De la constitution d’une expérience esthétique
Résumé
Que veut dire faire une expérience esthétique ? Quelles sont les expériences qui ne sont pas esthétiques ? Dans quelles conditions le sentiment esthétique/anesthétique survient-il ? De quelle manière l’ordinaire devient-il véritablement extraordinaire ? Faire une expérience de l’art plutôt que de l’observer ou l’analyser, tel est le véritable propos de cet ouvrage, à l’appui de ces quelques voyages d’étude sur les traces des arts, cultures et civilisations anciens dont la contemporanéité s’y incruste et s’y mélange.
Vivre au temps présent sans oublier ce qui c’est passé, interroger la manière dont le monde fonctionne actuellement avec les yeux d’une ethnographe, filmeuse, écrivaine. Celle qui transforme toutes ces découvertes en une aventure continue. Que font les gens dans tous ces différents pays ? Quelles activités mènent-ils ? De quelle manière ? Qu’est ce qui les préoccupe ? Quelles logiques, activités, les animent ? Tous ces différents pays, dont les géographies, cultures et histoires sont si différents de la mienne. Et pourtant… De quelle manière les arts du passé, leurs vestiges, rites, subsistent-ils ? Comment sont-ils intégrés aux formes de vies actuelles ?
Dans son ouvrage « L’art comme expérience » John Dewey interroge la nature de l’expérience esthétique au-delà de la création artistique proprement dite :
« Le décloisonnement qu’il (Dewey) opère entre les catégories de l’existence permet en effet à l’esthétique de s’émanciper du champ purement artistique. Non seulement observer une œuvre d’art n’aboutit pas nécessairement à une expérience esthétique – la relation que nous avons avec l’objet peut rester superficielle et rudimentaire – mais une expérience ordinaire peut à l’inverse se parer d’une dimension esthétique 2 »
« L’évaluation d’une expérience ne s’effectue donc pas selon des critères internes mais au regard de la qualité relationnelle, c’est-à-dire de l’engagement de l’individu dans une activité donnée. L’expérience esthétique est, par conséquent, le paradigme de l’expérience pour Dewey puisqu’elle permet la prise de conscience des transformations opérées par les interactions entre l’individu et l’environnement. De fait, le qualificatif d’esthétique n’est pas tant ce qui dicte la contemplation que le résultat d’une activité : il vient marquer de son sceau chaque expérience satisfaisante et transformatrice. Il renvoie à une valeur »[1]
Les réflexions que nous livre Dewey portent sur le rôle essentiel que joue l’expérience esthétique dans d’autres formes d’expérience (scientifique, politique,…) et dans la création des formes de vie, de la prise de conscience de leur qualité. Que l’on parvienne à faire pousser des légumes, des arbres, ou à achever une œuvre d’art de manière qui nous satisfait, nous procurant un sentiment de bien-être ou d’harmonie, ces sentiments d’expérience relèvent tous une forme esthétique.
Dewey décrit le sentiment de satisfaction que procure souvent l’activité menée à son terme. Que vaut alors une œuvre inachevée ? Serait-elle pour autant inesthétique ? Pas forcement, répondrait-il probablement, car ce qui importe n’est pas tant le résultat mais le plaisir d’être entièrement engagé dans l’activité créative, celle que l’on cultive patiemment, au jour le jour, tel un jardin secret, à l’abri des regards curieux. L’activité même procure la satisfaction, le plaisir même, la joie qui affecte notre manière de vivre plus entièrement, plus consciemment, n’est ce pas le but de toute expérience véritable ? En ce sens n’importe quelle petite étape accomplie, telle des pages d’un ouvrage qui se constituent au jour le jour, peut, en ce sens, procurer la satisfaction. Le philosophe interroge en particulier les conditions suscitant la dimension esthétique de l’expérience, ses contextes d’émergence, d’accomplissement.
Si on suit son idée qui consiste à dire que l’art, comme tout autre activité, est une activité située, on peut ainsi tenter de l’appliquer à l’approche de l’histoire de l’art, en se référant aux ouvrages du passé exposés, en les «phénoménologisant». L’histoire de l’art n’est pas dissociée de la manière de l’approcher concrètement, du parcours que l’on effectue à la recherche de ses traces, de la forme de vie de ceux qui la découvre et qui mènent à son sujet une enquête. L’enquête laquelle arrive, après plusieurs années d’expériences, vers une terminaison provisoire, ayant enfin pu trouver son port d’attache, je tourne la page et je regarde dans une nouvelle direction. La recherche, comme la vie et la création, continuent.
Découvrir le monde. Cette enquête s’appuie non seulement sur l’analyse de certaines données culturelles archivées, accumulées (œuvres, notes, peintures, romans, récits, mythes, photographies, films,…), elle se constitue également à travers les données de première mains : situations, rencontres, expériences et apprentissages divers, lesquelles forment ces voyages. En délivrant quelques instructions (signes, actions, astuces), à prendre pour soi, à essayer d’appliquer, cherchant par là à améliorer l’état de la vie, susciter l’imagination. Routes, paysages, rencontres, l’expérience de voyage permets à faire émerger de nouvelles formes de vie. Pas à pas, nous nous transformons en des « esthètes prosaïques » de notre existence. Celle qui nous incombe à former par nous-mêmes, à unifier de manière harmonieuse ses différentes composantes.
[1] Léa Casagrande est titulaire d’un master de philosophie et d’esthétique, et travaille dans le cadre de ses études de journalisme pour les Inrockuptibles et les Ecrans Terribles : https://www.les-philosophes.fr/esthetique-et-philosophie-de-lart/art-comme-experience-dewey.html
Une réflexion sur “Voyages d’étude”