DE « TAS D’ESPRITS » A « LA VIE EST UN FILM » AVEC LE DEFILE DE MODE DES MOTS, L’ART-EGO DE BEN VAUTIER ET LA FONDATION DU DOUTE

The last, but not the least…un aperçu rapide d’œuvres de Ben Vautier et de lui-même en pleine agitation créative. Des lieux d’art, des expositions, des performances. La première « Tout est art ? », une sorte de mini-rétrospective de ses performances, œuvres, au musée Maillol, la seconde « chez Lara Vinci « Incroyable foutoir », la troisième à Blois « La (sa) fondation du doute » avec des artistes fluxus et enfin « La vie est un film » à Nice. Cette dernière, toute une Odyssée de mots, je m’y suis rendue dans l’espoir de « vraiment » rencontrer Ben, c’est-à-dire de m’incruster un peu dans son art avec mon appareil. Ai-je réussi ?  Pas sûr. Ben ne se fait pas aborder aussi facilement par une inconnue. Et sans Caterina et Eva et Annie, familly and associates business affaire, c’est sûr, rien n’aurait été possible. Avec ces supports-piliers, j’ai pu donc, telle une petite souris super-ego, capturer furtivement Ben au travail.

Avant. Musée Maillol. Une première approche de l’oeuvre-vie de l’artiste. Je découvre l’étendue gigantesque des performances, happenings, œuvres provocantes qu’il a réalisés, depuis au moins les années 60. Ben signe tout, Ben provoque, Ben questionne, gesticule… Il devient un critique d’art-artiste. Il affiche au grand jour ce que l’artiste exhibe: l’ego de l’artiste.

L’écriture bien reconnaissable de Ben : son style, sa marque de fabrique. Ben philosophe… cynique, irrévérencieux, vulgaire : « pas d’art sans merde », écrit-il ! De ses mots se dégagent des pensées existentielles, à propos de la vie, à propos du monde de l’art, à propos du métier d’artiste, de son statut, de son rapport à la vie, à propos des évènements sociaux, politiques, à propos de la guerre. Comme de nombreux autres artistes Fluxus, Ben s’appuie sur la démarche des avant-gardes classiques, dada, lettrisme, les expériences des années 60, 70 s’éloignant de l’art dit décoratif ou rétinien. Ben questionne l’art par l’art, performe, choque, interpelle, échappe à toute forme de catégorisation : « Tout est décoration », vient-il poster sur sa Facebook page, comme pour me contredire.

La Fondation du doute

Je reviens d’un voyage en Inde, cette année : Rajasthan, Goa, Gokarna, je suis la route touristique des impressionnants châteaux médiévaux abrégeant toute sorte de temples et de palais. Jodhpur la bleue, avec une muraille imprenable, et un concert de musique sacrée, méditative, dans le palais du roi. Les sons de l’univers que des musiciens exercent avec habileté sur des tablas, sitars et santours que les cordes assemblées en patterns sont censées évoquer. La rencontre avec le musicien et le yogi Nawab Khan dont la musique raisonnait dans mon corps tout au long de mon voyage. Jaisalmer : une ville en sable au milieu du désert, abritant des palais et des temples jains dont la sculpture dentelé, taillée en marbre, m’émerveille. De là, un nouveau trajet de neuf heures en bus vers Bikaner et à l’intérieur du château le tombeau d’un prophète musulman entouré d’une sculpture en marbre, encore dentelée, les rayons du soleil se reflétaient sur les miroirs colorés des mosaïques, redonnant au tombeau je ne sais quelle atmosphère joyeuse et paisible.

         Un voyage qui resterait féerique s’il n’était pas ponctué par le décès de Jonas Mekas. 27 décembre 2018, du Temple des Rats où j’ai filmé les danses et les chants d’un mariage traditionnel, après m’avoir fait embrasser les pieds par des princes réincarnés en rats, j’ai atterri sur le toit de l’hôtel Métropolis de Old Delhi à New Delhi, alors que ce triste message arrivait. Joachim m’envoie une photo de Jonas en pleine salutation, un verre de vin rouge à la main, il m’annonce la triste nouvelle. Pourquoi maintenant ? demandais-je. « Il attendait que tu sois en Inde », me répond Jo. Je détourne ma tête de désespoir, afin que les serveurs ne me voient pas pleurer, et j’aperçois une statue de Bouddha pleurant avec l’eau qui coule sur son visage. Comment se fait-il que je ne l’aie jamais aperçu avant ? Je considère l’apparition de la statue comme un signe, je me mets devant, je demande au serveur de me filmer. « Yes, like this, do you see me in the window ? Do nothing, it is already filming, it’s a video. Je me blottis contre la sculpture de Bouddha du futur pleurant et je salue Jonas.

Les retours d’Inde sont particulièrement difficiles, comme si mon corps s’y refusait. Je reviens à Paris en reculant. Mais que faire ? 16 mars 2019. Une annonce-invitation de Caterina Gualco pour un vernissage, une exposition Fluxus Eptastellare, avec un Cocktail Performance à Blois. Dis comme ça… ça fait très longtemps que je corresponds avec Caterina en lui faisant part de mes aventures, mais je ne l’ai jamais encore rencontrée. C’est l’occasion, de plus, de voir la Fondation du doute, dont Ben a décoré la façade avec ses mots et qui déborde d’œuvres « douteuses » d’artistes Fluxus. Pourquoi pas Blois, je ne connais pas encore cette ville, ça va me distraire. Je pousse Bertrand Clavez à nous y rejoindre. Me sentirai ainsi moins seule, me dis-je. Bertrand est d’ores et déjà un spécialiste reconnu des agitations Fluxus. Son livre sur Georges Maciunas a fait le tour de Fluxus.

Caterina me conseille gentiment un hôtel, celui où logent habituellement les artistes Fluxus. L’hôtel bien coloré est décoré des dessins et des sculptures évoquant les aventures de Tintin ! Dans ma chambre, le voyage de Tintin en Australie. Dès l’entrée dans l’hôtel, je prends tout pour un signe. Australie, mon prochain voyage ? Pourquoi pas. Puisque c’est sur la route des îles de Trobriand, là précisément où je veux me rendre depuis tant d’années, sur les traces de l’ethnologue polonais Bronislaw Malinowski. Well, on verra bien ce qu’en dit le futur, en attendant j’atterris dans une pizzeria. Et en sortant j’entends une dame parler très fort de l’exposition. Caterina Gualco ? Je demande. Oui, c’est moi, répond-t-elle. Comment pourrait-il en être autrement, où pourrais-je rencontrer Caterina fraichement arrivée d’Italie, si ce n’est dans une pizzeria ?

Le vernissage de Caterina Gualco « Fluxus Eptastellare »

Il s’agit d’une étoile à sept bras, les bras d’artistes fluxus, choisie par Caterina. Un hommage à sept artistes historiques du mouvement Fluxus : Giuseppe Chiari, Philip Corner, Geoffrey Hendricks, Alison Knowles, George Maciunas, Ben Patterson, Ben Vautier.

« J’ai imaginé une citadelle à sept branches, inspirée de la « Cittadelle de Palmanova », qu’on appelle aussi la Ville étoilée, située dans la province d’Udine, dans la région autonome du Frioul-Vénétie julienne dans le nord-est de l’Italie.

C’est l’une des plus grandes réalisations de l’architecture militaire européenne.

Outre qu’il s’agit d’une machine de guerre impressionnante, conçue par Vincenzo Scamozzi, ce fut aussi la matérialisation du concept de ville idéale de la Renaissance, conçu sur la base de canons mathématiques et géométriques.

Ma citadelle, préserve et garde en son sein les qualités inhérentes et éternelles de l’art ; ce que montrera cette exposition, c’est la vérité qui en découle, le sens profond des œuvres, une recherche artistique toujours liée à la joie de vivre, avec toutes les qualités qui ont fait de Fluxus la dernière avant-garde. Sur chaque pointe de l’étoile, il y a un artiste qui échange ses énergies avec les autres et tous ensemble rayonnent sur le monde d’une vérité nouvelle et éternelle.

Fluxus est une famille élargie : ce n’est pas un groupe, ce n’est pas un mouvement, ce n’est pas une tendance, c’est vraiment une « espèce » au sens scientifique d’une population formée de plusieurs « exemplaires », qui se déplacent dans un même « système solaire », où ils entrent et sortent à volonté, avec le nomadisme instable qui les caractérise, nomadisme qui se manifeste aussi dans leur travaux, avec la migration d’une discipline à l’autre, souvent sans en privilégier aucune.

Les « Fluxers » sont citoyens de la planète, toujours prêts à se ruer d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, toujours fidèles à eux-mêmes, toujours autonomes, toujours chez eux partout, toujours prêts à changer de langue, d’habitudes, de cuisine, d’amours… Pendant ces quarante ans, au cours desquels j’ai vécu et travaillé dans leur univers sans frontières, j’ai moi aussi beaucoup voyagé en suivant festivals, Fluxtours, expositions, fêtes en tous genres, hommages à la mémoire collective. J’ai accumulé une grande variété de témoignages, d’expériences sur le tas, d’écrits, de photos, de vidéos et d’œuvres. En voici quelques exemplaires présentés dans cette exposition qui me semblent particulièrement pertinents. »[i] écrit-elle.

Je comprends petit à petit que Caterina est une véritable forteresse Fluxus, elleest au cœur d’un cyclone qui se déplace à grande vitesse. Elle expose et collectionne ces différents artistes depuis plus de 50 ans. L’anniversaire d’Unimediamodern Galery a lieu cette année d’ailleurs, 1er novembre 2020 avec le 8 octobre, une exposition de l’artiste fluxus Ay-O. Tiens, des grenouilles en train de copuler ! C’est pour dire qu’ils lui doivent beaucoup les fluxus phénomènes qu’elle expose depuis tant d’années. Elle peut ainsi se permettre de raconter dans ses livres tous les dessous de l’art, érotique ? sans aucun doute.

 Son portrait a d’ailleurs été réalisé maintes fois. Par les deux Ben (Patterson, Vautier), par… et par… Comme de nombreux personnages décrits dans ce livre, Caterina possède également son correspondant animalier : la frog ! Je crois bien que cette histoire de grenouilles avait commencé avec Ben Patterson, mais peut-être avec Ay-O dont les grenouilles colorées s’agitent d’une planche à l’autre ?

 Ainsi par ses qwak qwak, Caterina illustre bien le propos de Jean-Pierre Brisset[ii]sur la supériorité de l’intelligence des grenouilles sur celle des hommes. Et maintenant, la citadelle militaire en moins, je sais aussi pourquoi je me sens, en sa chère compagnie, à ma place, tellement la description de son exposition colle à la description de ma propre vie. Je comprends comment, sans le vouloir, mes agissements ont un nom et une famille adoptive qui se nomme Fluxus.

Dans le sous-sol de l’hôtel Tintin, dans la chambre de Milou, je découvre néanmoins un huitième bras de l’étoile, un bras caché, celui qui a fait se transporter Caterina à Blois, un artiste numérique Jean-Paul Charles. L’œuvre téléphonique d’infiniment petit, agrandie, se transforme en infiniment grand et trône dans l’exposition eptastellare. C’est avec Jean-Paul (quel prénom !) que nous sommes d’ailleurs allés visiter les vitraux de la Cathédrale de Saint Louis, des anciens et ceux qui sont l’œuvre de l’artiste néerlandais Jan Dibbets et du maître verrier français Jean Mauret.

La nef a été détruite par une tempête de 1678, ce qui donnait à la cathédrale, par son asymétrie, un air non fini ou penché…

Le vernissage

Du château-musée de Léonard de Vinci vers celui de l’art Fluxus, j’arrive en retard dans l’espace de l’exposition, mais juste à temps pour capturer un bout de discours explicatif de Caterina. Tout le milieu local est là, y compris le milieu politique, dont le maire de Blois. Le lien avec les 500 ans de Léonard de Vinci dont Caterina a su détourner malicieusement l’anniversaire au profit des étoiles filantes de fluxus, art oblige. C’est l’occasion de secouer la salade. Le maire ré-énacte d’ailleurs la performance initiée jadis par l’artiste Alison Knowles «  Make a salad ».

Pour son discours à la gloire de Léonard de Vinci et Caterina, le maire s’est malencontreusement placé devant le tableau « l’Emmerdeur ». Je ne connais pas le maire, mais cette coïncidence, comme dirait Breton, redonne, une fois de plus à mon film, et à la situation de congratulations, un caractère comique. Comme si, sans que je le veuille ou que je le sache, l’esprit des artistes fluxus réunis dans l’exposition continuaient à me jouer des tours en s’appropriant mon appareil. Il se peut également que, sans que je le veuille ou le sache, j’ai quelques prédispositions légèrement cyniques ou/et malicieuses qui se manifestent ainsi dans certaines de ces occasions sérieuses.

Car les bruits enregistrés des grenouilles (pièce de Ben Patterson) se déposent au hasard sur les explications d’œuvres-cadeaux reçues depuis des années et cueillies dans la vitrine par Caterina, ou encore sur les explications de l’œuvre « Infini » du 8ème bras de l’étoile, le Milou (Jean-Paul Charles dont il était question la veille) ou encore sur les photos de Bertrand Clavez dont la corpulence contraste avec le tableau-écriture de Ben « rien à manger » et « je cherche un cendrillon » et « il ne fallait pas se reproduire » ou encore sur la photo prise de l’artiste de la cerise Jacques Halbert, et du couple de galeristes on line, Cat Vir, Catherine et Jacques Pineau, « nous sommes tous des génies du bistro », ainsi de suite. Impossible d’échapper aux écritures ironiques de Ben, débordantes de toutes parts. Caterina, elle, m’envoie la photo qu’elle a prise de moi, l’appareil photo à la main devant l’affiche symbolique de Fluxus, tête tirant la langue (inspirée de masques grecs) avec l’inscription La vérité. Me voilà capturée à mon tour par Caterina !

         Du discours de Caterina se dégage toute une histoire performative, politique de Fluxus. On se retrouve devant le drapeau américain… Amérique responsable de plus de génocides que tous les exterminateurs des autres pays réunis,… Puis, devant la photo des performances échangistes des couples déguisés, Georges et Olga Maciunas, Jean Dupuy et Olga Adorno. Jean me racontait qu’il a habité dans le loft de Georges pendant deux ans, le loft qu’il a acquis pour l’aider et devenu aujourd’hui la Fondation Emily Harvey. Tant des arts fondés en fondations, me dis-je… Nous passons ensuite à la collection de Caterina. Les affiches, les cartes postales, les boîtes sonores, de petits messages affectifs…

L’art c’est la guerre

Je suis arrivée tard, très tard, et je l’ai aperçu sur un piédestal en train de crier : l’art c’est la guerre, l’art c’est la guerre. Il parlait des marchands d’art et des artistes marchands. De l’art et des marchés boursiers. De mieux en mieux : Ben Vautier en deux jours. Du musée Maillol où j’ai dû effacer ma photo prise de l’ « être », menacée par les vigiles, puis à la galerie Lara Vincy, pour un fourre-tout de Ben. De la brocante au foutoir puis vers un défilé des mots. Une première et une dernière entrevue du personnage grâce au repas miam miam et surtout à l’amabilité de tous les autres performeurs, artistes, assistants, collectionneurs milliardaires avec des chiens et des diamants, qui m’ont hélas échappé, me sont passés sous le nez sans rien me laisser, comme d’habitude – une soirée très agréable néanmoins, des discussions intéressantes et amusantes. Et autant l’exposition du musée Maillol m’a fait dangereusement tourner la tête, (une overdose des mots ?), autant cette soirée-exposition là chez Lara Vinci, m’a paru plus cohérente, y compris dans son débordement même, mais surtout à cause de la présence de l’artiste qui occupait de tout son esprit la petite salle de l’exposition.

         La « rétrospective » au musée Maillol : je ne sais pas si c’est le cabinet érotico-maniaque, avec des objets certes drôles, mais poussiéreux, comme les draps rouges du lit invitant à rêver et la lumière tamisée, à l‘hôtel de passe, ou bien le rayon des suicidés qui m’ont tant dégoutée ? Ou peut-être c’étaient les machines et les objets dégoulinants ? Je ne sais pas. L’art poussé tous les jours un peu plus loin de la vie, dans un infini débordement des objets-mots, dans le paroxysme, version quelque peu « pathétique ». Mal de tête si ce n’est pas la terreur devant cet infini des mots à ne plus en finir. « Trop de mots » est l’énoncé auto-qualifiant de son art par l’artiste lui-même, juste. Rien d’étonnant que les commissaires d’expositions soient obligé(e)s de les comprimer dans une sorte de conteneur, une cabane cubiste réunissant tout, ou presque. Un tas de mots compressés à la manière des sculptures, ferraille comprimée, d’un César. Ou encore, le magasin de Ben, œuvre fluxus collective, déposée à Beaubourg. Comme pour rappeler que, malgré la cristallisation sur son nom de la « gloire » créative, Ben, comme tous les autres agitateurs Fluxus, est la résultante d’un collectif flou d’actions et pensées, d’une sensibilité proche, qui a débuté dans les années 60 grâce à des efforts rassembleurs de Georges Maciunas. Comme on peut lire dans l’entretien de Charles Dreyfus, c’est aussi ce dernier qui aurait mis Ben « dans le coup » des festivals et des concerts dont Ben (raconte Georges) était l’un des organisateurs et participants les plus actifs. Ce qu’il est intéressant de constater, après tant d’années d’existence de la grande famille, c’est la manière « libre » dont ses différents membres y prennent part individuellement, s’y attachent ponctuellement ou s’en détachent, en y trouvant inspiration, orientation, quelquefois même un nom de « scène » ou une identité artistique ou même une raison de vivre créativement.

Une ambiance toute autre donc chez Youri, Lara Vincy galerie, amicale, plutôt joyeuse, l’atmosphère néo-fluxus de jadis. Les murs remplis de tas de mots et d’objets de curiosité là encore, mais comme « organisés », l’espace réduit de la galerie oblige et sans doute l’esprit « ordonné » de Youri le galeriste. C’est vraiment à se demander comment il arrive à travailler avec les artistes aussi débordants. Je soupçonne qu’il en devient fou.

Je m’amuse, je me balade avec ma caméra, appareil photo orienté sur le tas d’œuvres, pour en faire ressortir un esprit. J’en capture quelques-unes, en passant… Celle de la musique fluxus goutte à goutte que j’ai failli casser avec mon sac à dos (je suis toujours prête à partir) et que je m’apprête à acheter, car j’en ai d’un seul coup fait l’expérience. Marc, veilleur sur les œuvres de Ben, m’a tout de suite repéré… Ouf, si la chose se cassait, je n’imagine même pas le problème… Je me rappelle de cette œuvre-ci, puis d’un Perroquet… puis d’un film quasi porn’art ou du genre d’art, de Ben nu avec une femme nue… au lit ? En faisant quoi ? Je ne me rappelle pas. Je crois bien rien.

 Mon appareil capture des bribes de conversations au passage, des visages, connus, plus ou moins familiers, inconnus, pour moi. L’art c’est la guerre, criait Ben sur son piédestal, en agitant le catalogue de « Tas d’esprit ». Sur le mur un grand carnet, comme dans des bureaux d’entrepreneurs de la planification, dont les feuilles tournent à la verticale, en vue d’un business plan. Un assistant de Ben écrit le manifeste crié par Ben, peut-être bien pour que l’acceptation du non-sens général des mots soit mieux organisée ? Pourtant, malgré le brouhaha généralisé, le manifeste prend forme… 

Trop de gens, trop de bruit, on n’entend rien. Arrive-t-on vers la fin de la quête spirituelle de Ben ? Le recueillement, les amis, la vente certes, mais aussi une occasion de fête dont on profite tous.  Le résultat ? A part le repas miam miam payé par Youri, me tarde à vrai dire de récupérer mon être et de le gonfler d’ego de Ben. Alors e-go vers Nice ?

Nice. J’ose. Après la Chine et l’Himalaya tibétain, rien ne me fait peur. Je viens de parcourir des montagnes et des lacs à 5600m d’altitude, j’ai survécu à la contamination des déchets nucléaires baignés dans le lac Qinghai décrit splendidement par Alexandra David-Néel et je n’ai même pas mal à la tête après Lassa bière bue à minuit au camp du Mont Everest. La joie d’être là, la fierté, ne suis-je pas devenue désormais un super-ego ? De plus, le chapeau rouge acheté à Lhassa, je m’aperçois, ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de Ben. Comme une famille de ressemblances, la gloire en moins, ces mots et ces films qui dégoulinent, dont je n’arrive pas à me débarrasser, ni à stopper. Rien n’y fait. Comme une maladie semblable. Une maladie de débordement. Attirer l’attention par les mots qui coulent. Il y a deux sortes de déséquilibres dans l’attitude vitale des êtres dit Sadghuru indien : la diarrhée et la constipation. Les psychiatres diraient qu’un enfant est resté bloqué dans le corps d’un adulte, blessé par un manque d’affection. Il cherche à se mesurer, à se bagarrer, à prouver sa supériorité aux autres, fameux artistes, dont il piétine gentiment et sans pitié les prétendues avancées en art. La futilité de la gloire d’un artiste, sa bêtise, même. Il n’y a que l’humour qui arrive à le retenir et à le ranger à son tour dans le lot de prétentieux. J’apprends que Ben avait depuis très longtemps compris comment jouer avec. C’est qu’au-delà de la bêtise apparente, une certaine philosophie se dégage. La philosophie du concept qui frappe, qui transcende, qui attrape et qui se moque discrètement du visiteur. Le mot est suffisamment ambigu pour ne pas trop le heurter ou bien tellement grossier qu’il ne peut être que pris avec humour. Ainsi marche l’art de Ben face à un public toujours renouvelé, les artistes et les non-artistes tous âges confondus, les anciens sont partis ennuyés ou bien sont restés et participent au jeu. Et on s’en doute, le jeu de mots de Ben n’a pas de fin. Quelquefois grossier, quelquefois mystique, d’un seul mot, ouvertement, s’en dégage quelque chose de mystérieux. Pourquoi ? Comment ? Le mot semble habité, quel en est le secret ?

Je n’arrivais pas à cerner le procédé pourtant là, devant mes yeux. « être libre », « être », « dieu »… qu’est ce qui dans ces simples mots peints à la main, faisait sortir d’eux cette sorte de gravité et d’écho retentissant au-delà du tableau ? Et puisque je ne crois pas aux esprits, je devais bien admettre que quelque chose de cette profondeur des mots devait se dégager du tableau encadré et peut-être bien de la seule forme de l’écriture de Ben. Cette écriture contenait bel et bien quelque chose au-delà d’elle-même, puisqu’elle existait même suspendue ou déposée sur n’importe quel support, objet, être, avec ou sans cadre.

« Je ne suis pas en guerre », le rappel de 2005 et « Maudite soit la guerre » écriture, guerre en néon fond rouge comme dans des enseignes lumineuses que l’on retrouve à New York, bien en résonnance avec l’actualité de cette fin d’année 2020.

Qu’y a-t-il donc dans l’écriture de Ben ?

Plus j’ai observé des lettres, leur forme, les liaisons entre des lettres, plus je sentais sa présence. L’écriture peinte ressemblait bel et bien à celle écrite à la main, intégrant ainsi le geste qui l’a tracée. Seulement chez Jonas Mekas, j’avais jadis cette même impression, impression d’une main guidée par un esprit. Un esprit quelque peu enfantin, maladroit ou moqueur qui s’exerçait à écrire en essayant de bien lier des lettres entre elles. Des lettres sont ainsi liées par des lignes, comme si l’auteur cherchait à garder la connexion entre elles. Pourtant les lettres assemblées débordaient quelques fois dangereusement, certaines étant exagérément grandes, menaçantes, les mots collant des lettres trop près, serrés, comme dans la peinture « je suis noir et beau », sortant du cadre et dont le mot noir était au centre, prégnant. Un enseignant d’école dirait que Ben ne sait pas écrire, que ses lettres ne sont pas homogènes, ni droites… Dans « Ben » des années 60, le B est une sorte de galimatias d’ornement « inutile », créant une corde à nœuds. D’ailleurs, le « nœud à débrouiller » complétait l’idée de mot peint « ben », posté à sa gauche, comme une sorte de constat, d‘auto-portait ou d’instruction autobiographique adressée au regardeur. Qui est Ben ? Un nœud peint à débrouiller, amplifié par la présence d’un nœud réel d’une corde accolée au tableau. Tandis que « Ben » de 1958 ressemble à un véritable serpent entremêlé.

Nice donc.

Septembre 2019. Je suis attirée par le titre : « La vie est un film » et par l’évènement à venir : un défilé de mode des mots. Me dis-je voilà quelque chose de vivant. Un évènement où Ben sera au travail. Depuis mes films cale’ien, gourfink’ien/toeplit’ziens, straubiens, niblock’iens, lary7’iens, lehman’iens, pip’siens, mekas’iens, fox’iens… ne suis-je pas devenue la spécialiste du film du travail créatif ? Voici qu’une occasion en or se présente pour approcher le travail de Ben. Grâce à Eva, sa fille et sa galeriste, dès le matin, je rejoins le groupe au travail. 10h : Ben est déjà à la Station. Un grand bâtiment, sorte de préfabriqué, anciens abattoirs, comme je l’ai appris après.Une grande affiche jaune en correspondance avec la couleur de la grille d’entrée, jaune également, annonce en rouge ce dont il est question : « La vie est un film ». Je n’ai pas le temps de regarder les œuvres tout autour, car le film est déjà commencé… Derrière un podium « le ring du doute », dans les cabines d’essayage, les modèles réajustent leurs robes écritures, choisissent leurs accessoires, la musique se met en route, l’essai-défilé commence.

         Je tombe sur Ben sortant de la cabine d’essayage, cheveux blancs-gris « coiffés » de l’arrière vers l’avant, sorte de punk, un manteau-veste orangée d’hiver, le micro dans la main. Mais, c’est le costume du lapin d’Alice aux Pays des Merveilles ! Je continue à filmer prête à arrêter si jamais… Il crie dans le micro en me voyant, « Toooom, on est en train de m’emmerder là ! ». Il rerentre dans la cabine d’essayage, « Y avait Ebola qui passait alors, Ebola ici ! ». Une jeune femme noire sort avec un chapeau, sorte de sac jaune en plastique, à l’envers, sur la tête, sur lequel est écrit « ébola ». Robe en rayures de tigre. Ben la fait défiler. « Plus doucement, marche doucement… ». Son micro ne marche pas. Une femme accompagne la fille dans son défilé, en rythmant sa marche, sans doute une professionnelle de la mode… La musique techno horrible s’arrête, une autre fille au masque blanc avec le nez allongé d’un Cyrano de Bergerac apparaît pour montrer à Ben son accessoire, il valide. « Gérard », crie-t-il, « met nous la musique » ! La fille au nez de Cyrano et en robe noire de danseuse du lac des Cygnes, plutôt sexy, mais avec, au niveau du ventre, « haine » inscrit dans un cœur, se met à défiler pieds nus. Ça plaît bien à Annie et à Ben. Est-ce la petite taille de mon appareil photo qui le rassure ou est-ce la mienne, va savoir, en tout cas, bon signe, Ben se laisse capturer …

Tiens, un homme. Sorte de veste, un côté noir, un autre rayures blanches, du devant, mots, derrière les rayures en forme d’arc en ciel de différentes variétés du bleu, le chapeau carré à la main avec les écritures, invisibles pour le moment.

Une autre femme noire sort avec une robe moulante, « oui oui oui oui » du devant, dans un cadre rouge, sur le fond noir tâches jaunes, c’est gai. Derrière, « je suis à toi pour toujours » en jaune. Cheveux bouclés très longs, un joli décolleté, manches courtes en dentelle blanche. « Moi ça me plaît », « Moi ça me plaît », répète Ben. J’entre dans la cabine d’essayage remplie d’accessoires et de robes. Ici, c’est Annie qui commande. Quoi que. Ben rentre dans la cabine lui-aussi, il commente au micro les choix des chapeaux et des sacs des unes et des autres. La scène ressemble plus à une fête entre les jeunes filles, qu’à une séance de travail. Je regarde les robes accrochées sur les cintres : moi aussi je veux m’en mettre une !

         Ben n’arrive pas à travailler sans musique. On attend que Tom, le petit fils d’Annie, arrive pour la faire jouer. J’explore les mots-œuvres tout autour. Encore en jaune : « La vérité est un concept incertain », à côté de « Détendez-vous, ce n’est que de l’art ! » de Labelle-Rojoux, puis une histoire de vérité d’Anna Byskov « Convaincre l’humilité et l’existence sans maîtrise… » un fragment, un signe ? La panique, oh la pauvre ! Une autre œuvre, « Tissus de mensonges » de ?… Ben fait semblant d’abandonner la musique… Il s’approche néanmoins des enceintes, déplace l’accumulateur et le pose sur le caisson « Fragile artiste want ». En dessous du ring, l’inscription « Créer c’est gagner ». Arrivée de Tom et d’Eva. Eva en veste jaune japonisante à fleurs roses bleues. Tom règle la musique.  La musique techno horrible redémarre. Le micro de Ben aussi. 

Un homme noir avec une veste blanche, avec des imprimés d’animaux, des taureaux ? des antilopes ? Derrière, sur le fond noir « elle m’a dit tu es une tâche ». Belle veste. La tâche en trop. La musique chante : « You’re fantastic, you’re so special ». Ben fait tourner l’homme sur le podium avec son micro. Une femme avec une veste courte « Je vois toi », mini-jupe avec des mots, défile. « Plus droite, tiens-toi plus droite », dit Ben. « Suit le fil bleu ». « Suit le fil bleu ». « Ça va, mais, c’est pas top, mais c’est bien », d’après lui. Je me dis qu’il doit avoir très chaud avec son manteau de lapin. « Les robes sont bien. Ce qui est moins bien c’est le rythme et le passage » annonce-t-il au micro à la salle vide. La même musique horrible continue, « you are so special, so fantastic », un troisième homme sort de la cabine. Une veste d’homme classique « Je suis un mythe oh man » associé à la robe de la femme tout aussi classique, années 80 ? collante, décolleté du genre tango du devant, les écritures dada sur la face arrière, malheureusement illisibles. « Marche », crie Ben à l’homme en train de se mouvoir en balançant sa tête du bas vers le haut. « La tête haute » crie Ben, « T’es pas en train de jouer une pièce de théâtre » ! « Allez plus vite ». « Ne fais pas le pape…. », réagit-il en l’observant faire le geste de se corriger le col de chemise avant d’entrer sur le podium. « Tu suis la ligne bleu ! ». La femme en robe décolletée tango s’apprête à défiler. L’homme noir du début, désormais en manteau rouge à motifs africains, inscription « Why not », bien droit, fier, entre sur le podium. « Te faudrait un chapeau » dit Ben. Pas sûr, me dis-je. Car la tête du jeune homme est vraiment belle à regarder. La musique techno disco, encore plus horrible que celle d’avant, se dépose sur cette pièce. Ben conseille à l’homme à la veste classique d’en essayer une autre. Il met une veste blanche à motifs-peinturés de Ben. Là ça change tout.

Une femme jupe courte noire avec inscription en jaune « J’ai la rage » au niveau des fesses. Ben lui conseille de tourner la rage devant, au niveau du sexe. « On la voit mieux comme ça », dit-il. L’homme avec la veste blanche à flèches, vers les ronds, sorte de spermatozoïdes se rapprochant vers les ovules du devant, et l’inscription : « tout est cool coule tout roule » sur le dos. Belle veste. La femme avec la jupe « j’ai la rage » défile avec les deux chaussures différentes. Bottine et talon haut. La femme en robe classique tango s’apprête à défiler avec son accessoire : un lasso à la main. L’inscription sur la robe : « attache moi je ferai ce que tu veux ». Les fantasmes de Ben. Une autre femme en peignoir blanc sort de la cabine : l’inscription « fuck me now », encore pire. Mais, bon je ne dirais pas non, si mon amant m’offrait cette sorte de peignoir. Une femme rousse, robe blanche, un par-dessous blanc poilu peluche, l’écriture « à poil » du devant. La musique techno horrible continue.

« Maintenant on va essayer à plusieurs. Au départ » crie Ben. Une femme en maillot noir, robe et chapeau transparent commence le défilé. « Y a pas d’texte là » dit Ben. Ouf…sorte de silence visuel. Les filles ont de la difficulté à suivre la ligne bleue et d’aller se torticoller au centre, ce qui énerve beaucoup Ben… « C’est dans la poche » défile la robe d’une autre femme, jolie. « Montre le chat » crie Ben à la femme suivante, en robe noire, avec l’image de la tête de chat qui pendouille au niveau de son sexe. « Y a pas de texte, il faut un texte là », dit-il. « Allez à toi. Chapeau doré, chapeau doré » La fille à la casquette dorée défile. « Black is black » crie-t-il en riant. Sur la robe noire brillante est écrit « black is black » en blanc, derrière « red is red », en rouge. C’est logique. Suivie par une danseuse lac des Cygnes, cette fois-ci, en robe verte, cheveux courts : « Je m’envole en pensant à un oiseau » devant, « J’aime qu’on m’aime » derrière, chapeau noir en décalage, pas génial. Elle fait cygne avec ses mains comme dans les ballets russes.

    Collages : robes photos, cartes postales, hommes, femmes nues etc. « Là il y a trop de photos » dit Ben pour la première. « Tom ! Il ne marche pas le son » crie-t-il, en manipulant l’application sonore sur le téléphone. « Collection privée » inscrite en dessous des photos de nu sur la deuxième robe- collage. Je mettrai que des photos d’hommes nus, moi. Mais c’est encore ringard. La musique techno change. C’est un peu mieux. Femme avec manteau fausse panthère, bison ? un trou découpé sur l’arrière du dos allant jusqu’aux fesses, on voit l’inscription sur la robe en dessous : « peau de femme ». Une femme plus âgée que les autres, dos nu devant, couvert par un tas de cravates. « J’aime qu’on m’aime » avec un énorme boa orange. Moi ça me plaît. Femme blonde, en robe rouge « Occitanie libre », avec un motif occitan,… Une autre avec l’inscription « Serial lover », etc. 

         Ben dans la cabine en train de mettre une sorte de dinosaure peluche jaune sur la tête d’une femme habillée en ours, avec l’inscription « Why not » au milieu. « Non non, ça fait trop drôle » dit-il. Je ris. Ça fait beaucoup. Derrière, Annie et un homme établissent l’ordre de la liste des femmes dans un tableau : « Nathalie le nounours…Cynthia robe noire avec un trou… » Je filme les robes et un sac transparent « Rien à cacher », dedans un ourse et un ballon, pas mal J

         Chaque femme a deux ou trois robes. La répétition générale du mouvement sur le podium et enfin, les mariés ! « Y en a trois », annonce Ben. J’aime en particulier celle dont le voile est tenu par une femme japonaise en kimono jaune. Très zen. Le dessin de poils de sexe féminin du devant, à l’emplacement du sexe. Une chatte zen. Belle musique de fin.

Le défilé

Mon film débute par le nettoyage avec l’aspirateur du podium par Gérard. Le bruit de l’aspirateur couvre la voix de Ben. Gérard réalise son activité avec beaucoup de grâce. Une vraie performance-nettoyage. J’aime bien ce début-là, très à la fluxus, annonçant que quelque chose d’important se prépare.

         Beaucoup de monde, Ben sur le podium explique qu’il a acheté ses robes chez Abbé Pierre à 2, 3 euros pièce et qu’il a mis ses écritures là-dessus.

         Quelle surprise agréable, la chanson de Jefferson Airplane Alice, White Rabbit, fait partie du répertoire musical, hélas en version techno agitée, but  ! Je me disais bien qu’un lapin était par là.

         Je découvre d’autres costumes, robes, dont une nommée « Ecologie » annonce Ben : une femme en robe en bouteilles en plastique, perruque orange, seins nus. Ayant suscité beaucoup d’enthousiasme. Et la troisième robe de mariée. Sortie du carton sacs poubelles et l’emballage en plastique, une femme blonde s’entourant avec et attachant le tout par une corde. Une performance sur un fond de heavy metal. Ben explique le travail d’artiste, elle rentre dans les magasins de vêtements, prend les sacs poubelles et se les met sur la tête.

         Voilà qu’avec cette performance le sens politique du défilé se dégage ouvertement. La critique vise avant tout le caractère polluant de l’industrie des vêtements, dont l’industrie du luxe. La cabine d’essayage située dans les anciens abattoirs dont on voit encore des crochets à viande, n’est pas sans penser aux rapprochements. Qu’est-ce qu’un modèle ? A quoi tous ces défilés servent ? Pourquoi autant de gaspillages, de « tortures » de corps, des sacrifices pour le maintenir à la taille convenue… Au passage, quelques autres « messages » : le multiculturalisme de Ben. Me suis souvenue de l’œuvre de Ben, langues tirées aux impérialistes d’avant-garde par les Africains, de l’une de ses premières peintures « je suis noir et beau » et des œuvres « bananes »… Ben défendant des cultures et des langues locales. Toute une Occitanie avait le droit à ses performances à la Station. Ben c’est aussi l’école de Nice et tout un collectif d’artistes échoués là. Comme d’habitude dénonçant avec humour toutes sortes de constructions égocentrées et sexuées sur lesquelles joue l’univers de la mode : « Moi moi moi » « Regardez-moi », « Fuck me »… Les hommes « forts », fiers, les femmes chaperons rouges, les femmes Alice au pays des merveilles, les femmes chasseuses d’hommes, SM, les rêves de mariage, …

         Toutefois, Ben préfère clôturer son défilé par la mariée chatte zen. Une très belle musique, belle danse de la maîtresse zen avec la mariée, voilà ce qui apaise l’atmosphère, sans effacer le message ni l’humour décalé des écritures placées malicieusement sur les différentes zones du corps des femmes portant les robes.

Ca continue

Je loge avec l’une des artistes performeuse dans l’appartement en vente d’Eva au centre de Nice. Grand appartement désormais presque vide, quelques livres, ustensiles, de quoi dormir néanmoins et passer de belles soirées. Ça me change de ma studette parisienne. Anna Byskov, ma colocataire momentanée dont je me souviens d’avoir déjà filmé l’installation vidéo sculpturale sur la vérité, exposée dans les escaliers de la Fondation du doute à Blois. J’ai aperçu Anna au réveil méditant devant la superbe machine à café expresso et dès nos premiers mots empotés échangés, je l’ai identifiée comme une sorte d’âme semblable. Anna vie en ce moment en Allemagne et vient pour la journée des performances/concerts fluxus que Ben organise le lendemain du défilé.  Elle est en pleine préparation, est en train de se trouer les pantoufles. Mhm…. Je me demande pourquoi faire. Le retour à La Station, pour voir quelques performances de Ben and co. Ça commence par un match de boxe. Pourquoi pas.

Les performances

Anna est une superbe performeuse, elle s’est mise dans des trous après s’est avoir mis un sac d’eau sur la tête, elle s’est trouée des paputtes (chaussures poilus de chambre), pour faire de la peinture jetable avec ses doigts : la panique annoncée par « mémoires de l’être » ou quelque chose de la sorte ! Je n’ai rien compris. Elle m’a poussé sur le podium avec Ben pour tenir la nappe à trous dans laquelle elle se mettait, une jambe après l’autre, pour finir la tête en bas le cul en haut, ça fait un drôle de film ! Après le défilé, Eva nous a mis dans le coffre de sa voiture pour nous amener au restaurant, avec les deux autres performeurs, Philippe qui fabrique des balais suspendus invisibles et son ami Kader… Le jour suivant nous avons marché tous ensemble, artiste collectif Steiner avec sa guitare (il va se marier samedi, Ben sera son témoin : le scoop !), alors Ben a chanté le blues avec lui et j’ai réussi à y mettre ma flûte ! Ben est un véritable chanteur ! Toute cette improvisation est une question de rythme. Le soir, nous sommes allés dans un autre lieu d’art restaurant où Kouro performait avec ses jolies danseuses, liseuses des poètes de la Beat Generation, puis, a projeté son film des bd pâte à modeler sur Kamasoutra ! Nous étions tous très excités après le film dont les différents « tableaux » illustraient les positions sexuelles compliquées exercées par différents individus dans différents pays … Sorte de mille et une nuits, des voyages exotiques exploratoires. J’ai parlé toute la nuit de mes voyages avec Philippe qui continuait à me raconter l’histoire de sa vie et le sens de son œuvre du balais suspendu et invisible exposé à la Station dans l’exposition La vie est un film… Il est vrai, bien qu’il soit dressé au milieu du hangar, personne ne l’a remarqué, sans doute le public le prenait pour un balai banal. Ah oui, Ben m’a appelé pour me dire qu’il a lu presque la totalité de mon livre Du film au texte ! Il l’a bien aimé, ça m’a encouragé à finir la seconde série des portraits. Il m’invite chez lui à déjeuner, hélas, je suis déjà partie.

Etre libre

Encore une contradiction dans les faits si ce n’est pas une tautologie. C’est à croire que Ben est sartrien. Il pourrait même inventer le néant. En voici le titre d’une toute ancienne-nouvelle exposition, à la Chamarande. Mais ce n’est pas à travers l’ego que le lien avec l’univers peut se constituer. Je réfléchissais. N’est-ce pas justement à travers l’être ? Je réfléchis trop. La spiritualité n’a rien à voir avec la philosophie. C’est une méthode. Je me suis inscrite aux cours de philosophie bouddhiste et la méthode serait d’après les Tibétains une partie seulement du chemin vers l’éveil. La seconde, la plus fondamentale, serait celle de la connaissance. Certes il ne s’agit pas de connaissance au sens occidental de ce terme, mais de connaissance logique tout de même, bien qu’elle soit étroitement connectée à la pratique de la méditation. Ben aurait-il donc raison de sortir la critique d’art de sa cogitation ? Faire ou ne pas faire, mais s’arrêter de penser en rond, car une cogitation sans action emprisonne l’être. Alors entre un sexe maniaque et une sculpture vivante, la vie artistique et avec elle la vie tout court, de Ben, pourrait-elle se résumer en ce même long geste, affirmé, instruit : « être libre », sur des fonds de toutes les couleurs possibles.

L’artiste est dans l’escalier

On se focalise, il est vrai toujours sur le nu descendant et plus rarement sur la forme du socle qui le maintient et sur lequel comme une sculpture vivante, il se meut. Du berceau avec l’écriture « le temps passe » pour arriver à « pas d’art sans souffrance », vers côte à côte, les portraits de Duchamp et de Cage.

Une fois en bas on peut lire : « la vie est une marche après l’autre », « attention à l’esprit d’escaliers qui nous guette », « marche ou crève – t’arrête pas – marche » ; « je marche – sur ma tête  » ; « l’artiste est dans les escaliers – ». Et l’image du film Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, de la poussette avec le bébé dévalant dramatiquement la pente du haut des escaliers d’Odessa, s’impose à moi plus encore que le nu défragmenté de Duchamp. L’art révolutionnaire, d’Eisenstein, Duchamp, Cage à Ben n’est-il pas si bien résumé à travers ce plan condensé de la vie qui passe, d’une façon bien saccadée ? L’être, tel ce bébé lequel, dégringole chaotiquement à grande vitesse parmi les mutinés, après être tombé, une marche après l’autre, sur sa tête. C’est ainsi que l’artiste est né, dans la souffrance ?

L’amour ce sont des mots, doux

Je visionne mes images des expositions de Ben. J’y recherche quelques mots optimistes. Mais quoi ? N’ai-je pas appris déjà avec Straub qu’il fallait résister à l’optimisme ? Et je tombe sur l’une des pièces anciennes de Ben, écrite maladroitement, « l’amour c’est des mots ». J’y ajoute « doux ». Encore un mensonge. L’amour c’est tout sauf les mots, diraient les gourous et autres chamanes de la guérison amoureuse. L’amour, comme l’être, ne se dit pas, il est. Je me mets ainsi petit à petit à intervenir dans des écritures de Ben, à les transformer, romantiquement, inlassablement. « Pas de désir sans amour » à la place de « pas d’amour sans désir ». Est-ce vrai ? Mais l’amour a-t-il quelque chose à faire avec la vérité ? Et avec l’art ?


[i] https://www.fondationdudoute.fr/exposition/17/1584-presentation.htm

[ii] Jean-Pierre Brisset, Les œuvres complètes, Presses du réel ; LES GRENOUILLES QUI VONT SUR L’EAU ONT–ELLES DES AILES ? ; Art of swiming (as a grenouille)

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