A propos du travail de préparation du film « Un héritier » de Jean Marie Straub
par Barbara Olszewska
Résumé
Une ambiance hivernale, dans une pièce éclairée faiblement par une lampe, le réalisateur Jean Marie Straub et l’acteur Joseph Rottner se penchent avec attention sur les feuilles étalées devant eux, répétant inlassablement un même fragment de texte. Le réalisateur attire l’attention de l’acteur sur les moments de l’interprétation nécessitant des améliorations, spécifiant particulièrement le défi d’accentuer correctement le terme « patriotes » au sein d’une phrase.
Au cœur de cette interprétation de l’œuvre « Au service de l’Allemagne » de Maurice Barrès, abordée ici, la lecture revêt un caractère politique. Chaque mot, chaque accent, le rythme et la prosodie sont considérés comme des éléments chargés d’idéologie. C’est à travers la manière de délivrer ces éléments que se dessinent les relations entre la langue, le peuple, la nation et la vision du monde de chacun des protagonistes.
Le film de Jean-Marie Straub « Un héritier » réactualise ces questions à sa manière. Ressusciter le passé de l’identité alsacienne, c’est à la fois réactualiser les enjeux et les ambiguïtés de la question de l’identité nationale et, à travers cet exemple précis, d’en prendre ses distances.
Le film de recherche que j’ai réalisé sur ce travail constitue la base de l’analyse et des réflexions présentées ici. Les extraits de films analysés, réalisés au plus près de l’activité de répétition par les acteurs, témoignent d’une forte attention portée par le réalisateur au moindre détail pouvant fléchir la signification du texte mis en scène. Rien n’y est laissé au hasard, ou seulement les « beautés du hasard », comme les appelle Straub. Faut-il les garder ? Ou au contraire ne pas se laisser influencer par elles ? C’est à travers des décisions prises, pas à pas, avec les acteurs, en puisant dans leurs habitudes langagières, culturelles, vestimentaires, leurs expressions et attitudes corporelles, que s’élabore la mise en scène filmique, permettant progressivement de rompre avec le naturel ou le familier théâtral de la lecture convenue d’un texte. Le réalisateur, tout au contraire, amène l’acteur à ce qu’il considère être sa juste compréhension, en attirant son attention sur des assemblages linguistiques réalisés par Barrès, permettant de voir le sens d’un énoncé préalablement non remarqué. A travers une amplification et l’accent mis sur certains éléments de la parole, des détails souvent insignifiants pour l’acteur, (les particules de connexion, césures, accents, l’intonation des syllabes…), la lecture génère, petit à petit, un effet de dépaysement, voire de mise à distance au texte, en faisant ressortir le sens des mots et des phrases.
Le choix des fragments de film d’archives que nous souhaitons d’exposer ici, permet de comprendre quelques astuces techniques mises en œuvre par les participants afin de réaliser leurs activités d’interprétation du texte, de sa mise en forme sonore et visuelle, ainsi que de la nature de l’environnement, physique et moral, qui les médie. Le documentaire témoigne de la pertinence du travail de J.M. Straub dans la compréhension des faits sociopolitiques abordés par l’écrivain, ainsi que de la distance qu’il prend vis-à-vis d’eux. On peut comprendre dès lors sa manière d’enseigner sa conception du jeu de l’acteur, de percevoir et de souligner à l’intention du spectateur des détails textuels, que la prosodie découverte dans le travail avec l’acteur relève, du sens des mots auxquels on ne prête habituellement pas attention ou encore de la place de la nature, le paysage jouant en effet un rôle primordial dans la mise en scène du film. En privilégiant l’enregistrement continu permettant saisir d’infimes détails du travail de J.M Straub, ce documentaire laisse par ailleurs apercevoir des « hors champs » du film en train d’être réalisé et les commentaires amusés sur le jeu qui échappe au cadre du travail.