eisenstein et désormais sur les traces de Boris. Le repas en compagnie de David et de ses amis. Je leur raconte mon projet d’exposition avec mes artistes atypiques au quai Branly. Leur mettre des masques ramenés des îles de Trobriand. Exotiser l’art occidental…

Boris de retour. Du désert des comptoirs. A la recherche de la casquette. Les rues et les passages de Paris, à la Walter Benjamin.

Le 10 juillet 2013.Boris m’embarque dans une longue déambulation dans Paris à la recherche d’une casquette. Rendez-vous au café La Renaissance. Il rentre dans le plan de ma caméra et me raconte sa journée. Assise au café, je suis en train de boire un verre de vin. Boris dit avoir perdu sa casquette. Il se plaint que Pip n’écoute pas ses conseils en matière de gestion du Re: Voir, alors que lui, Boris, à 17 ans, a écrit un traité d’économie marxiste ! A chaque prise de parole, Boris joue. Il vit en jouant. Je me demande s’il existe autrement.

         Puis, il est content, il vient de s’acheter une veste. D’où sans doute ce rendez-vous au café de la Renaissance. Boris en train de renaître, et moi avec ? Quel joli nom en tout cas.

         Oui, j’habite Paris, mais j’y suis constamment perdue. Je ne suis pas capable de me remémorer des rues à deux pas de chez moi. Je me déplace en compagnie d’un GPS, sur mon téléphone portable. Alors Boris fait le guide, il me guide, mais il va lui aussi une fois sur deux dans le sens inverse de l’endroit qu’il est en train de chercher. Nous partons à la recherche d’une casquette, en passant par l’appartement de son ami, car, oui, la nouvelle veste ne va pas avec la chemise jaune. Il faut donc changer de chemise, puisque boris devient un nouvel homme ! Je mets mon micro-cravate dans sa poche et je filme notre promenade, comme je peux, ce que je peux. Nous suivons le petit tour parisien de Boris et rentrons par-ci par-là, au hasard. Les bruits, les images tremblantes, des conversations parfois en lien avec l’environnement, parfois pas. Boris me raconte tout un tas d’anecdotes cinématographiques, dans ce café vient son ami Phillbert, ici Mullet a eu l’accident de moto, là habitait Chris Marker, les films, les festivals, les vrais/faux amis…. Les passages près de la Bastille, le Comptoir Irlandais, Emmaüs, le Cyrillus, le BHV, les glaces au café sur la place du Palais royal, les boutiques de grandes marques, les friperies dans le Marais. Marcher, marcher, marcher. Toutes ces casquettes, toutes ces boutiques. Je filme en continu en espérant que quelque chose se dégage de cette relation, mais je n’y vois rien. La seule chose qui nous réunit et qui nous sépare en même temps dans cette expérience absurde, c’est la présence de la caméra. Boris me raconte l’histoire de son ami photographe aveugle « d’image usée » de la Joconde. Sur quoi porte ce film ? Qui est Boris ? Quel genre de casquette cherche-t-il ? Qui suis-je… Qu’est-ce que je cherche… Nous finissons à nous lasser de cette déambulation qui s’est soldée par un échec. Je suis partie à New York.

7 juin 2014 : La balade dans le Marais. Soirée en compagnie de Boris

Décidemment, Boris enchante bel et bien mes après-midis parisiennes. Il se laisse filmer. Il devient un ami. J’aime ces petites déambulations, j’aime son humour. Alors les images sur Boris défilent d’un disque dur à l’autre. Rendez-vous à Beaubourg. Non, décidemment, je n’arrive pas à y rentrer. Boris m’attend dedans et je fais la queue, comme tout le monde. Boris a encore envie d’une glace. Ah, les glaces italiennes ! La glace à la pistache du café Pozetto, un café italien tout près de Beaubourg. Nous continuons notre déambulation « by chance » dans les rues du Marais. Une exposition de la photographie des grands reporters (les photos politiques, catastrophes, meurtres), puis sortis de là nous sommes attirés par la musique qui a lieu dans un local, il y a là un tournoi de danse pour les gays et les lesbiennes (drôle !). C’est le bâtiment dans lequel se tient la foire aux livres, me dit Boris. Moi, j’y rentre pour la première fois. Nous continuons notre ronde et décidons de rendre visite, à l’improviste, à l’un de ses amis d’il y a… 30, 40 ans… Eduardo Serra, un Portugais et sa femme Hélène, qui habitent un splendide appartement sur deux niveaux en plein Marais avec une magnifique vue sur Paris. Eduardo avait l’air très sympathique. Il était devenu aphasique après un accident vasculaire cérébral, d’après ce que nous disait sa femme. Il avait du mal à s’exprimer. Tout ceci était très touchant et un peu triste avec tous ces souvenirs, donc apparemment quelque peu effacés ou inexprimables, des années de gloire, la nomination aux Oscars, Harry Potter etc.  Dans l’appartement il y avait aussi un gros chat nommé César. Nous sommes ensuite partis diner dans un restaurant américain, American Deli ou quelque chose comme ça. Boris avait raison de prendre un pastrami de veaux – copieux et excellent. Mon tartare bof, je me répète, très classique. Nous avons longé la rue des Francs-Bourgeois, dans un sens puis dans l’autre, eh oui, Boris s’est encore trompé de direction. Et, ne pouvant pas compter sur mon sens de l’orientation… Nous sommes encore rentrés « by chance » dans des endroits bizarres croisés sur la route, Au désert de la rose, au Dôme, un restaurant avec un décor pour les films gothiques, dans le hall d’un hôtel de riches Américains, près de la place des Vosges… Je suis rentrée chez moi après cette agréable promenade. Un bel orage, bleu électrique derrière la fenêtre.

14 Juin 2014. Festival des Courts Métrages à Pantin

Le retour dans ce lieu-souvenir. « Mes sept lieux » en compagnie de Boris. Plus de 5h ! J’étais en train de décrire ma rencontre avec Jonas Mekas, 40 pages. Ouf. Comment vais-je pouvoir supporter ces cinq heures de film ? Eh bien ça s’est très bien passé. J’ai beaucoup aimé ce film. Mais à la sortie, j’avais faim et mal au dos. Le restaurant chinois près du métro Eglise de Pantin, buffet à volonté. J’ai entendu le son de la musique venant du sous-sol. Qu’est-ce que c’est ? Je suis allée voir. Oh, une soirée-anniversaire, une soirée moldave. On m’offre un verre de vodka et un énorme cake. Je dois danser pour décoincer mon dos. Une nouvelle immigration moldave. Comme toujours, profs de psychologie devant s’adapter, venant faire de la peinture en bâtiment, le ménage et le gardiennage des enfants … la vie des immigrés débutant à Paris. Je connais… Paris by night. What’s next ? A suivre. Dans un prochain film en compagnie de Boris. 

La réponse de Boris :

         « C’est une véritable déclaration d’amour que ce texte, Barbara, à peine voilée. Mais tu oublies le moment le plus important, quand tu m’as laissé dans ton lit, en compagnie du tigre. Je me demande d’ailleurs si c’est lui qui a mangé mon carnet d’adresses, à moins que ce soit toi qui l’aies subtilisé pour t’approprier mes secrets.

         Un jour j’ai été séquestré par une femme. Elle m’a enfermé chez elle, il n’y avait pas de téléphone ni d’issue possible, c’était au deuxième étage. J’y suis resté 3 jours (un long week end) jusqu’à ce      qu’elle vienne me délivrer. Elle a feint d’avoir fermé la porte à clé sans l’avoir voulu.

Oui tout est film chez moi, tout est LE film. Nul besoin de pellicule ni même de caméra.

Le mouvement de la vie suffit, la marche, le regard, l’œil qui regarde, détaille, scrute, met en scène.

Tu me comprends j’espère, la promenade ne suscite pas le film, elle EST déjà le film.

Tu as filmé avec moi, tu as vu le film en même temps que moi.

Bonne promenade ! »

(moi : suivie d’une nouvelle promenade de plus de six heures : Beaubourg, visite de l’exposition sur le surréalisme, puis une longue promenade-recherche dans les rues parisiennes d’un restaurant très à l’ancienne, pour finir au café sur la place des Vosges avec deux boules de glace. Eh oui, Boris aime les glaces… Je me demande à quel genre d’activité oisive j’aurai droit lors de son prochain passage à Paris…)

Puis pour finir un fait inespéré : je découvre la cachette à films de Boris et avec lui enfin la ville de Bruxelles et ses quelques nouveaux artistes atypiques, dont un autre archiviste de ses collections, le chimigramiste Pierre Cordier, mais c’est une toute autre histoire !


[i] https://photos.app.goo.gl/kAnZnFYu21ED66cc8

[ii] Boris Lehman, Babel, Re: Voir Vidéo, Yellow Now, 1991, p.78 ; http://www.borislehman.be/soupage/babel.html

[iii] Le peintre Arié Mandelbaum est né en 1939. Il vit et travaille entre Bruxelles, Fontenoille et New York. « De l’intime, l’œuvre révèle le général. La peinture devient une façon de voir le monde, c’est là, selon le peintre son principal propos. Le blanc qui couvre les toiles d’Arié Mandelbaum suggère un espace où l’imaginaire se délivre. Le trait est interrompu et le sujet n’est pas figé dans sa forme ; il est présence ou apparition. » peut-on lire à propos de sa récente exposition  au musée Juif de Bruxelles : http://www.dequeeste-art.be/nl/blog/recent/2012/02/24/ari-mandelbaum-in-het-joods-museum-te-brussels

[iv] http://www.borislehman.be/soupage/unpeintresous.html

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