LA POESIE DU QUOTIDIEN DANS LE CINEMA DE JAAP PIETERS

Une pétition à signer, un autre mail de Jaap, contre l’annexion des Serres d’Auteuil par Roland Garros. Serres d’Auteuil ? Où c’est ? Je n’y suis jamais allée. Intriguée par mon livre, Jaap de passage à Paris me contacte. Rendez-vous dans le jardin des Serres. 

Skype to Pip :

« 9h en compagnie de Jaap. Dans un très beau jardin exotique, puis dans le métro, puis au café, puis au restaurant, de belles discussions touchantes, belle personne ce Jaap, il voit bien… je crois j’ai de très belles images : Jaap entièrement green, avec les fleurs bizarres. La lecture de son journal, son opéra à lui : à propos de Beckett, Cage, à propos de l’opéra Neither sur un livret de Samuel Beckett de Morton Feldman que Jaap aime bien, à propos des peintures et de la vie de Francis Bacon. Puis, une discussion au café, very profound cette fois-ci, sur la vie de Jaap, ses amours, ses amitiés, les gens autour de lui, l’année 88 : l’année du sida et des suicides. Je dis à Jaap qu’il est attiré par les border-line persons, des outsiders, qu’il prend en photo également. Je me demande pourquoi il est attiré par moi. Il me filme. Il entrevoit en moi cette sorte de folie proche de celle des marginaux qu’il a côtoyés. C’est très facile oui, je tente de me défendre, de devenir fou, il suffit de tomber amoureux et on ne sait plus très bien où on en est. So what ? Dommage qu’on ne voit pas plus ses films. »[i]

Soirée suivante. Jaap programme une tournée italienne de ses films avec Karianne et son ami Jean-Marc. Rendez-vous devant Beaubourg. On va manger des falafels. Jaap parle politique, musique, corps, Amsterdam et relate dans son journal : «… too tired & gotta send Christophe, Larry, Karianne from Bologna who’s here now & the polish barbara who writes a book she filmed & interviewed me for recently again last week tuesday for 8 1/2 not fellini hours starting in the botanic garden’s hilary did send me a petition for that i spreaded & Barbara picked up on it, living here for years but not knowing the gardens & proposing to film & talk in the green…. our talk ended in a subway train ratteling loud with all the windows open & me holding a long monologue till our ways or tracks did split…. that was eleven…. that was last week…. too tired, though having fun ». Et je réponds: « merci cher Jaap, I’ve read your journal-letter and like your description of our garden encounter much better than mine. Our fellini-esque film in the parisian garden (but maybe it was an illusion, there is no garden in Paris !) so with you, 100% green, and in the metro, then your story of Heideggerian et Merleau-Pontian love from december… 1994 »

But it’s all ABSURD and FUNNY ! Jaap in Paris …. what a beautiful collection of exotic plants! and I wake up just right now and my french wittgensteinian philosopher would I come to her house and film her, so I wake up, listen your beautiful link to Tim Buckley, have a coffee, listen to his voice, read your description and have big smile on my face. Have a nice day and still a lot of absurd and funny encounters! »

Au sujet de Jaap

L’annonce de la projection d’un film à l’Entrepôt: « Dans le cinéma expérimental à Beyrouth Avec Jaap Pieters au Liban » de Michel Amarger et Frédérique Devaux, documentaire, 2 mars 2014. Jaap parti avec des amis cinéastes à la recherche d’un ami décédé, les amis cinéastes voulant faire un film sur l’état du cinéma expérimental libanais. Je ne suis apparemment pas la seule à entraîner Jaap dans des expériences, mais c’est peut-être aussi Jaap qui entraîne les autres. Le résultat est en tout cas intéressant. On se promène dans la ville en tension, on entend les cinéastes libanais raconter leurs expériences de filmeurs pendant la guerre. Filmer malgré tout, dans n’importe quelle condition. Ce n’est pas la visée première du film, mais la situation conflictuelle ressort de tous les pores de la pellicule. Il est impossible d’aller par exemple au cimetière où est enterré l’ami de Jaap, c’est trop près de la frontière israélienne, une cinéaste glane des événements ensanglantés de la guerre montrés à la télévision et elle les intègre sous forme de collages dans ses propres films, le passé revient comme un fantôme dans des films détachés, se concentre sur une époque révolue, le film d’un autre cinéaste montre depuis la voiture les rues de Beyrouth, un autre l’appartement d’un filmeur, un autre un cinéma indépendant rare… et ainsi de suite. Le film comme prétexte, pour montrer, pour faire voir.

Nature, abstraction and sound

Juin 2018. Nouvelle venue de Jaap à Paris, une projection commentée au cinéma Mélies. L’entraperçu de Jaap lors du repas en compagnie de ses amis filmmakeurs de Light Cône et Re: Voir. Jaap ressemblant à un personnage d’un film de Méliès, le magicien du Voyage dans la lune. Béni dans la lumière du soleil couchant, irradiant je ne sais quelle béatitude, amoureuse sans doute, pensai-je, en le voyant regarder la fille au visage de Flora Mayo, sculptée par Giacometti, qui l’accompagnait. Une atmosphère joyeuse, paisible, les gens tout autour aussi. Une sortie enfin qui en valait la peine. Je ne sais pas ce que j’ai eu. J’étais bêtement contente. Peut-être bien parce que j’ai pu filmer quelque chose qui avait du sens. Connaissant la faiblesse de ma mémoire, j’ai encore voulu tout enregistrer, non seulement le commentaire que Jaap faisait de ses films, mais aussi quelques images des films. Et j’ai bien fait, car Jaap a montré des films que je n’avais jamais vus. D’un coup une nouvelle dimension, que je n’ai peut-être pas vue précédemment, celle de la nature et de l’abstraction, m’est apparue clairement – une vision holiste et vibratoire des êtres et des objets filmés par Jaap. Les flux d’attractions, de mouvements, des interactions causales. C’est mon expérience de méditation vipassana qui m’a fait comprendre soudainement ce fait. La nature, ce n’est bien sûr pas uniquement la nature extérieure, les paysages, les arbres, les plantes, les animaux, les insectes, les pierres et les montagnes. La nature, c’est le corps humain tout entier, il fait partie de la matière et de ses lois transcendantes. C’est le flux incessant de l’énergie qui me traverse, le souffle qui me fait sentir mes organes, et qui traverse toute autre chose, matière non animée et animée. 

         Les phénomènes enregistrés dans les films de Jaap semblaient se produire comme attirés par sa présence. Quelque chose d’étrange, d’absurde, surgissait au moment de filmer, une forme de coïncidence, permettait l’inscription du hasard sur la pellicule de sa caméra Super 8 contrainte par sa brièveté et les conditions de visibilité qu’une telle prise rapide implique. Le flux énergétique qui unit tous les êtres, les hommes, les insectes, les objets inanimés, la relation qui se crée entre eux, l’énergie qui traverse tous ces moments en lien avec Jaap et sa caméra, qui se manifeste devant elle. Comme dans le film de la libellule qui semble poser devant la caméra en se frottant les ailes. Est-ce elle ou la présence de Jaap qui l’a fait venir ? C’est encore lors de la méditation que j’ai appris que lorsque l’on développe en soi une attitude, une sorte de sympathie envers les choses et les êtres, ils semblent être attirés par nous, et se mouvoir en réponse avec sympathie. J’ai pour la première fois fait ce genre d’expérience à Corfou. Les guêpes qui sont venues manger les restes de mon plat, sont gentiment venues se frotter sur les doigts de ma main en la chatouillant, aspirant l’odeur de la nourriture sur mes doigts. J’ai été émerveillée par cet événement, je les regardais, sans crainte aucune des piqures qu’elles pourraient m’infliger. C’est peut-être ça ce « méta » amour ou sympathie dont parlent les bouddhistes. Je me suis souvenue des remarques semblables d’Alexandra David-Néel à propos des serpents et des araignées. De quoi cette sympathie dépend-elle alors ? Comment la cultiver davantage ? Sont-ce nos projections qui nous font trouver la pièce manquante à nos sentiments et affects ? Et lorsque nous sommes dans une attitude naturellement bienveillante toute chose et être arrive. Est-ce parce que notre attitude était inconsciemment intéressée ? Nocive ? Négative ? Qu’avons-nous fait pour provoquer l’événement contraire à nos désirs ? En bref, comment cela se fait-il que certaines choses non souhaitables nous arrivent sans cesse et d’autres désirables tardent à arriver, nous fuyant entre les mains de manière répétée ? Si nous ne pouvons pas consciemment stopper la roue des événements négatifs emmagasinés dans la mémoire de notre corps, pouvons-nous au moins l’inverser ?

         En tout cas, c’est la beauté de l’image de cette libellule posée là tranquillement à la bonne distance de la caméra, posant presque pour elle, se frottant les ailes, se tournant d’un côté puis de l’autre, qui était cette sorte de moment magique, d’heureux hasard, survenu une fois de plus à Jaap. Comme celui des tasses de café accumulées sur la machine à laver qui se sont mises à trembler lors de l’essorage et à produire des sons orchestraux par les vibrations des unes en sympathie avec les autres, et dont la beauté n’a pas échappé au magicien.


[i] https://www.youtube.com/watch?v=vwgU4qouRjE)

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