DE LA MAGIE A NAPLES : VISITE DE L’ATELIER DE GIUSEPPE ZEVOLA

***SKYPE***

29/08/12 15:33:27] Pip :

Quindi l’ali sicure all’aria porgo

né temo intoppo di cristallo o vetro:

ma fendo i cieli, e a l’infinito m’ergo.

E mentre dal mio globo a l’altri sorgo,

e per l’etereo campo oltre penétro

quel ch’altri lungi vede, lascio a tergo

[29/08/12 15:35:26] Barbara: De infinito, universo e mondi

[29/08/12 15:36:39] Barbara: La mia vita

si costella

di misteri a metà,

di cui

la luce d’amore        

rischiarerà

la parte in ombra.

***

Je reviens de Vence, je repars. Pip me conseille d’aller à Naples rencontrer son ami Giuseppe. Je me dis, Naples ou ailleurs, pourquoi pas ? J’ai un très beau souvenir de Naples, mais qui date de ? Peut-être bien d’il y a dix ans, l’un de ces beaux voyages que nous avons jadis fait avec G. Mais c’était si court, seulement quatre jours. Que peut-on voir en quatre jours ? Le centre de Naples, Pompéi… Je suis triste, cette relation est finie. Prendre une décision, me débarrasser de ce sentiment de dépendance. Quelle souffrance en effet d’être si attachée à un souvenir. C’est vraiment de ne pas pouvoir vivre entièrement. Une amie m’a parlé d’un thérapeute qui s’est trouvé avoir des dons de magnétiseur. Je prends rendez-vous. Après tout, voyons voir ce que ça veut dire un magnétiseur. Une nouvelle expérience. La veille de mon départ, je vais donc le voir. Et il se passe quelque chose d’étrange. Comment ne pas y croire lorsque les sensations se mettent en mouvement ? J’ai en face de moi quelqu’un que je prends pour un thérapeute et qui, dès mon arrivée, me met dans un état de quasi-hypnose. Il me demande quel genre de problème j’ai. Je n’ai pas vraiment de problème. Je n’arrive pas à finir mon livre. Il me demande de penser très fortement à une situation douloureuse. Je pense à la mort de ma mère. Je vois la scène de l’appartement de mes parents. Je n’ai pas vu ma mère depuis la mort de mon père. Trois ans. Je savais qu’elle était en dépression. Qu’elle était malade. Elle avait un cancer des poumons. Je rentre dans l’appartement. La découverte du désordre, sur la petite table des médicaments, ma carte avec le Sacré Cœur, envoyée avec les meilleurs vœux pour la fête des mères. Tout était resté dans l’état où il était à sa mort. Dans l’attente de l’autopsie, on ne pouvait pas toucher aux choses pendant plusieurs jours. Puis on apprend qu’elle est morte subitement. L’aorte bouchée. Une crise cardiaque.

         Je me décide d’aller nettoyer l’appartement. Cette scène que je visualise provoque en moi je ne sais plus quelle douleur atroce. Le drame visible à travers tous ces objets disposés là. Puis cette petite chaise devant la porte. Incompréhensible. Sur la table des médicaments, tant de médicaments. Oui, cette image douloureuse là, je voudrais m’en débarrasser. J’y pense fortement. Il me regarde. Je ressens les douleurs dans le ventre, dans le dos. Je ressens l’énergie circuler dans ces organes précis, une énergie localisée. Je suis à demi consciente. J’ai les yeux fermés. Puis je sens la douleur se dissiper et tout dans la situation douloureuse me paraît absurde. Cette chaise ? Qu’est-ce qu’elle faisait là ? La pauvre mère. Elle est mieux maintenant là où elle est. Je me vois en sa compagnie à Naples, au soleil, sur la terrasse d’un café de la piazza Bellini. Il fait beau. Les palmiers bordent la petite place. J’attends Giuseppe. Je parle de là à ma mère. J’ouvre les yeux. L’horrible de la scène de la mort a été remplacée par une scène de plaisir, un voyage. M’étant débarrassée de cette douleur là, j’ai pensé à une autre scène. Puis à une autre… Je veux me débarrasser de toutes les scènes désagréables de ma vie. Tant qu’à faire, profitons-en ! D’un coup, je me retrouve pliée, semblable à un coq hypnotisé que j’ai vu une fois dans le film d’un ami. J’ai l’impression que mon thérapeute est en train de me tordre le cou. Je me penche devant lui, je suis presque en train de tomber de ma chaise. Je suis comme paralysée. J’ai peur. Je ne connais pas la personne que j’ai en face. Qui est-il ? Que me veut-il ? D’où lui vient autant de force ? Mon thérapeute me remet dans mon état normal. J’ai fait un voyage dans le temps, m’explique-t-il. J’ai revécu mon propre accouchement. C’est réglé pour toujours me dit-il. J’avais peur de l’accouchement. Oui ? Je vais donc pouvoir finir mon livre sans douleur ? Si seulement ça pouvait exister. Je me promets de lui envoyer un exemplaire. Dès que. Je repars toute tordue pour Naples. En arrivant j’appelle Giuseppe. Qui est Giuseppe ? Un alchimiste ? Un actionniste viennois napolitanisé ? Un cinéaste ? Un voyageur ? Bref, un artiste. Je me demande quel genre de rencontre ce sera.

De la magie

Le rôle de la magie dans la vie n’est pas de l’ordre de la vérité, mais de l’ordre de la croyance, écrivait Giordano Bruno dans De la magie. Oui. Dans de nombreux cas, il ne sert à rien de tenter d’expliquer scientifiquement un phénomène divin ou un miracle, l’explication scientifique non seulement n’ajoute rien au phénomène miraculeux, mais de plus peut détruire son effet. La découverte de « la technologie » soutenant le dispositif miraculeux dissous pour ainsi dire ma croyance dans le miracle.

         Giuseppe s’inspire de Giordano Bruno et d’autres écrivains : hérmétisants, zenisants, alchemisants, mediumisants. Du Moyen Age jusqu’à la Beat Generation et l’Actionnisme viennois, en passant par la psychanalyse et le surréalisme, il explore à travers sa vie artistique et personnelle, et les deux vont ensemble, les côtés inexplorés de la connaissance. Celle qui ne se voit pas immédiatement, qui ne s’analyse pas, celle dont les opposés s’entrechoquent. Une connaissance de poète qui se comprend émotionnellement avant tout. Le corps expressif, et non plus la pensée rationnelle, capte quelque chose de l’expérience vécue et change soudainement sa manière de fonctionner. Giuseppe crée des énigmes, pourrait-on dire en langage plus contemporain. En historien d’art et artiste il interroge tous les « en dessous » du savoir rationnel : le spiritisme, la magie, l’ésotérisme, les croyances populaires, la place du désordre et du chaos, tout ce qui « ne s’explique pas » pour citer les dernières pages « De la certitude » de Wittgenstein[i], le pouvoir performatif de la croyance religieuse. Bien avant le philosophe, Giordano Bruno écrivait dans De la magie :

« The magic can do more by means of their faith than the physicians by way of their truth; and in the most grave maladies the infirm come to benefit more from believing what the former are saying than by understanding what the latter are doing. »

         Celui qui cherche la guérison ou qui attend un miracle, n’a rien à faire de la vérité scientifique. Elle ne lui sert pour ainsi dire à rien dans la poursuite du but qu’il désire atteindre. Ce n’est pas que le miracle aurait pour rôle d’ébranler nos certitudes et nos savoirs les plus solidement assis, y compris ceux de la science (Je sais que c’est un arbre, je suis ici, je ne suis pas encore allée en Chine, la terre est ronde, l’est-t-elle ?…), mais il accomplit un acte d’un autre ordre, celui qui agit autrement de l’acte contrôlé rationnellement, par la pensée et donc ses conditionnements sociaux. N’est-ce pas, pour le dire plus banalement, le cas de nos différents savoirs-pratiques – corporels, langagiers, affectifs – articulant nos différentes modalités d’existence, y compris celles paraissant incompatibles entre elles ou incompréhensibles ? Les savoirs qui ne peuvent pas être compris en termes de la logique dualiste, exclusive : si a alors b, b ne pouvant pas exister si… etc. Les orientations vitales qui se fondent dans une action présente, sur laquelle se fonde la réalité première de l’existence, et qui est le socle de toutes les formulations verbales et émotionnelles ultérieures, en les tirant de leur statut d’expériences fragiles et transitoires vers le domaine des savoirs. Ces formulations transforment ou réduisent les expériences vécues en objets intellectuels, des émotions ressenties en récits de vies articulés. La question est ainsi de savoir si on peut, doit s’en passer, se passer de la logique et du raisonnement pour pouvoir s’aventurer dans un au-delà qu’elle nous empêche de percevoir. La magie était l’une des formes d’expérience visant justement à court-circuiter la logique ordinaire.

         On peut comprendre ainsi le terme de magie sous plusieurs perspectives. Le plus habituellement, comme dans les fables pour enfants, est magique ce qui va à l’encontre, ce qui contredit souvent l’expérience quotidienne des adultes, ce qui arrive rend possible ce dont on sait d’expérience qu’il ne se produit pas d’après notre bon vouloir. Alors un magicien arrive et l’impossible est devenu possible. C’est tellement incroyable, qu’on a du mal à y croire. Même si je voyais un lion en train de pousser de mon bras (pour reprendre le célèbre exemple wittgensteinien), je ne le croirais pas. Je vais me mettre à douter de ma vision, de ma santé mentale, de la vérité de l’image qui se présente. Je raconte ma vision aux autres, on me prendra pour un fou, ma santé mentale sera mise en doute. Et cette vision, que j’ai pourtant eue, aucune enquête ne pourra l’élucider. Car un miracle n’est pas de l’ordre de l’explication rationnelle, scientifique, il est surtout de l’ordre de la croyance. L’affaire se complique encore lorsque de nombreuses personnes se mettent à voir ou à expérimenter ce genre de visions improbables. Le démenti scientifique sur l’existence des dieux, par exemple, n’empêche pas un grand nombre de personnes sur la planète de faire comme si elles avaient vu ou senti l’esprit divin en question, de pratiquer les rituels de purification et de vénération, d’aller à la messe par exemple et de continuer à y croire. Croire aux miracles professés par les dieux ou leurs médiateurs.

         Le miracle, c’est sa capacité de réaliser l’impossible là où la science (la médecine, la réalité économique et sociale) n’y peut rien ou du moins ne fonctionne pas de cette manière immédiate pour l’obtention des buts, accomplir des désirs, des souhaits. On dit par exemple de quelqu’un atteint d’une maladie incurable qu’il est miraculé lorsque, à l’encontre de toutes les attentes et déjouant tous les diagnostics et pronostics médicaux, un malade recouvre la santé d’une manière spontanée. On parlera de miracle lorsqu’une chose que nous avons désirée se réalise soudainement. En ce sens, le miracle a quelque chose à voir avec l’économie d’efforts et de temps pour réaliser un souhait. Il suffit de vouloir quelque chose fortement pour que cela s’accomplisse. Pour qu’un vœu soit exaucé. Devenir riche, guérir d’une maladie incurable, faire revenir l’être aimé. Comme gagner au loto ou transformer le métal en or. En somme tout ce qui, hélas, n’arrive tout simplement pas aux êtres ordinaires que nous sommes, et encore moins à ceux qui plongent dans la pauvreté.

         Dans la version moderne, c’est le monde du spectacle, du cinéma (Cannes, Hollywood, Bollywood), celui de la mode, de la publicité ou de la voyance qui prolonge cette pensée miraculeuse du monde et en fait son « beurre » pour appeler ainsi les recettes économiques qui sont générées à partir de lui. Le gain d’argent est bien sûr au centre de ces croyances et à la base de toutes sortes d’arnaques. Car, on accepte pour ainsi dire de perdre un peu en ayant le sentiment de gagner par ce biais beaucoup plus. C’est la règle énoncée par les vendeurs, voyants, chercheurs spirituels de tous genre. On a beau dénoncer cette « escroquerie » généralisée liée à la société de consommation et du désir de plaire, de réussir, rien n’y fait. Aucune prise de conscience n’a encore supprimé les kiosques à loto, jeux de hasard, les désirs de starisation ni les sites de voyance. Il est vrai le loto n’est pas miraculeux. Il obéit au calcul des probabilités, mais la croyance de gain et les espoirs de devenir riche soudainement s’y apparentent. Je sais bien c’est idiot, ça vise à me faire perdre de l’argent, mais je joue quand même.  Je prends le risque. C’est reposant, une compensation psychologique s’en suit (sauf à finir ruiné), comme tirer un jeu de cartes de tarots qui me donne l’impression de me donner des solutions aux questions que je me pose. L’être aimé va-t-il arriver ? X ou Y tombera-t-il enfin amoureux de moi ? Serais-je augmentée ? Non, l’achat des pierres miraculeuses et protectrices n’y fait rien. C’est tout le contraire de l’effort intellectuel que je suis en train de faire, en essayant de me concentrer dans ce brouhaha des cafés qui me servent souvent de bureau pour écrire et me sortent de la grisaille parisienne hivernale dans laquelle je me retrouve. C’est plus fort que moi. J’ai envie de me vautrer en face de la télévision avec mon sac de popcorns et de m’oublier en regardant la vie des autres, plutôt que de m’apitoyer sur la mienne, ma série-télévisée préférée. (Non, pas moi, je n’ai pas de télé, je n’aime pas les séries, c’est juste ma façon de médire). On oppose ainsi habituellement la froideur de la science aux croyances, miracles et rêveries populaires. Même de plus versés dans la science, acceptent de temps en temps une petite escroquerie, si cela permet de calmer leur esprit inquiet. Et à y regarder de plus près, tout près des pratiques scientifiques, avec les technologies d’obsolescence programmée, les désastres écologiques, les guerres à distance « grâce » à l’« intelligence » artificielle, avec tout de même des vrais soldats appuyant sur la manette, rasant des pays entiers et arrivant ensuite en héros pour les reconstruire à l’aide des sociétés immobilières en vogue. La science et la recherche lorsqu’elles se marient sans façons avec le commerce, le commerce des armes, des monopoles en tout genre, en n’est-elle pas au fond l’une des plus grandes escroqueries que l’homme a pu s’inventer au cours des dernières années et, l’une des plus grandes armes d’auto-destruction ? Allant jusqu’à la reproduction des virus disparus dans des laboratoires.

         Plus d’histoire commune, plus d’acquis sociaux, plus une seule parcelle de terre à épargner des constructions bétonneuses. L’homme est un loup pour l’homme, le destructeur de la terre sur laquelle il vit… A quand le déclic véritable ? L’action consciente, réfléchie de chacune de prises de décision, de chacun de nos gestes ? Mots, paroles à contrario des actes…

         En finir. Finir même avec cette vision pessimiste. A la recherche d’un éditeur qui ose, je broie du noir au lieu de croire aux miracles. « You are a dreamer and you are not the only one » –  la chanson me trotte dans la tête. Et on continue à brûler les bouteilles en plastique à côté du jardin paradisiaque dans lequel je me trouve, en m’empêchant véritablement de respirer. Sud du Maroc, fin 2019, le tourisme de masse et le romantisme du désert, et, c’est magnifique ! J’avais, bel et bien ramené avec moi, non seulement des groupes de touristes « de passage » en quatre-quatre, mais aussi les déchets les plus nocifs, dont le plastique. Et, pour véritablement en jouir, André Gide, Les nourritures terrestres. De jardin en jardin, dans le désert, sur le dos d’un dromadaire, je ressens une jouissance dont je n’avais que peu conscience auparavant. Une jouissance du désert, des couchers du soleil sur la dune de Chigaga, dans le sable de la mer dorée, avec en cadeau la roquette sauvage et le miel qui vient de ses fleurs.

         Croire individuellement aux miracles est-il d’un autre ordre que le fait d’y croire collectivement ? Les croyances collectives nécessitent la mise en place des rites collectifs que l’ensemble des individus acceptent de pratiquer. Ces rites ont un rôle structurant, renforcent et stabilisent des liens sociaux, comme le rappelle l’anthropologue Gérard Toffin (dans son article « Spirit of the gift »)[ii] . Dans la société népalaise, les divinités et l’esprit du don, qui échappe souvent à la forme dualiste de la rationalité économique occidentale, se manifestent dans des « dons » collectifs[iii]. Laissons de côté pour le moment la fonction sociale de la magie, celle économique, des croyances collectives, et penchons-nous sur leur fonction créative. Celle donc qui permettrait, sous la forme d’une pratique artistique particulière, d’enrichir ou de transformer positivement l’expérience d’un individu trouvant sa place au cœur de la société à laquelle il appartient. La société qu’il contribuerait à modifier à son tour.

         Une idée utopique ? Conçue au moment où les cendres de plastique en train de brûler se déversent dans mes poumons, assise dans un jardin ô combien fleuri et bucolique autrement, et je deviens véritablement mystique. Je me confonds dans un état méditatif.

         Le mysticisme. De quelle manière donc le recours aux concepts mystiques (extase, illumination, la réalisation de ce que certains appellent « les pouvoirs de l’esprit ») fonctionne-t-il et transforme quelque chose dans la vie d’un individu ? Prenons par exemple les pouvoirs énergétiques qui se dégagent à travers les pratiques particulières de la méditation, le yoga. La mise en circulation de ces énergies, des vibrations que les hindous appellent mantras, des sons « purs », que l’on sent agir sur les différentes parties du corps (ventre, tête, cœur, foie, tête), ayant le pouvoir de débloquer les parties par trop stagnantes, « endormies », voire endommagées. De l’extension des vibrations de ses énergies que l’on peut ressentir tout « autour » ou « au-delà » du corps, on peut ainsi, d’après hindous, accéder par la méditation, à des états de subconscient permettant la dissolution de corps. J’avoue qu’après le 9ème jour de la méditation vipassana, j’ai pu en effet me retrouver quelque fois dans cette sorte d’état, me donnant comme l’impression que l’air passait à travers mon corps, je ne le sentais plus, après la dissolution d’une sorte d’enveloppe, couverture, électrique que je ressentais au départ, j’avais petit à petit l’impression de m’évaporer.

A la différence d’un mysticisme religieux où le mystique attribue ces états aux auras, et à l’action de dieu, le yoga nous ramène au sol raboteux du travail du corps, celui qui arrive ainsi à se connecter à l’énergie créative cosmique et à y disparaître.

         On évoque les différents types d’attractions, d’élévations ou de répulsions énergétiques. Ceux qui sont parvenus à maîtriser ces énergies seraient appelés gourous, sorciers, magiciens, charlatans, guérisseurs selon les qualités, bonnes ou mauvaises, attribuées aux « effets » de leur usage. On distinguerait donc la magie noire de la magie blanche, par exemple. Je suis attirée par toutes ces histoires et pratiques mystico-énergétique-ésotériques. J’ai pu après une longue pratique de méditation, sentir quelques fourmillements dans le corps ou même avoir l’impression de sa dissolution ou d’élévation.  Et, je dois bien admettre, qu’au-delà de l’ésotérisme, tant bien que mal compris par les pays occidentaux, il y a quelque chose de « scientifique » dans la manière sérieuse dont certains yogis appréhendent les pouvoirs énergétiques et les techniques du corps. En tout cas un ensemble de pratiques mal ou peu explorées. Une douleur ancrée pendant des années disparaît d’un coup sous l’effet d’une longue méditation, une pratique quotidienne du yoga, ou un traitement physique du corps, et avec elles, les souffrances émotionnelles, psychologiques, dont ce corps a été chargé. Les pratiques spirituelles permettent de comprendre davantage, ou autrement, les logiques de fonctionnement de nos pensées et émotions, en lien avec les différentes parties du corps. Que nous advient-il en faisant quoi ?

         La notion de magie, peut paraître donc proche en terme d’effet de soulagement produit, pourrait être défini comme la production d’un phénomène ou d’une action dont le résultat court-circuite une certaine forme de logique ordinaire, notre fameux « sens commun » dont les fondements s’avèrent illogiques voire erronées. « Je sais bien mais quand même », une formule bien identifiée par les thérapeutes indique par ailleurs la difficulté qu’ont les personnes souffrantes de délaisser les pratiques lesquelles, pourtant, elles le savent très bien, empoisonnent leurs corps et leurs vies. Des raisonnements constitués en forteresses du mal être, nous érigeons ainsi nos châteaux pour mieux maintenir nos « vices », nos mauvaises habitudes. Nos pratiques en révèlent ces dimensions symboliques tout aussi bien que matérielles.

         L’Inde. Quelle différence y a-t-il entre cette conception figée de l’existence et une conception éphémère dont témoigne l’emplacement de certains temples hindous[iv] ? Construits au bord de mers, accessibles seulement une partie de l’année, balayés par l’eau le reste du temps, dont les sculptures et matériaux sont exposés à l’effacement progressif. C’est ainsi que d’après les hindous la vie est et doit être appréhendée, comme « éphémère ».

         On peut ainsi expliquer l’engouement que portent la plupart des femmes à la lecture des horoscopes. C’est là d’ailleurs qu’un horoscope story teller m’a prédit le mien. En Inde, chaque village en possède un.

         Les femmes et les hommes. Le prolongement des distinctions socialisantes entre les genres, la domination de la rationalité masculine, le rejet de l’émotivité féminine qui ne sont pas innées, mais s’acquièrent dès l’enfance, comme le remarquait Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe. J’observe mes usages du tarot et la conclusion est simple. A chaque fois que mon « esprit » est dans une forme d’incertitude vitale, voire dans un attachement émotionnel exagéré, lorsque par exemple je désire fortement quelque chose, je cherche tant bien que mal à réaliser mon désir et je suis prête à toute forme de pratique magique pour y arriver. Et, quelquefois, le souhait se réalise : l’homme désiré apparaît, je trouve l’éditeur pour mes livres, mon salaire augmente. Voyons… Et bien, non, c’est plutôt de pire en pire… La magie repose pour ainsi dire sur toutes sortes de « focus pocus » et pratiques imaginatives. Et il existe des moments dans lesquels oui, on peut dire ça, dans la vie d’un homme, le choix, l’accomplissement d’un souhait, la solution, étaient dus au pur hasard. A contrario d’action consciente, on pourrait tout aussi bien jeter un dé. Mais, comme le dit le poète « un coup de dés jamais n’abolira le hasard », alors le hasard (et pourquoi pas ?) suggéré par un tirage tarot, s’il aide à faire un choix. Le film d’Alexandro Jodorowski, La Psychomagie, en dévoile des biens faits thérapeutiques. Le cinéaste s’étant véritablement transformé en une sorte de guérisseur et aide les individus « bloqués » dans des aspects décisifs de leurs vies, à prendre distance des événements traumatisants, à se libérer des attitudes défensives devenues obsolètes. La libération des émotions prend la forme d’un acte rituel. Se mettre en colère contre sa famille et casser une citrouille dans un lieu public et envoyer les morceaux à la famille, arroser tous les jours à la même heure l’arbre le plus vieux dans un parc, se faire enterrer, sauter en parachute. Ainsi de suite. Chacun de ces rituels étant adapté au problème qui bloque la progression dans des sphères vitales d’un individu.

         Croire sans y croire. C’est probablement ainsi que l’on peut appeler les attitudes que la plupart des gens ont envers les pratiques ésotériques. Prier, voir une voyante, se faire tirer les cartes, rencontrer un magnétiseur, s’inscrire à un cours de yoga, faire « la puja », se purifier dans l’eau de la rivière… Toutes ces pratiques symboliques sont des moyens d’élévation d’énergies. Quelque chose est fait, plutôt que rien dans la situation énergétiquement basse pour le dire vite. Des hommes de plus rationnels n’échappent pas à ces situations pourrait-on dire absurdes du point de vue de ce que tout un chacun sait (non, les miracles n’existent pas, les souhaits ne se réalisent pas d’un claquement de doigts – heureusement !), lorsqu’ils ont recours aux pratiques des plus imaginatives.

         L’alchimie, la magie, les rites au cœur des arts expérimentaux. S’inspirant du courant surréaliste, Maya Deren, Harry Smith, Jean Rouch ; les cinéastes et artistes visionnaires, nombre d’entre eux ont cherché à explorer en quoi consiste la magie, une transe, l’hypnose, la voyance et la restitution de sa force par l’art, le film, la poésie… La ciné transe. L’art transe. La beat poésie.

Visite de l’atelier

Via Attri, rues étroites et sombres du centre de Naples. On se croirait au Moyen Age. Dès qu’on met les pieds au cœur de la ville, le dépaysement est d’ores et déjà là. Les portes d’entrée des palazzos sont démesurément grandes comme si leur fonction première, faire entrer un carrosse, avait été perdue et qu’il ne restait que ces portes collées aux étroites rues de la ville.

         J’arrive chez Giuseppe Zevola. Un monsieur imposant, me paraissant sorti tout droit de la Renaissance, cheveux noirs, barbe, pantalon blanc, chemise noire entrouverte, un détail que j’interprète comme étant le signe d’un tempérament de séducteur italien, m’ouvre la porte. Il me fait rentrer dans sa cuisine, me propose un café. Je suis tout animée encore, joyeuse, heureuse d’avoir enfin pu poser mes pieds dans cette ville remplie de soleil comme j’ai pu m’en apercevoir depuis la fenêtre d’un bus qui m’a amenée au centre. Je sors mon appareil photo et lui explique que je filme notre rencontre.

         Giuseppe me propose d’aller visiter sa galerie-appartement. J’avais vu déjà une partie de cette galerie en photos sur internet. Il me dit d’ouvrir la porte et je me mets à « angoisser », comme si un squelette allait me tomber sur la tête après l’ouverture. En effet, au-dessus de celle-ci, une affiche faisait référence au roman de Jules Verne « Voyage au centre de la Terre ». J’ai découvert plus tard, en analysant plus attentivement mes vidéos, qu’il s’agissait de l’affiche d’un film sorti en 1959, Journey to the Center of the Earth, réalisé par Henry Levin, le film adapté du roman du même nom. Voilà, cette affiche m’annonce où je vais me rendre, dans quel genre de voyage. Ni plus ni moins qu’au centre de la terre ! Comme s’il ressentait ma crainte, Giuseppe m’invite à ouvrir la porte par moi-même. D’accomplir donc de moi-même le choix de réaliser ce voyage. J’ouvre la porte et je regarde ce qui se présente à moi. L’étrange. Je ne me sens pas tout à fait dans le monde fabuleux à la Jules Verne, un monde pour mi-adolescents, mi-adultes, mais bel et bien dans un univers hermétique, dantesque. L’ouvrage Il Bosco Sacro, avec la tête d’un ogre, la bouche grande ouverte et les yeux énormes, est posé sur la commode à l’entrée. J’apprends par mon enquête plus tardive que cet ogre sur lequel figure l’inscription « Toute pensée s’envole » (Ogni pensiero vola) est appelé la Porte des enfers (faisant référence à l’Enfer de la Divine Comédie de Dante). Une œuvre d’art en polonais, un portrait surréaliste de la tête d’un homme avec une plume dans la bouche, forme et couleurs d’une abeille.

         La porte entrouverte donne sur un salon, la pièce principale. Des images de Copernic, découpées dans un carton, grandeur nature, se balancent accrochées au plafond. Des gants au couleur jaune, ressemblant à ceux d’un réparateur de toits, ont été suspendus sur des miroirs anciens, dorés, comme s’ils venaient d’un château, en tout cas trop grands pour la pièce où ils se trouvent. Les deux miroirs se faisant face et dont les pieds ne touchent pas le sol. Un autre miroir accroché à l’envers au plafond, en face d’un divan, posé au milieu de la pièce, me faisant irrésistiblement penser à un divan freudien. Regarde-toi toi-même, pourrait-on résumer cette installation. Car que fait-il celui qui se pose là sur le divan ? Il se voit dans le miroir. Des œuvres d’art surréalistes présentes dans la pièce, que je vois moi comme accrochés sous un œil étonné de Dali. Tout ceci est en train de tourner autour de soi-même, dans un mouvement silencieux, comme si ce silence et ce mouvement ralenti annonçaient quelque explosion violente. Je suis à l’évidence moins dans un monde enchanté d’une Alice aux Pays des Merveilles, comme voudrait bien le faire croire la présence de cet ouvrage sur l’étagère, que dans un monde ésotérique, surréel. Je me balade là avec mon appareil, je fouille, je cherche, je regarde les détails. Je ne vois pas bien sûr dans un premier temps que les miroirs sont suspendus. Je ne vois rien à vrai dire. Je suis trop intimidée.

         J’ouvre au hasard la page de l’ouvrage posé sur l’étagère et je tombe sur l’image d’Alice prête à tomber dans le trou. C’est le chapitre « Down the rabbit hole » (Descente dans le terrier du lapin). On pouvait lire quelque chose sur le bocal de la marmelade d’oranges qu’Alice avait ramassé en tombant, hélas vide. La voilà embêtée, car elle ne sait pas à présent quoi en faire, ne voulant pas le faire tomber de peur qu’il tombe sur la tête de quelqu’un. Elle le repose ainsi sur une étagère en tombant.  J’ai tourné la page sur laquelle on pouvait voir Alice soulevant le rideau d’une petite porte donnant sur un beau jardin. L’inscription sur la page de gauche annonçait :  « Alice knelt down and looked along the passage into the loveliest garden you ever see. ». Cette coïncidence m’a fait rire, tout en me prévenant du piège éventuel et augmentant encore ma prudence afin de ne pas tomber dans le terrier du lapin ! Alice se disait, je tombe, comme cela va être merveilleux quand je vais rentrer chez moi et lorsque je vais tomber des escaliers, je deviendrai désormais très courageuse. Drôle de consolation quand on y pense. Partir à l’inconnu, mais dans le cadre fabulé de la fiction. Alice n’a pas peur, car elle sait que quoi qu’il puisse lui arriver, ce ne sera que le produit de son imagination. Elle se fait peur à elle-même, se raconte des histoires pour pallier l’ennui de sa situation. Elle préfère encore sa propre fabulation, où les événements et les personnages improbables arrivent un à un dans sa vie, que le monde des poupées pour les petites filles. C’est beaucoup plus intéressant. Alice devient exploratrice d’un monde imaginaire, duquel il est toujours possible de revenir. Elle part à l’inconnu sans savoir ce qui lui arrive, mais elle est maîtresse de ses aventures. Enfin, aidée par Lewis Carroll.

         A côté d’Alice aux pays des merveilles, un cœur en bronze ancré dans un récipient en pierre, ressemblant à un petit baptistère à eau bénite que l’on retrouve à l’entrée des églises. En dessous un bocal en verre rempli d’une poudre blanche me fait penser tantôt à de la drogue, tantôt à de la poudre d’os. Mais c’était peut-être juste de la farine ! Ou toute autre poudre, symbole de la magie blanche. Une rose séchée couronnait l’ensemble des objets posés sur l’étagère. Entre le cœur et le livre d’Alice un très beau dessin figuratif d’une femme ? à la Matisse, ou à la Picasso, l’ensemble suggérant quelque chose comme un attrape-cœur. Je relus ensuite le passage d’Alice qui tombe dans le terrier d’un lapin. Celui-ci m’a fait penser à un autre aspect de l’art de Giuseppe. Alice, dans un univers dantesque dans lequel elle rencontrerait un paradis perdu, à la rencontre d’un diable. Une autre version du serpent et de la tentation au péché ? On peut lire par exemple dans le chapitre quelque peu psychédélique d’« Alice sous terre » :

« Alice, une minute durant, resta à regarder le champignon, puis elle le cueillit et soigneusement le brisa en deux, prenant d’une main la queue et, de l’autre, le chapeau. « Quel est donc l’effet produit par la queue », se demanda-t-elle en grignotant un petit morceau ; à l’instant suivant, elle ressentait, sous le menton, un choc violent : il venait de heurter son pied ! Elle fut passablement effrayée par ce changement soudain, mais comme elle ne continuait pas de grignoter et n’avait pas laissé le chapeau du champignon, elle ne perdit pas espoir. Son menton était si étroitement pressé contre son pied qu’elle n’avait guère de place pour ouvrir la bouche ; mais elle finit par y réussir et parvint à avaler un fragment du chapeau du champignon. « Allons ! Ma tête est enfin dégagée ! dit Alice en montrant tous les signes extérieurs d’une joie qui se changea en effroi, l’instant d’après, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle ne trouvait nulle part ses épaules : tout ce qu’elle pouvait voir, en abaissant son regard en direction du sol, c’était un cou d’une longueur démesurée, qui comme un pédoncule géant, semblait sortir d’un océan de verts feuillages qui s’étendaient bien loin au-dessous d’elle. Toute cette verdure, qu’est-ce que cela peut bien être ? se demanda Alice (…) Puis elle essaya d’abaisser sa tête jusqu’à ses mains, et elle fut ravie de constater que son cou pouvait aisément se tordre dans n’importe quel sens, tel un serpent. »

Je passe la rencontre d’Alice avec le pigeon qui s’est fait ainsi prendre au piège du visage de la petite fille qu’il prenait pour le serpent et qui le faisait souffrir. Le paradis perdu ou le Kama sutra version anglaise de la fin de siècle ? Un rapport quelque peu pervers entre un écrivain et une petite fille, mais plus si petite que ça : « JE… je suis une petite fille » répondit sans grande conviction Alice, se rappelant toutes les métamorphoses qu’elle avait, ce jour-là, subies »[v]

         Tel un alchimiste d’anciens temps, Giuseppe adoptait la voie occulte, ésotérique, illusionniste pour mettre en scène de manière suggestive, allusive, le sens poétique de son art de la transformation (de l’être ? de l’âme ?) où les techniques de la séduction mélangeaient l’effroi à l’émerveillement. C’est ainsi du moins que le je ressentais au moment de cette première rencontre.

« La magie » de la poésie (et de l’expérience, quand elle est riche, possède une qualité poétique) est précisément un sens qui se révèle dans l’ancien du fait qu’il est présenté à travers le nouveau ».[vi]

         Mais, qu’y avait-il donc de si angoissant dans cet espace-exposition et qui m’empêchait d’en rire ? Giuseppe m’a invité à poursuivre la visite. Nous sommes entrés dans la pièce suivante. Lumière sombre. Des livres, des planches en aluminium, des peintures florales sur le plafond et des objets exposés dans des sortes d’alcôves faiblement éclairées augmentèrent ma première sensation. Les bougies, les crucifixions, des reliquaires, l’ecce homo et une version moderne quasi folklorique de la danse macabre. Un requin en bois, la référence au Moby Dick, au monstre du Sacre Bosco. La référence en tout cas au voyage, au monde marin. Dans cette pièce-là résidait un vidéoprojecteur et Giuseppe m’a montré deux de ses films. Il a projeté le premier sur les planches d’aluminium gravées accrochées sur le mur de l’appartement, des planches couleur bleu-gris avec des figures géométriques, symbolisant les cinq commandements. Le film montrait une séance de spiritisme réalisée à l’aide de l’image d’une poupée entourée d’animaux exotiques : un singe, un panda, des perroquets. Une sorte de tour de magie de voyage, façon surréaliste. Des flacons sur lesquels on plaçait une main en bois, étaient successivement posés, retirés et reposés sur l’image de la poupée, les mains imitant des mouvements d’un prestidigitateur. La poupée portant un chapeau avec une inscription « TV » n’était-elle pas cette poupée du monde du spectacle sur laquelle Giuseppe cherchait à réaliser LA transformation magique ? Par la projection sur ses « Cinq Commandements » ne cherchait-il pas à la faire passer d’un monde (de la consommation) à un monde autre ? En me montrant ce film-là, m’identifiait-il à cette poupée, une parmi tant d’autres, à transformer ? Me prenant pour la médiatrice surréaliste, façon Dali, il ne me restait qu’à découvrir ce que l’œuvre des commandements proposait. Quels étaient précisément les Cinq Commandements qui allaient accomplir cette transformation. Mais lors de cette première rencontre, je n’ai eu le droit qu’à la découverte seulement du premier commandement : vai per dove non vai. Ce que j’ai bien aimé, puisque à l’évidence c’était ce que j’étais en train de faire.

         Le deuxième film représentait une sorte de lune, soleil, planète que j’ai filmée projetée sur une table de travail sur laquelle s’étalait une autre planche d’aluminium, repliée de manière à constituer un écran. Guiseppe faisait projeter sur elle un dessin que j’ai pris tout d’abord pour un décor de théâtre ancien, baroque ? mais qui représentait probablement le décor d’un château. Devant cette image se trouvait une bougie allumée. Je filmais la scène à travers une loupe que Giuseppe avait disposée devant moi. Cette bougie allumée tournant sur elle-même. Elle s’est éteinte brusquement et j’ai vu apparaître sur le socle la tête d’un personnage angélique. La métaphore de la mort, de la transformation. Le passage d’un état à l’autre. Le passage de la vie (le feu) vers la mort (la fumée). Le théâtre de transformation continuait. Je ne comprenais que très intuitivement la gravité de l’enseignement auquel j’étais en train d’assister. Le rappel là encore très chrétien que la richesse, qu’elle soit celle d’une châtelaine ou de quelqu’un d’autre, n’échappe pas au passage du temps, n’échappe pas à la mort ? Comme si la performance de la transformation poursuivait cette même idée de la continuité entre la vie et la mort[vii].

Giordano Bruno, De la magie

Ce coup de bougie qui vient de s’éteindre, accompagnée d’un souffle que venait ponctuer la musique sortant de la vidéo qui se déroulait à l’ordinateur. La mort n’est rien d’autre qu’une dissolution, écrivait Giordano Bruno dans De la magie, un penseur dont Giuseppe se sentait proche. La transformation d’une chose en une autre, il n’y a pas de raison d’en avoir peur, me rassurais-je encore et encore. Giordano Bruno croyait en l’unité spirituelle du monde, dans lequel rien ne se perd :

« Certains esprits habitent des corps humains, d’autres le corps d’autres êtres vivants, plantes, pierres, minéraux ; en somme il n’est rien qui soit privé d’esprit, d’intelligence – et nulle part l’esprit ne s’est réservé un séjour éternel qui lui serait dévolu ; la matière flotte de l’un à l’autre esprit, de l’une à l’autre nature ou composition, et l’esprit flotte d’une matière à l’autre ; il y a altération, mutation, passion et enfin corruption, c’est-à-dire séparation de certaines parties et composition avec d’autres. La mort n’est rien d’autre que dissolution ; Aussi aucun esprit, aucun corps ne disparaît-il : ce n’est qu’une mutation continue des combinaisons. Selon les diverses actualisations qui émanent de la diversité des combinaisons, il existe diverses amitiés, sympathies, et haines. Qu’il faut comprendre comme des réactions exercées par le corps. On l’a dit, toutes choses désirent persévérer dans leur être présent, cependant que, d’un autre état, qui serait nouveau, elles ne savent rien ni ne peuvent rien décider ; c’est pourquoi il existe réciproquement un lien général d’amour de l’âme envers son propre corps et, à sa manière, de ce corps envers son âme. De là vient, née, de la diversité des liens qui enchaînent les esprits comme les corps : c’est ce dont il faudra traiter après avoir donné des précisions sur l’analogie qui existe entre les esprits et les composés » [viii]

         Après cette seconde performance, Giuseppe me demande si je vais bien et me demande d’arrêter de filmer un moment. Pourquoi me demande-t-il ça ? Qu’est-il est censé m’arriver ? Ma pensée spontanée à la vue de cette bougie qui s’éteint sur un décor de château-théâtre est que cette installation m’enchante plutôt qu’elle ne m’effraye. Un souffle sur une bougie, et me voilà devenue quelqu’un d’autre ?. Je pense princesse, fable, et non pas mort.

         Nous poursuivons la visite de la maison. La chambre d’amis me fait penser à une cellule de moine du genre de celles que l’on retrouve au Couvent Saint Marc à Florence par exemple. Celle de Giordano Bruno donc… Brûlé vif sans avoir renié ses idées. Je n’ai appris que plus tard que Giuseppe était un fin connaisseur de ses œuvres. L’alchimiste, le savant, le réformateur. Nous sommes revenus vers la pièce principale. Giuseppe s’est assis face au mur, il me regardait explorer la pièce, puis m’a demandé de m’asseoir. Je me suis assise en face de lui. Je cherchais à comprendre la signification de tout ça, de tout ce « désordre ». J’avais en effet l’impression de n’avoir rien compris à ce que je voyais. Ni à ce que Giuseppe faisait, ni à ce qu’il voulait me montrer. Je regardais tout autour de moi et aucun signe particulier ne venait à mon secours. Tout était de l’ordre des symboles. J’étais bel et bien en train de faire une expérience ésotérique, m’a-t-il semblé.

         Comme s’il avait senti ma perplexité, Giuseppe s’est saisi de ma caméra, l’a tournée vers moi et m’a demandé comment je me sentais dans cette pièce. Je le regardais en souriant, je regardais le fauteuil vert au milieu de la pièce, puis le plafond, en me demandant si je pourrais dormir là, puis j’ai regardé la barre à roue d’un bateau accrochée au plafond et je me disais, non je vais avoir une crise d’angoisse si je reste là la nuit. Cette roue, va savoir pourquoi, me faisait penser à un instrument de torture. « Si quelqu’un dort là et elle se détache »… « Détacher signifie tomber ? », me demandait Giuseppe, « c’est peu probable », a-t-il dit. Je regardais le crochet sur lequel était fixée la roue et j’ai dit « oui, en effet, mais c’est possible, s’il y a un tremblement de terre ». J’envisageais le pire.

G : Et vous êtes à l’aise dans cette chambre ?

B : Tss, (je regardais à nouveau cette roue et cet espace), je suis, (j’hésitais), je suis curieuse, je suis hee, j’ai pensé avoir eu plus peur que je que je l’ai, mais bon, (je le regardais en souriant).

G : Je n’ai pas compris, pouvez-vous répéter.

B : (J’ai haussé le ton de ma voix, j’ai crié presque) Au départ je me suis dit que oui, y a des objets qui pourraient m’angoisser, mais je ne comprends pas (je le regarde), y a des choses, je ne comprends pas, c’est suffisamment incompréhensible pour que je n’ai pas peur

G : Ahh, dégoissée qu’est ce que cela signifie (je le regarde en affichant mon incompréhension)

B : Dégoissée ? (demandais-je )

G : (je ne comprends toujours pas) Vous avez dit

B : Angoissée ?

G : Angoissée qu’est-ce que cela signifie ?

B : Angoissé ? ehh qu’on a pa-, qu’on a peur comme des enfants oui (je souris et le regarde)

Comme aurait pu avoir (je tourne mes mains, je le regarde avec un regard de petite fille)

G : Alors c’est-à-dire que vous avez peur quand vous connaissez les choses ?

B : Probablement oui (je confirme par un mouvement de tête) il faut qu’il y ait une habitude de pensée pour avoir peur

G : Mhm mhm 

B : Oui (je le regarde) alors le désordre finalement on est trop inconscient

G : Oui oui

B : Puisqu’on connaît pas

G : Hum

B : Donc du coup c’est …

G : Merci de votre information

B : (je ris)

J’ai conclu cette visite-performance par un apprentissage. Le désordre, la perte de repères, sont des traits de l’immersion, de l’aventure que seule l’expérience permet d’appréhender. Les vertus de l’ignorance. Parfois, souvent, il vaut mieux ne pas savoir. Le monde de l’horreur. L’enfer de Dante. En quelques heures, j’ai accompli un réel voyage dans le temps et dans l’espace, un voyage cosmique, tout en restant au cœur de Naples. J’ai donc découvert que la peur vient de la connaissance des choses. Si je ne sais pas, je n’ai pas peur. Quelque chose de bien paradoxal était déployée tout autour dans cette galerie-appartement, dans chacune de ces œuvres hermétiques, indécidables, qui ne se laissait pas catégoriser. La vertu de l’ignorance. J’ai pensé : il vaut mieux ne pas savoir, sinon on ne s’engagerait pas à l’avance dans l’action et la découverte n’aurait pas pu y avoir lieu, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Gagarine ne partiraient pas à l’aventure ou encore « il vaut mieux de s’arrêter de chercher à temps » car sinon le savoir pourrait devenir dangereux, insupportable, pour soi, pour les autres. Le cas de la bombe atomique. Outre son lien avec l’ignorance, le désordre possèderait une valeur immersive. Un voyageur pris dans la masse des formes, des sons et des couleurs inconnus, des gens venant de toutes parts, délaisse probablement plus facilement son comportement habituel en se laissant emporter par le flux d’événements qui l’entourent. L’action devient plus instinctive, plus sentie que réfléchie, le corps s’ouvre pour ainsi dire à de nouvelles rencontres, de nouvelles possibilités d’action. La transformation des formes convenues, l’inventivité du langage, plus proche, en un sens, du nouveau roman que d’un récit linéaire. Le désordre. Une sensation proche de celle que j’ai eue tout récemment à la lecture d’Ulysse de James Joyce. J’ouvrais le livre au hasard et je tentais d’en saisir le style à travers quelques fragments, mais leur signification s’échappait aussitôt, de sorte que je ne pouvais me rappeler rien de précis, la lecture me mettant dans un état d’amnésie. J’avais l’impression de lire quelque chose, et de l’oublier aussitôt.

         L’appartement de Giuseppe me faisant davantage penser à un théâtre qu’à une galerie d’art ou à un appartement que l’on habitait. Il était un peu tout ça en même temps. Les décors se transformaient en lien avec les visiteurs. Giuseppe veillait à sa mise en scène adéquate, à chaque fois différente. Quelque chose dans mon attitude l’a angoissé à son tour. En tout cas, il a dit qu’il avait déjà un visiteur, je ne pouvais pas dormir chez lui. Le diable lui-même aurait-il peur de cette âme, trop bonne ou trop mauvaise, qui s’est sentie angoissée dans cet espace ? On ne le saura pas. Giuseppe m’a aidé à trouver un hôtel situé pas loin de chez lui, un hôtel qui se nommait, (ah quand j’y pense, les connexions et les esprits des lieux!), Diamora dei Giganti. Un signe du destin ?

La visite de Naples

Le monde souterrain de Naples. Il existait vraiment. Je découvrais Naples, un gruyère avec les catacombes, les souterrains, les ruines gréco-romaines et bien d’autres choses mystérieuses… J’ai suivi un groupe de touristes et je suis rentrée, sans payer, dans Napolitana Souterena. Des couloirs creusés dans la terre, des lacs souterrains. Sortant de là, un autre monde : la visite du musée de la chapelle San Severo, un prince de la famille Sangro, Raimondo di Sangro, militaire, inventeur, anatomiste, écrivain, ayant ajouté à la chapelle des éléments maçonniques, ayant vécu là, et expérimentant en secret, au XVIIIe. Occultiste versé dans l’alchimie et la franc maçonnerie. La chapelle possède des œuvres étonnantes, dont l’une des plus admirées, la sculpture de Christ voilé de Giuseppe Sanmartino dont on dirait un corps d’homme véritable couvert d’un voile en marbre. Une autre, la sculpture d’Antonio Corradini de 1752, La Pudeur, placée sur un piédestal, avec, il faut dire les choses comme elles sont, des seins bandants couverts de drapés voilés du marbre, comme la sculpture du Christ, d’une incroyable finesse, faisant penser à la fixation d’un corps vivant. Les seins dont les bouts pointaient, tels des pics du Mont Everest, vers le regard intimidé d’un spectateur étonnait d’autant d’érotisme dans une chapelle, face à l’extase manifeste sur le visage de la Pudeur, à peine voilé. De plus, étant contraint de les contempler d’en bas, le visiteur tombe ainsi nez à nez avec les bouts de seins exposés. Toutefois, s’il s’agit d’un état extatique, il serait plutôt d’ordre spirituel, c’est un moment convulsif dirait des historiens d’art religieux. Quel titre cette Prudence néanmoins !

         Une autre curiosité. Au sous-sol de la chapelle, un mystère : deux corps du XVIIIe, des machines anatomiques humaines, avec des vaisseaux sanguins très bien conservés sur des squelettes, d’un homme et d’une femme enceinte, comme les rondeurs sanguines l’indiquaient, sans que l’on sache (scientifiquement parlant) comment ce phénomène de conservation a été rendu possible. Le cyanure, paraît-il, peut figer les vaisseaux sanguins dans cet état. Brr. Toutefois, les analyses plus récentes ont montré le caractère artificiel des vaisseaux[ix]. L’employé de l’hôtel où je me trouvais me disait qu’il dormait dans cette chapelle. Comment pouvait-il ? Toute demeure du centre de Naples dégage, paraît-il, une ambiance particulière. Des esprits différents les habitent. Les habitants sont très attentifs à des sensations qu’un visiteur peut en avoir, il ne faut pas rester dans une maison dans laquelle on ne se sent pas bien sous peine de perturber son écosystème. J’étais dans une chambre avec un quart de fenêtre dans laquelle j’avais peur d’étouffer. J’ouvrais la porte la nuit, mais à nouveau, j’avais peur que quelqu’un entre dans ma chambre… Je n’arrivais pas à y dormir. En comprenant mes craintes, le propriétaire de l’hôtel m’a mis heureusement dans une chambre royale pour la dernière nuit, avec une grande fenêtre. Faut-il en déduire que seulement les rois avaient-ils le droit à des grandes fenêtres ?

         Naples des antiquaires, des châteaux, des cafés, des glaces et des pizzas délicieuses, de la piazza Bellini avec le rassemblement de jeunes zonant là à longueur de soirée et des cafés au milieu des orangers. Ma place préférée. Naples des gamins en mobylettes. Naples tagué, politisé parmi les saintes Maries et les Jésus à chaque coin de rue. Naples des mariages, des anniversaires, des fanfares et des fêtes religieuses. D’église en église, les images du Christ crucifié, ensanglanté, des archétypes de la souffrance : la religion chrétienne rappelant à tout instant les tortures infligées par des hommes à un autre homme, Jésus-Christ, figure exemplaire de l’horreur humaine. L’église baroque… puis l’église baroque… San Domenico Maggiore, La flagellation du Christ de Caravaggio puis musée de Capodimonte avec (eh oui encore) des crucifixions, San Sebastien de Maria Pretti, enchaîné, troué des flèches …

         Les séquelles des guerres. La cruauté des hommes se répétant, Hermann Nitsch museum[x] couronnait ma visite par des images pleines de sang desséché, post-orgiastiques, comme en contraste avec tout ce déballage de l’horreur que l’on appelle l’art religieux sacrificiel. J’ai appris que Giuseppe était l’assistant de Nitsch. Je me demandais quelle était sa fonction … Je crois que je préfère encore les annonciations et les transfigurations dans tout ça. La vue rendue aux aveugles, l’eau transformée en vin, l’évaporation post mortuaire du corps …

         Je me suis arrêtée là, épuisée, sur la terrasse de l’ancienne maison de Giuseppe transformée en musée de Nitsch. En face, le Vésuve, une vue splendide et moi en pleurs, ne sachant pas vraiment pourquoi. La nausée me venait à la vue des images des boyaux et des corps ensanglantés, du sang liturgique séché, des seringues exposées sous des rangements en verre, et aseptisées et celles, sales et usagées, que j’ai vues dans les rues à côté. Deux grandes armoires contenant des flacons avec des poudres colorées me faisaient penser à une pharmacie du XIXe siècle. Je regardais la beauté de la baie devant moi sur la terrasse du musée, envahie par la tristesse. Le théâtre de Nitsch : un exorcisme ? Comme dans le théâtre de la cruauté d’Artaud dont le théâtre orgiastique de H. Nitsch tirait en partie sa source. En effaçant la distance due à la disposition scénique du théâtre classique, on chercherait à « fournir au spectateur des précipités véridiques de rêves, où son goût du crime, ses obsessions érotiques, sa sauvagerie, ses chimères, son sens utopique de la vie et des choses, son cannibalisme même… » [xi]

         Je suis partie de là à Herculanum où une autre forme d’horreur se faisait « sentir » : les corps humains cristallisés dans la lave du Vésuve. Encore. Je suis repartie à Ischia, quel contraste ! J’ai pu prendre un bain de soleil aux sources d’eaux guérisseuses dont les tuyaux à jets d’eau étaient laissés à disposition des visiteurs. J’ai vite compris ce que voulaient dire les sourires des personnes âgées vissés littéralement aux tuyaux. Le massage qui m’a conduit droit dans un restaurant à vue splendide, manger des sardines crues que le cuisinier offrait aux mouettes. Les mouettes venant vers lui comme dressées à une heure précise. Me prends-il pour une mouette ? Une ambiance sexuée, solaire. Je me sentais transportée en Grèce dont Ischia gardait de belles traces.

         Retour à Naples, la deuxième rencontre avec Giuseppe : si différente de la première. Il était cette fois-ci habillé en blanc, l’air non plus diablesque, il s’est transformait en gentilhomme. Nous devions aller écouter de la musique chez quelqu’un, mais le concert n’a finalement pas eu lieu, alors nous sommes allés au café, sur la piazza Dante. Giuseppe a commenté ma manière de filmer, qu’il jugeait un peu trop intrusive. Il a dit, quelque chose du genre « je vous ai laissé filmer, c’est parce que c’est moi, mais. » Il me parlait de ses parents. De son père banquier et de sa mère paysanne, devenue artiste, à qui son père avait trouvé un travail à la banque, alors qu’elle ne savait même pas lire. Son père savait cacher ça devant les autres employés. Evidemment la mère de Giuseppe était très belle et son père en était amoureux. Giuseppe se rappelait des soirées de repas familiaux et des détails, tel celui d’une cuillère en argent que son père aimait avoir près de lui à tous les repas. La vie familiale, n’est ce pas de ce genre de détails insignifiant que nous nous souvenons de plus après la perte de nos proches ? Lorsqu’il me raconta cela, il a été saisi de frayeur. Nous nous sommes assis sur un banc en observant les enfants en train de jouer. C’est, disait-il, grâce au côté artistique de sa mère qu’il a pu devenir artiste-voyageur. Il a vendu la maison héritée de son père et est parti en voyage sur un vieux voilier en bois à trois mâts, Halloween. Trois ans sur son bateau. Il a voulu faire le tour du monde. Il plaisantait : « j’ai voulu faire le tour du monde et j’ai fait le tour de moi-même ».

         Le père banquier, la mère artiste. C’est ainsi que je m’expliquais la source de son travail dans les archives de la banque de Naples, puis l’art de la performance, l’actionnisme viennois, auprès de H. Nitsch, et l’art de plus en plus personnel, inspiré de l’hermétisme. C’est comme si Giuseppe avait besoin non pas de rejeter la tradition et la culture napolitaines, mais de se les réapproprier sous une nouvelle forme, bien que tout aussi expressive. Il m’a montré son recueil de poésies dont une moitié était consacrée à sa mère et l’autre à son père. Sa mère lui disait « vai » et son père « réfléchis avant ». Une belle contradiction !

L’exotisme napolitain

Quelques mois ont passé. J’ai entraperçu Giuseppe à Paris, lors de la projection du film Free Radicals de Pip Chodorov, puis à Beaubourg lors de la rétrospective des films de Jonas Mekas. Ensuite, plus longuement, lors de mon second séjour à Naples, lorsque Nathalie Heidsieck de Saint Phalle m’a proposé de venir chez elle, travailler sur le toit ovale de son appartement mes livres-films. Un couple, une modèle/artiste et un photographe/écrivain, spécialiste de la danse et directeur du magasin Prussian Bleu, logeaient dans l’appartement de l’association, le Purgatoire. Ils étaient amoureux et sympathiques, je leur ai donc proposé de venir avec moi visiter l’appartement de Giuseppe qui revenait de Lituanie. Quel changement dans ce même espace ! Les planches-gravures avant bleu-gris métallique sont devenues exotiques : le vert criard, le rose, le jaune, des couleurs lumineuses et un bouddha est apparu sur une étagère en remplacement d’Alice. D’autres œuvres, toujours dans le style surréaliste, étaient disposées sur le mur, un petit bureau et une table à manger sont apparus dans la pièce. Tout était ensoleillé, différent. Et Giuseppe avait l’air très différent lui aussi. Épanoui. Il travaillait. Les planches gravures faisaient référence au plancton et au bateau « Tara » sur lequel il a pu se rendre[xii]. Lal et sa femme, un couple sri-lankais, était accueilli par Giuseppe, qui leur offrait le logement, en échange de leurs services. Lal habillé en serviteur, une blouse blanche venait m’apporter un verre de vin sur un plateau. Demina et Guillaume découvraient l’appartement de Giuseppe. Demina, pensais-je, pourrait sans problème jouer le rôle d’Alice aux Pays des Merveilles. Quelque chose d’enfantin ressortait de son visage.

         Un vrai coup de théâtre : Giuseppe avait mis une sorte de longue toge dont on ne savait pas si elle lui servait à la réalisation des exercices alchimiques, de la magie ou de chemise de nuit. Avec des lumières chaudes, la pièce brillait du fait des reflets renvoyés par les gravures en aluminium bondé, aux couleurs vives, presque criardes, renvoyant vers l’exotisme indonésien éclairant d’une nouvelle façon les symboles de l’hermétisme de la Renaissance Italienne. A la fenêtre, un rideau avec le dessin d’une grande échelle rentrant dans les nuages. Giuseppe voulait-il gravir cette échelle afin d’accéder à la sagesse divine ? On reconnaissait dans les gravures, les symboles géométriques de la connaissance symbolique hermétique entremêlés dans une végétation luxuriante, des animaux sauvages, les références au voyage (bateau, univers marin).

         Giuseppe est allé chercher son ouvrage « Piaceri di Noia. Quatro secoli di scarabocchi nel Archivio Storico del Banco di Napoli » portant sur son travail dans les archives historiques de la Banque de Naples, l’une parmi de plus anciennes banques d’Europe. Il a étudié les dessins produits en marge des chèques par les employés de la banque nommés « journalistes ». En s’ennuyant, les journalistes dessinaient, annotaient et gribouillaient en marge des chèques. Ce que s’attachait à relever l’ouvrage de Giuseppe, préfacé par l’éminent historien d’art et iconographe Ernst Gombrich, venant lui-même effectuer là ses recherches sur des portraits de Dürer. Dans sa préface, l’historien admire la calligraphie soigneuse des gribouilleurs qui s’entrainaient ainsi avant la rédaction du commentaire officiel, ainsi que des caractéristiques humoristiques de certains portraits, visages.

Quelques années après à mon retour à Naples, je découvre que je loge en face des Archives de la banque de Naples là où précisément Giuseppe a passé des nuits entières pour faire ses recherches. Une exposition sonore et vidéo a lieu là en ce moment en mettant en valeur certains dessins, notes, calligraphies que les journalistes laissaient sur la première page de volumes, constituant des gribouillis (gli scarabocchi), essais d’écriture calligraphiée, tests d’encre, de plume…

A ma surprise le chargé des archives connait bien Giuseppe, et il se propose de me faire une visite guidée des lieux. Je découvre ainsi d’énormes manuscrits du XVI-XVII s contenant des près, des comptes avec les descriptions des cas, des procès, des descriptions des situations d’achat, les comptes rendus des peines, des emprisonnements et les mises en liberté, mais également de magnifiques dessins et poèmes, des caricatures, portraits et personnages… On y retrouve de notes sur les prêts pour la peinture par Caravage, ceux de Prince San Severo, … C’est donc à la fois l’histoire des banques, du clergé, de l’art et des situations sociales à travers toutes ces descriptions que l’on apprend. Le musée a mis surtout en valeur des comptes napolitains et italiens. Mais il y en a tant d’autres… Mon guide me propose de découvrir les dessins et calligraphies sur lesquels précisément travaillait Giuseppe.

Outre le travail de découverte de ces annotations et dessins dans des XXX volumes de manuscrits déposés dans les Archives, Giuseppe a eu une idée d’en faire un ouvrage d’art en découpant certains d’entre eux et les accompagnant de poèmes-fragments de journal du travail de recherche réalisé pendant plusieurs années, en les plaçant dans des peintures de paysages oniriques, photographiés, en réalisant des collages de type surréaliste.

         Giuseppe nous racontait sa passion pour la tradition hermétique, son inspiration de l’une de ses œuvres par les images de la Rose Croix figurant dans un ouvrage trouvé dans la Rittman Library à Amsterdam. Il a repris cette image et il a remplacé des symboles rosicruciens par d’autres images placées en miroir. On pouvait y voir Jésus faisant face à Toto « Le comique napolitain » dont il était apparenté par sa mère, ou Freud faisant face au Christ couronné, cloué sur la croix, référence au Caravage. Giuseppe expliquait qu’il souhaitait montrer les interdépendances entre la scénographie psychanalytique et l’art chrétien, constitué comme un espace de dialogue.

         Nous continuions la visite de l’appartement. Giuseppe faisait référence à l’ouvrage de Falconelli Le Mystère des Cathédrales et l’interprétation ésotérique des symboles hermétiques du Grand-Œuvre » et à « Les Demeures Philosophales et le Symbolisme hermétique dans ses rapports avec l’art sacré et l’ésotérisme du Grand- Œuvre » dont la pensée a, dit-il, inspiré la symbolique de ses gravures.

L’œuvre des Cinq Commandements

Nous voilà de retour vers son œuvre les « Cinq Commandements » et face à une toute autre performance : L’exposition des planches gravées-œuvres par sri-lanké Lal. D’après je ne sais pas bien quelle règle, Giuseppe avait décidé de séparer les planches exposées par Lal en deux tas. Il était cette fois-ci habillé en son costume diurne : une veste noire en velours, une jaquette bleue…

         Lal soulevait une à une ces planches gravées et les exposait devant nous. Giuseppe lui indiquait ensuite de les reposer à droite, à gauche ou bien de les remettre sur le tas original. Je me suis mise à commenter à voix haute ce que certaines d’entre elles m’inspiraient. Je cherchais à les nommer : dieu, la musique, le pont, l’alchimiste… je ne sais pas bien si cette désignation avait une quelconque influence sur la décision de classement que prenait Giuseppe. Mais certaines planches lui paraissaient immédiatement évidentes à classer, d’autres moins. J’aimais bien la planche découpée sous forme d’armure que Giuseppe a fait essayer à Demina devenue for a while un beau cavalier. Une autre référence à Alice aux Pays des Merveilles.

         Puis, d’un coup, comme s’il en avait assez, il a abandonné Lal avec les planches et s’est mis à nous raconter la construction de son recueil de poèmes en japonais. Divisé en deux parties : mère/père. Comme pour les autres œuvres, là aussi pour le comprendre, il fallait connaître la règle de lecture, car le texte ne correspondait pas à l’image qui se trouvait à côté de lui, mais à celle de la partie opposée du livre.

         A travers cette technique de remplacement ou du jeu avec des concepts ou des symboles issus du champ religieux, ésotérique, se manifeste l’une des manières dont l’art contemporain de Giuseppe s’universalise : en renouant malicieusement avec l’histoire des arts tout en se mettant à distance. Les objets des périodes différentes s’entrecroisaient, s’entrechoquaient, se faisant face ou se prolongeaient. Dans cet espace où tout probablement était intentionnellement disposé, j’avais à nouveau l’impression de trouver un ensemble sans queue ni tête. Je n’arrivais pas en tout cas à en dégager un sens quelconque. On pourrait passer des années d’apprentissage à essayer de comprendre plus en profondeur les références à l’art, la littérature médiévale, contemporaine, qui sont faites à travers les objets s’y trouvant. J’avais l’impression de ne pas avoir de clefs, je devais probablement passer par l’histoire de l’art et de la littérature du Moyen Age, jusqu’à l’art contemporain. Tout s’y mélangeait.

         J’avais de nouveau le sentiment que l’on ne pouvait pas accéder à l’œuvre de Giuseppe par un regard analytique, mais par un travail personnel de réappropriation. C’est bel et bien une idée d’initiation à la sagesse à la Giordano Bruno, laquelle, contrairement à la magie, amène l’apprenti vers la connaissance supérieure par un long cheminement personnel. C’est à lui, pour ainsi dire de trouver son chemin. Ce que précisément tout le pouvoir magique contrecarre. L’apprenti est initié, il acquiert des pouvoirs sur les autres de manière immédiate et sans effort. Par un coup de baguette magique. La transformation du plomb en or peut ainsi se faire en une nuit, certes, il a fallu de longues recherches, but ! Cendrillon devient princesse en mettant sa chaussure de vair, l’homme devient invisible en mettant une cape qui possède cette propriété. Ou bien elle cesse de l’être. Le charme s’interrompt à minuit ! Peu importe, il suffit de connaître la formule magique appropriée ou d’être aidé par le bon sort.

J’ai eu aussi une petite apperception personnelle de tout cet ésotérisme qui se présentait à travers les œuvres, je cherchais à la comprendre et en même temps à conserver mes distances, à la positionner pour ainsi dire dans mon univers à moi. Comme s’il fallait que je me le rappelle à moi-même, tellement le spiritisme napolitain était omniprésent, pour ne pas dire écrasant.

         Naples où l’esprit se promène de maison en maison, où le burlesque et le tragique se croisent, où la pauvreté et la richesse se côtoient, où la modernité et la tradition marchent par les mêmes chemins. Oui, d’accord, entendu, la place de la magie, du miracle, mais aussi le miracle comme performance. Toto, Jésus, Freud, Le Caravage… Il fallait prendre tout cela au second degré, en retrouver la légèreté et l’humour. Petit à petit, en cernant un peu mieux le personnage, les éléments incongrus se détachaient davantage.

         Vai per dove no vai, Va par là où tu n’as pas l’habitude d’aller. Ce commandement ne s’inspirait-il pas d’un aphorisme de San Giovanni de la Croce. Je découvrais la cantique : « il antico spirituale e la Notte oscura dell’anima » : se voiecere quelque no sei, deviandare per dove non vai …

San Giovanni de la Croce écrivait par exemple :

« Portez-vous toujours de toutes vos forces à faire les choses, non pas les plus faciles, mais les plus difficiles ; non pas les plus douces, mais les plus amères ; non pas les plus élevées ni les plus précieuses, mais les plus basses et les plus méprisables ; non pas à désirer quelque chose, mais à ne rien vouloir du tout. »

J’aime quant à moi le poème de T.S. Eliot qui s’en inspire et qui fait référence à cette même idée :

« In order to arrive there, to arrive where you are, to get from where you are not, you must go by a way wherein there is no ecstasy. In order to arrive at what you do not know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of dispossession. In order to arrive at what you are not you must go through the way in which you are not. And what you do not know is the only thing you know and what you own is what you do not own and where you are is where you are not. »  

Il y a dans ce poème quelque chose de la sagesse, quelque chose qui porte sur le flux permanent des choses dans le monde, sur la transition inévitable entre les états de vie et de mort, de l’avoir et du manque, de la présence et de l’absence… Du mouvement permanent des choses dans le monde auquel j’ai pensé lors de la première visite chez Giuseppe – la bougie qui s’éteint. Pourquoi en effet s’inquiéter lorsque l’on sait que tout est impermanent. La danse macabre ou la roue de la fortune sont là pour nous le rappeler.

         Mais ces idées pleines de sagesse me paraissaient quelque peu impossibles à envisager. Comment en effet pratiquer ce qui invite à la renonciation, nous rappelant que plus on s’accroche aux choses, plus on les perd. Dans mon sens matériel des choses, ces mots, vraiment je ne savais pas quoi en faire. Ça veut dire quoi ne pas désirer, renoncer, s’abandonner ? Il doit bel et bien y avoir une réponse, puisqu’autant de personnes en parlent et les pratiquent. Je comprenais ces idées sans les comprendre, je n’arrivais pas, malgré tout mon bon vouloir à me mettre dans un état de non-désir, de non-vouloir…). N’est-ce pas paradoxal de vouloir ne point vouloir ? Le vouloir n’est-il pas, au contraire, vie ? Je me sentais frustrée. Non seulement ce que je désirais m’échappait, mais de plus, je n’arrivais pas à m’en dépêtrer, à arrêter de le vouloir. L’amour, l’amour, l’amour… J’avais comme un pressentiment que quelque chose est erronée dans ma manière d’envisager tous ces mots. Mais quoi ?

Je réfléchis à ces beaux aphorismes formulés par un moine du fin fond de sa cellule. Ils me paraissent tristes, je sais que la noble attitude à laquelle ils invitent est hors de ma portée. Et, me dis-je, avec un grand regret : Ce ne sont que des métaphores. On ne peut pas s’arrêter de désirer, de vouloir, d’espérer. Atteindre l’état de non-vouloir, c’est atteindre la mort. Je me révoltais. Pourquoi l’avoir écrit ? Ce n’est pas comme ça que les hommes fonctionnent. Ils fonctionnent à l’envers. A l’envers. A l’envers ? Ce serait quoi à l’envers, comment non pas chercher à se perdre, comme le préconise la pensée chrétienne, mais se retrouver pleinement dans le présent. Je reprends le poème d’Eliot et je cherche à en inverser les mots :

« In order to arrive here, to arrive where you are not, to get from where you are, you must go by a way wherein there is ecstasy. In order to arrive at what you know you must go by the way which is the way of ignorance. In order to possess what you do not possess you must go by the way of possession. In order to arrive at what you are you must go through the way in which you are. And what you know is the only thing you don’t know and what you do not own is what you own and where you are not is where you are. » (moi, Eliot à l’envers, hahaha).

Si au moins ça me faisait inventer des choses. C’est encore ça qui est bien : « The miracle is, in a sense, interior. It is the doer who is changed by the ritual, and for him, therefore the world changes accordingly. It is this subjective function of ritual which is perhaps even more important than its objective functions (…) » – écrivait dans Miracle & performance, Maya Deren [xiii].

Je retiens quant à moi celui-ci « Qui ne sait se perdre aux sens, aux créatures et à soi-même, ne se trouve jamais »[xiv]. Se perdre dans l’amour, se perdre dans les bras de quelqu’un, se perdre devant un paysage, oui, ça je le comprenais.


[i] Wittgenstein, De l’incertitude, (note),

[ii] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »

[iii] Gérard Toffin « Spirit of the gift. In Nepal, the economy is still partly or dominantly controlled by altruistic aims »

[iv] A Mahabalipuram des temples au bord des plages ressemblent à des simples rochers, or, comme le montre joliment Praveen Moham dans ses vidéos, ils ont été taillés, sinon apportés ici de manière intentionnelle. Des versions provisoires, « miniatures », sculptés des temples principaux,  (Lion, …) placés un peu plus dans des terres. C’est à croire aux pratiques de championnat de sculptures, dont la région continue à garder ses traces.

[v] Lewis Caroll, Alice aux pays des merveilles, (p.).

[vi] John Dewey, p.327

[vii] DAILY ACTIONS  (AZIONI QUOTIDIANE)  de Giuseppe Zevola. vidéo numérique. ITALIE 2008. 25 min. Short videos shot in Naples in my home studio with Lucio lo Gatto who composed the music. Recurring iconographic sources consist of: objects taken around the house, instruments of measurement and lighting, elements such as tap water, fire in the kitchen stove, air blowers, the unexpected visit of a friend, the occasion of a lunar eclipse, and often a small incident wihch, like a « deus ex machina, » reverses the situation. To sum up the series as a whole, maybe: Imaginative Fantasy and Prepared Chaos. Azione 000 durata 1’22 »

/Azione 002 durata 1’50 » /Azione 003 durata 3’19 » /Azione 004 durata 3’12 » /Azione 007 durata 2’45 » /Azione 009 durata 2’39 » / Azione 011 durata 5’33 » /Azione 012 durata 2’01 » / Azione 013 durata 0’51 » / Azione 014

durata 2’32 »

[viii] Giordano Bruno, [2000], p.54

[ix] Lucia Dacome and Renata Peters, FABRICATING THE BODY: THE ANATOMICAL MACHINES OF THE PRINCE OF

SANSEVERO, http://resources.culturalheritage.org/wp-content/uploads/sites/8/2015/02/osg014-10.pdf

[x] http://www.museonitsch.org

[xi] Antonin Artaud, p.141

[xii] Tara bateau scientifique destiné à la recherche et à la défense de l’environnement : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tara_(go%C3%A9lette) ; https://oceans.taraexpeditions.org/taraparis/

[xiii] Maya Deren, Divine Horsmen, Documentexte, McPherson et Compagny, 1983, p.189 (à ver)

[xiv] Cant. d’amour, couplet 99

DE « TAS D’ESPRITS » A « LA VIE EST UN FILM » AVEC LE DEFILE DE MODE DES MOTS, L’ART-EGO DE BEN VAUTIER ET LA FONDATION DU DOUTE

The last, but not the least…un aperçu rapide d’œuvres de Ben Vautier et de lui-même en pleine agitation créative. Des lieux d’art, des expositions, des performances. La première « Tout est art ? », une sorte de mini-rétrospective de ses performances, œuvres, au musée Maillol, la seconde « chez Lara Vinci « Incroyable foutoir », la troisième à Blois « La (sa) fondation du doute » avec des artistes fluxus et enfin « La vie est un film » à Nice. Cette dernière, toute une Odyssée de mots, je m’y suis rendue dans l’espoir de « vraiment » rencontrer Ben, c’est-à-dire de m’incruster un peu dans son art avec mon appareil. Ai-je réussi ?  Pas sûr. Ben ne se fait pas aborder aussi facilement par une inconnue. Et sans Caterina et Eva et Annie, familly and associates business affaire, c’est sûr, rien n’aurait été possible. Avec ces supports-piliers, j’ai pu donc, telle une petite souris super-ego, capturer furtivement Ben au travail.

Avant. Musée Maillol. Une première approche de l’oeuvre-vie de l’artiste. Je découvre l’étendue gigantesque des performances, happenings, œuvres provocantes qu’il a réalisés, depuis au moins les années 60. Ben signe tout, Ben provoque, Ben questionne, gesticule… Il devient un critique d’art-artiste. Il affiche au grand jour ce que l’artiste exhibe: l’ego de l’artiste.

L’écriture bien reconnaissable de Ben : son style, sa marque de fabrique. Ben philosophe… cynique, irrévérencieux, vulgaire : « pas d’art sans merde », écrit-il ! De ses mots se dégagent des pensées existentielles, à propos de la vie, à propos du monde de l’art, à propos du métier d’artiste, de son statut, de son rapport à la vie, à propos des évènements sociaux, politiques, à propos de la guerre. Comme de nombreux autres artistes Fluxus, Ben s’appuie sur la démarche des avant-gardes classiques, dada, lettrisme, les expériences des années 60, 70 s’éloignant de l’art dit décoratif ou rétinien. Ben questionne l’art par l’art, performe, choque, interpelle, échappe à toute forme de catégorisation : « Tout est décoration », vient-il poster sur sa Facebook page, comme pour me contredire.

La Fondation du doute

Je reviens d’un voyage en Inde, cette année : Rajasthan, Goa, Gokarna, je suis la route touristique des impressionnants châteaux médiévaux abrégeant toute sorte de temples et de palais. Jodhpur la bleue, avec une muraille imprenable, et un concert de musique sacrée, méditative, dans le palais du roi. Les sons de l’univers que des musiciens exercent avec habileté sur des tablas, sitars et santours que les cordes assemblées en patterns sont censées évoquer. La rencontre avec le musicien et le yogi Nawab Khan dont la musique raisonnait dans mon corps tout au long de mon voyage. Jaisalmer : une ville en sable au milieu du désert, abritant des palais et des temples jains dont la sculpture dentelé, taillée en marbre, m’émerveille. De là, un nouveau trajet de neuf heures en bus vers Bikaner et à l’intérieur du château le tombeau d’un prophète musulman entouré d’une sculpture en marbre, encore dentelée, les rayons du soleil se reflétaient sur les miroirs colorés des mosaïques, redonnant au tombeau je ne sais quelle atmosphère joyeuse et paisible.

         Un voyage qui resterait féerique s’il n’était pas ponctué par le décès de Jonas Mekas. 27 décembre 2018, du Temple des Rats où j’ai filmé les danses et les chants d’un mariage traditionnel, après m’avoir fait embrasser les pieds par des princes réincarnés en rats, j’ai atterri sur le toit de l’hôtel Métropolis de Old Delhi à New Delhi, alors que ce triste message arrivait. Joachim m’envoie une photo de Jonas en pleine salutation, un verre de vin rouge à la main, il m’annonce la triste nouvelle. Pourquoi maintenant ? demandais-je. « Il attendait que tu sois en Inde », me répond Jo. Je détourne ma tête de désespoir, afin que les serveurs ne me voient pas pleurer, et j’aperçois une statue de Bouddha pleurant avec l’eau qui coule sur son visage. Comment se fait-il que je ne l’aie jamais aperçu avant ? Je considère l’apparition de la statue comme un signe, je me mets devant, je demande au serveur de me filmer. « Yes, like this, do you see me in the window ? Do nothing, it is already filming, it’s a video. Je me blottis contre la sculpture de Bouddha du futur pleurant et je salue Jonas.

Les retours d’Inde sont particulièrement difficiles, comme si mon corps s’y refusait. Je reviens à Paris en reculant. Mais que faire ? 16 mars 2019. Une annonce-invitation de Caterina Gualco pour un vernissage, une exposition Fluxus Eptastellare, avec un Cocktail Performance à Blois. Dis comme ça… ça fait très longtemps que je corresponds avec Caterina en lui faisant part de mes aventures, mais je ne l’ai jamais encore rencontrée. C’est l’occasion, de plus, de voir la Fondation du doute, dont Ben a décoré la façade avec ses mots et qui déborde d’œuvres « douteuses » d’artistes Fluxus. Pourquoi pas Blois, je ne connais pas encore cette ville, ça va me distraire. Je pousse Bertrand Clavez à nous y rejoindre. Me sentirai ainsi moins seule, me dis-je. Bertrand est d’ores et déjà un spécialiste reconnu des agitations Fluxus. Son livre sur Georges Maciunas a fait le tour de Fluxus.

Caterina me conseille gentiment un hôtel, celui où logent habituellement les artistes Fluxus. L’hôtel bien coloré est décoré des dessins et des sculptures évoquant les aventures de Tintin ! Dans ma chambre, le voyage de Tintin en Australie. Dès l’entrée dans l’hôtel, je prends tout pour un signe. Australie, mon prochain voyage ? Pourquoi pas. Puisque c’est sur la route des îles de Trobriand, là précisément où je veux me rendre depuis tant d’années, sur les traces de l’ethnologue polonais Bronislaw Malinowski. Well, on verra bien ce qu’en dit le futur, en attendant j’atterris dans une pizzeria. Et en sortant j’entends une dame parler très fort de l’exposition. Caterina Gualco ? Je demande. Oui, c’est moi, répond-t-elle. Comment pourrait-il en être autrement, où pourrais-je rencontrer Caterina fraichement arrivée d’Italie, si ce n’est dans une pizzeria ?

Le vernissage de Caterina Gualco « Fluxus Eptastellare »

Il s’agit d’une étoile à sept bras, les bras d’artistes fluxus, choisie par Caterina. Un hommage à sept artistes historiques du mouvement Fluxus : Giuseppe Chiari, Philip Corner, Geoffrey Hendricks, Alison Knowles, George Maciunas, Ben Patterson, Ben Vautier.

« J’ai imaginé une citadelle à sept branches, inspirée de la « Cittadelle de Palmanova », qu’on appelle aussi la Ville étoilée, située dans la province d’Udine, dans la région autonome du Frioul-Vénétie julienne dans le nord-est de l’Italie.

C’est l’une des plus grandes réalisations de l’architecture militaire européenne.

Outre qu’il s’agit d’une machine de guerre impressionnante, conçue par Vincenzo Scamozzi, ce fut aussi la matérialisation du concept de ville idéale de la Renaissance, conçu sur la base de canons mathématiques et géométriques.

Ma citadelle, préserve et garde en son sein les qualités inhérentes et éternelles de l’art ; ce que montrera cette exposition, c’est la vérité qui en découle, le sens profond des œuvres, une recherche artistique toujours liée à la joie de vivre, avec toutes les qualités qui ont fait de Fluxus la dernière avant-garde. Sur chaque pointe de l’étoile, il y a un artiste qui échange ses énergies avec les autres et tous ensemble rayonnent sur le monde d’une vérité nouvelle et éternelle.

Fluxus est une famille élargie : ce n’est pas un groupe, ce n’est pas un mouvement, ce n’est pas une tendance, c’est vraiment une « espèce » au sens scientifique d’une population formée de plusieurs « exemplaires », qui se déplacent dans un même « système solaire », où ils entrent et sortent à volonté, avec le nomadisme instable qui les caractérise, nomadisme qui se manifeste aussi dans leur travaux, avec la migration d’une discipline à l’autre, souvent sans en privilégier aucune.

Les « Fluxers » sont citoyens de la planète, toujours prêts à se ruer d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, toujours fidèles à eux-mêmes, toujours autonomes, toujours chez eux partout, toujours prêts à changer de langue, d’habitudes, de cuisine, d’amours… Pendant ces quarante ans, au cours desquels j’ai vécu et travaillé dans leur univers sans frontières, j’ai moi aussi beaucoup voyagé en suivant festivals, Fluxtours, expositions, fêtes en tous genres, hommages à la mémoire collective. J’ai accumulé une grande variété de témoignages, d’expériences sur le tas, d’écrits, de photos, de vidéos et d’œuvres. En voici quelques exemplaires présentés dans cette exposition qui me semblent particulièrement pertinents. »[i] écrit-elle.

Je comprends petit à petit que Caterina est une véritable forteresse Fluxus, elleest au cœur d’un cyclone qui se déplace à grande vitesse. Elle expose et collectionne ces différents artistes depuis plus de 50 ans. L’anniversaire d’Unimediamodern Galery a lieu cette année d’ailleurs, 1er novembre 2020 avec le 8 octobre, une exposition de l’artiste fluxus Ay-O. Tiens, des grenouilles en train de copuler ! C’est pour dire qu’ils lui doivent beaucoup les fluxus phénomènes qu’elle expose depuis tant d’années. Elle peut ainsi se permettre de raconter dans ses livres tous les dessous de l’art, érotique ? sans aucun doute.

 Son portrait a d’ailleurs été réalisé maintes fois. Par les deux Ben (Patterson, Vautier), par… et par… Comme de nombreux personnages décrits dans ce livre, Caterina possède également son correspondant animalier : la frog ! Je crois bien que cette histoire de grenouilles avait commencé avec Ben Patterson, mais peut-être avec Ay-O dont les grenouilles colorées s’agitent d’une planche à l’autre ?

 Ainsi par ses qwak qwak, Caterina illustre bien le propos de Jean-Pierre Brisset[ii]sur la supériorité de l’intelligence des grenouilles sur celle des hommes. Et maintenant, la citadelle militaire en moins, je sais aussi pourquoi je me sens, en sa chère compagnie, à ma place, tellement la description de son exposition colle à la description de ma propre vie. Je comprends comment, sans le vouloir, mes agissements ont un nom et une famille adoptive qui se nomme Fluxus.

Dans le sous-sol de l’hôtel Tintin, dans la chambre de Milou, je découvre néanmoins un huitième bras de l’étoile, un bras caché, celui qui a fait se transporter Caterina à Blois, un artiste numérique Jean-Paul Charles. L’œuvre téléphonique d’infiniment petit, agrandie, se transforme en infiniment grand et trône dans l’exposition eptastellare. C’est avec Jean-Paul (quel prénom !) que nous sommes d’ailleurs allés visiter les vitraux de la Cathédrale de Saint Louis, des anciens et ceux qui sont l’œuvre de l’artiste néerlandais Jan Dibbets et du maître verrier français Jean Mauret.

La nef a été détruite par une tempête de 1678, ce qui donnait à la cathédrale, par son asymétrie, un air non fini ou penché…

Le vernissage

Du château-musée de Léonard de Vinci vers celui de l’art Fluxus, j’arrive en retard dans l’espace de l’exposition, mais juste à temps pour capturer un bout de discours explicatif de Caterina. Tout le milieu local est là, y compris le milieu politique, dont le maire de Blois. Le lien avec les 500 ans de Léonard de Vinci dont Caterina a su détourner malicieusement l’anniversaire au profit des étoiles filantes de fluxus, art oblige. C’est l’occasion de secouer la salade. Le maire ré-énacte d’ailleurs la performance initiée jadis par l’artiste Alison Knowles «  Make a salad ».

Pour son discours à la gloire de Léonard de Vinci et Caterina, le maire s’est malencontreusement placé devant le tableau « l’Emmerdeur ». Je ne connais pas le maire, mais cette coïncidence, comme dirait Breton, redonne, une fois de plus à mon film, et à la situation de congratulations, un caractère comique. Comme si, sans que je le veuille ou que je le sache, l’esprit des artistes fluxus réunis dans l’exposition continuaient à me jouer des tours en s’appropriant mon appareil. Il se peut également que, sans que je le veuille ou le sache, j’ai quelques prédispositions légèrement cyniques ou/et malicieuses qui se manifestent ainsi dans certaines de ces occasions sérieuses.

Car les bruits enregistrés des grenouilles (pièce de Ben Patterson) se déposent au hasard sur les explications d’œuvres-cadeaux reçues depuis des années et cueillies dans la vitrine par Caterina, ou encore sur les explications de l’œuvre « Infini » du 8ème bras de l’étoile, le Milou (Jean-Paul Charles dont il était question la veille) ou encore sur les photos de Bertrand Clavez dont la corpulence contraste avec le tableau-écriture de Ben « rien à manger » et « je cherche un cendrillon » et « il ne fallait pas se reproduire » ou encore sur la photo prise de l’artiste de la cerise Jacques Halbert, et du couple de galeristes on line, Cat Vir, Catherine et Jacques Pineau, « nous sommes tous des génies du bistro », ainsi de suite. Impossible d’échapper aux écritures ironiques de Ben, débordantes de toutes parts. Caterina, elle, m’envoie la photo qu’elle a prise de moi, l’appareil photo à la main devant l’affiche symbolique de Fluxus, tête tirant la langue (inspirée de masques grecs) avec l’inscription La vérité. Me voilà capturée à mon tour par Caterina !

         Du discours de Caterina se dégage toute une histoire performative, politique de Fluxus. On se retrouve devant le drapeau américain… Amérique responsable de plus de génocides que tous les exterminateurs des autres pays réunis,… Puis, devant la photo des performances échangistes des couples déguisés, Georges et Olga Maciunas, Jean Dupuy et Olga Adorno. Jean me racontait qu’il a habité dans le loft de Georges pendant deux ans, le loft qu’il a acquis pour l’aider et devenu aujourd’hui la Fondation Emily Harvey. Tant des arts fondés en fondations, me dis-je… Nous passons ensuite à la collection de Caterina. Les affiches, les cartes postales, les boîtes sonores, de petits messages affectifs…

L’art c’est la guerre

Je suis arrivée tard, très tard, et je l’ai aperçu sur un piédestal en train de crier : l’art c’est la guerre, l’art c’est la guerre. Il parlait des marchands d’art et des artistes marchands. De l’art et des marchés boursiers. De mieux en mieux : Ben Vautier en deux jours. Du musée Maillol où j’ai dû effacer ma photo prise de l’ « être », menacée par les vigiles, puis à la galerie Lara Vincy, pour un fourre-tout de Ben. De la brocante au foutoir puis vers un défilé des mots. Une première et une dernière entrevue du personnage grâce au repas miam miam et surtout à l’amabilité de tous les autres performeurs, artistes, assistants, collectionneurs milliardaires avec des chiens et des diamants, qui m’ont hélas échappé, me sont passés sous le nez sans rien me laisser, comme d’habitude – une soirée très agréable néanmoins, des discussions intéressantes et amusantes. Et autant l’exposition du musée Maillol m’a fait dangereusement tourner la tête, (une overdose des mots ?), autant cette soirée-exposition là chez Lara Vinci, m’a paru plus cohérente, y compris dans son débordement même, mais surtout à cause de la présence de l’artiste qui occupait de tout son esprit la petite salle de l’exposition.

         La « rétrospective » au musée Maillol : je ne sais pas si c’est le cabinet érotico-maniaque, avec des objets certes drôles, mais poussiéreux, comme les draps rouges du lit invitant à rêver et la lumière tamisée, à l‘hôtel de passe, ou bien le rayon des suicidés qui m’ont tant dégoutée ? Ou peut-être c’étaient les machines et les objets dégoulinants ? Je ne sais pas. L’art poussé tous les jours un peu plus loin de la vie, dans un infini débordement des objets-mots, dans le paroxysme, version quelque peu « pathétique ». Mal de tête si ce n’est pas la terreur devant cet infini des mots à ne plus en finir. « Trop de mots » est l’énoncé auto-qualifiant de son art par l’artiste lui-même, juste. Rien d’étonnant que les commissaires d’expositions soient obligé(e)s de les comprimer dans une sorte de conteneur, une cabane cubiste réunissant tout, ou presque. Un tas de mots compressés à la manière des sculptures, ferraille comprimée, d’un César. Ou encore, le magasin de Ben, œuvre fluxus collective, déposée à Beaubourg. Comme pour rappeler que, malgré la cristallisation sur son nom de la « gloire » créative, Ben, comme tous les autres agitateurs Fluxus, est la résultante d’un collectif flou d’actions et pensées, d’une sensibilité proche, qui a débuté dans les années 60 grâce à des efforts rassembleurs de Georges Maciunas. Comme on peut lire dans l’entretien de Charles Dreyfus, c’est aussi ce dernier qui aurait mis Ben « dans le coup » des festivals et des concerts dont Ben (raconte Georges) était l’un des organisateurs et participants les plus actifs. Ce qu’il est intéressant de constater, après tant d’années d’existence de la grande famille, c’est la manière « libre » dont ses différents membres y prennent part individuellement, s’y attachent ponctuellement ou s’en détachent, en y trouvant inspiration, orientation, quelquefois même un nom de « scène » ou une identité artistique ou même une raison de vivre créativement.

Une ambiance toute autre donc chez Youri, Lara Vincy galerie, amicale, plutôt joyeuse, l’atmosphère néo-fluxus de jadis. Les murs remplis de tas de mots et d’objets de curiosité là encore, mais comme « organisés », l’espace réduit de la galerie oblige et sans doute l’esprit « ordonné » de Youri le galeriste. C’est vraiment à se demander comment il arrive à travailler avec les artistes aussi débordants. Je soupçonne qu’il en devient fou.

Je m’amuse, je me balade avec ma caméra, appareil photo orienté sur le tas d’œuvres, pour en faire ressortir un esprit. J’en capture quelques-unes, en passant… Celle de la musique fluxus goutte à goutte que j’ai failli casser avec mon sac à dos (je suis toujours prête à partir) et que je m’apprête à acheter, car j’en ai d’un seul coup fait l’expérience. Marc, veilleur sur les œuvres de Ben, m’a tout de suite repéré… Ouf, si la chose se cassait, je n’imagine même pas le problème… Je me rappelle de cette œuvre-ci, puis d’un Perroquet… puis d’un film quasi porn’art ou du genre d’art, de Ben nu avec une femme nue… au lit ? En faisant quoi ? Je ne me rappelle pas. Je crois bien rien.

 Mon appareil capture des bribes de conversations au passage, des visages, connus, plus ou moins familiers, inconnus, pour moi. L’art c’est la guerre, criait Ben sur son piédestal, en agitant le catalogue de « Tas d’esprit ». Sur le mur un grand carnet, comme dans des bureaux d’entrepreneurs de la planification, dont les feuilles tournent à la verticale, en vue d’un business plan. Un assistant de Ben écrit le manifeste crié par Ben, peut-être bien pour que l’acceptation du non-sens général des mots soit mieux organisée ? Pourtant, malgré le brouhaha généralisé, le manifeste prend forme… 

Trop de gens, trop de bruit, on n’entend rien. Arrive-t-on vers la fin de la quête spirituelle de Ben ? Le recueillement, les amis, la vente certes, mais aussi une occasion de fête dont on profite tous.  Le résultat ? A part le repas miam miam payé par Youri, me tarde à vrai dire de récupérer mon être et de le gonfler d’ego de Ben. Alors e-go vers Nice ?

Nice. J’ose. Après la Chine et l’Himalaya tibétain, rien ne me fait peur. Je viens de parcourir des montagnes et des lacs à 5600m d’altitude, j’ai survécu à la contamination des déchets nucléaires baignés dans le lac Qinghai décrit splendidement par Alexandra David-Néel et je n’ai même pas mal à la tête après Lassa bière bue à minuit au camp du Mont Everest. La joie d’être là, la fierté, ne suis-je pas devenue désormais un super-ego ? De plus, le chapeau rouge acheté à Lhassa, je m’aperçois, ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de Ben. Comme une famille de ressemblances, la gloire en moins, ces mots et ces films qui dégoulinent, dont je n’arrive pas à me débarrasser, ni à stopper. Rien n’y fait. Comme une maladie semblable. Une maladie de débordement. Attirer l’attention par les mots qui coulent. Il y a deux sortes de déséquilibres dans l’attitude vitale des êtres dit Sadghuru indien : la diarrhée et la constipation. Les psychiatres diraient qu’un enfant est resté bloqué dans le corps d’un adulte, blessé par un manque d’affection. Il cherche à se mesurer, à se bagarrer, à prouver sa supériorité aux autres, fameux artistes, dont il piétine gentiment et sans pitié les prétendues avancées en art. La futilité de la gloire d’un artiste, sa bêtise, même. Il n’y a que l’humour qui arrive à le retenir et à le ranger à son tour dans le lot de prétentieux. J’apprends que Ben avait depuis très longtemps compris comment jouer avec. C’est qu’au-delà de la bêtise apparente, une certaine philosophie se dégage. La philosophie du concept qui frappe, qui transcende, qui attrape et qui se moque discrètement du visiteur. Le mot est suffisamment ambigu pour ne pas trop le heurter ou bien tellement grossier qu’il ne peut être que pris avec humour. Ainsi marche l’art de Ben face à un public toujours renouvelé, les artistes et les non-artistes tous âges confondus, les anciens sont partis ennuyés ou bien sont restés et participent au jeu. Et on s’en doute, le jeu de mots de Ben n’a pas de fin. Quelquefois grossier, quelquefois mystique, d’un seul mot, ouvertement, s’en dégage quelque chose de mystérieux. Pourquoi ? Comment ? Le mot semble habité, quel en est le secret ?

Je n’arrivais pas à cerner le procédé pourtant là, devant mes yeux. « être libre », « être », « dieu »… qu’est ce qui dans ces simples mots peints à la main, faisait sortir d’eux cette sorte de gravité et d’écho retentissant au-delà du tableau ? Et puisque je ne crois pas aux esprits, je devais bien admettre que quelque chose de cette profondeur des mots devait se dégager du tableau encadré et peut-être bien de la seule forme de l’écriture de Ben. Cette écriture contenait bel et bien quelque chose au-delà d’elle-même, puisqu’elle existait même suspendue ou déposée sur n’importe quel support, objet, être, avec ou sans cadre.

« Je ne suis pas en guerre », le rappel de 2005 et « Maudite soit la guerre » écriture, guerre en néon fond rouge comme dans des enseignes lumineuses que l’on retrouve à New York, bien en résonnance avec l’actualité de cette fin d’année 2020.

Qu’y a-t-il donc dans l’écriture de Ben ?

Plus j’ai observé des lettres, leur forme, les liaisons entre des lettres, plus je sentais sa présence. L’écriture peinte ressemblait bel et bien à celle écrite à la main, intégrant ainsi le geste qui l’a tracée. Seulement chez Jonas Mekas, j’avais jadis cette même impression, impression d’une main guidée par un esprit. Un esprit quelque peu enfantin, maladroit ou moqueur qui s’exerçait à écrire en essayant de bien lier des lettres entre elles. Des lettres sont ainsi liées par des lignes, comme si l’auteur cherchait à garder la connexion entre elles. Pourtant les lettres assemblées débordaient quelques fois dangereusement, certaines étant exagérément grandes, menaçantes, les mots collant des lettres trop près, serrés, comme dans la peinture « je suis noir et beau », sortant du cadre et dont le mot noir était au centre, prégnant. Un enseignant d’école dirait que Ben ne sait pas écrire, que ses lettres ne sont pas homogènes, ni droites… Dans « Ben » des années 60, le B est une sorte de galimatias d’ornement « inutile », créant une corde à nœuds. D’ailleurs, le « nœud à débrouiller » complétait l’idée de mot peint « ben », posté à sa gauche, comme une sorte de constat, d‘auto-portait ou d’instruction autobiographique adressée au regardeur. Qui est Ben ? Un nœud peint à débrouiller, amplifié par la présence d’un nœud réel d’une corde accolée au tableau. Tandis que « Ben » de 1958 ressemble à un véritable serpent entremêlé.

Nice donc.

Septembre 2019. Je suis attirée par le titre : « La vie est un film » et par l’évènement à venir : un défilé de mode des mots. Me dis-je voilà quelque chose de vivant. Un évènement où Ben sera au travail. Depuis mes films cale’ien, gourfink’ien/toeplit’ziens, straubiens, niblock’iens, lary7’iens, lehman’iens, pip’siens, mekas’iens, fox’iens… ne suis-je pas devenue la spécialiste du film du travail créatif ? Voici qu’une occasion en or se présente pour approcher le travail de Ben. Grâce à Eva, sa fille et sa galeriste, dès le matin, je rejoins le groupe au travail. 10h : Ben est déjà à la Station. Un grand bâtiment, sorte de préfabriqué, anciens abattoirs, comme je l’ai appris après.Une grande affiche jaune en correspondance avec la couleur de la grille d’entrée, jaune également, annonce en rouge ce dont il est question : « La vie est un film ». Je n’ai pas le temps de regarder les œuvres tout autour, car le film est déjà commencé… Derrière un podium « le ring du doute », dans les cabines d’essayage, les modèles réajustent leurs robes écritures, choisissent leurs accessoires, la musique se met en route, l’essai-défilé commence.

         Je tombe sur Ben sortant de la cabine d’essayage, cheveux blancs-gris « coiffés » de l’arrière vers l’avant, sorte de punk, un manteau-veste orangée d’hiver, le micro dans la main. Mais, c’est le costume du lapin d’Alice aux Pays des Merveilles ! Je continue à filmer prête à arrêter si jamais… Il crie dans le micro en me voyant, « Toooom, on est en train de m’emmerder là ! ». Il rerentre dans la cabine d’essayage, « Y avait Ebola qui passait alors, Ebola ici ! ». Une jeune femme noire sort avec un chapeau, sorte de sac jaune en plastique, à l’envers, sur la tête, sur lequel est écrit « ébola ». Robe en rayures de tigre. Ben la fait défiler. « Plus doucement, marche doucement… ». Son micro ne marche pas. Une femme accompagne la fille dans son défilé, en rythmant sa marche, sans doute une professionnelle de la mode… La musique techno horrible s’arrête, une autre fille au masque blanc avec le nez allongé d’un Cyrano de Bergerac apparaît pour montrer à Ben son accessoire, il valide. « Gérard », crie-t-il, « met nous la musique » ! La fille au nez de Cyrano et en robe noire de danseuse du lac des Cygnes, plutôt sexy, mais avec, au niveau du ventre, « haine » inscrit dans un cœur, se met à défiler pieds nus. Ça plaît bien à Annie et à Ben. Est-ce la petite taille de mon appareil photo qui le rassure ou est-ce la mienne, va savoir, en tout cas, bon signe, Ben se laisse capturer …

Tiens, un homme. Sorte de veste, un côté noir, un autre rayures blanches, du devant, mots, derrière les rayures en forme d’arc en ciel de différentes variétés du bleu, le chapeau carré à la main avec les écritures, invisibles pour le moment.

Une autre femme noire sort avec une robe moulante, « oui oui oui oui » du devant, dans un cadre rouge, sur le fond noir tâches jaunes, c’est gai. Derrière, « je suis à toi pour toujours » en jaune. Cheveux bouclés très longs, un joli décolleté, manches courtes en dentelle blanche. « Moi ça me plaît », « Moi ça me plaît », répète Ben. J’entre dans la cabine d’essayage remplie d’accessoires et de robes. Ici, c’est Annie qui commande. Quoi que. Ben rentre dans la cabine lui-aussi, il commente au micro les choix des chapeaux et des sacs des unes et des autres. La scène ressemble plus à une fête entre les jeunes filles, qu’à une séance de travail. Je regarde les robes accrochées sur les cintres : moi aussi je veux m’en mettre une !

         Ben n’arrive pas à travailler sans musique. On attend que Tom, le petit fils d’Annie, arrive pour la faire jouer. J’explore les mots-œuvres tout autour. Encore en jaune : « La vérité est un concept incertain », à côté de « Détendez-vous, ce n’est que de l’art ! » de Labelle-Rojoux, puis une histoire de vérité d’Anna Byskov « Convaincre l’humilité et l’existence sans maîtrise… » un fragment, un signe ? La panique, oh la pauvre ! Une autre œuvre, « Tissus de mensonges » de ?… Ben fait semblant d’abandonner la musique… Il s’approche néanmoins des enceintes, déplace l’accumulateur et le pose sur le caisson « Fragile artiste want ». En dessous du ring, l’inscription « Créer c’est gagner ». Arrivée de Tom et d’Eva. Eva en veste jaune japonisante à fleurs roses bleues. Tom règle la musique.  La musique techno horrible redémarre. Le micro de Ben aussi. 

Un homme noir avec une veste blanche, avec des imprimés d’animaux, des taureaux ? des antilopes ? Derrière, sur le fond noir « elle m’a dit tu es une tâche ». Belle veste. La tâche en trop. La musique chante : « You’re fantastic, you’re so special ». Ben fait tourner l’homme sur le podium avec son micro. Une femme avec une veste courte « Je vois toi », mini-jupe avec des mots, défile. « Plus droite, tiens-toi plus droite », dit Ben. « Suit le fil bleu ». « Suit le fil bleu ». « Ça va, mais, c’est pas top, mais c’est bien », d’après lui. Je me dis qu’il doit avoir très chaud avec son manteau de lapin. « Les robes sont bien. Ce qui est moins bien c’est le rythme et le passage » annonce-t-il au micro à la salle vide. La même musique horrible continue, « you are so special, so fantastic », un troisième homme sort de la cabine. Une veste d’homme classique « Je suis un mythe oh man » associé à la robe de la femme tout aussi classique, années 80 ? collante, décolleté du genre tango du devant, les écritures dada sur la face arrière, malheureusement illisibles. « Marche », crie Ben à l’homme en train de se mouvoir en balançant sa tête du bas vers le haut. « La tête haute » crie Ben, « T’es pas en train de jouer une pièce de théâtre » ! « Allez plus vite ». « Ne fais pas le pape…. », réagit-il en l’observant faire le geste de se corriger le col de chemise avant d’entrer sur le podium. « Tu suis la ligne bleu ! ». La femme en robe décolletée tango s’apprête à défiler. L’homme noir du début, désormais en manteau rouge à motifs africains, inscription « Why not », bien droit, fier, entre sur le podium. « Te faudrait un chapeau » dit Ben. Pas sûr, me dis-je. Car la tête du jeune homme est vraiment belle à regarder. La musique techno disco, encore plus horrible que celle d’avant, se dépose sur cette pièce. Ben conseille à l’homme à la veste classique d’en essayer une autre. Il met une veste blanche à motifs-peinturés de Ben. Là ça change tout.

Une femme jupe courte noire avec inscription en jaune « J’ai la rage » au niveau des fesses. Ben lui conseille de tourner la rage devant, au niveau du sexe. « On la voit mieux comme ça », dit-il. L’homme avec la veste blanche à flèches, vers les ronds, sorte de spermatozoïdes se rapprochant vers les ovules du devant, et l’inscription : « tout est cool coule tout roule » sur le dos. Belle veste. La femme avec la jupe « j’ai la rage » défile avec les deux chaussures différentes. Bottine et talon haut. La femme en robe classique tango s’apprête à défiler avec son accessoire : un lasso à la main. L’inscription sur la robe : « attache moi je ferai ce que tu veux ». Les fantasmes de Ben. Une autre femme en peignoir blanc sort de la cabine : l’inscription « fuck me now », encore pire. Mais, bon je ne dirais pas non, si mon amant m’offrait cette sorte de peignoir. Une femme rousse, robe blanche, un par-dessous blanc poilu peluche, l’écriture « à poil » du devant. La musique techno horrible continue.

« Maintenant on va essayer à plusieurs. Au départ » crie Ben. Une femme en maillot noir, robe et chapeau transparent commence le défilé. « Y a pas d’texte là » dit Ben. Ouf…sorte de silence visuel. Les filles ont de la difficulté à suivre la ligne bleue et d’aller se torticoller au centre, ce qui énerve beaucoup Ben… « C’est dans la poche » défile la robe d’une autre femme, jolie. « Montre le chat » crie Ben à la femme suivante, en robe noire, avec l’image de la tête de chat qui pendouille au niveau de son sexe. « Y a pas de texte, il faut un texte là », dit-il. « Allez à toi. Chapeau doré, chapeau doré » La fille à la casquette dorée défile. « Black is black » crie-t-il en riant. Sur la robe noire brillante est écrit « black is black » en blanc, derrière « red is red », en rouge. C’est logique. Suivie par une danseuse lac des Cygnes, cette fois-ci, en robe verte, cheveux courts : « Je m’envole en pensant à un oiseau » devant, « J’aime qu’on m’aime » derrière, chapeau noir en décalage, pas génial. Elle fait cygne avec ses mains comme dans les ballets russes.

    Collages : robes photos, cartes postales, hommes, femmes nues etc. « Là il y a trop de photos » dit Ben pour la première. « Tom ! Il ne marche pas le son » crie-t-il, en manipulant l’application sonore sur le téléphone. « Collection privée » inscrite en dessous des photos de nu sur la deuxième robe- collage. Je mettrai que des photos d’hommes nus, moi. Mais c’est encore ringard. La musique techno change. C’est un peu mieux. Femme avec manteau fausse panthère, bison ? un trou découpé sur l’arrière du dos allant jusqu’aux fesses, on voit l’inscription sur la robe en dessous : « peau de femme ». Une femme plus âgée que les autres, dos nu devant, couvert par un tas de cravates. « J’aime qu’on m’aime » avec un énorme boa orange. Moi ça me plaît. Femme blonde, en robe rouge « Occitanie libre », avec un motif occitan,… Une autre avec l’inscription « Serial lover », etc. 

         Ben dans la cabine en train de mettre une sorte de dinosaure peluche jaune sur la tête d’une femme habillée en ours, avec l’inscription « Why not » au milieu. « Non non, ça fait trop drôle » dit-il. Je ris. Ça fait beaucoup. Derrière, Annie et un homme établissent l’ordre de la liste des femmes dans un tableau : « Nathalie le nounours…Cynthia robe noire avec un trou… » Je filme les robes et un sac transparent « Rien à cacher », dedans un ourse et un ballon, pas mal J

         Chaque femme a deux ou trois robes. La répétition générale du mouvement sur le podium et enfin, les mariés ! « Y en a trois », annonce Ben. J’aime en particulier celle dont le voile est tenu par une femme japonaise en kimono jaune. Très zen. Le dessin de poils de sexe féminin du devant, à l’emplacement du sexe. Une chatte zen. Belle musique de fin.

Le défilé

Mon film débute par le nettoyage avec l’aspirateur du podium par Gérard. Le bruit de l’aspirateur couvre la voix de Ben. Gérard réalise son activité avec beaucoup de grâce. Une vraie performance-nettoyage. J’aime bien ce début-là, très à la fluxus, annonçant que quelque chose d’important se prépare.

         Beaucoup de monde, Ben sur le podium explique qu’il a acheté ses robes chez Abbé Pierre à 2, 3 euros pièce et qu’il a mis ses écritures là-dessus.

         Quelle surprise agréable, la chanson de Jefferson Airplane Alice, White Rabbit, fait partie du répertoire musical, hélas en version techno agitée, but  ! Je me disais bien qu’un lapin était par là.

         Je découvre d’autres costumes, robes, dont une nommée « Ecologie » annonce Ben : une femme en robe en bouteilles en plastique, perruque orange, seins nus. Ayant suscité beaucoup d’enthousiasme. Et la troisième robe de mariée. Sortie du carton sacs poubelles et l’emballage en plastique, une femme blonde s’entourant avec et attachant le tout par une corde. Une performance sur un fond de heavy metal. Ben explique le travail d’artiste, elle rentre dans les magasins de vêtements, prend les sacs poubelles et se les met sur la tête.

         Voilà qu’avec cette performance le sens politique du défilé se dégage ouvertement. La critique vise avant tout le caractère polluant de l’industrie des vêtements, dont l’industrie du luxe. La cabine d’essayage située dans les anciens abattoirs dont on voit encore des crochets à viande, n’est pas sans penser aux rapprochements. Qu’est-ce qu’un modèle ? A quoi tous ces défilés servent ? Pourquoi autant de gaspillages, de « tortures » de corps, des sacrifices pour le maintenir à la taille convenue… Au passage, quelques autres « messages » : le multiculturalisme de Ben. Me suis souvenue de l’œuvre de Ben, langues tirées aux impérialistes d’avant-garde par les Africains, de l’une de ses premières peintures « je suis noir et beau » et des œuvres « bananes »… Ben défendant des cultures et des langues locales. Toute une Occitanie avait le droit à ses performances à la Station. Ben c’est aussi l’école de Nice et tout un collectif d’artistes échoués là. Comme d’habitude dénonçant avec humour toutes sortes de constructions égocentrées et sexuées sur lesquelles joue l’univers de la mode : « Moi moi moi » « Regardez-moi », « Fuck me »… Les hommes « forts », fiers, les femmes chaperons rouges, les femmes Alice au pays des merveilles, les femmes chasseuses d’hommes, SM, les rêves de mariage, …

         Toutefois, Ben préfère clôturer son défilé par la mariée chatte zen. Une très belle musique, belle danse de la maîtresse zen avec la mariée, voilà ce qui apaise l’atmosphère, sans effacer le message ni l’humour décalé des écritures placées malicieusement sur les différentes zones du corps des femmes portant les robes.

Ca continue

Je loge avec l’une des artistes performeuse dans l’appartement en vente d’Eva au centre de Nice. Grand appartement désormais presque vide, quelques livres, ustensiles, de quoi dormir néanmoins et passer de belles soirées. Ça me change de ma studette parisienne. Anna Byskov, ma colocataire momentanée dont je me souviens d’avoir déjà filmé l’installation vidéo sculpturale sur la vérité, exposée dans les escaliers de la Fondation du doute à Blois. J’ai aperçu Anna au réveil méditant devant la superbe machine à café expresso et dès nos premiers mots empotés échangés, je l’ai identifiée comme une sorte d’âme semblable. Anna vie en ce moment en Allemagne et vient pour la journée des performances/concerts fluxus que Ben organise le lendemain du défilé.  Elle est en pleine préparation, est en train de se trouer les pantoufles. Mhm…. Je me demande pourquoi faire. Le retour à La Station, pour voir quelques performances de Ben and co. Ça commence par un match de boxe. Pourquoi pas.

Les performances

Anna est une superbe performeuse, elle s’est mise dans des trous après s’est avoir mis un sac d’eau sur la tête, elle s’est trouée des paputtes (chaussures poilus de chambre), pour faire de la peinture jetable avec ses doigts : la panique annoncée par « mémoires de l’être » ou quelque chose de la sorte ! Je n’ai rien compris. Elle m’a poussé sur le podium avec Ben pour tenir la nappe à trous dans laquelle elle se mettait, une jambe après l’autre, pour finir la tête en bas le cul en haut, ça fait un drôle de film ! Après le défilé, Eva nous a mis dans le coffre de sa voiture pour nous amener au restaurant, avec les deux autres performeurs, Philippe qui fabrique des balais suspendus invisibles et son ami Kader… Le jour suivant nous avons marché tous ensemble, artiste collectif Steiner avec sa guitare (il va se marier samedi, Ben sera son témoin : le scoop !), alors Ben a chanté le blues avec lui et j’ai réussi à y mettre ma flûte ! Ben est un véritable chanteur ! Toute cette improvisation est une question de rythme. Le soir, nous sommes allés dans un autre lieu d’art restaurant où Kouro performait avec ses jolies danseuses, liseuses des poètes de la Beat Generation, puis, a projeté son film des bd pâte à modeler sur Kamasoutra ! Nous étions tous très excités après le film dont les différents « tableaux » illustraient les positions sexuelles compliquées exercées par différents individus dans différents pays … Sorte de mille et une nuits, des voyages exotiques exploratoires. J’ai parlé toute la nuit de mes voyages avec Philippe qui continuait à me raconter l’histoire de sa vie et le sens de son œuvre du balais suspendu et invisible exposé à la Station dans l’exposition La vie est un film… Il est vrai, bien qu’il soit dressé au milieu du hangar, personne ne l’a remarqué, sans doute le public le prenait pour un balai banal. Ah oui, Ben m’a appelé pour me dire qu’il a lu presque la totalité de mon livre Du film au texte ! Il l’a bien aimé, ça m’a encouragé à finir la seconde série des portraits. Il m’invite chez lui à déjeuner, hélas, je suis déjà partie.

Etre libre

Encore une contradiction dans les faits si ce n’est pas une tautologie. C’est à croire que Ben est sartrien. Il pourrait même inventer le néant. En voici le titre d’une toute ancienne-nouvelle exposition, à la Chamarande. Mais ce n’est pas à travers l’ego que le lien avec l’univers peut se constituer. Je réfléchissais. N’est-ce pas justement à travers l’être ? Je réfléchis trop. La spiritualité n’a rien à voir avec la philosophie. C’est une méthode. Je me suis inscrite aux cours de philosophie bouddhiste et la méthode serait d’après les Tibétains une partie seulement du chemin vers l’éveil. La seconde, la plus fondamentale, serait celle de la connaissance. Certes il ne s’agit pas de connaissance au sens occidental de ce terme, mais de connaissance logique tout de même, bien qu’elle soit étroitement connectée à la pratique de la méditation. Ben aurait-il donc raison de sortir la critique d’art de sa cogitation ? Faire ou ne pas faire, mais s’arrêter de penser en rond, car une cogitation sans action emprisonne l’être. Alors entre un sexe maniaque et une sculpture vivante, la vie artistique et avec elle la vie tout court, de Ben, pourrait-elle se résumer en ce même long geste, affirmé, instruit : « être libre », sur des fonds de toutes les couleurs possibles.

L’artiste est dans l’escalier

On se focalise, il est vrai toujours sur le nu descendant et plus rarement sur la forme du socle qui le maintient et sur lequel comme une sculpture vivante, il se meut. Du berceau avec l’écriture « le temps passe » pour arriver à « pas d’art sans souffrance », vers côte à côte, les portraits de Duchamp et de Cage.

Une fois en bas on peut lire : « la vie est une marche après l’autre », « attention à l’esprit d’escaliers qui nous guette », « marche ou crève – t’arrête pas – marche » ; « je marche – sur ma tête  » ; « l’artiste est dans les escaliers – ». Et l’image du film Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, de la poussette avec le bébé dévalant dramatiquement la pente du haut des escaliers d’Odessa, s’impose à moi plus encore que le nu défragmenté de Duchamp. L’art révolutionnaire, d’Eisenstein, Duchamp, Cage à Ben n’est-il pas si bien résumé à travers ce plan condensé de la vie qui passe, d’une façon bien saccadée ? L’être, tel ce bébé lequel, dégringole chaotiquement à grande vitesse parmi les mutinés, après être tombé, une marche après l’autre, sur sa tête. C’est ainsi que l’artiste est né, dans la souffrance ?

L’amour ce sont des mots, doux

Je visionne mes images des expositions de Ben. J’y recherche quelques mots optimistes. Mais quoi ? N’ai-je pas appris déjà avec Straub qu’il fallait résister à l’optimisme ? Et je tombe sur l’une des pièces anciennes de Ben, écrite maladroitement, « l’amour c’est des mots ». J’y ajoute « doux ». Encore un mensonge. L’amour c’est tout sauf les mots, diraient les gourous et autres chamanes de la guérison amoureuse. L’amour, comme l’être, ne se dit pas, il est. Je me mets ainsi petit à petit à intervenir dans des écritures de Ben, à les transformer, romantiquement, inlassablement. « Pas de désir sans amour » à la place de « pas d’amour sans désir ». Est-ce vrai ? Mais l’amour a-t-il quelque chose à faire avec la vérité ? Et avec l’art ?


[i] https://www.fondationdudoute.fr/exposition/17/1584-presentation.htm

[ii] Jean-Pierre Brisset, Les œuvres complètes, Presses du réel ; LES GRENOUILLES QUI VONT SUR L’EAU ONT–ELLES DES AILES ? ; Art of swiming (as a grenouille)

à la Une

Voyages d’étude

De la constitution d’une expérience esthétique

Résumé

Que veut dire faire une expérience esthétique ? Quelles sont les expériences qui ne sont pas esthétiques ? Dans quelles conditions le sentiment esthétique/anesthétique survient-il ? De quelle manière l’ordinaire devient-il véritablement extraordinaire ? Faire une expérience de l’art plutôt que de l’observer ou l’analyser, tel est le véritable propos de cet ouvrage, à l’appui de ces quelques voyages d’étude sur les traces des arts, cultures et civilisations anciens dont la contemporanéité s’y incruste et s’y mélange.

         Vivre au temps présent sans oublier ce qui c’est passé, interroger la manière dont le monde fonctionne actuellement avec les yeux d’une ethnographe, filmeuse, écrivaine. Celle qui transforme toutes ces découvertes en une aventure continue. Que font les gens dans tous ces différents pays ? Quelles activités mènent-ils ? De quelle manière ? Qu’est ce qui les préoccupe ? Quelles logiques, activités, les animent ? Tous ces différents pays, dont les géographies, cultures et histoires sont si différents de la mienne. Et pourtant… De quelle manière les arts du passé, leurs vestiges, rites, subsistent-ils ? Comment sont-ils intégrés aux formes de vies actuelles ?

         Dans son ouvrage « L’art comme expérience » John Dewey interroge la nature de l’expérience esthétique au-delà de la création artistique proprement dite :  

« Le décloisonnement qu’il (Dewey) opère entre les catégories de l’existence permet en effet à l’esthétique de s’émanciper du champ purement artistique. Non seulement observer une œuvre d’art n’aboutit pas nécessairement à une expérience esthétique – la relation que nous avons avec l’objet peut rester superficielle et rudimentaire – mais une expérience ordinaire peut à l’inverse se parer d’une dimension esthétique 2 »

« L’évaluation d’une expérience ne s’effectue donc pas selon des critères internes mais au regard de la qualité relationnelle, c’est-à-dire de l’engagement de l’individu dans une activité donnée. L’expérience esthétique est, par conséquent, le paradigme de l’expérience pour Dewey puisqu’elle permet la prise de conscience des transformations opérées par les interactions entre l’individu et l’environnement. De fait, le qualificatif d’esthétique n’est pas tant ce qui dicte la contemplation que le résultat d’une activité : il vient marquer de son sceau chaque expérience satisfaisante et transformatrice. Il renvoie à une valeur »[1]

Les réflexions que nous livre Dewey portent sur le rôle essentiel que joue l’expérience esthétique dans d’autres formes d’expérience (scientifique, politique,…) et dans la création des formes de vie, de la prise de conscience de leur qualité. Que l’on parvienne à faire pousser des légumes, des arbres, ou à achever une œuvre d’art de manière qui nous satisfait, nous procurant un sentiment de bien-être ou d’harmonie, ces sentiments d’expérience relèvent tous une forme esthétique.

         Dewey décrit le sentiment de satisfaction que procure souvent l’activité menée à son terme. Que vaut alors une œuvre inachevée ? Serait-elle pour autant inesthétique ? Pas forcement, répondrait-il probablement, car ce qui importe n’est pas tant le résultat mais le plaisir d’être entièrement engagé dans l’activité créative, celle que l’on cultive patiemment, au jour le jour, tel un jardin secret, à l’abri des regards curieux. L’activité même procure la satisfaction, le plaisir même, la joie qui affecte notre manière de vivre plus entièrement, plus consciemment, n’est ce pas le but de toute expérience véritable ? En ce sens n’importe quelle petite étape accomplie, telle des pages d’un ouvrage qui se constituent au jour le jour, peut, en ce sens, procurer la satisfaction. Le philosophe interroge en particulier les conditions suscitant la dimension esthétique de l’expérience, ses contextes d’émergence, d’accomplissement. 

Si on suit son idée qui consiste à dire que l’art, comme tout autre activité, est une activité située, on peut ainsi tenter de l’appliquer à l’approche de l’histoire de l’art, en se référant aux ouvrages du passé exposés, en les «phénoménologisant». L’histoire de l’art n’est pas dissociée de la manière de l’approcher concrètement, du parcours que l’on effectue à la recherche de ses traces, de la forme de vie de ceux qui la découvre et qui mènent à son sujet une enquête. L’enquête laquelle arrive, après plusieurs années d’expériences, vers une terminaison provisoire, ayant enfin pu trouver son port d’attache, je tourne la page et je regarde dans une nouvelle direction. La recherche, comme la vie et la création, continuent.

Découvrir le monde. Cette enquête s’appuie non seulement sur l’analyse de certaines données culturelles archivées, accumulées (œuvres, notes, peintures, romans, récits, mythes, photographies, films,…), elle se constitue également à travers les données de première mains : situations, rencontres, expériences et apprentissages divers, lesquelles forment ces voyages. En délivrant quelques instructions (signes,  actions, astuces), à prendre pour soi, à essayer d’appliquer, cherchant par là à améliorer l’état de la vie, susciter l’imagination. Routes, paysages, rencontres, l’expérience de voyage permets à faire émerger de nouvelles formes de vie. Pas à pas, nous nous transformons en des « esthètes prosaïques » de notre existence. Celle qui nous incombe à former par nous-mêmes, à unifier de manière harmonieuse ses différentes composantes.


[1] Léa Casagrande est titulaire d’un master de philosophie et d’esthétique, et travaille dans le cadre de ses études de journalisme pour les Inrockuptibles et les Ecrans Terribles : https://www.les-philosophes.fr/esthetique-et-philosophie-de-lart/art-comme-experience-dewey.html

Du Film au texte

Préambule

UN ECHANGE de mails avec Jaap Pieters m’a soudainement rappelé ce fait évident que toute cette expérience a commencé au cinéma La Clef. Tout a donc commencé avec la soirée en hommage à Marcel Mazet organisé par le Collectif Jeune Cinéma. C’est là aussi que j’ai vu ses films pour la première fois. Je me souviens encore de ce film onirique, (Le Rituel de Fontainebleau (2000) de Stéphane Marti où Marcel pousse inlassablement, tel Sisyphe, une boule énorme à travers la forêt. L’absurde de la vie et de la mort.

         Et Jaap, tel un moustique, avec ses questions, vient me déranger dans mon écriture. Il m’envoie une annonce d’une projection de ses belles images dans un festival à Zurich. Et, va savoir pourquoi, cette annonce et cette idée de festival m’irritent. Peut-être parce que festival veut dire rendre public, projeter, dire. Ce dont précisément je ne me sens pas capable, pas avant que ce livre soit fini, avant que je le juge à peu près complet. Mais aussi, parce que festival ça veut dire : mettre en compétition, juger, stariser les auteurs, être obligé de se gaver de films, les uns à la suite des autres… C’est devenu un peu comme des colloques, des projets et des communications – quelque chose qui me devient de moins en moins sympathique, surtout lorsque cela est organisé dans le format « grand nombre ». J’aime les rassemblements minimalistes, modestes, des discussions longues et profondes, des projections de films peu nombreux et rares. Puis, l’idée même de « postuler », d’envoyer « une proposition », de devoir rendre la recherche compatible avec ce qui est attendu, exigé, de formater les images et les textes, me sort par les oreilles. Tout ce formatage me paraît être une perte de temps. Mais que faire ? Il faut bien pouvoir rendre public quelque part ce que l’on fait.

Et je regarde donc ces images oniriques de Jaap et je lui réponds : « beautiful ! thank you » et il me demande : « how’s your life right now??? ». Le mail m’arrive le 27/05/14 à 01:33 ! Comme si rien ne pouvait échapper à cet Œil pas uniquement d’Amsterdam (il se nomme the Eye of Amsterdam), mais aussi à cet Œil de l’intérieur. Trop sensible pour se faire avoir par une si brève réponse. Alors, je prends la question de Jaap « how is your life now ??? » avec ses trois points d’interrogation au sérieux et je lui réponds : « I write my book… it’s a little hard work after my super travel in Himalaya… more domestic life, rather empty… it’s funny you arrive always in this kind « down » moments. I just came back. Some friends feel something! and how is your life? it seems great, the beautiful images! ». 

Et, comme pour confirmer la théorie des émotions de James, je pense « empty », « empty » et plus je pense « empty », plus les larmes affluent à mes yeux et me rendent encore plus triste. What’s the hell ? Pourquoi me pose-t-il cette question ? Là, la nuit à une heure non pas trente, mais trente-trois ? Et je réfléchis à ma rencontre avec lui au cinéma, cinéma la Clef, la Clef. Cinéma de la Clef. Cinéma c’est la clef. Rue de la Clef. Car, c’est là que j’ai vu une projection des films tragi-comiques de Jaap qui m’ont tant fait pleurer de rire. Il était question des films en Super 8 et des captations de scènes de la vie quotidienne de 3 minutes, le temps de la durée de la pellicule. Des clochards, des alcooliques, des femmes nettoyant les vitres d’appartements situés dans les étages élevés d’immeubles dont la hauteur donne le vertige…

De l’absurde, du clownesque dans nos activités ordinaires, comme cette canette qui tombait de la poche trouée d’un clochard qui la remettait ainsi inlassablement dedans, elle tombait et retombait, mais il continuait… Ou celui qui se trimbalait avec son caddie en le déplaçant d’un lieu à l’autre. C’est un peu du Tati ou du Chaplin contemporain. Jaap est donc ce cinéaste qui observe tous ces gens depuis sa fenêtre et filme l’absurde au cœur de l’ordinaire, c’est-à-dire en bas de sa rue. Je suis allée essuyer mes larmes dans la salle de bains et j’ai remarqué ce cristal de sucre que j’ai ramené de Nagar (Inde) que m’a donné un Brahman du temple Krishna. Puis j’ai regardé le bracelet en fil rouge attaché à mon poignet et j’ai pensé « puja », « puja » (prière) et à toutes ces activités indiennes « absurdes » que j’ai vues et qui m’ont tant étonnée et j’ai éclaté de rire en pensant à tout ce sérieux que les Indiens y mettent. A quoi bon lécher ce morceau de sucre, se mettre de la pâte rouge, jaune, au front, ramasser et coudre les fleurs pour les mettre sur des statuettes-dieux ?… Puis j’ai repensé aux films de Jaap. Et je me suis dit, la vie européenne n’est pas plus ni moins absurde. Alors écrire un livre qui n’en finit pas, telle cette canette qui tombe et retombe de la poche d’un clochard, avant de s’apercevoir que la poche est trouée et que toute cette activité ne sert à rien, pourquoi pas ?

Quelques jours après, un nouveau mail. L’annonce de l’exposition sur Jaap à Amsterdam.

« In this link you’ll find a couple of short (printed & filmed) interviews with Jaap Pieters, ‘the eye of Amsterdam’, two in english, one elder one (2006) in dutch [i]….»

Il est question des films de Jaap en super 8 :

         « The evening focuses on Dutch artist Jaap Pieters, probably the best known Super 8 practitioner in Holland, also known as the EYE of Amsterdam. His films are small gems of the everyday life, poetic diary films, shot from and around his apartment in Amsterdam. The evening offers a rare occasion to see Super 8 films projected in its original format by the artist in person. The program includes short films by Luk Sponselee, Peter Rubin, Barbara Meter and Jean-Pierre Sens and is presented by Simona Monizza, curator of experimental film in EYE. »

Qu’est-ce que l’art ? De quelle manière l’art filmique peut-il devenir une « solution » à la vie qui passe ? Je le comprenais comme une sorte de moments particuliers où l’ordinaire devenait extraordinaire. Quelque chose le transcendait, faisait surgir l’émerveillement, l’enchantement dû au caractère surprenant des rencontres et des situations prenant quelquefois un aspect improbable là où elles se produisaient. Les motifs et les ornements creusés dans la pierre, les couleurs des tissus brodés à la main, la végétation luxuriante, les ronronnements d’un chat et le grognement d’un tigre, prenaient doucement place au cœur de la vie banale, ennuyeuse, violente. Un monde parallèle, une fable partagée, un cri d’angoisse ou de colère, exprimés à travers des échanges et des monologues, des analyses savantes, des images accumulées. De rencontre en rencontre, d’année en année. Les coïncidences entre les sons et les paysages, la configuration entre la lumière et les voix provenant de la rue, la musique contemporaine se mettant soudainement en route, tel un vieux disque rayé. Et il m’est arrivé souvent de capter ce genre de moments avec ma caméra, en rencontrant certaines personnes, en relevant les « phénomènes » merveilleux de la vie en train de se dérouler. C’est de ce genre de petits « eurêka » bousculant un quotidien autrement bien banal, voire désastreux, que j’ai eu envie de parler ici. En prêtant une attention particulière aux impressions que certaines situations, certains films, certains paysages et visages ont suscités en moi. Les décrire avec un souci de ne pas les laisser simplement passer et s’évaporer, mais les rendre visibles à travers les images et les sons, me raconter les histoires à moi-même.

Alors, j’ai regardé de nouveau cette vidéo que j’ai prise de Jaap après la projection de ses films. Qui était Jaap, à quel monde appartenait-il ? The Amsterdam Eye…. D’autres aspects de son univers se dévoilaient parfois par des annonces qu’il m’envoyait, des remarques qu’il me faisait, des documentaires sur lui. Il en ressortait un portrait d’une sorte de sage, dans le genre rock and roll, souvent accompagné d’un brin d’humour. Un fin observateur de la rue et des êtres, en tout cas. Je me rappelle encore cette chanson qu’il m’a fait parvenir, « The white rabbit », de Alison Jefferson alors que j’étais dans un état, eh oui, là encore, malheureusement amoureux. Alison chantait : « One pill makes you larger
And one pill makes you small And the ones that mother gives you
 Don’t do anything at all…. Et : And if you go chasing rabbits And you know you’re going to fall Tell ’em a hookah smoking caterpillar
Has given you the call…
Call Alice
When she was just small » Cette chanson me rappelait tout l’absurde de ma quête amoureuse et me conseillait :  « When logic and proportion Have fallen sloppy dead And the White Knight is talking backwards And the Red Queen’s off with her head Remember what the Dormouse said Feed your head Feed your head »[ii] Elle a ensuite provoquée une petite performance filmée avec un jeune musicien rencontré dans la rue et qui est passé me rendre visite un soir, sorte de comédie de boulevard. Ne suis-je pas une grande comique ?

Il en résulte une série d’essais, un mélange d’impressions et de remarques personnelles, un point d’entrée pour approcher les créations, les discours, les opinions de quelques filmeurs et cinéastes mettant au centre de leurs pratiques de film cette attitude de fusionner leur vie à leur art. S’en dégagent quelques ingrédients pour une expérience esthétique, une technique rencontrant le mode de travail et de vie d’un individu ; lequel, par sa propre force créatrice, arrive à transformer quelque chose dans sa propre vie et le monde qui l’entoure.

         Le film et l’écriture, au-delà d’une technique, un art de vivre, qui est le fil conducteur, le point de départ et l’arrière-plan continu de ces essais, l’observation des situations et des occasions de leur transformation en œuvres vécues.

Une tentative de réponse à cette expérience esthétique ordinaire et bien personnelle. Le résultat d’un apprentissage et d’une recherche identitaire et de ses « embarras » : par quel cheminement, quelles activités devient-on un auteur, un artiste, un cinéaste ? Quelle est la clef d’une vie épanouie ?. Se côtoient donc dans ce livre des pratiques et des vies de personnalités très différentes les unes des autres, les faiseurs de films et les filmeurs que j’ai rencontrés, au sens tant interpersonnel qu’intellectuel de ce terme. Ceux qui m’ont appris quelque chose, qui ont réenchanté mon quotidien, qui m’ont accueillie chez eux.

Il ne s’ensuit pas que tous ces « personnages » soient des « sages », bien au contraire ! Mais quelque chose dans leurs attitudes ou pratiques a fait, et ce quelque chose sera au centre de ce livre, que j’ai eu envie de m’y arrêter ne serait-ce que furtivement, d’en relever quelques aspects « intrigants ». C’est sur quelques fragments prélevés sur leurs travaux, œuvres et vies, par ailleurs naturellement plus riches et plus variés, que je m’appuie ici pour formuler ces quelques idées sur l’acte de créer, filmer,  projeter et recevoir un film.

Les portraits des filmeurs et des « faiseurs de films » retenus ici débutent habituellement par une expérience de rencontre directe, m’engageant physiquement et affectivement avec la personne qui se trouve en face de moi et que je découvre en même temps qu’elle me découvre. Les conversations pouvant s’engager sur son identité, son travail, la visite de son habitat ou atelier, la lecture de textes, journaux intimes, poèmes. Une première rencontre suscitant un intérêt, une curiosité à propos de leurs films, écrits, œuvres, à propos des manières de les réaliser. Le film débute bien souvent sur une impulsion, matérialisée par un acte d’enregistrer ce qui se présente à la vue. De là vient éventuellement une idée sur la manière de composer l’image, à partir d’un changement méthodique de point de vue.

Je me suis intéressée à ceux qui, saisis d’une passion pour la perception visuelle, sonore, ont appris à voir et entendre le monde et les gens d’une manière particulière, d’une façon parfois très différente de celle d’une personne ordinaire, décidés d’en faire leur expérience habituelle et la matière d’un art filmique, littéraire, spirituel. Tant de nécessités, tant de pratiques filmiques, artistiques et expériences quotidiennes qui constituent ces différentes formes esthétiques. Elles ont toutes un lien avec le corps : la transformation du regard, le placement et le mouvement corporel, l’attention auditive, le point de départ de la prise d’images.

         Le pouvoir des mots, les effets politiques, l’éthique du langage écrit, prononcé d’une certaine manière, sont au cœur des recherches cinématographiques de Jean-Marie Straub qui poursuit l’œuvre commune débutée avec sa compagnie, Danièle Huillet. A travers ses films, il rend inlassablement étrange ce qui va de soi pour un lecteur/spectateur peu attentif. Il, éveille chez ce dernier une conscience  en lui faisant voir dans le texte lu/entendu des variations de sens présentes, mais non préalablement perçues.

         La question qui se pose dans le cadre de ce travail filmique, souvent en marge des pratiques les plus couramment admises et les moins questionnées au sein de la société et de ses institutions, permet justement de découvrir comment faire surgir une tension, perturber ou rendre étrange ce qui allait pour lui de soi et dont la nouvelle qualité sensible ne peut être découverte qu’en étant expérimentée sous une nouvelle posture. C’est en faisant appel à l’adoption d’une façon de voir différente qu’elles suscitent, que ces pratiques permettent ainsi de rendre visible une alternative possible et de réévaluer le quotidien, voire de le dénaturaliser, en proposant des formes, des visions ou des perceptions, c’est à dire aussi des normes nouvelles qui le questionnent en retour voire réorganisent différemment l’expérience que l’on peut en faire. Cette rupture, qu’elle soit intentionnelle ou qu’elle surgisse de manière spontanée, non volontaire, permet ainsi d’exprimer les aspects d’un monde ordinaire, non perçus habituellement, et de les voir selon des perspectives asymétriques, alternatives ou divergentes.

Les filmeurs de l’intime, donnent ainsi à voir le monde, ses aspects esthétiques, politiques, écologiques, à travers leur expérience de vie propre. Jonas Mekas ou Boris Lehman, sont des praticiens reconnus de ce mode d’expression personnelle, sous des formes différentes. Un cinéma faillible, affecté, relatif aux situations, incertain, voilé, les deux n’assumant que leur propre vision du monde, à partir du corps regardant, ressentant.

         L’esthétique de Jonas Mekas se matérialise dans ses films. Les cadrages, les amis, les fragments poétiques de la nature se rendent visibles à travers un geste filmique particulier proche de la peinture. Jonas est dans toutes ses images, comme il se plaît à le dire. Mais c’est finalement ce que Jonas s’imagine être. Jonas filmé, ordinaire. Sa voix qui se donne à entendre, révèle le sens profond de ses images, c’est à dire des fragments de vie, comme elles viennent avec les images, les scènes ordinaires de tous les jours, le plenum qui n’a pas besoin d’être compris ou expliqué. Il est.

         Boris Lehman se dévoile (nu, parfois !) dans des films qu’il met en scène. Il est dans son histoire racontée, fictionnalisée, à travers le monde proche que l’on découvre en série, à travers la vie de Boris mise en scène. Le film de Boris est en mouvement permanent. Boris plus ou moins transparent, camouflé, poétique, genré, sexué, tellement « Boris » qu’il n’est jamais exclusivement « Boris ». C’est un Boris relatif aux autres.

         Le cinéma abstrait, curatif, divin et énigmatique de Gregory Markopoulos, projeté dans la nature, film-expérience par excellence exigeant la présence du spectateur, l’expérience permise par son ami et héritier Robert Beavers, est une forme unique de lien entre le cinéma et le sacré, le cinéma et la nature. Temenos est l’exemple unique de ce genre de projet filmique Total.

         Cette approche expérientielle du matériau créatif, dans ses contenus et techniques, est le trait commun de tous les cinéastes rassemblés ici. Le regard phénoménologique, la posture existentielle, peuvent être aperçus à travers les films de Jaap Pieters, Gregory Markopoulos, Robert Beavers, Takahiko Immura ou Ken Jacobs.

Une première série de rencontres et de fragments de portraits filmés de ces « pères fondateurs » du cinéma expérimental ou d’avant-garde que l’on pourrait situer dans les années 60/70, rencontrés au cours des voyages, lors des expositions, conférences, lectures de livres, après les projections, concerts, dans des cafés. Les filmeurs qui m’ont ouvert un accès vers leurs modes de vie et l’art de l’image, me permettant d’esquisser les différentes voies envisageables pour comprendre la nature filmique de l’expérience ou le caractère expérientiel du film.

Désordonner les formes, emprunter les images, mélanger les objets anciens et les modernes, rendre visible l’étrange dans le lieu même de son apparition, le principe même de la magie. Rendre compte de l’épaisseur des sons, de la densité de leur matière, de leur pouvoir d’action sur le corps, de la respiration, de la tension. Les performances de Takahiko Immura et de Phill Niblock sont l’instanciation même de la capacité des images et des sons à faire agir, sentir le son dans le corps. La matérialité de la peinture, les empreintes laissées sur une pellicule, l’histoire de la couleur, du cinéma qui se projette sur une surface blanche. Qu’est-ce qu’un film ? Qu’est-ce qu’un original ? Qui est l’auteur de l’œuvre ? Comment le rapport entre la lumière et l’obscurité se manifeste-t-il ? Quel est son lien avec la cuisine ? Peter Kubelka en parle le mieux.

L’art, le film, l’écriture, la collection et la diffusion des images comme une forme d’existence, comme transformation de soi, comme intrusion, comme action, et non plus uniquement comme une matière, une technique ou une représentation donc. Mais, de quelle manière le spectateur est-il enrôlé dans quelque chose qui est davantage qu’un film, quel est l’impact que celui-ci peut avoir sur lui ? Sur son corps, sa perception de lui-même, du monde qui l’entoure ? Les expérimentations en 3D de Ken Jacobs invitent l’image à sortir de l’écran, les films de Jaap Pieters captent et construisent des moments tragi-comiques de scènes de la rue, interrogent l’étrangeté inquiétante et fascinante du quotidien, invitent à « radicaliser » le cinéma, à expérimenter et à voyager. Les constructions « intermédiaires » de Robert Beavers, rappellent l’importance de tout ce dont le film ou l’œuvre comme produit final ne rend pas tellement compte, mais qui est pourtant indispensable à sa réalisation : les moyens de discipliner, de contrôler le processus créatif, de subordonner l’action finale (le film) à une autre, qui fait le pont entre ces différents moments. Une manière d’arranger l’environnement de façon à préparer l’action…C’est aussi d’une certaine manière la pratique de l’édition de Jonas Mekas qui se conçoit dans le cadre de la structure d’un site web. Il lui indique ce qui lui reste à faire pour y inscrire une expérience. Comment s’y prendre pour faire du film non pas une structure contraignante, mais l’occasion de la révélation d’une expérience inédite ?

         Je pourrais présenter ces rencontres selon leur ordre d’apparition dans ma vie, mais ce serait un fil conducteur fondé sur des impulsions et des hasards de la vie plus que sur des liens qui font sens. Suivre année après année, mois après mois, jour après jour, mes trajectoires en zigzag ne permettraient pas de retrouver des régularités qui s’en dégagent pourtant avec le temps. Une certaine distance s’impose pour reprendre ces matériaux de scènes et d’actions et les arranger sous une forme signifiante. Les portraits évoluent, de nouveaux personnages entrent en scène, la vie continue. Le livre se présente comme une « œuvre ouverte » qui se développe selon les deux axes temporels : un journal de voyage avec des événements marquants de ma vie, s’incrustant dans une série de portraits, la description personnelle de quelques œuvres, films.

         Peut-être bien que c’est la notion surréaliste de coïncidence qui donne encore à ces rencontres tout leur sens. Le livre, comme les analyses qu’il contient, est pour cette raison fondé sur ces notes personnelles. Voyager en filmant, en photographiant et en écrivant constitue une visée plus englobante que la situation cinématographique d’une rencontre particulière qui est plus ponctuelle. En même temps, si voyager a encore un sens, c’est pour justement pouvoir vivre et revivre ces moments uniques, qui échappent au cadre habituel en permettant de voir autrement ces personnalités déjà bien connues dans l’histoire du cinéma.

         Les vidéos réalisées sont donc étroitement liées à cette expérience d’écriture en cours. A mes états affectifs, mes aspirations, mes soucis du moment, à ce que « j’attends » de l’autre, de la vie. Toujours en instance d’un nouveau départ. Mais peut-être en train de faire aussi toujours la même chose ?.

         Ma vidéo de Jaap dans la rue La Clef. Je me suis rendue compte de plusieurs petits hasards qui s’y sont incrustés. Je pense à ce propos à des photos de Cartier-Bresson, celle entre autres de l’homme qui saute par-dessus une flaque d’eau, les deux pieds en l’air. Un commentaire relatait à propos de cette photo cette part de chance, cet « au-delà », proche des images surréalistes, qui caractérisait souvent les photographies de Cartier Bresson. Le photographe arrivait à capter ces moments éphémères, « les moments décisifs » comme par intuition, il saisissait ce qu’une vision non appareillée aurait eu du mal à saisir. Son appareil fonctionnait comme un coup d’œil[iii].

         Le film de Gjon Mili, Henri Cartier-Bresson photographing the Chinese New Year, à New York [iv], sorte de portrait en action, a bien saisi la manière qu’avait le photographe de se déplacer dans la rue et le cinéaste a bien capté son mouvement, proche de celui d’un danseur lorsqu’il s’arrêtait sur la pointe des pieds pour prendre une photo au milieu de la foule. Cartier Bresson étirait son long corps au-dessus de la foule et crac il prenait son image, content comme un chasseur qui a atteint sa cible. Etait-il conscient de ce qu’il captait au moment où il prenait sa photographie ? Sans doute pas. Mais il est vrai qu’il s’agit d’une attention prêtée à une situation dans son ensemble et d’une capacité d’anticiper le mouvement, d’y saisir de l’incongruité. Et, en un sens, c’est cet incroyable que représente Jaap dans ses films, avec la contrainte temporelle de la durée brève due à la longueur de la bande d’un film en super 8 (3min20). Ainsi, contrairement à la saisie instantanée des photographies de Cartier-Bresson, les moments étonnants représentés dans des films de Jaap durent, se répètent. Certaines scènes paraissent d’ailleurs tellement improbables que je me demandais si elles n’étaient pas mises en scène ou jouées par des acteurs (Jaap lui-même ?!), des acteurs si naturels qu’ils paraissent vrais, pris dans des situations si absurdes qu’elles paraissent fausses.

         La vidéo avec Jaap est, elle aussi, remplie de petites coïncidences qui s’y sont infiltrées comme par hasard. La scène a lieu dans la rue de la Clef tout d’abord. Une cinéaste filme Jaap, caméra à l’œil et l’interroge, une autre jeune femme traduit en anglais ses questions. Jaap lui parle de l’interdit qu’il dit avoir appris à appréhender, il y a des interdits que l’on ne peut pas franchir. Je regarde ma vidéo et je m’aperçois que derrière lui il y a un panneau d’interdiction. Ma caméra bouge et on voit le nom de la rue : Rue de la Clef. Un signe ? La clef de mon livre est peut-être dans le cinéma la Clef, me suis-je dit.

Une pétition à signer, un autre mail de Jaap, contre l’annexion des Serres d’Auteuil par Roland Garros. Serres d’Auteuil ? Où c’est ? Je n’y suis jamais allée. Intriguée par mon livre, Jaap de passage à Paris me contacte. Rendez-vous dans le jardin des Serres.

Skype to Pip :

« 9h en compagnie de Jaap. Dans un très beau jardin exotique, puis dans le métro, puis au café, puis au restaurant, de belles discussions touchantes, belle personne ce Jaap, il voit bien… je crois j’ai de très belles images : Jaap entièrement green, avec les fleurs bizarres. La lecture de son journal, son opéra à lui : à propos de Beckett, Cage, à propos de l’opéra Neither sur un livret de Samuel Beckett de Morton Feldman que Jaap aime bien, à propos des peintures et de la vie de Francis Bacon. Puis, une discussion au café, very profound cette fois-ci, sur la vie de Jaap, ses amours, ses amitiés, les gens autour de lui, l’année 88 : l’année du sida et des suicides. Je dis à Jaap qu’il est attiré par les border-line persons, des outsiders, qu’il prend en photo également. Je me demande pourquoi il est attiré par moi. Il me filme. Il entrevoit en moi cette sorte de folie proche de celle des fous et marginaux qu’il a côtoyés. C’est très facile oui, je tente de me défendre, de devenir fou, il suffit de tomber amoureux et on ne sait plus très bien où on en est. So what ? Dommage qu’on ne voit pas plus ses films. »[i]

Soirée suivante. Jaap programme une tournée italienne de ses films avec Karianne et son ami Jean-Marc. Rendez-vous devant Beaubourg. On va manger des falafels. Jaap parle politique, musique, corps, Amsterdam et relate dans son journal : «… too tired & gotta send Christophe, Larry, Karianne from Bologna who’s here now & the polish barbara who writes a book she filmed & interviewed me for recently again last week tuesday for 8 1/2 not fellini hours starting in the botanic garden’s hilary did send me a petition for that i spreaded & Barbara picked up on it, living here for years but not knowing the gardens & proposing to film & talk in the green…. our talk ended in a subway train ratteling loud with all the windows open & me holding a long monologue till our ways or tracks did split…. that was eleven…. that was last week…. too tired, though having fun ». Et je réponds: « merci cher Jaap, I’ve read your journal-letter and like your description of our garden encounter much better than mine. Our fellini-esque film in the parisian garden (but maybe it was an illusion, there is no garden in Paris !) so with you, 100% green, and in the metro, then your story of Heideggerian et Merleau-Pontian love from december… 1994 »

But it’s all ABSURD and FUNNY !Jaap in Paris …. what a beautiful collection of exotic plants! and I wake up just right now and my french wittgensteinian philosopher would I come to her house and film her, so I wake up, listen your beautiful link to Tim Buckley, have a coffee, listen to his voice, read your description and have big smile on my face. Have a nice day and still a lot of absurd and funny encounters! »

Au sujet de Jaap

L’annonce de la projection d’un film à l’Entrepôt: « Dans le cinéma expérimental à Beyrouth Avec Jaap Pieters au Liban » de Michel Amarger et Frédérique Devaux, documentaire, 2 mars 2014. Jaap parti avec des amis cinéastes à la recherche d’un ami décédé, les amis cinéastes voulant faire un film sur l’état du cinéma expérimental libanais. Je ne suis apparemment pas la seule à entraîner Jaap dans des expériences, mais c’est peut-être aussi Jaap qui entraîne les autres. Le résultat est en tout cas intéressant. On se promène dans la ville en tension, on entend les cinéastes libanais raconter leurs expériences de filmeurs pendant la guerre. Filmer malgré tout, dans n’importe quelle condition. Ce n’est pas la visée première du film, mais la situation conflictuelle ressort de tous les pores de la pellicule. Il est impossible d’aller par exemple au cimetière où est enterré l’ami de Jaap, c’est trop près de la frontière israélienne, une cinéaste glane des événements ensanglantés de la guerre montrés à la télévision et elle les intègre sous forme de collages dans ses propres films, le passé revient comme un fantôme dans des films détachés, se concentre sur une époque révolue, le film d’un autre cinéaste montre depuis la voiture les rues de Beyrouth, un autre l’appartement d’un filmeur, un autre un cinéma indépendant rare… et ainsi de suite. Le film comme prétexte, pour montrer, pour faire voir.

Nature, abstraction and sound

Juin 2018. Nouvelle venue de Jaap à Paris, une projection commentée au cinéma Mélies. L’entraperçu de Jaap lors du repas en compagnie de ses amis filmmakeurs de Light Cône et Re: Voir. Jaap ressemblant à un personnage d’un film de Méliès, le magicien du Voyage dans la lune. Béni dans la lumière du soleil couchant, irradiant je ne sais quelle béatitude, amoureuse sans doute, pensai-je, en le voyant regarder la fille au visage de Flora Mayo, sculptée par Giacometti, qui l’accompagnait. Une atmosphère joyeuse, paisible, les gens tout autour aussi. Une sortie enfin qui en valait la peine. Je ne sais pas ce que j’ai eu. J’étais bêtement contente. Peut-être bien parce que j’ai pu filmer quelque chose qui avait du sens. Connaissant la faiblesse de ma mémoire, j’ai encore voulu tout enregistrer, non seulement le commentaire que Jaap faisait de ses films, mais aussi quelques images des films. Et j’ai bien fait, car Jaap a montré des films que je n’avais jamais vus. D’un coup une nouvelle dimension, que je n’ai peut-être pas vue précédemment, celle de la nature et de l’abstraction, m’est apparue clairement – une vision holiste et vibratoire des êtres et des objets filmés par Jaap. Les flux d’attractions, de mouvements, des interactions causales. C’est mon expérience de méditation vipassana qui m’a fait comprendre soudainement ce fait. La nature, ce n’est bien sûr pas uniquement la nature extérieure, les paysages, les arbres, les plantes, les animaux, les insectes, les pierres et les montagnes. La nature, c’est le corps humain tout entier, il fait partie de la matière et de ses lois transcendantes. C’est le flux incessant de l’énergie qui me traverse, le souffle qui me fait sentir mes organes, et qui traverse toute autre chose, matière non animée et animée.

         Les phénomènes enregistrés dans les films de Jaap semblaient se produire comme attirés par sa présence. Quelque chose d’étrange, d’absurde, dada, surréaliste, surgissait au moment de filmer, une forme de coïncidence, permettait l’inscription du hasard sur la pellicule de sa caméra Super 8 contrainte par sa brièveté et les conditions de visibilité qu’une telle prise rapide implique. Le flux énergétique qui unit tous les êtres, les hommes, les insectes, les objets inanimés, la relation qui se crée entre eux, l’énergie qui traverse tous ces moments en lien avec Jaap et sa caméra, qui se manifeste devant elle. Comme dans le film de la libellule qui semble poser devant la caméra en se frottant les ailes. Est-ce elle ou la présence de Jaap qui l’a fait venir ? C’est encore lors de la méditation que j’ai appris que lorsque l’on développe en soi une attitude, une sorte de sympathie envers les choses et les êtres, ils semblent être attirés par nous, et se mouvoir en réponse avec sympathie. J’ai pour la première fois fait ce genre d’expérience à Corfou. Les guêpes qui sont venues manger les restes de mon plat, sont gentiment venues se frotter sur les doigts de ma main en la chatouillant, aspirant l’odeur de la nourriture sur mes doigts. J’ai été émerveillée par cet événement, je les regardais, sans crainte aucune des piqures qu’elles pourraient m’infliger. C’est peut-être ça ce « méta » amour ou sympathie dont parlent les bouddhistes. Je me suis souvenue des remarques semblables d’Alexandra David Néel à propos des serpents et des araignées. De quoi cette sympathie dépend-elle alors ? Comment la cultiver davantage ? Sont-ce nos projections qui nous font trouver la pièce manquante à nos sentiments et affects ? Et lorsque nous sommes dans une attitude naturellement bienveillante toute chose et être arrive. Est-ce parce que notre attitude était inconsciemment intéressée ? Nocive ? Négative ? Qu’avons-nous fait pour provoquer l’événement contraire à nos désirs ? En bref, comment cela se fait-il que certaines choses non souhaitables nous arrivent sans cesse et d’autres désirables tardent à arriver, nous fuyant entre les mains de manière répétée ? Si nous ne pouvons pas consciemment stopper la roue des événements négatifs emmagasinés dans la mémoire de notre corps, pouvons-nous au moins l’inverser ?

         En tout cas, c’est la beauté de l’image de cette libellule posée là tranquillement à la bonne distance de la caméra, posant presque pour elle, se frottant les ailes, se tournant d’un côté puis de l’autre, qui était cette sorte de moment magique, d’heureux hasard, survenu une fois de plus à Jaap. Comme celui des tasses de café accumulées sur la machine à laver qui se sont mises à trembler lors de l’essorage et à produire des sons orchestraux par les vibrations des unes en sympathie avec les autres, et dont la beauté n’a pas échappé au magicien.


[i] https://www.youtube.com/watch?v=vwgU4qouRjE)


[i] « dear barbara, don’t have the program leaflets in a computer so have to look elsewhere for the la clef program first of all, & this is from a message I did send to the anthology in 2011: as usually I put together the program about a day before after I’ve kinda sensed the atmosphere in a place/space or city but a full list of titles from which i will choose out the things I wanna show, is what I can put together for you & hopefully that makes sense to you I hope… first of all all I show is on super8 film copied from the original super8 films. here’s a rough list of most of the titles:

1991: « de blikjesman » 3min20 [the tincanman] silent, ALSO 35mm blow-up 2006
          « de winkelwagenman » 3’20 [the trolleyman] silent, ALSO 35mm blow-up 2011
          « willem I, willem II, willem III » 17’12 [william the first, william the second, william the third] partly sound…

1992: « de bereklauw » 3’20 [the hogweed] silent.   ALSO, 35mm blow-up 2011 

1993: « jimmy’s ballet » 3’00 silent, ALSO 35mm blow-up 2006
         « gentleman waiting » 3’20 with sound.

1994: « de kopjesdans » 2’20 [the cupsdance] with sound,  ALSO 35mm blow-up 2006
         « kim & steven » 3’20 silent,
         « snaarloos » 3’20

[stringless]

silent,                               
         « schreeuwman » 3’20 [screamman] silent, ALSO 35mm blow-up 2011      
         « tranen uit papa’s pak » 5’30 [tears from daddy’s suit] silent.

1995: « schuimschrobben » 3’20 [sudscrubbing] silent,
         « de vliegenier » 3’20 [the flyer] silent, 
         « vleesvervoer » 3’20 [meattransport] silent.

1996: « radioman & de kaarsenvrouw » 10’00 [radioman & the candleswoman] silent,
         « mersey-side » 3’20 silent,
         « passanten op zondag » 3’20 [passers-by on sunday] silent.  ALSO, 35mm blow-up 2011

1997: « schone uitzichten » 2’20 [clear views] silent,
         « taksimboom » 3’20 [taksimtree] silent,
         « spreeuwen vreten (a.k.a. who’s next) » 4’20 [sparrows eat] silent.

1998: « ulrike’s spin » 3’20 [ulrike’s spider] silent,
         « het gewicht (a.k.a. who’s afraid of red, yellow & blue) » 6’40 [the weight (a.k.a. …)] silent.

1999: « dansende trap » 3’00 [dancing steps/ladder] silent,
         « natty dread » 3’20 silent,
         « kuifje eet kip & spoelt haar weg » 6’40 [tim eats chicken & gulps her under] silent, « heeft u een kleinigheidje voor de armen mevrouw/mijnheer??? » 3’20 [could you spare a dime for the poor my lady/sir???] silent. 

2000: « zilver grijze golven op het land OF de witte zee » (met dank aan TGR) 3’20 [silver grey waves on the land OR the white sea (with thanx to TGR)] silent,
         « spinsuisse » 3’20 [swissspider] silent,
         « een zwitsers libel » 3’20 [a swiss dragonfly] silent,
         « 4 agenten bekeuren » 6’40 [4 policemen writing tickets] silent,
         « zürcher zegnerin » 3’20 [zürich blissness] silent, ALSO 35mm blow-up 2006
         « züri waschmann » 3’20 [zürich washman] silent.

2002: « woedende met fles & blik » 1’30 [the furious with bottle & can] silent.

2004: « michelsschaduwwerking » 3’20 [michelsshadowworks] silent,
          « de woedende niet zo woedend » 3’20 [the furious not so furious] silent.

          « opwaaiingen » 3’20 silent    ONLY 35mm blow-up 2010

2007  « winde’s geluk » 3’20 [winde’s bliss] silent  ONLY 35mm blow-up 2010

1994 / 2007: « raumschiff schweiz » 8’30 [spaceship suisse] silent. L’occhio di Amsterdam

[ii] https://genius.com/Jefferson-airplane-white-rabbit-lyrics#note-563506

[iii] Roger Kahane, L’Aventure Moderne, 1962. Documentary film, black and white, sound, 29’ (excerpts). INA (ORTF) – 1962. Fondation Henri Cartier-Bresson Collection, Paris ; https://www.youtube.com/watch?v=14ih3WgeOLs 

[iv] Gjon Mili, Henri Cartier-Bresson photographing the Chinese New Year, NYC, 1956. Black and white film, silent, 3’. Fondation Henri Cartier-Bresson Collection, Paris. Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York.