DE LA MAGIE A NAPLES : VISITE DE L’ATELIER DE GIUSEPPE ZEVOLA

***SKYPE***

29/08/12 15:33:27] Pip :

Quindi l’ali sicure all’aria porgo

né temo intoppo di cristallo o vetro:

ma fendo i cieli, e a l’infinito m’ergo.

E mentre dal mio globo a l’altri sorgo,

e per l’etereo campo oltre penétro

quel ch’altri lungi vede, lascio a tergo

[29/08/12 15:35:26] Barbara: De infinito, universo e mondi

[29/08/12 15:36:39] Barbara: La mia vita

si costella

di misteri a metà,

di cui

la luce d’amore        

rischiarerà

la parte in ombra.

***

Je reviens de Vence, je repars. Pip me conseille d’aller à Naples rencontrer son ami Giuseppe. Je me dis, Naples ou ailleurs, pourquoi pas ? J’ai un très beau souvenir de Naples, mais qui date de ? Peut-être bien d’il y a dix ans, l’un de ces beaux voyages que nous avons jadis fait avec G. Mais c’était si court, seulement quatre jours. Que peut-on voir en quatre jours ? Le centre de Naples, Pompéi… Je suis triste, cette relation est finie. Prendre une décision, me débarrasser de ce sentiment de dépendance. Quelle souffrance en effet d’être si attachée à un souvenir. C’est vraiment de ne pas pouvoir vivre entièrement. Une amie m’a parlé d’un thérapeute qui s’est trouvé avoir des dons de magnétiseur. Je prends rendez-vous. Après tout, voyons voir ce que ça veut dire un magnétiseur. Une nouvelle expérience. La veille de mon départ, je vais donc le voir. Et il se passe quelque chose d’étrange. Comment ne pas y croire lorsque les sensations se mettent en mouvement ? J’ai en face de moi quelqu’un que je prends pour un thérapeute et qui, dès mon arrivée, me met dans un état de quasi-hypnose. Il me demande quel genre de problème j’ai. Je n’ai pas vraiment de problème. Je n’arrive pas à finir mon livre. Il me demande de penser très fortement à une situation douloureuse. Je pense à la mort de ma mère. Je vois la scène de l’appartement de mes parents. Je n’ai pas vu ma mère depuis la mort de mon père. Trois ans. Je savais qu’elle était en dépression. Qu’elle était malade. Elle avait un cancer des poumons. Je rentre dans l’appartement. La découverte du désordre, sur la petite table des médicaments, ma carte avec le Sacré Cœur, envoyée avec les meilleurs vœux pour la fête des mères. Tout était resté dans l’état où il était à sa mort. Dans l’attente de l’autopsie, on ne pouvait pas toucher aux choses pendant plusieurs jours. Puis on apprend qu’elle est morte subitement. L’aorte bouchée. Une crise cardiaque.

         Je me décide d’aller nettoyer l’appartement. Cette scène que je visualise provoque en moi je ne sais plus quelle douleur atroce. Le drame visible à travers tous ces objets disposés là. Puis cette petite chaise devant la porte. Incompréhensible. Sur la table des médicaments, tant de médicaments. Oui, cette image douloureuse là, je voudrais m’en débarrasser. J’y pense fortement. Il me regarde. Je ressens les douleurs dans le ventre, dans le dos. Je ressens l’énergie circuler dans ces organes précis, une énergie localisée. Je suis à demi consciente. J’ai les yeux fermés. Puis je sens la douleur se dissiper et tout dans la situation douloureuse me paraît absurde. Cette chaise ? Qu’est-ce qu’elle faisait là ? La pauvre mère. Elle est mieux maintenant là où elle est. Je me vois en sa compagnie à Naples, au soleil, sur la terrasse d’un café de la piazza Bellini. Il fait beau. Les palmiers bordent la petite place. J’attends Giuseppe. Je parle de là à ma mère. J’ouvre les yeux. L’horrible de la scène de la mort a été remplacée par une scène de plaisir, un voyage. M’étant débarrassée de cette douleur là, j’ai pensé à une autre scène. Puis à une autre… Je veux me débarrasser de toutes les scènes désagréables de ma vie. Tant qu’à faire, profitons-en ! D’un coup, je me retrouve pliée, semblable à un coq hypnotisé que j’ai vu une fois dans le film d’un ami. J’ai l’impression que mon thérapeute est en train de me tordre le cou. Je me penche devant lui, je suis presque en train de tomber de ma chaise. Je suis comme paralysée. J’ai peur. Je ne connais pas la personne que j’ai en face. Qui est-il ? Que me veut-il ? D’où lui vient autant de force ? Mon thérapeute me remet dans mon état normal. J’ai fait un voyage dans le temps, m’explique-t-il. J’ai revécu mon propre accouchement. C’est réglé pour toujours me dit-il. J’avais peur de l’accouchement. Oui ? Je vais donc pouvoir finir mon livre sans douleur ? Si seulement ça pouvait exister. Je me promets de lui envoyer un exemplaire. Dès que. Je repars toute tordue pour Naples. En arrivant j’appelle Giuseppe. Qui est Giuseppe ? Un alchimiste ? Un actionniste viennois napolitanisé ? Un cinéaste ? Un voyageur ? Bref, un artiste. Je me demande quel genre de rencontre ce sera.

De la magie

Le rôle de la magie dans la vie n’est pas de l’ordre de la vérité, mais de l’ordre de la croyance, écrivait Giordano Bruno dans De la magie. Oui. Dans de nombreux cas, il ne sert à rien de tenter d’expliquer scientifiquement un phénomène divin ou un miracle, l’explication scientifique non seulement n’ajoute rien au phénomène miraculeux, mais de plus peut détruire son effet. La découverte de « la technologie » soutenant le dispositif miraculeux dissous pour ainsi dire ma croyance dans le miracle.

         Giuseppe s’inspire de Giordano Bruno et d’autres écrivains : hérmétisants, zenisants, alchemisants, mediumisants. Du Moyen Age jusqu’à la Beat Generation et l’Actionnisme viennois, en passant par la psychanalyse et le surréalisme, il explore à travers sa vie artistique et personnelle, et les deux vont ensemble, les côtés inexplorés de la connaissance. Celle qui ne se voit pas immédiatement, qui ne s’analyse pas, celle dont les opposés s’entrechoquent. Une connaissance de poète qui se comprend émotionnellement avant tout. Le corps expressif, et non plus la pensée rationnelle, capte quelque chose de l’expérience vécue et change soudainement sa manière de fonctionner. Giuseppe crée des énigmes, pourrait-on dire en langage plus contemporain. En historien d’art et artiste il interroge tous les « en dessous » du savoir rationnel : le spiritisme, la magie, l’ésotérisme, les croyances populaires, la place du désordre et du chaos, tout ce qui « ne s’explique pas » pour citer les dernières pages « De la certitude » de Wittgenstein[i], le pouvoir performatif de la croyance religieuse. Bien avant le philosophe, Giordano Bruno écrivait dans De la magie :

« The magic can do more by means of their faith than the physicians by way of their truth; and in the most grave maladies the infirm come to benefit more from believing what the former are saying than by understanding what the latter are doing. »

         Celui qui cherche la guérison ou qui attend un miracle, n’a rien à faire de la vérité scientifique. Elle ne lui sert pour ainsi dire à rien dans la poursuite du but qu’il désire atteindre. Ce n’est pas que le miracle aurait pour rôle d’ébranler nos certitudes et nos savoirs les plus solidement assis, y compris ceux de la science (Je sais que c’est un arbre, je suis ici, je ne suis pas encore allée en Chine, la terre est ronde, l’est-t-elle ?…), mais il accomplit un acte d’un autre ordre, celui qui agit autrement de l’acte contrôlé rationnellement, par la pensée et donc ses conditionnements sociaux. N’est-ce pas, pour le dire plus banalement, le cas de nos différents savoirs-pratiques – corporels, langagiers, affectifs – articulant nos différentes modalités d’existence, y compris celles paraissant incompatibles entre elles ou incompréhensibles ? Les savoirs qui ne peuvent pas être compris en termes de la logique dualiste, exclusive : si a alors b, b ne pouvant pas exister si… etc. Les orientations vitales qui se fondent dans une action présente, sur laquelle se fonde la réalité première de l’existence, et qui est le socle de toutes les formulations verbales et émotionnelles ultérieures, en les tirant de leur statut d’expériences fragiles et transitoires vers le domaine des savoirs. Ces formulations transforment ou réduisent les expériences vécues en objets intellectuels, des émotions ressenties en récits de vies articulés. La question est ainsi de savoir si on peut, doit s’en passer, se passer de la logique et du raisonnement pour pouvoir s’aventurer dans un au-delà qu’elle nous empêche de percevoir. La magie était l’une des formes d’expérience visant justement à court-circuiter la logique ordinaire.

         On peut comprendre ainsi le terme de magie sous plusieurs perspectives. Le plus habituellement, comme dans les fables pour enfants, est magique ce qui va à l’encontre, ce qui contredit souvent l’expérience quotidienne des adultes, ce qui arrive rend possible ce dont on sait d’expérience qu’il ne se produit pas d’après notre bon vouloir. Alors un magicien arrive et l’impossible est devenu possible. C’est tellement incroyable, qu’on a du mal à y croire. Même si je voyais un lion en train de pousser de mon bras (pour reprendre le célèbre exemple wittgensteinien), je ne le croirais pas. Je vais me mettre à douter de ma vision, de ma santé mentale, de la vérité de l’image qui se présente. Je raconte ma vision aux autres, on me prendra pour un fou, ma santé mentale sera mise en doute. Et cette vision, que j’ai pourtant eue, aucune enquête ne pourra l’élucider. Car un miracle n’est pas de l’ordre de l’explication rationnelle, scientifique, il est surtout de l’ordre de la croyance. L’affaire se complique encore lorsque de nombreuses personnes se mettent à voir ou à expérimenter ce genre de visions improbables. Le démenti scientifique sur l’existence des dieux, par exemple, n’empêche pas un grand nombre de personnes sur la planète de faire comme si elles avaient vu ou senti l’esprit divin en question, de pratiquer les rituels de purification et de vénération, d’aller à la messe par exemple et de continuer à y croire. Croire aux miracles professés par les dieux ou leurs médiateurs.

         Le miracle, c’est sa capacité de réaliser l’impossible là où la science (la médecine, la réalité économique et sociale) n’y peut rien ou du moins ne fonctionne pas de cette manière immédiate pour l’obtention des buts, accomplir des désirs, des souhaits. On dit par exemple de quelqu’un atteint d’une maladie incurable qu’il est miraculé lorsque, à l’encontre de toutes les attentes et déjouant tous les diagnostics et pronostics médicaux, un malade recouvre la santé d’une manière spontanée. On parlera de miracle lorsqu’une chose que nous avons désirée se réalise soudainement. En ce sens, le miracle a quelque chose à voir avec l’économie d’efforts et de temps pour réaliser un souhait. Il suffit de vouloir quelque chose fortement pour que cela s’accomplisse. Pour qu’un vœu soit exaucé. Devenir riche, guérir d’une maladie incurable, faire revenir l’être aimé. Comme gagner au loto ou transformer le métal en or. En somme tout ce qui, hélas, n’arrive tout simplement pas aux êtres ordinaires que nous sommes, et encore moins à ceux qui plongent dans la pauvreté.

         Dans la version moderne, c’est le monde du spectacle, du cinéma (Cannes, Hollywood, Bollywood), celui de la mode, de la publicité ou de la voyance qui prolonge cette pensée miraculeuse du monde et en fait son « beurre » pour appeler ainsi les recettes économiques qui sont générées à partir de lui. Le gain d’argent est bien sûr au centre de ces croyances et à la base de toutes sortes d’arnaques. Car, on accepte pour ainsi dire de perdre un peu en ayant le sentiment de gagner par ce biais beaucoup plus. C’est la règle énoncée par les vendeurs, voyants, chercheurs spirituels de tous genre. On a beau dénoncer cette « escroquerie » généralisée liée à la société de consommation et du désir de plaire, de réussir, rien n’y fait. Aucune prise de conscience n’a encore supprimé les kiosques à loto, jeux de hasard, les désirs de starisation ni les sites de voyance. Il est vrai le loto n’est pas miraculeux. Il obéit au calcul des probabilités, mais la croyance de gain et les espoirs de devenir riche soudainement s’y apparentent. Je sais bien c’est idiot, ça vise à me faire perdre de l’argent, mais je joue quand même.  Je prends le risque. C’est reposant, une compensation psychologique s’en suit (sauf à finir ruiné), comme tirer un jeu de cartes de tarots qui me donne l’impression de me donner des solutions aux questions que je me pose. L’être aimé va-t-il arriver ? X ou Y tombera-t-il enfin amoureux de moi ? Serais-je augmentée ? Non, l’achat des pierres miraculeuses et protectrices n’y fait rien. C’est tout le contraire de l’effort intellectuel que je suis en train de faire, en essayant de me concentrer dans ce brouhaha des cafés qui me servent souvent de bureau pour écrire et me sortent de la grisaille parisienne hivernale dans laquelle je me retrouve. C’est plus fort que moi. J’ai envie de me vautrer en face de la télévision avec mon sac de popcorns et de m’oublier en regardant la vie des autres, plutôt que de m’apitoyer sur la mienne, ma série-télévisée préférée. (Non, pas moi, je n’ai pas de télé, je n’aime pas les séries, c’est juste ma façon de médire). On oppose ainsi habituellement la froideur de la science aux croyances, miracles et rêveries populaires. Même de plus versés dans la science, acceptent de temps en temps une petite escroquerie, si cela permet de calmer leur esprit inquiet. Et à y regarder de plus près, tout près des pratiques scientifiques, avec les technologies d’obsolescence programmée, les désastres écologiques, les guerres à distance « grâce » à l’« intelligence » artificielle, avec tout de même des vrais soldats appuyant sur la manette, rasant des pays entiers et arrivant ensuite en héros pour les reconstruire à l’aide des sociétés immobilières en vogue. La science et la recherche lorsqu’elles se marient sans façons avec le commerce, le commerce des armes, des monopoles en tout genre, en n’est-elle pas au fond l’une des plus grandes escroqueries que l’homme a pu s’inventer au cours des dernières années et, l’une des plus grandes armes d’auto-destruction ? Allant jusqu’à la reproduction des virus disparus dans des laboratoires.

         Plus d’histoire commune, plus d’acquis sociaux, plus une seule parcelle de terre à épargner des constructions bétonneuses. L’homme est un loup pour l’homme, le destructeur de la terre sur laquelle il vit… A quand le déclic véritable ? L’action consciente, réfléchie de chacune de prises de décision, de chacun de nos gestes ? Mots, paroles à contrario des actes…

         En finir. Finir même avec cette vision pessimiste. A la recherche d’un éditeur qui ose, je broie du noir au lieu de croire aux miracles. « You are a dreamer and you are not the only one » –  la chanson me trotte dans la tête. Et on continue à brûler les bouteilles en plastique à côté du jardin paradisiaque dans lequel je me trouve, en m’empêchant véritablement de respirer. Sud du Maroc, fin 2019, le tourisme de masse et le romantisme du désert, et, c’est magnifique ! J’avais, bel et bien ramené avec moi, non seulement des groupes de touristes « de passage » en quatre-quatre, mais aussi les déchets les plus nocifs, dont le plastique. Et, pour véritablement en jouir, André Gide, Les nourritures terrestres. De jardin en jardin, dans le désert, sur le dos d’un dromadaire, je ressens une jouissance dont je n’avais que peu conscience auparavant. Une jouissance du désert, des couchers du soleil sur la dune de Chigaga, dans le sable de la mer dorée, avec en cadeau la roquette sauvage et le miel qui vient de ses fleurs.

         Croire individuellement aux miracles est-il d’un autre ordre que le fait d’y croire collectivement ? Les croyances collectives nécessitent la mise en place des rites collectifs que l’ensemble des individus acceptent de pratiquer. Ces rites ont un rôle structurant, renforcent et stabilisent des liens sociaux, comme le rappelle l’anthropologue Gérard Toffin (dans son article « Spirit of the gift »)[ii] . Dans la société népalaise, les divinités et l’esprit du don, qui échappe souvent à la forme dualiste de la rationalité économique occidentale, se manifestent dans des « dons » collectifs[iii]. Laissons de côté pour le moment la fonction sociale de la magie, celle économique, des croyances collectives, et penchons-nous sur leur fonction créative. Celle donc qui permettrait, sous la forme d’une pratique artistique particulière, d’enrichir ou de transformer positivement l’expérience d’un individu trouvant sa place au cœur de la société à laquelle il appartient. La société qu’il contribuerait à modifier à son tour.

         Une idée utopique ? Conçue au moment où les cendres de plastique en train de brûler se déversent dans mes poumons, assise dans un jardin ô combien fleuri et bucolique autrement, et je deviens véritablement mystique. Je me confonds dans un état méditatif.

         Le mysticisme. De quelle manière donc le recours aux concepts mystiques (extase, illumination, la réalisation de ce que certains appellent « les pouvoirs de l’esprit ») fonctionne-t-il et transforme quelque chose dans la vie d’un individu ? Prenons par exemple les pouvoirs énergétiques qui se dégagent à travers les pratiques particulières de la méditation, le yoga. La mise en circulation de ces énergies, des vibrations que les hindous appellent mantras, des sons « purs », que l’on sent agir sur les différentes parties du corps (ventre, tête, cœur, foie, tête), ayant le pouvoir de débloquer les parties par trop stagnantes, « endormies », voire endommagées. De l’extension des vibrations de ses énergies que l’on peut ressentir tout « autour » ou « au-delà » du corps, on peut ainsi, d’après hindous, accéder par la méditation, à des états de subconscient permettant la dissolution de corps. J’avoue qu’après le 9ème jour de la méditation vipassana, j’ai pu en effet me retrouver quelque fois dans cette sorte d’état, me donnant comme l’impression que l’air passait à travers mon corps, je ne le sentais plus, après la dissolution d’une sorte d’enveloppe, couverture, électrique que je ressentais au départ, j’avais petit à petit l’impression de m’évaporer.

A la différence d’un mysticisme religieux où le mystique attribue ces états aux auras, et à l’action de dieu, le yoga nous ramène au sol raboteux du travail du corps, celui qui arrive ainsi à se connecter à l’énergie créative cosmique et à y disparaître.

         On évoque les différents types d’attractions, d’élévations ou de répulsions énergétiques. Ceux qui sont parvenus à maîtriser ces énergies seraient appelés gourous, sorciers, magiciens, charlatans, guérisseurs selon les qualités, bonnes ou mauvaises, attribuées aux « effets » de leur usage. On distinguerait donc la magie noire de la magie blanche, par exemple. Je suis attirée par toutes ces histoires et pratiques mystico-énergétique-ésotériques. J’ai pu après une longue pratique de méditation, sentir quelques fourmillements dans le corps ou même avoir l’impression de sa dissolution ou d’élévation.  Et, je dois bien admettre, qu’au-delà de l’ésotérisme, tant bien que mal compris par les pays occidentaux, il y a quelque chose de « scientifique » dans la manière sérieuse dont certains yogis appréhendent les pouvoirs énergétiques et les techniques du corps. En tout cas un ensemble de pratiques mal ou peu explorées. Une douleur ancrée pendant des années disparaît d’un coup sous l’effet d’une longue méditation, une pratique quotidienne du yoga, ou un traitement physique du corps, et avec elles, les souffrances émotionnelles, psychologiques, dont ce corps a été chargé. Les pratiques spirituelles permettent de comprendre davantage, ou autrement, les logiques de fonctionnement de nos pensées et émotions, en lien avec les différentes parties du corps. Que nous advient-il en faisant quoi ?

         La notion de magie, peut paraître donc proche en terme d’effet de soulagement produit, pourrait être défini comme la production d’un phénomène ou d’une action dont le résultat court-circuite une certaine forme de logique ordinaire, notre fameux « sens commun » dont les fondements s’avèrent illogiques voire erronées. « Je sais bien mais quand même », une formule bien identifiée par les thérapeutes indique par ailleurs la difficulté qu’ont les personnes souffrantes de délaisser les pratiques lesquelles, pourtant, elles le savent très bien, empoisonnent leurs corps et leurs vies. Des raisonnements constitués en forteresses du mal être, nous érigeons ainsi nos châteaux pour mieux maintenir nos « vices », nos mauvaises habitudes. Nos pratiques en révèlent ces dimensions symboliques tout aussi bien que matérielles.

         L’Inde. Quelle différence y a-t-il entre cette conception figée de l’existence et une conception éphémère dont témoigne l’emplacement de certains temples hindous[iv] ? Construits au bord de mers, accessibles seulement une partie de l’année, balayés par l’eau le reste du temps, dont les sculptures et matériaux sont exposés à l’effacement progressif. C’est ainsi que d’après les hindous la vie est et doit être appréhendée, comme « éphémère ».

         On peut ainsi expliquer l’engouement que portent la plupart des femmes à la lecture des horoscopes. C’est là d’ailleurs qu’un horoscope story teller m’a prédit le mien. En Inde, chaque village en possède un.

         Les femmes et les hommes. Le prolongement des distinctions socialisantes entre les genres, la domination de la rationalité masculine, le rejet de l’émotivité féminine qui ne sont pas innées, mais s’acquièrent dès l’enfance, comme le remarquait Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe. J’observe mes usages du tarot et la conclusion est simple. A chaque fois que mon « esprit » est dans une forme d’incertitude vitale, voire dans un attachement émotionnel exagéré, lorsque par exemple je désire fortement quelque chose, je cherche tant bien que mal à réaliser mon désir et je suis prête à toute forme de pratique magique pour y arriver. Et, quelquefois, le souhait se réalise : l’homme désiré apparaît, je trouve l’éditeur pour mes livres, mon salaire augmente. Voyons… Et bien, non, c’est plutôt de pire en pire… La magie repose pour ainsi dire sur toutes sortes de « focus pocus » et pratiques imaginatives. Et il existe des moments dans lesquels oui, on peut dire ça, dans la vie d’un homme, le choix, l’accomplissement d’un souhait, la solution, étaient dus au pur hasard. A contrario d’action consciente, on pourrait tout aussi bien jeter un dé. Mais, comme le dit le poète « un coup de dés jamais n’abolira le hasard », alors le hasard (et pourquoi pas ?) suggéré par un tirage tarot, s’il aide à faire un choix. Le film d’Alexandro Jodorowski, La Psychomagie, en dévoile des biens faits thérapeutiques. Le cinéaste s’étant véritablement transformé en une sorte de guérisseur et aide les individus « bloqués » dans des aspects décisifs de leurs vies, à prendre distance des événements traumatisants, à se libérer des attitudes défensives devenues obsolètes. La libération des émotions prend la forme d’un acte rituel. Se mettre en colère contre sa famille et casser une citrouille dans un lieu public et envoyer les morceaux à la famille, arroser tous les jours à la même heure l’arbre le plus vieux dans un parc, se faire enterrer, sauter en parachute. Ainsi de suite. Chacun de ces rituels étant adapté au problème qui bloque la progression dans des sphères vitales d’un individu.

         Croire sans y croire. C’est probablement ainsi que l’on peut appeler les attitudes que la plupart des gens ont envers les pratiques ésotériques. Prier, voir une voyante, se faire tirer les cartes, rencontrer un magnétiseur, s’inscrire à un cours de yoga, faire « la puja », se purifier dans l’eau de la rivière… Toutes ces pratiques symboliques sont des moyens d’élévation d’énergies. Quelque chose est fait, plutôt que rien dans la situation énergétiquement basse pour le dire vite. Des hommes de plus rationnels n’échappent pas à ces situations pourrait-on dire absurdes du point de vue de ce que tout un chacun sait (non, les miracles n’existent pas, les souhaits ne se réalisent pas d’un claquement de doigts – heureusement !), lorsqu’ils ont recours aux pratiques des plus imaginatives.

         L’alchimie, la magie, les rites au cœur des arts expérimentaux. S’inspirant du courant surréaliste, Maya Deren, Harry Smith, Jean Rouch ; les cinéastes et artistes visionnaires, nombre d’entre eux ont cherché à explorer en quoi consiste la magie, une transe, l’hypnose, la voyance et la restitution de sa force par l’art, le film, la poésie… La ciné transe. L’art transe. La beat poésie.

Visite de l’atelier

Via Attri, rues étroites et sombres du centre de Naples. On se croirait au Moyen Age. Dès qu’on met les pieds au cœur de la ville, le dépaysement est d’ores et déjà là. Les portes d’entrée des palazzos sont démesurément grandes comme si leur fonction première, faire entrer un carrosse, avait été perdue et qu’il ne restait que ces portes collées aux étroites rues de la ville.

         J’arrive chez Giuseppe Zevola. Un monsieur imposant, me paraissant sorti tout droit de la Renaissance, cheveux noirs, barbe, pantalon blanc, chemise noire entrouverte, un détail que j’interprète comme étant le signe d’un tempérament de séducteur italien, m’ouvre la porte. Il me fait rentrer dans sa cuisine, me propose un café. Je suis tout animée encore, joyeuse, heureuse d’avoir enfin pu poser mes pieds dans cette ville remplie de soleil comme j’ai pu m’en apercevoir depuis la fenêtre d’un bus qui m’a amenée au centre. Je sors mon appareil photo et lui explique que je filme notre rencontre.

         Giuseppe me propose d’aller visiter sa galerie-appartement. J’avais vu déjà une partie de cette galerie en photos sur internet. Il me dit d’ouvrir la porte et je me mets à « angoisser », comme si un squelette allait me tomber sur la tête après l’ouverture. En effet, au-dessus de celle-ci, une affiche faisait référence au roman de Jules Verne « Voyage au centre de la Terre ». J’ai découvert plus tard, en analysant plus attentivement mes vidéos, qu’il s’agissait de l’affiche d’un film sorti en 1959, Journey to the Center of the Earth, réalisé par Henry Levin, le film adapté du roman du même nom. Voilà, cette affiche m’annonce où je vais me rendre, dans quel genre de voyage. Ni plus ni moins qu’au centre de la terre ! Comme s’il ressentait ma crainte, Giuseppe m’invite à ouvrir la porte par moi-même. D’accomplir donc de moi-même le choix de réaliser ce voyage. J’ouvre la porte et je regarde ce qui se présente à moi. L’étrange. Je ne me sens pas tout à fait dans le monde fabuleux à la Jules Verne, un monde pour mi-adolescents, mi-adultes, mais bel et bien dans un univers hermétique, dantesque. L’ouvrage Il Bosco Sacro, avec la tête d’un ogre, la bouche grande ouverte et les yeux énormes, est posé sur la commode à l’entrée. J’apprends par mon enquête plus tardive que cet ogre sur lequel figure l’inscription « Toute pensée s’envole » (Ogni pensiero vola) est appelé la Porte des enfers (faisant référence à l’Enfer de la Divine Comédie de Dante). Une œuvre d’art en polonais, un portrait surréaliste de la tête d’un homme avec une plume dans la bouche, forme et couleurs d’une abeille.

         La porte entrouverte donne sur un salon, la pièce principale. Des images de Copernic, découpées dans un carton, grandeur nature, se balancent accrochées au plafond. Des gants au couleur jaune, ressemblant à ceux d’un réparateur de toits, ont été suspendus sur des miroirs anciens, dorés, comme s’ils venaient d’un château, en tout cas trop grands pour la pièce où ils se trouvent. Les deux miroirs se faisant face et dont les pieds ne touchent pas le sol. Un autre miroir accroché à l’envers au plafond, en face d’un divan, posé au milieu de la pièce, me faisant irrésistiblement penser à un divan freudien. Regarde-toi toi-même, pourrait-on résumer cette installation. Car que fait-il celui qui se pose là sur le divan ? Il se voit dans le miroir. Des œuvres d’art surréalistes présentes dans la pièce, que je vois moi comme accrochés sous un œil étonné de Dali. Tout ceci est en train de tourner autour de soi-même, dans un mouvement silencieux, comme si ce silence et ce mouvement ralenti annonçaient quelque explosion violente. Je suis à l’évidence moins dans un monde enchanté d’une Alice aux Pays des Merveilles, comme voudrait bien le faire croire la présence de cet ouvrage sur l’étagère, que dans un monde ésotérique, surréel. Je me balade là avec mon appareil, je fouille, je cherche, je regarde les détails. Je ne vois pas bien sûr dans un premier temps que les miroirs sont suspendus. Je ne vois rien à vrai dire. Je suis trop intimidée.

         J’ouvre au hasard la page de l’ouvrage posé sur l’étagère et je tombe sur l’image d’Alice prête à tomber dans le trou. C’est le chapitre « Down the rabbit hole » (Descente dans le terrier du lapin). On pouvait lire quelque chose sur le bocal de la marmelade d’oranges qu’Alice avait ramassé en tombant, hélas vide. La voilà embêtée, car elle ne sait pas à présent quoi en faire, ne voulant pas le faire tomber de peur qu’il tombe sur la tête de quelqu’un. Elle le repose ainsi sur une étagère en tombant.  J’ai tourné la page sur laquelle on pouvait voir Alice soulevant le rideau d’une petite porte donnant sur un beau jardin. L’inscription sur la page de gauche annonçait :  « Alice knelt down and looked along the passage into the loveliest garden you ever see. ». Cette coïncidence m’a fait rire, tout en me prévenant du piège éventuel et augmentant encore ma prudence afin de ne pas tomber dans le terrier du lapin ! Alice se disait, je tombe, comme cela va être merveilleux quand je vais rentrer chez moi et lorsque je vais tomber des escaliers, je deviendrai désormais très courageuse. Drôle de consolation quand on y pense. Partir à l’inconnu, mais dans le cadre fabulé de la fiction. Alice n’a pas peur, car elle sait que quoi qu’il puisse lui arriver, ce ne sera que le produit de son imagination. Elle se fait peur à elle-même, se raconte des histoires pour pallier l’ennui de sa situation. Elle préfère encore sa propre fabulation, où les événements et les personnages improbables arrivent un à un dans sa vie, que le monde des poupées pour les petites filles. C’est beaucoup plus intéressant. Alice devient exploratrice d’un monde imaginaire, duquel il est toujours possible de revenir. Elle part à l’inconnu sans savoir ce qui lui arrive, mais elle est maîtresse de ses aventures. Enfin, aidée par Lewis Carroll.

         A côté d’Alice aux pays des merveilles, un cœur en bronze ancré dans un récipient en pierre, ressemblant à un petit baptistère à eau bénite que l’on retrouve à l’entrée des églises. En dessous un bocal en verre rempli d’une poudre blanche me fait penser tantôt à de la drogue, tantôt à de la poudre d’os. Mais c’était peut-être juste de la farine ! Ou toute autre poudre, symbole de la magie blanche. Une rose séchée couronnait l’ensemble des objets posés sur l’étagère. Entre le cœur et le livre d’Alice un très beau dessin figuratif d’une femme ? à la Matisse, ou à la Picasso, l’ensemble suggérant quelque chose comme un attrape-cœur. Je relus ensuite le passage d’Alice qui tombe dans le terrier d’un lapin. Celui-ci m’a fait penser à un autre aspect de l’art de Giuseppe. Alice, dans un univers dantesque dans lequel elle rencontrerait un paradis perdu, à la rencontre d’un diable. Une autre version du serpent et de la tentation au péché ? On peut lire par exemple dans le chapitre quelque peu psychédélique d’« Alice sous terre » :

« Alice, une minute durant, resta à regarder le champignon, puis elle le cueillit et soigneusement le brisa en deux, prenant d’une main la queue et, de l’autre, le chapeau. « Quel est donc l’effet produit par la queue », se demanda-t-elle en grignotant un petit morceau ; à l’instant suivant, elle ressentait, sous le menton, un choc violent : il venait de heurter son pied ! Elle fut passablement effrayée par ce changement soudain, mais comme elle ne continuait pas de grignoter et n’avait pas laissé le chapeau du champignon, elle ne perdit pas espoir. Son menton était si étroitement pressé contre son pied qu’elle n’avait guère de place pour ouvrir la bouche ; mais elle finit par y réussir et parvint à avaler un fragment du chapeau du champignon. « Allons ! Ma tête est enfin dégagée ! dit Alice en montrant tous les signes extérieurs d’une joie qui se changea en effroi, l’instant d’après, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle ne trouvait nulle part ses épaules : tout ce qu’elle pouvait voir, en abaissant son regard en direction du sol, c’était un cou d’une longueur démesurée, qui comme un pédoncule géant, semblait sortir d’un océan de verts feuillages qui s’étendaient bien loin au-dessous d’elle. Toute cette verdure, qu’est-ce que cela peut bien être ? se demanda Alice (…) Puis elle essaya d’abaisser sa tête jusqu’à ses mains, et elle fut ravie de constater que son cou pouvait aisément se tordre dans n’importe quel sens, tel un serpent. »

Je passe la rencontre d’Alice avec le pigeon qui s’est fait ainsi prendre au piège du visage de la petite fille qu’il prenait pour le serpent et qui le faisait souffrir. Le paradis perdu ou le Kama sutra version anglaise de la fin de siècle ? Un rapport quelque peu pervers entre un écrivain et une petite fille, mais plus si petite que ça : « JE… je suis une petite fille » répondit sans grande conviction Alice, se rappelant toutes les métamorphoses qu’elle avait, ce jour-là, subies »[v]

         Tel un alchimiste d’anciens temps, Giuseppe adoptait la voie occulte, ésotérique, illusionniste pour mettre en scène de manière suggestive, allusive, le sens poétique de son art de la transformation (de l’être ? de l’âme ?) où les techniques de la séduction mélangeaient l’effroi à l’émerveillement. C’est ainsi du moins que le je ressentais au moment de cette première rencontre.

« La magie » de la poésie (et de l’expérience, quand elle est riche, possède une qualité poétique) est précisément un sens qui se révèle dans l’ancien du fait qu’il est présenté à travers le nouveau ».[vi]

         Mais, qu’y avait-il donc de si angoissant dans cet espace-exposition et qui m’empêchait d’en rire ? Giuseppe m’a invité à poursuivre la visite. Nous sommes entrés dans la pièce suivante. Lumière sombre. Des livres, des planches en aluminium, des peintures florales sur le plafond et des objets exposés dans des sortes d’alcôves faiblement éclairées augmentèrent ma première sensation. Les bougies, les crucifixions, des reliquaires, l’ecce homo et une version moderne quasi folklorique de la danse macabre. Un requin en bois, la référence au Moby Dick, au monstre du Sacre Bosco. La référence en tout cas au voyage, au monde marin. Dans cette pièce-là résidait un vidéoprojecteur et Giuseppe m’a montré deux de ses films. Il a projeté le premier sur les planches d’aluminium gravées accrochées sur le mur de l’appartement, des planches couleur bleu-gris avec des figures géométriques, symbolisant les cinq commandements. Le film montrait une séance de spiritisme réalisée à l’aide de l’image d’une poupée entourée d’animaux exotiques : un singe, un panda, des perroquets. Une sorte de tour de magie de voyage, façon surréaliste. Des flacons sur lesquels on plaçait une main en bois, étaient successivement posés, retirés et reposés sur l’image de la poupée, les mains imitant des mouvements d’un prestidigitateur. La poupée portant un chapeau avec une inscription « TV » n’était-elle pas cette poupée du monde du spectacle sur laquelle Giuseppe cherchait à réaliser LA transformation magique ? Par la projection sur ses « Cinq Commandements » ne cherchait-il pas à la faire passer d’un monde (de la consommation) à un monde autre ? En me montrant ce film-là, m’identifiait-il à cette poupée, une parmi tant d’autres, à transformer ? Me prenant pour la médiatrice surréaliste, façon Dali, il ne me restait qu’à découvrir ce que l’œuvre des commandements proposait. Quels étaient précisément les Cinq Commandements qui allaient accomplir cette transformation. Mais lors de cette première rencontre, je n’ai eu le droit qu’à la découverte seulement du premier commandement : vai per dove non vai. Ce que j’ai bien aimé, puisque à l’évidence c’était ce que j’étais en train de faire.

         Le deuxième film représentait une sorte de lune, soleil, planète que j’ai filmée projetée sur une table de travail sur laquelle s’étalait une autre planche d’aluminium, repliée de manière à constituer un écran. Guiseppe faisait projeter sur elle un dessin que j’ai pris tout d’abord pour un décor de théâtre ancien, baroque ? mais qui représentait probablement le décor d’un château. Devant cette image se trouvait une bougie allumée. Je filmais la scène à travers une loupe que Giuseppe avait disposée devant moi. Cette bougie allumée tournant sur elle-même. Elle s’est éteinte brusquement et j’ai vu apparaître sur le socle la tête d’un personnage angélique. La métaphore de la mort, de la transformation. Le passage d’un état à l’autre. Le passage de la vie (le feu) vers la mort (la fumée). Le théâtre de transformation continuait. Je ne comprenais que très intuitivement la gravité de l’enseignement auquel j’étais en train d’assister. Le rappel là encore très chrétien que la richesse, qu’elle soit celle d’une châtelaine ou de quelqu’un d’autre, n’échappe pas au passage du temps, n’échappe pas à la mort ? Comme si la performance de la transformation poursuivait cette même idée de la continuité entre la vie et la mort[vii].

Giordano Bruno, De la magie

Ce coup de bougie qui vient de s’éteindre, accompagnée d’un souffle que venait ponctuer la musique sortant de la vidéo qui se déroulait à l’ordinateur. La mort n’est rien d’autre qu’une dissolution, écrivait Giordano Bruno dans De la magie, un penseur dont Giuseppe se sentait proche. La transformation d’une chose en une autre, il n’y a pas de raison d’en avoir peur, me rassurais-je encore et encore. Giordano Bruno croyait en l’unité spirituelle du monde, dans lequel rien ne se perd :

« Certains esprits habitent des corps humains, d’autres le corps d’autres êtres vivants, plantes, pierres, minéraux ; en somme il n’est rien qui soit privé d’esprit, d’intelligence – et nulle part l’esprit ne s’est réservé un séjour éternel qui lui serait dévolu ; la matière flotte de l’un à l’autre esprit, de l’une à l’autre nature ou composition, et l’esprit flotte d’une matière à l’autre ; il y a altération, mutation, passion et enfin corruption, c’est-à-dire séparation de certaines parties et composition avec d’autres. La mort n’est rien d’autre que dissolution ; Aussi aucun esprit, aucun corps ne disparaît-il : ce n’est qu’une mutation continue des combinaisons. Selon les diverses actualisations qui émanent de la diversité des combinaisons, il existe diverses amitiés, sympathies, et haines. Qu’il faut comprendre comme des réactions exercées par le corps. On l’a dit, toutes choses désirent persévérer dans leur être présent, cependant que, d’un autre état, qui serait nouveau, elles ne savent rien ni ne peuvent rien décider ; c’est pourquoi il existe réciproquement un lien général d’amour de l’âme envers son propre corps et, à sa manière, de ce corps envers son âme. De là vient, née, de la diversité des liens qui enchaînent les esprits comme les corps : c’est ce dont il faudra traiter après avoir donné des précisions sur l’analogie qui existe entre les esprits et les composés » [viii]

         Après cette seconde performance, Giuseppe me demande si je vais bien et me demande d’arrêter de filmer un moment. Pourquoi me demande-t-il ça ? Qu’est-il est censé m’arriver ? Ma pensée spontanée à la vue de cette bougie qui s’éteint sur un décor de château-théâtre est que cette installation m’enchante plutôt qu’elle ne m’effraye. Un souffle sur une bougie, et me voilà devenue quelqu’un d’autre ?. Je pense princesse, fable, et non pas mort.

         Nous poursuivons la visite de la maison. La chambre d’amis me fait penser à une cellule de moine du genre de celles que l’on retrouve au Couvent Saint Marc à Florence par exemple. Celle de Giordano Bruno donc… Brûlé vif sans avoir renié ses idées. Je n’ai appris que plus tard que Giuseppe était un fin connaisseur de ses œuvres. L’alchimiste, le savant, le réformateur. Nous sommes revenus vers la pièce principale. Giuseppe s’est assis face au mur, il me regardait explorer la pièce, puis m’a demandé de m’asseoir. Je me suis assise en face de lui. Je cherchais à comprendre la signification de tout ça, de tout ce « désordre ». J’avais en effet l’impression de n’avoir rien compris à ce que je voyais. Ni à ce que Giuseppe faisait, ni à ce qu’il voulait me montrer. Je regardais tout autour de moi et aucun signe particulier ne venait à mon secours. Tout était de l’ordre des symboles. J’étais bel et bien en train de faire une expérience ésotérique, m’a-t-il semblé.

         Comme s’il avait senti ma perplexité, Giuseppe s’est saisi de ma caméra, l’a tournée vers moi et m’a demandé comment je me sentais dans cette pièce. Je le regardais en souriant, je regardais le fauteuil vert au milieu de la pièce, puis le plafond, en me demandant si je pourrais dormir là, puis j’ai regardé la barre à roue d’un bateau accrochée au plafond et je me disais, non je vais avoir une crise d’angoisse si je reste là la nuit. Cette roue, va savoir pourquoi, me faisait penser à un instrument de torture. « Si quelqu’un dort là et elle se détache »… « Détacher signifie tomber ? », me demandait Giuseppe, « c’est peu probable », a-t-il dit. Je regardais le crochet sur lequel était fixée la roue et j’ai dit « oui, en effet, mais c’est possible, s’il y a un tremblement de terre ». J’envisageais le pire.

G : Et vous êtes à l’aise dans cette chambre ?

B : Tss, (je regardais à nouveau cette roue et cet espace), je suis, (j’hésitais), je suis curieuse, je suis hee, j’ai pensé avoir eu plus peur que je que je l’ai, mais bon, (je le regardais en souriant).

G : Je n’ai pas compris, pouvez-vous répéter.

B : (J’ai haussé le ton de ma voix, j’ai crié presque) Au départ je me suis dit que oui, y a des objets qui pourraient m’angoisser, mais je ne comprends pas (je le regarde), y a des choses, je ne comprends pas, c’est suffisamment incompréhensible pour que je n’ai pas peur

G : Ahh, dégoissée qu’est ce que cela signifie (je le regarde en affichant mon incompréhension)

B : Dégoissée ? (demandais-je )

G : (je ne comprends toujours pas) Vous avez dit

B : Angoissée ?

G : Angoissée qu’est-ce que cela signifie ?

B : Angoissé ? ehh qu’on a pa-, qu’on a peur comme des enfants oui (je souris et le regarde)

Comme aurait pu avoir (je tourne mes mains, je le regarde avec un regard de petite fille)

G : Alors c’est-à-dire que vous avez peur quand vous connaissez les choses ?

B : Probablement oui (je confirme par un mouvement de tête) il faut qu’il y ait une habitude de pensée pour avoir peur

G : Mhm mhm 

B : Oui (je le regarde) alors le désordre finalement on est trop inconscient

G : Oui oui

B : Puisqu’on connaît pas

G : Hum

B : Donc du coup c’est …

G : Merci de votre information

B : (je ris)

J’ai conclu cette visite-performance par un apprentissage. Le désordre, la perte de repères, sont des traits de l’immersion, de l’aventure que seule l’expérience permet d’appréhender. Les vertus de l’ignorance. Parfois, souvent, il vaut mieux ne pas savoir. Le monde de l’horreur. L’enfer de Dante. En quelques heures, j’ai accompli un réel voyage dans le temps et dans l’espace, un voyage cosmique, tout en restant au cœur de Naples. J’ai donc découvert que la peur vient de la connaissance des choses. Si je ne sais pas, je n’ai pas peur. Quelque chose de bien paradoxal était déployée tout autour dans cette galerie-appartement, dans chacune de ces œuvres hermétiques, indécidables, qui ne se laissait pas catégoriser. La vertu de l’ignorance. J’ai pensé : il vaut mieux ne pas savoir, sinon on ne s’engagerait pas à l’avance dans l’action et la découverte n’aurait pas pu y avoir lieu, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Gagarine ne partiraient pas à l’aventure ou encore « il vaut mieux de s’arrêter de chercher à temps » car sinon le savoir pourrait devenir dangereux, insupportable, pour soi, pour les autres. Le cas de la bombe atomique. Outre son lien avec l’ignorance, le désordre possèderait une valeur immersive. Un voyageur pris dans la masse des formes, des sons et des couleurs inconnus, des gens venant de toutes parts, délaisse probablement plus facilement son comportement habituel en se laissant emporter par le flux d’événements qui l’entourent. L’action devient plus instinctive, plus sentie que réfléchie, le corps s’ouvre pour ainsi dire à de nouvelles rencontres, de nouvelles possibilités d’action. La transformation des formes convenues, l’inventivité du langage, plus proche, en un sens, du nouveau roman que d’un récit linéaire. Le désordre. Une sensation proche de celle que j’ai eue tout récemment à la lecture d’Ulysse de James Joyce. J’ouvrais le livre au hasard et je tentais d’en saisir le style à travers quelques fragments, mais leur signification s’échappait aussitôt, de sorte que je ne pouvais me rappeler rien de précis, la lecture me mettant dans un état d’amnésie. J’avais l’impression de lire quelque chose, et de l’oublier aussitôt.

         L’appartement de Giuseppe me faisant davantage penser à un théâtre qu’à une galerie d’art ou à un appartement que l’on habitait. Il était un peu tout ça en même temps. Les décors se transformaient en lien avec les visiteurs. Giuseppe veillait à sa mise en scène adéquate, à chaque fois différente. Quelque chose dans mon attitude l’a angoissé à son tour. En tout cas, il a dit qu’il avait déjà un visiteur, je ne pouvais pas dormir chez lui. Le diable lui-même aurait-il peur de cette âme, trop bonne ou trop mauvaise, qui s’est sentie angoissée dans cet espace ? On ne le saura pas. Giuseppe m’a aidé à trouver un hôtel situé pas loin de chez lui, un hôtel qui se nommait, (ah quand j’y pense, les connexions et les esprits des lieux!), Diamora dei Giganti. Un signe du destin ?

La visite de Naples

Le monde souterrain de Naples. Il existait vraiment. Je découvrais Naples, un gruyère avec les catacombes, les souterrains, les ruines gréco-romaines et bien d’autres choses mystérieuses… J’ai suivi un groupe de touristes et je suis rentrée, sans payer, dans Napolitana Souterena. Des couloirs creusés dans la terre, des lacs souterrains. Sortant de là, un autre monde : la visite du musée de la chapelle San Severo, un prince de la famille Sangro, Raimondo di Sangro, militaire, inventeur, anatomiste, écrivain, ayant ajouté à la chapelle des éléments maçonniques, ayant vécu là, et expérimentant en secret, au XVIIIe. Occultiste versé dans l’alchimie et la franc maçonnerie. La chapelle possède des œuvres étonnantes, dont l’une des plus admirées, la sculpture de Christ voilé de Giuseppe Sanmartino dont on dirait un corps d’homme véritable couvert d’un voile en marbre. Une autre, la sculpture d’Antonio Corradini de 1752, La Pudeur, placée sur un piédestal, avec, il faut dire les choses comme elles sont, des seins bandants couverts de drapés voilés du marbre, comme la sculpture du Christ, d’une incroyable finesse, faisant penser à la fixation d’un corps vivant. Les seins dont les bouts pointaient, tels des pics du Mont Everest, vers le regard intimidé d’un spectateur étonnait d’autant d’érotisme dans une chapelle, face à l’extase manifeste sur le visage de la Pudeur, à peine voilé. De plus, étant contraint de les contempler d’en bas, le visiteur tombe ainsi nez à nez avec les bouts de seins exposés. Toutefois, s’il s’agit d’un état extatique, il serait plutôt d’ordre spirituel, c’est un moment convulsif dirait des historiens d’art religieux. Quel titre cette Prudence néanmoins !

         Une autre curiosité. Au sous-sol de la chapelle, un mystère : deux corps du XVIIIe, des machines anatomiques humaines, avec des vaisseaux sanguins très bien conservés sur des squelettes, d’un homme et d’une femme enceinte, comme les rondeurs sanguines l’indiquaient, sans que l’on sache (scientifiquement parlant) comment ce phénomène de conservation a été rendu possible. Le cyanure, paraît-il, peut figer les vaisseaux sanguins dans cet état. Brr. Toutefois, les analyses plus récentes ont montré le caractère artificiel des vaisseaux[ix]. L’employé de l’hôtel où je me trouvais me disait qu’il dormait dans cette chapelle. Comment pouvait-il ? Toute demeure du centre de Naples dégage, paraît-il, une ambiance particulière. Des esprits différents les habitent. Les habitants sont très attentifs à des sensations qu’un visiteur peut en avoir, il ne faut pas rester dans une maison dans laquelle on ne se sent pas bien sous peine de perturber son écosystème. J’étais dans une chambre avec un quart de fenêtre dans laquelle j’avais peur d’étouffer. J’ouvrais la porte la nuit, mais à nouveau, j’avais peur que quelqu’un entre dans ma chambre… Je n’arrivais pas à y dormir. En comprenant mes craintes, le propriétaire de l’hôtel m’a mis heureusement dans une chambre royale pour la dernière nuit, avec une grande fenêtre. Faut-il en déduire que seulement les rois avaient-ils le droit à des grandes fenêtres ?

         Naples des antiquaires, des châteaux, des cafés, des glaces et des pizzas délicieuses, de la piazza Bellini avec le rassemblement de jeunes zonant là à longueur de soirée et des cafés au milieu des orangers. Ma place préférée. Naples des gamins en mobylettes. Naples tagué, politisé parmi les saintes Maries et les Jésus à chaque coin de rue. Naples des mariages, des anniversaires, des fanfares et des fêtes religieuses. D’église en église, les images du Christ crucifié, ensanglanté, des archétypes de la souffrance : la religion chrétienne rappelant à tout instant les tortures infligées par des hommes à un autre homme, Jésus-Christ, figure exemplaire de l’horreur humaine. L’église baroque… puis l’église baroque… San Domenico Maggiore, La flagellation du Christ de Caravaggio puis musée de Capodimonte avec (eh oui encore) des crucifixions, San Sebastien de Maria Pretti, enchaîné, troué des flèches …

         Les séquelles des guerres. La cruauté des hommes se répétant, Hermann Nitsch museum[x] couronnait ma visite par des images pleines de sang desséché, post-orgiastiques, comme en contraste avec tout ce déballage de l’horreur que l’on appelle l’art religieux sacrificiel. J’ai appris que Giuseppe était l’assistant de Nitsch. Je me demandais quelle était sa fonction … Je crois que je préfère encore les annonciations et les transfigurations dans tout ça. La vue rendue aux aveugles, l’eau transformée en vin, l’évaporation post mortuaire du corps …

         Je me suis arrêtée là, épuisée, sur la terrasse de l’ancienne maison de Giuseppe transformée en musée de Nitsch. En face, le Vésuve, une vue splendide et moi en pleurs, ne sachant pas vraiment pourquoi. La nausée me venait à la vue des images des boyaux et des corps ensanglantés, du sang liturgique séché, des seringues exposées sous des rangements en verre, et aseptisées et celles, sales et usagées, que j’ai vues dans les rues à côté. Deux grandes armoires contenant des flacons avec des poudres colorées me faisaient penser à une pharmacie du XIXe siècle. Je regardais la beauté de la baie devant moi sur la terrasse du musée, envahie par la tristesse. Le théâtre de Nitsch : un exorcisme ? Comme dans le théâtre de la cruauté d’Artaud dont le théâtre orgiastique de H. Nitsch tirait en partie sa source. En effaçant la distance due à la disposition scénique du théâtre classique, on chercherait à « fournir au spectateur des précipités véridiques de rêves, où son goût du crime, ses obsessions érotiques, sa sauvagerie, ses chimères, son sens utopique de la vie et des choses, son cannibalisme même… » [xi]

         Je suis partie de là à Herculanum où une autre forme d’horreur se faisait « sentir » : les corps humains cristallisés dans la lave du Vésuve. Encore. Je suis repartie à Ischia, quel contraste ! J’ai pu prendre un bain de soleil aux sources d’eaux guérisseuses dont les tuyaux à jets d’eau étaient laissés à disposition des visiteurs. J’ai vite compris ce que voulaient dire les sourires des personnes âgées vissés littéralement aux tuyaux. Le massage qui m’a conduit droit dans un restaurant à vue splendide, manger des sardines crues que le cuisinier offrait aux mouettes. Les mouettes venant vers lui comme dressées à une heure précise. Me prends-il pour une mouette ? Une ambiance sexuée, solaire. Je me sentais transportée en Grèce dont Ischia gardait de belles traces.

         Retour à Naples, la deuxième rencontre avec Giuseppe : si différente de la première. Il était cette fois-ci habillé en blanc, l’air non plus diablesque, il s’est transformait en gentilhomme. Nous devions aller écouter de la musique chez quelqu’un, mais le concert n’a finalement pas eu lieu, alors nous sommes allés au café, sur la piazza Dante. Giuseppe a commenté ma manière de filmer, qu’il jugeait un peu trop intrusive. Il a dit, quelque chose du genre « je vous ai laissé filmer, c’est parce que c’est moi, mais. » Il me parlait de ses parents. De son père banquier et de sa mère paysanne, devenue artiste, à qui son père avait trouvé un travail à la banque, alors qu’elle ne savait même pas lire. Son père savait cacher ça devant les autres employés. Evidemment la mère de Giuseppe était très belle et son père en était amoureux. Giuseppe se rappelait des soirées de repas familiaux et des détails, tel celui d’une cuillère en argent que son père aimait avoir près de lui à tous les repas. La vie familiale, n’est ce pas de ce genre de détails insignifiant que nous nous souvenons de plus après la perte de nos proches ? Lorsqu’il me raconta cela, il a été saisi de frayeur. Nous nous sommes assis sur un banc en observant les enfants en train de jouer. C’est, disait-il, grâce au côté artistique de sa mère qu’il a pu devenir artiste-voyageur. Il a vendu la maison héritée de son père et est parti en voyage sur un vieux voilier en bois à trois mâts, Halloween. Trois ans sur son bateau. Il a voulu faire le tour du monde. Il plaisantait : « j’ai voulu faire le tour du monde et j’ai fait le tour de moi-même ».

         Le père banquier, la mère artiste. C’est ainsi que je m’expliquais la source de son travail dans les archives de la banque de Naples, puis l’art de la performance, l’actionnisme viennois, auprès de H. Nitsch, et l’art de plus en plus personnel, inspiré de l’hermétisme. C’est comme si Giuseppe avait besoin non pas de rejeter la tradition et la culture napolitaines, mais de se les réapproprier sous une nouvelle forme, bien que tout aussi expressive. Il m’a montré son recueil de poésies dont une moitié était consacrée à sa mère et l’autre à son père. Sa mère lui disait « vai » et son père « réfléchis avant ». Une belle contradiction !

L’exotisme napolitain

Quelques mois ont passé. J’ai entraperçu Giuseppe à Paris, lors de la projection du film Free Radicals de Pip Chodorov, puis à Beaubourg lors de la rétrospective des films de Jonas Mekas. Ensuite, plus longuement, lors de mon second séjour à Naples, lorsque Nathalie Heidsieck de Saint Phalle m’a proposé de venir chez elle, travailler sur le toit ovale de son appartement mes livres-films. Un couple, une modèle/artiste et un photographe/écrivain, spécialiste de la danse et directeur du magasin Prussian Bleu, logeaient dans l’appartement de l’association, le Purgatoire. Ils étaient amoureux et sympathiques, je leur ai donc proposé de venir avec moi visiter l’appartement de Giuseppe qui revenait de Lituanie. Quel changement dans ce même espace ! Les planches-gravures avant bleu-gris métallique sont devenues exotiques : le vert criard, le rose, le jaune, des couleurs lumineuses et un bouddha est apparu sur une étagère en remplacement d’Alice. D’autres œuvres, toujours dans le style surréaliste, étaient disposées sur le mur, un petit bureau et une table à manger sont apparus dans la pièce. Tout était ensoleillé, différent. Et Giuseppe avait l’air très différent lui aussi. Épanoui. Il travaillait. Les planches gravures faisaient référence au plancton et au bateau « Tara » sur lequel il a pu se rendre[xii]. Lal et sa femme, un couple sri-lankais, était accueilli par Giuseppe, qui leur offrait le logement, en échange de leurs services. Lal habillé en serviteur, une blouse blanche venait m’apporter un verre de vin sur un plateau. Demina et Guillaume découvraient l’appartement de Giuseppe. Demina, pensais-je, pourrait sans problème jouer le rôle d’Alice aux Pays des Merveilles. Quelque chose d’enfantin ressortait de son visage.

         Un vrai coup de théâtre : Giuseppe avait mis une sorte de longue toge dont on ne savait pas si elle lui servait à la réalisation des exercices alchimiques, de la magie ou de chemise de nuit. Avec des lumières chaudes, la pièce brillait du fait des reflets renvoyés par les gravures en aluminium bondé, aux couleurs vives, presque criardes, renvoyant vers l’exotisme indonésien éclairant d’une nouvelle façon les symboles de l’hermétisme de la Renaissance Italienne. A la fenêtre, un rideau avec le dessin d’une grande échelle rentrant dans les nuages. Giuseppe voulait-il gravir cette échelle afin d’accéder à la sagesse divine ? On reconnaissait dans les gravures, les symboles géométriques de la connaissance symbolique hermétique entremêlés dans une végétation luxuriante, des animaux sauvages, les références au voyage (bateau, univers marin).

         Giuseppe est allé chercher son ouvrage « Piaceri di Noia. Quatro secoli di scarabocchi nel Archivio Storico del Banco di Napoli » portant sur son travail dans les archives historiques de la Banque de Naples, l’une parmi de plus anciennes banques d’Europe. Il a étudié les dessins produits en marge des chèques par les employés de la banque nommés « journalistes ». En s’ennuyant, les journalistes dessinaient, annotaient et gribouillaient en marge des chèques. Ce que s’attachait à relever l’ouvrage de Giuseppe, préfacé par l’éminent historien d’art et iconographe Ernst Gombrich, venant lui-même effectuer là ses recherches sur des portraits de Dürer. Dans sa préface, l’historien admire la calligraphie soigneuse des gribouilleurs qui s’entrainaient ainsi avant la rédaction du commentaire officiel, ainsi que des caractéristiques humoristiques de certains portraits, visages.

Quelques années après à mon retour à Naples, je découvre que je loge en face des Archives de la banque de Naples là où précisément Giuseppe a passé des nuits entières pour faire ses recherches. Une exposition sonore et vidéo a lieu là en ce moment en mettant en valeur certains dessins, notes, calligraphies que les journalistes laissaient sur la première page de volumes, constituant des gribouillis (gli scarabocchi), essais d’écriture calligraphiée, tests d’encre, de plume…

A ma surprise le chargé des archives connait bien Giuseppe, et il se propose de me faire une visite guidée des lieux. Je découvre ainsi d’énormes manuscrits du XVI-XVII s contenant des près, des comptes avec les descriptions des cas, des procès, des descriptions des situations d’achat, les comptes rendus des peines, des emprisonnements et les mises en liberté, mais également de magnifiques dessins et poèmes, des caricatures, portraits et personnages… On y retrouve de notes sur les prêts pour la peinture par Caravage, ceux de Prince San Severo, … C’est donc à la fois l’histoire des banques, du clergé, de l’art et des situations sociales à travers toutes ces descriptions que l’on apprend. Le musée a mis surtout en valeur des comptes napolitains et italiens. Mais il y en a tant d’autres… Mon guide me propose de découvrir les dessins et calligraphies sur lesquels précisément travaillait Giuseppe.

Outre le travail de découverte de ces annotations et dessins dans des XXX volumes de manuscrits déposés dans les Archives, Giuseppe a eu une idée d’en faire un ouvrage d’art en découpant certains d’entre eux et les accompagnant de poèmes-fragments de journal du travail de recherche réalisé pendant plusieurs années, en les plaçant dans des peintures de paysages oniriques, photographiés, en réalisant des collages de type surréaliste.

         Giuseppe nous racontait sa passion pour la tradition hermétique, son inspiration de l’une de ses œuvres par les images de la Rose Croix figurant dans un ouvrage trouvé dans la Rittman Library à Amsterdam. Il a repris cette image et il a remplacé des symboles rosicruciens par d’autres images placées en miroir. On pouvait y voir Jésus faisant face à Toto « Le comique napolitain » dont il était apparenté par sa mère, ou Freud faisant face au Christ couronné, cloué sur la croix, référence au Caravage. Giuseppe expliquait qu’il souhaitait montrer les interdépendances entre la scénographie psychanalytique et l’art chrétien, constitué comme un espace de dialogue.

         Nous continuions la visite de l’appartement. Giuseppe faisait référence à l’ouvrage de Falconelli Le Mystère des Cathédrales et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du Grand-Œuvre » et à « Les Demeures Philosophales et le Symbolisme hermétique dans ses rapports avec l’art sacré et l’ésotérisme du Grand- Œuvre » dont la pensée a, dit-il, inspiré la symbolique de ses gravures.

L’œuvre des Cinq Commandements

Nous voilà de retour vers son œuvre les « Cinq Commandements » et face à une toute autre performance : L’exposition des planches gravées-œuvres par sri-lanké Lal. D’après je ne sais pas bien quelle règle, Giuseppe avait décidé de séparer les planches exposées par Lal en deux tas. Il était cette fois-ci habillé en son costume diurne : une veste noire en velours, une jaquette bleue…

         Lal soulevait une à une ces planches gravées et les exposait devant nous. Giuseppe lui indiquait ensuite de les reposer à droite, à gauche ou bien de les remettre sur le tas original. Je me suis mise à commenter à voix haute ce que certaines d’entre elles m’inspiraient. Je cherchais à les nommer : dieu, la musique, le pont, l’alchimiste… je ne sais pas bien si cette désignation avait une quelconque influence sur la décision de classement que prenait Giuseppe. Mais certaines planches lui paraissaient immédiatement évidentes à classer, d’autres moins. J’aimais bien la planche découpée sous forme d’armure que Giuseppe a fait essayer à Demina devenue for a while un beau cavalier. Une autre référence à Alice aux Pays des Merveilles.

         Puis, d’un coup, comme s’il en avait assez, il a abandonné Lal avec les planches et s’est mis à nous raconter la construction de son recueil de poèmes en japonais. Divisé en deux parties : mère/père. Comme pour les autres œuvres, là aussi pour le comprendre, il fallait connaître la règle de lecture, car le texte ne correspondait pas à l’image qui se trouvait à côté de lui, mais à celle de la partie opposée du livre.

         A travers cette technique de remplacement ou du jeu avec des concepts ou des symboles issus du champ religieux, ésotérique, se manifeste l’une des manières dont l’art contemporain de Giuseppe s’universalise : en renouant malicieusement avec l’histoire des arts tout en se mettant à distance. Les objets des périodes différentes s’entrecroisaient, s’entrechoquaient, se faisant face ou se prolongeaient. Dans cet espace où tout probablement était intentionnellement disposé, j’avais à nouveau l’impression de trouver un ensemble sans queue ni tête. Je n’arrivais pas en tout cas à en dégager un sens quelconque. On pourrait passer des années d’apprentissage à essayer de comprendre plus en profondeur les références à l’art, la littérature médiévale, contemporaine, qui sont faites à travers les objets s’y trouvant. J’avais l’impression de ne pas avoir de clefs, je devais probablement passer par l’histoire de l’art et de la littérature du Moyen Age, jusqu’à l’art contemporain. Tout s’y mélangeait.

         J’avais de nouveau le sentiment que l’on ne pouvait pas accéder à l’œuvre de Giuseppe par un regard analytique, mais par un travail personnel de réappropriation. C’est bel et bien une idée d’initiation à la sagesse à la Giordano Bruno, laquelle, contrairement à la magie, amène l’apprenti vers la connaissance supérieure par un long cheminement personnel. C’est à lui, pour ainsi dire de trouver son chemin. Ce que précisément tout le pouvoir magique contrecarre. L’apprenti est initié, il acquiert des pouvoirs sur les autres de manière immédiate et sans effort. Par un coup de baguette magique. La transformation du plomb en or peut ainsi se faire en une nuit, certes, il a fallu de longues recherches, but ! Cendrillon devient princesse en mettant sa chaussure de vair, l’homme devient invisible en mettant une cape qui possède cette propriété. Ou bien elle cesse de l’être. Le charme s’interrompt à minuit ! Peu importe, il suffit de connaître la formule magique appropriée ou d’être aidé par le bon sort.

J’ai eu aussi une petite apperception personnelle de tout cet ésotérisme qui se présentait à travers les œuvres, je cherchais à la comprendre et en même temps à conserver mes distances, à la positionner pour ainsi dire dans mon univers à moi. Comme s’il fallait que je me le rappelle à moi-même, tellement le spiritisme napolitain était omniprésent, pour ne pas dire écrasant.

         Naples où l’esprit se promène de maison en maison, où le burlesque et le tragique se croisent, où la pauvreté et la richesse se côtoient, où la modernité et la tradition marchent par les mêmes chemins. Oui, d’accord, entendu, la place de la magie, du miracle, mais aussi le miracle comme performance. Toto, Jésus, Freud, Le Caravage… Il fallait prendre tout cela au second degré, en retrouver la légèreté et l’humour. Petit à petit, en cernant un peu mieux le personnage, les éléments incongrus se détachaient davantage.

         Vai per dove no vai, Va par là où tu n’as pas l’habitude d’aller. Ce commandement ne s’inspirait-il pas d’un aphorisme de San Giovanni de la Croce. Je découvrais la cantique : « il antico spirituale e la Notte oscura dell’anima » : se voiecere quelque no sei, deviandare per dove non vai …

San Giovanni de la Croce écrivait par exemple :

« Portez-vous toujours de toutes vos forces à faire les choses, non pas les plus faciles, mais les plus difficiles ; non pas les plus douces, mais les plus amères ; non pas les plus élevées ni les plus précieuses, mais les plus basses et les plus méprisables ; non pas à désirer quelque chose, mais à ne rien vouloir du tout. »

J’aime quant à moi le poème de T.S. Eliot qui s’en inspire et qui fait référence à cette même idée :

« In order to arrive there, to arrive where you are, to get from where you are not, you must go by a way wherein there is no ecstasy. In order to arrive at what you do not know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of dispossession. In order to arrive at what you are not you must go through the way in which you are not. And what you do not know is the only thing you know and what you own is what you do not own and where you are is where you are not. »  

Il y a dans ce poème quelque chose de la sagesse, quelque chose qui porte sur le flux permanent des choses dans le monde, sur la transition inévitable entre les états de vie et de mort, de l’avoir et du manque, de la présence et de l’absence… Du mouvement permanent des choses dans le monde auquel j’ai pensé lors de la première visite chez Giuseppe – la bougie qui s’éteint. Pourquoi en effet s’inquiéter lorsque l’on sait que tout est impermanent. La danse macabre ou la roue de la fortune sont là pour nous le rappeler.

         Mais ces idées pleines de sagesse me paraissaient quelque peu impossibles à envisager. Comment en effet pratiquer ce qui invite à la renonciation, nous rappelant que plus on s’accroche aux choses, plus on les perd. Dans mon sens matériel des choses, ces mots, vraiment je ne savais pas quoi en faire. Ça veut dire quoi ne pas désirer, renoncer, s’abandonner ? Il doit bel et bien y avoir une réponse, puisqu’autant de personnes en parlent et les pratiquent. Je comprenais ces idées sans les comprendre, je n’arrivais pas, malgré tout mon bon vouloir à me mettre dans un état de non-désir, de non-vouloir…). N’est-ce pas paradoxal de vouloir ne point vouloir ? Le vouloir n’est-il pas, au contraire, vie ? Je me sentais frustrée. Non seulement ce que je désirais m’échappait, mais de plus, je n’arrivais pas à m’en dépêtrer, à arrêter de le vouloir. L’amour, l’amour, l’amour… J’avais comme un pressentiment que quelque chose est erronée dans ma manière d’envisager tous ces mots. Mais quoi ?

Je réfléchis à ces beaux aphorismes formulés par un moine du fin fond de sa cellule. Ils me paraissent tristes, je sais que la noble attitude à laquelle ils invitent est hors de ma portée. Et, me dis-je, avec un grand regret : Ce ne sont que des métaphores. On ne peut pas s’arrêter de désirer, de vouloir, d’espérer. Atteindre l’état de non-vouloir, c’est atteindre la mort. Je me révoltais. Pourquoi l’avoir écrit ? Ce n’est pas comme ça que les hommes fonctionnent. Ils fonctionnent à l’envers. A l’envers. A l’envers ? Ce serait quoi à l’envers, comment non pas chercher à se perdre, comme le préconise la pensée chrétienne, mais se retrouver pleinement dans le présent. Je reprends le poème d’Eliot et je cherche à en inverser les mots :

« In order to arrive here, to arrive where you are not, to get from where you are, you must go by a way wherein there is ecstasy. In order to arrive at what you know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of possession. In order to arrive at what you are you must go through the way in which you are. And what you know is the only thing you don’t know and what you do not own is what you own and where you are not is where you are. » (moi, Eliot à l’envers, hahaha).

Si au moins ça me faisait inventer des choses. C’est encore ça qui est bien : « The miracle is, in a sense, interior. It is the doer who is changed by the ritual, and for him, therefore the world changes accordingly. It is this subjective function of ritual which is perhaps even more important than its objective functions (…) » – écrivait dans Miracle & performance, Maya Deren [xiii].

Je retiens quant à moi celui-ci « Qui ne sait se perdre aux sens, aux créatures et à soi-même, ne se trouve jamais »[xiv]. Se perdre dans l’amour, se perdre dans les bras de quelqu’un, se perdre devant un paysage, oui, ça je le comprenais.


[i] Wittgenstein, De l’incertitude, (note),

[ii] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »

[iii] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »

[iv] A Mahabalipuram des temples au bord des plages ressemblent à des simples rochers, or, comme le montre joliment Praveen Moham dans ses vidéos, ils ont été taillés, sinon apportés ici de manière intentionnelle. Des versions provisoires, « miniatures », sculptés des temples principaux,  (Lion, …) placés un peu plus dans des terres. C’est à croire aux pratiques de championnat de sculptures, dont la région continue à garder ses traces.

[v] Lewis Caroll, Alice aux pays des merveilles, (p.).

[vi] John Dewey, p.327

[vii] DAILY ACTIONS  (AZIONI QUOTIDIANE)  de Giuseppe Zevola. vidéo numérique. ITALIE 2008. 25 min. Short videos shot in Naples in my home studio with Lucio lo Gatto who composed the music. Recurring iconographic sources consist of: objects taken around the house, instruments of measurement and lighting, elements such as tap water, fire in the kitchen stove, air blowers, the unexpected visit of a friend, the occasion of a lunar eclipse, and often a small incident wihch, like a « deus ex machina, » reverses the situation. To sum up the series as a whole, maybe: Imaginative Fantasy and Prepared Chaos. Azione 000 durata 1’22 »

/Azione 002 durata 1’50 » /Azione 003 durata 3’19 » /Azione 004 durata 3’12 » /Azione 007 durata 2’45 » /Azione 009 durata 2’39 » / Azione 011 durata 5’33 » /Azione 012 durata 2’01 » / Azione 013 durata 0’51 » / Azione 014

durata 2’32 »

[viii] Giordano Bruno, [2000], p.54

[ix] Lucia Dacome and Renata Peters, FABRICATING THE BODY: THE ANATOMICAL MACHINES OF THE PRINCE OF

SANSEVERO, http://resources.culturalheritage.org/wp-content/uploads/sites/8/2015/02/osg014-10.pdf

[x] http://www.museonitsch.org

[xi] Antonin Artaud, p.141

[xii] Tara bateau scientifique destiné à la recherche et à la défense de l’environnement : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tara_(go%C3%A9lette) ; https://oceans.taraexpeditions.org/taraparis/

[xiii] Maya Deren, Divine Horsmen, Documentexte, McPherson et Compagny, 1983, p.189 (à ver)

[xiv] Cant. d’amour, couplet 99

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